Essai sur l’inégalité des races humaines/Livre premier/Chapitre V

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CHAPITRE V.


Les inégalités ethniques ne sont pas le résultat des institutions.


L’idée d’une inégalité native, originelle, tranchée et permanente entre les diverses races, est, dans le monde, une des opinions le plus anciennement répandues et adoptées ; et, vu l’isolement primitif des tribus, des peuplades, et ce retirement vers elles-mêmes que toutes ont pratiqué à une époque plus ou moins lointaine, et d’où un grand nombre n’est jamais sorti, on n’a pas lieu d’en être étonné. À l’exception de ce qui s’est passé dans nos temps les plus modernes, cette notion a servi de base à presque toutes les théories gouvernementales. Pas de peuple, grand ou petit, qui n’ait débuté par en faire sa première maxime d’État. Le système des castes, des noblesses, celui des aristocraties, tant qu’on les fonde sur les prérogatives de la naissance, n’ont pas d’autre origine ; et le droit d’aînesse, en supposant la préexcellence du fils premier-né et de ses descendants, n’en est aussi qu’un dérivé. Avec cette doctrine concordent la répulsion pour l’étranger et la supériorité que chaque nation s’adjuge à l’égard de ses voisines. Ce n’est qu’à mesure que les groupes se mêlent et se fusionnent, que, désormais agrandis, civilisés et se considérant sous un jour plus bienveillant par suite de l’utilité dont ils se sont les uns aux autres, l’on voit chez eux cette maxime absolue de l’inégalité, et d’abord de l’hostilité des races, battue en brèche et discutée. Puis, quand le plus grand nombre des citoyens de l’État sent couler dans ses veines un sang mélangé, ce plus grand nombre, transformant en vérité universelle et absolue ce qui n’est réel que pour lui, se sent appelé à affirmer que tous les hommes sont égaux. Une louable répugnance pour l’oppression, la légitime horreur de l’abus de la force, jettent alors, dans toutes les intelligences, un assez mauvais vernis sur le souvenir des races jadis dominantes et qui n’ont jamais manqué, car tel est le train du monde, de légitimer, jusqu’à un certain point, beaucoup d’accusations. De la déclamation contre la tyrannie, on passe à la négation des causes naturelles de la supériorité qu’on insulte ; on la déclare non seulement perverse, mais encore usurpatrice ; on nie, et bien à tort, que certaines aptitudes soient nécessairement, fatalement, l’héritage exclusif de telles ou telles descendances ; enfin, plus un peuple est composé d’éléments hétérogènes, plus il se complaît à proclamer que les facultés les plus diverses sont possédées ou peuvent l’être au même degré par toutes les fractions de l’espèce humaine sans exclusion. Cette théorie, à peu près soutenable pour ce qui les concerne, les raisonneurs métis l’appliquent à l’ensemble des générations qui ont paru, paraissent et paraîtront sur la terre, et ils finissent un jour par résumer leurs sentiments en ces mots, qui, comme l’outre d’Éole, renferment tant de tempêtes : « Tous les hommes sont frères[1] ! »

Voilà l’axiome politique. Veut-on l’axiome scientifique ? « Tous les hommes, disent les défenseurs de l’égalité humaine, sont pourvus d’instruments intellectuels pareils, de même nature, de même valeur, de même portée. » Ce ne sont pas les paroles expresses, peut-être, mais du moins c’est le sens. Ainsi, le cervelet du Huron contient en germe un esprit tout à fait semblable à celui de l’Anglais et du Français ! Pourquoi donc, dans le cours des siècles, n’a-t-il découvert ni l’imprimerie ni la vapeur ? Je serais en droit de lui demander, à ce Huron, s’il est égal à nos compatriotes, d’où il vient que les guerriers de sa tribu n’ont pas fourni de César ni de Charlemagne, et par quelle inexplicable négligence ses chanteurs et ses sorciers ne sont jamais devenus ni des Homères ni des Hippocrates ? À cette difficulté on répond, d’ordinaire, en mettant en avant l’influence souveraine des milieux. Suivant cette doctrine, une île ne verra point, en fait de prodiges sociaux, ce que connaîtra un continent ; au nord, on ne sera pas ce qu’on est au midi ; les bois ne permettront pas les développements que favorisera la plaine découverte ; que sais-je ? L’humidité d’un marais fera pousser une civilisation que la sécheresse du Sahara aurait infailliblement étouffée. Quelque ingénieuses que soient ces petites hypothèses, elles ont contre elles la voix des faits. Malgré le vent, la pluie, le froid, le chaud, la stérilité, la plantureuse abondance, partout le monde a vu fleurir tour à tour, et sur les mêmes sols, la barbarie et la civilisation. Le fellah abruti se calcine au même soleil qui brûlait le puissant prêtre de Memphis ; le savant professeur de Berlin enseigne sous le même ciel inclément qui vit jadis les misères du sauvage finnois.

Le plus curieux, c’est que l’opinion égalitaire, admise par la masse des esprits, d’où elle a découlé dans nos institutions et dans nos mœurs n’a pas trouvé assez de force pour détrôner l’évidence, et que les gens les plus convaincus de sa vérité font tous les jours acte d’hommage au sentiment contraire. Personne ne se refuse à constater, à chaque instant, de graves différences entre les nations, et le langage usuel même les confesse avec la plus naïve inconséquence. On ne fait, en cela, qu’imiter ce qui s’est pratiqué à des époques non moins persuadées que nous, et pour les mêmes causes, de l’égalité absolue des races.

Chaque nation a toujours su, à côté du dogme libéral de la fraternité, maintenir, auprès des noms des autres peuples, des qualifications et des épithètes qui indiquaient des dissemblances. Le Romain d’Italie appelait le Romain de la Grèce, Graeculus, et lui attribuait le monopole de la loquacité vaniteuse et du manque de courage. Il se moquait du colon de Carthage, et prétendait le reconnaître entre mille à son esprit processif et à sa mauvaise foi. Les Alexandrins passaient pour spirituels, insolents et séditieux. Au moyen âge, les monarques anglo-normands taxaient leurs sujets gallois de légèreté et d’inconsistance d’esprit. Aujourd’hui qui n’a pas entendu relever les traits distinctifs de l’Allemand, de l’Espagnol, de l’Anglais et du Russe ? Je n’ai pas à me prononcer sur l’exactitude des jugements. Je note seulement qu’ils existent, et que l’opinion courante les adopte, Ainsi donc, si, d’une part, les familles humaines sont dites égales, et que, de l’autre, les unes soient frivoles, les autres posées ; celles-ci âpres au gain, celles-là à la dépense ; quelques-unes énergiquement amoureuses des combats, plusieurs économes de leurs peines et de leurs vies, il tombe sous le sens que ces nations si différentes doivent avoir des destinées bien diverses, bien dissemblables, tranchons le mot, bien inégales. Les plus fortes joueront dans la tragédie du monde les personnages des rois et des maîtres. Les plus faibles se contenteront des bas emplois.

Je ne crois pas qu’on ait fait de nos jours le rapprochement entre les idées généralement admises sur l’existence d’un caractère spécial pour chaque peuple et la conviction non moins répandue que tous les peuples sont égaux. Cependant cette contradiction frappe bien fort ; elle est flagrante, et d’autant plus grave que les partisans de la démocratie ne sont pas les derniers à célébrer la supériorité des Saxons de l’Amérique du Nord sur toutes les nations du même continent. Ils attribuent, à la vérité, les hautes prérogatives de leurs favoris à la seule influence de la forme gouvernementale. Toutefois ils ne nient pas, que je sache, la disposition particulière et native des compatriotes de Penn et de Washington à établir dans tous les lieux de leur séjour des institutions libérales, et, ce qui est plus, à les savoir conserver. Cette force de persistance n’est-elle pas, je le demande, une bien grande prérogative départie à cette branche de la famille humaine, prérogative d’autant plus précieuse que la plupart des groupes qui ont peuplé jadis ou peuplent encore l’univers semblent en être privés ?

Je n’ai pas la prétention de jouir sans combat de la vue de cette inconséquence. C’est ici, sans doute, que les partisans de l’égalité objecteront bien haut la puissance des institutions et des mœurs ; c’est ici qu’ils diront, encore une fois, combien l’essence du gouvernement par sa seule et propre vertu, combien le fait du despotisme ou de la liberté, influent puissamment sur le mérite et le développement d’une nation : mais c’est ici que moi, de même, je contesterai la force de l’argument.

Les institutions politiques n’ont à choisir qu’entre deux origines : ou bien elles dérivent de la nation qui doit vivre sous leur règle, ou bien, inventées chez un peuple influent, elles sont appliquées par lui à des États tombés dans sa sphère d’action.

Avec la première hypothèse il n’y a pas de difficulté. Le peuple évidemment a calculé ses institutions sur ses instincts et sur ses besoins ; il s’est gardé de rien statuer qui pût gêner les uns ou les autres ; et si, par mégarde ou maladresse, il l’a fait, bientôt le malaise qui en résulte l’amène à corriger ses lois et à les mettre dans une concordance plus parfaite avec leur but. Dans tout pays autonome, on peut dire que la loi émane toujours du peuple ; non pas qu’il ait constamment la faculté de la promulguer directement, mais parce que, pour être bonne, il faut qu’elle soit modelée sur ses vues, et telle que, bien informé, il l’aurait imaginée lui-même. Si quelque très sage législateur semble, au premier abord, l’unique source de la loi, qu’on y regarde de bien près, et l’on se convaincra aussitôt que, par l’effet de sa sagesse même, le vénérable maître se borne à rendre ses oracles sous la dictée de sa nation. Judicieux comme Lycurgue, il n’ordonnera rien que le Dorien de Sparte ne puisse admettre, et, théoricien comme Dracon, il créera un code qui bientôt sera ou modifié ou abrogé par l’Ionien d’Athènes, incapable, comme tous les enfants d’Adam, de conserver longtemps une législation étrangère à ses vraies et naturelles tendances. L’intervention d’un génie supérieur dans cette grande affaire d’une invention de lois n’est jamais qu’une manifestation spéciale de la volonté éclairée d’un peuple, ou, si ce n’est que le produit isolé des rêveries d’un individu, nul peuple ne saurait s’en accommoder longtemps. On ne peut donc admettre que les institutions ainsi trouvées et façonnées par les races fassent les races ce qu’on les voit être. Ce sont des effets, et non des causes. Leur influence est grande évidemment : elles conservent le génie national, elles lui frayent des chemins, elles lui indiquent son but, et même, jusqu’à un certain point, échauffent ses instincts, et lui mettent à la main les meilleurs instruments d’action ; mais elles ne créent pas leur créateur, et, pouvant servir puissamment ses succès en l’aidant à développer ses qualités innées, elles ne sauraient jamais qu’échouer misérablement quand elles prétendent trop agrandir le cercle ou le changer. En un mot, elles ne peuvent pas l’impossible.

Les institutions fausses et leurs effets ont cependant joué un grand rôle dans le monde. Quand Charles 1er, fâcheusement conseillé par le comte de Strafford, voulait plier les Anglais au gouvernement absolu, le roi et son ministre marchaient sur le terrain fangeux et sanglant des théories. Quand les calvinistes rêvaient chez nous une administration tout à la fois aristocratique et républicaine, et travaillaient à l’implanter par les armes, ils se mettaient également à côté du vrai.

Quand le régent prétendit donner gain de cause aux courtisans vaincus en 1652, et essayer du gouvernement d’intrigue qu’avaient souhaité le coadjuteur et ses amis[2], ses efforts ne plurent à personne, et blessèrent également noblesse, clergé, parlement et tiers état. Quelques traitants seuls se réjouirent. Mais, lorsque Ferdinand le Catholique institua contre les Maures d’Espagne ses terribles et nécessaires moyens de destruction ; lorsque Napoléon rétablit en France la religion, flatta l’esprit militaire, organisa le pouvoir d’une manière à la fois protectrice et restrictive, l’un et l’autre de ces potentats avaient bien écouté et bien compris le génie de leurs sujets, et ils bâtissaient sur le terrain pratique. En un mot, les fausses institutions, très belles souvent sur le papier, sont celles qui, n’étant pas conformes aux qualités et aux travers nationaux, ne conviennent pas à un État, bien que pouvant faire fortune dans le pays voisin. Elles ne créent que le désordre et l’anarchie, fussent-elles empruntées à la législation des anges. Les autres, tout au rebours, qu’à tel ou tel point de vue, et même d’une manière absolue, le théoricien et le moraliste peuvent blâmer, sont bonnes pour les raisons contraires. Les Spartiates étaient petits de nombre, grands de cœur, ambitieux et violents : de fausses lois n’en auraient tiré que de pâles coquins ; Lycurgue en fit d’héroïques brigands.

Qu’on n’en doute pas. Comme la nation est née avant la loi, la loi tient d’elle et porte son empreinte avant de lui donner la sienne. Les modifications que le temps amène dans les institutions en sont encore une bien grande preuve.

Il a été dit plus haut qu’à mesure que les peuples se civilisaient, s’agrandissaient, devenaient plus puissants, leur sang se mélangeait et leurs instincts subissaient des altérations graduelles. En prenant ainsi des aptitudes différentes, il leur devient impossible de s’accommoder des lois convenables pour leurs devanciers. Aux générations nouvelles, les mœurs le sont également et les tendances de même, et des modifications profondes dans les institutions ne tardent pas à suivre. On voit ces modifications devenir plus fréquentes et plus profondes, à mesure que la race change davantage, tandis qu’elles restaient plus rares et plus graduées, tant que les populations elles-mêmes étaient plus proches parentes des premiers inspirateurs de l’État. En Angleterre, celui de tous les pays de l’Europe où les modifications du sang ont été les plus lentes et jusqu’ici les moins variées, on voit encore les institutions du quatorzième et du quinzième siècle subsister dans les bases de l’édifice social. On y retrouve, presque dans sa vigueur ancienne, l’organisation communale des Plantagenêts et des Tudors, la même façon de mêler la noblesse au gouvernement et de composer cette noblesse, le même respect pour l’antiquité des familles uni au même goût pour les parvenus de mérite[3]. Mais cependant, comme, depuis Jacques 1er, et surtout depuis l’Union de la reine Anne, le sang anglais a tendu de plus en plus à se mélanger avec celui d’Écosse et d’Irlande, que d’autres nations ont aussi contribué, bien qu’imperceptiblement, à altérer la pureté de la descendance, il en résulte que les innovations, tout en restant toujours assez fidèles à l’esprit primitif de la constitution, sont devenues, de nos jours, plus fréquentes qu’autrefois.

En France, les mariages ethniques ont été bien autrement nombreux et variés. Il est même arrivé que, par de brusques revirements, le pouvoir a passé d’une race à une autre. Aussi y a-t-il eu, dans la vie sociale, plutôt des changements que des modifications, et ces changements ont été d’autant plus graves que les groupes qui se succédaient au pouvoir étaient plus différents. Tant que le nord de la France est resté prépondérant dans la politique du pays, la féodalité, ou, pour mieux dire, ses restes informes, se sont défendus avec assez d’avantage, et l’esprit municipal a tenu bon avec eux. Après l’expulsion des Anglais, au quinzième siècle, les provinces du centre, bien moins germaniques que les contrées d’outre-Loire, et qui, venant de restaurer l’indépendance nationale sous la conduite de Charles VII, voyaient naturellement leur sang gallo-romain prédominer dans les conseils et dans les camps, firent régner le goût de la vie militaire, des conquêtes extérieures, bien particulier à la race celtique, et l’amour de l’autorité, infus dans le sang romain. Pendant le seizième siècle, elles préparèrent largement le terrain sur lequel les compagnons aquitains de Henri IV, moins celtiques et plus romains encore, vinrent, en 1599, placer une autre et plus grosse pierre du pouvoir absolu. Puis, Paris ayant, à la fin, acquis la domination par suite de la concentration que le génie méridional avait favorisée, Paris, dont la population est assurément un résumé des spécimens ethniques les plus variés, n’eut plus de motif pour comprendre, aimer ni respecter aucune tradition, aucune tendance spéciale, et cette grande capitale, cette tour de Babel, rompant avec le passé, soit de la Flandre, soit du Poitou, soit du Languedoc, attira la France dans les expérimentations multipliées des doctrines les plus étrangères à ses coutumes anciennes.

On ne peut donc admettre que les institutions fassent les peuples ce qu’on les voit, quand ce sont les peuples qui les ont inventées. Mais en est-il de même dans la seconde hypothèse, c’est-à-dire lorsqu’une nation reçoit son code de mains étrangères pourvues de la puissance nécessaire pour le lui faire accepter, bon gré mal gré ?

Il y a des exemples de pareilles tentatives. Je n’en trouverai pas, à la vérité, qui aient été exécutées sur une grande échelle par les gouvernements vraiment politiques de l’antiquité ou des temps modernes ; leur sagesse ne s’est jamais appliquée à transformer le fond même de grandes multitudes. Les Romains étaient trop habiles pour se livrer à d’aussi dangereuses expériences. Alexandre, avant eux, ne les avait pas essayées ; et convaincus, par l’instinct ou la raison, de l’inanité de pareils efforts, les successeurs d’Auguste se contentèrent, comme le vainqueur de Darius, de régner sur une vaste mosaïque de peuples qui tous conservaient leurs habitudes, leurs mœurs, leurs lois, leurs procédés propres d’administration et de gouvernement, et qui, pour la plupart, tant que du moins ils restèrent par la race assez identiques à eux-mêmes, n’acceptèrent, en commun avec leurs co-sujets, que des prescriptions de fiscalité ou de précaution militaire.

Toutefois il est une circonstance qu’il ne faut pas négliger. Plusieurs des peuples asservis aux Romains avaient, dans leurs codes, des points tellement en désaccord avec les sentiments de leurs maîtres, qu’il était impossible à ces derniers d’en tolérer l’existence : témoins les sacrifices humains des druides, qu’en effet poursuivirent les défenses les plus sévères. Eh bien, les Romains, avec toute leur puissance, ne réussirent jamais complètement à extirper des rites aussi barbares. Dans la Narbonnaise, la victoire fut facile : la population gallique avait été presque entièrement remplacée par des colons romains ; mais, dans le centre, chez les tribus plus intactes, la résistance s’obstina, et, dans la presqu’île bretonne, où, au quatrième siècle, une colonie rapporta d’Angleterre les vieilles mœurs avec le vieux sang, les peuplades persistèrent, par patriotisme, par attachement à leurs traditions, à égorger des hommes sur leurs autels aussi souvent qu’elles l’osèrent. La surveillance la plus active ne réussissait pas à leur arracher des mains le couteau et le flambeau sacrés. Toutes les révoltes commençaient par la restauration de ce terrible trait du culte national, et le christianisme, vainqueur encore indigné d’un polythéisme sans morale, vint, chez les Armoricains, se heurter avec épouvante contre des superstitions plus repoussantes encore. Il ne parvint à les détruire qu’après des efforts bien longs, puisqu’au dix-septième siècle, le massacre des naufragés et l’exercice du droit de bris subsistaient dans toutes les paroisses maritimes où le sang kimrique s’était conservé pur. C’est que ces coutumes barbares répondaient aux instincts et aux sentiments indomptables d’une race qui, n’ayant pas été suffisamment mélangée, n’avait pas eu jusqu’alors de raisons déterminantes pour changer d’avis.

Ce fait est digne de réflexion ; mais les temps modernes présentent surtout des exemples d’institutions imposées et non subies. Un caractère remarquable de la civilisation européenne, c’est son intolérance, conséquence de la conscience qu’elle a de sa valeur et de sa force. Elle se trouve dans le monde, soit en face de barbaries décidées, soit à côté d’autres civilisations. Elle traite les unes et les autres avec un dédain presque égal, et, voyant dans tout ce qui n’est pas elle des obstacles à ses conquêtes, elle est fort disposée à exiger des peuples une complète transformation. Toutefois les Espagnols, les Anglais et les Hollandais, et nous aussi quelquefois, nous n’avons pas osé nous abandonner trop complètement aux impulsions du génie novateur, là où nous avions des masses un peu considérables devant nous, imitant ainsi la discrétion forcée des conquérants de l’antiquité. L’Orient et l’Afrique, soit septentrionale, soit occidentale, sont des témoins irréfragables que les nations les plus éclairées ne parviennent pas à donner à des peuples conquis des institutions antipathiques à leur nature. J’ai déjà rappelé que l’Inde anglaise continue son mode de vie séculaire sous les lois qu’elle s’est jadis données. Les Javanais, bien que très soumis, sont fort éloignés de se sentir entraînés vers des institutions approchant de celles de la Néerlande. Ils continuent à vivre en face de leurs maîtres comme ils vivaient libres, et, depuis le seizième siècle, où l’action européenne dans le monde oriental a commencé, on ne s’aperçoit pas qu’elle ait le moindrement influé sur les mœurs des tributaires les mieux domptés.

Mais tous les peuples vaincus ne sont pas assez forts par le nombre pour que le maître européen soit disposé à se contraindre. Il en est sur lesquels on a pesé avec toute la puissance du sabre pour aider à celle de la persuasion. On a résolument voulu changer leur mode d’existence, leur donner des institutions que nous savons bonnes et utiles. A-t-on réussi ?

L’Amérique nous offre à ce sujet le champ d’expériences le plus riche. Dans tout le sud, où la puissance espagnole a régné sans contrainte, à quoi a-t-elle abouti ? À déraciner les anciens empires, sans doute, non pas à éclairer les populations ; elle n’a pas créé des hommes semblables à leurs précepteurs.

Dans le nord, avec des procédés différents, les résultats ont été aussi négatifs ; que dis-je ? ils ont été plus nuls quant à la bienfaisante influence, plus calamiteux au point de vue de l’humanité, car, du moins, les Indiens espagnols multiplient d’une manière remarquable[4] ; ils ont même transformé le sang de leurs vainqueurs, qui ainsi sont descendus à leur niveau, tandis que les hommes à peaux rouges des États-Unis, saisis par l’énergie anglo-saxonne, sont morts du contact. Le peu qui en reste encore disparaît chaque jour, et disparaît tout aussi incivilisé, tout aussi incivilisable que ses pères.

Dans l’Océanie, les observations concluent de même : les peuplades aborigènes vont partout s’éteignant. On réussit quelquefois à leur arracher leurs armes, à les empêcher de nuire ; on ne les change pas. Partout où l’Européen est le maître, elles ne s’entre-mangent plus, elles se gorgent d’eau-de-vie, et cet abrutissement nouveau est tout ce que notre esprit initiateur réussit à leur faire aimer. Enfin il est au monde deux gouvernements formés par des peuples étrangers à nos races sur des modèles fournis par nous : l’un fonctionne aux Îles Sandwich, l’autre à Saint-Domingue. L’appréciation de ces deux États achèvera de démontrer l’impuissance de toutes tentatives pour donner à un peuple des institutions qui ne lui sont pas suggérées par son propre génie.

Aux îles Sandwich, le système représentatif brille de tout son éclat. On y trouve une chambre haute, une chambre basse, un ministère qui gouverne, un roi qui règne ; rien n’y manque. Mais tout cela n’est que décoration. Le rouage indispensable de la machine, celui qui la met en branle, c’est le corps des missionnaires protestants. Sans eux, roi, pairs et députés, ignorant la route à suivre, cesseraient bientôt de fonctionner. Aux missionnaires seuls revient l’honneur de trouver les idées, de les présenter, de les faire accepter, soit par le crédit dont ils jouissent sur leurs néophytes, soit, au besoin, par la menace. Je doute cependant que, si les missionnaires n’avaient pour instruments de leur volonté que le roi et les chambres, ils ne se vissent obligés, après avoir lutté quelque temps contre l’inaptitude de leurs écoliers, de prendre dans le maniement des affaires une part très grande, très directe, et par conséquent trop apparente. Ils ont paré à cet inconvénient au moyen d’un ministère qui est tout simplement composé d’hommes de race européenne. Ainsi, les affaires se traitent et se décident, en fait, entre la mission protestante et ses agents  ; le reste n’est là que pour la montre.

Quant au toi Kamehameha III, c’est, paraît-il, un prince de mérite. Il a, pour son compte, renoncé à se tatouer la figure, et, bien que n’ayant pas encore converti tous ses courtisans, il éprouve déjà la juste satisfaction de ne les plus voir tracer sur leurs fronts et leurs joues que d’assez légers dessins. Le gros de la nation, nobles de campagne et gens du peuple, persiste sur ce point, comme sur les autres, dans les vieilles idées. Toutefois des causes très nombreuses amènent chaque jour aux îles Sandwich un surcroît de population européenne. Le voisinage de la Californie fait du royaume hawaïen un point très intéressant pour la clairvoyante énergie de nos nations. Les baleiniers déserteurs et les matelots réfractaires de la marine militaire n’y sont plus les seuls colons de race blanche : des marchands, des spéculateurs, des aventuriers de toute espèce, accourent, y bâtissent des maisons et s’y fixent. La race indigène, envahie, va peu à peu se mélanger et disparaître. Je ne sais si le gouvernement représentatif et indépendant ne fera pas bientôt place à une simple administration déléguée, relevant de quelque grande puissance étrangère  ; ce dont je ne doute pas, c’est que les institutions importées finiront par s’établir solidement dans ce pays, et le jour de leur triomphe verra, synchronisme nécessaire, la ruine totale des naturels.

À Saint-Domingue, l’indépendance est complète. Là, point de missionnaires exerçant une autorité voilée et absolue ; point de ministère étranger fonctionnant avec l’esprit européen : tout est abandonné aux inspirations de la population elle-même. Cette population, dans la partie espagnole, est composée de mulâtres. Je n’en parlerai pas. Ces gens paraissent imiter, tant bien que mal, ce que notre civilisation a de plus facile : ils tendent comme tous les métis, à se fondre dans la branche de leur généalogie qui leur fait le plus d’honneur ; ils sont donc susceptibles, jusqu’à un certain point, de mettre en pratique nos usages. Ce n’est pas chez eux qu’il faut étudier la question absolue. Passons donc les montagnes qui séparent la république dominicaine de l’État d’Haïti.

Nous nous trouvons là en face d’une société dont les institutions sont non seulement pareilles aux nôtres, mais encore dérivent des maximes les plus récentes de notre sagesse politique. Tout ce que, depuis soixante ans, le libéralisme le plus raffiné a fait proclamer dans les assemblées délibérantes de l’Europe, tout ce que les penseurs les plus amis de l’indépendance et de la dignité de l’homme ont pu écrire, toutes les déclarations de droits et de principes, ont trouvé leur écho sur les rives de l’Artibonite. Rien d’africain n’a survécu dans les lois écrites ; les souvenirs de la terre chamitique ont officiellement disparu des esprits ; jamais le langage officiel n’en a montre la trace ; les institutions, je le répète, sont complètement européennes. Voyons maintenant comment elles s’adaptent avec les mœurs.

Quel contraste ! Les mœurs ? on les voit aussi dépravées, aussi brutales, aussi féroces que dans le Dahomey ou le pays des Fellatahs [5]. Le même amour barbare de la parure s’allie à la même indifférence pour le mérite de la forme ; le beau réside dans la couleur, et, pourvu qu’un vêtement soit d’un rouge éclatant et garni de faux or, le goût ne s’occupe guère des solutions de continuité de l’étoffe ; et, quant à la propreté, personne ne s’en soucie. Veut-on, dans ce pays-là, s’approcher d’un haut fonctionnaire ? on est introduit près d’un grand nègre étendu à la renverse sur un banc de bois, la tête enveloppée d’un mauvais mouchoir déchiré et couverte d’un chapeau à cornes largement galonné d’or. Un sabre immense pend à côté de cet amas de membres ; l’habit brodé n’est pas accompagné d’un gilet ; le général a des pantoufles. L’interrogez-vous, cherchez-vous à pénétrer dans son esprit pour y apprécier la nature des idées qui l’occupent ? vous trouvez l’intelligence la plus inculte unie à l’orgueil le plus sauvage, qui n’a d’égal qu’une aussi profonde et incurable nonchalance. Si cet homme ouvre la bouche, il va vous débiter tous les lieux communs dont les journaux nous ont fatigués depuis un demi-siècle. Ce barbare les sait par cœur ; il a d’autres intérêts, des instincts très différents ; il n’a pas d’autres notions acquises. Il parle comme le baron d’Holbach, raisonne comme M. de Grimm, et, au fond, il n’a de sérieux souci que de mâcher du tabac, boire de l’alcool, éventrer ses ennemis et se concilier les sorciers. Le reste du temps, il dort.

L’État est partagé en deux fractions, que ne séparent pas des incompatibilités de doctrines, mais de peaux : les mulâtres se tiennent d’un côté, les nègres de l’autre. Aux mulâtres appartient, sans aucun doute, plus d’intelligence, un esprit plus ouvert à la conception. Je l’ai déjà fait remarquer pour les Dominicains : le sang européen a modifié la nature africaine, et ces hommes pourraient, fondus dans une masse blanche, et avec de bons modèles constamment sous les yeux, devenir ailleurs des citoyens utiles. Par malheur la suprématie du nombre et de la force appartient, pour le moment, aux nègres. Ceux-là, bien que leurs grands-pères, tout au plus, aient connu la terre d’Afrique, en subissent encore l’influence entière ; leur suprême joie, c’est la paresse ; leur suprême raison, c’est le meurtre. Entre les deux partis qui divisent l’île, la haine la plus intense n’a jamais cessé de régner. L’histoire d’Haïti, de la démocratique Haïti, n’est qu’une longue relation de massacres : massacres des mulâtres par les nègres, lorsque ceux-ci sont les plus forts, des nègres par les mulâtres, quand le pouvoir est aux mains de ces derniers. Les institutions, pour philanthropiques qu’elles se donnent, n’y peuvent rien ; elles dorment impuissantes sur le papier où l’on les a écrites ; ce qui règne sans frein, c’est le véritable esprit des populations. Conformément à une loi naturelle indiquée plus haut, la variété noire, appartenant à ces tribus humaines qui ne sont pas aptes à se civiliser, nourrit l’horreur la plus profonde pour toutes les autres races ; aussi voit-on les nègres d’Haïti repousser énergiquement les blancs et leur défendre l’entrée de leur territoire ; ils voudraient de même exclure les mulâtres, et visent à leur extermination. La haine de l’étranger est le principal mobile de la politique locale. Puis, en conséquence de la paresse organique de l’espèce, l’agriculture est annulée, l’industrie n’existe pas même de nom, le commerce se réduit de jour en jour, la misère, dans ses déplorables progrès, empêche la population de se reproduire, tandis que les guerres continuelles, les révoltes, les exécutions militaires, réussissent constamment à la diminuer. Le résultat inévitable et peu éloigné d’une telle situation sera de rendre désert un pays dont la fertilité et les ressources naturelles ont jadis enrichi des générations de planteurs, et d’abandonner aux chèvres sauvages les plaines fécondes, les magnifiques vallées, les mornes grandioses de la reine des Antilles[6].

Je suppose le cas où les populations de ce malheureux pays auraient pu agir conformément à l’esprit des races dont elles sont issues, où, ne se trouvant pas sous le protectorat inévitable et l’impulsion de doctrines étrangères, elles auraient formé leur société tout à fait librement et en suivant leurs seuls instincts. Alors, il se serait fait, plus ou moins spontanément, mais jamais sans quelques violences, une séparation entre les gens des deux couleurs.

Les mulâtres auraient habité les bords de la mer, afin de se tenir toujours avec les Européens dans des rapports qu’ils recherchent. Sous la direction de ceux-ci, on les aurait vus marchands, courtiers surtout, avocats, médecins, resserrer des liens qui les flattent, se mélanger de plus en plus, s’améliorer graduellement, perdre, dans des proportions données, le caractère avec le sang africain.

Les nègres se seraient retirés dans l’intérieur, et ils y auraient formé de petites sociétés analogues à celles que créaient jadis les esclaves marrons à Saint-Domingue même, à la Martinique, à la Jamaïque et surtout à Cuba, dont le territoire étendu et les forêts profondes offrent des abris plus sûrs. Là, au milieu des productions si variées et si brillantes de la végétation antillienne, le noir américain, abondamment pourvu des moyens d’existence que prodigue, à si peu de frais, une terre opulente, serait revenu en toute liberté à cette organisation despotiquement patriarcale si naturelle à ceux de ses congénères que les vainqueurs musulmans de l’Afrique n’ont pas encore contraints. L’amour de l’isolement aurait été tout à la fois la cause et le résultat de ces institutions. Des tribus se formant seraient, au bout de peu de temps, devenues étrangères et hostiles les unes aux autres. Des guerres locales auraient été le seul événement politique des différents cantons, et l’île, sauvage, médiocrement peuplée, fort mal cultivée, aurait cependant conservé une double population, maintenant condamnée à disparaître, par suite de la funeste influence de lois et d’institutions sans rapports avec la structure de l’intelligence des nègres, avec leurs intérêts, avec leurs besoins.

Ces exemples de Saint-Domingue et des îles Sandwich sont assez concluants. Je ne puis cependant résister au désir de toucher encore, avant de quitter définitivement ce sujet, à un autre fait analogue et dont le caractère particulier prête une bien grande force à mon opinion. J’ai appelé en témoignage un État où les institutions, imposées par des prédicateurs protestants, ne sont qu’un calque assez puéril de l’organisation britannique ; ensuite j’ai parlé d’un gouvernement matériellement libre, mais intellectuellement lié à des théories européennes, et qui a dû mettre en pratique l’application de ces théories, d’où la mort s’ensuit pour les malheureuses populations haïtiennes. Voici maintenant un exemple d’une tout autre nature, qui m’est offert par les tentatives des pères jésuites pour civiliser les indigènes du Paraguay[7].

Ces missionnaires, par l’élévation de leur intelligence et la beauté de leur courage, ont excité l’admiration universelle ; et les ennemis les plus déclarés de leur ordre n’ont pas cru pouvoir leur refuser un ample tribut d’éloges. En effet, si des institutions issues d’un esprit étranger à une nation ont eu jamais quelques chances de succès, c’étaient assurément celles-là, fondées sur la puissance du sentiment religieux et appuyées de ce qu’un génie d’observation, aussi juste que fin, avait pu trouver d’idées d’appropriation. Les Pères s’étaient persuadés, opinion du reste fort répandue, que la barbarie est à la vie des peuples ce que l’enfance est à celle des individus, et que plus une nation se montre sauvage et inculte, plus elle est jeune.

Pour mener leurs néophytes à l’adolescence, ils les traitèrent donc comme des enfants, et leur firent un gouvernement despotique aussi ferme dans ses vues et volontés, que doux et affectueux dans ses formes. Les peuplades américaines ont, en général, des tendances républicaines, et la monarchie ou l’aristocratie, rares chez elles, ne s’y montrent jamais que très limitées. Les dispositions natives des Guaranis, auxquelles les jésuites venaient s’adresser, ne contrastaient pas, sur ce point, avec celles des autres indigènes. Toutefois, par une circonstance heureuse, ces peuples témoignaient d’une intelligence relativement développée, d’un peu moins de férocité peut-être que certains de leurs voisins, et de quelque facilité à concevoir des besoins nouveaux. Cent vingt mille âmes environ furent réunies dans les villages des missions sous la conduite des Pères. Tout ce que l’expérience, l’étude journalière, la vive charité, apprenaient aux jésuites, portait profit ; on faisait d’incessants efforts pour hâter le succès sans le compromettre. Malgré tant de soins, on sentait cependant que ce n’était pas trop du pouvoir absolu pour contraindre les néophytes à persister dans la bonne voie, et l’on pouvait se convaincre, en maintes occasions, du peu de solidité réelle de l’édifice.

Quand les mesures du comte d’Aranda vinrent enlever au Paraguay ses pieux et habiles civilisateurs, on en reçut la plus triste et la plus complète démonstration. Les Guaranis, privés de leurs guides spirituels, refusèrent toute confiance aux chefs laïques envoyés par la couronne d’Espagne. Ils ne montrèrent aucune attache à leurs nouvelles institutions. Le goût de la vie sauvage les reprit, et aujourd’hui, à l’exception de trente-sept petits villages qui végètent encore sur les bords du Parana, du Paraguay et de l’Uruguay, villages qui contiennent certainement un noyau de population métisse, tout le reste est retourné aux forêts et y vit dans un état aussi sauvage que le sont à l’occident les tribus de même souche, Guaranis et Cirionos. Les fuyards ont repris, je ne dis pas leurs vieilles coutumes dans toute leur pureté, mais du moins des coutumes à peine rajeunies et qui en découlent directement, et cela parce qu’il n’est donné à aucune race humaine d’être infidèle à ses instincts, ni d’abandonner le sentier sur lequel Dieu l’a mise. On peut croire que, si les jésuites avaient continué à régir leurs missions du Paraguay, leurs efforts, servis par le temps, auraient amené des succès meilleurs je l’admets ; mais à cette condition unique, toujours la même, que des groupes de population européenne seraient venus peu à peu, sous la protection de leur dictature, s’établir dans le pays, se seraient mêlés avec les natifs, auraient d’abord modifié, puis complètement changé le sang, et, à ces conditions, il se serait formé dans ces contrées un État portant peut-être un nom aborigène, se glorifiant peut-être de descendre d’ancêtres autochtones, mais par le fait, mais dans la vérité, aussi européen que les institutions qui l’auraient régi.

Voilà ce que j’avais à dire sur les rapports des institutions avec les races.


CHAPITRE VI.
Dans le progrès ou la stagnation, les peuples sont indépendants des lieux qu’ils habitent.


Il est impossible de ne pas tenir quelque compte de l’influence accordée par plusieurs savants aux climats, à la nature du soi, à la disposition topographique sur le développement des peuples ; et, bien qu’à propos de la doctrine des milieux (1)[8], j’y aie touché en passant, ce serait laisser une véritable lacune que de ne pas en parler à fond.

On est généralement porté à croire qu’une nation établie sous un ciel tempéré, non pas assez brûlant pour énerver les hommes, non pas assez froid pour rendre le sol improductif, au bord de grands fleuves, routes larges et mobiles, dans des plaines et des vallées propres à plusieurs genres de culture, au pied de montagnes dont le sein opulent est gorgé de métaux, que cette nation, ainsi aidée par la nature, sera bien promptement amenée à quitter la barbarie, et, sans faute, se civilisera (2)[9]. D’autre part, et par une conséquence de ce raisonnement, on admet sans peine que des tribus brûlées par le



  1.     The man
    Of virtuous soul commands not, not obeys,
    Power, like a desolating pestilence,
    Pollutes whate’er it touches; and obedience,
    Bane of all genius, virtue, freedom, truth,
    Makes slaves of men, and of the human frame
    A mechanized automaton.

    Shelley. (Queen Mab.)
  2. M. le comte de Saint-Priest, dans un excellent article de la Revue des Deux Mondes, a très justement démontré que le parti écrasé par le cardinal de Richelieu n'avait rien de commun avec la féodalité ni avec les grands systèmes aristocratiques. MM. de Montmorency, de Cinq-Mars, de Marillac, ne cherchaient à bouleverser l'État que pour obtenir des honneurs et des faveurs. Le grand cardinal est tout à fait innocent du meurtre de la noblesse française, qu'on lui a tant reproché.
  3. Macaulay, History of England. In-8°, Paris, 1840, t. I.
  4. M. Al. de Humboldt, Examen critique de l’histoire de la géogr. du N. C., t. II, p. 129-130.
  5. Voir, quant aux détails les plus récents, les articles publiés par M. Gustave d'Alaux dans la Revue des Deux Mondes.
  6. La colonie de Saint-Domingue, avant son émancipation, était un des lieux de la terre où la richesse et l’élégance des mœurs avaient poussé le plus loin leurs raffinements. Ce que la Havane est devenue en fait d'activité commerciale, Saint-Domingue le montrait avec surcroît. Les esclaves affranchis y ont mis bon ordre.
  7. Voir, à ce sujet, Prichard, d'Orbigny, A. de Humboldt, etc.
  8. (1) Voir plus haut, p. 61.
  9. (2) Consulter, entre autres, Carus : Ueber ungleiche Befaehigung der verschiedenen Menschheitstaemme für hoehere geistige Entwickelung, in-8° ; Leipzig, 1849, p. 96 et passim.