Essai philosophique concernant l’entendement humain/Livre 3/Chapitre 2

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Traduction par Pierre Coste.
Pierre Mortier (p. 324-327).


CHAPITRE II.
De la ſignification des Mots


Les Mots des ſignes ſenſibles néceſſaires aux hommes pour s’entre communiquer leurs penſées.
QUoique l’Homme aît une grande diverſité de penſées, qui ſont telles que les autres hommes en peuvent recueuillir auſſi bien que lui, beaucoup de plaiſir & d’utilité ; elles ſont pourtant toutes renfermées dans ſon Eſprit, inviſibles & cachées aux autres, & ne ſauroient paroître d’elles-mêmes. Comme on ne ſauroit jouïr des avantages & des commoditez de la Societé, ſans une communication de penſées, il étoit néceſſaire que l’Homme inventât quelque ſignes extérieurs & ſenſibles par leſquels ces Idées inviſibles dont ſes penſées ſont compoſés, puſſent être manifeſtées aux autres. Rien n’étoit plus propre pour cet effet, ſoit à l’égard de la fécondité ou de la promptitude, que ces ſons articulez qu’il ſe trouve capable de former avec tant de facilité & de variété. Nous voyons par-là, comment les Mots qui étoient ſi bien adaptez à cette fin par la Nature, viennent à être employez par les hommes pour être ſignes de leurs Idées, & non par aucune liaiſon naturelle qu’il y aît entre certains ſons articulez & certaines idées, car en ce cas-là il n’y auroit qu’une Langue parmi les hommes) mais par une inſtitution arbitraire en vertu de laquelle un tel mot a été fait volontairement le ſigne d’une telle Idée. Ainſi, l’uſage des Mots conſiſte à être des marques ſenſibles des Idées : & les Idées qu’on déſigne par les Mots, ſont ce qu’ils ſignifient proprement & immédiatement.

§. 2.Ils ſont des ſignes ſenſibles des Idées de celui qui s’en ſert. Comme les hommes ſe ſervent de ces ſignes, ou pour enregîtrer, ſi j’oſe ainſi dire, leurs propres penſées afin de ſoulager leur mémoire, ou pour produire leurs Idées & les expoſer aux yeux des autres hommes, les Mots ne ſignifient autre choſe dans leur prémiére & immédiate ſignification, que les idées qui ſont dans l’Eſprit de celui qui s’en ſert, quelque imparfaitement ou negligemment que ces Idées ſoient déduites des choſes qu’on ſuppoſe qu’elle repréſentent. Lorſqu’un homme parle à un autre, c’eſt afin de pouvoir être entendu ; & le but du Langage eſt que ces ſons ou marques puiſſent faire connoître les idées de celui qui parle que les Mots ſont des ſignes, & perſonne ne peut les appliquer immédiatement comme ſignes à aucune autre choſe qu’aux idées qu’il a lui-même dans l’Eſprit : car en uſer autrement, ce ſeroit les rendre ſignes de nos propres conceptions, & les appliquer cependant à d’autres idées, c’eſt-à-dire faire qu’en même temps il fuſſent & ne fuſſent pas des ſignes de nos Idées, & par cela même qu’ils ne ſignifiaſſent effectivement rien du tout. Comme les Mots ſont des ſignes volontaires qu’il employe pour déſigner des choſes qu’il ne connoît point. Ce ſeroit vouloir les rendre ſignes de rien, de vains ſons deſtituez de toute ſignification. Un homme ne peut pas faire que ſes Mots ſoient ſignes, ou des qualitez qui ſont dans les choſes, ou des conceptions qui ſe trouvent dans l’Eſprit d’une autre perſonne, s’il n’a lui-même aucune idée de ces qualitez & de ces conceptions. Juſqu’à ce qu’il ait quelque idées de ſon propre fonds, il ne ſauroit ſuppoſer que certaines idées correſpondent aux conceptions d’une autre perſonne, ni ſe ſervir d’aucuns ſignes pour les exprimer ; car alors ce ſeroient des ſignes de ce qu’il ne connoîtroit pas, c’eſt-à-dire des ſignes d’un Rien. Mais lorſqu’il ſe repréſente à lui-même les idées des autres hommes par celles qu’il a lui-même, s’il conſent de leur donner les mêmes noms que les autres hommes leur donnent, c’eſt toûjours à ſes propres idées qu’il donne ces noms, aux idées qu’il a, & non à celles qu’il n’a pas.

§. 3. Cela eſt ſi néceſſaire dans le Langage, qu’à cet égard l’homme habile & l’ignorant, le ſavant & l’idiot ſe ſervent des mots de la même maniére, lorſqu’ils y attachent quelque ſignifications. Je veux dire que les mots ſignifient dans la bouche de chaque homme les idées qu’il a dans l’Eſprit, & qu’il voudroit exprimer par ces mots-là. Ainſi, un Enfant n’ayant remarqué dans le Metal qu’il entend nommer Or, rien autre choſe qu’une brillante couleur jaune, applique ſeulement le mot d’Or à l’idée qu’il a de cette couleur, & à nulle autre choſe ; c’eſt pourquoi il donne le nom d’Or à cette même couleur qu’il voit dans la queuë d’un Paon. Un autre qui a mieux obſervé ce metal, ajoûte à la couleur jaune une grande peſanteur ; & alors le mots d’Or ſignifie dans ſa bouche une idée complexe d’un Jaune brillant, & d’une Subſtance fort peſante. Un troiſiéme ajoûte à ces Qualitez la fuſibilité, & dès-là ce nom ſignifie à ſon égard un Corps brillant, jaune, fuſible, & fort peſant. Un autre ajoûte la malleabilité. Chacune de ces perſonnes ſe ſervent également du mot d’Or, lorſqu’ils ont occaſion d’exprimer l’idée à laquelle ils l’appliquent ; mais il eſt évident qu’aucun d’eux ne peut l’appliquer qu’à ſa propre idée, & qu’il ne ſauroit le rendre ſigne d’une idée complexe qu’il n’a pas dans l’Eſprit.

§. 4. Mais encore que les Mots, conſiderez dans l’uſage qu’en font les hommes, ne puiſſent ſignifier proprement & immédiatement rien autre choſe que les idées qui ſont dans l’Eſprit de celui qui parle, cependant les hommes leur attribuent dans leurs penſées un ſecret rapport à deux autres choſes.

Prémiérement, ils ſuppoſent que les Mots dont ils ſe ſervent, ſont ſignes des idées qui ſe trouvent auſſi dans l’Eſprit des autres hommes avec qui ils s’entretiennent. Car autrement ils parleroient en vain & ne pourroient être entendus, ſi les ſons qu’ils appliquent à une idée, étoient attachez à une autre idée par celui qui les écoute, ce qui ſeroit parler deux Langues. Mais dans cette occaſion, les hommes ne s’arrêtent pas ordinairement à examiner ſi l’idée qu’ils ont dans l’Eſprit, eſt la même que celle qui eſt dans l’Eſprit de ceux avec qui ils s’entretiennent. Ils s’imaginent qu’il leur ſuffit d’employer le mot dans le ſens qu’il a communément dans la Langue qu’ils parlent, ce qu’ils croyent faire ; & dans ce cas ils ſuppoſent que l’idée dont ils le font ſigne, eſt préciſément la même que les habiles gens du Païs attachent à ce nom-là.

§. 5. En ſecond lieu, parce que les hommes ſeroient fâchez qu’on crût qu’ils parlent ſimplement de ce qu’ils imaginent, mais qu’ils veulent auſſi qu’on s’imagine qu’ils parlent des choſes ſelon ce qu’elles ſont réellement en elles-mêmes, ils ſuppoſent ſouvent à cauſe de cela, que leurs paroles ſignifient auſſi la réalité des choſes. Mais comme ceci ſe rapporte plus particulierement aux Subſtances & à leurs noms, ainſi que ce que nous venons de dire dans le Paragraphe précedent ſe rapporte peut-être aux Idées ſimples & aux Modes, nous parlerons plus au long de ces deux différens moyens d’appliquer les Mots, lorſque nous traiterons en particulier des noms des Modes Mixtes & des Subſtances. Cependant, permettez-moi de dire ici en paſſant que c’eſt pervertir l’uſage des Mots, & embarraſſer leur ſignification d’une obſcurité & d’une confuſion inévitable, que de leur faire tenir lieu d’aucune autre choſe que des Idées que nous avons dans l’Eſprit.

§.6. Il faut conſiderer encore à l’egard des Mots, prémiérement qu’étant immédiatement les ſignes des Idées des hommes & par ce moyen les inſtrumens dont ils ſe ſervent pour s’entre-communiquer leurs conceptions, & exprimer l’un à l’autre les penſées qu’ils ont dans l’Eſprit, il ſe fait, par un conſtant uſage, une telle connexion entre certains ſons & les idées deſignées par ces ſons-là, que les noms qu’on entend, excitent dans l’Eſprit certaines idées avec preſque autant de promptitude & de facilité, que ſi les Objets propres à les produire, affectoient actuellement les Sens. C’eſt ce qui arrive évidemment à l’égard de toutes les Qualitez ſenſibles les plus communes, & de toutes les Subſtances qui ſe préſentent ſouvent & familierement à nous.

§. 7.On ſe ſert ſouvent de mots auxquels on n’attache aucune ſignification. Il faut remarquer, en ſecond lieu, que, quoi que les Mots ne ſignifient proprement & immédiatement que les idées de celui qui parle ; cependant parce que par un uſage qui nous devient familier dès le berceau, nous apprenons très-parfaitement certains ſons articulez qui nous viennent promptement ſur la langue, & que nous pouvons rappeler à tout moment, mais dont nous prenons pas toûjours la peine d’examiner ou de fixer exactement la ſignification, il arrive ſouvent que les hommes appliquent davantage leurs penſées aux mots qu’aux choſes, lors même qu’ils voudroient s’appliquer à conſiderer attentivement les choſes en elles-mêmes. Et parce qu’on a appris la plûpart de ces mots, avant que de connoître les idées qu’ils ſignifient, il y a non ſeulement des Enfans, mais des hommes faits, qui parlent ſouvent comme des Perroquets, ſe ſervant de pluſieurs mots par la ſeule raiſon qu’ils ont appris ces ſons & qu’ils ſe ſont fait une habitude de les prononcer. Du reſte, tant que les Mots ont quelque ſignification, il y a, juſque-là, une conſtante liaiſon entre le ſon & l’idée, & une marque que l’un tient lieu de l’autre. Mais ſi l’on n’en fait pas cet uſage, ce ne ſont plus que de vains ſons qui ne ſignifient rien.

§. 8. La ſignification des Mots eſt parfaitement arbitraire. Les Mots, par un long familier uſage, excitent, comme nous venons de dire, certaines Idées dans l’Eſprit ſi règlément & avec tant de promptitude, que les hommes ſont portez à ſuppoſer qu’il y a une liaiſon naturelle entre ces deux choſes. Mais que les mots ne ſignifient autre choſe que les idées particuliéres des hommes, & cela par une inſtitution tout-à-fait arbitraire, c’eſt ce qui paroit évidemment en ce qu’ils n’excitent pas toûjours dans l’Eſprit des autres, (lors même qu’ils parlent le même Langage) les mêmes idées dont nous ſuppoſons qu’ils ſont les ſignes. Et chacun a une ſi inviolable liberté de faire ſignifier aux Mots telles idées qu’il veut, que perſonne n’a le pouvoir que d’autres ayent dans l’Eſprit les mêmes idées qu’il a lui-même quand il ſe ſert des mêmes Mots. C’eſt pourquoi Auguſte lui-même élevé à ce haut dégré de puiſſance qui le rendoit maître du Monde, reconnut qu’il n’étoit pas en ſon pouvoir de faire un nouveau mot Latin ; ce qui vouloit dire qu’il ne pouvoit pas établir par ſa pure volonté, de quelle idée un certain ſon devroit être le ſigne dans la bouche & dans le langage ordinaire de ſes Sujets. A la vérité, dans toutes les Langues l’Uſage approprie par un conſentement tacite certains ſons à certaines idées, & limite de telle ſorte la ſignification de ce ſon, que quiconque ne l’applique pas juſtement à la même idée, parle improprement : à quoi j'ajoute qu'à moins que les Mots dont un homme se fert, n'excitent dans l'Efprit de celui qui les écoute, les mêmes idées qu’il leur fait ſignifier en parlant, il ne parle pas d’une maniére intelligible. Mais quelle que ſoit la conſéquence que produit l’uſage qu’un homme fait des mots dans un ſens different de celui qu’ils ont généralement, ou de celui qu’y attache particulier la perſonne à qui il addreſſe ſon diſcours, il eſt certain que par rapport à celui qui s’en ſert, leur ſignification eſt bornée aux idées qu’il a dans l’Eſprit, & qu’ils ne peuvent être ſignes d’aucune autre choſe.