Esquisse d'une grammaire comparée de l’arménien classique/Chapitre V

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Imprimerie des pp. Mekhitaristes (p. 136-144).


Chapitre V.
LA PHRASE.

103. — La structure de la phrase arménienne ne diffère pas essentiellement de ce qu’on observe dans les autres langues indo-européennes anciennes : l’Évangile a pu être traduit du grec littéralement, avec maintien de l’ordre des mots du texte grec, sans que l’aspect de la traduction diffère gravement de celui des ouvrages arméniens originaux. On ne saurait entrer ici dans le détail des règles relatives à la phrase arménienne, et l’on marquera seulement quelques-unes des principales particularités sur l’explication desquelles la grammaire comparée donne quelques lumières.

A. RÈGLES D’ACCORD.

104. — Le nombre et la personne du verbe sont ceux que fait attendre le sujet : sur ce point l’arménien n’a rien innové, sauf ceci que la disparition du genre a entraîné la disparition de l’usage indo-européen conservé par le grec : τὰ ζῷα τρέχει (ta zôa trechei) sauf çà et là sous l’influence de l’original grec traduit.

En revanche l’accord de l’adjectif avec le substantif auquel il se rapporte ne se fait pas dans un très grand nombre de cas et les règles d’accord sont multiples et fuyantes. Le point de départ de cette innovation se laisse encore aisément reconnaître : c’est la forme du nominatif pluriel qui se confondait phonétiquement avec celle du nominatif singulier, et qui n’en a été différenciée que par la présence de -k‘ –ք (v. §§ 26 et 34) : or le -k‘ –ք ne figure pas partout, et tout se passe comme s’il avait été employé là seulement où la clarté l’exigeait. Sans ce -k‘ –ք, la forme du nominatif pluriel est le plus souvent identique à celle du nominatif singulier et apparaît dépourvue de toute flexion ; comme, d’autre part, le nominatif et l’accusatif singuliers sont toujours identiques au singulier, dans les noms arméniens autres que le pronom personnel, la forme sans -k‘ –ք du nominatif pluriel a aussi servi par analogie pour l’accusatif pluriel, dans les situations où le nominatif pluriel était identique au nominatif singulier. C’est donc du nominatif-accusatif qu’est partie la tendance à laisser invariable l’adjectif ; et en effet les adjectifs possessifs et relatifs, fléchis aux autres cas, ont au nominatif et à l’accusatif pluriels la même forme qu’au nominatif et à l’accusatif singuliers : « mes paroles » se dit im bank‘ իմ բանք ou bank‘ im բանք իմ et à l’accusatif z-im bans զ–իմ բանս ou z-bans im զբանս իմ ; au contraire, aux autres cas, les possessifs et les relatifs ont la marque du nombre et du cas : imoç baniç իմոց բանից ou baniç imoç բանից իմոց « de mes paroles » ; de même, la forme brève du démonstratif au nominatif et à l’accusatif pluriels est identique au nominatif-accusatif singulier : ays bank‘ այս բանք « ces paroles », mais elle est fléchie aux autres cas : aysç baniç այսց բանից « de ces paroles ».

105. — L’état ancien attesté par les exemples précédents a été modifié en deux sens :

1° Les substantifs sont fléchis à tous les cas du singulier quand ils sont précédés de noms de nombre non fléchis : nominatif-accusatif hirig awr հինգ աւր « cinq jours », génit. dat. abl. hing awur հինգ աւուր « de cinq jours », etc. ; au contraire, ils sont fléchis au pluriel s’ils sont accompagnés d’un des noms de nombre fléchis, comme dans erek‘ awurk‘ երեք աւուրք « trois jours », ou, si un nom de nombre non fléchi le suit : awurk‘ hing աւուրք հինգ « cinq jours », awurç hing աւուրց հինգ « de cinq jours », etc. — En arménien moderne, le nom de nombre précède le substantif, qui est constamment au singulier. — L’état que présente l’arménien ancien est donc une phase de transition entre l’état indo-européen (substantif au pluriel) et l’état arménien moderne (substantif au singulier).

2° En général, l’adjectif épithète est à la forme du nominatif-accusatif singulier, s’il précède le substantif ; il a sa flexion normale, au pluriel, s’il le suit : bazum awurk‘ բազում աւուրք « beaucoup de jours », mais awurk‘ bazumk‘ աւուրք բազումք « jours nombreux » ; bazum awurç բազում աւուրց « de nombreux jours », mais awurç bazmaç աւուրց բազմաց « de jours nombreux », etc. Toutefois, quand ils précèdent leur substantif, les adjectifs dont le nominatif-accusatif est monosyllabique conservent souvent l’état ancien, c’est-à-dire les génitif, datif, ablatif, locatif, instrumental fléchis, mais nominatif et accusatif pluriels identiques au nominatif-accusatif singulier : mec ark‘ayk‘ մեծ արքայք « grands rois » à côté de meci ark‘ayi մեծի արքայի « du grand roi », mecaç ark‘ayiç մեծաց արքայից « des grands rois », etc. — De même, l’adjectif prédicat n’a pas le -k‘ –ք du pluriel quand il précède immédiatement le verbe : li en լի են « ils sont pleins ». — Le détail des faits relatifs à l’accord est trop complexe pour être donné ici. (Voir A. Meillet, M. S. Լ. XI, p. 369 et sv.) — En arménien moderne, l’adjectif épithète précède le substantif, et l’adjectif prédicat le verbe ; tous deux sont constamment invariables. Ici encore, l’arménien classique présente une phase de transition.

B. ORDRE DES MOTS.

106. — Non plus qu’en grec ancien ou en védique, les mots ne sont rangés en arménien dans un ordre fixe qui serve à en indiquer le rôle grammatical ; la place des mots a une valeur purement expressive ; le mot sur lequel l’attention est attirée est mis en tête de la phrase et les autres mots se groupent par rapport à celui- ci. Soit par exemple cette phrase du second livre de l’historien Élisée զագատութիւն եկեղեցւոյ արկանէր ի ծառայութիւն « la liberté de l’église, il la changeait en servitude », le mot essentiel est ici ազատութիւն « liberté » ; il est jeté au début de la phrase et le mot opposé ծառայութիւն « servitude » lui fait pendant à la fin ; quelques lignes plus loin, on lit : զի զեկեղեցւոյ փառս աղաւաղեսցեն « pour qu’ils détruisent la gloire de l’église » ; cette fois l’église եկեղեցւոյ est le mot important mis en tête et le génitif précède le substantif qu’il détermine. Ailleurs, c’est le verbe qui commence la phrase : ջեռան եւ նոքա անծախական հրով « ils se sont enflammés eux aussi d’un feu inextinguible » (voir p. 140).

Toutefois on observe une tendance à fixer l’ordre des mots ; ainsi l’adjectif précède le plus souvent le substantif, et, là où il est placé après, c’est pour attirer l’attention ; առատ պարգեւաւք signifie simplement « par des dons généreux », mais պարգեւաւք մեծամեծաւք « par les dons les plus grands » est plus expressif.

L’usage indo-européen de mettre les petits mots accessoires immédiatement après le premier mot tonique de la phrase a laissé sa trace en ceci que les particules s u, d դ, n ն (v. § 56) occupent cette même place quand elles portent sur l’ensemble d’une proposition, ainsi : Luc I, 35 որ ծնանելոցճ է ի քէն τὸ γεννώμενον ἐϰ σοῦ (to gennômenon ek sou) Luc IX, 32 Պետրու եւ որ ընդ նմայճ եին ὁ δὲ Πέτρος ϰαὶ σὺν αὐτῷ (ho de Petros kai sun autô) (la préposition ընդ n’est pas accentuée et forme un groupe avec le mot suivant.) ; Jean XVIII, 2 գիտէր եւ Ցուդա որ ղնայն մատնելոց եր ᾔδει δὲ ϰαὶ Ἰούδας ὁ παραδιδοὺς αὐτόν (êdei de kai Ioudas ho paradidous auton).

C. PROPOSITIONS SUBORDONNÉES.

107. — Le pronom et adjectif or որ « qui », génit. oroy որոյ, qui introduit les propositions relatives est apparenté à l’interrogatif ov ով « qui », cf. got. hwarjis (et lit. kur̃s), v. Pedersen, K. Z. XXXVIII, 237 ; en effet, d’une part, le pluriel oyk‘ ոյք de ov ով est employé avec valeur relative et, de l’autre, c’est or որ qui sert d’adjectif interrogatif : ո՞ր այր « quel homme ? », ov ով étant purement pronom. D’ailleurs zi զի, c’est-à-dire la préposition z զ avec l’interrogatif i- ի– « quoi » est employé avec la valeur de « relativement à ceci que, comme » et simplement « que ». Ce passage de l’interrogatif au sens relatif, aisé à expliquer par des phrases comme « je sais qui est venu », s’est produit dans une grande partie du domaine indo-européen, par exemple en latin, en germanique, en baltique ; en slave, on le voit se produire à date historique. Sur les emplois de zi, v. Jensen, Donum natal. Schrijnen, 1929, p. 385 sq. — Aux propositions relatives se rattachent toutes les propositions introduites par l’une quelconque des formes de l’interrogatif employées avec valeur relative, c’est-à-dire toutes les propositions introduites par or որ et ses composés, zi զի, ur ուր « où » (cf. lit. kur̃ « où »), erb երբ « quand » (cf. pour la formation gr. ὄ-φρα (o-phra) ?), etc.

108. — Quant à la conjonction t‘e թե, et‘e եթե « que », elle a été rapprochée ci-dessus, § 10, de lit.  ; elle signifiait « ainsi, de cette manière » ; donc et‘e եթե ne serait pas la forme ancienne, mais comprendrait une particule e ե, suivie de t‘e թե. Quoiqu’il en soit, cette conjonction n’a pas le caractère relatif ; c’est un petit mot qui annonce une proposition énoncée sous forme directe et non sous forme indirecte, ainsi dans cet exemple de l’écrivain Eznik : հարցանէր՝ եթէ ո՞վ ես դու « il questionnait ainsi : qui es-tu ? », ou bien encore chez Élisée, livre II, տասին՝ թէ այսու ամենայնիւ չկարացաք… « ils ont vu que par tout ceci ils ne pouvaient pas », littéralement : « ils ont vu, ainsi, par tout ceci nous n’avons pas pu… » L’emploi de t‘e թե rappelle donc celui de skr. iti qui marque une incise ; la position des deux mots est seule différente. Ceci est plus clair encore dans le tour fréquent dont la phrase suivante d’Eznik fournit un exemple : փառք ոչ եթե անձնաւոր են, այլ… « la gloire n’est pas une personne, mais… » : եթե annonce simplement ici ce qui est nié. Tel est le sens ancien de t‘e թե, et‘e եթե ; mais le sens de « que » s’est fixé et se rencontre dès les plus anciens textes. — Toutefois ce n’est pas de « que » qu’on peut passer au sens de « si » qu’a souvent t‘e թե, c’est du sens de « ainsi », de même que par exemple dans le lat. . On sait que les conjonctions qui introduisent les propositions conditionnelles diffèrent d’une langue indo-européenne à l’autre. Sur les emplois de t‘e թե, et‘e եթե, cf. H. Jensen, Caucasica VII (1931).

Dès les plus anciens textes, l’arménien présente un système de propositions subordonnées complet et varié, et la traduction des phrases grecques n’a présenté à ce point de vue aucune difficulté.

Remarque sur le § 106. — D’après les études récentes du R. P. N. Akinean (Élisée vardapet et son histoire de la guerre des arméniens, Vienne 1932, en arménien, avec, à la fin, un résumé en allemand), Élisée aurait écrit son Histoire de l’année 572 à la fin du VIe siècle ; la rédaction que nous en possédons aujourd’hui serait corrompue et paraîtrait être du VIIIe ou du IXe siècle. Quoiqu’il en soit de cette thèse, l’exemple plus haut allégué, tiré d’un passage où la langue est excellente, est représentatif de la valeur expressive qu’a, en arménien classique, la place des mots.



Chapitre VI.
LE VOCABULAIRE.

109. — Les mots arméniens forment souvent des groupes naturels dont il n’est pas toujours facile de déterminer les relations exactes, mais où la parenté est évidente au premier coup d’œil. Ainsi à côté de serem սերեմ « j’engendre » on trouve ser սեր, gén. plur. seriç սերից « γένος (genos) », seṙn սեռն « γνήσιος (gnêsios) », sermn սերմն « semence », serund սերունդ « postérité » serun սերուն « qui a la faculté de procréer ». Ces formations sont préhistoriques ; car d’un verbe tel que serem սերեմ « j’engendre » on ne tire plus en arménien classique des noms tels que ser սեր (gén. seri սերի), seṙn սեռն, sermn սերմն, etc. ; et en effet on se trouve sans doute ici en présence d’une ancienne racine indo-européenne, la même sans doute que celle de lat. creāre, et ces mots peuvent avoir été formés soit dès l’époque indo-européenne, soit à l’un des moments du long espace de temps compris entre la période indo-européenne et la fixation de l’arménien classique.

Le nombre des groupes de mots arméniens qu’on peut considérer comme étant d’origine indo-européenne ne va pas à quatre centaines. Ces mots ne sont d’ailleurs pas tous des mots indo-européens communs, et plus d’un, se retrouvant seulement dans une autre langue ou dans des langues géographiquement voisines, est suspect d’avoir eu un caractère dialectal dès l’indo-européen ou d’avoir été acquis après la séparation des langues. Il convient de signaler à cet égard certaines particularités.

Quelques mots qui sont communs aux langues de l’Europe, mais qui manquent à l’indo-iranien, se retrouvent en arménien ; les deux plus notables sont le nom du « sel » : arm. աղ et ałt աղտ, cf. v. sl. solĭ, got. salt, lat. sal, gr. ἅλς (als), et la racine du « labourage » : arm. arawr արաւր « charrue », cf. lat. arātrum, gr. ἅρατρον (aratron), lit. árklas, etc. D’autres mots qui se trouvent dans les langues du Nord et de l’Ouest de l’Europe, mais qui manquent en grec, manquent aussi en arménien ; c’est le cas de la racine *sē- « semer » de lat. serō, sēuī, satus (le gr. ἵημι (hiêmi) « j’envoie » n’appartient pas à cette racine) et du mot « grain » : lat. grānum, got. kaurn, v. sl. zrŭno. Il arrive que l’arménien ait des mots en commun avec une ou deux langues indo-européennes seulement. Ainsi avec le sanskrit : ji ձի « cheval » (gén. jioy ձիոյ), skr. háyaḥ ; arew արեւ « soleil », skr. raviḥ ; erg երգ « chant », skr. arká- ; inj ինձ « léopard », skr. siṃhaḥ. Avec l’iranien : ayrem այրեմ « je brûle » où ayr- repose sur *ātēr-, cf. av. ātar- « feu ». Avec le baltique et le slave : glux գլուխ « tête », lit. galvà, v. sl. glava ; macanim մածանիմ « je me colle », cf. v. sl. mazati « enduire » (M. S. Լ. XIX, p. 122). Un même nom du « poisson » est propre à l’arménien jukn ձուկն, au grec ἰχθῦς (ichthus) et au lituanien žuvis.

Mais des relations particulièrement précises et nombreuses, dont quelques unes ont été signalées par M. Holger Pedersen (art. Armenier du Reallexikon der Vorgeschichte d’Ebert), unissent les vocabulaires de l’arménien et du grec : ayc այծ « chèvre », gr. αἶξ (aix) ; ałam աղամ « je mouds », gr. ἀλέω (aleô), avec les dérivés aliwr ալիւր « farine », gr. ἄλευρον (aleuron) et aławri աղաւրի « moulin », gr. ἀλέτριος (aletrios) ; ard արդ « juste, maintenant », gr. ἄρτι (arti) ; ałbewr աղբեւր « source », gr. φρέαρ (phrear) ; anurǰ անուրջ « rêve », gr. ὄνειρον (oneiron), awr աւր « jour », gr. ἦμαρ (êmar) ; asr ասր « toison », gr. πόϰος (pokos) ; arar արար «  il a fait », gr. ἄραρε (arare) ; uranam ուրանամ « je nie », gr. ἀρνέομαι (arneomai) ; ep‘em եփեմ « je cuis », gr. ἔψω (epsô) (mais cf. § 15) ; erewim երեւիմ « je parais », gr. πρέπω (prepô) ; erastank‘ երաստանք « le derrière », gr. πρωϰτός (prôktos) ; erkar երկար « long », dor. δ(ϝ)ᾱρόν (d(w)āron) (§ 22) ; dalar դալար « verdoyant », gr. θαλερός (thaleros) ; kamurǰ կամուրջ « pont », gr. γεφῡρα (gephūra) avec une formation caractéristique en *-ūryā malgré la discordance de gr. -φ- (-ph-), arm. -m- –մ– (cf. B. S. Լ. XXII, p. 17) ; damban դամբան, dambaran դամբարան « tombeau », gr. τάφος, τάφρος (taphos, taphros) ; mawru մաւրու « marâtre », gr. μητρυία (mêtruia) ; całr ծաղր « rire », gr. γέλως (gelôs) ; jiwn ձիւն « neige », gr. χιών (chiôn) ; sin սին « vide », gr. ϰενός, ϰενεός (kenos, keneos) ; siwn սիւն « colonne », gr. ϰΐων (kïôn) ; sut սուտ « faux », gr. ψεῦδος (pseudos) ; heriwn հերիւն « alène », gr. περόνη (peronê). Ces correspondances lexicales sont complétées par des traits importants propres à la phonétique et à la morphologie des deux langues : prothèse vocalique constante devant r- initial (§ 20), mais fréquente aussi devant d’autres consonnes : anun անուն « nom » gr. ὄνομα (onoma) ; ayr այր « homme », gr. ἀνήρ (anêr) ; astł աստղ « étoile », gr. ἀστήρ (astêr) ; atamn ատամն « dent », gr. ὀδών (odôn) ; im իմ « de moi », gr. ἐμέ (eme) ; inn ինն « neuf », gr. ἐννέα (ennea), etc.) ; — formation identique de kanay-k‘ կանայ-ք et de γυναι- (gunai-) (§ 28 fin) ; emploi commun de *-bhi comme finale d’instrumental singulier (§ 36) ; formation semblable du loc. sg. en *oǰ, –ոջ, gr. -οθι (othi) (§ 39) ; de la forme à *-ŏ, arm. erko-, gr. δύο (duo) (§ 70) ; des présents en -nem –նեմ et en -anem –անեմ, gr. -νω (-nô) et -ανω (-anô) (§ 76) ; des déverbatifs en -*ou- : arm. -uçanem –ուցանեմ, cf. le type gr. ὀρούω (orouô) (§ 85) ; usage commun de présents à redoublement (§ 81 bis) ; — emploi de la racine *ser- (avec des suffixes différents) au sens de « aller, venir », arm. ert‘am երթամ, gr. ἔρχομαι (erchomai) (§ 102) ; procédé semblable dans la négation oč̣ ոչ, gr. οὐ (M.S.L. XXIII, p. 222) ; similitude d’emploi entre bam բամ, bas բաս, bay բայ « dis-je, dis-tu, dit-il » et lesb. φαι (phai) (Schwyzer, K. Z. LVII, p. 242 sq.), etc.

110. — Les anciens mots indo-européens ne forment qu’une petite partie du vocabulaire arménien. On a déjà vu plus haut (§ 2) quelle est l’importance des emprunts à l’iranien. Les emprunts au grec et au syriaque ont aussi été caractérisés ; on notera, à propos de ceux-ci, que les mots proprement arméniens se sont, sous l’influence des langues savantes voisines, chargés de sens qu’ils ne possédaient pas par eux-mêmes ; ainsi erēç երէց « ancien » a pris la signification de « prêtre » sous l’influence du gr. πρεσβύτερος (presbuteros) : au lieu d’emprunter le mot, comme l’a fait le latin de l’époque chrétienne, l’arménien a simplement emprunté le sens ; l’autre mot signifiant « prêtre », k‘ahanay քահանայ, est au contraire un emprunt au syriaque.

L’iranien, le grec et le syriaque sont les langues auxquelles l’arménien a notoirement beaucoup emprunté ; mais il y en a eu sans nul doute beaucoup d’autres. Par exemple le mot gini գինի « vin », visiblement apparenté au gr. ϝοῖνος (woinos), n’est pas pour cela un mot indo-européen ; c’est un mot méditerranéen qui se retrouve en sémitique et aussi dans le géorgien γvino et les autres langues caucasiennes du sud. L’arménien a quelques mots qui semblent assyriens et qu’il a reçus on ne sait par quel intermédiaire, ainsi knik‘ կնիք « sceau » ; le ł ղ de ułt աւդա « chameau », en regard de l’av. uštra-, skr. úṣṭraḥ, ne paraît pouvoir s’expliquer que par un passage de s à l qui est justement attesté en assyrien. La ressemblance de arm. kaṙk‘ կառք, gén. kaṙaç վառաց, « char » et du gaulois carros provient de ce que le mot arménien a été emprunté au latin des légions romaines installées dans la région arménienne ; le latin ayant emprunté de bonne heure le mot au gaulois. Enfin une quantité de mots sont entièrement isolés et doivent avoir été empruntés aux langues diverses avec lesquelles l’arménien a été en contact depuis la séparation de l’indo-européen jusqu’à la date des premiers textes ; ainsi certains membres de la famille de la femme pour lesquels l’indo-européen n’avait pas de noms constants sont désignés par des termes sur l’origine desquels on ne sait rien : zok‘anč̣ զոքանչ « mère de la femme », etc. Pour donner une idée de l’importance de l’élément inexpliqué du vocabulaire arménien, il suffit de signaler que le nom de nombre « cent » hariwr հարիւր n’a pas d’étymologie connue.

111. — Il arrive que des mots qui sont associés dans l’esprit s’influencent mutuellement ; on en a vu ci-dessus des exemples pour kin Կին « femme » § 52 et pour tesanel աեսանել « voir » § 102. Entre autres cas on pourrait encore citer celui de tal տալ « sœur du mari », cf. gr. γάλως (galôs) cf. lat. glōs, v. sl. zŭlŭva, où t տ a été substitué à c ծ sous l’influence de taygr տայգր « frère du mari ».