Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du Tiers-État/04

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Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du Tiers-État
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 6 (p. 469-489).
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ESSAI SUR L'HISTOIRE


DE LA


FORMATION ET DES PROGRES


DU TIERS-ETAT.




LOUIS XIV ET COLBERT. [1]




Louis XIV, avec une rare dignité de caractère, possédait un sens droit, l’instinct du pouvoir et de l’ordre, l’esprit des affaires jusque dans le détail, une grande faculté d’application et une remarquable puissance de volonté ; mais il lui manquait la haute portée de vue et la liberté d’intelligence qui avaient mis au premier rang des hommes d’état Richelieu et Mazarin. Sa résolution d’agir en tout selon la règle du devoir et de n’avoir pour but que le bien public était profonde et sincère, les mémoires qui nous restent de lui l’expriment avec une effusion quelquefois touchante [2] ; mais il n’eut pas la force de suivre toujours la loi morale qu’il s’imposait. En voulant ne faire qu’une même chose de son propre bonheur et du bien de l’état, il inclina trop à confondre l’état avec lui-même, à l’absorber dans sa personne [3]. Trop souvent il prit la voix de ses passions pour celle de ses devoirs, et ce qu’il se vantait d’aimer le plus, l’intérêt général, fut sacrifié par lui à son intérêt de famille, à une ambition sans bornes, à un amour déréglé pour l’éclat et pour la gloire [4]. Sa longue vie le montre de plus en plus entraîné sur cette pente périlleuse. On le voit d’abord modeste et en même temps ferme d’esprit, aimant les hommes supérieurs et cherchant les meilleurs conseils [5], puis préférant qui le flatte à qui l’éclaire, accueillant, non l’avis le plus solide, mais l’avis le plus conforme à ses goûts, puis enfin n’écoutant que lui-même et prenant pour ministres des hommes sans talent ou sans expérience qu’il se charge de former. Ce règne, glorieux à juste titre, offre ainsi des phases très diverses ; on peut le diviser en deux parts presque égales pour la durée, l’une de grandeur, l’autre de décadence, et dans la première on peut de même distinguer deux périodes, celle des années fécondes où tout prospère par une volonté puissante que la saine raison dirige, et celle où le déclin commence, parce que la passion prend de l’empire aux dépens de la raison.

C’est le génie d’un homme du tiers-état, du fils d’un commerçant, de Jean-Baptiste Colbert, qui donna l’inspiration créatrice au gouvernement de Louis XIV [6]. Colbert fut ministre vingt-deux ans [7], et durant ce temps, le plus beau du règne, la prospérité publique eut pour mesure le degré d’influence de sa pensée sur la volonté du roi.. Cette pensée, dans sa nature intime, se rattachait à celle de Richelieu, pour la mémoire duquel Colbert professait un véritable culte [8]. Dès son entrée au conseil, il fit reparaître les plans du grand ministre, et se proposa pour but l’exécution de tout ce que cet homme extraordinaire n’avait pu qu’ébaucher, indiquer ou entrevoir. L’oeuvre de Richelieu s’était accomplie dans la sphère des relations extérieures ; mais il n’avait pu que déblayer le terrain et tracer les voies pour la réorganisation intérieure du royaume. Par la diplomatie et par la guerre, lui et son habile successeur avaient assuré à la France une situation prépondérante parmi les états européens ; il s’agissait de lui donner un degré de richesse et de bien-être égal à sa grandeur au dehors, de créer et de développer en elle tous les élémens de la puissance financière, industrielle et commerciale. C’est ce qu’entreprit un homme qui n’avait ni le titre ni les droits de premier ministre, serviteur d’un monarque jaloux de son autorité personnelle et ombrageux en ce point jusqu’à la manie [9]. Richelieu avait fait de grandes choses dans sa pleine liberté d’action, Colbert en fit de non moins grandes sous la dépendance la plus étroite, avec la nécessité de plaire dans tout ce qu’il lui fallait résoudre, et avec la condition de ne jamais jouir extérieurement du mérite de ses propres actes, de prendre pour soi dans le pouvoir les soucis, les mécomptes, les injustices populaires, et de porter sur autrui le succès, la gloire et la reconnaissance publique.

Rien de plus étrange que le contraste des figures et des caractères dans cette association au même travail qui liait l’un à l’autre Louis XIV et Colbert : le roi, jeune et brillant, fastueux, prodigue, emporté vers le plaisir, ayant au plus haut degré l’air et les goûts d’un gentilhomme ; le ministre, joignant aux fortes qualités de la classe moyenne, à l’esprit d’ordre, de prévoyance et d’économie, le ton et les manières d’un bourgeois. Vieilli avant l’âge dans des devoirs subalternes et des travaux assidus, Colbert en avait gardé l’empreinte ; son abord était difficile, sa personne sans grace, ses traits austères jusqu’à la dureté. Cette rude enveloppe couvrait en lui une ame ardente pour le bien public, avide d’action et de pouvoir, mais encore plus dévouée qu’ambitieuse [10]. Glacial pour les solliciteurs et peu sympathique aux plaintes de l’intérêt privé, il s’animait de tendresse et d’enthousiasme à l’idée du bonheur du peuple et de la gloire de la France [11]. Aussi tout ce qui constitue le bien-être, tout ce qui fait la splendeur d’un pays fut-il embrassé par lui dans ses méditations patriotiques. Heureuse la France de tout le bonheur où alors elle pouvait aspirer, si le roi, qui avait cru à Colbert sur la parole de Mazarin mourant [12], eût toujours suivi l’admirable guide que la Providence lui donnait ! Du moins, dans les vingt-deux ans de ce ministère mêlés de confiance et de défaveur, il lui permit de mettre la main à presque toutes les parties du gouvernement, et tout ce que toucha Colbert fut transformé par son génie. On est saisi d’étonnement et de respect à la vue de cette administration colossale qui semble avoir concentré dans quelques années le travail et le progrès de tout un siècle.

S’il y a une science de la gestion des intérêts publics, Colbert en est chez nous le fondateur. Ses actes et ses tentatives, les mesures qu’il prit et les conseils qu’il donna prouvent de sa part le dessein de faire entrer dans un même ordre toutes les institutions administratives, jusque-là incohérentes, et de les rattacher à une pensée supérieure comme à leur principe commun. Cette pensée, dont Louis XIV eut le mérite de sentir et d’aimer la grandeur, peut se formuler ainsi donner l’essor au génie national dans toutes les voies de la civilisation, développer à la fois toutes les activités, l’énergie intellectuelle et les forces productives de la France. Colbert a posé lui-même, dans des termes qu’on croirait tout modernes, la règle de gouvernement qu’il voulait suivre pour aller à son but : c’était de distinguer en deux classes les conditions des hommes, celles qui tendent à se soustraire au travail, source de la prospérité de l’état, et celles qui, par la vie laborieuse, tendent au bien public ; de rendre difficiles les premières, et de faciliter les autres en les rendant le plus possible avantageuses et honorables [13]. Il réduisait le nombre et la valeur des offices, afin que la bourgeoisie, moins empressée à leur poursuite, tournât son ambition et ses capitaux vers le commerce, et il attirait du même côté la noblesse en combattant le préjugé qui lui faisait un point d’honneur de la vie oisive et inutile [14]. L’émulation du travail, tel était l’esprit nouveau qu’il se proposa d’infuser à la société française, et selon lequel fut conçu par lui l’immense projet de remanier la législation tout entière, et de la fondre en un seul corps pareil au code de Justinien [15].

C’est à ce dessein qu’il faut rapporter, comme des fragmens d’un même ouvrage, les grandes ordonnances du règne de Louis XIV, si admirables pour l’époque, et dont tant de dispositions subsistent encore aujourd’hui, l’ordonnance civile, l’ordonnance criminelle, l’ordonnance du commerce, celle des eaux et forêts et celle de la marine [16]. Colbert, d’abord simple intendant, puis contrôleur général des finances, avait, par l’ascendant du génie, contraint le roi à élever ses fonctions dans le conseil jusqu’à celles de régulateur de tous les intérêts économiques de l’état. De la sphère spéciale où son titre d’emploi semblait devoir le renfermer, il porta du premier coup la vue aux plus hautes régions de la pensée politique, et, enveloppant toutes choses dans cette synthèse, il les considéra, non en elles-mêmes, mais dans leur accord avec l’idéal d’ordre fécond et de prospérité croissante qu’il se formait. Il lui parut qu’une grande nation, une société vraiment complète devait être à la fois agricole, manufacturière et navigatrice, et que la France, avec son peuple né pour l’action en tout genre, avec son vaste sol et ses deux mers, était destinée au succès dans ces trois branches du travail humain. Ce succès, général ou partiel, fut à ses yeux le but suprême et le seul fondement légitime des combinaisons financières. Il s’imposa la tâche d’asseoir l’impôt, non sur les privations du peuple, mais sur un accroissement de la richesse commune, et il réussit, malgré d’énormes s obstacles, à augmenter le revenu de l’état en réduisant les charges des contribuables.

Dans ses plans formés surtout en vue de la prospérité matérielle, Colbert fit entrer pour une large part le soin des choses de l’intelligence. Il sentit qu’au point de vue de l’économie nationale, des liens existent entre tous les travaux, entre toutes les facultés d’un peuple ; il comprit le pouvoir de la science dans la production des richesses, l’influence du goût sur l’industrie, des arts de l’esprit sur ceux de la main. Parmi ses créations célèbres, on voit l’Académie des sciences, l’Académie des inscriptions et belles-lettres, les Académies de peinture, de sculpture et d’architecture, l’école de France à Rome, l’école des langues orientales, l’Observatoire, l’enseignement du droit à Paris. Il institua, comme partie du service public et de la dépense ordinaire, des pensions pour les littérateurs, les savans et les artistes, et ses bienfaits envers eux ne s’arrêtèrent pas aux limites du royaume. Quant aux mesures spéciales de ce grand ministre pour la régénération industrielle de la France, leur détail dépasserait les bornes où je suis tenu de me renfermer. Les changemens qu’il opéra dans toutes les branches de l’administration financière, ses travaux pour accroître ou pour créer le capital national sous toutes ses formes [17], ses encouragemens de tout genre distribués à toutes les classes d’hommes concourant à l’œuvre de la production, depuis le chef d’entreprise jusqu’au simple ouvrier, ce vaste et harmonieux ensemble de lois, de règlemens, de statuts, de préceptes, de fondations, de projets, se trouve habilement exposé dans des publications récentes [18]. Il me suffira d’y renvoyer le lecteur et de dire que c’est à l’impulsion donnée par Colbert, à ce principe de vie nouvelle répandu en nous il y a près de deux siècles que nous devons de compter dans le monde comme puissance maritime et commerciale.

Colbert eut cela de commun avec d’autres hommes doués du génie organisateur qu’il fit des choses nouvelles par des moyens qui ne l’étaient pas, et se servit comme instrument de tout ce qu’il avait sous la main. Loin de lutter contre les habitudes et les pratiques anciennes, il eut l’art d’en tirer des forces, vivifiant par une volonté inspirée et par des méthodes d’application originales ce qui semblait inerte et usé. C’est ainsi que pour les finances et le commerce il transforma une accumulation de procédés empiriques en un système profondément rationnel ; de là sa puissance et ses merveilleux succès dans son temps, dont il ne choqua point les doctrines ; de là aussi la faiblesse de quelques parties de son ouvrage aux yeux de l’expérience acquise et de la science formée après lui. A-t-il eu tort de ne tenir aucun compte du vœu des états-généraux de 1614 pour l’adoucissement du régime des jurandes et de marcher, dans ses règlemens, au rebours de cette première aspiration de la France vers la liberté du travail ? La réponse à cette question et à d’autres du même genre que soulève l’administration de Colbert ne peut se faire isolément. Tout est lié dans les actes du grand ministre de Louis XIV, et, sur cet ensemble systématique, deux faits dominent : le premier, c’est qu’il fit découler tout du principe de l’autorité, qu’il ne vit dans la France industrielle qu’une vaste école à former sous la discipline de l’état [19] ; le second, c’est que les résultats immédiats lui donnèrent pleinement raison, et qu’il parvint à pousser la nation en avant d’un demi-siècle [20].

Il avait fallu de longues années de guerre pour que l’œuvre de Richelieu s’accomplît ; pour que celle de Colbert, complément de l’autre, se développât librement et donnât tous ses fruits, il fallait de longues années de paix. Après le traité de Westphalie et le traité des Pyrénées[21], un repos durable semblait assuré à l’Europe et à la France ; mais ce que promettaient ces deux grands pactes, Louis XIV ne l’accorda pas. Au moment où le jeune roi paraissait livré tout entier aux soins de la prospérité intérieure, il rompit la paix du monde pour courir, sous un prétexte bizarre, les chances d’un agrandissement extérieur. Il entreprit, au nom des prétendus droits de sa femme, l’infante Marie-Thérèse, et contre l’avis de ses meilleurs conseillers, la guerre d’invasion que termina le traité d’Aix-la-Chapelle [22], guerre injuste, mais dont l’issue fut heureuse pour le roi et pour la France. Le roi y gagna un renom d’habileté politique et militaire, la France, en acquérant plusieurs villes de la Belgique [23], fit un pas considérable dans les voies de son agrandissement naturel ; mais, dans ce premier coup de fortune, il y eut quelque chose de funeste. Une fois éveillée pour la gloire des armes, la passion chez Louis XIV ne se reposa plus ; elle attiédit en lui le zèle pour les travaux pacifiques ; elle le fit passer de l’influence de Colbert sous celle du conseiller le plus désastreux [24]. Et non-seulement elle le rendit moins occupé de progrès au dedans que de conquêtes au dehors, mais encore, dans les affaires extérieures, elle le détourna de la vraie politique française, de cette politique à la fois nationale et libérale dont le plan avait été conçu par Henri IV et l’édifice élevé par Richelieu.

Quelque embarras qu’on éprouve, comme patriote, à juger rigoureusement la politique d’un règne d’où la France sortit avec ses frontières fixées à l’est et considérablement reculées vers le nord, il faut séparer deux choses dans les guerres de Louis XIV, le résultat et l’intention, les conquêtes raisonnables, qui à ce titre subsistèrent, et les folles entreprises, qui, tendant bien au-delà du véritable but, purent s’y trouver ramenées plus tard, grace à d’heureuses nécessités. La guerre de Hollande, par l’esprit de vengeance qui l’inspira et la manière dont elle fut conduite, eut ce caractère ; si elle produisit les avantages territoriaux obtenus à la paix de Nimègue, ce fut parce que la cour de Madrid, en s’alliant aux ennemis du roi, lui fournit l’occasion d’attaquer de nouveau la Franche-Comté et les Pays-Bas espagnols [25]. Un semblable accroissement de territoire ne résulta point de la guerre d’Allemagne ; toutes les conquêtes faites durant cette guerre de neuf ans furent rendues par le traité de Riswick, celle, entre autres, qui donnait à la France sa frontière naturelle des Alpes [26]. Enfin, dans la crise amenée par l’extinction de la maison royale d’Espagne [27], Louis XIV, ayant à choisir, aima mieux les chances d’une couronne pour, son petit-fils qu’un agrandissement de ses états consenti par l’Europe. Sa gloire personnelle et sa famille, voilà le double intérêt qu’il poursuivit de plus en plus aux dépens des intérêts nationaux, en brisant tout le système des anciennes alliances, en faisant quitter à la France le rôle de gardienne du droit public et de protectrice des petits états, pour la rendre aux yeux des peuples un objet de crainte et de haine, comme l’Espagne de Philippe II [28].

Cette fatale guerre de Hollande, qui commença le naufrage de la politique de Richelieu, frappa du même coup le système financier de Colbert et faussa toutes ses mesures. Il lui fut impossible de pourvoir pendant six ans aux dépenses d’une lutte armée contre l’Europe sans se départir de l’ordre admirable qu’il avait créé, sans retourner aux expédiées de ses devanciers et sans compromettre les nouveaux élémens de prospérité intérieure. De 1672 à 1678, tout fut arrêté ou recula en fait d’améliorations économiques ; et quand la paix fut venue, quand il s’agit de réparer les pertes et de recommencer le progrès, la pensée et la faveur du roi avaient cessé d’être avec Colbert. Un homme doué d’un génie spécial pour l’administration militaire, mais esprit étroit, ame égoïste, flatteur sans mesure, conseiller dangereux et détestable politique, le marquis de Louvois, s’était emparé de Louis XIV en servant et en excitant sa passion de gloire et de conquêtes. Cette confiance sans bornes qui avait fait du contrôleur-général des finances presque un premier ministre se retira de lui, et c’est au secrétaire d’état de la guerre que fut transportée, avec les bonnes graces du roi, la prépondérance dans le conseil. Réduit dès-lors à la tâche ingrate d’opposer la voix de la raison à un parti pris d’orgueil, de violence et d’envahissement au dehors, de garder le trésor appauvri contre des demandes toujours croissantes pour les fêtes, les bâtimens de plaisance, l’état militaire en pleine paix, Colbert fléchit par degrés sous la fatigue de cette lutte sans fruit et sans espoir. On le vit triste et on l’entendit soupirer à son ancienne heure de joie, à l’heure de s’asseoir pour le travail [29] ; il se sentait à charge dans ce qu’il voulait de bien, dans ce qu’il empêchait de mal, dans sa franchise de langage, dans tout ce que le roi avait jadis aimé de lui [30]. Plusieurs fois, après des signes trop certains de disgrace, la forte trempe de son ame et le sentiment du devoir patriotique le relevèrent encore et le soutinrent contre ses dégoûts ; mais enfin il y eut un jour où l’amertume de cette situation déborda et où le cœur du grand homme fut brisé.

Telle est l’histoire douloureuse des dernières années de Colbert, années remplies d’un côté par des accès d’activité fébrile, et de l’autre par ces alternatives d’éloignement et de retour, de rudesses blessantes et de froides réparations qui marquent la fin d’une grande faveur. La tristesse, qui, sans nul doute, abrégea sa vie, se nourrissait de deux sentimens, du chagrin de l’homme d’état arrêté dans son œuvre, et d’une souffrance plus intime. Colbert aimait louis XIV d’une affection enthousiaste ; il croyait à lui comme à l’idée même du bien public ; il l’avait vu autrefois associé de cœur et d’esprit à ses travaux et à ses rêves, et, supérieur pour le rang, son égal en dévouement patriotique, et maintenant il lui fallait se dire que tout cela n’était qu’illusion, que l’objet de son culte, ingrat envers lui, était moins patriote que lui. C’est dans ce désenchantement qu’il mourut [31] ; au lit de la mort, l’état de son ame se trahit par une sombre agitation et par des mots amers. Il dit en parlant du roi : « Si j’avais fait pour Dieu ce que j’ai fait pour cet homme-là, je serais sauvé deux fois, et je ne sais ce que je vais devenir [32]. » Une lettre de louis XIV, alors malade, lui ayant été apportée avec des paroles d’amitié, il resta silencieux comme s’il dormait. Invité par les siens à faire un mot de réponse, il dit : « Je ne veux plus entendre parler du roi, qu’au moins à présent il me laisse tranquille ; c’est au roi des rois que je songe à répondre [33]. » Et quand le vicaire de Saint-Eustache, sa paroisse, vint lui dire qu’il avertirait les fidèles de prier pour sa santé : « Non pas cela, répondit brusquement Colbert, qu’ils prient Dieu de me faire miséricorde [34]. »

Ce qu’il y eut de fatalement triste dans cette noble destinée ne s’arrêta point à la mort. Chose étrange ! le ministre qui anticipait dans ses plans toute une révolution à venir, le règne de l’industrie et du commerce, celui qui voulait l’abolition des privilèges en matière d’impôt, une juste proportion dans les charges publiques, la diffusion des capitaux par l’abaissement de l’intérêt, plus de richesse et d’honneur pour le travail et une large assistance pour la pauvreté [35], celui-là fut impopulaire jusqu’à la haine. Son convoi, devant passer près des balles, ne sortit qu’à la nuit et sous escorte, de peur de quelque insulte du peuple. Le peuple, et surtout celui de Paris, haïssait Colbert à cause des taxes onéreuses établies depuis la guerre de Hollande ; on lui imputait la nécessité contre laquelle il s’était débattu en vain, et l’on oubliait d’immenses services pour le rendre responsable de mesures qu’il déplorait lui-même et qu’il avait prises malgré lui. Le roi fut ingrat, le peuple fut ingrat ; la postérité seule a été juste.

La mort de Colbert et la révocation de l’édit de Nantes, une perte irréparable et un coup d’état funeste, marquent, dans le règne de Louis XIV, le point de partage des années de grandeur et des années de décadence. De ces deux événemens séparés par un court intervalle, on peut dire que le second ne fut pas sans liaison avec le premier. Il faut ajouter aux mérites du grand ministre celui d’avoir été le défenseur des protestans, d’avoir combattu sans relâche les atteintes portées par l’esprit d’unité religieuse à la charte de liberté de Henri IV. C’était encore la politique de Richelieu qu’il suivait en maintenant les droits inoffensifs garantis deux fois aux réformés [36]. Moins par philosophie que par instinct patriotique, il protégeait en eux toute une population d’hommes tels qu’il les voulait pour ses plans, d’hommes actifs, probes, instruits, versés dans l’industrie et le commerce, et attachés à ces professions par la malveillance même qui les écartait graduellement des fonctions publiques. Tant que dura l’influence de Colbert dans les conseils de Louis XIV, la raison du roi fut tenue en garde contre les suggestions du clergé catholique et contre ses propres désirs [37] ; mais, sur ce point comme sur bien d’autres, le vertige du pouvoir absolu commença dès que la faveur se fut détournée de l’homme de génie. C’est ainsi qu’à la captation exercée pour ramener les dissidens succéda l’emploi de la contrainte, et qu’après les peines portées contre le repentir des nouveaux convertis vint l’entière abolition de la liberté de culte et de conscience. L’immortel édit de Henri IV, confirmé et juré par Louis XIII en 1629, fut révoqué par Louis XIV le 17 octobre 1685 [38], date qui reste au nombre des plus tristes souvenirs de notre histoire. On sait quel effroyable coup cet acte violent et ses suites portèrent à la civilisation et à la fortune de la France, par quelle émigration d’ouvriers, d’inventeurs, de négocians, de marins, de capitalistes, l’avantage que nous avaient donné sur nos rivaux d’industrie les établissemens de Colbert fut presque entièrement perdu [39].

En 1685, il y avait déjà près d’un siècle que la France, devançant à cet égard les autres peuples chrétiens, était entrée dans les voies de la société nouvelle qui sépare l’église de l’état, le devoir social des choses de la conscience et le croyant du citoyen. Sous le régime de l’édit de Nantes, le principe légal en matière de religion, ce n’était pas la simple tolérance, mais l’égalité de droits civils entre catholiques et réformés, mais la reconnaissance, et, sauf quelques réserves, la pleine liberté des deux cultes. Nous étions en cela supérieurs à l’Europe, soit catholique, soit protestante, supériorité acquise au prix de quarante ans de malheurs, et peut-être à l’aide d’un sens plus prompt de la justice et du droit [40]. C’est de la hauteur de ce principe déposé dans la loi et qui subsistait en dépit d’infractions plus ou moins directes, plus ou moins graves, que l’édit de révocation fit tomber le pays sous un régime de violences et de contradictions qui, pour devenir simple ; aboutit à la mort civile des protestans [41]. Tel est le point de vue d’où l’historien doit juger l’acte d’autorité qui fut pour Louis XIV, sinon un crime, du moins la plus grande des fautes. À ce point de vue, ni les idées ni les pratiques des autres états de l’Europe en fait de tolérance civile ne peuvent servir d’excuse à la conduite du roi de France ; la France, depuis un siècle, avait élevé son droit public au-dessus des idées du temps. Quant à la réaction du catholicisme à l’intérieur, on ne peut pas en faire davantage un moyen d’apologie, car elle n’était pas nouvelle, et deux grands ministres avaient su lui résister durant trente ans ; quoique hommes d’église tous les deux, ils s’étaient tenus dans les limites tracées par la bonne foi publique et par la raison d’état [42]. Louis XIV fut pleinement libre de sentir et d’agir comme eux ; sous lui, les protestans n’inspirèrent pas plus de crainte, et la pression de l’intolérance catholique ne devint pas plus embarrassante. Il n’a tenu qu’à lui de laisser les choses dans l’état où il les avait prises, de n’être pas dupe des fausses conversions qu’on provoquait pour lui plaire, de ne pas devenir, sans l’avoir voulu, persécuteur atroce, enfin de ne pas léguer en mourant à la France du XVIIIe siècle tout un code de proscriptions plus odieuses que celles du XVIe [43].

Le grand fait, le fait imprévu alors, qui domine tout le règne de Louis XIV, c’est que, dans ce règne, dernier terme du mouvement de la France vers l’unité monarchique, on vit le pouvoir absolu exercé personnellement par le roi tomber, pour la satisfaction des vrais intérêts nationaux, au-dessous de ce qu’avait été précédemment le même pouvoir délégué à un premier ministre. Richelieu, et après lui Mazarin, gouvernant comme s’ils eussent été dictateurs d’une république, avaient, pour ainsi dire, éteint leur personnalité dans l’idée et le service de l’état. Ne possédant que l’autorité de fait, ils s’étaient conduits tous les deux en mandataires responsables envers le souverain et devant la conscience du pays, tandis que Louis XIV, réunissant le fait et le droit, se crut exempt de toute règle extérieure à lui-même, et n’admit pour ses actes de responsabilité que devant sa propre conscience. Ce fut cette conviction de sa toute-puissance, conviction naïve et sincère, excluant les scrupules et les remords, qui lui fit renverser coup sur coup le double système fondé par Henri IV, au dedans pour la liberté de religion, au dehors pour la prépondérance nationale assise sur une tutelle généreuse de l’indépendance des états et de la civilisation européenne.

À l’avènement personnel de Louis XIV, il y avait plus de cinquante ans que la politique française suivait son œuvre en Europe, impartiale devant les diverses communions chrétiennes, les différentes formes de gouvernement et les révolutions intérieures des états. Quoique la France fût catholique et monarchique, ses alliances étaient, en premier lieu, les états protestans d’Allemagne et la Hollande républicaine ; elle avait même fait amitié avec l’Angleterre régicide [44]. Aucun intérêt autre que celui du développement bien compris de la puissance nationale ne pesait dans les conseils et ne dirigeait l’action extérieure du gouvernement ; mais avec Louis XIV tout changea, et des intérêts spéciaux, nés de la personnalité royale, du principe de la monarchie héréditaire ou de celui de la religion de l’état, entrèrent en balance, pour prendre bientôt le dessus. De là vint le bouleversement du système d’équilibre européen, qu’on eût pu nommer le système français, et son abandon pour des rêves de monarchie universelle renouvelés de Charles-Quint et de Philippe II. De là une suite d’entreprises formées au rebours de la politique du pays, telles que la guerre de Hollande, les brigues faites en vue de la couronne impériale, l’appui donné à Jacques II et à la contre-révolution anglaise, l’acceptation du trône d’Espagne pour un fils de France gardant ses droits à la couronne [45]. Ces causes des malheurs sous lesquels faillit succomber le royaume sortirent toutes de l’événement applaudi par la nation, conforme à l’esprit de ses tendances, qui, après que la royauté eut atteint, sous deux ministres, son plus haut degré de puissance, la remit, absolue, aux mains d’un prince doué de qualités à la fois brillantes et solides, objet d’affection enthousiaste et de légitime admiration.

Lorsque le règne qui venait, sous de tels auspices, couronner la marche ascendante de la monarchie française eut démenti l’immense espoir que ses commencemens avaient fait naître, lorsqu’on eut vu, au milieu de victoires stériles et de revers toujours croissans, le progrès dans toutes les branches de l’économie publique changé en détresse, la ruine des finances, de l’industrie et de l’agriculture, l’épuisement de toutes les forces du pays, l’appauvrissement de toutes les classes de la nation, la misère effroyable du peuple, un amer dégoût s’empara des ames et y remplaça l’enthousiasme de la confiance et de l’amour [46]. Qu’y avait-il sous ce grand et douloureux mécompte dont l’empreinte se montre si vive dans les documens contemporains ? Ce n’était pas simplement l’espérance humaine trompée par un homme, c’était l’épreuve décisive d’une forme d’état préparée de loin par le travail des siècles, au profit de laquelle toute garantie de liberté politique avait été détruite ou abandonnée, et dont la masse nationale avait favorisé le progrès comme étant le sien propre. Que la société française eût conscience de la nature et des profondeurs de la crise dont son affaissement actuel n’était qu’un prélude, qu’elle sentit des choses que les générations postérieures n’ont comprises que par la suite des faits et par l’enseignement de l’histoire, c’est ce que je ne veux point dire ici. Quelque signification qu’il eût alors pour ceux qui en souffraient, l’étrange contraste entre les premières et les dernières années de Louis XIV répondait à l’un de ces momens solennels dans la vie des nations où un grand mouvement social, épuisé dans ses résultats, s’arrête, et où commence un autre mouvement qui, plus ou moins secret, plus ou moins rapide, saisira l’esprit public pour le transformer et entraîner tout vers un avenir inconnu.

Après avoir, avec une logique intrépide, sacrifié toutes ses vieilles institutions à l’agrandissement d’une seule, après avoir laissé abattre l’indépendance des classes d’hommes et des territoires, les droits des provinces et des villes, le pouvoir des états-généraux et le contrôle politique du parlement, la France, parvenue à l’apogée de cette longue révolution, se trouvait en face de l’unité monarchique, mais d’une unité toute personnelle pour ainsi dire, et d’où en théorie l’idée même de nation formant un corps était exclue [47]. Ainsi, l’action des siècles écoulés depuis le douzième, en atteignant son but si régulièrement poursuivi, aboutissait à un régime inacceptable comme définitif pour la raison et le patriotisme, à quelque chose qui, loin de fixer la marche du progrès en politique, n’était qu’une étape, un second point de départ, le commencement de nouveaux efforts. Ce travail nouveau de l’opinion et de la volonté publique devait être, non de rebâtir des ruines, non de toucher à l’unité absolue de l’état, produit spontané de nos instincts sociaux, mais de lui imprimer en quelque sorte, au lieu du sceau royal, le vrai caractère national, de faire que son idée agrandie renfermât, pour les garantir, tous les droits de l’homme et du citoyen [48]. Telle fut l’œuvre à jamais glorieuse du siècle dont la quinzième année termina le règne de Louis XIV, œuvre dans laquelle l’objet fut moins simple et les rôles plus mêlés que dans la première, et qui fut pleine de tâtonnemens jusqu’au jour où toutes les voies s’aplanirent par la fusion des deux premiers ordres au sein du troisième, et par l’avènement d’une assemblée souveraine et inviolable de la nation.

C’est à ce point de notre histoire que s’arrête celle du tiers-état ; là disparaît son nom et finit son existence à part. Dans cette période suprême, on verra d’abord peu de mouvement ; les vieilles habitudes politiques subsisteront, tandis qu’un esprit nouveau s’emparera des intelligences ; puis, le travail achevé dans les idées passera dans les faits ; des essais de réforme plus ou moins larges seront noblement, mais inutilement tentés par le pouvoir, et de leur impuissance éprouvée naîtra la tentative populaire qui fit sortir des états-généraux assemblés pour la dernière fois la révolution de 1789. Cette inauguration d’une société fondée sur les seuls principes du droit rationnel n’arriva que lorsque la masse nationale eut senti à fond le néant pour elle d’une restauration de droits historiques. La raison pure et l’histoire furent comme les deux sources diverses où puisa dès son berceau l’opinion régénératrice ; elle puisa de plus en plus à la première, et de moins en moins à la seconde. D’un côté, le courant se trouva mince et inerte ; de l’autre, sans cesse grandissant, poussé par la double impulsion de la logique et de l’espérance, il parvint à maîtriser tout et à tout entraîner.

Les droits anciens n’étant autre chose que les anciens privilèges, leur restauration en masse, sous le nom de liberté, ne pouvait être l’objet de désirs sérieux que pour les deux premiers ordres ; le tiers-état, sauf ses vieilles franchises municipales dont la passion ne l’agitait plus, n’avait rien à regretter du passé, tout à attendre de l’avenir. Aussi fut-il, dans la dernière partie de son rôle politique, le grand foyer, l’agent infatigable de l’esprit nouveau, des idées de justice sociale, de liberté égale pour tous et de fraternité civique. Cela ne veut pas dire que cet esprit, supérieur dans son indépendance aux habitudes et aux intérêts d’ordre et de classe, s’insinuant sous l’habitude pour l’user et sous l’intérêt pour le rendre moins âpre et moins étroit, dût rester étranger aux classes dont les droits exclusifs, tombés déjà en partie, étaient condamnés à périr pour le bien de tous. Si l’ordre non privilégié se trouvait par ses instincts et ses intérêts mêmes naturellement disposé à de semblables inspirations, il ne pouvait être seul à les ressentir. Partout où des ames élevées et des cœurs généreux se rencontrèrent, il y eut de l’aliment pour ce qu’on peut nommer la pensée libérale moderne ; cette voix de l’opinion, qui renouvela tout en 1789, avait des organes éclatans et sincères parmi la noblesse et le clergé. Et, chose étrange, ce fut à la cour même de Louis XIV, autour de son petit-fils, dans des conciliabules de grands seigneurs, que naquit d’une vive sympathie pour les souffrances du peuple le premier essai de réaction politique contre le dogme accablant et les maux nécessaires de la monarchie sans limites.

On sait qu’un écrivain de génie, évêque admirable et ardent philanthrope, Fénelon, fut l’ame de ces projets dont il avait semé le germe dans ses leçons, données durant cinq ans à un prince héritier da trône [49]. Le plan de gouvernement conçu par lui et embrassé avec passion par le successeur futur de Louis XIV offrait un singulier mélange d’esprit aristocratique et d’affection pour les intérêts populaires [50]. Ce plan, auquel s’attache une vague célébrité, avait le mérite respectable d’être inspiré par la conscience des abus et des maux présens, avec l’immense défaut d’appliquer à ces abus des remèdes pires que le mal lui-même. Il détruisait la centralisation administrative et jusqu’à l’administration proprement dite, supprimait les intendans des provinces et remplaçait les ministres par des conseils [51]. Enlevant à la royauté son caractère moderne, il en faisait, non plus l’image vivante, la personnification active de l’état, mais un privilège inerte servant de couronnement à une hiérarchie de privilèges et s’appuyant sur elle en la protégeant [52]. C’était, pour fuir les vices de la monarchie absolue, rétrograder vers la monarchie féodale et défaire l’ouvrage des siècles au lieu de le perfectionner. À côté des états-généraux devenus une institution régulière, d’états particuliers établis au nombre de vingt au moins par une nouvelle division des provinces, de diètes cantonales créées pour l’assiette et la répartition de l’impôt, on trouve dans cette prétendue constitution libre la séparation des ordres rendue plus profonde et de nouvelles distinctions de classes : pour le clergé, une entière indépendance à l’égard du pouvoir civil ; pour la haute noblesse, des prérogatives politiques ; pour le commun des gentilshommes, l’accès par préférence à toutes les charges, le rétablissement des juges d’épée dans les bailliages et leur introduction dans les parlemens ; pour le tiers-état enfin, l’amoindrissement ou la suppression des offices qui, de toute ancienneté, lui étaient dévolus [53]. Et, par le plus étrange contraste à des dispositions qui semblent un démenti donné au progrès traditionnel de la société en France, il s’en joint d’autres dont la générosité devance les temps et la raison à venir : l’impôt, sous toutes ses formes, est étendu à toutes les classes de la nation ; il n’y a plus, à cet égard, ni privilèges pour les deux premiers ordres, ni vexation pour le peuple par l’exploitation des traitans [54].

En dépit des maximes libérales que le duc de Bourgogne et ses amis professaient, et dont ils croyaient de bonne foi que leur œuvre était l’expression [55], ce triste assemblage d’élémens contradictoires, qui innovait d’une part en philanthropie sociale et de l’autre en distinction de droits et de rangs selon la naissance, qui relevait la noblesse de sa décadence politique et rabaissait les positions faites par le temps au tiers-état, cette constitution antilogique et anti-historique n’avait pas chance d’être populaire un seul jour, si du monde des rêves elle eût passé dans celui des faits réels. La monarchie en France, quand elle cesserait d’être absolue, devait rester administrative ; la liberté en France devait se fonder, non sur une séparation plus marquée, mais sur la fusion des ordres, non sur l’abaissement, mais sur l’élévation continue des classes roturières. La mort du dauphin à peine âgé de trente ans emporta ces projets et les espérances qui s’attachaient à son règne [56]. Louis XIV ne connut que d’une manière vague les plans élaborés par son petit-fils dans le secret de l’intimité [57]. Il s’applaudissait de l’esprit sérieux et des hautes qualités du jeune prince, mais le reste était pour lui un objet de défiance ou d’antipathie [58], et cela autant par sa droiture de sens que par ses instincts despotiques. S’il avait en lui-même une foi extravagante, il croyait profondément à la sagesse de ses ancêtres, à l’efficacité civilisatrice de ce pouvoir uni et concentré qu’il avait reçu d’eux, dont il abusait sans doute, mais qu’il développait dans le même sens qu’eux. Au milieu des pompes de sa cour, il était niveleur à sa manière ; pour lui, le mérite avait des droits supérieurs à ceux de la naissance ; il ouvrait de plus larges routes à l’ascension des hommes nouveaux ; au lieu de diviser, il unissait. Il travaillait à rendre complète l’unité politique du pays, et, sans le savoir, il préparait de loin l’avènement de la grande communauté une et souveraine de la nation.

Ainsi, malgré ses défauts trop manifestes, la politique de Louis XIV était plus intelligente et valait mieux pour l’avenir que les imaginations spécieuses des réformateurs de son temps ; il comprit quelle devait être sa tâche après l’œuvre de ses devanciers, et il la remplit fidèlement, selon la mesure de ses forces. Qu’on lui accorde ou qu’on lui refuse le nom de grand qui lui fut décerné par une admiration mêlée de flatterie [59], il est impossible de ne pas ressentir l’impression que produit dans l’histoire cette figure de roi, calme et fière, sérieuse et douce, attentive et réfléchie, à laquelle l’idée de majesté répond si bien. Il est même impossible de ne pas regretter par momens le blâme sévère que la justice oblige d’associer aux éloges qui lui sont dus, et ces momens ne sont pas ceux où son règne brille de tout ce qui fait la splendeur et la puissance des états, mais ceux où le royaume a perdu sa force et sa prospérité, où le monarque, autrefois comblé de gloire, n’en a plus à espérer que de sa lutte avec le malheur : c’est lorsque, vaincu sur toutes ses frontières par l’Europe coalisée, il prolonge ce combat suprême avec une constance inébranlable, s’oubliant lui-même afin d’épargner au pays les douleurs d’une invasion étrangère, immolant sa fierté et prêt à donner sa vie pour l’indépendance nationale [60] ; c’est aussi lorsqu’au plus fort de ses revers, il voit, sans se laisser abattre, son fils et ses petits-fils mourir autour de lui [61], ou enfin, lorsque, arrivé au dernier terme, il exprime par des mots touchans une admirable fermeté d’ame, un courage sans ostentation qu’il porte jusqu’à l’aveu de ses fautes [62].


AUGUSTIN THIERRY

  1. Voyez les livraisons du 15 mai et du 1er juin 1846, et celle du 1er mars 1850.
  2. « J’ai toujours considéré comme le plus doux plaisir du monde la satisfaction qu’on trouve à faire son devoir. J’ai même souvent admiré comment il se pouvoit faire que l’amour du travail, étant une qualité si nécessaire aux souverains, fût pourtant une de celles qu’on trouve plus rarement en eux. » (Œuvres de Louis XIV, t. I, p. 105.) - Ibid., t. II, p. 422.
  3. « Enfin, mon fils, nous devons considérer le bien de nos sujets bien plus que le nôtre propre. Il semble qu’il-, fassent une partie de nous-mêmes, puisque nous sommes à la tête d’un corps dont ils sont membres. Ce n’est que pour leurs propres avantages que nous devons leur donner des lois, et ce pouvoir que nous avons sur eux ne nous doit servir qu’à travailler plus efficacement à leur bonheur. » (Œuvres de Louis XIV, t. I, p. 116.) - Ibid., t. II, p. 457.
  4. Voyez l’introduction du bel ouvrage de M. Mignet : Négociations relatives à la succession d’Espagne sous Louis XIV.
  5. « Délibérer à loisir sur toutes les choses importantes et en prendre conseil de diverses gens n’est pas, comme les sots se l’imaginent, un témoignage de foiblesse ou de dépendance, mais plutôt une marque de prudence et de solidité. C’est une maxime surprenante, mais véritable pourtant, que ceux qui, pour se montrer plus maîtres de leur propre conduite, ne veulent prendre conseil en rien de ce qu’ils font, ne font presque jamais rien de ce qu’ils veulent. » (Œuvres de Louis XIV, t. II, p. 113.)
  6. Le père de Colbert, marchand de drap à Reims, y tenait boutique à l’enseigne du Long vêtu, et joignait à ce commerce celui des toiles, du vin et du blé. Sa famille avait plusieurs branches également vouées au négoce, dont lui-même fit l’apprentissage à Paris d’abord, et ensuite à Lyon. Revenu à Paris, il quitta la vie de comptoir, et fut successivement clerc de notaire, clerc chez un procureur au Châtelet, commis au bureau de recette financière qu’on nommait des parties casuelles, secrétaire particulier du cardinal Mazarin, et enfin intendant de sa maison. Mazarin, à son lit de mort, le recommanda vivement au roi. On trouve cette phrase dans les instructions que Colbert écrivit de sa propre main pour son fils aîné : « Mon fils doit bien penser et faire souvent réflexion sur ce que sa naissance l’auroit fait être, si Dieu n’avoit pas béni mon travail, et si ce travail n’avoit pas été extrême. »
  7. De 1661 à 1683.
  8. « Colbert, fidèle observateur des maximes de Richelieu jusqu’à s’en attirer des plaisanteries de la part du feu roi… Quand il s’agissait d’une affaire importante, le feu roi disait souvent : « Voilà Colbert qui va nous dire : Sire, ce grand cardinal de Richelieu, etc. » (Mémoire de M. de Valincourt sur la marine, joint aux Mémoires du marquis de Villette, publiés par M. de Montmerqué pour la Société de l’histoire de France, page LII.)
  9. « Quant aux personnes qui devoient seconder mon travail, je résolus, sur toutes choses, de ne point prendre de premier ministre, et, si vous m’en croyez, mon fils, et tous vos successeurs après vous, le nom en sera pour jamais aboli en France, rien n’étant plus indigne que de voir d’un côté toute la fonction, et de l’autre le seul titre de roi. Pour ce dessein, il étoit absolument nécessaire de partager ma confiance et l’exécution de mes ordres, sans la donner tout entière à pas un. » (Œuvres de Louis XIV, t. I, page 27.)
  10. « Il est homme sans fastidie ; sans luxe, d’une médiocre dépense, qui sacrifie volontiers tous ses plaisirs et ses divertissemens aux intérêts de l’état et aux soins des affaires. Il est actif et vigilant, ferme et inviolable du costé de son devoir ; qui fuit les partis et ne veut entrer en aucun traité sans en donner connoissance au roy et sans un exprès commandement de sa majesté ; qui témoigne n’avoir pas grande avidité pour les richesses, mais une forte passion d’amasser et de conserver les biens du roy. » (Les Portraits de la cour, Archives curieuses de l’histoire de France, 3e série, t. VIII, p. 371.) - Voyez l’Histoire de la vie et de l’administration de Colbert, par M. Pierre Clément ; la Notice sur Colbert, par Lemontey, et le rapport lu par M. Villemain à la séance annuelle de l’Académie française, le 17 août 1848.
  11. « Je voudrais que mes projets eussent une fin heureuse, que l’abondance régnât dans le royaume, que tout le monde y fût content, et que, sans emplois, sans dignités, éloigné de la cour et des affaires, l’herbe crût dans ma cour ! » (Paroles de Colbert citées par d’Auvigny, Vies des hommes illustres de la France, t. V, p. 376.) - « Je déclare en mon particulier à votre majesté qu’un repas inutile de 3,000 livres me fait une peine incroyable, et lorsqu’il est question de millions d’or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien, j’engagerais ma femme et mes enfans, et j’irais à pied toute ma vie pour y fournir, s’il étoit nécessaire. » (Lettre de Colbert à Louis XIV, Particularités sur les ministres des finances, par M. de Monthyon, p. 44.)
  12. « On dit que le cardinal mourant lui avoit conseillé de se défaire de Fouquet comme d’un homme sujet à ses passions, dissipateur, hautain, qui voudroit prendre ascendant sur lui, au lieu que Colbert, plus modeste et moins accrédité, seroit prêt à tout et régleroit l’état comme une maison particulière. On dit même qu’il ajouta ces mots (et M. Colbert s’en vantoit avec ses amis) : « Je vous dois tout, sire, mais je crois m’acquitter en quelque manière en vous donnant Colbert. » (Mémoires de l’abbé de Choisy, collection Michaud et Poujoulat, 3e série, t. VI, p. 579.)
  13. Projet d’une révision générale des ordonnances, discours prononcé par Colbert dans le conseil du 10 octobre 1665, Revue rétrospective, 2e série, t. IV, p. 257 et suiv.
  14. Voyez l’édit d’août 1669, Recueil des anciennes lois françaises, t. XVIII, page 217, et Forbonnais, Recherches et considérations sur les finances de France, t. II, pages 150 et 362 ; t. III, page 257.
  15. Projet d’une révision générale des ordonnances, Revue rétrospective, 2e série, t. IV, pages 248 et 258.
  16. Ordonnance civile touchant la réformation de la justice (avril 1667) ; ordonnance pour la réformation de la justice, faisant continuation de celle d’avril 1667 (août 1669) ; édit portant règlement général pour les eaux et forêts (août 1669) ; ordonnance criminelle (août 1670) ; ordonnance du commerce (mars 1673) ; ordonnance de la marine (août 1681). Recueil des anciennes lois françaises, t. XVIII, pages 103, 341, 219 et 371 ; t. XIX, pages 92 et 282.
  17. Les routes, les canaux, les bâtimens civils et militaires, les arsenaux, la marine marchande et la marine de l’état.
  18. Voyez un excellent chapitre sur l’administration de Colbert dans le tome XIV de l’Histoire de France de M. Henri Martin, l’ouvrage de M. Pierre Clément cité plus haut, et l’Histoire de l’administration en France, depuis le règne de Philippe-Auguste jusqu’à la mort de Louis XIV, par M. Dareste de la Chavanne.
  19. « Les arts étaient nouveaux ou presque totalement oubliés par l’interruption du commerce. Nous ignorions les goûts du consommateur étranger ; nos manufacturiers, pauvres, écrasés sous les taxes et la honte de leur état, n’avaient ni les moyens ni le courage d’aller puiser au loin les lumières ; il s’agissait d’imiter et non d’inventer. Le ministre donna aux ouvriers des instructions, et la plupart furent bonnes, parce qu’elles étaient rédigées par des négocians ou des personnes expérimentées soit dans l’art, soit dans le commerce étranger. Chaque règle était appuyée de son motif. » (Forbonnais, Recherches et considérations sur les finances de France, t. II, p. 366.)
  20. Voyez, dans l’ouvrage de M. Dareste de la Chavanne, Histoire de l’administration en France, etc., t. II, p.. 221, un tableau des manufactures créée par Colbert.
  21. 1648 et 1659.
  22. Ce traité fut signé le 2 mai 1668. — Voyez sur le droit de dévolution invoqué par Louis XIV à la mort de Philippe IV, roi d’Espagne, et sur les événemens de la guerre de 1667, l’ouvrage de M. Mignet, Négociations relatives à la succession d’Espagne, t. Ier, 2e partie, sect. 1 et 2 ; t. II, 3e partie, sect. 2. — Les opposans à cette guerre, dans le conseil du roi, furent Colbert et le ministre des affaires étrangères, de Lionne, l’un des plus grands diplomates qu’ait eus la France, négociateur du traité de Westphalie, de la ligue du Rhin et du traité des Pyrénées.
  23. Charleroi, Binch, Ath, Douai, Tournai, Oudenarde, Lille, Armentières, Courtrai, Bergues et Furnes.
  24. Le marquis de Louvois, fils du ministre Letellier, d’abord associé à son père dans le département de la guerre, puis chargé seul de ce portefeuille en 1666.
  25. Le traité de Nimègue fut signé le 10 août 1678 ; la guerre avait commencé en 1672. Par ce traité, la France rendit plusieurs villes qui lui donnaient dans les Pays-Bas une position offensive, notamment Charleroi, Ath, Binch, Oudenarde et Courtrai, qu’elle possédait depuis 1668 ; elle acquit, avec la Franche-Comté, des territoires et des villes importantes dans l’Artois, la Flandre et le Hainault, qui régularisèrent ses limites au nord, et lui firent, à l’aide du génie de Vauban, une puissante ligne de défense. – Voyez sur l’invasion des Provinces-Unies et sur les traités qui la suivirent, le tome IV des Négociations relatives à la succession d’Espagne.
  26. Le traité de Riswick fut signé le 20 septembre 1697. La Savoie et Nice avaient été occupées par suite de l’adhésion du duc Victor-Amédée à la ligue d’Augsbourg.
  27. A la mort de Charles II, en 1700.
  28. Louis XIV eut l’ambition d’être élu empereur ou de faire nommer son fils roi des Romains. Il négocia dans cette vue avec plusieurs des princes d’Allemagne ; des traités secrets furent conclus par lui, en 1670 avec l’électeur de Bavière, en 1679 avec l’électeur de Brandebourg, et dans la même année avec l’électeur de Saxe. Voyez sur ces négociations une notice de Lemontey, dans ses œuvres, t. V, p. 223 et suiv.
  29. « Nous remarquions que jusqu’à ce temps, quand M. Colbert entrait dans son cabinet, on le voyait se mettre au travail avec un air content et en se frottant les mains de joie, mais que depuis il ne se mettait guère sur son siège pour travailler qu’avec un air chagrin et en soupirant. M. Colbert, de facile et aisé qu’il était, devint difficile et difficultueux, en sorte qu’on n’expédiait pas alors tant d’affaires, à beaucoup près, que dans les premières années de sa surintendance. (Mémoires de Charles Perrault, liv. IV, p. 841, édit. de M. Paul Lacroix [1842).
  30. « M. Mansard prétend qu’il y a trois ans que Colbert était à charge au roi pour les bâtimens, jusque-là que le roi lui dit une fois : « Mansard, on me donne trop de dégoûts, je ne veux plus songer à bâtir. » (Œuvres de Racine, t. VI, p. 335.1 - « Voici, sire, un métier fort difficile que je vais entreprendre ; il y a près de six mois que je balance à dire les choses fortes à votre majesté que je lui dis hier et celles que je vais encore lui dire… Je me confie en la bonté de votre majesté, en sa haute vertu, en l’ordre qu’elle nous a souvent donné et réitéré de l’avertir au cas qu’elle allât trop e vite, et en la liberté qu’elle m’a sauvent donnée de lui dire mes sentimens. (Mémoire de Colbert au roi [1666], cité par Monthyon ; Particularités sur les ministres des finances, p. 73.)
  31. Le 6 septembre 1683.
  32. Monthyon, Particularités sur les ministres des finances, p. 79, note.
  33. Monthyon, Particularités, etc., p. 79, note. — Œuvres de Racine, t. VI, p. 334. — Lettres de madame de Maintenon, 10 septembre 1683, t. II, p. 103.
  34. Œuvres de Racine, t. VI, p. 334. — L’hôtel Colbert était situé dans la rue Neuve-des-Petits-Champs.
  35. Voyez dans les histoires de l’administration de Colbert ses efforts constans pour réduire l’impôt de la taille et ses tentatives pour substituer la taille réelle à la taille personnelle, établir le cadastre et fonder le régime hypothécaire. Voyez aussi le règlement général sur les tailles, donné le 12 février 1663, l’ordonnance d’avril 1667 sur les biens communaux, l’édit de décembre 1665, portant réduction de l’intérêt légal au denier vingt, l’édit de mars 1673, pour la publicité des hypothèques, et l’édit de juin 1662, portant qu’il sera établi dans chaque ville et bourg du royaume un hôpital pour les pauvres, les malades et les orphelins. Recueil des anciennes lois françaises, t. XVIII, p. 18, 22, 69 et 187, et t. XIX, p. 73.
  36. D’abord par l’édit de Nantes, 13 avril 1598, et ensuite par l’édit donné à Nîmes en juillet 1629.
  37. « Quant à ce grand nombre de mes sujets de la religion prétendue réformée qui était un mal que je regarde avec douleur, il me sembla, mon fils, que ceux qui vouloient employer des remèdes violens ne connoissoient pas la nature de ce mal, causé en partie par la chaleur des esprits qu’il faut laisser passer et s’éteindre insensiblement, au lieu de l’exciter de nouveau par des contradictions aussi fortes… Je crus que le meilleur moyen pour réduire peu à peu les huguenots de mon royaume étoit en premier lieu de ne les point presser du tout par aucune rigueur nouvelle contre eux, de faire observer ce qu’ils avaient obtenu de mes prédécesseurs, mais de ne leur rien accorder au-delà, et d’en renfermer même l’exécution dans les plus étroites bornes que la justice et la bienséance le pouvoient permettre. Quant aux graces qui dépendoient de moi seul… » (Mémoires de Louis XIV, écrits vers l’année 1670 ; Œuvres, t. Ier, pages 84. et suivantes.)
  38. Voyez l’édit portant révocation de l’édit de Nantes, Recueil des anciennes lois françaises, t. XIX, page 530.
  39. Voyez l’ouvrage de Rulhières, intitulé : Éclaircissemens historiques sur les causes de la révocation de l’édit de Nantes ; le tome II de l’Histoire de madame de Maintenon, par M. le duc de Noailles, et les tomes XV et XVI de l’Histoire de France de M. Henri Martin.
  40. La jurisprudence française fut la première à condamner le principe de l’esclavage, en déclarant libre tout esclave qui mettait le pied dans le royaume. Voyez le Glossaire du droit français, par Laurière, au mot esclave.
  41. Voyez ce que dit Rulhières de la déclaration du 14 mai 1724 et de l’affreuse jurisprudence qui en résulta. Éclaircissemens sur la révocation de l’édit de Nantes, édition Auguis, pages 269, 282, 463 et 481.
  42. « Richelieu maintint scrupuleusement la liberté pour les catholiques de changer de religion, et pour les protestans convertis de retourner à leur ancien culte. Mazarin, sollicité par le clergé de prendre des mesures contre ceux que l’église qualifiait d’apostats et de relaps, ne céda point à ces instances. Il disait en parlant des calvinistes : « Je n’ai point à m’inquiéter du petit troupeau ; s’il broute de mauvaises herbes, du moins il ne s’écarte pas. » Voyez Rulhières, Éclaircissemens historiques sur la révocation de l’édit de Nantes, page 19 et suiv.
  43. Conférez les Éclaircissemens de Rulhières sur la révocation de l’édit de Nantes avec le t. Il de l’Histoire de madame de Maintenon, par M. le duc de Noailles. — « L’une des premières pensées du régent fut de retirer tous les édits de Louis XIV contre les protestans ; mais la violence même des faits accomplis parut opposer à cette mesure un, obstacle insurmontable. « Le régent me parla à ce propos de toutes les contradictions et de toutes les difficultés dont les édits et déclarations du feu roi sur les huguenots étoient remplis, sur lesquels on ne pouvoit statuer par impossibilité de les concilier, et d’autre part de les exécuter à l’égard de leurs mariages, testamens, etc… De la plainte de ces embarras, le régent vint à celle de la cruauté avec laquelle le feu roi avoit traité les huguenots, à la faute même de la révocation de l’édit de Nantes, au préjudice immense que l’état en avoit souffert et en souffroit encore dans sa dépopulation, dans son commerce, dans la haine que ce traitement avoit allumée chez tous les protestans de l’Europe… Le régent se mit sur les réflexions de l’état ruiné où le roi avoit réduit et laissé la France, et de là sur celles du gain du peuple, d’arts, d’argent et de commerce qu’elle feroit en un moment par le rappel si désiré des huguenots dans leur patrie, et finalement me le proposa. » (Mémoires de Saint-Simon, t. XIV, page 153 et suiv.)
  44. Voyez, dans le Corps diplomatique de Dumont, t. VI, 2e partie, page 121, le traité de paix et de commerce entre l’Angleterre et la France, signé le 3 novembre 1655. Un article secret de ce traité stipulait, d’une part, l’interdiction aux Stuarts et à leurs principaux adhérens de séjourner en France, de l’autre le renvoi des agens de Condé, alors ennemi de son pays, hors du territoire britannique.
  45. « Par des lettres-patentes données en décembre 1700, Louis XIV conserva au duc d’Anjou, devenu roi d’Espagne sous le nom de Philippe V, son rang d’héritage entre les ducs de Bourgogne et de Berry. Voyez, sur cet acte et sur l’acceptation du testament de Charles II, l’ouvrage de M. Mignet : Négociations relatives à la succession d’Espagne, Introduction, pages LXXVI et suiv.)
  46. « Cependant vos peuples que vous devez aimer comme vos enfants, et qui ont été jusqu’ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée ; les villes et la campagne se dépeuplent ; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti. Par conséquent, vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre état, pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au dehors. » (Lettre de Fénelon à Louis XIV, 1692 ou 93, Œuvres choisies, t. II, pages 417 et 418.) - Voy. la Dime royale de Vauban, collection des principaux économistes, t. Ier, page 34.
  47. « La France est un état monarchique dans toute l’étendue de l’expression. Le roi y représente la nation entière, et chaque particulier ne représente qu’un seul individu envers le roi. Par conséquent, toute puissance, toute autorité résident dans les mains du roi, et il ne peut y en avoir d’autres dans le royaume que celles qu’il établit… La nation ne fait pas corps en France, elle réside tout entière dans la personne du roi. « (Manuscrit d’un cours de droit public de la France, composé pour l’instruction du duc de Bourgogne ; citation faite par Lemontey, Œuvres complètes, t. V, p. 15.)
  48. Le premier signe d’une réaction des esprits se manifesta, dans l’année 1690, par la publication de quinze mémoires sur le gouvernement de Louis XIV, imprimés à l’étranger sous ce titre : Les Soupirs de la France esclave qui aspire après sa liberté. L’auteur anonyme dénonce en termes véhémens ce qu’il nomme l’oppression de l’église, de la magistrature, de la noblesse et des villes ; il s’élève contre les doctrines de la monarchie absolue, et réclame, au nom des droits du peuple, la convocation des états-généraux.
  49. Fénelon remplit de 1689 à 1694 les fonctions de précepteur du duc de Bourgogne, qui, en 1711, à la mort du dauphin son père, devint l’héritier présomptif.
  50. Voyez, dans les Œuvres de Fénelon, t. XXII, l’écrit intitulé : Plans de gouvernement concertés avec le duc de Chevreuse, pour être proposés av, duc de Bourgogne, novembre 1711. Le duc de Bourgogne, devenu dauphin, venait d’être associé par Louis XIV aux travaux du conseil ; il avait pour principaux confidens de ses vues politiques, sous l’initiative de l’archevêque de Cambrai, le duc de Beauviliiers, son ancien gouverneur, et les ducs de Chevreuse et de Saint-Simon. Voyez les Mémoires de ce dernier, t. X, p. 4, 204, 209, et t. XII, p. 260.
  51. Les intendans de justice, police et finances étaient une création de Richelieu. Tous les ministères, sauf l’office de chancelier, devaient être abolis, et leurs attributions réparties entre six conseils agissant sous le contrôle du conseil d’état présidé par le roi. Les six conseils se nommaient : Conseil des affaires étrangères, des affaires ecclésiastiques, de la guerre, de la marine, des finances et des dépêches ou du dedans du royaume. Ce mode d’administration fut essayé avec de tristes succès sous la régence du duc d’Orléans. Voyez les Mémoires de Saint-Simon, t. X, p. 6, 7, 8, et t. XII, p. 267, 269 et 270.
  52. L’administration tout entière devait s’exercer dans chaque province par des états particuliers, sous le contrôle souverain des états-généraux du royaume. Le conseil de l’intérieur, celui des finances et le conseil d’état lui-même n’avaient, à ce qu’il semble, d’autre autorité administrative que le droit d’inspection par commissaires. Voici ce que portent à cet égard les plans de gouvernement concertés avec le duc de Chevreuse : « Établissement d’états particuliers dans toutes les provinces, avec pouvoir de policer, corriger, destiner les fonds, etc. Suffisance des sommes que les états particuliers lèveraient pour payer leur part de la somme totale des charges de l’état. -Supériorité des états-généraux sur ceux des provinces ; correction des choses faites par les états des provinces sur plaintes et preuves. Révision générale des comptes des états particuliers pour fonds et charges ordinaires. — Point d’intendans ; missi dominici seulement de temps en temps. (Œuvres de Fénelon, t. XXII, p. 579, 580 et 581.)
  53. Soutien de la noblesse : toute maison aura un bien substitué, majorasgo d’Espagne. Pour les maisons de haute noblesse, substitutions non petites ; moindres pour médiocre noblesse. — Mésalliances défendues aux deux sexes. — Ennoblissemens défendus, excepté les cas de services signalés rendus à l’état. — Nul duc non pair. On attendrait une place vacante pour en obtenir ; on ne serait admis que dans les états-généraux. Lettres pour marquis, comtes, vicomtes, barons, comme pour ducs. — Justice : le chancelier, chef du tiers-état, devrait avoir un moindre rang, comme autrefois. Préférence des nobles aux roturiers, à mérite égal, pour les places de présidens et de conseillers. Magistrats d’épée, et avec l’épée au lieu de robe, quand on pourra. Point de présidiaux : leurs droits attribués aux bailliages. Rétablir le droit du bailli d’épée pour y exercer sa fonction. Lieutenant général et lieutenant criminel, nobles s’il se peut » (Plans de gouvernement concertés avec le duc de Chevreuse, ibid., pages 590, 591, 592.)
  54. « Établissement d’assiettes qui est une petite assemblée de chaque diocèse, comme en Languedoc, où est l’évêque avec les seigneurs du pays et le tiers-état, qui règle la levée des impôts suivant le cadastre. — Mesurer les impôts sur la richesse naturelle du pays et du commerce qui y fleurit. — Cessation de gabelle, grosses fermes, capitations et dîme royale. Impôts par les états du pays sur les sels, sans gabelle. Plus de financiers. — Les ecclésiastiques doivent contribuer aux charges de l’état par leurs revenus. » (Plans de gouvernement, etc., ibid., pages 579, 580 et 586.)
  55. « Je n’ose achever un grand mot, un mot d’un prince pénétré qu’un roi est fait pour les sujets, et non les sujets pour lui, comme il ne se contraignit pas de le dire en public et jusque dans le salon de Marly. » (Mémoires de Saint-Simon, t. X, p. 212.) - « Fénelon répète sans cesse, dans ses écrits politiques et dans sa correspondance, que tout despotisme est un mauvais gouvernement, que sans libertés nationales il n’y a ni ordre ni justice dans l’état, ni véritable grandeur pour le prince, que le corps de la nation doit avoir part aux affaires publiques. »
  56. Il était né le 6 août 1682, et mourut le 18 février 1712.
  57. Après la mort du duc de Bourgogne, le roi se fit apporter une cassette remplie de ses papiers secrets, qui furent brûlés. Il donna cet ordre, non, comme on l’a cru, par dépit et après un complet examen, mais par suite d’une ruse du due de Beauvilliers, qui l’ennuya eu lui lisant de longs mémoires sans intérêt, pour lui ôter l’envie de prendre lecture du reste. Une autre cassette, contenant des pièces relatives aux choses convenues entre le prince et ses amis, fut sauvée par ces derniers. Voyez les Mémoires de Saint-Simon, t. XII, page 267.
  58. On connaît le mot du roi après une conversation qu’il voulut avoir avec Fénelon sur ses principes de gouvernement : « J’ai entretenu le plus bel esprit, et le plus chimérique de mon royaume. » Voyez Voltaire, Siècle de Louis XIV, t. II, ch. XXXVIII, p. 452, édit. Beuchot.
  59. Ce titre, inscrit d’abord sur quelques médailles frappées en l’honneur du roi, lui fut, en 1680, déféré solennellement par l’hôtel de ville de Paris.
  60. Voyez les événemens du règne, de 1708 à 1713, année de la paix d’Utrecht. — « Cette constance, cette fermeté d’ame, cette égalité extérieure, ce soin toujours le même de tenir tant qu’il pouvoit le timon, cette espérance contre toute espérance, par courage et par sagesse, non par aveuglement, ces dehors du même roi en toutes choses, c’est ce dont peu d’hommes auroient été capables, c’est ce qui auroit pu lui mériter le nom de grand, qui lui avoit été si prématuré. » (Mémoires de Saint-Simon, t. XIII, page 163.) - « Je me suis toujours soumis à la volonté divine, et les maux dont il lui plaît d’affliger mon royaume ne me permettent plus de douter du sacrifice qu’elle demande que je lui fasse de tout ce qui me pourroit être le plus sensible. J’oublie donc ma gloire. » (Lettre de Louis XIV à son ministre en Hollande [29 avril 1709], citée par M. Mignet, Négociations, etc., t. Ier, Introduction, page XCII.) - « Landrecies ne pouvait pas tenir long-temps (juin 1712). Il fut agité dans Versailles si le roi se retirerait à Chambord sur la Loire. Il dit au maréchal d’Harcourt que, au cas d’un nouveau malheur, il convoquerait toute la noblesse de son royaume, qu’il la conduirait à l’ennemi, malgré son âge de soixante et quatorze ans, et qu’il périrait à la tête. » (Voltaire, Siècle de Louis XIV, chap. XII, t. II, page 100 de l’édition Beuchot.)
  61. Louis, dauphin, mort en 1711 ; Louis, duc de Bourgogne, et son fils, Louis, duc de Bretagne, morts en 1712.
  62. Voyez les Mémoires de Saint-Simon, t. XII, pages 483, 485 et 491. — « Louis XIV mourut le ter septembre 1715, trois jours avant qu’il eût soixante-dix-sept ans accomplis. Son règne avait été de soixante et douze ans depuis la mort de Louis XIII, et de cinquante-quatre ans depuis celle de Mazarin. »