Essai philosophique concernant l’entendement humain/Livre 3/Chapitre 11

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CHAPITRE XI.
Des Remedes qu’on peut apporter aux imperfections, & aux abus dont on vient de parler.


§. 1. C’eſt une choſe digne de nos ſoins de chercher les moyens de remedier aux abus dont on vient de parler.
NOus venons de voir au long quelles ſont les imperfections naturelles du Langage, & celles que les hommes y ont introduites : & comme le Diſcours eſt le grand lien de la Société humaine, & le canal commun par où les progrès qu’un homme fait dans la Connoiſſance ſont communiquez à d’autres hommes, & d’une Génération à l’autre, c’eſt une choſe bien digne de nos ſoins de conſiderer quels remedes on pourroit apporter aux inconvéniens qui ont été propoſez dans les deux Chapitres précedens.

§. 2. Je ne ſuis pas aſſez vain pour m’imaginer que qui que ce ſoit puiſſe ſonger à tenter de reformer parfaitement, je ne dis pas toutes les Langues du Monde, mais même celle de ſon propre Païs, ſans ſe rendre lui-même ridicule. Car exiger que les hommes employaſſent conſtamment les mots dans un même ſens, & pour n’exprimer que des idées déterminées & uniformes, ce ſeroit ſe figurer que tous les hommes devroient avoir les mêmes notions, & ne parler que des choſes dont ils ont des idées claires & diſtinctes ; ce que perſonne ne doit eſpérer, s’il n’a la vanité de ſe figurer qu’il pourra engager les hommes à être fort éclairez ou fort taciturnes. Et il faut avoir bien peu de connoiſſance du Monde pour croire qu’une grande volubilité de Langue ne ſe trouve qu’à la ſuite d’un bon Jugement, & que la ſeule règle que les hommes ſe font de parler plus ou moins, ſoit fondée ſur le plus ou ſur le moins de connoiſſance qu’ils ont.

§. 3.Mais ils ſont néceſſaires en Philoſophie. Mais quoi qu’il ne faille pas ſe mettre en peine de reformer le Langage du Marché & de la Bourſe, & d’ôter aux Femmelettes leurs anciens privileges de s’aſſembler pour caquetter ſur tout à perte de vûë, & quoi qu’il puiſſe peut-être ſembler mauvais aux Etudians & aux Logiciens de profeſſion qu’on propoſe quelque moyen d’abreger la longueur ou le nombre de leurs Diſputes, je croi pourtant que ceux qui prétendent ſerieuſement à la recherche ou à la défenſe de la Vérité, devroient ſe faire une obligation d’étudier comment ils pourroient s’exprimer ſans ces obſcuritez & ces équivoques auxquelles les Mots dont les hommes ſe ſervent, ſont naturellement ſujets, ſi l’on n’a le ſoin de les en dégager.

§. 4.L’abus des mots cauſe de grandes Erreurs. Car qui conſiderera les erreurs, la confuſion, les mépriſes & les ténèbres que le mauvais uſage des Mots à répandu dans le Monde, trouvera quelque ſujet de doute ſi le Langage conſideré dans l’uſage qu’on en a fait, a plus contribué à avancer ou à interrompre la connoiſſance de la Vérité parmi les hommes. Combien y a-t-il de gens qui, lorſqu’ils veulent penſer aux choſes, attachent uniquement leurs penſées aux Mots, & ſur-tout, quand ils appliquent leur Eſprit à des ſujets Morale ? Le moyen d’être ſurpris après cela que le reſultat de ces contemplations ou raiſonnemens qui ne roulent que ſur des ſons, en ſorte que les idées qu’on y attache, ſont très-confuſes ou fort incertaines, ou peut-être ne ſont rien du tout, le moyen dis-je, d’être ſurpris que de telles penſées & de tels raiſonnemens ne ſe terminent qu’à des déciſions obſcures & erronnées ſans produire aucune connoiſſance claire & raiſonnée ?

§. 5.Comme l’opiniâtreté. Les hommes ſouffrent de cet inconvénient, cauſé par le mauvais uſage des mots, dans leurs Méditations particuliéres, mais les deſordres qu’il produit dans leur Converſation, dans leurs diſcours, & dans leurs raiſonnemens avec les autres hommes, ſont encore plus viſibles. Car le Langage étant le grand canal par où les hommes s’entre-communiquent leurs découvertes, leurs raiſonnemens, & leurs connoiſſances ; quoi que celui qui en fait un mauvais uſage ne corrompe pas les ſources de la Connoiſſance qui ſont dans les Choſes mêmes, il ne laiſſe pas, autant qu’il dépend de lui, de rompre ou de boucher les canaux par leſquels elle ſe répand pour l’uſage & le bien du Genre Humain. Celui qui ſe ſert des mots ſans leur donner un ſens clair & déterminé ne fait autre choſe que ſe tromper lui-même & induire les autres en erreur ; & quiconque en uſe ainſi de propos déliberé, doit être regardé comme ennemi de la Vérité & de la Connoiſſance. L’on ne doit pourtant pas être ſurpris qu’on ait ſi fort accablé les Sciences & tout ce qui fait partie de la Connoiſſance, de termes obſcurs & équivoques, d’expreſſions douteuſes & deſtituées de ſens, toutes propres à faire que l’Eſprit le plus attentif ou le plus pénétrant ne ſoit guére plus inſtruit ou plus orthodoxe, ou plûtôt ne le ſoit pas davantage que le plus groſſier qui reçoit ces mots ſans s’appliquer le moins du monde à les entendre, puiſque la ſubtilité a paſſé ſi hautement pour vertu dans la perſonne de ceux qui font profeſſion d’enſeigner ou de défendre la Vérité : vertu qui ne conſiſtant pour l’ordinaire que dans un uſage illuſoire de termes obſcurs ou trompeurs, n’eſt propre qu’à rendre les hommes plus vains dans leur ignorance, & plus obſtinez dans leurs erreurs.

§. 6.Les Diſputes On n’a qu’à jetter les yeux ſur des Livres de Contreverſes de toute eſpèce, pour voir que tous ces termes obſcurs, indéterminez ou équivoques, ne produiſent autre choſe que du bruit & des querelles ſur des ſons, ſans jamais convaincre ou éclairer l’Eſprit. Car ſi celui qui parle, & celui qui écoute, ne conviennent point entr’eux des idées que ſignifient les mots dont ils ſe ſervent, le raiſonnement ne roule point ſur des Choſes, mais ſur des mots. Pendant tout le temps qu’un de ces mots dont la ſignification n’eſt point déterminée entr’eux, vient à être employé dans le diſcours, il ne ſe préſente à leur Eſprit aucun autre Objet ſur lequel ils conviennent qu’un ſimple ſon, les choſes auxquelles ils penſent en ce temps-là comme exprimées par ce mot, étant tout-à-fait différentes.

§. 7.Exemple tiré d’une Chauve-ſouris & d’un Oiſeau. Lorſqu’on demande ſi une Chauve-ſouris eſt un Oiſeau ou non, la queſtion n’eſt pas ſi une Chauve-ſouris eſt autre choſe que ce qu’elle eſt effectivement, ou ſi elle a d’autres qualitez qu’elle n’a véritablement, car il ſeroit de la derniére abſurdité d’avoir aucun doute là-deſſus. Mais la Queſtion eſt, 1. ou entre ceux qui reconnoiſſent n’avoir que des idées imparfaites de l’une des Eſpèces ou de toutes les deux Eſpèces de choſes qu’on ſuppoſe que ces noms ſignifient ; & en ce cas-là, c’eſt une recherche réelle ſur la nature d’un Oiſeau ou d’une Chauve-ſouris, par où ils tâchent de rendre les idées qu’ils en ont, plus completes, tout imparfaites qu’elles ſont, & cela en examinant, ſi toutes les idées ſimples qui combinées enſemble ſont déſignées par le nom d’oiſeau, ſe peuvent toutes rencontrer dans une Chauve-ſouris : ce qui n’eſt point une Queſtion de gens qui diſputent, mais de perſonnes qui examinent ſans affirmer ou nier quoi que ce ſoit. Ou bien, en ſecond lieu, cette Queſtion ſe paſſe entre des gens qui diſputent, dont l’un affirme & l’autre nie qu’une Chauve-ſouris ſoit un Oiſeau : mais alors la queſtion roule ſimplement ſur la ſignification d’un de ces mots ou de tous les deux enſemble, parce que n’ayant pas de part & d’autre les mêmes idées complexes qu’ils déſignent par ces deux noms, l’un ſoûtient que ces deux noms peuvent être affirmez l’un de l’autre ; & l’autre le nie. S’ils étoient d’accord ſur la ſignification de ces deux noms, il ſeroit impoſſible qu’ils y puſſent trouver un ſujet de diſpute, car cela étant une fois arrêté entr’eux, ils verroient d’abord & avec la derniére évidence, ſi toutes les idées du nom le plus général qui eſt Oiſeau, ſe trouveroient dans l’idée complexe d’une Chauve-ſouris ou non, & par ce moyen on ne ſauroit douter ſi une Chauve-ſouris ſeroit un Oiſeau ou non. A propos de quoi je voudrois bien qu’on conſiderât, & qu’on examinât ſoigneuſement ſi la plus grande partie des Diſputes qu’il y a dans le monde ne ſont pas purement verbales, & ne roulent point uniquement ſur la ſignification des Mots, & s’il n’eſt pas vrai que, ſi l’on venoit à définir les termes dont on ſe ſert pour les exprimer, & qu’on les reduiſît aux collections déterminées des idées ſimples qu’ils ſignifient, (ce qu’on peut faire, lorſqu’ils ſignifient effectivement quelque choſe) ces Diſputes finiroient d’elles-mêmes & s’évanouïroient auſſi-tôt. Qu’on voye après cela, ce que c’eſt que l’Art de diſputer, & combien l’occupation de ceux dont l’étude ne conſiſte que dans une vaine oſtentation de ſons, c’eſt-à-dire, qui employent toute leur vie à des Diſputes & des Contreverſes, contribuë à leur avantage, ou à celui des autres hommes. Du reſte, quand je remarquerai que quelqu’un de des Diſputeurs écarte de tous ces termes l’équivoque & l’obſcurité, (ce que chacun peut faire à l’égard des Mots dont il ſe ſert lui-même) je croirai qu’il combat véritablement pour la Vérité & pour la Paix, & qu’il n’eſt point eſclave de la Vanité, de l’Ambition, ou de l’Amour de Parti.

§. 8.I. Remede, n’employer aucun mot ſans y attacher une idée. Pour remedier aux défauts de Langage dont on a parlé dans les deux derniers Chapitres, & pour prévenir les inconvéniens qui s’en suivent, je m’imagine que l’obſervation des Règles ſuivantes pourra être de quelque uſage, juſqu’à ce que quelque autre plus habile que moi, veuille bien prendre la peine de méditer plus profondément ſur ce ſujet, & faire part de ſes penſées au Public.

Prémiérement donc, chacun devroit prendre ſoin de ne ſe ſervir d’aucun mot ſans ſignification, ni d’aucun nom auquel il n’attachât quelque idée. Cette Règle ne paroîtra pas inutile à quiconque prendra la peine de rappeller en lui-même, combien de fois il a remarqué des mots de cette nature, comme inſtinct, ſymphatie, antipathie, &c. employez de telle maniére dans le diſcours des autres hommes, qu’il lui eſt aiſé d’en conclurre que ceux qui s’en ſervent, n’ont dans l’Eſprit aucunes idées auxquelles il ayent ſoin de les attacher, mais qu’ils les prononcent ſeulement comme de ſimples ſons, qui pour l’ordinaire tiennent lieu de raiſon en pareille rencontre. Ce n’eſt pas que ces Mots & autres ſemblables n’ayent des ſignifications propres dans leſquelles on peut les employer raiſonnablement. Mais comme il n’y a point de liaiſon naturelle entre aucun mot & aucune idée, il peut arriver que des gens apprenant ces mots-là & quelques autres que ce ſoient par routine, les prononcent ou les écrivent ſans avoir dans l’Eſprit des idées auxquelles ils les ayent attachez & dont ils les rendent ſignes, ce qu’il faut pourtant que les hommes faſſent néceſſairement, s’ils veulent ſe rendre intelligibles à eux-mêmes.

§. 9.II. Remede, avoir des idées diſtinctes attachées aux mots qui expriment des Modes. En ſecond lieu, il ne ſuffit pas qu’un homme employe les mots comme ſignes de quelques idées, il faut encore que les idées qu’il leur attache, ſi elles ſont ſimples, ſoient claires & diſtinctes, & ſi elles ſont complexes, qu’elles ſoient déterminées, c’eſt-à-dire, qu’une collection préciſe d’idées ſimples ſoit fixée dans l’Eſprit avec un ſon qui lui ſoit attaché comme ſigne de cette collection préciſe & déterminée, & non d’aucune autre choſe. Ceci eſt fort néceſſaire par rapport aux noms des Modes, & ſur-tout par rapport aux Mots qui n’ayant dans la Nature aucun Objet déterminé d’où leurs idées ſoient déduitent comme de leurs originaux ſont ſujets à tomber dans une grande confuſion. Le mot de Juſtice eſt dans la bouche de tout le monde, amis il eſt accompagné le plus ſouvent d’une ſignification fort vague & fort indéterminée, ce qui ſera toûjours ainſi, à moins qu’un homme n’ait dans l’Eſprit une collection diſtincte de toutes les parties dont cette idée complexe eſt compoſée : & ſi ces parties renferment d’autres parties, il doit pouvoir les diviſer encore, juſqu’à ce qu’il vienne enfin aux Idées ſimples qui la compoſent. Sans cela l’on fait un mauvais uſage des mots, de celui de Juſtice, par exemple, ou de quelque autre que ce ſoit. Je ne dis pas qu’un homme ſoit obligé de rappeller & de faire cette analyſe au long, toutes les fois que le nom de Juſtice ſe rencontre dans ſon chemin : mais il faut du moins qu’il ait examiné la ſignification de telle maniére qu’il puiſſe en venir-là quand il lui plaît. Si, par exemple, quelqu’un ſe repréſente la Juſtice comme une conduite à l’égard de la perſonne & des biens d’autrui, qui ſoit conforme à la Loi, & que cependant il n’aît aucune idée complexe de Juſtice, il eſt évident que ſon idée même de Juſtice ſera confuſe & imparfaite. Cette exactitude paroîtra, peut-être, trop commode & trop pénible ; & par cette raiſon la plûpart des hommes croiront pouvoir ſe diſpenſer de déterminer ſi préciſément dans leur Eſprit les idées complexes des Modes mixtes. N’importe : je ſuis pourtant obligé de dire que juſqu’à ce qu’on en vienne-là, il n’y a pas lieu de s’étonner que les hommes ayent l’Eſprit rempli de tant de ténèbres, & que leus diſcours avec les autres hommes ſoient ſujets à tant de diſputes.

§. 10.Et des idées diſtinctes & conformes aux choſes à l’égard des mots qui expriment des Subſtances. Quand aux noms des Subſtances, il ne ſuffit pas, pour en faire un bon uſage, d’en avoir des idées déterminées, il faut encore que les noms ſoient conformes aux choſes ſelon qu’elles exiſtent : mais c’eſt dequoi j’aurai bientôt occaſion de parler plus au long. Cette exactitude eſt abſolument néceſſaire dans des recherches Philoſophiques & dans les Contreverſes qui tendent à la découverte de la Vérité. Il ſeroit auſſi fort avantageux qu’elle s’introduiſît juſque dans la Converſation ordinaire & dans les affaires communes de la vie, mais c’eſt ce qu’on ne peut guere attendre, à mon avis. Les notions vulgaires s’accordent avec les diſcours vulgaires ; & quelque confuſion qui les accompagne, on s’en accommode aſſez bien au Marché & à la Promenade. Les Marchands, les Amans, les Cuiſiniers, les Tailleurs, &c. ne manquent pas de mot pour expedier leurs affaires ordinaires. Les Philoſophes, & les Contreverſiſtes pourroient auſſi terminer les leurs, s’ils avoient envie d’entendre nettement, & d’être entendus de même.

§. 11.III. Remede, ſe ſervir de termes propres. En troiſiéme lieu, ce n’eſt pas aſſez que les hommes ayent des idées, & des idées déterminées, auxquelles ils attachent leurs mots pour en êtres les ſignes : il faut encore qu’ils prennent ſoin d’approprier leur mots autant qu’il eſt poſſible, aux idées que l’Uſage ordinaire leur a aſſigné. Car comme les Mots, & ſur-tout ceux des Langues déja formées, n’appartiennent point en propre à aucun homme, mais ſont la règle commune du commerce & de la communication qu’il y a entre les hommes, il n’eſt pas raiſonnable que chacun change à plaiſir l’empreinte ſous laquelle ils ont cours, ni qu’il altére les idées qui y ont été attachées, ou du moins, lorſqu’il doit le faire néceſſairement, il eſt obligé d’en donner avis. Quand les hommes parlent, leur intention eſt, ou devroit être au moins d’être entendus, ce qui ne peut être, lorſqu’on s’écarte de l’Uſage ordinaire, ſans de fréquentes explications, des demandes & autres telles interruptions incommodes. Ce qui fait entrer nos penſées dans l’Eſprit des autres hommes de la maniére la plus facile & la plus avantageuſe, c’eſt la propriété du Langage, dont la connoiſſance eſt par conſéquent bien digne d’une partie de nos ſoins & de notre Etude, & ſur-tout à l’égard des Mots qui expriment des idées de Morales. Mais de qui peut-on le mieux apprendre la ſignification propre & le véritable uſage des termes ? C’eſt ſans doute de ceux qui dans leurs Ecrits & dans leurs Diſcours paroiſſent avoir eu de plus claires notions des Choſes, & avoir employé les termes les plus choiſis & les plus juſtes pour les exprimer. A la vérité, malgré tout le ſoin qu’un homme prend de ne ſe ſervir des mots que ſelon l’exacte propriété du Langage, il n’a pas toûjours le bonheur d’être entendu : mais en ce cas-là, l’on en impute ordinairement la faute à celui qui a ſi peu de connoiſſance de ſa propre Langue qu’il ne l’entend pas, lors même qu’on l’employe conformément à l’uſage établi.

§. 12.Remede, déclarer en quel fin on prend les Mots. Mais parce que l’Uſage commun n’a pas ſi viſiblement attaché ce qu’il ſignifient au juſte ; & parce que les hommes en perfectionnant leurs connoiſſances, viennent à avoir des idées qui différent des idées vulgaires, de ſorte que pour déſigner ces nouvelles idées, ils ſont obligez ou de faire de nouveaux mots, (ce qu’on hazarde rarement, de peur que cela ne paſſe pour affectation ou pour un déſir d’innover) ou d’employer des termes uſitez, dans un ſens tout nouveau : pour cet effet après avoir obſervé les Règles précedentes, je dis en quatriéme lieu, qu’il eſt quelquefois néceſſaire, pour fixer la ſignification des mots, de déclarer en quel ſens on les prend, lors que l’uſage commun les a laiſſez dans une ſignification vague & incertaine, (comme dans la plûpart des noms des Idées fort complexes) ou lorsqu’on s’en ſert dans un ſens un peu particulier, ou que le terme étant ſi eſſentiel dans le Diſcours que le principal ſujet de la Queſtion en dépend, il ſe trouve ſujet à quelque équivoque ou à quelque mauvaiſe interpretation.

§. 13.Ce qu’on peu faire en trois manieres. Comme les idées que nos mots ſignifient, ſont de différentes Eſpèces, il y a auſſi différens moyens de faire connoître dans l’occaſion les idées qu’ils ſignifient. Car quoi que la Définition paſſe pour la voye la plus commode de faire connoître la ſignification propre des Mots, il y a pourtant quelques mots qui ne peuvent être définis, comme il y en a d’autres dont on ne ſauroit faire connoître le ſens précis que par le moyen de la Définition ; & peut-être y en a-t-il une troiſiéme eſpèce qui participe un peu des deux autres, comme nous verrons en parcourant les noms des Idées ſimples, des Modes & des Subſtances.

§. 14.1. A l’égard des idées ſimples, par des termes ſynonymes, ou en montrant la choſe.
* Liv. III. Ch. IV. §. 6.7.8.9.10. & 11.
Prémiérement donc, quand un homme ſe ſert du nom d’une idée ſimple qu’il voit qu’on n’entend pas, ou qu’on peut mal interpreter, il eſt obligé dans les règles de la véritable honnêteté & ſelon le but même du Langage de déclarer le ſens de ce mot, & de faire connoître quelle eſt l’idée qu’il lui fait ſignifier. Or c’eſt ce qui ne ſe peut faire par voye de définition, comme nous l’avons * déja montré. Et par conſéquent, lorſqu’un terme ſynonyme ne peut ſervir à cela, l’on n’en peut venir à bout que par l’un de ces deux moyens. Prémiérement, il ſuffit quelquefois de nommer le ſujet où ſe trouve l’idée ſimple pour en rendre le nom intelligible à ceux qui connoiſſent ce Sujet, & qui en ſavent le nom. Ainſi, pour faire entendre à un Païſan quelle eſt la couleur qu’on nomme feuille-morte, il ſuffit de lui dire que c’eſt la couleur des feuilles ſéches qui tombent en Automne. Mais en ſecond lieu, la ſeule voye de faire connoître ſûrement à un autre la ſignification du nom d’un Idée ſimple, c’eſt de préſenter à ſes Sens le Sujet qui peut produire cette idée dans ſon Eſprit, & lui faire avoir actuellement l’idée qui eſt ſignifiée par ce nom-là.

§. 15.2. A l’égard des Modes mixtes, par les définitions. Voyons en ſecond lieu le moyen de faire entendre les noms des Modes mixtes. Comme les Modes mixtes, & ſur-tout ceux qui appartiennent à la Morale, ſont pour la plûpart des combinaiſons d’idées qui l’Eſprit joint enſemble par un effet de ſon propre choix, & dont on ne trouve pas toûjours des modèles fixes & actuellement exiſtans dans la Nature, on ne peut pas faire connoître la ſignification de leurs noms comme on fait entendre ceux des Idées ſimples, en montrant quoi que ce ſoit : mais en recompenſe, on peut les définir parfaitement & avec la derniére exactitude. Car ces Modes étant des combinaiſons de différentes idées que l’Eſprit a aſſemblées arbitrairement ſans rapport à aucun Archetype, les hommes peuvent connoître exactement, s’ils veulent, les diverſes idées qui entrent dans chaque combinaiſon, & ainſi employer ces mots dans un ſens fixe & aſſuré, & déclarer parfaitement ce qu’ils ſignifient, lorſque l’occaſion s’en préſente. Cela bien obſervé expoſeroit à de grandes cenſures ceux qui ne s’expriment pas nettement & diſtinctement dans leurs diſcours de Morale. Car puiſqu’on peut connoître la ſignification préciſe des noms des Modes mixtes, ou ce qui eſt la même choſe, l’eſſence réelle de chaque Eſpèce, parce qu’ils ne ſont pas formez par la Nature, mais par les hommes mêmes, c’eſt une grande négligence ou une extrême malice que de diſcourir de choſes morales d’une maniére vague & obſcure : ce qui eſt beaucoup plus pardonnable lorſqu’on traite des Subſtances naturelles, auquel cas il eſt plus difficile d’éviter les termes équivoques, par une raiſon toute oppoſée, comme nous verrons tout à l’heure.

§. 16.Que la Morale eſt capable de Démonſtration. C’eſt ſur ce fondement que j’oſe me perſuader que la Morale eſt capable de démonſtration auſſi bien que les Mathématiques, puiſqu’on peut connoître parfaitement & préciſément l’eſſence réelle des choſes que les termes de Morales ſignifient, par où la diſconvenance des choſes mêmes en quoi conſiſte la parfaite Connoiſſance. Et qu’on ne m’objecte pas que dans la Morale on a ſouvent occaſion d’employer les noms des Subſtances auſſi bien que ceux des Modes, ce qui cauſera l’obſcurité : car pour les Subſtances qui entrent dans les Diſcours de Morale, on en ſuppoſe les diverſes natures plûtôt qu’on ne ſonge à les rechercher. Par exemple, quand nous diſons, que l’Homme eſt ſujet aux Loix, nous n’entendons autre choſe par le mot Homme qu’une Créature corporelle & raiſonnable, ſans nous mettre aucunement en peine de ſavoir quelle eſt l’eſſence réelle ou les autres Qualitez de cette Créature. Ainſi, que les Naturaliſtes diſputent tant qu’ils voudront entr’eux, ſi un Enfant ou un Imbécille eſt Homme dans un ſens phyſique, cela n’intereſſe en aucune maniére l’Homme moral, ſi j’oſe l’appeler ainſi, que ne renferme autre choſe que cette idée immuable & inaltérable d’un Etre corporel & raiſonnable. Car ſi l’on trouvoit un Singe ou quelque autre Animal qui eût l’uſage de la Raiſon à tel dégré qu’il fût capable d’entendre les ſignes généraux & de tirer des conſéquences des idées générales, il ſeroit ſans doute ſujet aux Loix, & ſeroit Homme en ce ſens-là, quelque différent qu’il fût, par ſa forme extérieure, des autres Etres qui portent le nom d’Homme. Si les noms des Subſtances ſont employez comme il faut dans les Diſcours de Morale, il n’y cauſeront non plus de déſordre que dans des Diſcours de Mathematique, dans leſquels ſi les Mathematiciens viennent à parler d’un Cube ou d’un Globe d’or, ou de quelque autre matiére, leur idée eſt claire & déterminée, ſans varier le moins du monde, quoi qu’elle puiſſe être appliquée par erreur à un Corps particulier, auquel elle n’appartient pas.

§. 17.Les matiéres de Morale peuvent être traitées clairement par le moyen des définitions. J’ai propoſé cela en paſſant pour faire voir combien il importe qu’à l’égard des noms que les hommes donnent aux Modes mixtes, & par conſequent dans tous leurs diſcours de Morale, ils ayent ſoin de définir les mots lorſque l’occaſion s’en préſente, puiſque par-là l’on peut porter la connoiſſance des véritez morales à un ſi haut point de clarté & de certitude. Et c’eſt avoir bien peu de ſincerité, pour ne pas dire pis, que de refuſer de le faire, puiſque la définition eſt le ſeul moyen qu’on aît de faire connoître le ſens précis des termes de Morale ; & un moyen par où l’on peut en faire comprendre le ſens d’une maniére certaine, & ſans laiſſer ſur cela aucun lieu à la diſpute. C’eſt pourquoi la négligence ou la malice des hommes eſt inexcuſable, ſi les Diſcours de Morale ne ſont pas plus clairs que ceux de Phyſique, puiſque les Diſcours de Morale roulent ſur des idées qu’on a dans l’Eſprit, & dont aucune n’eſt ni fauſſe ni diſproportionnée, par la raiſon qu’elles ne ſe rapportent à nuls Etres extérieurs comme à des Archetypes auxquels elles doivent être conformes. Il eſt bien plus facile aux hommes de former dans leur Eſprit une idée, pour être un Modèle auquel ils donnent le noms de Juſtice, de ſorte que toutes les actions qui ſeront conformes à un Patron ainſi fait, paſſent ſous cette dénomination, que de ſe former, après avoir vû Ariſtide, une telle idée qui en toute choſe reſſemble exactement à cette perſonne, qui eſt telle qu’elle eſt, ſous quelque idée qu’il plaiſe aux hommes de ſe la repréſenter. Pour former la prémiére de ces idées, ils n’ont beſoin que de connoître la combinaiſon des idées qui ſont jointes enſemble dans leur Eſprit ; & pour former l’autre, il faut qu’ils s’engagent dans la recherche de la conſtitution cachée & abſtruſe de toute nature & des diverſes qualitez d’une Choſe qui exiſte hors d’eux-mêmes.

§. 18.Et c’eſt le ſeul moyen. Une autre raiſon qui rend la définition des Modes mixtes ſi néceſſaire, & ſur-tout celle des mots qui appartiennent à la Morale, c’eſt ce que je viens de dire en paſſant, que c’eſt la ſeule voye par où l’on puiſſe connoître certainement la plûpart de ces mots. Car la plus grande partie des idées qu’ils ſignifient, étant de telle nature qu’elles n’exiſtent nulle part enſemble, mais ſont diſperſées & mélées avec d’autres, c’eſt l’Eſprit ſeul qui les aſſemble & les réunit en une ſeule idées : & ce n’eſt que par le moyen des paroles que venant à faire l’énumération des différentes idées ſimples que l’Eſprit a jointes enſemble, nous pouvons faire connoître aux autres ce qu’emportent les noms de ces Modes mixtes, car les Sens ne peuvent en ce cas-là nous être d’aucun ſecours en nous préſentant des objets ſenſibles, pour nous montrer les idées que les noms de ces Modes ſignifient, comme ils le font ſouvent à l’égard des noms des idées ſimples qui ſont ſenſibles, & à l’égard des noms des Subſtances juſqu’à un certain dégré.

§. 19.3. A l’égard des Subſtances le moyen de faire connoître en quel ſens on prend leurs noms, c’eſt de montrer la Choſe & de définir le nom. Pour ce qui eſt, en troiſiéme lieu, des moyens d’expliquer la ſignification des noms des Subſtances, entant qu’ils ſignifient les idées que nous avons de leurs Eſpèces diſtinctes, il faut, en pluſieurs rencontres, recourir néceſſairement aux deux voyes dont nous venons de parler, qui eſt de montrer la choſe qu’on veut connoître, & de définir les noms qu’on employe pour l’exprimer. Car comme il y a ordinairement en chaque ſorte de Subſtances quelques Qualitez directrices, ſi j’oſe m’exprimer ainſi, auxquelles nous ſuppoſons que les autres idées qui compoſent notre idée complexe de cette Eſpèce, ſont attachées, nous donnons hardiment le nom ſpécifique à la choſe dans laquelle ſe trouve cette marque caracteriſtique que nous regardons comme l’idée la plus diſtinctive de cette Eſpèce. Ces Qualitez directrices, ou, pour ainſi dire, caractériſtiques, ſont pour l’ordinaire dans les differentes Eſpèces d’Animaux & de Vegetaux la figure, comme ** Liv. III. Ch. VI. §. 29. Chap. IX. §. 35. nous l’avons dejà remarqué, & la couleur dans les Corps inanimez ; & dans quelques-uns, c’eſt la couleur & la figure tout enſemble.

§. 20.On acquiert mieux les idées des Qualitez ſenſibles des Subſtances par la préſentation des Subſtances mêmes. Ces Qualitez ſenſibles que je nomme directrices, ſont, pour ainſi dire, les principaux ingrédiens de nos Idées ſpécifiques, & ſont par conſéquent la plus remarquable & la plus immuable partie des définitions des noms que nous donnons aux Eſpèces des Subſtances qui viennent à notre connoiſſance. Car quoi que le ſon Homme ſoit par ſa nature auſſi propre à ſignifier une idée complexe, compoſée d’Animalité & de raiſonnabilité, unies dans un même ſujet qu’à déſigner quelque autre combinaiſon, néanmoins étant employé pour déſigner une ſorte de Créature que nous comptons de notre propre Eſpèce, peut-être que la figure extérieure doit entrer auſſi néceſſairement dans notre idée complexe, ſignifiée par le mot Homme, qu’aucune autre qualité que nous y trouvions. C’eſt pourquoi il n’eſt pas aiſé de faire voir par quelle raiſon l’Animal de Platon ſans plume, à deux piés, avec de larges ongles, ne ſeroit pas une auſſi bonne définition du mot Homme, conſideré comme ſignifiant cette Eſpèce de Créature, car c’eſt la figure qui comme qualité directrice ſemble plus déterminer cette Eſpèce, que la faculté de raiſonner qui ne paroît pas d’abord, & même jamais dans quelques-uns. Que ſi cela n’eſt point ainſi, je ne vois pas comment on peut excuſer de meurtre ceux qui mettent à mort des productions monſtrueuſes (comme on a accoûtumé de les nommer) à cauſe de leur forme extraordinaire, ſans connoître ſi elles ont une Ame raiſonnable ou non ; ce qui ne ſe peut non plus connoître dans un Enfant bien formé que dans un Enfant contrefait, lorſqu’ils ne font que de naître. Et qui nous a appris qu’une Ame raiſonnable ne ſauroit habiter dans un Logis qui n’a pas juſtement une telle ſorte de frontiſpice, ou qu’elle ne peut s’unir à une Eſpèce de Corps qui n’a pas préciſemment une telle configuration extérieure ?

§. 21. Or le meilleur moyen de faire connoître ces qualitez caractériſtiques, c’eſt de montrer le Corps où elles ſe trouvent ; & à grand’ peine pourroit-on les faire connoître autrement. Car la figure d’un Cheval ou d’un Caſſiowary ne peut être empreinte dans l’Eſprit par des paroles, que d’une maniére fort groſſiére & fort imparfaite. Cela ſe fait cent fois mieux en voyant ces Animaux. De même, on ne peut acquerir l’idée de la couleur particuliére de l’Or par aucune deſcription, mais ſeulement par une fréquente habitude que les yeux ſe font de conſiderer cette couleur, comme on le voit évidemment dans ces perſonnes accoûtumées à examiner ce Metal, qui diſtinguent ſouvent par la vûë le véritable Or d’avec le faux, le pur d’avec celui qui eſt falſifié, tandis que d’autres qui ont d’auſſi bon yeux, mais qui n’ont pas acquis, par uſage, l’idée préciſe de cette couleur particuliére, n’y remarqueront aucune différence. On peut dire la même choſe des autres idées ſimples, particuliéres en leur eſpèce à une certaine Subſtance auxquelles idées préciſes on n’a point donné de noms particuliers. Ainſi, le ſon particulier qu’on remarque dans l’or, & qui eſt diſtinct du ſon des autres Corps, n’a été déſigné par aucun nom particulier, non plus que la couleur jaune qui appartient à ce Metal.

§. 22.On acquiert mieux les idées de leurs puiſſances par des definitions. Mais parce que la plûpart des Idées ſimples qui compoſent nos Idées ſpécifiques des Subſtances, ſont des Puiſſances qui ne ſont pas préſentes à nos Sens dans les choſes conſiderées ſelon qu’elles paroiſſent ordinairement, il s’enſuit de là que dans les noms des Subſtances l’on peut mieux donner à connoître une partie de leur ſignification en faiſant une énumeration de ces idées ſimples qu’en montrant la Subſtance même. Car celui qui outre ce jaune brillant qu’il a remarqué dans l’Or par le moyen de la vûë, acquerra les idées d’une grande ductilité, de fuſibilité, de fixité, & de capacité d’être diſſous dans l’Eau Regale, en conſéquence de l’énumération que je lui en ferai, aura une idée plus parfaite de l’Or, qu’il ne peut avoir en voyant une piéce d’or, par où il ne peut recevoir dans l’Eſprit que la ſeule empreinte des qualitez les plus ordinaires de l’Or. Mais ſi la conſtitution formelle de cette Choſe brillante, peſante, ductile, &c. d’où découlent toutes ces propriétez, paroiſſoit à nos Sens d’une maniére auſſi diſtincte que nous voyons la conſtitution formelle ou l’eſſence d’un Triange, la ſignification du mot Or pourroit être auſſi aiſément déterminée que celle d’un Triange.

§. 23.Reflexion ſur la maniére dont les purs Eſprits connoiſſent les choſes corporelles. Nous pouvons voir par-là combien le fondement de toute la connoiſſance que nous avons des Choſes corporelles, dépend de nos Sens. Car pour les Eſprits ſéparez des Corps qui en ont une connoiſſance, & des idées certainement beaucoup plus parfaites que les nôtres, nous n’avons abſolument aucune idée ou notion de la maniére ([1]) dont ces choſes leur ſont connuës. Nos connoiſſances ou imaginations ne s’étendent point au delà de nos propres idées, qui ſont elles-mêmes bornées à notre maniére d’appercevoir les choſes. Et quoi qu’on ne puiſſe point douter que les Eſprits d’un rang plus ſublime que ceux qui ſont comme plongez dans la Chair, ne puiſſent avoir d’auſſi claires idées de la conſtitution d’un Triangle, & reconnoître par ce moyen comment toutes leurs proprietez & operations en découlent, il eſt toûjours certain que la maniére dont ils parviennent à cette connoiſſance, eſt au deſſus de notre conception.

§. 24.Les idées des Subſtances doivent être conformes aux Choſes. Mais bien que les Définitons ſervent à expliquer les noms des Subſtances entant qu’ils ſignifient nos idées, elles les laiſſent pourtant dans une grande imperfection entant qu’ils ſignifient des Choſes. Car les noms des Subſtances n’étant pas ſimplement employez pour déſigner nos Idées, mais étant auſſi deſtinez à repréſenter les choſes mêmes, & par conſéquent à en tenir la place, leur ſignification doit s’accorder avec la vérité des choſes, auſſi bien qu’avec les idées des hommes. C’eſt pourquoi dans les Subſtances il ne faut pas toûjours s’arrêter à l’idée complexe qu’on s’en forme d’ordinaire, & qu’on regarde communément comment la ſignification du nom qui leur a été donné ; mais nous devons aller un peu plus en avant, rechercher la nature & les propriétez des Choſes mêmes, & par cette recherche perfectionner, autant que nous pouvons, les idées que nous avons de leurs Eſpèces diſtinctes, ou bien apprendre quelles ſont ces propriétez de ceux qui connoiſſent mieux cette Eſpèce de choſes par uſage & par expérience. Car puiſqu’on prétend que les noms des Subſtances doivent ſignifer des collections d’idées ſimples qui exiſtent réellement dans les choſes mêmes, auſſi bien que l’idée complexe qui eſt dans l’Eſprit des autres hommes & que ces noms ſignifient dans leur uſage ordinaire, il faut, pour pouvoir bien définir ces noms des Subſtances, étudier l’Hiſtoire naturelle, & examiner les Subſtances mêmes avec ſoin, pour en découvrir les propriétez. Car pour éviter tout inconvénient dans nos diſcours & dans nos raiſonnemens ſur les Corps naturels & ſur les choſes ſubſtantielles, il ne ſuffit pas d’avoir appris qu’elle eſt l’idée ordinaire, mais confuſe, ou très-imparfaite à laquelle chaque mot eſt appliqué ſelon la propriété du Langage, & toutes les fois que nous employons ces mots, de les attacher conſtamment à ces ſortes d’idées : il faut, outre cela, que nous acquerions une connoiſſance de telle ou telle Eſpèce de choſes, ainſi de rectifier & de fixer par-là notre idée complexe qui appartient à chaque Nom ſpécifique : & dans nos entretiens avec les autres hommes (ſi nous voyons qu’ils prennent mal notre penſée) nous devons leur dire quelle eſt l’idée complexe que nous faiſons ſignifier à un tel Nom. Tous ceux qui cherchent à s’inſtruire exactement des choſes, ſont d’autant plus obligez d’obſerver cette méthode, que les Enfans apprenant les Mots quand ils n’ont que des notions fort imparfaites des choſes, les appliquent au hazard, & ſans ſonger beaucoup à former des idées déterminées que ces mots doivent ſignifier. Comme cette coûtume n’engage à aucun effort d’Eſprit & qu’on s’en accommode aſſez bien dans la Conſervation & dans les affaires ordinaires de la vie, ils ſont ſujets à continuer de la ſuivre après qu’ils ſont hommes faits, & par ce moyen ils commencent tout à rebours, apprenant en prémier lieu les mots, & parfaitement, mais formant fort groſſſiérement les notions auxquelles ils appliquent ces mots dans la ſuite. Il arrive par-là que des gens qui parlent la Langue de leur Païs proprement, c’eſt-à-dire ſelon les regles grammaticales de cette Langue, parlent pourtant fort improprement des choſes mêmes : de ſorte que malgré tous les raiſonnemens qu’ils font entr’eux, ils ne découvrent pas beaucoup de véritez utiles, & n’avancent que fort peu dans la connoiſſance des Choſes, à les conſiderer comme elles ſont en elles-mêmes, & non dans notre propres imagination. Et dans fond, peu importe pour l’avancement de nos connoiſſances, comment on nomme les choſes qui en doivent être le ſujet.

§. 25.Il n’eſt pas aiſé de les rendre telles. C’eſt pourquoi il ſeroit à ſouhaiter que ceux qui ſe ſont exercez à des Recherches Phyſiques & qui ont une connoiſſance particuliére de diverſes ſortes de Corps naturels, vouluſſent propoſer les idées ſimples dans leſquelles ils obſervent que les Individus de chaque Eſpèce conviennent conſtamment. Cela remedieroit en grande partie à cette confuſion que produit l’uſage que différentes perſonnes font du même nom pour déſigner une collection d’un plus grand ou d’un plus petit nombre de Qualitez ſenſibles, ſelon qu’il ont été plus ou moins inſtruits des Qualitez d’une telle Eſpèce de Choſes qui paſſent ſous une ſeule dénomination, ou qu’ils ont été plus ou moins exacts à les examiner. Mais pour compoſer un Dictionnaire de cette eſpèce qui contînt, pour ainſi dire, une Hiſtoire Naturelle, il faudroit trop de perſonnes, trop de temps, trop de dépenſe, trop de peine & trop de ſagacité pour qu’on puiſſe jamais eſperer de voir un tel Ouvrage : & juſqu’à ce qu’il ſoit fait, nous devons nous contenter de définitions des noms des Subſtances qui expliquent le ſens que leur donnent ceux qui s’en ſervent. Et ce ſeroit un grand avantage, s’ils vouloient nous donner ces définitions, lorſqu’il eſt néceſſaire. C’eſt du moins ce qu’on n’a pas accoûtumé de faire. Au lieu de cela les hommes s’entretiennent & diſputent ſur des Mots dont le ſens n’eſt point fixé entr’eux, s’imaginant fauſſement que la ſignification des Mots communs eſt déterminée inconteſtablement, & que les idées préciſes que ces mots ſignifient, ſont ſi parfaitement connuës, qu’il y a de la honte à les ignorer : deux ſuppoſitions entierement fauſſes. Car il n’y a point de noms d’idées complexes qui ayent des ſignifications ſi fixes & ſi déterminés qu’ils ſoient conſtamment employez pour ſignifier juſtement les mêmes idées ; & un homme ne doit pas avoir honte de ne connoître certainement une choſe que par les moyens qu’il faut employer néceſſairement pour la connoître. Par conſéquent, il n’y a aucun deshonneur à ignorer quelle eſt l’idée préciſe qu’un certain ſon ſignifie dans l’Eſprit d’un autre homme, s’il ne me le déclare lui-même d’une autre maniére qu’en employant ſimplement ce ſon-là, puiſque ſans une telle déclaration, je ne puis le ſavoir certainement par aucune autre voye. A la vérité, la néceſſité de s’entre-communiquer les penſées par le moyen du Langage, ayant engagé les hommes à convenir de la ſignification des mots communs dans une certaine latitude qui peut aſſez bien ſervir à la converſation ordinaire, l’on ne peut ſuppoſer qu’un homme ignore entiérement quelles ſont les idées que l’Uſage commun a attachées aux Mots dans une Langue qui lui eſt familiére. Mais parce que l’Uſage ordinaire eſt une Règle fort incertaine qui ſe réduit enfin aux idées des Particuliers, c’eſt ſouvent un modèle fort vairiable. Au reſte, quoi qu’un Dictionnaire tel que celui dont je viens de parler, demandât trop de temps, trop de peine & trop de dépenſe pour pouvoir eſpérer de le voir dans ce ſiécle, il n’eſt pourtant pas, je croi, mal à propos d’avertir que les mots qui ſignifient des choſes qu’on connoit & qu’on diſtingue par leur figure exterieure, devroient être accompagnez de petites tailles-douces qui repréſentaſſent ces choſes. Un Dictionnaire fait de cette maniére enſeigneroit peut-être plus facilement & en moins de temps [2] la véritable ſignification de quantité de termes, ſur-tout dans des Langues de Païs ou de ſiécles éloignez, & fixeroit dans l’Eſprit des hommes de plus juſtes idées de quantité de choſes dont nous liſons les noms dans les Anciens Auteurs, que tous les vaſtes & laborieux Commentaires des plus ſavans Critiques. Les Naturaliſtes qui traitent des Plantes & des Animaux, on fort bien compris l’avantage de cette méthode ; & quiconque a eu occaſion de les conſulter, n’aura pas de peine à reconnoître qu’il a, par exemple, une plus claire idée de ** Apium

Ibex, eſpèce de bouc ſauvage.
l’Ache ou d’un † Bouquetin, par une petite figure de cette Herbe ou de cet Animal, qu’il ne pourroit avoir par le moyen d’une longue définition du nom de l’une ou de l’autre de ces Choſes. De même, il auroit ſans doute une idée bien plus diſtincte de ce que les Latins appelloient Strigilis & Siſtrum, ſi au lieu des mots Etrille & Cymbale qu’on trouve dans quelques Dictionnaires François comme l’explication de ces deux mots Latins, il pouvoit voir à la marge de petites figures de ces Inſtrumens, tels qu’ils étoient en uſage parmi les Anciens. On traduit ſans peine les mots toga, tunica & pallium par ceux de robe, de veſte & de manteau : mais par-là nous n’avons non plus de véritables idées de la maniére dont ces habits étoient faits parmi les Romains que du viſage des Tailleurs qui les faiſoient. Les figures qu’on traceroit de ces ſortes de choſes que l’Oeuil diſtingue par leur forme extérieure, les feroient bien mieux entrer dans l’Eſprit, & par-là détermineroient bien mieux la ſignification des noms qu’on leur donne, que tous les mots qu’on met à la place, ou dont on ſe ſert pour les définir. Mais cela ſoit dit en paſſant.

§. 26.V. Remede, employer conſtamment le même terme dans le même ſens. En cinquiéme lieu, ſi les hommes ne veulent pas prendre la peine d’expliquer les ſens des mots dont ils ſe ſervent, & qu’on ne puiſſe les obliger à définir leurs termes, le moins qu’on puiſſe attendre c’eſt que dans tous les Diſcours où un homme en prétend inſtruire ou convaincre un autre, il employe conſtamment le même terme dans le même ſens. Si l’on en uſoit ainſi, (ce que perſonne ne peut refuſer de faire, s’il a quelque ſincerité) combien de Livres qu’on auroit pû s’épargner la peine de faire ? combien de controverſes qui malgré tout le bruit qu’elles font dans le Monde, s’en iroient en fumée ? Combien de gros Volumes, plein de mots ambigus, qu’on employe tantôt dans un ſens & bientôt dans un autre, ſeroient réduits à un fort petit eſpace ? Combien de Livres de Philoſophes (pour ne parler que de ceux-là) qui pourroient être renfermez dans une coque de noix auſſi bien que les Ouvrages des Poëtes ?

§. 27.Quand on change la ſignification d’un mot, il faut avertir en quel ſens on le prend. Mais après tout, il y a une ſi petite proviſion de mots en comparaiſon de cette diverſité infinie de penſées qui viennent dans l’Eſprit, que les hommes manquant de termes pour exprimer au juſte leurs véritables notions, ſeront ſouvent obligez, quelque précaution qu’ils prennent, de ſe ſervir du même mot dans des ſens un peu différens. Et quoi que dans la ſuite d’un Diſcours ou d’un Raiſonnement, il ſoit bien malaiſé de trouver l’occaſion de donner la définition particuliére d’un mot auſſi ſouvent qu’on en change la ſignification, cependant le but général du Diſcours, ſi l’on ne s’y propoſe de ſophiſtique, ſuffira pour l’ordinaire à conduire un Lecteur intelligent & ſincére dans le vrai ſens de ce Mot. Mais lors que cela n’eſt pas capable de guider le Lecteur, l’Ecrivain eſt obligé d’expliquer ſa penſée, & de faire voir en quel ſens il employe ce terme dans cet endroit-là.


Fin du troiſiéme Livre.




  1. L’homme, dit Montagne, ne peut eſtre que ce qu’il eſt, ni imaginer que ſelon ſa portée. C’eſt plus grande preſomption, dit Plutarque, à ceux qui ne ſont qu’hommes, d’entreprendre de parler & diſcourir des Dieux, que ce n’eſt à un homme ignorant de muſiques, vouloir juger de ceux chantent : ou à un homme qui ne fut jamais au camp, vouloir diſputer des armes & de la guerre, en preſumant comprendre par queqlue legere conjecture, les effets d’un art qui eſt hors de ſa cognoiſſance. Essais, Liv. II, Ch. 12. Tom. II pag 405. Ed. de la Haye 1727.
  2. Ce deſſein a été enfin exectué par un ſavant Antiquaire, le fameux P. de Montfaucon. Son ouvrage eſt intitulé : L’Antiquité expliquée & repréſentée en figures. fol. 10 voll. Paris 1724 un Supplément en 5. voll. in fol. Ce curieux Ouvrage eſt plein de tailles-douces qui nous donnent des idées exactes de la plupart des choſes dont on trouve les noms dans les Anciens Auteurs Grecs & Latins, & qui n’étant plus en uſage, ne peuvent être bien repréſentées à l’Eſprit, que par les figures qui en reſtent dans des bas reliefs, ſur les Médailles & dans d’autres Monumens antiques.