Essai philosophique concernant l’entendement humain/Livre 3/Chapitre 8

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Pierre Coste.
Pierre Mortier (p. 383-385).


CHAPITRE VIII.
Des Termes abſtraits & concrets.


§. 1. Les termes abſtraits ne peuvent être affirmez l’un de l’autre et pourquoi.
LEs Mots communs des Langues, & l’uſage ordinaire que nous en faiſons, auroient pû nous fournir des lumiéres pour connoître la nature de nos Idées, ſi l’on eût pris la peine de les conſiderer avec attention. L’Eſprit, comme nous avons fait voir, a la puiſſance d’abſtraire ſes idées, qui par-là deviennent autant d’eſſences générales par où les choſes ſont diſtinguées en Eſpèces. Or chaque idée abſtraite étant diſtincte, en ſorte que de deux l’une ne peut jamais être l’autre, l’Eſprit doit appercevoir par ſa connoiſſance intuitive la différence qu’il y a entre elles ; & par conſéquent dans des Propoſitions deux de ces Idées ne peuvent jamais être affirmées l’une de l’autre. C’eſt ce que nous voyons dans l’Uſage ordinaire des Langues, qui ne permet pas que deux termes abſtraits, ou deux noms d’Idées abſtraites ſoient affirmez l’une de l’autre. Car quelque affinité qu’il paroiſſe y avoir entre’eux, & quelque certain qu’il ſoit, par exemple, qu’un homme eſt un Animal, qu’il eſt raiſonnable, qu’il eſt blanc, &c. cependant chacun voit d’abord la fauſſeté de ces Propoſitions, l’Humanité eſt Animalité, ou Raiſonnabilité, ou Blancheur. Cela eſt d’une auſſi grande évidence qu’aucune des Maximes le plus généralement reçuës. Toutes nos affirmations roulent donc uniquement ſur des idées concretes, ce qui eſt affirmer non qu’une idée abſtraite eſt une autre idée, mais qu’une idée abſtraite eſt jointe à une autre idée. Ces idées abſtraites peuvent être de toute Eſpèce dans les Subſtances, mais dans tout le reſte elles ne ſont guère autre choſe que des idées de Relations. D’ailleurs, dans les Subſtances, les plus ordinaires ſont des idées de Puiſſance ; par exemple, un homme eſt blanc, ſignifie que la Choſe qui a l’eſſence d’un homme, a auſſi en elle l’eſſence de blancheur, qui n’eſt autre choſe qu’un pouvoir de produire l’idée de blancheur dans une perſonne dont les yeux peuvent diſcerner les Objets ordinaires : ou, un homme eſt raiſonnable, veut dire que la même choſe qui a l’eſſence d’un homme a auſſi en elle l’eſſence de Raiſonnabilité, c’eſt-à-dire, la puiſſance de raiſonner.

§. 2.Ils montrent la différence de nos Idées. Cette diſtinction des Noms fait voir auſſi la différence de nos Idées ; car ſi nous y prenons garde, nous trouverons que nos Idées ſimples ont toutes des noms abſtraits auſſi bien que de concrets, dont l’un (pour parler en Grammairien) eſt un Subſtantif, & l’autre un Adjectif, comme blancheur, blanc ; douceur, doux. Il en eſt de même à l’égard de nos Idées des Modes & des Relations, comme Juſtice, juſte ; égalité, égal ; mais avec cette ſeule différence, que quelques-uns des noms concrets des Relations, ſur tout ceux qui concernent l’Homme, ſont Subſtantifs, comme paternité, père ; de quoi il ne ſeroit pas difficile de rendre raiſon. Quant à nos idées des Subſtances, elles n’ont que peu de noms abſtraits, ou plûtôt elles n’en ont abſolument point. Car quoi que les Ecoles ayent introduit les noms d’Animalité, d’Humanité, de Corporcïté, & quelques autres ; ce n’eſt rien en comparaiſon de ce nombre infini de noms de Subſtances auxquels les Scholaſtiques n’ont jamais été aſſez ridicules pour joindre des noms abſtraits : & le petit nombre qu’ils ont forgé, & qu’ils ont mis dans la bouche de leurs Ecoliers, n’a jamais pû entrer dans l’Uſage ordinaire, ni être autoriſé dans le Monde. D’où l’on peut au moins conclurre, ce me ſemble, que tous les hommes reconnoiſſent par-là qu’ils n’ont point d’idée des eſſences réelles des Subſtances, puiſqu’ils n’ont point de noms dans leur Langues pour les exprimer, dont ils n’auroient pas manqué ſans doute de ſe pourvoir, ſi le ſentiment par lequel ils ſont intérieurement convaincus que ces Eſſences leur ſont inconnuës, ne les eût détournez d’une ſi frivole entrepriſe. Ainſi, quoi qu’ils ayent aſſez d’idées pour diſtinguer l’Or d’avec une pierre, & le Metal d’avec le Bois, ils n’oſeroient pourtant ſe ſervir des mots ([1]) Aureitas, Saxeitas, Metalleitas, Ligneitas, & de tels autres noms, par où ils prétendroient exprimer les eſſences réelles de ces Subſtances dont ils ſeroient convaincus qu’ils n’ont aucune idée. Et en effet ce ne fut que la Doctrine des Formes Subſtantielles, & la confiance téméraire de certaines perſonnes, déſtituées d’une connoiſſance qu’ils prétendoient avoir, qui firent prémiérement fabriquer & enſuite introduire les mots d’Animalité & d’Humanité, & autres ſemblables qui cependant n’allérent pas bien loin de leurs Ecoles, & n’ont jamais pû être de miſe parmi les Romains, mais dans un ſens bien différent ; car il ne ſignifioit pas l’eſſence abſtraite d’aucune Subſtance. C’étoit le nom abſtrait d’un Mode, ſon concret étant humanus ([2]), & non pas homo.


  1. Ces Mots qui ſont tout-à-fait barbares en Latin, paroîtroient de la derniére extravagance en François.
  2. C’eſt ainſi qu’en François, d’humain nous avons fait humanité.