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Esquisse d'une grammaire comparée de l’arménien classique/Chapitre I

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Imprimerie des pp. Mekhitaristes (p. 19-59).

Chapitre I.
PHONÉTIQUE.

I. ACCENTUATION.

5. — À l’accent est dû un changement essentiel d’aspect des mots indo-européens sur le sol arménien ; c’est donc par l’étude de l’accent qu’on commencera la phonétique comparée de l’arménien.

Un accent rythmique s’est fixé en arménien à une date notablement antérieure à l’époque historique, sur l’avant-dernière syllabe du mot indo-européen. Soit, par exemple, un mot *ebheret « il a porté », répondant à skr. ábharat, gr. ἔφερε ; il a présenté en arménien à une certaine date un accent sur l’avant-dernière syllabe, ainsi *ebhéret. Cet accent a eu deux effets principaux :

1o L’élément vocalique de la dernière syllabe s’est amuï dans tous les cas et par suite, là même où il reste de la dernière syllabe un élément consonantique ou sonantique, un mot polysyllabique indo-européen est en principe réduit d’une syllabe en arménien ; à skr. páñca, gr. πέντε « cinq » l’arménien répond par hing հինգ (à l’intérieur du mot l’e final est conservé dans hnge-tasan հնգետասան « quinze ») ; à skr. ábharat, gr. ἔφερε « il a porté » par eber եբեր) à skr. ádhāt « il a posé » (c’est-à-dire i.-e. *edhēt) par ed եդ aux nomin. sing. skr. svápnaḥ, lat. somnus « sommeil », accus. sing. skr. svápnam, lat. somnum, locat. sing. skr. svápne, par k‘un քուն et à l’ancien accusatif pluriel *swópnons par k‘uns քունս ; à gr. πατήρ, lat. pater, v. irl. athir, got. fadar « père » par hayr հայր ; à gr. πόδα « pied » (c’est-à-dire *podn̥) par otn ոտն l’arménien peut être considéré comme ayant perdu ici une voyelle de même que dans les cas précédents, car le traitement normal de i.-e. en arménien est an ան, etc. (cf. § 26). — Si dans l’accusatif eris երիս « trois » un i de syllabe finale est maintenu, c’est qu’il s’agit d’un ancien mono-syllabe *trins (cf. got. brins) et que l’e initial résulte d’une prothèse arménienne.

Par suite, tout mot arménien est, dès le début de l’époque historique, accentué sur la dernière syllabe, et cette accentuation a persisté jusqu’aujourd’hui dans la plupart des parlers ; mais, comme il arrive d’ordinaire quand l’accent frappe la dernière syllabe du mot, il s’est progressivement affaibli, et actuellement l’accent arménien est faible. — D’autre part, on observe en arménien moderne, outre l’accent principal de la fin de mot, un accent secondaire frappant l’initiale ; cet accent secondaire s’exerçait dès avant la chute de a intérieur qui s’est produite après la fixation de la langue classique ; en effet a ne tombe que s’il est entre la syllabe initiale et la syllabe finale du mot : en arménien de Cilicie au moyen âge, arm. cl. hawatam հաւատամ « je crois » est àvdám, ce qui suppose hàwatám ; *vàčaṙakaneár (pluriel de vàčaṙakan վաճառական « marchand ») vàǰṙgnér (en accentuant d’après la prononciation moderne), etc.

2o Quelques-uns des éléments vocaliques des syllabes qui précèdent la syllabe finale, accentuée, de l’arménien classique (ancienne pénultième) subissent des altérations.

α. — arm. i et u tombent, quelle que soit leur origine : sirt սիրտ « cœur », marmin մարմին « corps », patiw պատիւ « honneur », c̣ul ցուլ « taureau », anjuk անձուկ « étroit », etc. font au génitif srti սրտի, marmnoy մարմնոյ, patuoy պատուոյ, c̣lu ցլու, anjkoy անձկոյ ; le comparatif de hin հին « vieux » est hnagoyn հնագոյն ; de surb սուրբ « pur, saint » on a srbut‘iwn սրբութիւն « sainteté », srbel սրբել « purifier » ; le pehlevi nīšān « signe » emprunté dès l’époque des Arsacides devient nšan նչան, le pehlevi dusrav « qui a mauvaise réputation » donne de même dsrov դսրով « blâme » ; à béot. ϝίϰατι, lat. uīgintī, av. vīsaiti « vingt » l’arménien répond par k‘san քսան (de *gisán) et à lit. rúgiu « je rote », lat. ē-rūgō par orcam ործամ (de *orucám) « je rote, je vomis ». — Un i et un u non accentués ne subsistent régulièrement que dans deux cas : à l’initiale du mot devant une seule consonne et en hiatus. À l’initiale, իժ, « serpent », us ուս « épaule » font au génitif iži իժի, usoy ուսոյ ; l’i de l’ablatif imē իմէ « de quoi » subsiste dans la forme isolée, mais tombe après consonne dans zmē զմէ (de *z-imē) « pourquoi » ; quand i initial est suivi d’un groupe de consonnes, il tombe d’ordinaire, ainsi dans inč̣k‘ ինչք « choses », gén. ənč̣ic̣ ընչից, mais u subsiste souvent en cette position : ułt ուղտ « chameau », génit. ułtu ուղտու, unkn ունեն « oreille », génit. unkan ունկան, etc. Le h հ étant une consonne, i et u tombent dans les groupes initiaux hi, hu, ainsi hur հուր « feu », génit. hroy հրոյ ; mais, par suite de la faiblesse du souffle du h arménien, la voyelle subsiste dans quelques mots, ainsi himn հիմն « fondement », génit. himan հիման ; hing հինգ « cinq », hingerord հինգերորդ « cinquième ». En hiatus, on a par exemple ji ձի « cheval », gén. jioy ձիոյ ; lezu լեզու « langue », gén. lezui լեզուի ; mi մի « un », miaban միաբան « qui est d’accord », etc. ; en dehors du cas des mots monosyllabiques comme ji ձի et mi մի, un i en hiatus forme une diphtongue ea եա avec un a suivant, ainsi à l’instrumental de tełi տեղի « lieu », tełeaw տեղեաւ ; mais -y- passe à w devant o ո, ainsi dans tełwoy տեղւոյ au génitif du même mot ; barwok‘ բարւոք « bon » dérivé de bari բարի « bon ». En effet *-iyo- est devenu *-iwo-, d’où -wo- (Pedersen, K. Z. XXXVIII, p. 199).

β. — Les diphtongues oy ոյ et ea եա deviennent en syllabe inaccentuée u ու et e ե ; l’ancienne diphtongue *ey, toujours représentée en arménien classique par ē Է, devient i ի : yoys յոյս « espoir », aṙak‘eal առաքեալ « apôtre », sēr սէր « amour » font au génitif yusoy յուսոյ, arak‘eloy առաքելոյ, siroy սիրոյ ; la 1ère personne de l’aoriste gorceaç գորժեաց « il a fait » est gorceçi գորժեցի ; les anciens emprunts de date arsacide spitak սպիտակ « blanc » de pehlevi spētak et patmučan պատմուճան « vêtement » de pehlevi patmōčan ont i et u en regard de pehlevi ē et ō issus d’anciennes diphtongues iraniennes ai et au, alors que l’arménien représente d’ordinaire les diphtongues iraniennes dans les mêmes conditions par ē է et oy ոյ ; les diphtongues anciennes *oi et *ou, représentées en syllabe accentuée arménienne par ē է et oy nj, le sont en syllabe inaccentuée par i ի et u ու, ainsi gini գինի « vin » en regard de gr. ϝοῖνος et lusin լուսին « lune » en regard de lat. lūna, v. sl. luna « lune », v. pruss. lauxnos « astres » (de i.-e. *louksnā-). — La triphtongue eay եայ devient en syllabe inaccentuée e ե, comme ea եա, ainsi dans le subjonctif aoriste keçem կեցեմ « que je vive » de *kea-yçem ; hreay հրեայ « juif », génit. hrei հրեի (հրէի dans les textes imprimés).

Les voyelles autres que i et u et les diphtongues autres que oy, ea, *ey (historiquement ē Է) ont un même traitement en syllabe accentuée ou inaccentuée : a dans ban բան « parole », génit. bani բանի ; e dans aruest արուեստ « art », génit. aruesti արուեստի ; o dans gorc գործ « œuvre », génit. gorcoy գործոյ ; ay dans orogayt‘ որոգայթ « rayon », génit. orogayt‘i որոգայթի ; aw dans zawr զաւր « force », génit. zawru զաւրու ; iw dans diwr գիւր « facile », génit. diwri գիւրի. L’exception que semble présenter la flexion de Astuac Աստուած « Dieu », génit. Astucoy Աստուծոյ, est purement apparente : en effet ce mot est toujours écrit en abrégé dans les plus anciens manuscrits ; mais le pluriel astuacoc̣ աստուածոց « des dieux », constamment écrit en toutes lettres, indique que l’abréviation ՟ածոյ doit être lue astuacoy ; astucoy n’est pas de l’ancien arménien ; c’est simplement une lecture du moyen âge, c’est-à-dire d’un temps où a intérieur était tombé.

Les mots monosyllabiques accessoires de la phrase présentent des altérations particulières qui échappent aux règles ordinaires ; ainsi la négation oč̣ ոչ a aussi la forme č̣ չ, par exemple dans č̣ē չէ « il n’est pas ».

Il n’est pas inutile de rappeler ici que, en arménien comme dans les autres langues, tous les mots ne sont pas également accentués ; les prépositions par exemple se groupent avec le mot suivant dans la prononciation et de là vient qu’elles n’ont pour la plupart pas de voyelle propre en arménien : ənd ընդ, əst ընտ, ç ց, z զ (on notera que ə ը n’est qu’une voyelle accessoire et n’existe pas en syllabe accentuée) ; les formes monosyllabiques du verbe « être » se groupent souvent avec le mot précédent et ne sont pas accentuées en ce cas : gełəc̣ík ē գեղեցիկ է « il est beau » ; dans óč̣ inč̣ ոչ ինչ « rien », c’est oč̣ ոչ qui est accentué ; inč̣ ինչ est alors inaccentué ; mi մի « un » employé comme article indéfini n’est pas accentué : márd mi մարդ մի « un homme » ; ainsi s’explique la prononciation մը de l’arménien moderne occidental.

On ne saurait déterminer si l’accent qui a si gravement altéré l’aspect des mots en arménien doit être considéré comme une transformation du ton (accent de hauteur n’intéressant pas le rythme) indo-européen ou comme une innovation indépendante. Dans le premier cas, on devrait admettre que le ton aurait perdu en arménien sa mobilité et se serait fixé sur la pénultième ; en tout cas l’arménien ne présente soit directement soit indirectement aucune trace du ton indo-européen. D’autre part, il est remarquable que les langues caucasiennes du sud accentuent la pénultième et que, de bonne heure, les dialectes arméniens du Karabagh et d’Agulis qui sont ceux de populations caucasiennes arménisées ont remplacé par l’accent sur la pénultième l’accent sur la finale de l’arménien classique. Le plus probable est que la fixation préhistorique d’un accent sur la pénultième tient, dans une large mesure, à l’influence de populations indigènes arménisées qui, comme les populations actuelles de langue caucasienne, accentuaient la pénultième ; d’ailleurs la pénultième est l’une des places les plus fréquemment occupées par l’accent dans les langues connues.

Les effets de l’accent arménien qui viennent d’être décrits avaient cessé sensiblement avant la fixation de l’arménien par l’écriture, mais des exemples cités il résulte que l’action sur les voyelles i et u et sur les diphtongues oy et *ey est postérieure aux emprunts à l’iranien de date arsacide. La chute des finales, qui a été plus complète que celle des autres voyelles, est elle-même postérieure aux anciens emprunts à l’iranien ; en effet les thèmes nominaux iraniens en -a-, -i-, -u- donnent, dans ces vieux emprunts, des thèmes arméniens en -a- (ou en -o-), -i-, -u-, ainsi *daiva- « démon » donne dew դեւ, diwac̣ դիւաց ; *pāθra- « garde » donne pa(r)h պարհ, pahoy պահոյ ; *axti- « mal » donne axt ախտ, axtic̣ ախտից ; *xratu- « sagesse » donne xrat խրատ ; xratu խրատու : au moment où ont été faits les emprunts, les mots pehlevis n’avaient donc pas encore perdu leur finale, et c’est en arménien que les finales sont tombées en même temps qu’elles tombaient aussi sur sol iranien ; l’absence d’une finale u dans xrat en pehlevi et en arménien résulte de deux développements parallèles et indépendants.

II. CONSONNES PROPREMENT DITES.

6. — L’arménien possédait un système consonantique très riche et dont les éléments accusent un parallélisme d’une frappante rigueur.

Il y avait trois séries d’occlusives : labiales, dentales et gutturales, chacune d’elles existant sous forme de sourde non aspirée, de sourde aspirée (c’est-à-dire où l’explosion était suivie d’un souffle) et de sonore, soit :

  sourdes sourdes aspirées sonores
labiales p պ p‘ փ b բ
dentales t տ t‘ թ d դ
gutturales k Կ k‘ ք g գ


et de plus deux séries de mi-occlusives articulées à peu près aux mêmes points que le c et le č des langues slaves, et qui étaient aussi sourdes, sourdes aspirées ou sonores :

  sourdes sourdes aspirées sonores
sifflantes c ծ ց (C‘) j ձ
chuintantes č ճ č̣ չ (Č‘) ǰ ջ


Les aspirées փ, թ, ք, ց, չ ont conservé jusqu’aujourd’hui leur ancienne prononciation dans les parlers arméniens : en vertu de leur caractère d’aspirées, elles ne comportent qu’une pression faible des organes d’occlusion ; néanmoins elles ne sont nulle part devenues de simples spirantes et ont partout conservé leur caractère d’occlusives ou de mi-occlusives. Le caractère sourd de պ, տ, կ, ժ, Ճ et sonore de բ, դ, գ ձ, ջ est établi par l’ensemble des rapprochements de l’arménien avec l’iranien, le syriaque, le grec et le géorgien et n’est pas contesté. Mais ces deux séries se sont altérées dans beaucoup de parlers, et c’est seulement dans les parlers orientaux que պ, տ, կ, ժ, Ճ sont maintenant des sourdes non aspirées et բ, դ, գ ձ, ջ des sonores ; au contraire dans les parlers occidentaux, պ, տ, կ, ժ, Ճ sont devenus b, d, g, j, ǰ et բ, դ, գ ձ, ջ sont devenus p, t, k, c, č ou p‘, t‘, k‘, c, č : tel est l’état que présente l’arménien de Cilicie dès le XIme siècle. L’altération des anciennes sourdes պ, տ, կ, ժ, Ճ en sonores indique que ces sourdes étaient prononcées avec une pression faible des organes d’occlusion, c’est-à-dire qu’aucune des occlusives arméniennes n’était forte comme le sont les occlusives sourdes du français ; l’altération des anciennes sonores պ, տ, կ, ժ, Ճ en sourdes, aspirées ou non aspirées, indique d’autre part que la sonorité de ces consonnes était incomplète ; elle ne commençait sans doute pas, comme celle des sonores françaises, dès l’implosion de la consonne, mais seulement durant l’implosion ou au moment de l’explosion.

Si l’arménien avait un système complet d’occlusives et de mi-occlusives, il ne possédait en revanche qu’une spirante, la spirante gutturale x խ (le ch allemand) ; il n’avait ni spirante labiale f, ni spirante dentale ν ; et il ne possédait pas de spirante sonore, sauf peut-être v վ, dont il sera question ci-dessous au chapitre des sonantes, où seront aussi traitées les nasales n ն et m մ.

Les sifflantes sourde s ս et sonore z զ et les chuintantes sourde š չ et sonore ž ժ n’appellent aucune observation.

Enfin h հ note un simple souffle.

Ce système consonantique est très différent du système indo-européen, et en effet les consonnes indo-européennes ont été radicalement transformées en arménien.

A. Occlusives indo-européennes.

7. — L’indo-européen comprenait des occlusives articulées en trois points : labiales, skr. p, lit. p, sl. p ; dentales, skr. t, lit. t, sl. t ; et gutturales, skr. k (et c, c’est-à-dire č), sl. k (et č), lit. k ; les labiales et les dentales se retrouvent partout, ainsi lat. p, t, gr. π, τ (p, t) ; le traitement des gutturales diffère au contraire d’un dialecte à l’autre : aux prépalatales altérées du type skr. ç, avest. s, sl. s, lit. š, les langues occidentales (grec, germanique, celtique, italique) répondent par des gutturales pures : gr. ϰ (k), lat. c ; aux gutturales du type skr. k (c), sl. k (c), lit. k, les mêmes langues et le hittite répondent en partie par des gutturales munies d’un appendice labiovélaire, comme lat. qu, dont plusieurs ont fait des labiales, ainsi gr. π (p) (et τ (t) devant ε (é) ou η (ê)), ou dans certaines conditions, par des gutturales : gr. ϰ (k), lat. c. Le traitement k est le seul admis par le tokharien. L’arménien se comporte comme les langues orientales et répond au k du sanskrit et du slave par k’ ք, au ç du sanskrit, s du slave par s ս.

En revanche, la manière d’articuler a été transformée. Si l’on néglige provisoirement les sourdes aspirées, l’indo-européen avait, d’après le témoignage concordant des groupes indo-iraniens, slaves, baltiques, celtiques, italiques, helléniques et albanais, trois séries de consonnes : les sourdes, les sonores et les sonores aspirées (confondues avec les sonores ordinaires en slave, baltique, celtique et albanais), soit t, d et dh pour les dentales. En arménien, les sourdes sont devenues des sourdes aspirées et les sonores des sourdes faibles, comme on l’a vu p. 24), c’est-à-dire que le commencement des vibrations glottales a été retardé : les vibrations, qui, pour les sourdes, commençaient dès le moment de l’explosion (type français, italien, slave, etc.), n’ont commencé qu’après l’explosion, de sorte que, entre l’explosion du t et le commencement des vibrations d’une voyelle suivante, un souffle a été émis ; *pe, *te, *ke sont devenus *p‘e, *t‘e, *k‘e ; les vibrations, qui, pour les sonores, commençaient dès l’implosion (type français, italien, slave, etc.) n’ont commencé qu’au moment de l’explosion (type d’une partie des parlers allemands) ; *be, *de, *ge sont devenus *pe, *te, *ke (avec p, t, k faibles) ; c’est le premier degré de la mutation consonantique (Lautverschiebung) par lequel les occlusives germaniques ont dû passer : p, t, k ont dû devenir ph, th, kh pour aboutir aux f, þ, *x (d’où h) du germanique ; car c’est la faiblesse de l’occlusion des aspirées *ph, *th, *kh qui explique la transformation de ces occlusives en spirantes ; b, d, g ont été des sourdes faibles avant d’être les p, t, k forts qu’ils sont en germanique. L’arménien présente donc une mutation parallèle à la mutation germanique, mais qui s’est arrêtée à un degré moins avancé, tant pour les sourdes que pour les sonores. — Quant aux sonores aspirées *bh, *dh, *gh, dont la prononciation indo-européenne n’est pas exactement connue, elles sont représentées en arménien par les sonores b, d, g (resp. j).

La mutation consonantique arménienne est antérieure aux plus anciens emprunts de l’arménien à l’iranien ; car ces emprunts y ont échappé ; de même les noms propres attestés par Strabon ou Ptolémée présentent le consonantisme de l’arménien classique : Ταρωνῖτις (Tarônitis) Tarawn Տարաւն ; Ὠτηνή (Ôtênê), Uti Ուտի ; Ἀϰιλισηνή (Akilisênê), Ekełeac̣ Եկեղեաց.

Ces principes une fois établis, le traitement des occlusives indo-européennes en arménien apparaît clair.

a) Sonores aspirées.

8. — Les sonores aspirées sont représentées par les sonores arméniennes ; à l’intérieur du mot entre voyelles, on observe une tendance à supprimer l’élément occlusif de la sonore ; cette tendance à la diminution du mouvement articulatoire des consonnes intervocaliques se constate en arménien pour d’autres cas, comme on le verra ci-dessous ; elle n’a d’ailleurs rien de particulier à l’arménien et apparaît pour les articulations les plus variées dans des langues différentes ; les effets en sont particulièrement sensibles dans le cas des sonores, à cause de la faiblesse d’articulation de celles-ci. — Au contraire, après liquide ou sonante, c’est-à-dire après les continues, l’élément occlusif est toujours conservé, par suite d’une sorte de différenciation.

Labiale :

À l’initiale, i.-e. bh donne arm. b բ : berem բերեմ « je porte », cf. skr. bhárāmi, gr. φέρω (pherô), lat. ferō, got. baira ; à l’intérieur du mot, w (v) ւ (վ) entre deux voyelles, mais b բ après nasale ou liquide ; ainsi la désinence d’instrumental représentée en sanskrit par -bhiḥ (pour le pluriel), en grec par -φι (-phi) (pour le singulier et le pluriel) est en arménien -w (v) après voyelle, -b après n, r, ł : bani-w բանիւ « par la parole », ama-w ամաւ, « par l’année », k‘no-v քնով « par le sommeil », mais gaṙam-b գառամբ « par l’agneau », har-b հարբ « par le père ».

Dentale :

À l’initiale, i.-e. dh donne d դ. dnem դնեմ « je pose », impér. dir դիր, cf. skr. dhâ-(dádhāmi), gr. θη- (τίθημι). Le traitement intervocalique n’est attesté par aucun exemple sûr : un mot à redoublement comme dedewim գեգեւիմ « je suis branlant » en regard de skr. dodhavīti « il ébranle » ne prouve rien, car le d intérieur peut avoir été maintenu sous l’influence du d initial ; les exemples qui ont été proposés du traitement z զ de i.-e. dh entre voyelles (énumérés dans la Zeitschrift de Kuhn, XXXII, 37 et suiv.) sont incertains. On ne possède d’exemple sûr de -dh- intervocalique que devant -y- (§ 23).

Palatale :

À l’initiale, c’est arm. j ձ qui répond à skr. h, av. z, v. sl. z, lit. ž (et gr. χ (ch), lat. h, got. g) : jmeṙn ձմեռն « hiver » (de *jimeṙn), jiwn ձիւն « neige », cf. skr. héman « l’hiver » ; av. zyâ, génit. zimō « hiver », v. sl. zima, lit. žëmà, gr. χειρών (cheirôn), lat. hiems. — Entre voyelles, j perd son élément occlusif et devient z : dēz դէզ « monceau », dizanem դիզանեմ « j’entasse », cf. skr. deht « amas », av. (uz-)daēzō « entassement », gr. τοῖχος (toichos), got. daigs « pâte ». Après nasale et liquide, j subsiste : barjr բարձր « haut », cf. skr. br̥hánt-, av. bərəzant- « haut », v. h. a. berg « montagne » ; inj ինձ « à moi », cf.skr. máhyam, lat. mihi, en regard de k‘ez քեզ « à toi », avec j devenu z entre voyelles ; inj ինձ « léopard », de *singho-, skr. siṁha- « lion ».

Gutturale :

Devant voyelle non palatale, *gh est représenté par g գ en toutes positions : gan գան « coup », cf. skr. ghanáḥ « massue », gr. φόνος (phonos) « meurtre » ; mēg մէգ « nuage », cf. skr. meghâḥ « nuage », v. sl. mĭgla, lit. miglà, gr. ὀμίχλη (omichlê).

Devant voyelle prépalatale, gh devient ǰ ջ : ǰerm ջերմ « chaud », cf. gr. θερμὸς (thermos), thraco-phryg. germo-, skr. gharmáḥ « chaleur » ; ǰer շեր « chaleur », cf. skr. háraḥ « chaleur », gr. θέρος (theros) « chaleur d’été » ; ǰił ջիղ « tendon », cf. lit. gýsla « veine, tendon », v. sl. žila « veine ».

Entre voyelles, ce ǰ perd son occlusion et se réduit à ž ժ : իժ (génit. iži իժի) « serpent, vipère », cf. skr. áhiḥ, av. ažiš ; cf. z զ issu de j intervocalique. — La prononciation prépalatale des gutturales devant e et i est fréquente dans tous les dialectes orientaux de l’indo-européen et a entraîné dans plusieurs d’entre eux le changement des occlusives anciennes en mi-occlusives du type c ou č ; en arménien, la sonore aspirée est seule à présenter cette altération ; la sourde et la sonore simple sont restées occlusives en tous cas.

b)- Sonores simples.

9. — Les anciennes sonores simples sont représentées en arménien en toutes positions par les sourdes : p պ, t տ, c ծ, k կ. Pour b donnant p, il n’y a pas d’exemple sûr ; le meilleur est : stēp ստէպ « fréquent », stipem ստիպեմ « je presse, je force », cf. gr. στείβω (steibô) « je foule, je marche », στιβαρὸς (stibaros) « serré, pressé ». Pour d donnant t, on a : tam տամ « je donne », cf. skr. dā- (dádāmi), gr. δω-(δίδωμι) (dô (didômi)), lat.  ; sirt սիրտ « cœur », cf. gr. ϰαρδία (kardia), lat. cor, cordis, got. hairto ; ateam ատեամ « je hais », cf. lat. odī, etc. Pour la palatale sonore donnant c ծ : cin ծին « naissance », cf. skr. jánaḥ « race », gr. γένος (genos), lat. genus ; ayc այծ « chèvre », cf. gr. αἶξ, αἰγός (aix, aigos), etc. Pour la gutturale sonore donnant k կ devant voyelle, même prépalatale : kov կով « vache », cf. skr. gâuḥ, génit. gaváḥ ; gr. βοῦς, βο(ϝ)ός (boûs, bo(w)os) ; eker եկեր « il a mangé », cf. lit. geriù « je bois », skr. giráti « il avale » ; keam կեամ « je vis », cf. av. ǰyātuš « vie », gr. βιώναι (biônai) « vivre », etc. La mi-occlusive c Ճ ne répond à aucun phonème simple ; elle figure souvent dans des mots empruntés à l’iranien, comme carak Ճարակ « pâture » de pehlevi čarak quand elle se rencontre dans un mot indo-européen, c’est qu’il s’agit d’un ancien groupe, par ex. -gy-, comme dans ačem աճեմ « je croîs », ou bien qu’il a eu altération secondaire : le c de l’aoriste caneay ծանեայ » j’ai connu » répond à la palatale de skr. jānâti « il connaît », v. sl. znati « connaître », cf. gr. γιγνώσϰω (gignôskô) ; le č du présent correspondant čanač̣em ճանաչեմ « je connais » résulte de l’assimilation du c initial d’un ancien *canač̣em *ծանաչեմ, à la chuintante intérieure, de même que žoyž ժոյժ » patience » semble être un ancien *z-oyž (*զ–ոյժ), ainsi dans ժոյժ ունել « avoir patience ».

Après nasale, les sourdes arméniennes p, t, c, i, k subsistent à date ancienne, mais, de bonne heure, tendent à devenir sonores dans certains parlers, et, tandis que certains manuscrits distinguent encore entre նկ et նգ, նտ et նդ, etc., d’autres écrivent indifféremment նկ et նգ, նտ et նդ, la prononciation étant toujours ng, nd, etc. ; ainsi ankanim անկանիմ « je tombe », qui répond à got. sigqan « tomber », est écrit անգանիմ déjà dans un manuscrit du IXme siècle comme l’Évangile de Moscou.

c) -Sourdes non aspirées.

10. — Les anciennes sourdes non aspirées de l’indo-européen sont devenues aspirées, mais l’aspirée n’est conservée historiquement que pour la dentale et la gutturale, à l’initiale du mot devant voyelle et à l’intérieur entre deux voyelles, ainsi k‘ ք de i.-e. k (ou kw) dans lk‘anem լքանեմ « je laisse » (de *lik‘anem) cf. skr. riṇákti, lat. linquit « il laisse », v. pruss. -līnka « il reste » ; elik‘ ելիք gr. ἔλιπε (elipe) « il a laissé » ; t‘ թ de i.-e. t, dans t‘e թէ « que », cf. ags. þe, v. sax. the « que », lit. te. Donc le k կ de anjuk անձուկ « étroit » ne répond pas au -k du v. sl. õzŭkŭ « étroit », où le suffixe -ko provient d’un élargissement proprement slave ; ce k կ arménien ne peut être qu’un plus ancien g ; si quelque chose répond au suffixe -ko- du slave, -ka- de l’indo-iranien, c’est le suffixe arménien -k’o- –քո– de mots tels que barwok‘ բարւոք « bon » en face de bari բարի (cf. gr. φέριστος « excellent »). — Le p indo-européen a dû aussi devenir ph, mais, aucun des p‘ de l’arménien ne représente i.-e. p ; l’occlusive labiale sourde est en effet sujette à perdre son caractère occlusif : en arabe où le t et le k du sémitique sont maintenus, le p du sémitique commun est devenu la spirante f, et en celtique, où t et k subsistent, p est devenu h qui a disparu ; à l’initiale, devant voyelle, l’i.-e. *p, devenu *ph, a abouti à arm. h ; ce changement a été facilité par le fait que les aspirées ont une occlusion plus faible que les non aspirées correspondantes : hur հուր « feu » répond ainsi à gr. πῦρ, ombrien pir, v. h. a. fiur ; comme le h arménien est faible, il arrive qu’il disparaisse : c’est la règle devant o ո, ainsi c’est otn ոան » pied » qui répond à gr. πόδα (poda) (nom. πούς (pous)), tandis que le mot de même famille het հետ « trace de pas », cf. skr. padám « trace de pas », gr. πέδον (pedon) « sol », conserve h : en regard de lit. pilu « je verse », l’arménien a hełum հեղում « je verse » ; dans la même famille de mots, ołołem ոգոգեմ « je déborde » n’a pas d’h ; devant i, au lieu de h on trouve une fois y յ déjà peut être en voie de prendre la prononciation h à laquelle il a abouti au moyen âge : yisun յիսուն « cinquante » (de *hingisun), cf. gr. πεντήϰοντα (pentêkonta), skr. pañcāçát-, à côté de hing հինգ « cinq », cf. gr. πέντε (pente), skr. páñca. — Enfin, pour la palatale, on pourrait attendre un c aspiré, mais ç ց qui est le c aspiré de l’arménien classique ne représente jamais la palatale sourde ancienne et c’est s ս qui, en toutes conditions, est l’aboutissement de cette palatale, ainsi à l’initiale saṙn սառն « glace », cf. lit. šarnà, v. isl. hjarn « neige solidifiée », skr. çíçiraḥ « froid », et à l’intérieur du mot, tasn տասն « dix », cf. skr. dáça, gr. δέϰα (deka), lat. decem ; comme le traitement h de p, la substitution de s au c aspiré attendu s’explique par la faiblesse caractéristique de l’occlusion des aspirées. (Osthoff, Etymologische Parerga I, 232 et suiv. a proposé une ingénieuse explication du š շ de šun շուն « chien » en regard de gr. ϰύων (kuon), véd. çuvá ) — La mi-occlusive č̣ չ ne représente jamais la gutturale altérée devant voyelle palatale, car seule l’aspirée sonore s’est altérée en arménien devant e et i ; le traitement normal k‘ ք apparaît devant e, ainsi dans k‘erem քերեմ « je gratte, j’écorche », cf. gr. ϰείρω (keirô)), v. h. a. sceran « couper, tondre ». — De ce qui précède, il résulte que seules les deux aspirées t‘ թ et k‘ ք représentent, dans une partie des cas, les occlusives indo-européennes correspondantes t et k ; les trois autres sourdes aspirées p’ փ, ç (c‘) g et č̣ (č‘) չ ont toujours d’autres origines.

11. — La faiblesse du mouvement de pression dans les aspirées a eu pour conséquence des altérations complexes et variées ; elles ont atteint plus ou moins toutes les occlusives de cette série, sauf la palatale qui est constamment représentée par s.

Après les nasales et les liquides, l’aspirée est remplacée par l’occlusive sonore correspondante :


hing հինգ « cinq », cf. skr. pânca, gr. πέντε (pente), lit. penkì.

argel արգել « empêchement », cf. gr. ἀρϰέω (arkeô), lat. arceō.

dr-and գրանգ « devant de porte », cf. lat. antae, skr. ā́tāḥ.

ard արդ « arrangement » (gén. ardu արգու), cf. gr. ἀρτύς· σύνταξις (artus ; suntaxis) Hesychius, lat. artus, skr. r̥túḥ « saison ».

t’mbrim թմբրիմ « je suis dans la stupeur », cf. lat. stupeō, gr. τύππω (tuppô) « je frappe ».

On voit par hing (de *hinge avec e conservé dans le composé hnge-tasan հնգետասան « quinze ») et par argel que, même en passant à g գ, le représentant arménien de k ne subit pas la même mouillure en ǰ ջ que le g գ issu de la sonore aspirée.

À l’intérieur du mot, entre voyelles, le *ph issu de i.-e. *p (qui doit être bien distingué du p‘ փ attesté) perd son occlusion comme à l’initiale, mais conserve son point d’articulation et devient sonore sous l’influence des voyelles précédente et suivante, d’où w ւ (v վ) : ew եւ. « et, aussi », cf. skr. ápi « aussi, ensuite », gr. ἐπί (epi) « ensuite » ; t‘at‘awem թաթաւեմ « je plonge », cf. v. sl. topiti « enfoncer » (dans un liquide) ; hoviw հովիւ, « berger » *owi-pā (cf. skr. avi-pāla-, gopā- etc.) ; cf. le traitement, de i.-e. bh intervocalique, § 8.

Entre voyelle et consonne, le p‘ փ de l’arménien classique devient w ւ, ainsi dans le redoublement de t‘ap‘em թափեմ « je jette, je verse », soit t‘awt‘ap‘em թաւթափեմ « j’enlève en secouant » de *t‘ap‘t‘ap‘em. La même altération atteint f, dans les mots empruntés à l’iranien, d’où par exemple tawt‘ տաւթ « chaleur », cf. persan tajt ; devant r le résultat est wh et, comme hr se renverse en rh en arménien, le groupe devient wrh, ainsi dans awrhnem աւրհՆհմ (de *awhrinem) « je bénis », en regard de avest. āfrīnāmi » je bénis », ou dans patuhas պատուհաս « punition » (de *patiwrhas, avec réduction de hr à h entre voyelles, normale en arménien), en regard du pehlevi pātfrās (ancien *pātifrāsa-) ; à l’initiale du mot, le w de ce wh tombe, et c’est hraman հրաման « ordre » (de *whraman) qui représente le vieux-perse framānā (persan firmān). De même, dans les mots arméniens originaux, le *ph issu de l’i.-e., *p donne w après voyelle devant consonne : ewt’n եւթն « sept », cf. skr. saptá, gr. ἑπτά (hepta) lat. septem ; k’un քուն « sommeil » de *swopnos (skr. svápnaḥ, cf. v. isl. suefn et gr. ὕπνος (hupnos)) ; սt‘ ութ « huit » de *optō, avec labiale substituée à l’ancienne palatale, sous l’influence de « sept », comme dans éléen ὀπτώ (optô) ; dans les deux derniers mots, w s’est combiné avec un o précédent pour donner u ; la diphtongue *ou de date indo-européenne était déjà transformée au moment où s’est produit ce fait, car elle est représentée par oy ոյ, ainsi qu’on le verra § 19. — Le *th intérieur devenu *ph devant r par une différenciation comparable à celle de Þr en fr en latin (cas de frīgus, crībrum, etc.) est aussi représenté par w, ainsi arawr արաւր « charrue », cf. lat. arātrum ; hawr հաւր « du père » (génitif-datif-locatif), cf. gr. πατρός (patros), lat. patris la même altération s’est produite devant ł, si le -awł des mots comme cnawł ծնաւղ « parens » est expliqué par *-ā-tl, et le -tl- rapproché du suffixe slave -tel- des noms d’agents (cf. Bugge, IF. I, p. 437), qui a son pendant en hittite. — À l’initiale, *pr devait être *hr, d’où r qui comme toute r initiale reçoit une prothèse, ainsi erēç երէց « πρεσβύτερος », cf. lat. prīscus ; le *t de *tr a subi le même traitement : erek‘ երեք « trois », cf. skr. tráyaḥ, v. sl. trĭje, gr. τρεῖς (treis), lat. trēs.

Après s, c’est t տ et non l’aspirée t‘ թ qui représente i.-e. t, ainsi : sterǰ ստերջ « stérile », cf. gr. στεῖρα, lat. sterilis ; z-gest զգեստ « vêtement », cf. lat. uestis, etc. Pour le traitement de sp, il y a un exemple sûr : sparnam սպարնամ « je menace », cf. lat. sperno (B. S. L. XXXI, p. 51 ; cf. Lidén, Armeniaca, p. 49 sq.) ; quant au groupe sk, il aboutit à ց : c̣elum ցելում « je fends », cf. lit. skeliù « je fends », v. isl. skilja « fendre, couper » ; c̣ul ցուլ « taureau », cf. gr. σϰύλαξ (B. S. L. XXVI, p. 20) ; harçanem հարցանեմ « je demande », cf. skr. pr̥ccháti, lat. poscō, v. h. a. forscōn. Là où l’on rencontre sk սկ, il s’agit donc d’autre chose que d’un primitif sk ; oskr ոսկր « os » ne peut être rapproché de cornique ascorn « jambe », av. ašču- « tibia », ce qui ne va d’ailleurs pas pour le sens, et doit remonter, avec une finale particulière, au mot d’où sortent aussi skr. ásthi « os », gr. ὀστέον (osteon) (v. § 22). De même *zgh a donné *j qui, entre voyelles, est devenu z զ. mozi մոզի « veau », cf. gr. μοσχίον (moschion). — D’une manière générale, une fois les cas de st et sp mis à part, un traitement arménien t et p de i.-e. t et p n’est pas attesté ; les exemples qu’on a proposés en grand nombre sont pour la plupart suspects en eux-mêmes et en tout cas inconciliables avec l’ensemble du traitement arménien des occlusives sourdes de l’indo-européen.

En ce qui concerne i.-e. t à l’intérieur du mot, on n’est pas encore parvenu à poser de règles fixes. Le t‘ թ attendu se trouve dans erewoyt‘ երեւոյթ, génit. erewut‘i երեւութի « apparition », où –թի– représente le suffixe indo-européen *-ti- dans canawt‘ ձանաւթ « connu », où le t‘- semble répondre au -t- de mots comme gr. ἀγνώς, ἀγνῶ-τ-ος (agnôs, agnô-t-os) ; dans but‘ բութ « émoussé », cf. got. bauþs « sans goût, muet ». Mais i.-e. t devant une voyelle de dernière syllabe qui tombe, devient y յ, par une transformation analogue à celle de p intervocalique en w ; ainsi le *-ti de la 3me personne du singulier active primaire des verbes est représenté par -y : ała-y աղա–յ « il moud », berē րերէ (de *bere-y) « il porte », cf. skr. bhárati « il porte » ; de même à la 2me personne du pluriel ała-y-k‘ աղա–յ–ք « vous moulez », berēk‘ բերէք (de *bere-y-k) « vous portez », cf. gr. φέρετε (pherete), v. sl. berete ; hayr Հայր « père », cf. gr. πατήρ (patêr) ; bay բայ « parole », cf. gr. φάτις (phatis). Après n et devant i final, i.-e. t n’est plus représenté par rien dans en են « ils sont », cf. skr. sánti, dorien ἐντι (enti) et dans k‘san քսան « vingt » (de *gisan), cf. béot. ϝίϰατι (wikati), lat. uīgintī. Si, comme l’indiquent ces exemples, le t de l’indo-européen devenu *t‘ a perdu son occlusion devant une voyelle (ordinairement de timbre e ou i) de la fin du mot, on attendrait en regard de gr. φάτις (phatis) une flexion bay բայ, génit. *bat‘i et le génitif bayi բայի devrait être tenu pour analogique du nominatif ; au contraire, le -t‘ du nominatif erewoyt‘ երեւոյթ serait analogique du génitif erewut‘i երեւութի. Cette question du traitement de i.-e. t à l’intérieur du mot arménien est encore obscure.

Dans du դու « toi », cf. lat. , etc. et dans la famille du démonstratif ayd այդ « iste », da, -d, etc., cf. l’accusatif skr. tám, gr. τύν, etc., le t indo-européen a donné d դ d’une manière exceptionnelle ; ce traitement anomal tient sans doute au caractère de ces mots qui sont des éléments accessoires de la phrase et, en cette qualité, échappent aux règles communes. D’ailleurs le d du démonstratif ayd a un traitement anomal dans l’arménien de Cilicie au XIe siècle, où il est représenté par d et non par t. D’autre part le d de ayd est peut-être normal après la diphthongue ay dans certaines conditions, car, si un ancien *auti- « lieu de séjour » a donné awt‘ աւթ, un ancien *auti « chaussure » a donné awd աւգ, génit. awdi աւդի. Ici encore le problème reste sans solution précise ; mais, en tout cas, le d de du դու et de ayd այդ est un affaiblissement secondaire d’une aspirée *th.

L’aspirée k‘ représentant un plus ancien k se maintient en règle générale ; toutefois dans le thème d’interrogatif et d’indéfini o- ո– « qui ?, quelqu’un », i- ի– » quoi ?, quelque chose », qui se présente dans des conditions spéciales par suite du caractère de ses emplois, elle est devenue h qui est finalement tombé devant o et u dans ov ո՞վ « qui ? », cf. skr. kâh, ur ո՞ւր « où ? », cf. lit. kur͂, ok‘ ոք « quelqu’un », etc., mais qui a subsisté devant i dans him հի՞մ « pourquoi ? » et dans des formes de la langue des traductions philosophiques telles que hizan հիզան « comme ». Le k‘ s’est au contraire maintenu dans d’autres formes du même thème : k‘an քան « que », cf. lat. quam ; -k‘ dans o-k‘ ո ք « quelqu’un », cf. skr. káç-ca, lat. quis-que.

d) -Sourdes aspirées.

12. — L’arménien est, avec l’indo-iranien, celle des langues indo-européennes où les sourdes aspirées ont le traitement le plus clair. Comme les gutturales ont une articulation moins forte que les dentales et sont plus sujettes en général à perdre leur caractère occlusif, le *kh est représenté par x խ ; mais le *ph donne p‘ փ, restant ainsi distinct de l’ancien p, et le *th donne t‘ թ, se confondant ainsi partiellement avec l’ancien t (cf. § 10).

Le *kh est un phonème expressif où n’apparaît pas la distinction de *k et *kw qu’on trouve dans l’ensemble des gutturales. — Dans les exemples donnés ci-dessous, on remarquera souvent le redoublement et le vocalisme a, deux des caractéristiques de mots expressifs.

À l’intérieur de l’indo-européen, l’arménien fait partie d’une aire où, pour *ph et *kh, on peut poser les correspondances suivantes :

Sanskrit Iranien Arménien Grec
ph f p‘ φ
kh x x χ

En phonétique indo-européenne, la dentale sourde aspirée *th pose des problèmes qui ne seront pas abordés ici. — En tenant compte des alternances consonantiques et en remarquant que le traitement de *ph et de *kh est le même à l’initiale et à l’intérieur du mot, on peut donner les exemples suivants, qui sont empruntés à une étude détaillée publiée dans le B. S. L. XXXVI, 1935, p. 109-120.

Exemples pour *ph. — p‘ayl փայլ « éclat », p‘aylem փայլեմ « je brille », p‘ałp‘im փաղփիմ « je brille, je luis », p‘ałp‘ałim փաղփաղիմ « je reluis », p‘ołp‘ołim փողփողիմ « je brille, j’étincelle, je scintille », skr. phalguḥ « éclat », gr. φαλύνει· λαμπρύνει Hésych. ; p‘rp‘ur փրփուր « écume », p‘rp‘rel փրփրել « écumer », gr. ἀ-φρός : » écume » (B. S. L. XXX, p. 51-52), lap‘em լափեմ « je lèche », gr. λαφύσσω « je lèche », v. h. a. laffan « lécher ». — Avec alternance *p-/*ph- : p‘uk‘ փուք « souffle », p‘č̣em փչեմ « je souffle », gr. φῦσα « souffle », skr. phut-karaḥ « action de souffler, siffler », lit. pusiù « je souffle ». — Avec alternance *sph-/*ph-/*p- : p‘ul փուլ « chute », p‘lanim փլանիմ « je tombe », gr. σφάλλω « je tombe », lat. fallo (?) « je tombe », lit. půlù, pulti « je tombe, tomber », germ. fallan « tomber » (f- germ. peut venir de *p- ou de *ph-). — Avec alternance *sph-/*sp- ; *sph-/*ph- : spaṙnal սպառնալ « menacer », lat. sperno « mépriser » ; mais sp‘irk‘ սփիոք « dispersion », p‘arat փարատ « dispersé », skr. sphurati « il fait un mouvement rapide », qui doivent appartenir à la même racine.

Exemples pour *kh. — xaxank‘ խախանք « rire bruyant », skr. kakhati (mot de lexique) « il rit » (par dissimilation d’aspirée d’un ancien *khakhati), gr. ϰαχάδζω (de *χαχάδζω) « je ris aux éclats », sl. xoxotŭ « rire bruyant », v. h. a. huoh « raillerie », lat. cachinnus (ch est une orthographe hellénisante, donc : *cacinnus) ; xacanem խածանեմ « je mords », skr. khād- « mordre », lit. kándu « je mords » ; xał խաղ « jeu », xalam խաղամ « je joue », gr. χαλάω « je lâche, je relâche » ; mxem մխեմ « j’enfonce », mux մուխ « action d’enfoncer le fer rougi dans l’eau, d’où : « trempe », gr. μυχός « la partie la plus intérieure d’une maison : le fond ; baie ou crique qui s’enfonce dans la terre ; une enfoncée dans les montagnes… ». — En tenant compte de l’alternance *sm-/*m : mux աէուխ « fumée », v. irl. múch « fumée », moy. h. all. smouch « fumée », gr. σμū́χω « laisser se consumer sans flamme dans un feu qui meurt en fumant ». On poserait : *smoukh-/*moukh-, *mukh-. — En supposant une alternance *ks-/*k- : çax ցախ « branche, rameau » répond à pers. šāx (de *kšākh-) « rameau, branche », skr. çā́khā » rameau, branche », v. sl. soxa (de *kākh-) « branche recourbée, servant de charrue ». On poserait : *ksākh-/*kākh-. — En tenant compte de l’alternance *-k-/-*kh- : suffixe indo-européen *-ko-/*-kho- : iran. -ka/-xa : mada-ka, mada-xa « sauterelle », arm. -x –խ : glu-x գլուխ « tête », gén. glxoy գլխոյ, cf. v. sl. glava de *gōlu-ā, lit. galvà, acc. gálvą ; donc arm. glux vient de *gōlu-kho est devenu u puis est tombé. Le nom de la tête a souvent une forme populaire. En arménien nous y avons un suffixe contenant une sourde aspirée, caractère de mots expressifs. — Un autre mot de caractère populaire est t-xur « triste ». Dans ce mot t- տ– est un préfixe négatif ; *xur *խուր n’est pas connu autrement que par t-xur տ–խուր « non-joyeux ». Pour « joyeux » il y a en arménien deux formes : ur-ax ուր–էսխ, avec une dissimilation qui a fait tomber la consonne initiale, et xr-ax խր–ախ, de *xur-ax : -ax –ախ est un élément suffixal où il y a -*kho-.

Exemples pour *th. — À l’initiale t‘- թ- peut venir de *t- (voir § 10) ; donc tous les exemples à l’initiale sont ambigus. Étant donné que *-rt passe en arménien à -rd- : ard արդ, gén. ardu արդու « arrangement », lat. artus « membre », gr. ἀρτύω « ajuster » (voir § 11), si, à l’intérieur d’un mot arménien l’on a -rt‘ րթ, c’est que le t‘ թ y vient de *th : ort‘ որթ, gén. ort‘u որթու « veau », skr. pr̥thukaḥ « petit d’animal ». — À la fin de mot le *th est tombé, comme le *t non aspiré, dans hun հուն « chemin », cf. pánthāḥ, v. sl. pōtĭ, lat. pons.

13. — On peut donc résumer par le tableau suivant le traitement général des occlusives indo-européennes en arménien ; les formes indiquées sont les formes initiales devant voyelle ou inter-vocaliques ; là où il y a deux traitements, l’intervocalique est entre parenthèses.

  Labiales Dentales Palatales Gutturales
Sourdes indo-européennes
h h (w ւ)
t‘ թ s ս k‘ ք
Sourdes aspirées » p‘ փ t‘ թ x խ
Sonoresaspirées  » p պ t տ c ծ k խ
Sourdes aspirées » b բ (w ւ) d դ j ձ (z զ) g գ ǰ ջ (ž ժ)

14.Remarques.

I. Devant une autre consonne et notamment devant une gutturale ou devant une mi-occlusive, les mi-occlusives deviennent respectivement sifflantes ou chuintantes : les formes redoublées de kic կիծ et *koč- sont kskic կսկիծ « brûlure » (de *kickic), koškočel կոշկոճել « battre » (de *koškočel) ; le subjonctif aoriste (ou futur) dont la première personne du singulier est sireçiç սիրեցիg » j’aimerai » fait à la seconde du singulier siresçes սիրեսցես (de *sireçiçes), et à la seconde du pluriel siresǰik‘ սիրեսշիք (de sireçiǰik‘). Donc es ես « moi », qui répond à gr. ἐγώ, lat. ego, got. ik et qui devrait avoir c comme mec մեծ en regard de gr. μέγας, got. mikils, est la forme originairement employée devant consonne initiale d’un mot suivant. — De même j devient z devant n dans ozni ոզնի « hérisson », cf. lit. ežỹs, gr. ἐχῖνος, v. h. a. igil ; et la préposition z զ qui répond pour le sens à v. sl. za (et aussi à got. ga-) représente le traitement de *j devant certaines consonnes.

II. Après u, l’arménien semble n’avoir que les palatales représentées par s, c, j et ignorer les gutturales représentées par k‘ k, g ; ainsi dustr դուստր « fille », cf. persan duxtar, lit. dukter- ; boyc բոյծ « nourriture », cf. skr. bhógaḥ « jouissance ». Cette particularité remonte sans doute à un fait dialectal de date indo-européenne, car loys լոյս « lumière » se trouve en regard à la fois de skr. rokáḥ « clarté », lit. laũkas « qui a une tache blanche au front » et de skr. rúçant- « brillant ». Mais elle se rencontre aussi dans deux cas où l’arménien a, d’une manière énigmatique, w ւ en face de i.-e. *n : awcanel աւծանել « oindre », cf. skr. anákti « il oint », plur. añjánti, lat. unguō ; awj աւձ « serpent », cf. lit. angìs, lat. anguis, c’est-à-dire là où w résulte d’une innovation arménienne (cf. § 19).

III. Chacune des consonnes arméniennes remonte à l’une des occlusives indo-européennes, sauf č Ճ et š չ, qui ne se trouvent que dans certains cas particuliers, et ց, č̣ չ, qui représentent toujours un groupe de consonnes.

B. Sifflante indo-européenne.

15. — L’indo-européen n’avait à proprement parler qu’une seule sifflante *s (prononcée *z devant une occlusive sonore, ainsi *zd, *zgh, etc.).

À l’initiale du mot, devant voyelle, *s est devenue h, comme dans les deux langues les plus immédiatement voisines, l’iranien et le grec ; ce h s’est amui d’ordinaire, ainsi աղ, ałt աղտ « sel », cf. lat. sal, v. sl. solĭ, gr. ἆλς, got. salt ; ewt‘n եւթն « sept », cf. skr. saptá, av. hapta, gr. ἑπτά, lat. septem, etc. On trouve h հ dans hin հին « ancien », cf. skr. sánaḥ, av. hanō, lit. sēnas, lat. senex ; mais il n’est pas évident que ce h représente le h issu de i.-e. *s : on peut penser ici à l’influence du mot iranien correspondant av. hana- (cf. M. S. L. XXI, p. 187). On rencontre aussi h հ dans de nombreux cas où la voyelle était originairement initiale, ainsi hum հում « cru », cf. gr. ὠμός, skr. āmáḥ ; hot հոտ « odeur », cf. lat. odor, gr. ὀδμή ; haw հաւ « oiseau », cf. lat. auis ; haw աւ « grand père », cf. lat. auos ; han հան « grand mère », cf. lat. anus « vieille femme » ; hołm հողմ « vent », cf. gr. ἄνεμος (B. S. L. XXVI, p. 11) ; parfois le même mot se présente avec et sans h, ainsi hogi հոգի et ogi ոգի « esprit ». La singulière faiblesse du h initial arménien est d’ailleurs attestée par le fait que ce h disparaît toujours dans le redoublement ou en composition après consonne : hec-ecem հեձ–եձեմ « je gémis profondément » ; heł-eł հեղ-եղ « torrent » ; jeṙn-at ձեռն-ատ « qui a la main coupée », cf. hati հատի « j’ai coupé » ; p‘oł-ar փող-ար « joueur de trompette » (cf. p‘oł hari փող հարի « j’ai joué de la trompette ») ; y-et յ-ետ « après » de *y-het « sur la trace de… » etc.

À l’intérieur du mot, entre voyelles, i.-e. *s a également disparu en passant par *h, ainsi : nu նու, génit. nuoy « bru », comme gr. νυός, νυοῦ, en face de skr. snuṣá, v. sl. snŭcha, v. h. a. snura, lat. nurus ; bok բոկ « nu-pieds », cf. lit. bâsas, v. h. a. bar, représente *bhoso-go- ; garun գարուն « printemps », cf. gr. Ϝέαρ, lit. vasarà, skr. vasantáḥ, représente *wesr̥-, d’où *ge(h)ar-, *gar- ; de même ariwn արիւն « sang », cf. skr. asr̥-k, gr. ἔαρ· αἶμα, etc., représente *esr̥-, d’où *e(h)ar-, *ar-. La chute de h est très ancienne ici, car elle est antérieure à la chute des voyelles finales et à l’altération de la diphtongue indo-européenne eu ou tout au plus contemporaine de celle-ci ; c’est ce que prouve k‘oyr քոյր « sœur » ; en effet ce mot repose sur un ancien *swesôr (cf. skr. svásā, lit. sesũo, lat. soror) où *esō est devenu *ehu, puis, par chute de h, *eu qui a subi le même traitement qu’un *eu de date indo-européenne.

Arm. s ս ne représente i.-e. *s que dans peu de cas :

1. Quand il s’agit de *ss : es ես « tu es », cf. homérique ἐσσι, lat. es (c’est-à-dire ess, car il est souvent compté pour une syllabe longue chez les vieux poètes).

2. Devant *t : sterj ստերջ, cf. § 11 ; devant *kh : sxalim սխալիմ et *ph : sp‘iwṙ սփիւռ, « dispersion », peut-être aussi devant p (cf. § 11).

3. Après nasale (qui tombe) : us ուս « épaule », cf. skr. áṃsaḥ, got. ams ; amis ամիս « mois », cf. lat. mensis.

4. Après *p (qui tombe), si l’on admet les étymologies : sut սուտ « faux », cf. gr. ψεύδος « mensonge », et eres երես « visage », de *prep-s-, cf. erewim երեւիմ « je parais », en face de gr. πρέπω (v. § 11) ; alors ep‘em եփեմ « je cuis » ne serait pas à rapprocher immédiatement de gr. ἕψω « je cuis », son p‘ փ reposerait sur *ph et le ψ de gr. ἕψω résulterait d’un élargissement de type connu.

Le *z indo-européen devrait subsister devant les anciennes sonores aspirées qui restent sonores en arménien, mais les exemples font défaut ; on sait seulement, par skizbn սկիզբն « commencement » en regard de sksanim սկսանիմ « je commence », que arm. s devient z devant occlusive sonore. Devant les sonores simples devenues sourdes, *z est naturellement devenu s ս : nist նիստ « siège », cf. skr. nīḍáḥ (de *nizdas), « siège », lat. nīdus (de *nizdos), v. h. a. nest ; ost ոստ « branche » ; gr. ὄδος, all. ast.

Après *r, *s est représenté par la chuintante i comme en indo-iranien et en balto-slave, d’où un groupe րշ qui subsiste ou qui peut se réduire à ռ, ainsi t‘aršamim թարչամիմ et t‘aṙamim թառամիմ « je me flétris », cf. gr. τέρσομαι « je deviens sec », got. Þaursus « sec », skr. tr̥ṣyati « il a soif » ; de même, d’une part garšim գարշիմ » j’ai horreur de… », cf. skr. hr̥ṣyati « il se dresse (en parlant des cheveux), il a peur, il se réjouit », hárṣate « il a une joie intense », ghṛṣúh, « excité », lat. horrēre, et k‘aršem քարշեմ « je tire », cf. skr. kárṣati, av. karsaiti « il tire » (le k‘ ք initial rend peu probable l’hypothèse d’un emprunt à l’iranien) ; de l’autre, moranam մոռանամ « j’oublie », cf. skr. mṛṣyate « il oublie », lit. mir͂šti « oublier » ; oṙk‘ ոռք « derrière », cf. v. h. a. ars, gr. ὄρρος (de *ὄρσος). Peut-être et reposent-ils respectivement sur *-rs et *-rsy (cf. Grammont, M. S. L. XX, p. 214). Après *k, i.-e. *s donne aussi š en indo-iranien et en letto-slave ; au premier abord l’arménien ne laisse rien voir de pareil, car c’est ç ց qui répond à *ks tout comme à *sk : veç Վեց « six », cf. gr. *ϝέξ, lat. sex, etc., et de même aussi au groupe grec ϰτ (correspondant à skr. kṣ dans çin ցին « milan », cf. gr. ἰϰτῖνος, mais ce ç a été anciennement chuintant, car là où devant consonne il perd son caractère mi-occlusif (v. § 14, I), il devient non pas s ս mais š շ : veš-tasan վեշտասան « seize », et là où après r il devient sonore, comme les anciens *ph, th, kh issus de i.-e. *p, t, k (et à la différence du ç ց issu de *sk, type harçanem հարցանեմ « je demande »), il devient non pas j ձ, mais ǰ ջ : arj արջ « ours », cf. gr. ἄρϰτος, skr. ṛkṣaḥ, lat. ursus. Devant arm. s ս, le ց s’est réduit à t‘ թ dans vat‘sun վաթսուն « soixante » ; g est devenu k‘ ք devant s ս dans k’san քսան « vingt », de *gisan, cf. béot. ϝίϰατι, et est tombé entre n et s dans yisun յիսուն « cinquante », de *hingisun, cf. gr. πεντήϰοντα.

Sur *-s en fin de mot, voir § 26.

III. VOYELLES PROPREMENT DITES.

16. — Les voyelles arméniennes sont a ա, e ե, ē է, i ի, o n, u ու et ə ր. La voyelle ə ր est à part ; elle ne figure jamais qu’en syllabe inaccentuée et sert simplement à éviter les groupes de consonnes qui font difficulté en arménien ; elle ne pourra être examinée qu’à propos de la structure de la syllabe (§ 24). La voyelle ē է se distinguait de e ե, non par la quantité, car rien n’indique qu’elle fût longue, mais par le timbre : elle était plus fermée que e ե ; elle est toujours issue d’une ancienne diphtongue et représente un plus ancien *ey.

Les voyelles restantes a ա, e ե, i ի, o n, u ու représentent les voyelles indo-européennes ; elles se distinguent profondément de celles-ci en ce que les voyelles indo-européennes avaient une quantité fixe et que ă, ĕ, ŏ, s’opposaient ā, ē, ō, tandis que les voyelles arméniennes n’ont pas d’oppositions de quantité : la perte des oppositions quantitatives qui étaient l’un des traits essentiels du phonétisme indo-européen tient à l’importance prise en arménien par l’accent ; l’accent d’intensité très fort du germanique a de même ruiné toutes les anciennes oppositions de brèves et de longues et en a créé de nouvelles à la place. Il ne suit d’ailleurs pas de là que les voyelles longues et les voyelles brèves indo-européennes aient abouti en arménien à un même résultat ; car les différences de quantité ont entraîné des différences de timbre ; les longues se sont fermées, et ē, ō ont été par suite autrement traités que ĕ et ŏ ; pour a seulement, il n’y a pas eu changement de timbre, et la longue et la brève ont été confondues.

I.-e. donne arm. a ա : acem ածեմ « je conduis », cf. skr. ájāmí, gr. ἄγω, lat. agō.

I.-e. donne arm. e ե : cer ծեր « vieillard », cf. gr. γέρων ; quand la voyelle e est partiellement nasalisée, devant nasale suivante, elle se ferme en i : cin ծին « naissance », cf. gr. γένος ; lat. genus ; im իմ « de moi », cf. gr. ἐμέ.

I.-e. donne arm. o ո : hot հոտ « odeur », cf. gr. ὀδμή, lat. odor ; devant nasale, o se ferme en u : hun հուն « chemin », cf. lat. pons. Pour quelques mots on s’est demandé si i.-e. n’y serait pas représenté par arm. a ա, mais, comme il est impossible de faire entrer ces cas dans une règle, on ne saurait admettre qu’il s’agisse d’un ancien o ; par exemple l’a de akn ակն « œil » doit être un ancien *a substitué à un degré vocalique sans e de l’initiale, cf. l’a de lat. aurēs « oreilles » en regard de l’o du génitif homér. οὔατος.

I.-e. donne arm. a ա, tout comme ă, ainsi am-a-w ամաւ « par l’année », cf. l’instrumental pluriel skr. sám-ā-bhiḥ.

I.-e. donne arm. i ի et i.-e. arm. u : mi մի (négation prohibitive), cf. gr. μή, skr. mā́ ; turk‘ տուրք « don », cf. gr. δῶρον, v. sl. darŭ.

De plus, là où il subsiste, l’i.-e. défini par la correspondance skr. i = gr. ă, lat. ă, est représenté par arm. a ա, comme ă ou *ā ; à skr. pitā́, gr. πᾰτήρ, lat. păter répond arm. ha-yr հայր « père », comme à skr. mātă, dorien μᾱ́τερ, lat. māter répond, arm. ma-yr մայր « mère ». En syllabe intérieure, *ə est tombé comme en slave, en baltique, en germanique et en iranien : dustr դուսար « fille », comme gāthique dug(ə)dâ, v. sl. dŭšti, lit. dukter-, got. dauhtar en face de skr. duhi-tá, gr. ϑυγά-τηρ.

Enfin la voyelle réduite qui apparaît parfois en alternance
avec l’e et l’o indo-européens et qui est représentée en baltique par i (et u ?), en slave par ï (et ô ?), en latin par a, donne en arménien a ; c’est celle de tasn սաստս ն « dix », cf. russe (tri-)dcat’ « trente » de *(tri-)dïsçti, v. h. a. (drl-)zug « trente ». De même la de layn լայն « large » représente probablement *1° de *pl°tha-, cf. gr. TzXarôç « large », lat. planta, lit. splîsti « s’étendre ».

IV. SONANTES.

17. — Les sonantes indo-européennes *y, *w, *r, *1, *m, *n
sont les phonèmes qui avaient la propriété d’être voyelles, consonnes ou seconds éléments de diphtongues. En arménien, comme dans la
plupart des autres langues indo-européennes, le système des sonantes a été disloqué, et chacun des types, voyelle, consonne et second élément
de diphtongue, a eu son traitement propre, si bien que par exemple
l’ancien w consonne, l’ancien w voyelle (c’est-à-dire u) et l’ancien w second élément de diphtongue (dans *eu, *au, etc.) n’ont plus rien eu de commun. Cette dislocation du système des sonantes s’est accomplie indépendamment dans chacune des langues, et c’est une des
choses qui ont le plus contribué à donner à chacune un aspect particulier.

1. Sonantes voyelles.

18. — I.-e. */, bref ou long, donne arm. i ի : elik’ ելիք « il 
a laissé », cf. gr. ïXtK& çin յԻն « milan », cf. gr. ïxvtvoç.

I.-e. * » , bref ou long, donne arm. u ու՝, dustr ղուս ար « fille »,cf. gr. ^ox<iTijpt lit. dukterku կու « fumier », cf. skr. güthah
 « fumier ».

I.-e. *f donne arm. ar ար՛, arbi արբի « j’ai bu », cf. lat. 
sorbere, lit. surbiù. — Ce qu’on est convenu de nommer *f long indo-
européen (*f) n’est qu’une combinaison de r et de d, dans laquelle d
tombe en arménien ; il est donc impossible de dire si le arde arm.
armukn արմուկն « coude » répond à ïrde skr. ïrmâh « coude », ir- de v. pruss. irmo « bras », c’est-à-dire à i.-e. long, ou au ra- (issu 
de *arə-) de v. sl. ramo « épaule ». — Enfin r voyelle devant voyelle, 
qu’on peut noter °r, donne aussi arm. ar ար : gaṙink‘ գառինք
 « agneaux », cf. gr. ϝαρήν, skr. úraṇaḥ (de *w°ren-) ; le ṙ ռ est analogique de celui du nominatif gaṙn գառն « agneau » ; en effet, devant
 n, r second élément de diphtongue (ancienne ou récente) est rem
placé par r roulé : ռ, ainsi dans gaṙn գառն ; l’opposition est nette 
dans la flexion des mots qui ont en arménien une alternance voca
lique, parce que l’action analogique ne s’y est pas produite : duṙn
 դուռն « porte », dran դրան « de la porte », durk‘ դուրք « les 
portes » ; on peut citer aussi le verbe anomal aṙnem առնեմ « je fais »,
arari արարի « j’ai fait », et d’autres exemples.

I.-e. * donne arm. աղ : gałt գաղտ « en secret » cf. sans 
doute lit. -villi « tromper » ; *°l donne al ալ. sal սալ « enclume », cf. 
skr. çilá « pierre ». — La différence de l լ et ł ղ tient à une innovation arménienne : l լ est la forme de l employée devant voyelle et ł ղ}} celle qui est employée devant consonne. La lettre l ղ désigne une l vélaire, sans doute analogue à celle du français ancien, car c’est 
ղ qui, dans l’arménien de Cilicie, sert à rendre l vélaire française,
 sur le point alors de devenir u, ainsi ṙənałt Ռընաղտ Renault (Renaud) et, dans le glossaire latin-arménien antérieur au Xme 
siècle qu’a édité Carrière (Paris 1886), le l arménien est noté l
et aussi hl dans ahl « sel », c’est-à-dire al աղ ; au moment où a été
constitué l’alphabet arménien, լ et ղ désignent également կ et c’est
 ղ il) qui occupe la place de / grec et sert le plus souvent à le 
transcrire ; les deux phonèmes ont divergé : l լ est resté /, mais l ղ 
est devenu une spirante gutturale sonore, c’est-à-dire la sonore de
 x խ- À date ancienne l ղ a souvent été étendu par analogie ; ainsi 
c’est *kalin *կալին « gland » avec al de *°l qu’on devrait avoir 
en regard de gr. pâXavoç, lit. giléy mais le l ղ du génitif kalnoy
չաղՆոյ et du dérivé kałni կաղնի « chêne » a été étendu par ana
logie au nominatif d’où kałin կ ղին. Le passage de l à l vélaire 
à la fin d’une syllabe et surtout devant consonne suivante est fré
quent ; on le retrouve notamment en latin et en vieux crétois. Le 
caractère vélaire de ł ղ n’a pas été sans conséquence pour le voca
lisme ; devant l ղ, i est remplacé quelquefois par e ե, ainsi asełn ասեղն « aiguille », génit. asłan ասղան (de *asiłan).

I.-e. *n̥ et * donnent an ան, am ամ : k’san քսան « vingt »,
 cf. béotien ϝίϰατι, av. vīsaiti, lat. uīgintī ; de même *°n, *°m 
donnent an ան, am ամ : amaṙn ամառն « été », cf. v. h. a. sumar. Il est impossible de reconnaître si an ան dans (dr-)and դր-անդ « devant de porte » répond au *n̥ long de skr. áthāḥ ou au *anə de
 lat. antae (de *anətai).

2. Sonantes seconds éléments de diphtongues.

19. — Les anciennes diphtongues composées de voyelle suivie
 de *r, *l, *n, *m sont représentées en arménien par des voyelles suivies de r ր, l ղ, ո ն, m մ et n’appellent pas d’observations,
 ainsi erg երգ « chant », cf. skr. arkâh « chant », sirt սիր ա « cœur »,
 de *kêrdi, cf. gr. xîjp} got. hairto, skr. hârdi (avec h énigmatique) ; ałt ադա « sel », cf. got. salt ; eresun երեսուն « trente », cf. gr. Tpiaxovra. Sur le traitement des diphtongues à nasale devant s 
v. § 15. Le traitement w ւ de n dans awcanel աւՆանել « oindre » 
et awj աւձ « serpent » signalés ci-dessus (§ 11, II) et dans giwt 
գիւտ trouvaille », cf. skr. vindâti « il trouve » semble difficilement
contestable, mais les conditions n’en sont pas clairement établies (cf. Pedersen, K. Z. XXXIX, p. 408 sq.).

Les diphtongues en i et u ont des traitements plus compliqués. Les plus claires sont *ai et *au qui donnent ay այ et aw աւ. ayc այծ « chèvre », cf. gr. aïÇy aiyôz ; awt’ աւթ « lieu où l’on passela nuit », cf. gr.tLa simplification de aw աս en o est postérieure à la fixation de l’ancien arménien et la graphie o de la
diphtongue, qui date seulement du moyen âge, n’a pas à être considérée ici. — C’est la diphtongue arménienne oy nj qui répond
aux diphtongues i.-e. *eu et *ou, ainsi loys լոյս « lumière », cf. gr. Xevxôç, Xoôaanv ; boyc բոյծ « nourriture », cf. skr. bhôgah (indo-iranien *bhaugas), etc. ; c’est de même oy nj qui représente la
diphtongue iranienne au (persan Ô) dans les mots empruntés à
l’iranien, ainsi kapoyt կապոյտ «  bleu  » de iran. kapauta-, pehlevi
kapôt ; on a vu ci-dessus § 15 comment s’explique le oy de k’oyr քոյր « sœur » ; la diphtongue oy nj ne représente u suivi de y que
dans des formations proprement arméniennes, comme celle des im
parfaits du type heloyr Հեղոյր « il versait » de *helu-yr, cf. ala-yr աղայր. — La voyelle simple ë է (c’est-à-dire e fermé) sort d’une diphtongue *ey parallèle à oy. Elle est issue d’une diphtongue
indo-européenne en i, par exemple dans dēz դէզ « amas », cf. gr.
 toichos « mur », ou, dans les emprunts, d’un ai iranien (persan ē),
par exemple dans tēg տէգ « lance » de *taiya (persan tëy), ou enfin,
dans les formations proprement arméniennes, de e suivi de y, ainsi
à l’imparfait berër բերէր « il portait », de *bere~yr. De plus la
triphtongue *iay est devenue ë է dans ter էր « seigneur », de *ti-ayr ; le génitif team տեառն pareil au génitif anomal arn առն de ayr այր « homme » et le rapprochement avec tikin irt էԿէն « maîtresse » (de *tëet kin կին « femme ») montrent qu’il faut tirer tër
տէր de *ti-ayr ; la réduction de ey à e fermé s’explique par le voisinage des points d’articulation des deux parties de la diphtongue.
Les autres diphtongues ont toutes été simplifiées par la suite dans
les dialectes arméniens ; ainsi la simplification de ey en arménien
ancien n’est que le premier moment d’une transformation qui est
devenue générale postérieurement à la fixation de l’arménien par
l’écriture. Dans les plus anciens manuscrits, է ne note jamais une
voyelle issue d’une voyelle simple ; mais, de bonne heure, les timbres
de ե et de է ont tendu à se confondre, et l’on observe une tendance de l’orthographe à noter e de toute syllabe finale par է et
non par ե ; ainsi le Ve թե « que » des plus anciens manuscrits devient au moyen âge թէ, forme qui a passé dans les textes imprimés.

Les autres diphtongues arméniennes résultent de divers
 changements et ne répondent à aucune diphtongue indo-européenne ; ainsi ea de keam Լեամ « je vis » repose sans doute sur *-iyà-, cf. *-iyôdans gr. fiuovai ; ea des aoristes en ç g, tels que
gorceaç գործեաց, sur *-is-â (voir § 84) ; ea du génitif jean ձե ա*ե « de la neige » repose sur -*iy°n-, en regard de *-iyonde gr. /tôvoç, etc. De même ew de ewt’n եւթն « sept » a été expliqué(§ 11) par *ep ; iw de jiwn ձիւն « neige » représente *-iyôou
-iyodevant nasale, cf. gr. ymv /w’va, etc. ; rniws միւս « autre »
est *mi-ews « un encore » ; iwr իւր « de soi » est *sewe-r ou *sewo-r,
cf. gr. é(F)é, é(F)oç ; il y a une hésitation graphique entre եւ et իւ,
par exemple albewr աղբեւր ou albiwr աղբիւր « source » ; ew issu
 d’un ancien ew est noté iw dans iwr իւր « de soi », mais devant
w լ issu de labiale, e ե subsiste, par exemple dans ewVn եւթն « sept », écrit եօթն au moyen âge, ou dans un adverbe, ancien instrumental, comme ardewki արգելք « à la vérité, sans doute », écrit 
au moyen âge արդեօք.

3. Sonantes consonnes.

20. — I.-e. *r consonne donne arm. r ր, ainsi berem րերեմ
 » je porte », cf. skr. bhâràmi, gr. pépa>, lat. ferô, etc. ; à l’initiale, r est toujours précédé d’une prothèse comme en grec, par exemple e dans erek երեկ « soir », cf. got. riqis « ténèbres », skr. râjah
 » espace obscur », gr. ê/>e/3o< ; ; a dans arew արեւ « soleil », cf. skr. ravih ; o dans orcam ործամ « je rote », cf. lit. rügiu, lat. ructô, gr. 
èpeuyopat, etc. Un r intervocalique a été dissimilé en l ղ dans le mot salawart սաղաւարտ « casque » emprunté à l’iranien *sâravfti-y cf. av. sâravâra-. — Devant -n-, r devient ir dans arn առն « mouton
 sauvage », hom. dpvecàçy att. àpvsœç (M.S.L. XIX, p. 124). — Comme second élément d’un groupe, r subsiste en général, parfois en altérant la consonne précédente ; on a vu *tr § 11 ; *pr initial se réduit à r ր (avec voyelle prothétique : erêç երէց « ancien », cf. lat. prïscus (v. § 11) ; *sr donne r ainsi k’er քեռ « de la sœur », cf. le datif skr. svâsre et de même à l’initiale avec voyetle prothétique aru առու « canal, courant d’eau », cf. skr. srutlh « courant », irl. sruth « rivière », gr. poxôç « coulant ». Quand la consonne précédente subsiste, elle passe devant r, ainsi *bhr donne rb րբ surb
սուրբ « pur, saint », cf. skr. çubhrâh « brillant, pur » ; *dr donne
rt բա, ainsi k’irtn քիրտն « sueur », cf. gr. lâpâç, lette swëdri, et à l’initiale, avec prothèse, artasuk1 արտասուք « larmes » de *drak,u~, cf. gr. ddxpu et v. h. a. trahan, m. h. a. traher « larmes » ; donne rk բկ, ainsi, a 1 initiale, avec prothèse, crkütt եր կան
 » meule à broyer », cf. skr. grâvà « pierre à moudre », v. irl. brô, lit. girnos. Le r déplacé devant b a été dissimilé en l ղ dans elbayr 
եղբայր « frère », cf. skr. bhrdtâ, lat. frâter, et albewr աղբեւր « source », cf. gr. (ppé(F)ap ; cette dissimilation est limitée au cas de r devant b, comme le montre le mot ardar արգար « juste » qui conserve son r dans des conditions pareilles. Sur le détail de ces métathèses, cf. Grammont, Mélanges F. de Saussure, p. 229 sq. I.-e. *1 donne arm. I soit à l’initiale soit entre voyelles : lizetn լիզեմ « je lèche », gr. tei/to, lit. iézià, lat. lingô, etc. ; gelum գելում « je tourne », cf. gr. ϝελύσϑη « il s’est courbé », lat. uoluō. 
Quand il est employé devant consonne quelconque, l լ devient
 vélaire, soit ł ղ (cf. § 18) : ainsi ełn եզն « cerf », cf. v. sl. jelenï,
 gr. ëXa-ÿoçy v. irl. élit « chevreuil », et le l զ du nominatif eln եզն
a été transporté aux autres cas, d’où le génitif elin եղէն avec l ղ
au lieu de l # ; ainsi l «  a été étendu au-delà des limites de son
emploi normal. De plus, quand par suite de la chute des finales, l
est devenu finale de mot, et, par suite, de syllabe, il s’est trouvé
 dans la situation où l devient en arménien l vélaire, c’est-à-dire
l զ ; beaucoup de substantifs ont donc l դ ka finale au nominatif et
ce l ղ a passé à tous les cas ; ainsi al աղ « sel », génit. ali աղի
(au lieu de *ali)} cf. lat. sal, v. si. solï ; après une diphtongue en y
(ou après ë Է) les anciens manuscrits ont souvent l ղ dans ces
conditions, ainsi ayl այղ « autre », gayl գայղ « loup », nsoyl նչոյղ
 » rayon », mais, dans ce cas particulier, l ղ n’a pas passé à la spi
rante gutturale comme d’ordinaire ; les manuscrits postérieurs ont Itլ et l’arménien moderne prononce Z հ et non y ղ. — Le groupe si
donne / qui peut devenir l ղ à la fin du mot, ainsi ]il շիղ, jil շիլ
 » tendon », cf. lit. gysla « veine, tendon ». — A l’initiale, une consonne
sourde tombe devant / : lu լու « connu », cf. skr. çrutâh, gr. xXvrôç. Il n’est pas certain qu’on en doive dire autant des sonores ; du moins
les exemples manquent, car lu լու « puce » peut être rapproché de lit.
blusà, afghan, vraza « puce », mais aussi de skr. pldsih « puce »,
 albanais pVest « puce » ( ?).

21. — I.-e. *n donne arm. ո ն à l’initiale et entre voyelles :
 nist նիստ « siège », cf. skr. nidâh, lat. nïdus, v. h. a. nest ; hin
Հին « ancien », cf. skr. sânah, lit. sënas, lat. senex. Le mot elungn
եղունդն « ongle » est difficile à expliquer dans le détail, mais on
ne saurait le séparer de gr. Svu$f lat. unguis, etc. ; le l ղ doit provenir d’une dissimilation de n par n de un et le e ե initial serait 
prothétique.

Partout *sn se réduit à ո ն : nu նու « bru », cf. skr. snu$ât
v. si. snûxa, v. h. a. snura ; gin գին « prix », cf. skr. vasnâm « prix » ;
z-genum զգենում « je m’habille », en face de z-gest զգեստ « vête¬
ment », cf. lat. uestis, gr. Févvu/iac, Fèazat.

Le groupe -*pn- se réduit préhistoriquement à -n- —ն— : k‘un քուն « sommeil », cf. skr. svápnaḥ (§ 24) ; unim ունիմ « j’ai, je prends », de *ôp-ne dont le vocalisme radical est à hitt. ep-mi « je prends » comme idem ուտեմ « je mange » (de *ôd-) à lit. éd-mi,§ 102 (cf. M. S. Լ. XXIII, p. 276).

Le groupe -*ln se réduit à -l(cf. Pedersen, K• Z. XXXIX,
p. 354 ; Meillet, M. S. Լ. XIX, p. 178) : helum Հեղում « je verse »,
de *pelnumi (§ 81 / ?) ; yli յղի « (femelle) pleine, enceinte », de
*i-pôlniyâ (avec/ « dans » comme premier terme) en face ձշւմու, « chevreau », ancien *pô !o-, gr. n<bh>ç (Mladenov, K• Z. L, p. 54) et dtam-ul
ամուլ « stérile » < *ti-pôlo(cf. Rev. ét. arm. X, 1930, p. 184).

I.-e. *m donne arm. m մ ե. l’initiale et entre voyelles : mis
միս « chair », cf. skr. màmsàm, got. mimz, v. si. mçso ; im իմ « de
moi », cf. gr. èpé. Devant m initial on rencontre une prothèse isolée
dans amis ամիս « mois », cf. lat. mênsis, gr. pr/v} pyvôç, etc. — Le
groupe *sm se réduit km : mi մի « un », cf. gr. (ita (de *• »/va) en
face de հԿ « un » de *sem-s ; datif um ում « à qui », cf. skr. kâsmai,
got. hwamma {mm de *zm, ancien *sm)} v. pruss. stesmu « à celui-
ci ». — Dans mnam սեան « je reste », mn doit représenter *min-
issu de *menou *mēn-, cf. gr. fiipvw, lat. manēre.

À l’intérieur du mot, après voyelle a et /, le groupe *-mn- 
aboutit à wn ւն par une altération qui s’explique aisément : on trouve
 ainsi pastawn սլ ա շւո tu ւՆ « service, culte », gén. paàtaman էյչւսշ—տաման՝, mrjiwti մրճիւն « fourmi », gén. mr’jman մրիքան’, goViwti գոչիւն « cri », gén. goVman գոչման. Mais *mn subsiste
après u indo-européen ; ainsi dans les noms en -umn ֊ուսս du type
de sarzumn շարժումն « mouvement ». Au contraire, après u arménien sortant d’un *o indo-européen, *m/i devient *wn qui se réduit
à -n : anun անուն « nom », en regard de gr. ov »pay repose sur*anuwn, *onomno~. Les adjectifs en -un ուն tirés de présents sont
donc d’anciens participes en -*omno-, du type de lat. alumnus : ainsi
sarzurt շարէք-ուն « mobile » {sarzem շա րժեմ « je meus »), է՚էխո
թռչուն «  volant ; oiseau » {t’tcim թ IX « je vole ») ; gnayun
գնայուն « mobile » (gnam գնամ « je vais »), cf. Rev, ét. arm. VIII,
1928, p. 1 sq.

Dans hołm Հողմ « vent », qui se compare à gr. ἄνεμος (§ 15), 
une dissimilation a altéré en -łm- une suite -*nm- ou -*nəm-.

22. — Le traitement de w consonne est plus compliqué que 
celui des liquides et des nasales. L’arménien a deux continues v վ et w ւ, toutes deux issues de i.-e. w, au moins en partie ; en arménien moderne toutes deux notent la spirante labio-dentale v ; mais, 
au moment où l’alphabet a été constitué, elle représentaient deux 
phonèmes distincts, puisqu’il a été créé deux signes : l’ancien alphabet 
arménien n’a pas de doubles emplois. Il est probable que ւ avait 
encore à peu près la valeur du u consonne, car c’est le phonème 
employé dans les diphtongues, notamment dans aw աւ qui devait 
aboutir à o et dans ew եւ qu’on a fini par prononcer dialectalement 
Խ (եօթն de եւթն « sept »). Quand, par suite d’une chute de voyelle, w ւ vient à être en hiatus, il est d’ailleurs noté u ու, patiw պատիւ « honneur », génit. patuoy սլա տուոյ՛, de même aluës աղուէս,
génit. aluesu աղուեսոլ «renard» repose sur *al(u)wes-, cf. gr.
àXatnrjÇ, àXvnExoç] car l ղ ne s’explique que devant w consonne, et
le u qui répond à gr. <« est tombé en syllabe inaccentuée. Au con¬
traire վ, qui est la seule forme employée à l’initiale des mots, devait 
avoir déjà un caractère franchement consonantique ; toutefois
la différence entre վ et լ ne pouvait pas être grande, car l’emploi
de վ après o « et de ւ après les autres voyelles à l’intérieur
et à la fin du mot s’explique par une nécessité graphique : ու ser¬
vant à noter la voyelle simple u, la notation par ու d’un groupe ow
(avec iv consonne) aurait été ambiguë ; l’emploi de վ dans ով a
permis d’éviter cette ambiguité, mais il montre que լ et վ étaient
des phonèmes voisins l’un de l’autre.

À l’initiale, i.-e. *w se ferme en occlusive et aboutit à *gwy
comme en brittonique, d’où g գ, ou devient v վ : g գ dans gitem
դիա եմ «je sais», cf. skr. véda, gr. Foèdaf got. wait ; gorc գործ
«œuvre», cf. gr. Fépyov, [FJàpyavov, v. h. a. werc ; (z-)genum(ղ—)գենում « je m’habille », cf. gr. Fêwopat, Fiaxaiy skr. vaste
 « il s’habille » ; gin գին « prix », skr. vasnâm ; garn գառ.ն «agneau»,
gr. F a.p i] v ; gali գաղտ «en secret», cf. lit. -vilti «tromper» ; garun
 գարուն « printemps », gr. Féap, lat. vër ; get գետ « fleuve », cf. si. 
voda, phr. fcdu « eau » ; gelmn գեղաւ « toison », lat. uellus ; g et uniգելում « je tourne », cf. gr. Felù-oO^ «il s’est tourné», lat. uoluô
egit եգիտ « il a trouvé », skr. âvidat, etc. Mais on a vdans veç
վեց «six», cf. gr. FéÇ et v. pr. uschts « sixième » ; varim վառիմ « je 
brûle », cf. lit. virti « cuire ».

Les deux traitements : *w > g- գ— et *w > v- վ— coexistent dans l’expression ger i veroy գեր ի վերոյ « au-dessus de tout ou 
de tous ». Les formes ger գեր et ver վեր, qui y figurent, ont la même étymologie. Il s’agirait d’un correspondent de gr. ὑπερ, skr.upári « sur », avec élimination de la voyelle initiale ; ce qui est possible, puisque arm. *uper > *uwer (pour -p- > -w-, cf. § 11) était 
un mot accessoire dont l’emploi syntactique a pu amener abrègement 
entraînant la mutilation de certains éléments. On aurait eu, selon
 les cas, *(u)wer aboutissant à ver վեր et *(u)wer aboutissant à ger գեր. On remarquera que la forme ver վեր apparaît après voyelle : i ver ի վեր, i veray ի վերայ etc. Arm. ge գե dans les mots originaux ne peut représenter que *we-, puisque l’ancien *ghe- aboutit
 à ǰe ջե—. La différence entre le traitement g- et le traitement v- tient sans doute à des faits de phonétique syntactique. — En effet 
w ւ, resp. v վ, est le traitement normal entre voyelles : tiw տիւ
 « jour », cf. skr. divé-dive « de jour en jour » : kov կով « vache », génit.
 kovu կովու, cf. le génitif skr. gavâh, gr. tlat. bouis, etc. Mais g գ apparaît aussi devant des sonantes : kogi կոգի « beurre » (produit de la vache), cf. skr. gâvyah « de vache » ; taygr աայգր 
« frère du mari », cf. skr. devâr-, gr. àayp, lit. dëveris ; loganam
լոգանամ «je me lave», cf. gr. Խձ<օք lat. lauô : le *w devenu g գ se trouvait ici devant y, r, n, mais le détail des conditions ne se laisse pas déterminer. Le contraste de kov կով et kogi կոգի se retrouve entre arew արեւ « soleil » et le composé areg-akn արեգ- սյ կն « soleil ». Devant r, le *w semble disparaître dans quelques
mots : nor նոր « nouveau », cf. gr. ve(F)ap6ç ; sor սոր « trou », cf. lat. cauerna (avec eau issu de *kow~) ; alber աղբեր génit. de 
albiwr աղբիւր « source », cf. gr. *<fp ?j[F]ap (> <ppéüp) ; ici non plus les conditions de la chute ne se laissent pas déterminer.

Dans les groupes composés de consonne plus *w, le w devient
aussi guttural ; certaines consonnes précédentes perdent leur point d’articulation propre, mais toutes conservent leur caractère de sourde ou de sonore, d’aspirée ou de non aspirée qui est attribué à la 
gutturale ; ainsi *sw-, devenu *hw-, donne, avec assourdissement du w par h, arm. k‘ ք : k‘oyr քոյր « sœur », cf. skr. svásâ, got. swistar ; 
k‘un քուն « sommeil », cf. skr. svápnah ; k‘irtn քիրտն « sueur », cf. skr. svédaḥ, v. saxon swēt ; *k’w donne avec le traitement normal de *k’ et assourdissement de w, arm. sk սկ : skund սկունդ « petit chien », de *k’wont-, cf. skr. çvā, accus. çvānam, got. hunds ; de même skesur սկեսուր « mère du mari », cf. skr. çváçuraḥ « père du mari » (le ç sanskrit et le s ս arménien proviennent ici de l’assimilation de i.-e. *s initial à la palatale de l’intérieur du mot, cf. gr. ἑϰυρά got. swaihro, etc.) ; après s, on ne saurait naturellement attendre
 que k կ et non pas k‘ ք, cf. arm. st սա et non *st‘ de i.-e. *st, § 11. Le groupe *tw donne k’ ք՝. accus. k’ez քեզ « toi », cf. skr.
tvâm, gr. ai (de *rFê) ; l’aspirée arménienne est ce qu’on doit avoir comme résultat d’une sourde indo-européenne ; après 5, *tw doit
aboutir à k կ, puisque *st aboutit à arm. st սա, et en effet oskr ո u 1լր « OS » sort sans doute de *ostw-er, cf. lat. ossua et gr. è<txi(F)ov (cf. M. S. L. XXIII, p. 259—260). On attend dès lors k կ comme résultat de *dw, et en effet c’est metk մեղկ « mou » de *meldwi-, qui
répond à skr. mfduh, fémin. mfdvï et à lat. mollis (de *moldwi-) ; mais, à l’initiale, c’est rk րկ précédé d’une prothèse suivant larègle générale, qui répond à *dwerkar երկար « long », gr. Ôâpôc,dijpèç « long » (*dFâpiiç), erku երկու « deux », cf. skr. duvâ, dvâ, gr. Sya>, iïd>-(âexa), v. si. düva ; erknUm երկնչիմ (de *erki-nçim) » je crains », cf. gr. AFé(y)oç « crainte », 8idFo(y)ay SéiïFipev ; (cf.
Rev. ét. arm. IV, p. 1 sq.) ; il est certain que erku երկու « deux » est un ancien monosyllabe, et que, comme dans l’accusatif eris երիս « trois » en regard de got. brins, Ye y est une prothèse arménienne (voir § 20), car autrement le u (ancien *ô) de la syllabe finale serait tombé. Ce traitement est instructif ; en effet l’occlusive k est la sourde arménienne attendue en regard d’une sonore indo-européenne ; mais r est un reste de l’articulation sonore d : l’altération du groupe dv est donc antérieure à la mutation consonantique arménienne. Le traitement kde *dw dans krkin կրկին « double » (cf. me-kin մեկին « simple », erekl-kin երեքկին « triple ») s’explique sans doute par une dissimilation : r de l’intérieur du mot a empêché le développement de r dans le groupe initial, en supposant un ancien *dwir-kiti.

23. — Le y յ est la forme consonantique de i ի ; ainsi la préposition qui est i ի « dans, de » devant consonne est y յ devant 
voyelle : i tełwoǰ ի աեղւոջ « dans le lieu », mais yami յամի « dans 
l’année », yamē յամէ « de l’année ». Il ne suit pas de là que le y յ arménien réponde au *y indo-européen. Mais on ne possède que peu d’exemples pour le traitement de i.-e. *y en arménien ; si l'on rapproche ǰur ջուր « eau » de lit. júres, v. pruss. juryay « mer », et ǰanam ջանամ « je m’efforce » de gr. ζήλος, c’est ǰ ջ qui représente *y et ce traitement n’a rien de surprenant, étant donné que, à l’intérieur du
 mot, dans diverses positions, *y aboutit à arm. ǰ ջ. Quant au *y intervocalique, il est tombé, comme en grec, et sans doute dès avant les chutes de voyelles en syllabe finale, ainsi : erek‘ երեք « trois » de *treyes, cf. skr. trâyah, v. si. trïje ; de même le -e- des dénominatifs en -e-, tels que sirem սիրեմ « j’aime » de sër սկր « amour », représente *-eye-, cf. skr. -aya-, et le -a- des dénominatifs en -a-, tels
que yusam յուսամ « j’espère » de yoys յոյս « espoir », représente, au moins partiellement, *-âye-y cf. skr. -âya-. Après n, r, l, l’i.-e. *y donne arm. j ջ՛. sterj U Ut Lit 9 « stérile », cf. gr. areXpa (de*arépyd) ; anurj ւսՆ ո « songe », de *anoryo-, cf. gr. 8veepo> (de *ovspyov) ; ol] ողջ « entier », cf. irl. uile (de *olyos) ; mun] մունջ « muet », de *munyos (?), cf. gr. ;tùv֊doçy lat. mü-tus, skr. mâ-kah ;jnjem ջնջեմ « j’essuie, je nettoie », cf. peut-être gr. 0etv<o « je frappe » (de *gwhenye-). Le groupe *ky aboutit àç չ dans : tôk‘
աչք « les yeux », formation sans doute analogue à celle de gr. oooe de
*okwye, cf. v. si. oci et en tout cas dans խ չու « départ », cf. skr. cyâvate « il se met en mouvement », gr. <rsôw (de *kyew-) « je mets en mouvement ». Le traitement de *dhy est indiqué par me] մէջ « milieu », cf. skr. mâdhyah, lat. médius : *dhy a donné y], dont le J ջ subsiste entre voyelles. Quant à *sy} le seul témoignage est la
finale de génitif -oy —nj des thèmes en -o —n du type mard մարգ « homme », génit. mardoy մ արգոյ, qu’il est tentant de rapprocher de -asya de skr. mârtasya et de -oto de l’homérique fiporoîo « de
l’être mortel, de l’homme ».

L’arménien possède donc un y յ ; deux sortes de w : w ւ et v վ ; deux r : r ր et r ռ (r roulé) ; deux l : l լ (l palatale) et ł ղ (l vélaire) ; n ն et m մ, soit neuf phonèmes distincts, là où l’indo-
européen en avait six : *y, *w, *r, *l, *n, *m.

V. LA SYLLABE.

24. — Si l’ on se fiait à la graphie, l’arménien serait une langue 
renfermant des groupes de consonnes très complexes ; mais, à cet égard, la graphie ne traduit pas la réalité. En arménien moderne il n’y a pas de groupes de consonnes à l’initiale ; une voyelle ə ը est 
prononcée entre les deux consonnes qui se suivent immédiatement
 dans l’écriture ; ainsi un mot tel que գլուխ « tête » n’est pas monosyllabique, il se prononce, suivant les régions, gəlux ou kəlux et vaut deux syllabes ; son pluriel n’a pas la forme en -er -եր des monosyllabes, mais celle en -ner —ներ des polysyllabes, soit գլուխներ. Cette prononciation était déjà celle de l’ancien arménien ; la voyelle ə ը n’est écrite que dans une petite partie des cas où elle existait, à savoir à l’initiale absolue, ainsi ənč̣ič̣ ընչից « des choses » ; mais elle se prononçait toutes les fois qu’il y a groupe initial (ou quand r ր, n ն, m մ, ł ղ, l լ semblent former la voyelle de la syllabe, ainsi srti սրտի « du cœur », lire sorti սըրտի ; lk’i լքի « j’ai laissé »,
lire hk*i serndean սերնգեան « de la postérité », lire serdndean, etc.) ; et la grammaire en témoigne encore : un verbe comme gnal
գնալ « aller », n’est pas traité comme un monosyllabe tel que kal
էլա լ « se tenir », mais comme un polysyllabe ; les monosyllabes ont un augment à la 3mo personne du singulier de l’aoriste : ekaç եկաց « il
s’est tenu » ; or gnaç գնաց « il est allé » n’en a pas ; les monosyllabes conservent le groupe çç gg au subjonctif (futur) : kaççes կացցես » tu te tiendras » ; mais gnasçes գնասցես « tu iras » a le traitement sç ug usuel dans les polysyllabes. Malgré les apparences graphiques, l’arménien n’avait pas de groupes de consonnes à l’initiale ;
grtal գնալ était en réalité gdnal գրնալ dissyllabique. Si le mot commence par sifflante plus occlusive, c’est devant la sifflante que se place 3, ainsi astanal րսաանալ « acquérir », subjonctif aoriste
stasçis սաասցիս, c’est-à-dire, istasçis si *staétait monosyllabique, on aurait *staccis.

Cette prononciation des groupes initiaux, n’a rien de sur
prenant ; en effet, si l’on fait abstraction des groupes qui proviennent de chutes, relativement récentes, de i et u sous l’influence de
l’accent, l’arménien apparaît comme une langue d’où les groupes de consonnes avaient disparu. Les groupes de consonnes apparents y
proviennent en principe de chutes de voyelles, ainsi grel գրել « écrire »
sort de *girel, cf. gir գիր « écriture ». À un certain moment, l’arménien a eu des groupes composés de sifflante plus occlusive, comme st սա dans aruest արուեստ « art » et des diphtongues telles que ay այ, aw unar ար, al ագ, an ան, am ամ, mais il n’avait pas de groupes comme *ks : il en avait fait c̣ ց ; ou comme pour ky, il en avait 
fait č̣ չ ; à plus forte raison n’y trouvait-on pas de groupe tel que *kt : il est probable que ce groupe a donné ç ի car çork’ չորք 
« quatre » ne saurait s’expliquer autrement que par *ktwores (*kt- comme dans av. â-xtüirïm « pour la quatrième fois ») ; en partant de *ketwores on ne pourrait aboutir qu’àtpuisque k nese mouille pas en arménien devant e, et que t et à plus forte raison
tw ne semblent pas tomber entre voyelles. Un groupe complexe *rjn
se simplifie en rnt d’ou rn n.%y ainsi barnarn բառնամ « j’enlève »,
cf. l’aoriste barji բարձի « j’ai enlevé » et l’adjectif barjr բարձր« haut ». Les métathèses, au premier abord singulières, des groupes à r finale font partie du grand ensemble des changements qui ont
éliminé tous les groupes de consonnes, sauf ceux à sifflante initiale,
et n’ont laissé subsister que les diphtongues : *subro-, *khitran
étaient impossibles et sont devenus *surbo-, *khirtan, avec des
diphtongues *ur, ir, conformes aux exigences du système syllabique
de l’arménien, d’ou surb սուրբt k’irtn քիրաՆ  » Dans une langue qui n’admet pas les groupes de consonnes, il n’y a pas non plus de
consonnes géminées, et en effet l’arménien n’en possède pas, autrement que dans des mots empruntés, comme vatVar վատթար « pire », ou par suite de chute de voyelle, par exemple kaççes էլ ա ցցես « tu
te tiendras », de *kaçiçes. Ainsi l’arménien, avant les chutes de i et
u, ne possédait, comme le slave ancien, que des syllabes ouvertes ; et c’est là une différence profonde avec l’indo-européen.

L’élimination des groupes de la forme consonne plus nasale s’est peut-être faite par développement de a ա devant nasale ; au
 moins dans le type des verbes à nasale comme harc̣anel հարցանել
 « demander », le a ա a une valeur à part : dans les dialectes où l’accent a reculé d’une syllabe et où par suite a intérieur est conservé, comme celui du Karabagh, le -anel —անել de ces verbes se réduit à -nel —նել, ainsi hərc̣nél de harc̣anel, tesnél de tesanel « voir », etc. On s’explique ainsi que, dans meṙanim մեռանիմ « je 
meurs », on trouve le ṙ ռ usuel devant n et non le r ր usuel devant
 voyelle.

25. — Les actions d’une syllabe sur l’autre se réduisent à peu de chose en arménien. On a déjà noté des dissimilations comme celle de saławart սաղաւարտ « casque » § 20, de ełungn եղունդն « ongle » § 21, de ełbayr եղբայր « frère » et ałbewr աղբեւր « source » § 20.

La voyelle u exerce une action sur certaines voyelles de la syllabe précédente : i devient e ե devant un u ու de la syllabe suivante ; ainsi de tër irt էր «maître» on a tirel տիրել «dominer», mais teruViwn եր ու. թիւն «domination» (écrit avec e ե dans les
anciens manuscrits de l’Évangile) et teruni տերունի «du maître» ; le e de henum, հենում «je file», cf. got. spinnan «filer», v. si. pçti
«tendre» et de z-genum զգենում «je m’habille», cf. gr. Tèwopat, devrait être i devant n : le e ե est dû à Vu suivant ; l’ancien i est
d’ailleurs maintenu dans certains parlers modernes, où l’on a
lizu լիզու «langue» (attesté dès le Xme siècle dans les manuscrits arméniens et dans le glossaire latin-arménien édité par Carrière) 
d’un ancien *leyzu, *lëzu, attendu en face de lit. lëzàvis (où ë représente une diphtongue en i) : lezu լեզու de l’arménien classique s’explique par l’influence de u. — Une altération de e par u est plus
difficile à admettre, car heru Հերու «l’an dernier» conserve son
e եՏ aussi que nombre d’autres mots, mais vaVsun վ ա թսուն «soixante» à côté de veç վեց «six» indiquerait une action de u sur e.

Quand un u tombe dans la syllabe finale du mot, il se produit une épenthèse de w après un a de la syllabe précédente ; ainsiarta wsr ա րւո uj t-U ր «larme» ne peut s’expliquer que par *drak’ur, d’où *artâsur de même awr աւր «jour» en face de homérique faap
suppose une finale en *-ôr (type gr. réxptop à côté de réxfiapt cf. anurj անուր9 «songe» en face de gr. ovap) et s’explique ainsi par
*amur, *awmr, avec chute de m dans ces conditions ; pour l’épenthèse du y et la chute de la nasale, on peut comparer ayr այր «homme» de *aynr, cf. gr. ἀνήρ.

VI. LA FIN DE MOT.

26. — En arménien comme dans les autres langues indo-européennes, la fin du mot est sujette à des altérations particulières, qui ont été étudiées dans les M. S. L. XXII, p. 57 sq.

La principale de ces altérations a été signalée ci-dessus § 5 : la voyelle de la syllabe finale des polysyllabes tombe, alors que, dans le reste du mot, seules les voyelles i et u non accentuées tombent et que les autres voyelles se maintiennent quoique inaccentuées.

Les diphtongues ne sont pas traitées autrement que les voyelles simples, et par exemple la diphtongue en *-i du locatif des thèmes en -o- et la diphtongue à nasale de l’accusatif des mêmes thèmes tombent aussi bien que la voyelle simple du vocatif : k‘un քուն « sommeil » répond également au nominatif skr. svápnaḥ (cf. gr. ὕπνος), à l’accusatif svápnam (cf. gr. ὕπνον) et au locatif svápne (cf. gr. dialectal ὕπνοι). Seules font exception les diphtongues en *-r et *-l qui perdent leur voyelle, mais conservent leur sonante : hayr հայր « père », cf. gr. πατήρ, lat. pater ; dustr դուստր « fille », cf. gr. ϑυγάτηρ ; astł աստղ « astre », cf. lat. stella (de *stel-nā), et gr. ἀστήρ (avec r). — Dans les monosyllabes, la sonante finale subsiste au contraire : k‘an քան « que » semble répondre au lat. quam et indique ainsi que la nasale finale a été en arménien préhistorique *-n comme en hittite, en grec et en baltique et non pas *-m comme en indo-iranien et en italique.

Comme *n̥ est représenté en arménien par an ան, on s’attendrait à ce que, à la fin du mot, ce *-an fût tombé comme toute autre diphtongue finale, mais en fait la nasale a subsisté, précédée d’un ə ը non écrit, ainsi : ewt‘n եւթն « sept » (prononcé: ewt‘ən) cf. gr. ἑπτά, lat. septem ; tasn տասն « dix », cf. gr. δέϰα, lat. decem ; otn ոտն « pied », cf. l’accusatif gr. πόδα, lat. pedem ; *-mn dans les abstraits du type šaržumn շարժումն « mouvement », cf. gr. -μα, lat. -men. — Dans ce cas, comme dans celui de dustr դուստր et astł աստղ (prononcés : dústər, ástəł), la syllabe accentuée est suivie d’une syllabe inaccentuée à voyelle ə ը non écrite.

Les occlusives finales sont tombées : eber եբեր « il a porté » répond à skr. ábharat. De même *s finale a disparu dans nombre de cas. Dans quelques formes verbales et nominales, *s finale, qui a dû passer à h, semble représentée par k‘ ք. Le k‘ ք de arm. -mk‘ —մք dans 1ère p. pl. siremk‘ սիրեմք répondrait alors à -s de skr. -maḥ, dor. -μες, lat. -mus ; le -k‘ de la 2e p. pl. sirēk‘ սիրէք répondrait à -s du latin -tis. Le -k‘ du nom. pl. des noms répondrait à un ancien -*s final, ainsi otk* ոտք en face de skr. pâdaḥ, gr. πόδες. Le bk‘ բք de l’instrum. pl. répondrait à skr. -bhiḥ, av. -bīš, lat. -bis. — Mais souvent -*s final s’est amui sans laisser de trace ; ainsi au nom. sing. k’un քուն « sommeil », skr. svápnaḥ (cf. gr. ὕπνος), lat. somnus ; իժ « serpent », skr. áhiḥ, av. ažiš, gr. ὄφις ; gén. sing. hawr հաւր « du père », en face de gr. πατρός (patros). — Ainsi -k‘ –ք s’est trouvé réservé au pluriel qu’il caractérisait. Après *n, *-s se maintient, notamment à l’acc. plur., -s –ս répond à *-ns de crétois -νς (ns), got. -ns, ainsi gets գետս « fleuves » (*-ons), bans բանս « paroles » etc. Et *-n- d’une finale en *-nt se maintient : ekn եկն « il est venu », de *egent, cf. skr. ágan ; k‘san քսան « vingt », cf. lat. viginti.

L’arménien ne conserve donc d’éléments consonantiques de l’ancienne fin du mot que dans peu de cas ; mais la chute de la voyelle de toute syllabe finale a eu pour conséquence que tous les mots de l’arménien classique se sont trouvés terminés par un élément consonantique. On a un nominatif-accusatif-locatif k’unքուն « sommeil » terminé par -n –ն, un génitif-datif k‘noy քնոյ terminé par -y –յ, un instrumental k‘nov քնով terminé par -v –վ, etc. Lorsqu’un mot arménien autre qu’un monosyllabe est terminé par une voyelle, c’est que son élément consonantique en finale est tombé à une date relativement récente ou s’est combiné avec une voyelle précédente ; ainsi représente *-ey ; la 3me personne berē բերէ repose sur *bere-y et est parallèle à ała-y աղա–յ « il moud ». Après -i- ի et -u- ու, un *-y tombe en arménien, ainsi beri բերի « il est porté » de *beri-y, heł-u հեղու « il verse » de *hełu-y, heru հերու « l’an dernier », de *heru-y, cf. gr. πέρυσι (perusi), etc. Un -oy, –ոյ issu de *֊osyo subsiste au gén.-dat.-abl. k‘noy քնոյ « du sommeil ». Quant à -ay –այ, il y a souvent hésitation dans les manuscrits entre -ay –այ et -a –ա ; toutefois, le -y manque d’ordinaire dans certains mots comme la finale des démonstratifs du type na նա, gén. nora նորա, où il s’agit d’une diphtongue finale dès le principe, cf. lit. tas-ai « celui-ci », et ne reparaît alors que si un article enclitique s’y ajoute, ainsi noray-n նորայ–ն. — De même -w tombe après -u : zgestu զգեսաու, instrumental de zgest զգեստ « vêtement », a un ս –ու final issu de *-uw. Dans le cas du -y- intervocalique, la chute de la sonante consonne est très ancienne ; on a ainsi -i –ի final issu de *-iyos ou *-iyā dans les mots tels que ari արի « brave ».

Sans disparaître, l’élément consonantique final peut subir des altérations ; ainsi le c final de *ec « je » correspondant à gr. ἐγώ (ego), lat. ego a subi le traitement de c devant consonne, c’est-à-dire est devenu s, d’où es ես ; -r final devient -ṙ –ռ dans nombre de cas, sans doute sous l’influence de mots suivants à ո- ն– initiale, ainsi cuṙ ծուռ « oblique, courbé, plié », cf. gr. γυρός « courbé, arrondi ». — À l’impératif aoriste, la consonne finale d’un polysyllabe disparaît même : l’impératif de sireac̣ սիրեաց « il a aimé » est sirea սիրեա « aime » ; l’impératif de hasoyc̣ հասոյց « il a fait arriver » est hasó հասո՛ (avec chute de et aussi du y de la diphtongue) ; l’impératif de arar արար « il a fait » est ara արա « fais » ; cette mutilation est isolée et n’entre dans aucune règle.

VII. CONCLUSION.

27. — L’arménien présente donc un système phonétique différent de celui de l’indo-européen.

1. L’indo-européen avait un accent de hauteur (ou ton) mobile ; l’arménien a un accent à place fixe ; cet accent a causé de nombreuses chutes de voyelles et, en particulier, de la voyelle de toute syllabe finale.

2. Le rythme de l’indo-européen était essentiellement quantitatif ; les voyelles arméniennes ne présentent aucune différence de quantité indépendante de la place de l’accent.

3. Les occlusives sourdes et sonores ont subi en arménien un retard du commencement des vibrations glottales, d’où a résulté une mutation consonantique complète, analogue à celle du germanique.

4. L’indo-européen avait des groupes de consonnes nombreux et variés ; l’arménien les a éliminés et a fait de presque toutes ses syllabes des syllabes ouvertes.

5. L’indo-européen avait une série de phonèmes qui étaient, suivant leur position dans le mot, voyelles, consonnes ou seconds éléments de diphtongues ; l’arménien a perdu le jeu de ces sonantes y, w, r, l, m, n.

Par suite, un mot indo-européen qui n’a subi jusqu’à l’époque de l’arménien classique d’autres changements que les changements phonétiques réguliers a changé d’aspect : hayr հայր « père » ressemble peu à gr. πατήρ, ełbayr եղբայր « frère » peu à gr. φράτηρ et k‘oyr քոյր « sœur » moins encore s’il est possible à skr. svásar- (nominat. svásā, lat. soror) et l’on hésite au premier abord à reconnaître i.-e. *duwō dans arm. erku երկու « deux », i.-e. *treyes dans arm. ere(k‘) երե(ք) « trois », i.-e. *penkwe dans arm. hing հինգ « cinq », etc.

Si graves qu’ils soient, les changements phonétiques auxquels l’arménien doit son aspect, proviennent, on l’a vu, d’un petit nombre de tendances caractéristiques dont l’origine est obscure, mais qu’il n’est pas téméraire d’attribuer, au moins en partie, aux populations indigènes auxquelles les envahisseurs arméniens ont apporté leur langue.