Esquisses littéraires - Alfred de Musset/02

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Esquisses littéraires - Alfred de Musset
Revue des Deux Mondes3e période, tome 45 (p. 604-623).

DEUXIÈME PARTIE [1].


Le Spectacle dans un fauteuil s’ouvre par une longue et célèbre préface en vers qui nous est une occasion d’épuiser pour n’y plus revenir tout ce qu’il nous reste à dire sur les opinions littéraires et autres d’Alfred de Musset. Dans cette préface dédiée à l’ami Alfred Tattet, le poète faisait une profession d’indifférentisme politique et religieux qui n’admettait d’exception que pour l’art et l’amour. Cette préface lui a été mainte fois reprochée, et, assez récemment encore, c’est principalement sur ce morceau que s’est appuyée certaine velléité de réaction contre le poète. Ce n’a été qu’une velléité, mais s’il est quelque jeune conférencier qui soit ambitieux de gloire oratoire, il peut renouveler la tentative en toute confiance ; il y a là un thème tout trouvé dont le développement est facile et qui se prête à merveille à des déclamations dont l’effet est toujours certain. Au fond, et en bonne critique, le reproche n’est pas sérieux parce qu’il a le tort grave de s’adresser à un autre homme que celui qu’il était, et d’admettre qu’un poète d’une personnalité aussi tranchée aurait pu être s’il l’avait voulu autre qu’il n’a été. Reprocher à Alfred de Musset de n’avoir pas chanté plus qu’il ne l’a fait les devoirs de l’homme et du citoyen est à peu près aussi judicieux qu’il le serait de reprocher à Horace de n’avoir pas préféré les sentimens de la morale stoïcienne aux sentimens de la morale épicurienne, ou de n’avoir pas prolongé sous Auguste la résistance républicaine. Si on eût interrogé Horace à ce sujet, il aurait répondu qu’on n’est poète que par la grâce de sa nature, que cette nature nécessairement limitée nous crée une aptitude pour chanter non tous les sentimens, mais ceux-là seulement qui lui conviennent, et que c’est précisément pour cette raison qu’on naît poète et qu’on ne peut le devenir par l’étude ou le vouloir. Je trouve en moi, aurait-il dit, une aptitude à chanter les sentimens sans excès qui naissent d’un compromis judicieux entre les conditions diverses de la vie sociale, les douceurs de la retraite, les loisirs studieux, les charmes d’une rusticité tempérée de mondanité, le bonheur de la médiocrité, mais si je voulais, comme mon ami Virgile, chanter les grands dieux et les origines du peuple latin, je cesserais d’être poète à l’instant. De même, si l’on eût interrogé Alfred de Musset, il aurait répondu que la nature avait mis en lui une aptitude à chanter les sentimens de la jeunesse et de l’amour, qu’il n’était poète que par la grâce de ces sentimens, parce qu’il se sentait la force de les rendre avec vie et nouveauté, ce qu’il ne pouvait dire de toute autre matière poétique, et qu’il ne voulait pas se condamner à devenir rimeur vulgaire pour éviter les reproches qu’on lui adressait. L’inspiration ne consent guère à se partager, et il est aussi difficile d’en changer que de dépouiller sa nature. Le nombre des poètes politiques serait considérable s’il suffisait pour mériter ce titre de la seule volonté ; mais il y faut un don spécial tout comme pour chanter l’amour et l’héroïsme. Si cela n’était pas, comment expliquer que de tous les grands poètes de notre temps, il n’y ait eu réellement que Béranger qui ait été par nature un poète politique ? On n’accusera certainement ni Lamartine, ni Victor Hugo de ne pas avoir sympathisé avec l’esprit de leur temps. Cependant Lamartine, orateur incomparable, n’a mis que très rarement la politique dans ses vers, et toutes les fois qu’il l’a fait, il a été au-dessous de lui-même. Victor Hugo a excellé dans ce genre de poésie ; mais il n’y est arrivé que très tard sous le coup des colères excitées en lui par le 2 décembre, car on ne prétendra pas que les pièces de ses divers recueils consacrées à Louis XVII, à Napoléon, ou au roi de Rome, aient eu jamais quelque chose à démêler avec ses véritables opinions politiques, et l’on soutiendra bien plus justement que ces pièces admirables sont dues simplement à cette faculté propre aux grands poètes qui veut qu’ils trouvent dans leur cœur une larme pour toute noble infortune, une émotion de respect pour toute gloire vaincue, un écho d’attendrissement pour toute destinée tranchée dans sa fleur. Puisque la poésie politique exige comme toute autre un genre particulier d’inspiration qui est un don de naissance et ne peut se commander, qu’aurait gagné Alfred de Musset à désobéir à sa nature, et qu’aurions-nous gagné nous-mêmes à cette désobéissance ? Le poète que nous connaissons eût certainement été moins parfait, sans que rien, puisse nous assurer que le poète que nous ne connaissons pas se fût jamais élevé au-dessus de la médiocrité.

Non-seulement le reproche n’est pas sérieux, mais il ne frappe pas avec exactitude. Bien qu’il ait écrit dans cette fameuse préface du Spectacle dans un fauteuil qu’il ne craignait pas l’âge

Où les opinions deviennent un remords,

Alfred de Musset avait parfaitement des opinions, et ces opinions, loin d’être en rien contraires à l’esprit de son époque, y étaient entièrement conformes. Voyons plutôt. Par ses origines, Musset appartenait à l’ancienne noblesse provinciale ; je demande aux survivans encore si nombreux de sa génération, à ses confrères en littérature et en art, si dans leurs relations avec lui, il y a jamais eu quelque chose qui leur ait rappelé cette origine ; je demande à ses innombrables lecteurs si l’idée leur est jamais venue d’y songer en le lisant. De tout ce qu’une telle origine traîne d’ordinaire après elle, Alfred de Musset n’avait rien retenu, si ce n’est le goût de la vie élégante et le sentiment du plaisir. Comme l’Hassan de son poème de Namouna qui, à beaucoup d’égards, peut passer pour son portrait, il avait jeté lestement à la mer tout ce qui pouvait gêner son siècle, et par suite le gêner lui-même. Ce que nous disons d’Alfred de Musset pouvait également se dire de son frère Paul, esprit sage et calme, en qu’on ne surprit jamais rien qui ne fût libéral. C’est à leur père. Musset-Pathay, lettré imbu des doctrines du XVIIIe siècle, — il fut un des commentateurs de Jean-Jacques ». — que les deux frères, devaient ce détachement du passé. Ce père leur donna en même temps l’enthousiasme de Napoléon, qu’il avait servi dans les rangs administratifs ; les premières pages de la Confession. d’un enfant du siècle nous disent avec éloquence combien ce culte fut ardent chez Alfred de Musset pendant l’enfance et l’adolescence. Entré dans la vie à la fin de restauration, on ne voit pas qu’il ait, éprouvé la moindre sympathie, pour ce gouvernement, et l’esprit des Contes d’Espagne nous dit assez, que s’il appartenait à ce moment, à un parti quelconque, c’est au parti des voltairiens. Il y a mieux, il applaudit à la révolution de juillet, et le fragment intitulé le Tableau d’église, qu’il fit insérer dans la Revue de Paris des derniers mois de 1830, le représente comme ayant pris au combat une part quelconque. Élevé dans le même collège que le jeune duc d’Orléans, il avait pour ce prince une affection profonde, dont il déversait l’excédent sur le roi Louis-Philippe. Pendant tout le gouvernement de juillet, il fut donc dynastique déclaré et il mit même à l’occasion ses opinions en vers. D’aucuns diront peut-être que ce fut là son tort et qu’il aurait dû être autre chose que dynastique ; mais enfin on avouera bien qu’avoir été partisan du roi Louis-Philippe n’est pas une preuve de forte inimitié contre l’esprit du siècle. Du reste, si ce fut un tort, il n’en retira ni grande gloire, ni grand profit, car les quelques manifestations poétiques qu’il fit de ses opinions furent toujours couronnées du plus complet insuccès. Le sonnet écrit après l’attentat de Meunier déplut au roi, la pièce sur la mort du duc d’Orléans, écrite un an après l’événement, ne plut pas davantage à la duchesse, de quoi, pour dire notre sentiment, nous ne sommes pas surpris, car il est certain que c’est avec une tout autre inspiration qu’il avait naguère chanté la mort de la Malibran. Alfred de Musset n’a pas écrit seulement des vers dynastiques, il en a écrit d’opposition, témoin cette pièce assez belle qu’il composa dans un accès peut-être excessif d’indignation libérale, à propos de la loi sur la presse proposée par M. Thiers en 1835, et certain camp politique doit d’autant plus tenir compte à sa mémoire de cette démonstration qu’elle fut chez lui toute désintéressée, car il ne fut jamais qu’un partisan font modéré de la liberté de la presse.

Il avait en politique non-seulement des préférences, mais des antipathies très marquées. Il détestait les exagérés de toute couleur et de tout calibre ; les violences des polémiques du journalisme avaient le don de l’exaspérer, et les doctrines humanitaires et socialistes, qui traversaient alors leur période de formation dogmatique, lui paraissaient le comble de la déraison et le partage exclusif des esprits frappés de stérilité. Ces antipathies qu’il a exprimées mainte fois et en vers et en prose le servirent mieux que ses préférences, et il n’y a pas à s’en étonner, des antipathies appelant naturellement la forme satirique, qui est celle que prend le plus volontiers la vraie poésie politique. Alfred de Musset comptait parmi ses dons une aptitude très vive pour la satire ; ce don, il dédaigna toujours de le développer, en partie parce qu’il regardait la satire comme une forme inférieure de l’art, en partie, — et cela fait hautement l’éloge de son cœur, — parce qu’il regardait la raillerie comme l’arme des méchans et qu’il était indigné des usages qu’il en voyait faire aux sycophantes de sa génération. Il a donc usé rarement de ce don, mais toutes les fois qu’il y a eu recours, il a fait œuvre de maître. Relisez pour vous en convaincre les très amusantes et très spirituelles lettres des deux habitans de la Ferté-sous-Jouarre qu’il publia ici même sous le pseudonyme, inventé par Stendhal, de Dupuis et Cotonnet. Relisez surtout la célèbre pièce sur la Paresse et le dialogue de Dupont et Durand, admirable résumé par anticipation de toutes les folies de la bohème parisienne depuis cinquante ans ; je ne parle que pour mémoire de certaines revues politiques publiées en 1831 et 1832 dans le Temps, où son ami Prosper Chalas l’avait invité à entrer, le talent satirique qui s’y révèle étant trop mêlé d’inexpérience juvénile. On nous répondra encore, il est vrai, que c’est sur d’autres dos qu’il aurait dû frapper, mais enfin comme frapper sur un dos quel qu’il soit n’est pas précisément se tenir hors des querelles, on ne peut pas dire qu’Alfred de Musset les ait fuies. Ces satires ont une couleur d’ordinaire fort conservatrice, mais des opinions conservatrices ne sont pas non plus une preuve qu’on s’est désintéressé des questions de son temps, ou bien il faudrait conclure qu’Aristophane n’a pas droit au titre de poète politique. Quant à ceux qui, prenant au pied de la lettre quelques vers de la préface de la Coupe et les Lèvres, accusent son patriotisme de somnolence, il suffit de leur rappeler que cette somnolence avait des réveils d’une vivacité singulière, témoin cette célèbre petite chanson du Rhin allemand écrite en 1840 en réponse aux strophes de Becker ; elle n’a pas eu malheureusement une fortune égale à son mérite et n’a pas été pour nos armes une seconde Marseillaise ; mais ce n’est en rien la faute du poète.

Alfred de Musset avait donc les opinions de son temps ; seulement, — et c’est là ce qui fait son originalité, sa gloire, et ce qui l’a soulevé si haut par momens, — il a eu la sincérité d’avouer que ces opinions ne lui suffisaient pas, qu’elles ne parvenaient à remplir ni son âme, ni son cœur. Souffrir par le fait de son temps, est-ce donc s’en détacher ? C’est une manière de représenter son siècle, j’imagine, que d’en exprimer les douleurs et les tourmens, et celle là n’est peut-être ni la plus facile, ni la plus vulgaire, car il y faut un vrai poète, c’est-à-dire une nature si exceptionnellement rare que toutes les autres, si brillantes qu’elles soient, paraissent en comparaison aussi communes que l’étaient les palets d’or dans le pays d’Eldorado lorsque Cacambo le visita. Le génie poétique de Musset le contraignit à ce rôle douloureux ; que ceux qui ont eu le bonheur de pouvoir être plus satisfaits de leur temps lui soient indulgens. Cette souffrance de l’enfant du siècle, comme elle nous apparaît déjà brûlante, aiguë, corrosive dans le poème dramatique par lequel s’ouvre le Spectacle dans un fauteuil, la plus longue production poétique qui soit sortie de sa plume ! Il y a beaucoup de choses dans ce drame : la Coupe et les Lèvres ; c’est là que Musset s’est le plus rapproché de lord Byron, c’est là qu’on peut le mieux surprendre les lacunes particulières à son imagination, c’est là qu’apparaît pour la première fois le sentiment de ce qu’il y a de meurtrier pour l’âme dans la débauche, sentiment si fort chez lui et que nul poète n’a exprimé avec une telle persistance. Pour le moment, nous ne voulons y chercher que les sentimens propres à la seconde période de la jeunesse, âge où l’auteur l’écrivit. Le plus sauvage esprit de liberté règne dans ce poème. Je n’ai pas à en rappeler la fable ; elle symbolise avec la plus forte exactitude le violent état d’âme que tout jeune homme doit traverser après ce premier moment de fougueuse fermentation dont nous avons vu l’image dans les Contes d’Espagne. Ne cherchez plus ici la crânerie arrogante de don Paez, l’insolence endiablée des Marrons du feu, les amusantes impiétés de Mardoche ; des sentimens autrement tragiques leur ont succédé. Franck, le héros de la Coupe et les Lèvres, a peut-être débuté comme ses aînés des Contes d’Espagne, mais pendant qu’il s’avançait au-devant de la vie pour en prendre possession, la tête et l’épée hautes, il s’est heurté à quelque chose d’imprévu et a senti son pied retenu par une entrave invisible. Il se croyait le maître du monde et voilà qu’il s’aperçoit au contraire que c’est le monde qui va être son maître. Fuir serait lâche et d’ailleurs inutile, car il serait vain de vouloir éviter un tel adversaire ; il marche donc fièrement à sa rencontre et engage un duel dont il n’espère rien et dont il prévoit que l’issue, même victorieuse, sera maudite. Je ne crois pas qu’on ait jamais rendu avec une plus furieuse éloquence ce mouvement de révolte contre les contraintes sociales qui s’empare de tout jeune homme lorsqu’il sent que sa liberté va en être garrottée ou seulement menacée, ni craché en imprécations plus poétiques le mépris qui le prend lorsqu’il découvre que le monde va lui demander non-seulement son indépendance, mais sa dignité. Représentez-vous, ou mieux rappelez-vous, — ils sont peu nombreux ceux qui n’ont pas fait plus ou moins cette expérience, — l’étonnement indigné où cette brusque découverte jette le jeune homme. Eh ! quoi donc, depuis qu’il existe, sagesse du foyer domestique, préceptes de la morale, oracles de la religion se sont accordés pour lui enseigner qu’il est certaines vertus qu’il est honteux de ne pas posséder, parce que sans elles l’homme n’est qu’un esclave, et plus tard, lorsque les voix de la nature lui ont parlé à leur tour, c’a été pour lui recommander les mêmes vertus et lui découvrir qu’elle les avait mises en lui. Et voilà que tout à coup le monde lui dit qu’il faut y renoncer cyniquement ou les dissimuler avec une habile hypocrisie ; le succès, la fortune, la permission même de vivre, sont à ce prix. Il était sincère, il va lui falloir être menteur ; il était franc, il va lui falloir être flatteur ; il était fier, il va lui falloir être complaisant comme un parasite ; il était noble, il va lui falloir être bas comme un esclave. Si c’est là ce que demande le monde, sera-ce vertu que de lui obéir et sera-ce vice que de la combattre ?

Certes cet état d’âme est terrible, ce n’est là pourtant que la forme la plus ordinaire, la plus facilement guérissable du mal. En voici une autre plus affreuse, et le héros de Musset qui parcourt tout le clavier diabolique la représente particulièrement. A ce premier mouvement de révolte que tous ont connu succède souvent un doute horrible : ou bien le monde ment aux principes sur lesquels il prétend reposer, au bien ce sont ces principes qui mentent ; mais de toute façon il y a un mensonge quelque part. Et si, par hasard, il était des deux côtés à la fois, si la société ne mentait que parce que la nature est menteuse ? Alors, dans l’emportement de sa colère le jeune homme ne voit plus rien qui mérite confiance : l’amour ment comme les femmes, la moralement comme les hommes, l’héroïsme ment comme les soldats, Dieu lui-même ment comme les prêtres. Comme dans un pareil univers la seule vertu qui est de mise est celle de l’indignation, celui qu’un tel doute a touché en use largement. Voilà le moment du radicalisme de la jeunesse, spontané et passager comme la passion, mais auprès duquel pâlissent toutes les intransigeances matoises de l’âge mûr ; le héros d’Alfred de Musset en a exprimé, il y a tantôt quarante-huit ans, les sarcasmes impies et les malédictions exaspérées dans ce toast où le nihiliste le plus fervent ne trouverait rien à ajouter :

….. Malheur aux nouveau-nés !
Maudit soit le travail, maudite l’espérance ! etc..

Ai-je besoin maintenant de beaucoup insister pour faire comprendre comment en exprimant ce radicalisme de la jeunesse, Musset s’est trouvé du même coup exprimer quelques-uns des sentimens de son siècle ? C’est qu’en effet, s’il y a des époques et des états de société qui ne connaissent que les sentimens de la vieillesse, il y en a d’autres qui ne connaissent que les sentimens de la jeunesse, et ce sont les époques et les états de société où abondent les nouveau-venus à la vie. Aux frénétiques malédictions de Franck répondent les chœurs attristés des chasseurs éveillés par l’horrible vacarme. C’est la voix de la tradition, qui ne manque jamais de se faire entendre en de tels momens pour ramener au bercail la brebis égarée ; elle parle, dans le drame de Musset, tantôt ouvertement, tantôt en sourdine, mais toujours avec une écrasante éloquence. « Hélas ! où t’en vas-tu, dit cette voix maternelle et grondeuse, insensé qui te plains de porter le poids des siècles et qui refuses d’en accepter l’héritage pour quelques traces de rouille que tu y découvres ? Si les siècles écoulés pouvaient se lever de la poussière, ce sont eux qui auraient droit de se plaindre, car c’est pour toi qu’ils ont travaillé, aucun n’a profité de ses dures fatigues, et c’est à toi qu’en est venu tout le fruit. Que ne les imites-tu au lieu de les maudire ? Ces contraintes dont tu gémis, ce sont tes armes de défense, cette prison où tu prétends étouffer, ce sont les murs de ton enclos que nos cultures ont purgé de tout reptile venimeux, dont les bêtes fauves n’approchent jamais et où tu as vécu jusqu’à présent avec innocence et sécurité. Prends garde, si tu quittes cet Éden, que l’épée de l’archange ne t’en défende le retour ! Cette heure est pour toi solennelle ; ne donne pas une durée éternelle à cette colère ignorante de ton jeune sang. » Voilà le langage de la tradition dans la vie comme dans le drame de Musset, et les dernières paroles que nous venons de lui prêter sont la morale même qui ressort de l’œuvre du poète. Avec quelle impitoyable clarté n’a-t-il pas montré que, pour être passagère, cette crise n’en décide pas moins de la vie entière ! Tout jeune homme doit réfléchir sur l’histoire de Franck et de Déidamia, elle peut trop aisément être la sienne. Tout dépend pour lui du sentiment avec lequel il traversera ce moment cruel. S’il prend les choses avec scepticisme, toute sa vie il promènera sur le monde un regard désenchanté ; s’il les prend avec haine, toute sa vie il sentira que la haine est une passion à laquelle on ne fait pas sa part, et qui veut un cœur tout entier ; s’il les prend avec cynisme, qu’il tremble de découvrir que le mal n’est pas un compagnon qu’on prenne ou qu’on laisse à volonté et qui tolère le mépris comme le Falstaff de Shakspeare. Franck est dégrisé de sa folie furieuse lorsqu’il a retrouvé Déidamia, et avec elle les sentimens de sa vie première ; mais l’ivresse coupable qu’il a connue ne veut pas être oubliée, et c’est le poison et non le breuvage d’amour que Déidamia trouve dans la coupe que lui présente son amant.

Naguère, lorsqu’il avait eu livré le manuscrit des Contes d’Espagne, Alfred de Musset avait vu un matin son éditeur entrer chez lui pour se plaindre que la copie en cours d’impression n’arrivait pas à composer un volume présentable. Pour combler cette lacune, n’ayant en mains rien de prêt, ni aucun plan qui pût s’exécuter à bref délai, Alfred de Musset s’était bravement abandonné à la grâce de l’inspiration, et, rattachant toutes les improvisations tendres ou bouffonnes qu’elle lui suggérait par une ombre d’anecdote, il en avait composé le poème de Mardoche. La même aventure lui arriva avec le Spectacle dans un fauteuil. Le drame la Coupe et les Lèvres et la comédie A quoi rêvent les jeunes filles, ne fournissant pas la matière exigée par l’éditeur, Musset s’abandonna une fois encore à la muse de l’improvisation, et il en résulta le poème de Namouna, fantaisie éblouissante de beautés lyriques de premier ordre et que nous pouvons tenir pour le miroir véritable de l’âme du poète à l’époque où il l’écrivit. Jamais, en effet, Musset ne s’est mieux révélé que dans ces inspirations primesautières où, n’étant gêné ni par la logique ni par l’effort d’impersonnalité que réclame l’exécution d’un plan, et en étant réduit à sa seule nature pour toute matière, il a laissé son moi se révéler dans toute sa spontanéité, faisant de la poésie comme Montaigne faisait de la philosophie et réalisant à sa manière ce mot de Luther : « Tant que le grain abonde, je mouds le grain ; quand il manque, je me mouds moi-même. » L’état d’âme qui nous apparaît dans Namouna est celui d’un admirable délire où toutes les pensées prennent la forme d’obsessions tyranniques dont l’objet unique est l’amour. Ce sentiment redoutable et doux s’est abattu sur le poète comme une fièvre qui résiste à tous les remèdes, comme un sortilège contre lequel malédictions et prières ne peuvent rien. Y arrêter sa pensée est une tristesse quand ce n’est pas une souffrance, et cependant l’en détourner est une impossibilité. Le fantôme obstiné est toujours là qui fixe le poète, tantôt souriant, tantôt menaçant ; repoussé par une imprécation, il revient avec un sarcasme. Je ne crois pas qu’on puisse citer une autre expression aussi complète et aussi vraie de cet enchantement absolu auquel la nature soumet pour un temps plus ou moins long tous les jeunes cœurs et par lequel elle leur crée une existence de dormeurs éveillés en pleine clarté du soleil. L’amour est le tout de la jeunesse ; présent ou absent, il n’y a chez elle de place que pour lui. Quand elle ne le possède pas, elle l’espère ; quand elle le perd, elle ne vit que de son souvenir ; quand elle en est privée par les circonstances, elle en rêve. Ainsi fait Musset dans ce poème ; il y a mis non-seulement les mutineries de l’amour heureux, les douloureuses voluptés de l’amour contrarié, les mélancolies et les blasphèmes de l’amour déçu, mais encore les songeries par lesquelles l’amour trompe les cœurs qu’il n’occupe pas réellement ou amuse les heures qu’il ne remplit pas. La songerie, c’est la part de l’imagination dans cet enchantement de la jeunesse, et Alfred de Musset, en sa qualité de poète, la lui a faite avec large mesure. Il y a dans Namouna un emportement de rêverie véritablement effréné ; mais cet emportement est doublé d’une puissance plastique merveilleuse, et ces chimères que suit le poète aussi loin qu’elles veulent aller ne gardent rien des brouillards du rêve et se condensent sous le feu de son imagination en visions lumineuses. Tel est en particulier le caractère de ce fameux portrait de don Juan, qui a tant fait disputer sur sa moralité. Moral ou immoral, voyez-y d’abord et avant tout un de ces contes de fées auxquels se complaisent les jeunes âmes qui ne peuvent se distraire de la pensée de l’amour et qui épuisent dans leurs rêves toutes les combinaisons du réel et du chimérique pour en tirer l’image d’une destinée entièrement vouée à ce sentiment brillant et envié.

La signification de ce portrait de don Juan est trop connue pour que nous y revenions après tant d’autres ; ce qu’on n’a pas assez remarqué, c’est la place qu’il occupe dans la composition du poème et la manière dont il éclaire la pensée générale de l’auteur. « L’insaisissable unité se rassemble ici comme dans un éclair et tombe magiquement sur ce visage ; voilà l’objet de l’idolâtrie, » écrivait ici même Sainte-Beuve, à propos de ce portrait, au lendemain du Spectacle dans un fauteuil. Le jugement est très fin, il n’est cependant pas entièrement exact. Le désordre du poème n’est qu’apparent, et l’unité, pour en être habilement cachée, n’est pas pour cela insaisissable. Ces digressions et ces boutades ont un lien secret, mais ce lien, ce n’est pas dans le portrait de don Juan qu’il faut le chercher, c’est dans un sentiment très analogue à celui que nous venons d’analyser dans la Coupe et les Lèvres, c’est-à-dire cette épouvante mêlée d’irritation qui s’empare de tout jeune homme la première fois qu’il se heurte contre quelqu’une de ces imperfections de la nature humaine qui soumettent l’amour aux tristes conditions de la terre. Songez un peu à tout ce que ce désenchantement a de lugubre, et vous comprendrez les imprécations et les blasphèmes de Namouna. Le jeune homme sentait en lui une force d’expansion qui allait mettre dans sa vie l’infini et l’éternité ; les ailes de son désir relevaient au-dessus de la terre, il était semblable à un dieu, mais à un dieu que sa puissance met à l’abri de l’orgueil et qui trouve dans une immense capacité de tendresse la délivrance de toute étroite personnalité. Et voilà que tout à coup quelque misère de la nature est venue lui révéler que l’égoïsme est la loi de la vie. Cette âme dans laquelle il aspirait à s’oublier lui a opposé un mur de glace qu’il n’a pu forcer, ou s’est dérobée par le mensonge, ou l’a brusquement assailli par la trahison, ou lui a infligé l’injure de l’infidélité. Il croyait aller à une joie sans fin et c’est à un combat qu’il marchait sans le savoir. Il tombe, vaincu dans cette bataille qu’il n’attendait pas, et alors il se sent saisi d’un désespoir qu’il croit éternel, comme il croyait éternel tout à l’heure le bonheur qu’il s’était promis. Ce désespoir, tous le connaissent, mais il s’en faut de beaucoup qu’il soit le même chez tous ; il varie au contraire infiniment avec les natures, les caractères et la qualité des cœurs. Cependant toute cette variété peut se ramener à deux formes principales, nettement tranchées, et Alfred de Musset les a opposées l’une à l’autre dans le poème de Namouna par le moyen du personnage d’Hassan et du symbole de don Juan. Chez les uns, ce désespoir tourne en cynisme résolu ; ceux-là acceptent la défaite avec une ironique amertume ou cherchent dans un froid mépris les armes de leur vengeance. Ils traitent l’amour comme une denrée qu’on achète au marché à proportion du besoin qu’on en a ; c’est le système d’Hassan, qui, pour mieux l’appliquer, s’en est allé vivre en pays musulman. Mais il en est d’autres plus nobles qu’un pareil système ne peut satisfaire et qu’une telle vengeance ne peut apaiser. Ceux-là sont tombés tout comme les premiers, mais ils sont tombés

Comme l’aigle blessé qui meurt dans la poussière
L’aile ouverte et les yeux fixés sur le soleil…

Le soleil existe puisqu’ils le fixent, l’amour existe puisqu’ils l’ont senti. Il s’est refusé à eux, il est vrai, il s’est échappé lorsqu’ils croyaient l’atteindre ou il est resté obstinément caché, mais quoi ! Dieu aussi reste invisible, et il n’y a que les athées qui s’en autorisent pour le nier. Donc il peut, il doit être atteint. Qu’importe le nombre des défaites, il faut le chercher sans paix ni trêve, d’un cœur ferme, d’une volonté implacable, d’une âme exempte de crédulité à travers dangers, obstacles, deuils et ruines, sans se laisser prendre à des apparences trompeuses, sans s’arrêter à des copies imparfaites du modèle divin qui ne méritent que le dédain ou la destruction. Le don Juan de Musset, chercheur infatigable, qui

… Fouille dans le cœur d’une hécatombe humaine,
Prêtre désespéré, pour y chercher son Dieu.

est le patron de ces courageux obstinés. Bien qu’il ne nous soit pas possible de contempler ce portrait avec des yeux aussi complaisans que ceux de la jeunesse, n’y voyons pour le moment que ce qu’y voient les lecteurs de vingt ans, c’est-à-dire cette croyance invariable en l’amour, ce refus opiniâtre d’y renoncer et cet acharnement à le poursuivre. Ce sont sentimens qui ont leur noblesse et qui sont d’ailleurs caractéristiques de Musset au premier chef.

Des trois poèmes qui composent le Spectacle dans un fauteuil, le plus goûté fut à l’origine la petite comédie A quoi rêvent les jeunes filles. La préférence était fort partiale, elle était cependant justifiable en un sens, c’est qu’il s’y révélait un Alfred de Musset dont ne donnaient idée ni les Contes d’Espagne, avec leur cassante impertinence, ni les poésies intermédiaires avec leurs hésitations équivoques, ni les deux autres poèmes du Spectacle dans un fauteuil avec leurs révoltes et leurs blasphèmes, l’Alfred de Musset charmant des proverbes et des comédies de fantaisie, d’une Bonne Fortune, de l’Idylle, de la Mi-Carême, des contes de Sylvia et de Simone et de tant d’autres productions lyriques gracieuses. Des divers poètes qui sont en lui, ce n’est pas le plus grand, mais c’est en somme celui qui a prévalu auprès du monde et sous les traits duquel la majorité de ses admirateurs a toujours préféré se le représenter. Un talent tout fraîcheur et tout élégance, avec juste ce qu’il faut de contrastes pour relever cette suavité et l’empêcher de dégénérer jamais en mièvrerie et en fadeur, un mélange d’ingénuité et d’espièglerie libertine dosées en proportions égales, une mélancolie pimpante, une gaîté facilement attendrie semblable au sourire mouillé du bon Homère, une voix d’une sonorité singulière, aux vibrations prolongées et douloureuses comme celles de l’harmonica, la plus sûre d’éveiller dans le cœur de qui l’écoute un écho immédiat qu’il y ait eu peut-être dans notre siècle, voilà ce poète, et il parlait réellement pour la première fois dans la poésie rafraîchissante et capiteuse en même temps de A quoi rêvent les jeunes filles. Quelle peinture délicieuse de l’amour adolescent et candide ! Quel gentil Éden que le jardin enchanté du bon duc Laërte avec les gracieux mystères qui se passent sous les ombres transparentes dont le baignent les claires nuits d’été et les doux murmures d’amour qui traversent son silence ! Depuis ce merveilleux jardin d’Italie où, au cinquième acte du Marchand de Venise, Bassanio et Portia écoutent dans le ciel étoile la musique des sphères, tandis que Lorenzo montre à Jessica, suspendue à son bras, le clair de lune endormi sur le banc de gazon, la poésie n’a pas inventé un théâtre pareil pour la rêverie et le bonheur. Que tout cela est suave de couleur, limpide de lumière, argentin de sonorité ! Cet adorable langage, que Musset inventa pour ses amoureux, il ne l’a jamais parlé peut-être avec autant de perfection que dans cette délicate fantaisie. C’est une de ses inventions les plus originales que ce langage et où se reconnaît le mieux le pouvoir de transformation qui distingue tout vrai poète. La tradition en a charrié jusqu’à lui les élémens, concetti alambiqués des vieux sonnets amoureux, subtilités ingénieuses du marivaudage, fleurs desséchées des vieux bouquets à Chloris, pauvres élémens en vérité, mais le poète les a trempés dans la fontaine de Jouvence de la nature, et toutes ces mièvreries fanées, surannées ou artificielles, se sont épanouies en fleurs vivantes et embaumées : lys superbes, symboles de fierté virginale, narcisses à l’attendrissante mélancolie, œillets, emblèmes de désir, tubéreuses au parfum foudroyant. Rappelez-vous seulement l’adorable conversation de Silvio et de Ninon :

Votre taille flexible est comme un palmier vert,
Vos cheveux sont légers comme la cendre fine,
Qui voltige au soleil autour d’un feu d’hiver,
Ils frémissent au vent comme la balsamine ;
Sur votre front d’ivoire ils courent en glissant
Comme une huile craintive au bord d’un lac d’argent.
Vos yeux sont transparens comme l’ambre fluide
Au bord du Niémen ; — leur regard est limpide
Comme une goutte d’eau sur la grenade en fleurs…
Le son de votre voix est comme un bon génie
Qui porte dans ses mains un vase plein de miel.
Toute votre nature est comme une harmonie…

Sentez-vous la métamorphose et comme ces comparaisons et métaphores baignent dans la nature, où elles puisent vie, lumière, fraîcheur et parfum ?

Le croirait-on ? le Spectacle dans un fauteuil, qui contient quelques-unes des plus durables beautés de la poésie contemporaine, n’eut pas à l’origine le retentissement des Contes d’Espagne. Cependant il y avait quelqu’un qui avait lu ce livre avec admiration, quelqu’un qui, pour avoir une opinion, n’attendait pas que le voisin la lui apportât, c’était le fondateur et le directeur de cette Revue. Alfred de Musset répondit avec empressement à l’invitation qui lui fut adressée d’écrire dans ce recueil, et le 1er avril 1833 il y fit son entrée par le petit drame d’André del Sarto. A partir de ce moment, la Revue et de Musset se restèrent inaltérablement fidèles. En dehors de Lorenzaccio et de la Confession d’un enfant du siècle, pour lesquels la publication immédiate en volumes parut préférable, il n’y a que bien peu de chose dans l’œuvre de Musset qui n’ait pas paru ici même ; encore est-il vrai que, dans ce peu, je ne remarque guère que le petit drame de Carmosine dont on puisse regretter la perte pour la Revue. Quelques-uns s’étonneront peut-être de cette fidélité chez un poète qui, plus qu’aucun autre de son temps, eut toutes les dispositions rétives et toutes les nervosités du tempérament propre à sa race privilégiée. C’est qu’il n’y a pas de nature, si capricieuse qu’elle soit, qui résiste à l’affection, et qu’Alfred de Musset savait qu’il pouvait compter ici sur l’affection la plus vraie et la plus dévouée. Le fondateur de la Revue, nous avons eu occasion de le dire dans une étude précédente, était sensible au talent à un degré extraordinaire ; mais parmi tous les noms illustres sur lesquels son amitié s’est portée, il n’en est pas qui en ait eu une part plus grande qu’Alfred de Musset. Nous en pouvons parler en connaissance de cause pour avoir été témoin pendant plus de vingt-cinq ans de la persistance de cet enthousiasme. Quelle admiration émue lorsqu’il s’exprimait sur le génie du poète I quelle énergie à le défendre lorsqu’il était attaqué ! « Je n’ai connu personne qui eût au même point que M. Buloz le sentiment de ce qui est distingué, » disait aux funérailles de notre ancien directeur un homme des plus considérables à notre collaborateur M. Victor Cherbuliez. La louange est certes délicate, elle n’est cependant qu’exacte, et rien n’est mieux fait pour la justifier que cette affection pour Alfred de Musset. Il y avait encore une autre cause à la fidélité du poète, c’est que jamais talent ne se prêta plus naturellement que le sien aux conditions de notre mode de publication. La Revue et Alfred de Musset semblaient faits l’un pour l’autre. Pour de telles inspirations, vives, brillantes, rapides, repoussant le morcellement, quel logis mieux approprié qu’un numéro de Revue, où elles viennent s’enchâsser comme un médaillon dans sa monture ? C’est le logis le mieux approprié, ajoutons que c’est même le seul. Ces inspirations en effet ne pouvant former volume qu’à l’état de légion, quel autre moyeu chacune isolément aurait-elle de se présenter devant le public ? C’est le cas, en particulier, pour les comédies de Musset. Écrites sans préoccupation du théâtre et de taille trop modeste pour aspirer isolément aux honneurs de la librairie, combien de temps leur aurait-il fallu attendre avant de faire en groupe leur entrée dans le monde ? Si le talent d’Alfred de Musset fut pour la Revue naissante une heureuse fortune, la Revue fut aussi le meilleur instrument de sa renommée et pendant longtemps elle en fut l’unique.

C’est, dis-je, par le petit drame d’André del Sarto que Musset fit son entrée dans la Revue. Quoiqu’il y ait mis habilement en scène certains côtés des mœurs des artistes italiens de la renaissance, ce n’est pas à tout prendre une de ses bonnes œuvres que ce drame qui serre le cœur sans l’émouvoir et où la sympathie ne peut se porter sur aucun des personnages, tous également et vilainement coupables par le fait de l’amour, lequel apparaît ici comme la puissance malfaisante par excellence. Sous l’empire de cette obsession qui ne le quitta jamais, Alfred de Musset, en effet, non-seulement a tout dit sur l’amour, mais il a plaidé à son sujet les thèses les plus contradictoires, tantôt pour le maudire, tantôt pour le bénir, en sorte que les pessimistes les plus cyniques peuvent trouver dans ses œuvres l’expression de leurs plus noirs ressentimens, comme les amoureux les plus candides l’expression de leur foi la plus confiante. Dans André del Sarto, Musset ne maudit ni n’adore l’amour, il le regarde agir avec une sorte de terreur hagarde, presque respectueuse, à peu près semblable à la terreur que les Romains de la fin du XVe siècle devaient éprouver lorsqu’ils passaient devant quelqu’un des palais habités par les Borgia, ou à celle dont devaient être saisis les bourgeois de Venise lorsqu’ils regardaient les bouches dénonciatrices de la place Saint-Marc. Quoi qu’il en soit, ce petit drame fut le point de départ d’une série de productions plus aimables qui se succédèrent de 1833 à 1837, alternant dans les pages de la Revue avec les poésies lyriques. Faisons halte devant ce théâtre de Musset pour en tout dire en une même fois ; aussi bien ces œuvres aimables, toutes diverses qu’elles soient, se ressemblent par trop de traits pour supporter un jugement autre que général.

Il y avait quelque chose d’épigrammatique dans le titre que Musset avait donné à son second volume de poèmes et l’on pouvait y voir le dépit d’un auteur à qui la scène est interdite. Dès ses débuts, en effet, Alfred de Musset s’était senti une préférence pour la forme dramatique. Un jour même il avait eu l’ambition de tenter le théâtre ; la petite comédie la Nuit vénitienne, représentée à l’Odéon en 1832, fut le fruit de cette ambition. La tentative ne fut pas couronnée de succès, et, en dépit de quelques heureux passages, nous ne pouvons pas dire que nous nous en étonnons ; mais Musset, qui avait ses raisons pour penser autrement que nous, prit la chose très à cœur, d’où ce titre le Spectacle dans un fauteuil qui équivalait à dire : Votre injustice m’ayant éconduit de la scène, me voilà contraint de par vos brutalités a me faire auteur dramatique en chambre. La Revue lui permit de se livrer en toute liberté à cette inclination de sa nature, et il résulta de cette liberté le genre nouveau de la comédie de fantaisie, genre tellement sans ressemblance avec les productions de notre littérature dramatique antérieure que, pendant très longtemps, on regarda ces comédies comme de petits poèmes en prose, délicieux sans doute, mais impropres à la scène, et que, lorsqu’elles furent représentées à la Comédie-Française, on s’étonna de voir qu’elles répondaient à toutes les exigences de l’art dramatique.

En inventant la comédie de fantaisie, Alfred de Musset avait inventé le genre le mieux approprié à la nature ordinaire de ses préoccupations morales, au tempérament de son imagination et au degré de force de son talent, plus nerveux que musculeux. Le cadre était nécessairement petit, et c’est précisément ce qu’il fallait à Musset, qui n’a toute sa valeur que dans les cadres resserrés, mais qui alors l’a si pleinement qu’il force les plus récalcitrans à la confesser. Chacun de nous a ses lacunes, et il n’y a pas irrévérence à dire que Musset avait les siennes. Pour parler ce langage allégorique aimé des anciens, qui fait si bien apparaître l’idée, la lyre de Musset retentissant dans les bois aurait fait accourir aussitôt tous les faunes et toutes les nymphes des alentours, mais jamais elle n’aérait, comme celle d’Amphion, élevé les murs des villes. Il n’avait que très incomplètement ce qu’on peut appeler l’imagination constructive ; pour comprendre ce qui lui manque sous ce rapport, on n’a qu’à l’opposer un instant en pensée à Victor Hugo, comme pour comprendre ce qui lui manque en abondance, on n’a qu’à le comparer à Lamartine. Un scenario trop compliqué, une idée qui demandait des développemens trop considérables le trouvaient jusqu’à un certain point inégal à la tâche qu’il s’était proposée. Voyez plutôt comme il s’est péniblement débrouillé de l’imbroglio de situations et de contrastes qu’il avait imaginé pour traduire sa pensée dans le poème de la Coupe et les Lèvres. Il est le seul poète français qui ait pu écrire de longs poèmes sans le secours d’une fable quelconque ; voyez la pauvreté des fables de Mardoche, de Namouna, de Rolla même. Certes, on ne songe point à s’en plaindre, car il n’y a pas de fable, si amusante ou si puissante qu’elle fût, qui valût l’inspiration de ces poèmes, surtout du dernier nommé, mais enfin le fait est tel, et il faut le constater. Et cette inspiration même, si vivante, si vibrante, elle a ses conditions propres qui lui font repousser l’abondance et redouter l’étendue. Rapide, primesautière, elle procède par bonds qui, aussi rapprochés qu’ils soient, laissent toujours entre eux un certain intervalle, ce qui veut dire qu’elle est impropre aux œuvres qui demandent une régularité d’allures longuement soutenue. Analysez d’ailleurs cette inspiration, et vous trouverez qu’elle est composée à peu près également de force nerveuse et de grâce, deux qualités qui repoussent les longs sujets : la force nerveuse parce qu’elle n’a pas de durée, et la grâce parce qu’elle n’a tout son prix que dans les cadres de petites dimensions. Musset le savait bien ; aussi, quoiqu’il ait, à une certaine époque de sa vie et sous l’empire de l’admiration que lui inspirait Mlle Rachel, rêvé de grandes entreprises dramatiques et commencé une certaine Frédégonde, a-t-il eu soin, quelque genre qu’il ait abordé, poème, drame, roman, de se tenir dans des proportions restreintes. J’ai dit que la comédie de fantaisie telle que Musset l’inventa est un genre entièrement nouveau ; mais il n’y a rien ici-bas qui ne naisse d’un germe, et on a beau être original,

On est, dit Brid’oison, toujours fils de quelqu’un.

Le difficile souvent, comme dit Télémaque dans Homère, est de nommer le père véritable. Pour la comédie de fantaisie de Musset la question au moins est sans obscurité ; il est incontestable qu’en créant ce genre, il est deux poètes dont il s’est souvenu, Marivaux et Shakspeare. Il s’est souvenu d’eux, et ce mot dit la part qu’ils ont eue à sa création ; ils ont agi sur lui par suggestion, ce qui est la manière dont les vraiment grands poètes communiquent leur fertilité aux talens capables de la recevoir. L’influence de Marivaux est sensible dans Il ne faut jurer de rien, un Caprice, Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ; celle de Shakspeare est évidente dans les Caprices de Marianne, Fantasio, On ne badine pas avec l’amour, Carmosine. Sans les imiter, il s’est inspiré d’eux et est parvenu à faire siens quelques-uns de leurs dons par cette faculté d’assimilation qui est propre à tous les vrais poètes et qui chez lui est merveilleuse de finesse et de subtilité. Ce comique hyperbolique de Musset, si riche en métaphores excentriques et en comparaisons bouffonnes dans certaines scènes des Caprices de Marianne, de Fantasio, de On ne badine pas avec l’amour, vient en droite ligne de Shakspeare et n’est autre chose que cet esprit d’imagination qui brille dans Comme il vous plaira, le Soir des rois, Beaucoup de bruit pour rien et le personnage de Falstaff ; mais ce comique humoristique, Musset se l’est si complètement approprié par son commerce familier avec le grand poète qu’il est devenu son langage naturel. Ce n’est pas qu’il se refuse des emprunts beaucoup plus directs. Musset avait lu beaucoup plus qu’on ne le croit généralement, beaucoup plus même que ne le soupçonne son frère, qui, en nous renseignant à ce sujet, nous fait une énumération trop sommaire des livres qui lui étaient familiers, et les traces de ces lectures ont fréquemment passé dans ses œuvres. Je ne dis rien de Carmosine, qui n’est que la transformation d’un conte de Boccace, ce genre d’emprunt étant celui que Shakspeare a pratiqué toute sa vie, et dont aucun poète ne s’est jamais fait scrupule ; mais savez-vous que la Quenouille de Barberine tout entière n’est en rien de l’invention du poète, et qu’elle n’est qu’une transcription, ou, comme on dit aujourd’hui, une adaptation faite avec un goût parfait d’une pièce d’un contemporain de Shakspeare, Philippe Massinger, intitulée : the Picture ? La stratagème dont se sert Franck dans la Coupe et les Lèvres pour surprendre l’opinion que soldats et citoyens ont sur son compte, a été tiré, si ma mémoire est fidèle, d’une pièce d’un autre contemporain de Shakspeare, John Marston, que les érudits seuls lisent encore quelquefois. Ce sont là les emprunts les plus considérables que je puisse constater, mais si nous descendions dans le détail de ses œuvres à la manière des annotateurs, nous trouverions nombre de passages qui sont des traductions de pensées et d’images restées dans sa mémoire. Telle strophe admirable du Souvenir n’est autre chose qu’une traduction en vers d’un passage célèbre de Diderot ; telle comparaison de Namouna est très probablement un emprunt au charmant poète anglais Keats [2]. Nous avons pu même quelquefois surprendre des emprunts de nature beaucoup plus singulière. Musset a un art particulier pour s’emparer de choses qui par elles-mêmes semblent insaisissables, telles que des intonations et des mouvemens lyriques. Vous vous rappelez certainement cet admirable mouvement prolongé de la pièce Après une lecture :

Celui qui ne sait pas quand la brise étouffée
Soupire au fond des bois son tendre et long chagrin, etc.

Eh bien ! c’est, à n’en pouvoir douter, un emprunt fait à un opuscule du spirituel prince de ligne sur le militaire idéal. « Celui qui ne s’éveille pas en bondissant au son de la diane, celui dont le cœur ne tressaille pas d’enthousiasme au son du clairon, celui qu’une revue, une manœuvre, ne remplit pas d’une ivresse sacrée, etc., celui-là pourra être un estimable officier, il ne sera jamais un vrai militaire. » Comme je cite de mémoire, je ne réponds que du sens, mais le mouvement est le même. Toute la différence, c’est que le prince de Ligne emploie ce mouvement à définir et à dépeindre le militaire né, tandis que Musset l’emploie à définir et à dépeindre le poète de nature. Si nous signalons ces emprunts, c’est pour bien marquer l’étendue de la culture de Musset, et nullement dans l’intention de diminuer en rien son originalité. Racine et le Tasse seraient de pauvres poètes si leurs emprunts leur étaient tenus à reproche, et les commentateurs se sont chargés de nous apprendre de combien de petits ruisseaux est fait l’océan de Dante. Je me rappelle un ingénieux Américain qui avait fait tout exprès le voyage d’Europe pour rechercher dans les écrits des prédécesseurs et des contemporains de Dante les passages qui avaient pris place dans la Divine Comédie. Il en découvrait en nombre infini, mais l’originalité de Dante, vous vous en doutez bien, restait après cette enquête aussi entière que devant.

La comédie de fantaisie fut pour Alfred de Musset comme un pays enchanté où son imagination aimait à chercher un refuge contre les tristesses de la réalité ; il y a mis la partie la plus heureuse de lui-même. Et c’est un pays enchanté en toute exactitude, car de même que les légendes antiques nous entretiennent d’une contrée exclusivement habitée par des Amazones, nous avons ici le pays exclusif de la jeunesse où les autres âges de la vie n’ont point droit d’aborder. Aucun habitant n’y a plus de vingt-cinq ans, la laideur n’y est pas tolérée, tout vestige de vieillesse y a été soigneusement effacé et il y a été pris les mesures de protection les plus minutieuses contre la prosaïque expérience de l’âge mûr. Çà et là quelque barbon ridicule comme le mari de Marianne, quelque bourgeois vulgaire comme le mari de Jacqueline, quelques pédans bouffons comme les précepteurs peu respectables de Camille et de Perdican montrent bien leurs grotesques silhouettes. Mais ces fantoches sont des exceptions qui ont été conservées par les habitans de cet heureux pays pour s’entretenir par le spectacle de leurs ventres pansus, de leurs trognes bulbeuses et de leurs sots discours dans la sainte horreur de tout ce qui choque l’élégance, déplaît à la beauté, ou fait antithèse à l’idée du plaisir, absolument comme on montrait à Sparte des Ilotes ivres pour inspirer aux Lacédémoniens adolescens l’horreur de l’ivrognerie. Octave, Celio, Fantasio, Perdican, Ulric, Fortunio, Valentin, les voyez-vous défiler devant vous es habitans de cet heureux pays avec leur élégance tachée de vin de Chypre, leurs yeux humides de désirs, leurs jolis visages pâlis par les veilles du plaisir, leurs lèvres frémissantes encore des derniers baisers qu’ils ont donnés, d’où s’échappent des voix harmonieuses dont l’amour, principe de toute musique, dirige les inflexions ? Le langage dont ils ne se départent jamais est une éloquence délicieusement imagée, perpétuel sélam des fleurs les plus rares de la poésie ; c’est que leur état d’âme constant est ce doux délire que produit le désir, et que le langage exceptionnel des heures d’ivresse ou d’ardeur devient tout naturellement leur langage le plus courant et le plus ordinaire. Quelquefois des ombres de mélancolie passent sur leurs visages et y éclipsent la lumière du sourire : c’est que, si la sagesse des âges moroses leur est importune, il est au moins une expérience qu’ils ont faite, et qu’ils pourraient parler comme un illustre solitaire de la beauté du péché à commettre et de la laideur du péché commis. Parmi les rêves charmans, mais audacieux, qui les hantent, il en est un surtout qu’ils poursuivent avec acharnement, l’union de l’amour ingénu et de l’amour libertin. C’est en vain que vous leur diriez qu’il y a là une antithèse, que les deux termes en sont inconciliables et qu’il faut choisir. La préférence leur paraît si difficile qu’ils prennent le parti de ne renoncera aucun et qu’ils s’ingénient à fondre dans un délicat éclectisme les deux arts d’aimer que vantent tour à tour dans leurs chants alternés l’Albert et le Rodolphe de la délicieuse Idylle. Quant à savoir s’il y a dans la vie autre chose que l’amour, c’est là un doute irréligieux dont leur foi parfaite n’a été jamais effleurée. Ils sont amans et rien qu’amans ; ils seront époux si les époux peuvent se comporter comme les amans. Un pays dont les habitans ont de tels emportemens de rêverie ne peut qu’être traversé par des courans d’électricité d’une énergie singulière, et c’est en effet le phénomène qui s’y produit. S’il ne connaît pas les pluies maussades, son ciel n’est cependant jamais entièrement pur. Une lourde et chaude nuée est toujours suspendue à l’horizon, menaçant d’un orage possible. D’ordinaire, cette nuée passe inoffensive, ou bien, comme dans la Quenouille de Barberine, ne s’entr’ouvre que pour laisser briller l’éclair, mais parfois aussi elle se déchire, et il en jaillit la foudre qui frappe le timide Celio des Caprices de Marianne, ou la naïve Rosette de On ne badine pas avec l’amour. Cette nuée orageuse, toujours visible dans le théâtre de Musset, c’est la revanche de la réalité sur le rêve, de la logique des choses sur la passion ; elle dit avec éloquence qu’aimer n’est pas un acte innocent comme le croient les charmans enfans, et que semer le feu est un sûr moyen de récolter l’incendie. Ce trait qui maintient les droits de l’implacable vérité dans ce pays de châteaux en Espagne de la jeunesse, est d’autant plus remarquable que Musset l’y a introduit certainement sans la moindre préoccupation de sévérité contre les chimères chéries de ses héros.


EMILE MONTEGUT.

  1. Voyez la Revue du 1er mai.
  2. Comme l’aigle blessé qui meurt dans la poussière
    L’aile ouverte et les yeux fixés sur le soleil.