Essai philosophique concernant l’entendement humain/Livre 3/Chapitre 10

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CHAPITRE X.
De l’Abus des Mots.


§. 1. Abus des Mots.
OUtre l’imperfection naturelle au Langage, & l’obſcurité & la confuſion qu’il eſt ſi difficile d’éviter dans l’uſage des Mots, il y a pluſieurs fautes & pluſieurs négligences volontaires que les hommes commettent dans cette maniére de communiquer leurs penſées, par où ils rendent la ſignification de ces ſignes moins claires & moins diſtincte qu’elles ne devroit être naturellement.

§. 2. I. On ſe ſert de mots auxquels on n’attache aucune idée ou du moins aucune idée claire. Le prémier & le plus viſible abus qu’on commet en ce point, c’eſt qu’on ſe ſert de Mots auxquels on n’attache aucune idée claire & diſincte, ou, qui pis eſt, qu’on établit ſignes, ſans leur faire ſignifier aucune choſe. On peut diſtinguer ces Mots en deux Claſſes.

I. Chacun peut remarquer dans toutes les Langues, certains Mots, qu’on trouvera, après les avoir examinez, ne ſignifier dans leur prémiére origine & dans leur uſage ordinaire, aucune idée claire & déterminée. La plûpart des Sectes de Philoſophie & de Religion en ont introduit quelques-uns. Leurs Auteurs ou leurs Promoteurs affectant des ſentimens ſinguliers & au deſſus de la portée ordinaire des hommes, ou bien voulant ſoûtenir quelque opinion étrange ou cacher quelque endroit foible de leurs Syſtêmes, ne manquent guère de fabriquer de nouveaux termes qu’on peut juſtement appeler de vains ſons, quand on vient à les examiner de près. Car ces mots ne contenant pas un amas déterminé d’idées qui leur ayent été aſſignées quand on les a inventez pour la prémiere fois : ou renfermant du moins des idées qu’on trouvera incompatibles après les avoir examinées, il ne faut pas s’étonner que dans la ſuite ce ne ſoient, dans l’uſage ordinaire qu’en fait le Parti, que de vains ſons qui ne ſignifient que peu de choſe, ou rien du tout parmi des gens qui ſe figurent qu’il ſuffit de les avoir ſouvent à la bouche, comme des caractéres diſtinctifs de leur Egliſe ou de leur Ecole, ſans ſe mettre beaucoup en peine d’examiner quelles ſont les idées préciſes que ces Mots ſignifient. Il n’eſt pas néceſſaire que j’entaſſe ici des exemples de ces ſortes de termes, chacun peut en remarquer aſſez grand nombre dans les Livres & dans la converſation : ou s’il en veut faire une plus ample proviſion, je croi qu’il trouvera dequoi ſe contenter pleinement chez les Scholaſtiques & les Metaphyſiciens, parmi leſquels on peut ranger, à mon avis, les Philoſophes de ces derniers ſiécles qui ont excité tant de diſputes ſur des Queſtions Phyſiques & Morales.

§. 3. II. Il y en a d’autres qui portent ces abus encore plus avant, prenant ſi peu garde de ne pas ſe ſervir des Mots qui dans leur prémier uſage ſont à peine attachez à quelque idée claire & diſtincte, que par une négligence inexcuſable, ils employent communément des Mots adoptez par l’Uſage de la Langue à des idées fort importantes, ſans y attacher eux-mêmes aucune idée diſtinctes. Les mots de ſageſſe, de gloire, de grace, &c. ſont fort ſouvent dans la bouche des hommes : mais parmi ceux qui s’en ſervent, combien y en a-t-il qui, ſi l’on leur demandoit ce qu’ils entendent par-là, s’arrêteroient tout court, ſans ſavoir que répondre ? Preuve évidente qu’encore qu’ils ayent appris ces ſons & qu’ils les rappellent aiſément dans leur Mémoire, ils n’ont pourtant pas dans l’Eſprit des idées déterminées qui puiſſent être, pour ainſi dire, exhibées aux autres par le moyen de ces termes.

§. 4.Cela vient de ce qu’on apprend les mots avant que d’apprendre les idées qui leur appartiennent. Comme il eſt facile aux hommes d’apprendre & de retenir des Mots, & qu’ils ont été accoûtumé à cela dès le berceau avant qu’ils connuſſent ou qu’ils euſſent formé les idées complexes auxquelles les Mots ſont attachez ou qui doivent ſe trouver dans les Choſes dont ils ſont regardez comme les ſignes, ils continuent ordinairement d’en uſer de même pendant toute leur vie : de ſorte que ſans prendre la peine de fixer dans leur Eſprit des Idées déterminées, ils ſe ſervent des Mots pour déſigner les notions vagues & confuſes qu’ils ont dans l’Eſprit, contens des mêmes mots que les autres employent, comme ſi conſtamment le ſon même de ces mots devoit néceſſairement avoir le même ſens. Mais quoi que les hommes s’accommodent de ce deſordre dans les affaires ordinaires de la vie où ils ne laiſſent pas de ſe faire entendre en cas de beſoin, ſe ſervant de tant de différentes expreſſions qu’ils font enfin concevoir aux autres ce qu’ils veulent dire ; cependant lorſqu’ils viennent à raiſonner ſur leurs propres opinions, ou ſur leurs intérêts, ce défaut de ſignification dans leurs mots remplit viſiblement leur diſcours de quantité de vains ſons, & principalement ſur des poins de Morale, où les mots ne ſignifiant pour l’ordinaire que des amas nombreux & arbitraires d’idées qui ne ſont point unies réguliérement & conſtamment dans la Nature, il arrive ſouvent qu’on ne penſe qu’au ſon des ſyllabes dont ces Mots ſont compoſez, ou du moins qu’à des notions fort obſcures & fort incertaines qu’on y a attachées. Les hommes prennent les mots qu’ils trouvent en uſage chez leurs Voiſins ; & pour ne pas paroître ignorer ce que ces mots ſignifient, ils les employent avec confiance ſans ſe mettre beaucoup en peine de les prendre en un ſens fixe & déterminé. Outre que cette conduite eſt commode, elle leur procure encore cet avantage, c’eſt que comme dans ces ſortes de diſcours il leur arrive rarement d’avoir raiſon, ils ſont auſſi rarement convaincus qu’ils ont tord : car entreprendre de tirer d’erreur ces gens qui n’ont point de notions déterminées, c’eſt vouloir dépoſſeder de ſon habitation un Vagabond qui n’a point de demeure fixe. C’eſt ainſi que j’imagine la choſe ; & chacun peut obſerver en lui-même & dans les autres, ce qui en eſt.

§. 5.II. On applique les mots d’une maniére inconſtante. En ſecond lieu, un autre grand abus qu’on commet en cette rencontre, c’eſt l’uſage inconſtant qu’on fait des mots. Il eſt difficile de trouver un Diſcours écrit ſur quelque ſujet & particuliérement de Contreverſe où celui qui voudra le lire avec attention, ne s’apperçoivent que les mêmes mots & pour l’ordinaire ceux qui ſont les plus eſſentiels dans le Diſcours & ſur leſquels roule le fort de la Queſtion, y ſont employez en divers ſens, tantôt une choſe, & tantôt une autre : procedé qu’on ne peut attribuer, s’il eſt volontaire, qu’à une extrême folie, ou à une grande malice. Un homme qui a un compte à faire avec un autre, peut auſſi honnêtement faire ſignifier aux caractéres des nombres quelquefois une certaine collection d’unitez & quelquefois une autre, prendre, par exemple, ce caractére 3, tantôt pour trois, tantôt pour quatre & quelquefois pour huit, qu’il peut dans un Diſcours ou dans un Raiſonnement employer les mêmes mots pour ſignifier différentes collection d’idées ſimples. S’il ſe trouvoit des gens qui en uſaſſent ainſi dans leurs comptes, qui, je vous prie, voudroit avoir affaire avec eux ? Il eſt viſible que quiconque parleroit de cette maniére dans les affaires du Monde, donnant à cette figure 8, quelquefois le nom de ſept, & quelquefois celui de neuf, ſelon qu’il y trouveroit mieux ſon compte, ſeroit regardé comme un fou ou un méchant homme. Cependant dans les Diſcours & dans les Diſputes ées Savans cette maniére d’agir paſſe ordinairement pour ſubtilité & pour véritable ſavoir. Mais pour moi, je n’en juge point ainſi, & ſi j’oſe dire librement ma penſée, il me ſemble qu’un tel procedé eſt auſſi malhonnête que de mal placer les jettons en ſupputant un compte ; & que la tromperie eſt d’autant plus grande que la Vérité eſt d’une bien plus haute importance & d’un plus grand prix que l’Argent.

§. 6.III. Obſcurité affectée par de mauvaiſes applications qu’on fait des mots. Un troiſiéme abus qu’on fait du Langage, c’eſt une obſcurité affectée, ſoit en donnant à des termes d’uſage des ſignifications nouvelles & inuſitées, ſoit en introduiſant des termes nouveaux & ambigus ſans définir ni les uns ni les autres, ou bien en les joignant enſemble d’une maniére qui confonde le ſens qu’ils ont ordinairement. Quoi que la Philoſophie Peripateticienne ſe ſoit renduë remarquable par ce défaut, les autres Sectes n’en ont pourtant pas été tout-à-fait exemptes. A peine y en a-t-il aucune, (telle eſt l’imperfection des connoiſſances humaines) qui n’ait été embaraſſé de quelques difficultez qu’on a été contraint de couvrir par l’obſcurité des termes & en confondant la ſignification des Mots, afin que cette obſcurité fût comme un nuage devant les yeux du Peuple qui put l’empêcher de découvrir les endroits foibles de leur Hypotheſe. Quiconque eſt capable d’un peu de reflexion voit ſans peine que dans l’uſage ordinaire, Corps & Extenſion ſignifient deux idées diſtinctes ; cependant il y a des gens qui trouvent néceſſaire d’en confondre la ſignification. Il n’y a rien qui aît plus contribué à mettre en vogue le dangereux abus du Langage qui conſiſte à confondre la ſignification des termes, que la Logique & les Sciences, telles qu’on les a maniées dans les Ecoles ; & l’art de diſputer, qui a été en ſi grande admiration, a auſſi beaucoup augmenté les imperfections naturelles du Langage, tandis qu’on l’a fait ſervir à embrouiller la ſignification des Mots plûtôt qu’à découvrir la nature & la vérité des Choſes. En effet, qu’on jette les yeux ſur les ſavans Ecrits de cette eſpèce, & l’on verra que les Mots y ont un ſens plus obſcur, plus incertain & plus indéterminé que dans la Converſation ordinaire.

§. 7.La Logique & les Diſputes ont beaucoup contribué à cet abus. Cela doit être néceſſairement ainſi, par-tout où l’on juge de l’Eſprit & du Savoir des hommes par l’addreſſe qu’ils ont à diſputer. Et lors que la réputation & les récompenſes ſont attachées à ces ſortes de conquêtes, qui dépendent le plus ſouvent de la ſubtilité des mots, ce n’eſt pas merveille que l’Eſprit de l’homme étant tourné ce côté-là, confonde, embrouille, & ſubtiliſe la ſignification des ſons, en ſorte qu’il lui reſte toûjours quelque choſe à dire pour combattre ou pour défendre quelque Queſtion que ce ſoit, la Victoire étant adjugée non à celui qui a la Vérité de ſon côté, mais à celui qui parle le dernier dans la Diſpute.

§. 8.Cette obſcurité eſt fauſſement appellée ſubtilité. Quoi que ce ſoit une adreſſe bien inutile, & à mon avis, entierement propre à nous détourner du chemin de la Connoiſſance, elle a pourtant paſſé juſqu’ici pour ſubtilité & pénétration d’Eſprit, & a remporté l’applaudiſſement des Ecoles & d’une partie des Savans. Ce qui n’eſt pas fort ſurprenant : puiſque les anciens Philoſophes (j’entens ces Philoſophes ſubtils & chicaneurs que Lucien tourne ſi joliment & ſi raiſonnablement en ridicule) & depuis ce temps-là les Scholaſtiques, prétendant acquerir de la gloire & gagner l’eſtime des hommes par une connoiſſance univerſelle à laquelle il eſt bien plus aiſé de prétendre qu’il n’eſt facile de l’acquerir effectivement, ont trouvé par-là un bon moyen de couvrir leur ignorance par un tiſſu curieux mais inexplicable de paroles obſcures & de ſe faire admirer des autres hommmes par des termes inintelligibles, d’autant plus propres à cauſer de l’admiration qu’ils peuvent être moins entendus ; bien qu’il paroiſſe par toute l’Hiſtoire que ces profonds Docteurs n’ont été, ni plus ſages, ni de plus grand ſervice que leurs Voiſins, & qu’ils n’ont pas fait grand bien aux hommes en général, ni aux Sociétez particuliéres dont ils ont fait partie ; à moins que ce ne ſoit une choſe utile à la vie humaine, & digne de louange & de récompenſe que de fabriquer de nouveaux mots ſans propoſer de nouvelles choſes auxquelles ils puiſſent être appliquez, ou d’embrouiller & d’obſcurcir la ſignification de ceux qui ſont déjà uſitez, & par-là de mettre tout en queſtion & en diſpute.

§. 9.Ce Savoir ne fait pas grand bien à la Société. En effet, ces ſavans Diſputeurs, ces Docteurs ſi capables & ſi intelligens ont eu beau paroître dans le Monde avec toute leur Science, c’eſt à des Politiques qui ignorent cette doctrine des Ecoles que les Gouvernemens du Monde doivent leur tranquillité, leur défenſe & leur liberté : & c’eſt de la Mechanique, toute idiote & mépriſée qu’elle eſt (car ce nom eſt diſgracié dans le Monde) c’eſt de la Mechanique, dis-je, exercée par des gens ſans Lettres que nous viennent ces Arts ſi utiles à la vie, qu’on perfectionne tous les jours. Cependant le ſavoir qui s’eſt introduit dans les Ecoles, a fait entiérement prévaloir dans ces derniers ſiécles cette ignorance artificielle, & ce docte jargon, qui par-là a été en ſi grand crédit dans le Monde qu’il a engagé les gens de loiſir & d’eſprit dans mille diſputes embarraſſées ſur des mots inintelligibles ; Labyrinthe où l’admiration des Ignorans & des Idiots qui prennent pour ſavoir profond tout ce qu’ils n’entendent pas, les a retenus, bon gré, malgré qu’ils en euſſent. D’ailleurs, il n’y a point de meilleur moyen pour mettre en vogue ou pour défendre des doctrines étranges & abſurdes que de les munir d’une legion de mots obſcurs, douteux, & indéterminez. Ce qui pourtant rend ces retraites bien plus ſemblables à des Cavernes de Brigands ou à des Taniéres de Renards qu’à des Fortereſſes de généreux Guerriers. Que s’il eſt mal aiſé d’en chaſſer ceux qui s’y réfugient, ce n’eſt pas à cauſe de la force de ces Lieux-là, mais à cauſe des ronces, des épines & de l’obſcurité des Buiſſons dont ils ſont environnez. Car la Fauſſeté étant par elle-même incompatible avec l’Eſprit de l’homme, il n’y a que l’obſcurité qui puiſſe ſervir de défenſe à ce qui eſt abſurde.

§. 10.Il détruit au contraire les inſtrumens de l’inſtruction & de la converſation. C’eſt ainſi que cette docte Ignorance, que cet Art qui ne tend qu’à éloigner de la véritable connoiſſance les gens mêmes qui cherchent à s’inſtruire, a été provigné dans le Monde & a répandu des ténèbres dans l’Entendement, en prétendant l’éclairer. Car nous voyons tous les jours que d’autres perſonnes de bon ſens qui par leur éducation n’ont pas été dreſſez à cette eſpèce de ſubtilité, peuvent exprimer nettement leurs penſées les uns aux autres & ſe ſervir utilement du Langage en le prenant dans ſa ſimplicité naturelle. Mais quoi que les gens ſans étude entendent aſſez bien les mots blanc & noir, & qu’ils ayent des notions conſtantes des idées que ces mots ſignifient, il s’eſt trouvé de Philoſophes qui avoient aſſez de ſavoir & de ſubtilité pour prouver que la Neige eſt noire, c’eſt-à-dire, que le blanc eſt noir ; par où ils avoient l’avantage d’anéantir les inſtrumens du Diſcours, de la Converſation, de l’inſtruction, & de la Societé, tout leur art & toute leur ſubtilité n’aboutiſſant à autre choſe qu’à brouiller & confondre la ſignification des Mots, & à rendre ainſi le Langage moins utile qu’il ne l’eſt par ſes défauts réels : Admirable talent, qui a été inconnu juſqu’ici aux gens ſans lettres !

§. 11.Il eſt auſſi utile que le ſeroit l’art de confondre les caractéres. Ces ſortes de Savans ſervent autant à éclairer l’Entendement des hommes & à leur procurer des commoditez dans ce Monde, que celui qui altérant la ſignification des Caractéres déja connus, ſeroit voir dans ſes Ecrits par une ſavante ſubtilité fort ſuperieure à la capacité d’un Eſprit idiot, groſſier & vulgaire, qu’il peut mettre un A pour un B, & un D pour un E &c. au grand étonnement de ſon Lecteur à qui une telle invention ſeroit fort avantageuſe : car employer le mot de noir qu’on reconnoît univerſellement ſignifier une certaine idée ſimple, pour exprimer une autre idée, ou une idée contraire, c’eſt-à-dire, appeller la neige noire, c’eſt une auſſi grand extravagance que de mettre ce caractére A à qui l’on eſt convenu de faire ſignifier une modification de ſon, fait un certain mouvement des organes de la Parole, pour B à qui l’on eſt convenu de faire ſignifier une autre modification de ſon, produite par un autre mouvement des mêmes Organes.

§. 12.Cet art d’obſcurcir les mots a embrouillé la Religion & la Juſtice. Mais ce mal ne s’eſt pas arrêté aux pointilleries de Logique, ou à de vaines ſpéculations, il s’eſt inſinué dans ce qui intéreſſe le plus la vie & la Société humaine, ayant obſcurci & embrouillé les véritez les plus importantes du Droit & de la Théologie, & jetté le deſordre & l’incertitude dans les affaires du Genre Humain : de ſorte que s’il n’a pas détruit ces deux grandes Règles des actions de l’homme, la Religion & la Juſtice, il les a renduës en grand’ partie inutiles. A quoi ont ſervi la plûpart des Commentaires & des Contreverſes ſur les Loix de Dieu & des hommes, qu’à en rendre le ſens plus douteux & plus embarraſſé ? Combien de diſtinctions curieuſes, multipliées ſans fin, combien de ſubtilitez délicates a-t-on inventé ? Et qu’ont-elles produit que l’obſcurité & l’incertitude, en rendant les mots plus inintelligibles, & en depaïſant davantage le Lecteur ? Si cela n’étoit, d’où vient qu’on entend ſi facilement les Princes dans les ordres communs qu’ils donnent de bouche ou par écrit, & qu’ils ſont ſi peu intelligibles dans les Loix qu’ils preſcrivent à leurs Peuples ? Et n’arrive-t-il pas ſouvent, comme il a été remarqué ci-deſſus, qu’un homme d’une capacité ordinaire liſant un paſſage de l’Ecriture, ou une Loi, l’entend fort bien, juſqu’à ce qu’il aît conſulté un Interprete ou un Avocat, qui après avoir employé beaucoup de temps à expliquer ces endroits, fait en ſorte que les Mots ne ſignifient rien du tout, ou qu’ils ſignifient tout ce qu’il lui plaît ?

§. 13.Il ne doit pas paſſer pour ſavoir. Je ne prétens point examiner, en cet endroit, ſi quelques-uns de ceux qui exercent ces Profeſſions ont introduit ce deſordre pour l’intérêt du Parti ; mais je laiſſe à penſer s’il ne ſeroit pas avantageux aux hommes, à qui il importe de connoître les choſes comme ſont & de faire ce qu’ils doivent, & non d’employer leur vie à diſcourir de ces choſes à perte de vuë, ou à ſe jouer ſur des mots, ſi, dis-je, il ne vaudroit pas mieux qu’on rendit l’uſage des mots ſimples & direct, & que le Langage qui nous a été doné pour nous perfectionner dans la connoiſſance de la Vérité, & pour lier les hommes en ſociété, ne fût point employé à obſcurcir la Vérité, à confondre les droits des Peuples, & à couvrir la Morale & la Religion de ténèbres impénétrables ; ou que du moins, ſi cela doit arriver ainſi, on ne le fît point paſſer pour connoiſſance & pour véritable ſavoir ?

§. 14.Autre abus de Langage ; prendre les mots pour des choſes. En quatriéme lieu, un grand abus qu’on fait des Mots, c’eſt qu’on les prend pour des Choſes. Quoi que cela regarde en quelque maniére tous les noms en général, il arrive plus particulièrement à l’égard des noms des Subſtances ; & ceux-là ſont ſur-tout ſujets à commettre cet abus qui renferment leurs penſées dans un certain Syſtême, & ſe laiſſent fortement prévenir en faveur de quelque Hypotheſe reçue qu’ils croyent ſans défauts, par où ils viennent à ſe perſuader que les termes de cette Secte ſont ſi conformes à la nature des choſes, qu’ils répondent parfaitement à leur exiſtence réelle. Qui eſt-ce, par exemple, qui ayant été élevé dans la Philoſophie Peripateticienne ne ſe figure que les dix noms ſous leſquels ſont rangez les dix Prédicamens ſont exactement conformes à la nature des Choſes ? Qui dans cette Ecole n’eſt pas perſuadé que les Formes Subſtantielles, les Ames vegetatives, l’horreur du Vuide, les Eſpèces intentionnelles, &c. ſont quelque choſe de réel ? Comme ils ont appris ces mots en commençant leurs Etudes & qu’ils ont trouvé dans leur Maîtres, & les Syſtêmes qu’on leur mettoit entre les mains, faiſoient beaucoup de fond ſur ces termes-là, ils ne ſauroient ſe mettre dans l’Eſprit que ces mots ne ſont pas conformes aux choſes mêmes, & qu’ils ne repréſentent aucun Etre réellement exiſtant. Les Platoniciens ont leur Ame du Monde, & les Epicuriens la tendance de leurs Atomes vers le Mouvement, dans le temps qu’ils ſont en repos. A peine y a-t-il aucune Secte de Philoſophie qui n’aît un amas diſtinct de termes que les autres n’entendent point. Et enfin ce jargon, qui, vû la foibleſſe de l’Entendement Humain, eſt ſi propre à pallier l’ignorance des hommes & à couvrir leurs erreurs, devenant familier à ceux de la même Secte, il paſſe dans leur Eſprit pour ce qu’il y a de plus eſſentiel dans la Langue, & de plus expreſſif dans le Diſcours. Si les véhicules aëriens & éthériens du Docteur More euſſent été une fois généralement introduits dans quelque endroit du Monde où cette Doctrine eût prévalu, ces termes auroient fait ſans doute d’aſſez fortes impreſſions ſur les Eſprits des hommes pour leur perſuader l’exiſtence réelle de ces vehicules, tout auſſi bien qu’on a été ci-devant entêté des Formes ſubſtantielles, & des Eſpèces intentionnelles.

§. 15.Exemple ſur le mot de Matiére. Pour être pleinement convaincu, combien des noms pris pour des choſes ſont propres à jetter l’Entendement dans l’erreur, il ne faut que lire avec attention les Ecrits des Philoſophes. Et peut-être y en verra-t-on des preuve dans des mots qu’on ne s’aviſe guére de ſoupçonner de ce défaut. Je me contenterai d’en propoſer un ſeul, & qui eſt fort commun. Combien de diſputes embarraſſées n’a-t-on pas excité ſur la Matiére, comme ſi c’étoit un certain Etre réellement exiſtant dans la Nature, diſtinct du Corps, & cela parce que le mot de Matiére ſignifie une idée diſtincte de celle du Corps, ce qui eſt de la derniére évidence ; car ſi les idées que ces deux termes ſignifient, étoient préciſément les mêmes, on pourroit les mettre indifféremment en tous lieux l’une à la place de l’autre. Or il eſt viſible que, quoi qu’on puiſſe dire, que le Corps compoſe toutes les Matiéres. Nous diſons ordinairement, Un Corps eſt plus grand qu’un autre, mais ce ſeroit une façon de parler bien choquante & dont on ne ne s’eſt jamais aviſé de ſe ſervir, à ce que je croi, que de dire, Une matiére eſt plus grande qu’un autre. Pourquoi cela ? C’eſt qu’encore que la Matiére & le Corps ne ſoient pas réellement diſtincts, mais que l’un ſoit par-tout où eſt l’autre, cependant la Matiére & le Corps ſignifient deux différentes conceptions, dont l’une eſt incomplete, & n’eſt qu’une partie de l’autre. Car le Corps ſignifient une ſubſtance ſolide, étenduë, & figurée, dont la Matiére n’eſt qu’une conception partiale & plus confuſe, qu’on n’employe, ce me ſemble, que pour exprimer la Subſtance & la ſolidité du Corps ſans conſiderer ſon étenduë & ſa figure. C’eſt pour cela qu’en parlant de la Matiére, nous en parlons comme d’une choſe unique, parce qu’en effet elle ne renferme que l’idée d’une Subſtance ſolide qui eſt par-tout la même ; qui eſt par-tout uniforme. Telle étant notre idée de la Matiére, nous ne concevons non plus différentes Matiéres dans le Monde que différentes ſoliditez, nous ne parlons non plus de différentes Matiéres que de différentes ſoliditez, quoi que nous imaginions différents Corps & que nous en parlions à tout moment, parce que l’étenduë & la figure ſont capables de variation. Mais comme la ſolidité ne ſauroit exiſter ſans étenduë & ſans figure, dès qu’on a pris la Matiére pour un nom de quelque choſe qui exiſtoit réellement ſous cette préciſion, cette penſée a produit ſans doute tous ces diſcours obſcurs & inintelligibles, toutes ces Diſputes embrouillées ſur la Matiére prémiére qui ont rempli la tête & les livres des Philoſophes. Je laiſſe à penſer juſqu’à quel point cet abus peut regarder quantité d’autres termes généraux. Ce que je crois du moins pouvoir aſſûrer, c’eſt qu’il y auroit beaucoup moins de diſputes dans le Monde, ſi les Mots étoient pris pour ce qu’ils ſont, ſeulement pour des ſignes de nos Idées, & non pour les Choſes mêmes. Car lorſque nous raiſonnons ſur la Matiére ou ſur tel autre terme, nous ne raiſonnons effectivement que ſur l’idée que nous exprimons par ce ſon, ſoit que cette idée préciſe convienne avec quelque choſe qui exiſte réellement dans la Nature, ou non. Et ſi les hommes vouloient dire quelles idées ils attachent aux Mots dont ils ſe ſervent, il ne pourroit point y avoir la moitié tant d’obſcuritez ou de diſputes dans la recherche ou dans la défenſe de la Vérité, qu’il y en a.

§. 16.C’eſt ce qui perpetuë les Erreurs. Mais quelque inconvénient qui naiſſe de cet abus des Mots, je ſuis aſſuré que par le conſtant & ordinaire uſage qu’on en ait en ce ſens, ils entraînent les hommes dans des notions fort éloignées de la vérité des Choſes. En effet, il ſeroit bien mal-aiſé de perſuader à quelqu’un que les mots dont ſe ſert ſon Pére, ſon Maître, ſon Curé, ou quelque autre vénérable Docteur ne ſignifient rien qui exiſte réellement dans le Monde : Prévention qui n’eſt peut-être pas l’une des moindres raiſons pourquoi il eſt ſi difficile de déſabuſer les hommes de leurs erreurs, même dans des Opinions purement Philoſophiques, & où ils n’ont point d’autre intérêt que la Vérité. Car les mots auxquels ils ont été accoûtumez depuis long-temps, demeurant fortement imprimez dans leur Eſprit, ce n’eſt pas merveille que l’on n’en puiſſe éloigner les fauſſes notions qui y ſont attachées.

§. 17.V. On prend les mots pour ce qu’ils ne ſignifient en aucune maniére. un cinquiéme abus qu’on fait des Mots, c’eſt de les mettre à la place des choſes qu’ils ne ſignifient ni ne peuvent ſignifier en aucune maniére. On peut obſerver a l’égard des noms généraux des Subſtances, dont nous ne connoiſſons que les eſſences nominales, comme nous l’avons déjà prouvé, que, lorſque nous en formons des propoſitions, & que nous affirmons on nions quelque choſe ſur leur ſujet, nous avons accoûtumé de ſuppoſer ou de prétendre tacitement que ces noms ſignifient l’eſſence réelle d’une certaine eſpèce de Subſtances. Car lorſqu’un homme dit, L’Or eſt malléable, il entend & voudroit donner à entendre quelque choſe de plus que ceci, Ce que j’apppelle Or, est malléable, (quoi que dans le fond cela ne ſignifie pas autre choſe) prétendant faire entendre par-là, que l’Or, c’eſt-à-dire, ce qui a l’eſſence réelle de l’Or eſt malléable ; ce qui revient à ceci, Que la Malléabilité dépend & eſt inſéparable de l’eſſence réelle de l’Or. Mais ſi un homme ignore en quoi conſiſte cette eſſence réelle, la Malléabilité n’eſt pas jointe effectivement dans ſon Eſprit avec une eſſence qu’il ne connoit pas, mais ſeulement avec le ſon Or qu’il met à la place de cette eſſence. Ainſi, quand nous diſons que c’eſt bien définir l’Homme que de dire qu’il eſt un Animal raiſonnable, & qu’au contraire c’eſt le mal définir que de dire que c’eſt un Animal ſans plume, à deux piés, avec de larges ongles, il eſt viſible que nous ſuppoſons que le nom d’homme ſignifie dans ce cas-là l’eſſence réelle d’une Eſpèce, & que c’eſt autant que ſi l’on diſoit, qu’un Animal raiſonnable renferme une meilleure deſcription de cette Eſſence réelle, qu’un Animal à deux piés, ſans plume, & avec de larges ongles. Car autrement, pourquoi Platon ne pouvoit-il pas faire ſignifier auſſi proprement au mot ἄνθρωπος ou homme, une idée complexe, compoſée des idées d’un Corps diſtingué des autres par une certaine figure & par d’autres apparences extérieures, qu’Ariſtote a pû former une idée complexe qu’il a nommé ἄνθρωπος ou homme, compoſée d’un Corps & de la faculté de raiſonner qu’il a joint enſemble ; & moins qu’on ne ſuppoſe que le mot ἄνθρωπος ou homme ſignifie quelque autre choſe que ce qu’il ſignifie, & qu’il tient la place de quelque autre choſe que de l’idée qu’un homme déclare vouloir exprimer par ce mot.

§. 18.Comme, lorſqu’on les met pour les eſſences réelles des Subſtances. A la vérité, les noms des Subſtances ſeroient beaucoup plus commodes, & les Propoſitions qu’on formeroit ſur ces noms, beaucoup plus certaines, ſi les eſſences réelles des Subſtances étoient les idées mêmes que nous avons dans l’Eſprit & que ces noms ſignifient. Et c’eſt parce que ces eſſences réelles nous manquent, que nos paroles répandent ſi peu de lumiére ou de certitude dans les Diſcours que nous faiſons ſur les Subſtances. C’eſt pour cela que l’Eſprit voulant écarter cette imperfection autant qu’il peut, ſuppoſe tacitement que les mots ſignifient une choſe qui a cette eſſence réelle, comme ſi par-là il en approchoit de plus près. Car quoi que le mot Homme ou Or ne ſignifie effectivement autre choſe qu’une idée complexe de propriétez, jointes enſemble dans une certaine ſorte de Subſtance ; cependant à peine ſe trouve-t-il une perſonne qui dans l’uſage de ces Mots ne ſuppoſe que chacun d’eux ſignie une choſe qui a l’eſſence réelle, d’où dépendent ces propriétez. Mais tant s’en faut que l’imperfection de nos Mots diminuë par ce moyen, qu’au contraire elle eſt augmentée par l’abus viſible que nous en faiſons en leur voulant faire ſignifier quelque choſe dont le nom que nous donnons à notre idée complexe, ne peut abſolument point être le ſigne ; parce qu’elle n’eſt point renfermée dans cette idée.

§. 19.Ce qui fait que nous ne croyons pas que chaque changement qui arrive dans note idée d’une Subſtance n’en change pas l’Eſpèce. Nous voyons en cela la raiſon pourquoi à l’égard des Modes mixtes dès qu’une des idées qui entrent dans la compoſition d’un Mode complexe, eſt excluë ou changée, on reconnoit auſſi-tôt qu’il eſt autre choſe, c’eſt-à-dire qu’il eſt d’une autre Eſpèce, comme il paroît viſiblement par ces mots ([1]) meurtre, aſſaſſinat, parricide &c. La raiſon de cela, c’eſt que l’idée complexe ſignifiée par le nom d’un Mode mixte eſt l’eſſence réelle auſſi bien que le nominale, & qu’il n’y a point de ſecret rapport de ce nom à l’égard des Subſtances. Car quoi que dans celle que nous nommons Or, l’un mette dans ſon idée complexe ce qu’un autre omet, & au contraire ; les hommes ne croyent pourtant pas que pour cela l’Eſpèce ſoit changée, parce qu’en eux-mêmes ils rapportent ſecretement ce nom à une eſſence réelle & immuable d’une Choſe exiſtante, de laquelle eſſence ces Propriétez dépendent & à laquelle ils ſuppoſent que ce nom eſt attaché. Celui qui ajoûte à ſon idée complexe de l’Or celle de fixité ou de capacité d’être diſſous dans l’Eau Regale, qu’il n’y mettoit pas auparavant, ne paſſe pas pour avoir changé l’Eſpèce, mais ſeulement pour avoir une idée plus parfaite en ajoûtant une autre idée ſimple qui eſt toûjours actellement jointes aux autres, dont étoit compoſée la prémiére idée complexe. Mais bien loin que ce rapport du nom à une choſe dont nous n’avons point d’idée, nous ſoit de quelque ſecours, il ne ſert qu’à nous jetter dans de plus grandes difficultez. Car par ce ſecret rapport à l’eſſence réelle d’une certaine eſpèce de Corps, le mot Or par exemple, (qui étant pris pour une collection plus ou moins parfaite d’Idées ſimples, ſert aſſez bien dans la Converſation ordinaire à déſigner cette ſorte de corps) vient à n’avoir abſolument aucune ſignification, ſi on le prend pour quelque choſe dont nous n’avons nulle idée ; & par ce moyen il ne peut ſignifier quoi que ce ſoit, lorſque le Corps lui-même eſt hors de vûë. Car bien qu’on puiſſe ſe figurer que c’eſt la même choſe de raiſonner ſur le nom d’Or, & ſur une partie de ce Corps même, comme ſur une feuille d’or qui eſt devant nos yeux, & que dans le Diſcours ordinaire nous ſoyons obligez de mettre le nom à la place de la choſe même, on trouvera pourtant, ſi l’on y prend bien garde, que c’eſt une choſe entiérement différente.

§. 20.La cauſe de cet abus, c’eſt qu’on ſuppoſe que la Nature agit toûjours régulierement. Ce qui, je croi, diſpoſe ſi fort les hommes à mettre les noms à la place des eſſences réelles des Eſpèces, c’eſt la ſuppoſition dont nous avons dejà parlé, que la Nature agit régulierment dans la production des choſes, & fixe des bornes à chacune de ces Eſpèces en donnant exactement la même conſtitution réelle & intérieure à chaque Individu que nous rangeons ſous un nom général. Mais quiconque obſerve leurs différentes qualitez, ne peut guere douter que pluſieurs des Individus qui portent le même nom, ne ſoient auſſi différens l’un de l’autre dans leur conſitution intérieure, que pluſieurs de ceux qui ſont rangez ſous différens noms ſpécifiques. Cependant cette ſuppoſition qu’on fait, que la même conſtitution intérieure ſuit toûjours le même nom ſpécifique, porte les hommes à prendre ces noms pour des repréſentations de ces eſſences réelles ; quoi que dans le fond il ne ſignifient autre choſe que les idées complexes qu’on a dans l’Eſprit quand on ſe ſert de ces noms-là. De ſorte que ſignifiant, pour ainſi dire, une certaine choſe & étant mis à la place d’un autre, ils ne peuvent qu’apporter beaucoup d’incertitude dans les Diſcours des hommes, & ſur-tout, de ceux dont l’Eſprit a été entierement imbu de la doctrine des formes ſubſtantielles, par laquelle ils ſont fortement perſuadez que les différentes Eſpèces des choſes ſont déterminées & diſtinguées avec la derniere exactitude.

§. 21.Cet abus eſt fondé ſur deux fauſſes ſuppoſitions. Mais quelque abſurdité qu’il y ait à faire ſignifier aux noms que nous donnons aux choſes, des idées que nous n’avons pas, ou (ce qui eſt la même choſe) des eſſences qui nous ſont inconnuës, ce qui eſt en effet rendre nos paroles ſignes d’un Rien, il eſt pourtant évident à quiconque reflèchit un peu ſur l’uſage que les hommes font des mots, que rien n’eſt plus ordinaire. Quand un homme demande ſi telle ou telle choſe qu’il voit, (que ce ſoit un Magot ou un Fœtus monſtrueux) eſt un homme ou non, il eſt viſible que la queſtion n’eſt pas ſi cette choſe particuliére convient avec l’idée complexe que cette perſonne a dans l’Eſprit & qu’il ſignifie par le nom d’homme, mais ſi elle renferme l’eſſence réelle d’une Eſpèce de choſes ; laquelle eſſence il ſuppoſe que le nom d’homme ſignifie. Maniére d’employer les noms des Subſtances qui contient ces deux fauſſes ſuppoſitions.

La prémiére, qu’il y a certaines Eſſences préciſes ſelon leſquelles la Nature forme toutes les choſes particuliéres, & par où elles ſont diſtinguées en Eſpèces. Il eſt hors de doute que chaque choſe a une conſtitution réelle par où elle eſt ce qu’elle eſt, & d’où dépendent ſes Qualitez ſenſibles : mais je penſe avoir prouvé que ce n’eſt pas là ce qui fait la diſtinction des Eſpèces, de la maniére que nous les rangeons, ni ce qui en détermine les noms.

Secondement, cet uſage des Mots donne tacitement à entendre que nous avons des idées de ces Eſſences. Car autrement, à quoi bon rechercher ſi telle ou telle choſe à l’eſſence réelle de l’Eſpèce que nous nommons homme, ſi nous ne ſuppoſons pas qu’il y a une telle eſſence ſpécifique qui eſt connuë ? Ce qui pourtant eſt tout-à-fait faux ; d’où il s’enſuit que cette application des noms par où nous voudrions leur faire ſignifier des idées que nous n’avons pas, doit apporter néceſſairement bien du deſordre dans les Diſcours & dans les Raiſonnemens qu’on fait ſur ces noms-là, & cauſer de grands inconveniens dans la communication que nous avons enſemble par le moyen des Mots.

§. 22.VI. On abuſe encore des mots en ſuppoſant qu’ils ont une ſignification certaine & évidente. En ſixiéme lieu, un autre abus qu’on fait des Mots, & qui eſt plus général quoi que peut-être moins remarqué, c’eſt que les hommes étant accoûtumez par un long & familier uſage, à leur attacher certaines idées, ſont portez à ſe figurer qu’il y a une liaiſon étroite & ſi néceſſaire entre les noms & la ſignification qu’on leur donne, qu’ils ſuppoſent ſans peine qu’on ne peut qu’en comprendre le ſens, & qu’il faut, pour cet effet, recevoir les mots qui entrent dans le diſcours ſans en demander la ſignification comme s’il étoit indubitable que dans l’uſage de ces ſons ordinaires & uſitez, celui qui parle & celui qui écoute ayent néceſſairement & préciſément la même idée ; d’où ils concluent, que, lorſqu’il ſe ſont ſervis de quelque terme dans leur Diſcours, ils ont par ce moyen mis, pour ainſi dire, devant les yeux des autres comme ſi naturellement ils avoient au juſte la ſignification qu’ils ont accoûtumé eux-mêmes de leur donner, ils ne ſe mettent nullement en peine d’expliquer le ſens qu’ils attachent aux mots, ou d’entendre nettement celui que les autres leur donnent. C’eſt ce qui produit communément bien du bruit & des diſputes qui ne contribuent en rien à l’avancement ou à la connoiſſance de la Vérité, tandis qu’on ſe figure que les Mots ſont des ſignes conſtans & réglez de notions que tout le monde leur attache d’un commun accord, quoi que dans le fond ce ne ſoient que des ſignes arbitraires & variables des idées que chacun a dans l’Eſprit. Cependant, les hommes trouvent fort étrange qu’on s’aviſe quelquefois de leur demander dans un Entretien ou dans la Diſpute, où cela eſt abſolument néceſſaire, quelle eſt la ſignification des mots dont ils ſe ſervent, quoi qu’il paroiſſe évidemment dans les raiſonnemens qu’on fait en converſation, comme chacun peut s’en convaincre tous les jours par lui-même, qu’il ya peu de noms d’Idées complexes que deux hommes employent pour ſignifier préciſément la même collection. Il eſt difficile de trouver un mot qui n’en ſoit pas un exemple ſenſible. Il n’y a point de terme plus commun que celui de vie, & il trouveroit peu de gens qui priſſent pour un affront qu’on leur demandât ce qu’ils entendent par ce mot. Cependant, s’il eſt vrai qu’on mette en queſtion, ſi une Plante qui eſt dejà formée dans la ſemence, a de la vie, ſi le Poulet dans un œuf qui n’a pas encore été couvé, ou un homme en défaillance ſans ſentiment ni mouvement, eſt en vie ou non ; il eſt aiſé de voir qu’une idée claire, diſtincte & déterminée n’accompagne pas toûjours l’uſage d’un Mot auſſi connu que celui de vie. A la vérité, les hommes ont quelques conceptions groſſiéres & confuſes auxquelles ils appliquent les mots ordinaires de leur Langue ; & cet uſage vague qu’ils font des mots leur ſert aſſez bien dans leurs diſcours & dans leurs affaires ordinaires. Mais cela ne suffit pas dans des recherches Philoſophiques. La véritable connoiſſance & le raiſonnement exact demandent des idées préciſes & déterminées. Et quoi que les hommes ne veuillent pas paroître ſi peu intelligens & ſi importuns que de ne pouvoir comprendre ce que les autres diſent, ſans leur demander une explication de tous les termes dont ils ſe ſervent, ni critiques ſi incommodes que de reprendre ſans ceſſe les autres de l’uſage qu’ils font des mots ; cependant lorſqu’il s’agit d’un Point où la Vérité eſt intereſſée & dont on veut s’inſtruire exactement, je ne vois pas quelle faute il peut y avoir à s’informer de la signification des Mots dont le ſens paroît douteux, ou pourquoi un homme devroit avoir honte d’avouër qu’il ignore en quel ſens une autre perſone prend les mots dont il ſe ſert, puiſque pour le ſavoir certainement, il n’a point d’autre voye que de lui faire dire quelles ſont les idées qu’il y attache préciſément. Cet abus qu’on fait des mots en les prenant au hazard ſans ſavoir exactement quel ſens les autres leur donnent, s’eſt répandu plus avant & a eu de plus dangereuſes ſuites parmi les gens d’étude que parmi le reſte des hommes. La multiplication & l’opiniâtreté des Diſputes d’où ſont venus tant de deſordres dans le Monde ſavant, ne doivent leur principale origine qu’au mauvais uſage des mots. Car encore qu’on croye en général que tant de Livres & de Diſputes dont le Monde eſt accablé, contiennent une grande diverſité d’opinions, cependant tous ce que je puis voir que font les Savans de différens Partis dans les raiſonnemens qu’ils étalent les uns contres les autres, c’eſt qu’ils parlent différens Langages ; & je ſuis fort tenté de croire, que, lorſqu’ils viennent à quitter les mots pour penſer aux choſes & conſiderer ce qu’ils penſent, il arrive qu’ils penſent tous la même choſe, quoi que peut-être leurs intérêts ſoient différens.

§. 23.Les fins du Langage ſont, I. de faire entrer nos idées dans l’Eſprit des autres hommes. Pour conclurre ces conſiderations ſur l’imperfection & l’abus du Langage ; comme la fin du Langage dans nos entretiens avec les autres hommes, conſiſte principalement dans ces trois choſes, prémierement, à faire connoître nos penſées ou nos idées aux autres, ſecondement, à le faire avec autant de facilité & de promptitude qu’il eſt poſſible, & en troiſiéme lieu, à faire entrer dans l’Eſprit par ce moyen la connoiſſance des choſes ; le Langage eſt mal appliqué ou imparfait, quand il manque de remplir l’une de ces trois fins.

Je dis en prémier lieu, que les mots ne répondent pas à la prémiére de ces fins, & ne font pas connoître les idées d’un homme à une autre perſonne, prémiérement, lorſque les hommes ont des noms à la bouche ſans avoir dans l’Eſprit aucune idées déterminées dont ces noms ſoient les ſignes ; ou en ſecond lieu, lorſqu’ils appliquent les termes ordinaires & uſitez d’une Langue à des idées auxquelles l’uſage commun de cette Langue ne les applique point ; & enfin lorſqu’ils ne ſont pas conſtans dans cette application, faiſant ſignifier aux mots tantôt une idée, & bientôt après une autre.

§. 24.2. De le faire promptement. En ſecond lieu, les hommes manquent à faire connoître leurs penſées avec tout la promptitude & toute la facilité poſſible, lorſqu’ils ont dans l’Eſprit des idées complexes, ſans avoir des noms diſtincts pour les déſigner. C’eſt quelquefois la faute de la Langue même qui n’a point de terme qu’on puiſſe appliquer à une telle ſignification ; & quelquefois la faute de l’homme qui n’a pas encore appris le noms dont ils pourroit ſe ſervir pour exprimer l’idée qu’il voudroit faire connoître à un autre.

§. 25.3. Comment les mots dont ſe ſervent les hommes manquent à remplir ces trois fins. Car prémiérement, quiconque retient les Mots d’une Langue ſans les appliquer à des idées diſtinctes qu’il ait dans l’Eſprit, ne fait autre choſe, toutes les fois qu’il les employe dans le Diſcours, que prononcer des ſons qui ne ſignifient rien. Et quelque ſavant qu’il paroiſſe par l’uſage de quelques mots extraordinaires ou ſcientifiques, il n’eſt pas plus avancé par-là dans la connoiſſance des Choſes que celui qui n’auroit dans ſon Cabinet que de ſimples titres de Livres, ſans ſavoir ce qu’ils contiennent, pourroit être chargé d’érudition. Car quoi que tous ces termes ſoient placez dans un Diſcours, ſelon les règles les plus exactes de la Grammaire, & cette cadence harmonieuſe des periodes les mieux tournées, ils ne renferment pourtant autre choſe que de ſimples ſons, & rien davantage.

§. 27. En ſecond lieu, quiconque a dans l’Eſprit des idées complexes ſans des noms particuliers pour les déſigner, eſt à peu près dans le cas où ſe trouveroit un Libraire qui auroit dans la Boutique quantité de Livres en feuilles & ſans titres, qu’il ne pourroit par conſequent faire connoître aux autres qu’en leur montrant des feuilles détachées, & les donnant l’une après l’autre. De même, cet homme eſt embarraſſſé dans la Converſation, faute de mots pour communiquer aux autres ſes idées complexes qu’il ne peut leur faire connoître que par une énumeration des idées ſimples dont elles ſont compoſées ; de ſorte qu’il eſt ſouvent obligé d’employer vingt mots pour exprimer ce qu’une autre perſonne donne à entendre par un ſeul mot.

§. 28. En troiſiéme lieu, celui qui n’employe pas conſtamment le même ſigne pour ſignifier la même idée, mais ſe ſert des mêmes mots tantôt dans un ſens & tantôt dans un autre, doit paſſer dans les Ecoles & dans les Converſations ordinaires pour un homme auſſi ſincére que celui qui au Marché & à la Bourſe vend différentes choſes ſous le même nom.

§. 29. En quatriéme lieu, celui qui applique les mots d’une Langue à des Idées différentes de celles qu’ils ſignifient dans l’uſage ordinaire du Païs, a beau avoir l’Entendement rempli de lumiére, il ne pourra guere éclairer les autres ſans définir ſes termes. Car encore que ce ſoient des ſons ordinairement connus, & aiſément entendus de ceux qui y ſont accoûtumez, cependant s’ils viennent à ſignifier d’autres idées que celles qu’ils ſignifient communément & qu’ils ont accoûtumé d’exciter dans l’Eſprit de ceux qui les entendent, ils ne ſauroient faire connoître les penſées de celui qui les employe dans un autre ſens.

§. 30. En cinquiéme lieu, celui qui venant à imaginer des Subſtances qui n’ont jamais exiſté & à ſe remplir la tête d’idées qui n’ont aucun rapport avec la nature réelle des Choſes, ne laiſſe pas de donner à ces Subſtances & à ces idées des noms fixes & déterminez, peut bien remplir ſes diſcours & peut-être la tête d’une autre perſonne de ſes imaginations chimériques, mais il ne ſauroit faire par ce moyen un ſeul pas dans la vraye & réelle connoiſſance des Choſes.

§. 31. Celui qu a des noms ſans idées, n’attache aucun ſens à ſes mots & ne prononce que de vains ſons. Celui qu a des idées complexes ſans noms pour les déſigner, ne ſauroit s’exprimer facilement & en peu de mots, mais eſt obligé de ſe ſervir de périphraſe. Celui qui employe les mots d’une maniére vague & inconſtante, ne ſera pas écouté, ou du moins ne ſera point entendu. Celui qui applique les Mots à des idées différentes de celles qu’ils marquent dans l’uſage ordinaire, ignore la propriété de ſa Langue & parle jargon : & celui qui a des idées de Subſtances, incompatibles avec l’exiſtence réelle des Choſes, eſt deſtitué par cela même des matériaux de la vraye connoiſſance, & n’a l’Eſprit que de chiméres.

§. 32.Comment à l’égard des Subſtances. Dans les notions que nous nous formons des Subſtances, nous pouvons commettre toutes les fautes dont je viens de parler. 1. Par exemple, celui qui ſe ſert du mot de Tarentule ſans avoir aucune image ou idée de ce qu’il ſignifie, prononce un bon mot ; mais juſque-là il n’entend rien du tout par ce ſon. 2. Celui qui dans un Païs nouvellement découvert, voit pluſieurs ſortes d’Animaux & de Vegetaux qu’il ne connoiſſoit pas auparavant, peut en avoir des idées auſſi véritables que d’un Cheval ou d’un Cerf, mais il ne ſauroit en parler que par des deſcriptions, juſqu’à ce qu’il apprenne les noms que les habitans du Païs leur donnent, ou qu’il leur en ait impoſé lui-même. 3. Celui qui employe le mot de Corps, tantôt pour déſigner la ſimple étenduë, & quelquefois pour exprimer l’étenduë & la ſolidité jointes enſemble, parlera d’une maniére trompeuſe & entierement ſophiſtique. 4. Celui qui donne le nom de Cheval à l’idée que l’Uſage ordinaire déſigne par le mot de Mule, parle improprement & ne veut point être entendu. 5. Celui qui ſe figure que le mot de Centaure ſignifie quelque Etre réel, ſe trompe lui-même, & prend des mots pour des choſes.

§. 33.Comment à l’égard des Modes & des Relations. Dans les Modes & dans les Relations nous ne ſommes ſujets en général qu’aux quatre prémiers de ces inconvéniens. Car 1. je puis me reſſouvenir des noms des Modes, comme de celui de gratitude ou de charité, & cependant n’avoir dans l’Eſprit aucune idée préciſe, attachée à ces noms-là. 2. Je puis avoir des idées, & ne ſavoir pas les noms qui leur appartiennent ; je puis avoir, par exemple, l’idée d’un homme qui boit juſqu’à ce qu’il change de couleur & d’humeur, qu’il commence à begayer, à avoir les yeux rouges & à ne pouvoir ſe ſoûtenir ſur ſes piés, & cependant ne ſavoir pas que cela s’appelle yvreſſe. 3. Je puis avoir des idées des vertus ou des vices & en connoître les noms, mais les mal appliquer, comme lorſque j’applique le mot de frugalité à l’idée que d’autres appellent avarice, & qu’ils déſignent par ce ſon. 4. Je puis enfin employer ces noms-là d’une maniére inconſtante, tantôt pour être ſignes d’une idée & tantôt d’une autre. 5. Mais du reſte dans les Modes & dans le Relations je ne ſaurois avoir des idées incompatibles avec l’exiſtence des choſes ; car comme les Modes ſont des Idées complexes que l’Eſprit forme à plaiſir, & que la Relation n’eſt autre choſe que la maniére dont je conſidére ou compare deux choſes enſemble, & que c’eſt auſſi une idée de mon invention, à peine peut-il arriver que de telles idées ſoient incompatibles avec aucune choſe exiſtante, puiſqu’elles ne ſont pas dans l’Eſprit comme des copies de choſes faites réguliérement par la Nature, ni comme des propriétez qui découlent inſeparablement de la conſtitution intérieure ou de l’eſſence d’aucune Subſtance, mais plûtôt comme des modèles placez dans ma Mémoire avec des noms que je leur aſſigne pour m’en ſervir à dénoter les actions & les relations, à meſure qu’elles viennent à exiſter. La mépriſe que je fais communément en cette occaſion, c’eſt de donner un faux nom à mes conceptions ; d’où il arrive qu’employant les Mots dans un ſens différent de celui que les autres hommes leur donnent, je me rends inintelligible, & l’on croit que j’ai de fauſſes idées des Modes mixtes et des Relations je mets enſemble des idées incompatibles, je me remplirai auſſi la tête de chiméres ; puiſqu’à bien examiner de telles idées, il eſt tout viſible qu’elles ne ſauroient exiſter dans l’Eſprit, tant s’en faut qu’elles puiſſent ſervir à dénoter quelque Etre réel.

§. 34.VII. Les termes figurez doivent être comptez pour un abus de Langage. Comme ce qu’on appelle eſprit & imagination eſt mieux reçu dans le Monde que la Connoiſſance réelle & la Vérité toute ſéche, on aura de la peine à regarder les termes figurez & les alluſions comme une imperfection & un véritable abus du Langage. J’avoûë que dans des Diſcours où nous chercons plûtôt à plaire & à divertir, qu’à inſtruire & à perfectionner le Jugement, on ne peut guere faire passez pour fautes ces ſortes d’ornemens qu’on emprunte des figures. Mais ſi nous voulons repréſenter les choſes comme elle ſont, il faut reconnoître qu’excepté l’ordre & la netteté, tout l’Art de la Rhetorique, toutes ces applications artificielles & figurées qu’on fait des mots, ſuivant les règles que l’Eloquence a inventées, ne ſervent à autre choſe qu’à inſinuer de fauſſes idées dans l’Eſprit, qu’à émouvoir les Paſſions & à ſéduire par-là le Jugement ; de ſorte que ce ſont en effet de parfaites ſupercheries. Et par conſéquent l’Art Oratoire a beau faire recevoir ou même admirer tous ces différens traits, il eſt hors de doute qu’il faut les éviter abſolument dans tous les Diſcours qui ſont deſtinez à l’inſtruction, & l’on ne peut les regarder que comme de grands défauts ou dans le Langage ou dans la perſonne qui s’en ſert, par-tout où la Vérité eſt intéreſſée. Il ſeroit inutile de dire quels ſont ces tours d’éloquence, & de combien d’eſpèces différentes il y en a ; les Livres de Rhetorique dont le Monde eſt abondamment pourvû, en informeront ceux qui l’ignorent. Une ſeule choſe que je ne puis m’empêcher de remarquer, c’eſt combien les hommes prennent peu d’intérêt à la conſervation & à l’avancement de la Vérité, puiſque c’eſt à ces Arts fallacieux qu’on donne le prémier rang & les recompenſes. Il eſt, dis-je, bien viſible que les hommes aiment beaucoup à tromper & à être trompez, puiſque la Rhetorique, ce puiſſant inſtrument d’erreurs & de fourberie, à ſes Profeſſeurs gagez, qu’elle eſt enſeignée publiquement, & qu’elle a toûjours été en grande réputation dans le monde. Cela eſt ſi vrai, que je ne doute pas que ce que je viens de dire [2] contre cet Art, ne ſoit regardé comme l’effet d’une extrême audace, pour ne pas dire d’une brutalité ſans exemple. Car l’Eloquence, ſemblable au beau Sexe, a des charmes trop puiſſans pour qu’on puiſſe être admis à parler contre elle ; & c’eſt en vain qu’on découvriroit les défauts de certains Arts décevans par leſquels les hommes prennent plaiſir à être trompez.


  1. L’Auteur propoſe, outre le mot de paricide, trois mots qui marquent trois eſpèces de meurtre, bien diſtinctes. J’ai été obligé de les omettre, parce qu’on ne peut les exprimer en François que par periphraſe. Le prémier eſt chance-medly meutre commis par hazard & ſans aucun deſſein. Le ſecond man-ſlaughter, meutre qui n’a pas été fait de deſſein prémedité, quoi que volontairement ; comme lorſque dans une querelle entre deux perſonnes, l’agreſſeur ayant le prémier tiré l’épée, vient à être tué. Le troiſiéme, murther, homicide de deſſein prémedité.
  2. Je croi que qui diſtingueroit exactement les artifices de la Déclamation d’avec les règles ſolides d’une véritable Eloquence ſeroit convaincu que l’Eloquence eſt en effet un Art très-ſérieux & très-utile, propre à conſtruire, à réprimer les paſſions, à corriger les mœurs, à ſoûtenir les Loix, à diriger les déliberations publiques, à rendre les hommes bons & heureux, comme l’aſſure & le prouve l’illuſtre Auteur du Telemaque dans ſes Reflexion ſur la Rhetorique. p.19. d’où j’ai tranſcrit cet éloge de l’Eloquence. Si l’on lit tout ce que ce grand homme ajoûte pour caractériſer le véritable Orateur, & le diſtinguer du Déclameur fleuri qui ne cherche que des phraſes brillantes, des trous ingenieux, qui ignorant le fond des choſes fait parler avec grace ſans ſavoir ce qu’il faut dire, qui énerve les plus grandes veritez par des ornemens vains & exceſſifs, on reconnoîtra que la véritable Eloquence a une beauté réelle, & que ceux qui la connoiſſent telle qu’elle eſt, en peuvent faire un très bon uſage. Et j’oſe aſſûrer que s’il ne paraiſſoit aucune trace de la véritable Eloquence dans cet Ouvrage de M. Locke, peu de gens voudroient ou pourroient ſe donner la peine de le lire.