Esquisses littéraires - Alfred de Musset/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Esquisses littéraires - Alfred de Musset
Revue des Deux Mondes3e période, tome 45 (p. 136-153).

PREMIÈRE PARTIE.


Certes c’est là un sujet sur lequel nous avons un droit légitime, étant de l’une des trois ou quatre générations dont le poète a été l’idole et l’ayant admiré plus que personne ; toutefois ce n’est pas sans quelque hésitation et quelque défiance de nous-même que nous prenons la plume. Goethe le judicieux, causant avec Eckermann sur ses vieux jours de certains sujets dramatiques qui avaient vivement préoccupé sa pensée, lui déclarait qu’il n’essaierait cependant jamais plus de les traiter. « Il est maintenant trop tard, lui disait-il, non que le temps et le désir me manquent, mais il faut, pour exécuter de tels sujets, une chaleur de tempérament que l’âge me refuse aujourd’hui. Il y a tel ordre de sentimens où l’intelligence ne nous est que d’un secours secondaire et que nous ne pouvons sérieusement exprimer que par l’aide de cette âme physique qui va s’affaiblissant en nous toujours davantage à mesure que s’écoulent les années. » Je crains fort que l’observation de Goethe ne soit vraie pour d’autres sujets que des sujets dramatiques et qu’elle ne s’applique à toute matière où sont intéressées ces facultés mixtes qui font si voisines l’une de l’autre les deux existences qui sont en nous et dont Goethe déplorait en lui la diminution. Ces facultés, nombre de philosophes les ont connues et décrites : Platon en fait la seconde des trois âmes qu’il loge dans l’homme ; Descartes les nomme esprits animaux et les représente toujours en mouvement entre l’âme et le corps ; Cudworth, qui leur permet plus de repos en leur accordant de transmettre leurs communications sans faire office de courrier, les désigne sous le nom de médiateur plastique ; mais ils se trompent les uns et les autres en ce qu’ils accordent à ces facultés une vie de durée aussi longue que l’union de l’âme et du corps, tandis qu’en réalité elles cessent leurs bons offices dès que la jeunesse est passée. C’est à l’âge heureux où les esprits animaux portent leurs messages avec une activité joyeuse et sans repos, où le timbre du médiateur plastique résonne au plus léger choc, où l’âme, indulgente pour la chair, s’attendrit à ses faiblesses, où la chair, déférente aux remontrances de l’âme, se fortifie de sa noblesse, qu’il faudrait écrire sur Alfred de Musset, car alors nous n’avons pas d’autre cœur que celui du poète, et ses sentimens sont les nôtres propres ; mais lorsque le temps, en passant sur nous, a depuis longues années déjà détruit cette consanguinité morale, y a-t-il chance encore de retrouver avec l’aide seule du souvenir ces sentimens qui nous rapprochaient si étroitement du poète qu’ils en faisaient un véritable double de nous-mêmes ? Si nous voulons parler de lui, notre admiration sera-t-elle toujours aussi fervente que par le passé et ne manquera-t-il pas à notre sympathie quelque chose de son ancienne chaleur ?

L’âge a d’autres inconvéniens plus grands encore pour traiter un tel sujet que cette diminution de notre âme physique. En nous tournant de plus en plus vers les pensées sévères, il a détruit l’importance que nous attachions dans la jeunesse aux objets de notre culte. Les années en s’écoulant ont châtié nos sentimens de toute imprudence d’orgueil et de toute sottise de crédulité ; elles ont déchiré un à un ces voiles d’illusions à travers lesquels nous contemplions la nature et la vie et nous ont mis face à face avec la vérité toute nue. De ce douloureux, mais salutaire désenchantement est sortie une nouvelle existence d’où l’âme contemple, sans les indulgences d’autrefois, les actes et les sentimens propres à sa vie première. Ces erreurs, où elle ne voulait voir naguère que générosité, elle découvre qu’elles étaient le produit d’un égoïsme que la spontanéité de ses mouvemens avait empêché de reconnaître ; ces écarts ou ces excès de conduite, que dans ses momens de plus extrême sévérité elle avait appelés des folies, elle n’hésite plus aujourd’hui à les appeler fautes et péchés, ou même à l’occasion à les qualifier de crimes. La morale, qui ne tient dans les préoccupations de la jeunesse qu’une place secondaire et qui ne parvient à s’en faire écouter qu’en se dénaturant d’enthousiasme et en se masquant de tendresse, a révélé enfin qu’elle était la souveraine légitime de la vie et que tous les entraînemens factieux de l’imagination et des sens ne pouvaient prévaloir contre son autorité. Voilà ce que l’âge enseigne, et ces leçons sont celles de la sagesse même. Est-ce cependant avec ces dispositions-là qu’il est possible et même qu’il est permis de parler d’un poète comme Alfred de Musset ? Certes, si nous voulons prendre ainsi notre sujet, la thèse est toute trouvée et d’exécution facile ; vous en voyez d’ici les développemens et les conclusions : regrets qu’une âme aussi bien douée se soit obstinée, sans en vouloir sortir jamais, dans l’expression de sentimens qui ne sont pas ceux des vies bien réglées, condamnation sévère de fantaisies sceptiques qui sont pour les âmes pieuses paroles de scandale, reproches d’indifférentisme politique, bref, comme dit notre poète, toute une admirable matière à mettre en vers latins. Une étude critique ainsi conçue serait à coup sûr fort honnête ; elle n’aurait qu’un défaut, — capital, il est vrai, — celui de n’entrer en aucune façon dans le vif du sujet et même d’en rester hors absolument. Non, quel que soit l’âge, quelles que soient les doctrines du critique, la seule méthode pour juger avec justice un poète comme Alfred de Musset est de le juger avec les idées et les sentimens propres à cette période de la vie humaine dont il a été un chantre si inspiré ; toute autre serait l’iniquité même. En thèse générale d’ailleurs, il serait facile d’établir que la critique n’a aucune autorité pour reprocher aux poètes les sentimens qu’ils ont choisis ; elle n’a autorité que pour prononcer sur l’expression de ces sentimens, et les droits de la morale, soyez-en sûrs, n’en seront pas moins bien sauvegardés. Il se peut, en effet, que la nature des sentimens choisis par le poète soit condamnable. S’il en est ainsi, laissez le poète lui-même prononcer la condamnation ; et il la prononcera, qu’il y pense ou non, qu’il le veuille ou non, car tout vrai poète est forcément, fatalement sincère, et la vengeance de la morale sortira infailliblement de la vérité et de la force de ses peintures. Peut-être allons-nous voir dans le cours de cette étude que c’est le cas précisément pour Alfred de Musset, et que la critique la plus sévère ne saurait jamais l’être autant qu’il l’a été maintes fois lui-même pour les passions et les sentimens qu’il a chantés. Pourquoi donc nous charger prosaïquement d’un soin dont il s’est acquitté lui-même, dans un langage plus digne encore des dieux qu’il regrettait d’avoir offensés que celui de la péri regrettant ses erreurs à la porte du paradis dans le joli poème de Moore ? Les poètes peuvent être coupables souvent, mais par la raison que nous avons sommairement exprimée, on peut soutenir, que la poésie ne l’est jamais. C’est ce que le plus noble et le plus sévère des hommes, Dante, a si profondément senti et ce qu’il a merveilleusement réussi à nous faire sentir tout le long de son poème. Que de talens illustres et de beaux noms de poètes et d’artistes il rencontre non-seulement dans les régions du purgatoire, mais dans les sombres campagnes de l’enfer, et cependant comme il leur parle avec déférence et respect, comme il oublie en eux les pécheurs punis pour ne se rappeler que ce qu’il doit à leur génie ! Lorsqu’il rencontre Brunetto Latini sous la pluie de feu, lui vient-il pédantesquement la pensée d’ajouter sa sévérité à la sévérité de la justice divine ? Non certes, mais la tête inclinée, et sans aucune allusion au châtiment que subit son vieux maître, il lui donne l’assurance que son âme garde de lui une image ineffaçable. Cet impérissable souvenir est tout ce qu’il peut pour le condamné sans appel, mais lorsqu’il rencontre Guido Guinicelli dans ces régions du purgatoire où il peut davantage, avec quel empressement affectueux il offre ses services à celui que, dans sa modestie, il ne craint pas d’appeler son père et le père de tous ceux qui ont tenté en Italie la poésie amoureuse et légère ! Et tout aussitôt, apprenant que le troubadour périgourdin Arnaud Daniel traverse les mêmes flammes que Guido, il s’approche et lui dit que le désir qu’il a de le connaître promet à son nom une place gracieuse. Nous ne voulons, pas pour Alfred de Musset d’autre sévérité que cette de Dante pour des poètes coupables d’erreurs autrement graves que toutes celles qu’on a pu lui reprocher ; c’est une place gracieuse que réclame son nom, et si nous ne réussissons pas à la lui donner, ce ne sera pas la faute de notre désir.

Dans un charmant volume de Souvenirs que vient de publier une femme d’esprit, bien connue du monde parisien, Mme G. Jaubert, nous rencontrons cette définition de notre poète par le peintre Paul Chenavard : « A tout jamais, madame, disait-il à l’auteur de ces Souvenirs, Alfred de Musset sera la personnification de la jeunesse et de l’amour. » A coup sûr, Chenavard a trouvé dans sa vie de causeur des choses autrement imprévues que cette définition, qui est tellement vraie qu’elle ressemble à ce que les Anglais appellent un truism, et que chacun peut s’en emparer sans crainte d’être accusé de plagiat. Réfléchissez un peu cependant, et vous reconnaîtrez que cette définition, outre son exactitude qui s’impose d’emblée, a ce mérite qu’elle ne pourrait être remplacée par aucune autre. Non-seulement elle est vraie, mais elle est la seule vraie, et l’esprit le plus subtil perdrait ses peines à en chercher une qui fasse mieux apparaître la grandeur propre à notre poète et qui marque avec plus de netteté la place qui convient à son nom. La grandeur, voilà certes un gros mot, mais nous le maintenons en dépit des esprits retardataires, — on en trouve encore quelques-uns pour de Musset, — à qui les mots de charme ou de grâce auraient suffi. La grandeur accompagne toute conquête ou toute prise de possession, et par conséquent tout poète y atteint lorsqu’il a su faire sienne si complètement quelque province de l’âme humaine que la propriété lui en reste inséparable et qu’elle le suit à travers les siècles comme la terre féodale suivait son seigneur. Or, c’est là la fortune qui est échue à Alfred de Musset ; il lui a été donné d’incarner pour toujours toute une période de la vie humaine : son lot n’est pas moindre que celui-là. D’autres poètes, et ils sont en nombre infini, ont exprimé des sentimens de jeunesse et d’amour, ont eu des inspirations pleines de fraîcheur et de grâce, mais à titre accidentel seulement, par occasion, par heureuse rencontre, épisodiquement en quelque sorte, mais cherchez bien, et dans l’histoire entière de la littérature de tous les temps et de tous les pays, vous n’en trouverez aucun qui ait été et surtout qui ait voulu être aussi exclusivement le poète de la jeunesse, qui se soit aussi obstinément refusé à chercher ses inspirations ailleurs qu’en elle, qui l’ait aimée au point d’en prendre peur des autres âges de la vie comme on a peur de la maladie, de la servitude ou de la souillure, qui l’ait embrassée enfin aussi complètement dans ses peintures, et qui nous l’ait rendue dans son intégrité avec une hardiesse aussi naïve. Ce n’est pas, en effet, la jeunesse prise dans ce qu’elle a de proverbialement aimable, la jeunesse corrigée par un scrupuleux éclectisme poétique dont il nous présente l’image, c’est la jeunesse elle-même, telle qu’elle est, en bien et en mal, avec ses vertus et ses vices, ses tendresses et ses duretés, ses témérités et ses découragemens, son abnégation et son égoïsme, son amour effréné de la liberté et sa terreur de la responsabilité, ses timidités rougissantes et ses insolences libertines, sa candeur et son cynisme, ses aspirations d’Icare au beau et au bien et ses chutes dans les fanges de la débauche. Il a tout dit, il a tout montré, et avec une franchise d’autant plus entière, qu’amoureux de son modèle il en chérit les imperfections à l’égal des charmes, et que tout lui en semble adorable jusqu’aux verrues même. D’autres poètes pourront venir et tenter de nouvelles peintures de cette heureuse saison de la vie, je doute qu’ils en produisent jamais d’aussi sincère et de plus naïve. L’œuvre d’Alfred de Musset, c’est le miroir de la jeunesse ; elle peut, selon les jours, s’y sourire et s’y voir belle, ou s’y trouver laide et s’y prendre en pitié. Vous voyez par là de quelle importance est cette œuvre et que c’est bien parmi les vraiment grands poètes qu’il faut ranger Alfred de Musset.

Ce n’est que tout récemment que le vaste public, le public mêlé, de tout âge et de toute condition, est arrivé à comprendre cette signification du nom d’Alfred de Musset ; mais dès la première heure, les jeunes gens ne s’y trompèrent pas, ils reconnurent d’emblée leur poète et le sacrèrent comme tel. La carrière d’Alfred de Musset présente un phénomène d’ordre fort rare en tous temps, et unique du nôtre, c’est qu’il était depuis longues années en possession du public le plus vibrant et le mieux fait pour pousser la gloire alors qu’on ignorait réellement s’il était connu seulement d’un petit nombre et qu’on lui marchandait une célébrité qu’il avait déjà conquise et dont il ne soupçonnait lui-même ni l’importance ni l’étendue. Lorsqu’au retour de Russie de Mme Allan, la Comédie-Française représenta le Caprice) ce fut comme une révélation pour le gros public de ce distrait Paris, mais il y avait plus de quinze ans que celui des jeunes gens, non-seulement à Paris mais dans la France entière, allait répétant qu’Alfred de Musset était le poète vivant par excellence et se compromettait même bravement à l’occasion pour vaincre les résistances des intelligences récalcitrantes. La renommée d’Alfred de Musset fut donc en toute réalité une création de la jeunesse ; ni l’opinion des mandarins qui distribuent la gloire, ni la presse, ni même les querelles d’école n’y furent pour rien ; elle s’est faite en toute exactitude comme se faisaient les renommées avant l’invention de l’art de Gutenberg, par la propagande orale. Bien des années se sont écoulées depuis lors, plus de deux fois ce que Tacite appelle un long espace de la vie humaine, et il devient déjà difficile à qui n’en a pas été témoin de comprendre la spontanéité et la ferveur de ce culte. Trois générations se succédèrent qui se communiquèrent l’une à l’autre la contagion de leur enthousiasme. Les aînés l’inoculèrent aux plus jeunes qui, devenus aînés à leur tour, la transmirent à ceux qui suivaient. C’était comme une sorte de religion qu’on allait prêchant avec un zèle qui bravait même parfois la discrétion et la prudence ; nous pourrions entrer à cet égard dans d’assez curieux détails. Les plus sages n’étaient pas eux-mêmes exempts de ce fanatisme qui faisait de nous autant de séides de ce Mahomet poétique. Et cette propagande était toujours sûre du succès, ce qui veut dire que tout lecteur nouveau qu’on créait à Musset parmi les jeunes gens était infailliblement un admirateur de plus et devenait à son tour un des porte-voix de sa célébrité. Pendant ce temps-là, les vieux classiques qui l’ignoraient ne voyaient en lui que l’auteur de quelques petits vers légers ; les romantiques, que sa semi-défection avait mécontentés, gardaient volontiers le silence ou le dénigraient à petit bruit, et les journaux daignaient le juger de loin en loin digne d’encouragement, de quoi le pauvre poète se dépitait souvent, nous apprend son frère. Il aurait paris plus gaîment ces injustices s’il eût su qu’au moment même où il se croyait pauvre en célébrité, il était en possession de milliers de cœurs dont il était l ? ami, le maître, et l’idole.

À quel point Alfred de Musset crut exclusivement en la jeunesse et vécut exclusivement pour elle, deux faits vont nous le dire. Le premier, c’est qu’il n’a pas à proprement parler de biographie et qu’il ne peut en avoir. Il y a quelques années, son frère Paul eut l’idée de raconter au public la vie du poète, et il fit un livre qui pour plus d’un détail sera d’une réelle utilité aux futurs historiens de la littérature ; cependant, malgré son habileté bien connue de conteur, il ne put tirer une biographie véritable des élémens qu’il possédait, et l’on reste étonné du petit nombre de faits que sou livre contient. Ce n’est pas seulement parce qu’Alfred de Musset vécut à l’écart autant qu’il le put des querelles de partis et d’écoles, c’est qu’il n’y a dans sa vie d’autres événemens que ceux qui sont ordinaires à la vie de tout jeune homme, et qu’il pouvait dire en toute vérité, comme son héros Franck de la Coupe et les Lèvres :

L’histoire de ma vie est celle de mon cœur,
C’est un pays étrange où je fus voyageur.

Les incidens inséparables de la vie de la jeunesse ont souvent une importance considérable par l’influence qu’ils exercent sur le développement de l’être moral, mais cette importance ne peut être mesurée que par la personne même qui en a ressenti les effets. La jeunesse de Jean-Jacques Rousseau est certes bien romanesque ; supposez cependant les incidens qui la remplissent racontés par une autre plume que la sienne, et il devient fort douteux qu’ils eussent acquis l’intérêt qu’ils présentent dans les premiers livres des Confessions. La vie d’Alfred de Musset était donc pour cette raison de celles qui appellent naturellement la forme de l’autobiographie et qui ne peuvent avoir d’intérêt véritable que sous cette forme. Il est à jamais regrettable que l’idée de cette autobiographie ne se soit pas présentée à la pensée d’Alfred de Musset, car les confidences de la Confession d’un enfant du siècle, tout altérées qu’elles sont de mensonge romanesque, nous disent qu’il avait précisément toutes les qualités requises pour une telle œuvre : une psychologie violente qui n’hésitait pas à traîner à la lumière les secrets les mieux cachés du cœur, une sincérité capable d’aller au besoin jusqu’au cynisme et de se montrer inexorable contre lui-même, une mémoire armée contre l’oubli par une sensibilité exceptionnellement vive qui lui rendait éternellement, présentes les joies et les douleurs du passé.

Il me semble que l’œuvre est faite, que je l’ai lue et que je pourrais au besoin en tracer une esquisse sommaire. Toutes les petites anecdotes d’enfance en particulier ne sont que charmantes sous la plume de Paul, mais comme sous celle d’Alfred elles auraient pris une autre importance, comme elles lui auraient servi à montrer l’unité de sa nature, à mettre en saillie la persistance de sa faiblesse dominante, à relier entre elles les diverses parties de sa vie ! Supposons-le narrant lui-même : ces souvenirs, et dites si ce n’est pas à peu près ainsi qu’il va parler. « Quand, au bout de longues années de repentance, un pécheur converti fait par malheur une rechute, les pédans et les commères ne manquent pas de s’écrier qu’on ne change jamais et qu’on est toujours ce qu’on a été ; je suis obligé d’avouer par la lumière de mon propre exemple que cette gent odieuse pourrait bien avoir raison. Du plus loin qu’il me souvienne, je découvre que je n’ai jamais pu me passer d’être aimé. Non-seulement j’en avais le besoin, mais j’en avais la volonté, et pour ainsi dire l’orgueil, un orgueil impatient, exigeant. Je ne pouvais supporter de ne pas être traité avec adoration, et quand je croyais apercevoir quelques marques de froideur et d’inattention, mon désespoir, — ou, selon les personnes et les circonstances, — mon indignation était sans bornes. Ces impérieuses inclinations de l’enfance me suivirent dans la jeunesse. Dès que je me trouvai en face du monde, je réclamai de lui d’être traité eu enfant gâté, ce à quoi il parut consentir d’assez bonne grâce, mais toutes les fois que je l’ai trouvé menteur à ses promesses, je ne me suis pas conduit autrement que dans mon enfance, et j’ai pleuré avec l’abondance et la naïveté du premier âge. » Ainsi présentées et commentées, ces anecdotes d’enfance auraient mieux fait qu’indiquer les inclinations exigeantes de la nature, elles auraient apparu comme de véritables figures anticipées de ces aventures dont les légendes sont venues jusqu’à nous, mais dont nous n’aurons jamais l’histoire, le héros ne l’ayant pas écrite [1]. Alfred de Musset n’a donc pas de biographie véritable, et il n’en a pas parce qu’il n’a pas voulu d’autre existence que l’existence ordinaire des jeunes gens, et que des bals, des soupers, des parties de plaisir, ou des bonnes fortunes d’amour seront toujours de médiocres élémens biographiques à moins que le héros lui-même ne nous en rende les émotions, l’entrain et les passions, comme il est arrivé à Alfred de Musset de le faire une fois dans cette page charmante tirée de ses papiers posthumes, un Souper chez Mlle Rachel. La vie de don Juan même nous paraîtrait d’une insignifiance peu commune, si nous n’avions pour tout document que la liste toute sèche des tre mille e tre de Leporello.

Le second fait que nous voulons signaler est bien plus significatif encore. On sait la jolie petite préface en vers qu’il écrivit pour le recueil de ses poésies, lorsque ce recueil parut pour la première fois sous le format Charpentier.

Mes premiers vers sont d’un enfant,
Les seconds d’un adolescent,
Les derniers à peine d’un homme.

Ces vers racontent exactement sa carrière poétique tout entière. On dirait qu’à force d’entendre de Musset répéter avec une ferveur passionnée que la jeunesse était la seule saison enviable de la vie et qu’avec elle finissait tout ce qu’il y a de noblesse, de bonheur et de liberté, sa muse l’a pris au mot. N’est-il pas bien remarquable en effet que son inspiration commence et finisse exactement avec la première jeunesse ? Consultez par curiosité la table de cette Revue entre 1833 et 1840 et voyez comme les productions se succèdent avec rapidité : proverbes, comédies, contes, poèmes lyriques ; encore la liste des œuvres écrites dans ce court espace de temps n’est-elle pas complète, ne comprenant ni Lorenzaccio, ni la Confession d’un enfant du siècle. Arrive 1840, et cette source tout à l’heure si abondante devient tout à coup singulièrement intermittente. Désormais le nom de Musset n’apparaît plus que de loin en loin. C’est qu’il vient de se passer dans sa vie un événement irrémédiable, tout ce qu’il a aimé étant donné : le 11 décembre 1840, il a entendu sonner sa trentième année à l’horloge du temps et il a eu un accès de ce recueillement solennel qui précède les résolutions désespérées ou suit les malheurs irréparables, une mort prévue, une ruine certaine, un suicide projeté. Le soir de ce jour, il veilla plus longtemps que de coutume pour coucher sur le papier les pensées que cette date lui suggérait. Son frère nous a conservé cette page ; on y voit qu’il accepte de vivre, mais sans rien attendre désormais de la vie, et que, pour lui, passer de la jeunesse à l’âge viril, c’était passer, comme le dormeur du conte arabe, de la condition de sultan à celle de misérable journalier qui ne possède plus rien des biens dont il s’était cru le propriétaire éternel. La misère de cette existence qui allait durer jusqu’à la tombe étant certaine, restait seulement le choix de l’attitude à prendre pour soutenir le fardeau, et il énumérait les attitudes entre lesquelles on pouvait hésiter et celles qu’on devait absolument rejeter. « Il est certain, disait-il, à la fin de cette page en manière de consolation, qu’à cet âge le cœur des uns tombe en poussière, tandis que celui des autres persiste. Posez les mains sur votre poitrine. Le moment est venu. A-t-il cessé de battre ? Devenez ambitieux ou avare, ou mourez tout de suite, autant vaut. Bat-il encore ? Laissez faire les dieux, rien n’est perdu. » Eh oui, le cœur battait encore, et si à partir de ce moment la fécondité va se ralentissant toujours davantage, ce n’est pas que le génie soit épuisé, c’est qu’il se refuse obstinément à changer d’objet. Là est la raison de ces intermittences que nous signalions tout à l’heure. Lorsque par occasion sa verve se réveille, c’est pour le reporter vers l’heureuse saison qu’il a maintenant dépassée et dont il est encore trop près pour s’en croire à jamais séparé. La jeunesse est partie, mais son regard peut la suivre s’éloignant pendant quelques heures, et lorsqu’enfin il a cessé de l’apercevoir, il la prolonge encore par la mémoire, préférant l’existence d’ombres et de mânes qu’il se crée ainsi à la morose réalité de l’âge où il est entré. Telle est la nature des inspirations rares et exquises qui suivent 1840 ; la satire Sur la paresse, Souvenir, Après une lecture, A mon frère revenant d’Italie, etc. Quelques années passent, et cette période de mélancoliques réminiscences doit elle-même prendre fin ; le silence s’établit alors à peu près complet, et Alfred de Musset termine sa carrière de poète à l’âge ou La Fontaine n’avait pas encore commencé la sienne et où tant d’autres en sont encore a la période d’essais, triste singularité qui justifiait la malicieuse antithèse de ce mot de Henri Heine : « C’est un jeune homme d’un bien beau passé. » Ce silence prématuré nous a privés sans doute de bien des pages charmantes ; fut-il, cependant aussi regrettable qu’on l’a mainte fois prétendu ? Nous dirons plus loin ce qu’il en faut penser, mais disons tout de suite qu’il a eu ce bon résultat de laisser à son œuvre un caractère d’unité qu’elle n’aurait sans cela jamais eu aussi complet.

Quand on lit attentivement cette œuvre, on est étonné de voir à quel point l’inspiration du poète a suivi logiquement la marche de la jeunesse, sans la devancer ni s’attarder. Chacune de ses productions correspond directement à la période où elle fut conçue et exécutée, à celle-là et à nulle autre. C’est que, le poète n’ayant jamais chanté que les sentimens qu’il éprouvait réellement, ces sentimens se sont trouvés toujours d’accord avec les dispositions propres à l’âge où il les exprimait. Pendant qu’il écrivait, la vie marquait telle heure, et ce qu’il écrivait alors se ressentait du caractère lumineux ou sombre, orageux ou apaisé de cette heure, aussi naturellement que les plantes ressentent les doses diverses de chaleur ou de fraîcheur qui leur sont distribuées par les diverses heures de la journée. Ce n’est donc que sa personnalité que de Musset a mise dans son œuvre, et pour cette raison, on peut la considérer comme une véritable autobiographie pouvant tenir lieu de celle dont nous regrettions il y a un instant la non-existence ; mais comme la nature ne se comportait pas en lui autrement qu’elle ne se comporte dans le cœur de tout jeune homme, les confessions poétiques de son moi se trouvent marquées par là d’un signe d’universalité qui les purge de tout égoïsme et leur donne un intérêt général qu’aucune autobiographie ne saurait avoir. Ces deux caractères de personnalité et d’impersonnalité sont donc à la fois dans son œuvre, si bien mêlés, confondus et comme tissés ensemble qu’il est souvent fort difficile de leur faire leur part, et de décider si tel détail peint le poète plus que la jeunesse, mais tout critique qui l’étudié, pour peu qu’il soit sagace, s’apercevra aisément de la coexistence de ces deux caractères et devra s’efforcer de ne pas plus les séparer dans ses analyses qu’ils ne sont séparés chez le poète ; tâche difficile que nous allons cependant essayer de remplir.

Toute jeunesse doit d’abord jeter sa gourme ; Alfred de Musset jeta la sienne dans les Contes d’Espagne et d’Italie, qui parurent à la fin de 1829. Le poète avait juste dix-neuf ans, et tous ceux qui l’ont connu alors ont témoigné qu’il était bien à ce moment l’homme de ces poèmes d’allure si tapageuse et si cavalière. C’était à peu près l’époque où quelqu’un qui l’a beaucoup admiré me racontait l’avoir, un soir de première représentation, rencontré au foyer de l’Odéon assis sur un fauteuil et crachant en l’air devant lui sans souci de savoir si le flot de salive retomberait à terre ou irait honorer le dos de quelque passant plus ou moins vulgaire. Le livre portait à toutes ses pages ce cachet de dandysme impertinent. Cela bravait le qu’en-dira-t-on, comme le don Raphaël des Marrons du feu assomme son hôtelier, avec une aisance exempte de tout scrupule. Il sollicitait l’attention du public avec l’imperturbable cynisme de Mardoche bernant de ses paradoxes le bedeau dont il veut faire son complice. Il n’y avait pas là cependant la moindre préméditation charlatanesque, c’était en toute naïveté que s’étalaient ces bouffonneries et ces extravagances, qui paraîtront presque admirables si l’on veut bien les regarder sous la lumière qui leur convient et les rapporter à cette période de gourme qu’elles expriment si bien. En dépit de toutes ses folies, en effet, ou plutôt à cause de ses folies même, il n’est pas de livre qui ait jamais peint avec une plus fougueuse franchise ce moment de fermentation à la fois généreuse et impure, où la nature impatiente de se montrer agite l’être entier du jeune homme et bouillonne pour rejeter au dehors l’excédent malsain de vie qui est en lui. Avez-vous jamais vu quelque noble cheval de race aux débuts de sa vie d’étalon, lorsque l’amour des belles cavales n’a pas encore amorti son ardeur et que l’art de l’écuyer n’a pas encore lassé son indépendance ? Quelle impatience sauvage se trahit dans ces bonds superbes ! quelle fierté menaçante entr’ouvre et referme ces naseaux fumans ! quelle irascible susceptibilité aiguillonne ces mouvemens d’une élégante brusquerie ! quelle ardeur d’amour et de liberté dans les longs frissonnemens qui parcourent son corps entier et font palpiter ses flancs lustrés ! et comme ils sont impérieux les hennissemens de cette sensualité qui s’éveille ! Est-il méchant, vicieux, rebelle à tout frein ? Nullement ; mais n’approchez pas cependant, ou ses ruades, qui ne sont que des jeux, pourraient bien vous étendre sur la poussière ; n’essayez pas de le monter, ou cette pétulance, qui n’est que joie de vivre, va vous secouer à terre en un instant ; que votre main s’abstienne de flatter imprudemment sa noble tête, ou un lambeau de votre chair risquera de rester entre ses dents. Voilà l’image des héros des Contes d’Espagne et, d’une manière plus générale, voilà l’image du jeune homme au début de la vie, avec la sincérité meurtrière de ses tendresses, ses cruautés inconscientes, la dangereuse spontanéité de ses sentimens, la redoutable franchise de ses actes, surtout son orgueil, le plus implacable qu’il y ait sous le soleil. Avez-vous jamais bien observé cet orgueil de la jeunesse, et n’avez-vous pas compris combien tous les autres orgueils, y compris celui qu’on a toujours reproché aux aristocraties, étaient faibles en comparaison ? Qui que vous soyez, quels que soient votre condition, vos titres, votre renommée, si vous avez dépassé les années heureuses, comme vous vous trouverez faibles et désarmés s’il vous arrive de le rencontrer sur votre chemin ! Comme le jeune homme vous fera sentir naïvement, par le seul fait de sa présence, que vous avez cessé d’être son égal ! Comme s’il lui plaît d’être vicieux, il vous fera comprendre qu’il a un droit à l’être qui le met à l’abri de vos mépris ! Comme au contraire s’il lui plaît d’être vertueux, vous trouverez sa vertu sans pitié pour vos faiblesses ! Et ce qu’il y a de terrible, c’est que cet orgueil est après tout légitime, car il serait vain de nier que des yeux limpides, un crâne sans calvitie, une taille droite et des membres agiles sont des avantages qui assurent à celui qui en est doué une supériorité à l’abri de toute attaque. Cet orgueil du jeune homme sera brisé cependant, mais ce ne sera jamais par le fait d’adversaires d’un autre âge que le sien : ce sera lorsque le heurt d’orgueils pareils au sien l’aura forcé à répéter le duel enragé de don Paez et de don Etur, ou que sa présomption sans défiance l’aura fait tomber dans le guet-apens où Rafaël expire sous les coups de l’abbé Annibal.

Ce petit livre arrivait bien à son heure, il en faut convenir. Par son l’on de superbe et sa verve endiablée il est bien une production naturelle de l’époque qui inaugura la mode des moustaches et le règne du cigare, et la génération qui va tout à l’heure exécuter l’incroyable charivari intellectuel des premières années de Louis-Philippe est là déjà qui prélude avec les bouffonneries insoucieuses de toute morale de don Rafaël et les impiétés drolatiques de Mardoche. Cependant, en dépit de cet accord avec l’esprit du temps, ou plutôt à cause de cet accord même, — toute époque réagissant toujours contre ses propres tendances, — ce fut un scandale plutôt qu’un succès. Rien n’indique aussi bien que l’accueil ironique que la critique fît à ces poèmes combien il y a peu d’esprits qui soient sûrs de leurs premiers jugemens et spontanément sensibles à la poésie. Le génie poétique était là écrit en caractères tellement lisibles qu’il semblait qu’on ne pût s’y méprendre ; la critique trouva moyen cependant de s’y tromper lourdement, y compris même cette célèbre Ballade à la lune, qu’elle prit pour point de mire de ses plaisanteries, et dont elle ne sut pas découvrir les parties délicieusement poétiques. La complexité de cette forme où, sous la verve romantique, se laissait apercevoir l’assimilation la plus heureuse des modèles classiques, échappa entièrement à sa clairvoyance. Elle ne remarqua ni la beauté de ces comparaisons à la façon des anciens que le poète prodigue à chaque page pour éclairer l’action de ses personnages :

Comme on voit dans l’été sur les herbes fauchées,
Deux louves remuant les feuilles desséchées, etc. ni la richesse imagée de ces tirades dont quelques-unes sont, pour le luxe métaphorique, dignes de Shakspeare, celle de l’abbé Annibal après le meurtre de Rafaël, par exemple :
Va, ta mort est ma vie, insensé !

Il lui échappa que ce passage de Don Paez aujourd’hui célèbre :

Amour, fléau du monde, exécrable folie, etc.

n’était qu’une traduction admirablement modernisée de ce passage d’Euripide : « Amour, tyran des hommes et des dieux, » qui transporta un jour d’enthousiasme tout un public de la Grèce. Et ce n’est pas à ces heureuses assimilations que se bornait le mérite littéraire des Contes d’Espagne et d’Italie. Le poète a trouvé par la suite des inspirations plus hautes, plus nobles ; à proprement parler, il n’a jamais su mieux composer que dans ce premier volume. Les fables de ces poèmes sont clairement conçues, les plans nettement suivis, les personnages vigoureusement campés. Ajoutons que la substance du livre était en merveilleux accord avec son titre. Ce sont bien de vrais contes d’Espagne et d’Italie que ces poèmes que l’on dirait tirés d’un Bandello du XVIIIe siècle et traduits en style romantique. Don Paez est plein de chaude et franche couleur espagnole. Ce taudis infâme, si bien décrit, où le héros à la fin du poème va chercher le philtre vengeur, ne vous rappelle-t-il pas celui où le chien Berganza de Cervantes logea chez la Canizarès, ou celui où l’académie des thons tient ses grouillantes assises dans Rinconete et Cortadillo ? Et cet intérieur de la Bélisa, ce mouvement machinal de la vieille courtisane se soulevant de son grabat pour accueillir le jeune officier, et tous les détails équivoques de l’entrevue, n’avez-vous pas vu tout cela dans les Caprices de Francisco Goya ? Quant au duel de don Paez et de don Etur, je ne vois rien qui puisse en donner une idée si ce n’est une certaine description que nous a laissée le marquis de Mirabeau d’une bataille entre montagnards pyrénéens aux approches de la révolution ; toute la cruelle énergie espagnole est dans cette page superbe. Les Marrons du feu ne sont autre chose, — vous en étiez-vous aperçu ? — qu’une transformation de l’histoire de Mlle de la Pommeraye et du marquis des Arcis, mais que cette transformation est franchement italienne ! Quelle véhémence et quelle spontanéité toutes romaines dans les colères et les résolutions de la Camargo ! Ce n’est pas elle qui s’attardera patiemment et froidement aux tortueux stratagèmes de l’héroïne française. Et les pantalonnades de don Rafaël, comme elles portent bien le caractère de cet aristocratisme italien qui, au lieu de s’exprimer comme l’aristocratisme des nations du Nord par la morgue et la hauteur, s’exprime par la bouffonnerie et la familiarité, et n’en est par là que plus méprisant ! Portia est un poème de Byron construit sur une aventure à la Casanova. C’est certes un grand nom que celui de Byron, et cependant si l’on cherche à quoi comparer la nature des émotions que Portia fait ressentir, le souvenir n’hésite pas et nomme aussitôt Parisina.

Après les Contes d’Espagne et d’Italie, Alfred de Musset traversa une période de transition qui ne dura pas moins de trois années. La plupart des morceaux qu’il écrivit durant cette période sont marqués d’un caractère d’obscurité dans la conception et d’hésitation dans la forme qui est d’autant plus fait pour étonner que les Contes d’Espagne ne contiennent aucun défaut pareil. C’est que le style des Contes d’Espagne, en partie emprunté, ne lui suffit plus, et qu’il en veut un qui soit entièrement à lui ; de même les sujets de ces premiers poèmes, tout siens qu’il les ait faits, lui paraissent trop étrangers encore, et il en cherche qui soient plus rapprochés de sa personnalité. Le tâtonnement est sensible, surtout dans les plus longs poèmes de cette période. Il y a complète absence de clarté dans une certaine laide histoire d’abbés romains magnétiseurs, intitulée Suzon, histoire dont on n’ose trop sonder pourtant les ténèbres par crainte du reptile sadique que l’on entrevoit tout au fond, une vilaine chose dans toute la force du mot, la seule sérieusement vilaine qu’il ait jamais écrite. Le Saule, très supérieur, fourmille de vers admirables et contient des beautés de premier ordre ; mais cela est mal conçu et confusément venu. La fable de ce poème, qui répète celle de Portia, l’amour criminel d’une fille noble pour un aventurier, n’en a ni le relief, ni l’intérêt ; les personnages mal posés, mal dessinés se dégagent difficilement de la masse des digressions poétiques qui, dès qu’on commence à les entrevoir, se hâte de les masquer et les enveloppe comme d’un flot de brouillard ; les sentimens, qui n’ont pas plus d’innocence que ceux des Contes d’Espagne, sont insuffisamment expliqués et ne parviennent à exciter ni aversion ni sympathie décidées. Dans le Saule, le poète pèche par trop de développemens, dans le fragment intitulé Octave, il pèche par trop de brièveté. Il tenait là un superbe sujet de poème à la manière de Don Paez et de Portia, mieux que cela, la matière d’un de ces drames à travestissemens où Shakspeare a excellé à voiler le sexe de ses héroïnes, la matière d’un Soir des rois ou d’un Comme il vous plaira tragique ; il s’est contenté du germe sans soupçonner la floraison qu’il contenait. Alfred de Musset partageait lui-même l’opinion que nous exprimons : sur les poèmes de cette époque, sur le Saule en particulier. Ce poème en effet ne parut pas dans la première édition de ses poésies complètes ; ce n’est que longues années après qu’on eut l’idée, peu heureuse à notre avis, de le tirer des limbes où son auteur l’avait plongé, et d’où il n’y avait vraiment aucune bonne raison de le faire sortir, puisque cet auteur en avait pris les plus beaux passages pour en composer l’élégie de Lucie et en avait transporté dans Frédéric et Bernerette le fameux, fragment, qui forme un si musical paysage de crépuscule :

Pâle étoile du soir, messagère lointaine, etc…..

De ces poèmes de transition, deux ont une importance exceptionnelle, parce qu’ils nous font assister au travail moral qui remplit les trois armées qui vont de la fin de 1829 à la fin de 1832, les Vœux stériles et les Secrètes pensées de Raphaël, gentilhomme français. Le de Musset définitif y est mieux qu’en préparation, il y est déjà tel qu’il restera jusqu’à la fin de sa carrières De l’homme des Contes d’Espagne il n’a gardé que les allures d’un dandysme invétéré et un goût invincible pour, tout ce qui est élégant et jeune : les Secrètes pensées de Raphaël expriment à merveille cette disposition de sa nature amendée par la réflexion. En même temps apparaît une faiblesse qui va désormais faire partie intégrante de son génie et devenir une de ses sources d’inspiration, c’est-à-dire une promptitude au découragement, une facilité de lassitude qu’aucun poète n’a, je crois, possédée au même degré. Les Vœux stériles sont la première expression de cette incurable faiblesse. Expliquons plus amplement l’état moral que révèlent ces deux pièces ; l’acte le plus important de sa vie littéraire, le seul même qui ait une importance, s’y rapporte directement.

Admis dès ses premiers pas dans le sanctuaire du cénacle romantique, Alfred de Musset set rattachait par ses débuts à l’école de Victor Hugo, et à l’ardeur tapageuse de ces débuts on pouvait croire qu’il allait être un des champions les plus résolus et les moins transigeans de cette école alors dans toute sa période militante, quelque chose comme un Ney ou un Murat romantique ; mais il n’y a pas de caractères qui soient plus prompts à se démentir que les caractères de cette trempe lorsque le feu de l’action ne les soutient plus, témoin les deux héros dont nous venons de citer les noms. Le scandale des Contes d’Espagne n’était pas encore apaisé que déjà de Musset réfléchissait que la position qu’il avait prise par ce coup d’audace ne serait durable qu’au grand péril de son talent, que pour s’y maintenir il lui faudrait nécessairement aller d’exagération en exagération, et que, les plus courtes folies étant les meilleures, ce qu’il avait de plus sensé à faire était d’abandonner la place. Sans rompre sérieusement avec l’école romantique, il s’en éloigna donc quelque peu et se résolut à marcher désormais sans lisières. Était-ce une défection, comme on l’en a accusé fort injustement ? Non, car il ne faisait aucun retour vers ses adversaires de la veille ; après comme avant cette semi-séparation, de Musset restait romantique, et quelque tempérament qu’il ait apporté par la suite à ses opinions premières, il le resta jusqu’à la fin. Ce n’était pas davantage ambition présomptueuse ou jalousie du maître, car il n’élevait pas école contre école, et le résultat le plus certain de la position qu’il se préparait à prendre allait être de le condamner à un isolement certain, isolement qui ne manqua pas de se produire et qui a été pendant de longues années le fléau de sa renommée. Dans cette délicate affaire, il agit, à notre avis, avec franchise et perspicacité. Après tout, pensait-il, le point important dans les querelles d’écoles alors engagées n’était-il pas de se délivrer de règles surannées et pédantesquement tyranniques, d’assurer à l’imagination sa pleine liberté, et ce point n’était-il pas amplement gagné ? Qu’y avait-il donc de plus logique que d’user maintenant de cette liberté qu’il avait pour sa part vaillamment contribué à conquérir ? Il sentit aussi très finement que dans toute école, tout système, tout parti, le profit de la gloire véritable n’est que pour le maître, et que le seul avantage du disciple est celui qu’il tire de l’initiation. Or, il était en possession de ce bénéfice de l’initiation ; en persistant quand même dans la voie où il était entré, il comprit qu’il courait risque de se perdre et de se condamner à l’esclavage de l’imitation, et il nous a dit mainte fois en vers admirables à quel point cet esclavage-là lui faisait horreur.

Il avait reconnu avec une lucidité parfaite qu’on n’est un poète digne de passe ? à la postérité qu’à la condition de n’exprimer que des sentimens originaux, et que le seul moyen d’en exprimer de tels était de se protéger contre toutes les influences qui nous empêchent de les découvrir en nous tirant à elles plutôt qu’en nous permettant de descendre en nous. Mais une fois cela bien établi, son tourment, d’esprit et son découragement furent des plus vite : la pièce les Vœux stériles nous le dit avec certitude. Il se prit à douter sérieusement et de son siècle et de lui-même. Puisqu’il était décidé à ne relever que de lui-même, il fallait savoir quel stock de matière poétique il avait à sa disposition. Il s’était donc sérieusement interrogé, il avait sondé sa nature, calculé ses forces et il avait reconnu avec une certaine terreur que, l’impersonnalité lui manquant, il en serait toujours réduit aux sentimens de son propre cœur. C’était bien peu, pensait-il, pour intéresser une foule si affairée et si distraite. Dans combien de cœurs des pensées et des caprices absolument individuels avaient-ils chance de trouver un écho ? Et puis le siècle était pour l’heure au tumulte, et le vacarme de la révolution de juillet, dont Alfred de Musset avait les oreilles pleines, allait se prolongeant. Dans de telles conditions, la parole n’était guère aux rêveurs ; elle était plutôt aux hommes d’action. Dès lors, n’était-ce pas perdre sa vie que de la consacrer à la poésie et n’était-il pas plus sage d’y renoncer ? Ainsi assailli de doutes, alarmé de cette quasi-stérilité dont il se croyait atteint, il n’est pas étonnant qu’il ait eu, en ces années-là, à plusieurs reprises la pensée d’échanger la poésie contre l’action. « Je tenterai un nouvel essai en écrivant un second volume de vers meilleur que le premier, dit-il un jour à son frère avant d’entreprendre le Spectacle dans un fauteuil. Si la publication de cet ouvrage ne me procure pas les moyens d’existence que j’en attends, je m’engagerai dans les hussards de Chartres ou dans le régiment de lanciers où est mon ami le prince d’Eckmühl. L’uniforme m’ira bien. Je suis jeune et de bonne santé. J’aime l’exercice du cheval, et, avec des protections, ce sera bien le diable si je ne deviens pas officier. » Comme bien l’on pense, ces velléités ne duraient pas, et il en revenait bien vite à ses entretiens avec la muse. Enfin, dans les derniers mois de 1832, ces entretiens prolongés aboutirent au résultat éblouissant du Spectacle dans un fauteuil. Le poète s’était tenu parole ; p n’avait bu que dans son propre verre, mais ce verre n’était pas aussi petit qu’il le disait, ou même peut-être le croyait, et quoiqu’il ne fût pas aussi large qu’un cratère antique ni aussi profond qu’un hanap de dieu norse, il était encore assez vaste pour qu’on ne put épuiser sans ivresse la liqueur poétique qu’il contenait.


EMILE MONTEGUT.

  1. Voici un curieux exemple de ces figures. Condamné un jour au cabinet noir pour quelque peccadille d’enfance, il y était à peine enfermé qu’il se mit à s’accuser à haute voix eu déplorant la peine que sa méchanceté causait à la meilleure des mamans. Touchée de ce repentir apparent, sa mère ouvre la porte, et aussitôt délivré il la remercie par ces mots : Va, tu n’es guère attendrissante. Eh bien ! c’est le ton même de si célèbre Nuit de décembre, écrite sous le coup d’une rupture amoureuse qui lui avait été signifiée par une belle dame, avec une rigueur, paraît-il, excessive. Rappelez-vous ces strophes :
    Ah ! pauvre enfant qui voulez être belle
    Et ne savez pas pardonner…
    Allez, allez, suivez la destinée,
    Qui vous perd n’a pas tout perdu, etc.
    Le Tu n’es guère attendrissante est dit ici avec plus d’éloquence, mais le sentiment et la rouerie de la douleur sont exactement les mêmes. La Nuit de décembre n’est pas d’ailleurs la seule de ces œuvres où se montre cette rouorie si particulière ; on la retrouve dans On ne badine pas avec l’amour, et surtout dans la Confession d’un enfant du siècle, dont on peut dire qu’elle fait presque le fond.