Essai sur l’inégalité des races humaines/Livre quatrième entier

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Livre troisième Essai sur l’inégalité des races humaines
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LIVRE QUATRIÈME.


CIVILISATIONS SÉMITISÉES DU SUD-OUEST.


CHAPITRE PREMIER.
L’histoire n’existe que chez les nations blanches. — Pourquoi presque toutes les civilisations se sont développées dans l’occident du globe.


Nous abandonnons maintenant, jusqu’au moment d’aller, avec les conquérants espagnols, toucher le sol du continent américain, ces peuples isolés qui, moins exposés que les autres aux mélanges ethniques, ont pu conserver, pendant un long enchaînement de siècles, une organisation contre laquelle rien n’agissait. L’Inde et la Chine nous ont, dans leur séparation du reste du monde, présenté ce rare spectacle. Et de même que nous ne verrons plus désormais que des nations enchaînant leurs intérêts, leurs idées, leurs doctrines et leurs destinées à la marche de nations différemment formées, de même nous ne verrons plus durer les institutions sociales. Nulle part, nous n’aurons un seul moment l’illusion qui, dans le Céleste Empire et sur la terre des brahmanes, pourrait aisément porter l’observateur à se demander si la pensée de l’homme n’est pas immortelle. Au lieu de cette majestueuse durée, au lieu de cette solidité presque impérissable, magnifique prérogative que l’homogénéité relative des races garantit aux deux sociétés que je viens de nommer, nous ne contemplerons plus, à dater du VIIe siècle avant J.-C., dans la turbulente arène où va se ruer la majeure partie des peuples blancs, qu’instabilité, inconstance dans l’idée civilisatrice. Tout à l’heure, pour mesurer sur la longueur du temps la série des faits hindous ou chinois, il fallait compter par dizaines de siècles. Déshabitués de cette méthode, nous constaterons bientôt qu’une civilisation de cinq à six cents ans est comparativement très vénérable. Les plus splendides créations politiques n’auront de vie que pour deux cents, trois cents ans, et, ce terme passé, elles devront se transformer ou mourir. Éblouis un instant de l’éphémère éclat de la Grèce et de la Rome républicaine, ce nous sera une grande consolation, quand nous en viendrons aux temps modernes, de réfléchir que, si nos échafaudages sociaux durent peu, ils ont néanmoins autant de longévité que tout ce que l’Asie et l’Europe ont vu naître, ont admiré, redouté, puis, une fois mort, foulé aux pieds depuis cette ère du VIIe siècle avant J.-C., époque de renouvellement et de transformation quasi complète de l’influence blanche dans les affaires des terres occidentales.

L’Ouest fut toujours le centre du monde. Cette prétention, toutes les régions un tant soit peu apparentes l’ont, à la vérité, nourrie et affichée. Pour les Hindous, l’Aryavarta est au milieu des contrées sublunaires ; autour de ce pays saint s’étendent les Dwipas, rattachés au centre sacré, comme les pétales de lotus au calice de la divine plante. Selon les Chinois, l’univers rayonne autour du Céleste Empire. La même fantaisie amusa les Grecs ; leur temple de Delphes était le nombril de la Bonne Déesse. Les Égyptiens furent aussi fous. Ce n’est pas dans le sens de cette vieille vanité géographique qu’il est permis à une nation ou à un ensemble de nations de s’attribuer un rôle central sur le globe. Il ne lui est pas même accordé de réclamer la direction constante des intérêts civilisateurs et, sous ce rapport, je me permets de faire une critique bien radicale du célèbre ouvrage de M. Gioberti [1]. C’est, en se plaçant au seul point de vue moral, qu’il y a de l’exactitude à soutenir que, en dehors de toutes les préoccupations patriotiques, le centre de gravité du monde social a toujours oscillé dans les contrées occidentales, sans les quitter jamais, ayant, suivant les temps, deux limites extrêmes, Babylone et Londres de l’est à l’ouest, Stockholm et Thèbes d’Égypte du nord au sud ; au delà, isolement, personnalité restreinte, impuissance à exciter la sympathie générale, et finalement la barbarie sous toutes ses formes.

Le monde occidental, tel que je viens d’en marquer le contour, est comme un échiquier où les plus grands intérêts sont venus se débattre. C’est un lac qui a constamment débordé sur le reste du globe, parfois le ravageant, toujours le fertilisant. C’est une sorte de champ aux cultures bariolées où toutes les plantes, salubres et vénéneuses, nutritives et mortelles, ont trouvé des cultivateurs. La plus grande somme de mouvement, la plus étonnante diversité de faits, les plus illustres conflits et les plus intéressants par leurs vastes conséquences se concentrent là, tandis qu’en Chine et dans l’Inde il s’est produit bien des ébranlements considérables dont l’univers a été si peu averti que l’érudition, éveillée par certains indices, n’en découvre les traces qu’avec beaucoup d’efforts. Au contraire, chez les peuples civilisés de l’Occident, il n’est pas une bataille un peu sérieuse, pas une révolution un peu sanglante, pas un changement de dynastie un tant soit peu notable, qui, arrivé depuis trente siècles, n’ait percé jusqu’à nous, souvent avec des détails qui laissent le lecteur aussi étonné que le peut être l’antiquaire lorsque, sur les monuments des anciens âges, son œil retrouve intacte la délicatesse des sculptures les plus fines.

D’où vient cette différence ? C’est que, dans la partie orientale du monde, la lutte permanente des causes ethniques n’eut lieu qu’entre l’élément arian, d’une part, et les principes noirs et jaunes, de l’autre. Je n’ai pas besoin de faire remarquer que, là où les races noires ne combattirent qu’avec elles-mêmes, où les races jaunes tournèrent également dans leur cercle propre ou bien là encore où les mélanges noirs et jaunes sont aux prises aujourd’hui, il n’y a pas d’histoire possible. Les résultats de ces conflits étant essentiellement inféconds, comme les agents ethniques qui les déterminent, rien n’en a paru, rien n’en est resté. C’est le cas de l’Amérique, de la plus grande partie de l’Afrique et d’une fraction trop considérable de l’Asie. L’histoire ne jaillit que du seul contact des races blanches.

Dans l’Inde, l’espèce noble n’a de frottement qu’avec deux antagonistes inférieurs. Compacte, en débutant, dans son essence ariane, toute son œuvre est de se défendre contre l’invasion, contre l’immersion au sein des principes étrangers. Ce travail préservateur se poursuit avec énergie, avec conscience du danger et par des moyens qu’on peut dire désespérés, et qui seraient vraiment romanesques, s’ils n’avaient donné des résultats si longuement pratiques. Cette lutte si réelle, si vraie, n’est pourtant pas de nature à produire l’histoire proprement dite. Comme le rameau blanc mis en action est, ainsi que je viens de le dire, compact, et qu’il a un but unique, une seule idée civilisatrice, une seule forme, c’est assez pour lui que de vaincre et de vivre. Peu de variété dans l’origine des mouvements enfante peu de désirs de conserver la trace des faits, et de même qu’on a remarqué avec raison que les peuples heureux n’ont pas d’annales, on peut ajouter qu’ils n’en ont pas, parce qu’ils n’ont à se raconter que ce que tout le monde sait chez eux. Ainsi le développement d’une civilisation unitaire telle que celle de l’Inde, n’offrant à la réflexion nationale que très peu d’innovations surprenantes, de renversements inattendus dans les pensées, dans les doctrines, dans les mœurs, n’a rien non plus de grave à narrer, et de là vient que les chroniques hindoues ont toujours revêtu la forme théologique, les couleurs de la poésie, et présentent une si complète absence de chronologie et de si considérables lacunes dans l’enregistrement des choses.

En Chine, recueillir des faits est un usage des plus anciens. On se l’explique en observant que la Chine a été de bonne heure en relation avec des peuples généralement trop peu nombreux pour la pouvoir conquérir, assez forts cependant pour l’inquiéter et l’émouvoir, et qui, formés, en tout ou en partie, d’éléments blancs, ne venaient pas seulement, lorsqu’ils l’attaquaient, heurter des sabres, mais aussi des idées. La Chine, bien qu’éloignée du contact européen, a eu pourtant beaucoup de part aux contre-coups des différentes migrations, et plus on lira les grandes compilations de ses écrivains, plus on y trouvera de renseignements sur nos propres origines, renseignements que l’histoire de l’Aryavarta ne nous fournit pas avec une précision comparable. Déjà, depuis plusieurs années, c’est par les livres des lettrés que l’on a modifié, de la manière la plus heureuse, nombre d’idées fausses sur les Huns et les Alains. On y a recueilli encore des détails précieux au sujet des Slaves, et peut-être le trop petit nombre de renseignements jusqu’ici obtenus sur les débuts des peuples sarmates s’augmentera-il, par cette voie, de nouvelles découvertes. Du reste, cette abondance de réalités antiques, conservée par la littérature du Céleste Empire, s’applique, et ceci est fort à remarquer, beaucoup plutôt aux contrées du nord-ouest de la Chine qu’à celles du sud de cet État. Il n’en faut pas chercher la cause ailleurs que dans le frottement des populations mélangées de blanc du Céleste Empire avec les tribus blanches ou demi blanches des frontières ; de sorte qu’en suivant une progression évidente, à partir de l’inerte silence des races noires ou jaunes, on trouve d’abord l’Inde, avec ses civilisateurs, n’ayant que peu d’histoire, parce qu’ils ont peu de rapports avec d’autres rameaux de même race. On rencontre ensuite l’Égypte, qui n’en a qu’un peu plus par la même raison. La Chine vient après, en en présentant davantage, parce que les frottements avec l’étranger arian ont été réitérés, et on arrive ainsi au territoire occidental du monde, à l’Asie antérieure, aux contrées européennes, où les annales alors se développent avec un caractère permanent et une activité infatigable. C’est parce que là ne s’affrontent plus seulement un ou deux ou trois rameaux de l’espèce noble, occupés à se défendre de leur mieux contre l’enlacement des branches inférieures de l’arbre humain. La scène est tout autre, et sur ce théâtre turbulent, à dater du septième siècle avant notre ère, de nombreux groupes de métis blancs doués de différentes manières, tous aux prises les uns avec les autres, combattant du poing et surtout de l’idée, modifient sans fin leurs civilisations réciproques au milieu d’un champ de bataille où les peuples noirs et jaunes ne paraissent plus que déguisés par des mélanges séculaires et n’agissent sur leurs vainqueurs que par une infusion latente et inaperçue, dont le seul auxiliaire est le temps. Si, en un mot, l’histoire s’épanouit dès ce moment dans les régions occidentales, c’est que désormais ce qui sera à la tête de tous les partis sera mélangé de blanc, qu’il ne sera question que d’Arians, de Sémites (les Chamites étant déjà fondus avec ceux-ci), de Celtes, de Slaves, tous peuples originairement nobles, ayant des idées spéciales, tous s’étant fait sur la civilisation un système plus ou moins raffiné, mais tous en possédant un, et se surprenant, s’étonnant les uns les autres par les doctrines qu’ils vont émettant en toutes choses, et dont ils cherchent le triomphe sur les doctrines rivales. Cet immense et incessant antagonisme intellectuel a semblé, de tout temps, à ceux qui l’accomplissaient, des plus dignes d’être observé, recueilli, enregistré heure par heure, tandis que d’autres peuples moins tourmentés n’estimaient pas utile de garder grand souvenir d’une existence sociale toujours uniforme, malgré les victoires gagnées sur des races à peu près muettes. Ainsi, l’ouest de l’Asie et de l’Europe est le grand atelier où se sont posées les plus importantes questions humaines. C’est là, en outre, que pour les besoins du combat civilisateur, tout ce qui, dans le monde, a été d’un prix capable d’exciter la convoitise a tendu inévitablement à se concentrer.

Si on n’y a pas tout créé, on a voulu tout y posséder, et toujours on y a réussi, dans la mesure où l’essence blanche exerçait son empire, car, il ne faut pas l’oublier, la race noble n’y est pure nulle part, et repose partout sur un fond ethnique hétérogène qui, dans la plupart des circonstances, la paralyse d’une manière qui pour être inaperçue n’en est pas moins décisive. Aux temps où l’action blanche s’est trouvée le plus libre, on a vu dans le milieu occidental, dans cet océan où se déversent tous les courants civilisateurs, on a vu les conquêtes intellectuelles des autres rameaux blancs agissant au centre des sphères les plus éloignées, venir tour à tour enrichir le trésor commun de la famille. C’est ainsi qu’aux belles époques de la Grèce, Athènes s’empara de ce que la science égyptienne connaissait de meilleur et de ce que la philosophie hindoue enseignait de plus subtil.

À Rome, de même, on eut l’art de se saisir des découvertes appartenant aux points les plus lointains du globe. Au moyen âge, où la société civile semble, à beaucoup de personnes, inférieure à ce qu’elle fut sous les Césars et les Augustes, on redoubla cependant de zèle et on obtint de plus grands succès pour la concentration des connaissances. On pénétra bien plus avant dans les sanctuaires de la sagesse orientale, on y recueillit bien plus de notions justes ; et, en même temps, d’intrépides voyageurs accomplissaient, poussés par le génie aventureux de leur race, des voyages lointains auprès desquels les périples de Scylax et d’Annon, ceux de Pythéas et de Néarque méritent médiocrement d’être cités. Et, cependant, un roi de France, et même un pape du douzième siècle, promoteurs et soutiens de ces généreuses entreprises, étaient-ils comparables aux colosses d’autorité qui gouvernèrent le monde romain ? C’est qu’au moyen âge, l’élément blanc était plus noble, plus pur, plus actif par conséquent que les palais de la Rome antique ne l’avaient connu.

Mais nous sommes au septième siècle avant l’ère chrétienne, à cette époque importante où, dans la vaste arène du monde occidental, l’histoire positive commence pour ne plus cesser, où les longues existences d’État ne vont plus être possibles, où les chocs des peuples et des civilisations se succéderont à de très courts intervalles, où la stérilité et la fécondité sociales devront se déplacer et se remplacer dans les mêmes pays, au gré de l’épaisseur plus ou moins considérable des éléments blancs qui recouvriront les fonds noirs ou jaunes. C’est ici le lieu de revenir sur ce que j’ai dit dans le premier livre, de l’importance accordée par quelques savants à la situation géographique.

Je ne renouvellerai pas mes arguments contre cette doctrine. Je ne répéterai pas que, si les emplacements d’Alexandrie, de Constantinople, étaient totalement indiqués pour devenir de grands centres de population, ils seraient demeurés et resteraient tels dans tous les temps, allégation démentie par les faits. Je ne rappellerai pas non plus que, à en juger ainsi, ni Paris, ni Londres, ni Vienne, ni Berlin, ni Madrid, n’auraient aucun titre à être les célèbres capitales que ces villes sont toutes devenues, et, qu’à leur place, nous aurions vu, dès la naissance des premiers marchands, Cadix ou peut-être mieux Gibraltar, Alexandrie beaucoup plus tôt que Tyr ou Sidon, Constantinople à l’exclusion éternelle d’Odessa, Venise, sans espoir pour Trieste, accaparer une suprématie naturelle, incommunicable, inaliénable, indomptable, si je puis employer ce mot, et l’histoire humaine tourner éternellement autour de ces points prédestinés. En effet, ce sont bien les lieux de l’Occident les plus favorablement placés pour servir la circulation. Mais, et la chose est fort heureuse, le monde a d’autres et plus grands intérêts que ceux de la marchandise. Ses affaires ne vont pas au gré de la secte économiste. Des mobiles plus élevés que les vues de doit et avoir président à ses actes, et la Providence a, dès l’aurore des âges, ainsi établi les règles de la gravitation sociale, que le lieu le plus important du globe n’est pas nécessairement le mieux disposé pour acheter ou pour vendre, pour faire transiter des denrées ou pour les fabriquer, pour recueillir ou cultiver les matières premières. C’est celui où habite, à un moment donné, le groupe blanc le plus pur, le plus intelligent et le plus fort. Ce groupe résidât-il, par un concours de circonstances politiques invincibles, au fond des glaces polaires ou sous les rayons de feu de l’équateur, c’est de ce côté que le monde intellectuel inclinerait. C’est là que toutes les idées, toutes les tendances, tous les efforts ne manqueraient pas de converger, et il n’y a pas d’obstacles naturels qui pussent empêcher les denrées, les produits les plus lointains d’y arriver à travers les mers, les fleuves et les montagnes.

Les changements perpétuels intervenus dans l’importance sociale des grandes villes sont une démonstration sans réplique de cette vérité sur laquelle les prétentieuses déclamations des théoriciens économistes ne peuvent mordre. Rien de plus détestable que le crédit où l’on voit être une prétendue science qui, de quelques observations générales appliquées par le bon sens de toutes les époques arianes positives, a su extraire, en voulant y donner une cohésion dogmatique, les plus grandes et les plus dangereuses inepties pratiques  ; qui, en ne s’emparant que trop de la confiance d’un public sensible à l’influence des sesquipedalia verba, s’élève au rôle funeste d’une véritable hérésie en se donnant les airs de dominer, de gourmander, d’accommoder à ses vues la religion, les lois, les mœurs. Basant la vie humaine tout entière et, de même, la vie des peuples sur ces mots devenus cabalistiques dans ses écoles : produire et consommer, elle appelle honorable ce qui n’est que naturel et juste : le travail du manœuvre, et le mot honneur perd toute la sublimité de sa primitive signification. Elle fait de l’économie privée la plus haute des vertus, et, à force d’exalter les avantages de la prudence pour l’individu et les bienfaits de la paix pour l’État, le dévouement, la fidélité publique, le courage et l’intrépidité deviennent presque des vices au gré de ses maximes. Ce n’est pas une science, car la négation la plus misérable des véritables besoins de l’homme, et des plus saints, forme sa base étroite. C’est un mérite de meunier et de filateur déplacé de son rang modeste et proposé à l’admiration des empires. Mais, pour me borner à réfuter la moindre de ses erreurs, je dirai, encore une fois, que, malgré les convenances commerciales qui pouvaient recommander tel ou tel point topographique, les civilisations de l’antiquité n’ont jamais cessé de s’avancer vers l’ouest, simplement parce que les tribus blanches elles-mêmes ont suivi ce chemin, et ce n’est qu’arrivées sur notre continent qu’elles ont rencontré ces mélanges jaunes qui les ont acheminées vers les idées utilitaires adoptées avec plus de réserve par la race ariane et trop méconnues du monde sémitique. Aussi faudra-t-il s’attendre à voir les nations blanches de plus en plus réalistes, de moins en moins artistes à mesure qu’on les observera plus avant dans l’ouest. Ce n’est pas, à coup sûr, pour des raisons empruntées à l’influence climatérique qu’elles seront telles. C’est uniquement parce qu’elles deviendront à la fois plus mêlées d’éléments jaunes et plus dégagées de principes mélaniens. Dressons ici, afin de nous en mieux convaincre, une liste de gradation des résultats que j’indique. Il est nécessaire que le lecteur y soit attentif. Les Iraniens, on va le constater tout à l’heure, furent plus réalistes, plus mâles que les Sémites, lesquels, l’étant plus que les Chamites, permettent d’établir cette progression :

Noirs,
Chamites,
Sémites,
Iraniens.

On verra ensuite la monarchie de Darius couler au fond de l’élément sémitique et passer la palme au sang des Grecs, qui, bien que mélangés, étaient cependant, au temps d’Alexandre, plus libres d’alliages mélaniens.

Bientôt les Grecs, noyés dans l’essence asiatique, seront ethniquement inférieurs aux Romains, qui pousseront l’empire du monde d’une bonne distance de plus vers l’ouest, et qui, dans leur fusion faiblement jaune, blanche à un plus haut degré, et enfin sémitisée dans une progression croissante, auraient pourtant gardé la domination, si des compétiteurs plus blancs n’avaient encore une fois paru. Voilà pourquoi les Arians Germains fixèrent décidément la civilisation dans le nord-ouest.

De même que je viens de rappeler ce principe du livre premier, que la position géographique des nations ne fait nullement leur gloire et ne contribue (j’aurais pu l’ajouter) que dans une mesure minime à activer leur existence politique, intellectuelle, commerciale, de même encore pour les pays souverains les questions de climat restent non avenues, et ainsi que nous avons vu en Chine l’antique suprématie, donnée dans le premier temps au Yunnan, passer ensuite au Pé-tché-li ; que dans l’Inde les contrées du nord sont aujourd’hui les plus vivaces, quand, pendant de longs siècles, le sud, au contraire, l’emporta, ainsi il n’est pas, dans l’occident du monde, de climats qui n’aient eu leurs jours d’éclat et de puissance. Babylone où il ne pleut jamais, et l’Angleterre où il pleut toujours ; le Caire où le soleil est torride, Saint-Pétersbourg où le froid est mortel, voilà les extrêmes : la domination règne ou a régné dans ces différents lieux.

Je pourrais aussi, après ces questions, soulever celle de la fertilité : rien de plus inutile. La Hollande nous répond assez que le génie d’un peuple vient à bout de tout, crée de grandes cités dans l’eau, fait une patrie sur pilotis, attire l’or et les hommages de l’univers dans des marécages improductifs. Venise prouve plus encore : elle dit que, sans territoire aucun, pas même un marécage, pas même une lande, un État se peut fonder, qui lutte de splendeur avec les plus vastes et vit au delà des années accordées aux plus solides.

Il est donc établi que la question de race est majeure pour apprécier le degré du principe vital dans les grandes fondations ; que l’histoire s’est créée, développée et soutenue là seulement où plusieurs rameaux blancs se sont mis en contact ; qu’elle revêt le caractère positif d’autant plus qu’elle traite des affaires de peuples plus blancs, ce qui revient à dire que ceux-ci sont les seuls historiques, et que le souvenir de leurs actes importe uniquement à l’humanité. Il s’ensuit encore de là que l’histoire, aux différentes époques, tient plus de compte d’une nation à mesure que cette nation domine davantage, ou, autrement dit, que son origine blanche est plus pure.

Avant d’aborder l’étude des modifications introduites au VIIe siècle avant J.-C. dans les sociétés occidentales, j’ai dû constater l’application de certains principes posés précédemment et faire jaillir de nouvelles observations du terrain sur lequel je marchais. J’aborde maintenant l’analyse de ce que la composition ethnique des Zoroastriens présente de plus remarquable.


CHAPITRE II.
Les Zoroastriens.


Les Bactriens, les Mèdes, les Perses, faisaient partie de ce groupe de peuples qui, en même temps que les Hindous et les Grecs, furent séparés des autres familles blanches de la haute Asie. Ils descendirent avec eux non loin des limites septentrionales de la Sogdiane (1)[2]. Là, les tribus helléniques abandonnèrent la masse de l’émigration et tournèrent à l’ouest, en suivant les montagnes et les bords inférieurs de la Caspienne. Les Hindous et les Zoroastriens continuèrent à vivre ensemble et à s’appeler du même nom d’Aryas ou Airyas (2)[3] pendant une période assez longue, jusqu’à ce que des querelles religieuses, qui paraissent avoir acquis un grand caractère d’aigreur, aient porté les deux peuples à se constituer en nationalités distinctes (3)[4].

Les nations zoroastriennes occupaient d’assez grands territoires, dont il est difficile de préciser les bornes au nord-est. Probablement elles s’étendaient jusqu’au fond des gorges du Muztagh, et sur les plateaux intérieurs, d’où plus tard elles sont venues apporter aux contrées européennes les noms si célèbres des Sarmates, des Alains et des Ases. Vers le sud, on connaît mieux leurs limites. Elles envahirent successivement depuis la Sogdiane, la Bactriane et le pays des Mardes jusqu’aux frontières de l’Arachosie, puis jusqu’au Tigre. Mais ces régions si vastes renferment aussi d’immenses espaces complètement stériles et inhabitables pour de grandes multitudes. Elles sont coupées par des déserts de sables, traversées par des montagnes d’une inexorable aridité. La population ariane ne pouvait donc y subsister en nombre. La force de la race se trouva ainsi rejetée à jamais hors du centre d’action que devaient embrasser un jour les monarchies des Mèdes et des Perses. Elle fut réservée par la Providence à fonder bien plus tard la civilisation européenne.

Quoique séparées des Hindous, les peuplades zoroastriennes de la frontière orientale ne s’en distinguaient pas aisément à leurs propres yeux ni à ceux des Grecs. Toutefois, les habitants de l’Aryavarta, en les acceptant pour consanguins, se refusaient, avec horreur, à les considérer comme compatriotes. Il était d’autant plus facile à ces tribus limitrophes de n’être qu’à demi zoroastriennes, que la nature de la réforme religieuse, origine du peuple entier, se basant sur la liberté, était loin de créer un lien social aussi fort que celui de l’Inde. On est en droit de croire, au contraire, puisque l’insurrection avait eu lieu contre une doctrine assez tyrannique, que, suivant l’effet naturel de toute réaction, l’esprit protestant, voulant abjurer la sévère discipline des brahmanes, avait donné à gauche et institué un peu de licence. En effet, les nations zoroastriennes nous apparaissent très hostiles les unes aux autres et s’opprimant mutuellement. Chacune, constituée à part, menait, suivant l’usage de la race blanche, une existence turbulente au milieu de grandes richesses pastorales, gouvernée par des magistrats soit électifs, soit héréditaires, mais forcés de compter de près avec l’opinion publique (1)[5]. Toutes ces tribus se piquaient donc d’indépendance. Ainsi organisées, elles descendaient graduellement vers le sud-ouest, où elles devaient finir par rencontrer les Assyriens.

Avant l’heure de ce contact, les premières colonnes trouvèrent, dans les environs de la Gédrosie, des populations noires ou du moins chamites, et se mêlèrent intimement à elles (2)[6].

De là vint que les nations zoroastriennes du sud, celles qui prirent part à la gloire persique, furent de bonne heure atteintes par une certaine dose de sang mélanien. Le plus grand nombre, pénétré trop profondément par cet alliage, tomba, longtemps avant la conquête de Babylone, presque à l’état des Sémites. Ce qui l’indique, c’est que les Bactriens, les Mèdes et les Perses furent les seuls Zoroastriens qui jouèrent un rôle. Les autres se bornèrent à l’honneur d’appuyer ces familles d’élite.

Il peut paraître singulier que ces Arians, imprégnés ainsi du sang des noirs, directement ou par alliance avec les Chamites et les Sémites dégénérés, aient pu arriver à remplir le personnage important que leur attribue l’histoire.

Si donc on se croyait en droit de supposer, chez toutes leurs tribus, une mesure égale dans la proportion du mélange, il deviendrait difficile d’expliquer cliniquement la domination des plus illustres de ces dernières sur les populations assyriennes.

Mais, pour fixer la certitude, il suffit de comparer entre elles les langues zoroastriennes, ainsi que je l’ai déjà fait ailleurs.

Le zend, ce fait n’est pas douteux, parlé chez les Bactriens, habitants de cette Balk appelée en Orient la mère des villes (1)[7], les plus puissants des Zoroastriens primitifs, fut presque pur d’alliages sémitiques, et le dialecte de la Perside, qui ne jouit pas autant de cette prérogative, la posséda cependant dans un certain degré, supérieur au médique, moins sémitisé à son tour que le pehlvi, de sorte que le sang des futurs conquérants de l’Asie antérieure conservait, dans les plus nobles de ses rameaux du sud, un caractère assez arian pour expliquer la supériorité de ceux-ci.

Les Mèdes et surtout les Perses furent les successeurs de l’ancienne influence des Bactriens, qui, après avoir dirigé les premiers pas de la famille dans les voies du magisme, avaient perdu leur prépondérance d’une manière aujourd’hui inconnue. Les héritiers méritaient l’honneur qui leur échut. Nous venons de voir qu’ils étaient restés Arians, moins complets sans doute que les Zoroastriens du nord-est, et même que les Grecs, tout autant néanmoins que les Hindous de la même époque, beaucoup plus que le groupe de leurs congénères, déjà presque absorbé sur les bords du Nil. Le grand et irrémédiable désavantage que les Mèdes et les Perses apportaient, en entrant sur la scène politique du monde, c’était leur chiffre restreint et la dégénération déjà avancée des autres tribus zoroastriennes du sud, leurs alliées naturelles. Toutefois, ils pouvaient commander quelque temps. Ils étaient encore en possession d’un des caractères les plus honorables de l’espèce noble, une religion plus rapprochée des sources véridiques que la plupart des Sémites, aux yeux desquels ils allaient être appelés à faire acte de force.

Déjà, à une époque reculée, une tribu médique avait régné sur l’Assyrie. Sa faiblesse numérique l’avait contrainte à se soumettre à une invasion chaldéenne-sémite venue des montagnes du nord-ouest. Dès ce temps, des doctrines religieuses, relativement vénérables, se rattachent au nom de Zoroastre porté par le premier roi de cette dynastie ariane (1)[8] : il n’y a pas moyen de confondre le prince ainsi appelé avec le réformateur religieux ; mais la présence d’un tel nom, à la date de 2234 avant J.-C., peut servir à montrer que les Mèdes et les Perses du VIIe siècle conservaient la même foi monothéistique que leurs plus anciens ancêtres.

Les Bactriens et les tribus arianes qui les limitaient au nord et à l’est avaient créé et développé ces dogmes. Ils en avaient vu naître le prophète dans cet âge bien éloigné où, sous les règnes nébuleux des rois kaïaniens, les nations zoroastriennes, y compris celles d’où devaient sortir un jour les Sarmates, étaient au lendemain de leur séparation d’avec les Hindous (1)[9].

À ce moment, la religion nationale, bien que, par sa réforme, devenue étrangère au culte des purohitas, et même à ces notions théologiques plus simples, patrimoine primitif de toute la race blanche dans les régions septentrionales du monde. Cette religion était incomparablement plus digne, plus morale, plus élevée, que celle des Sémites. On en peut juger par ce fait, qu’au VIIe siècle elle valait mieux, malgré ses altérations, que le polythéisme, pourtant moins abject, adopté dès longtemps par les nations helléniques (2)[10]. Sous la direction de cette croyance, les mœurs n’étaient pas non plus si dégradées et conservaient de la vigueur.

Conformément à l’organisation primitive des races arianes, les Mèdes vivaient, par tribus, dispersés dans des bourgades. Ils élisaient leurs chefs, comme jadis leurs pères avaient élu leurs viç-patis (1)[11]. Ils étaient belliqueux et remuants, toutefois, avec le sens de l’ordre, et ils le prouvèrent en faisant aboutir l’exercice de leur droit de suffrage à la fondation d’une monarchie régulière, basée sur le principe d’hérédité (2)[12]. Rien là que nous ne puissions également retrouver dans les Hindous antiques, chez les Égyptiens arians, chez les Macédoniens, les Thessaliens, les Épirotes, comme dans les nations germaniques. Partout, le choix du peuple crée la forme de gouvernement, presque partout préfère la monarchie et la maintient dans une famille particulière. Pour tous ces peuples, la question de descendance et la puissance du fait établi sont deux principes, ou, pour mieux dire, deux instincts qui dominent les institutions sociales et les vivifient. Ces Mèdes, pasteurs et guerriers, restèrent des hommes libres, dans toute la force du terme, même pendant cette période où leur petit nombre les obligea de subir la suzeraineté des Chaldéens, et, si leur esprit exagéré d’indépendance, en les poussant au fractionnement et à l’antagonisme des forces, contribua certainement à prolonger leur temps de subordination, on ne peut admirer assez que cet état n’ait pas dégradé leur naturel, et qu’après de longs tâtonnements, la nation, ayant rallié toutes ses ressources dans sa forme monarchique, soit devenue capable, après seize cents ans, de reprendre la conquête du trône d’Assyrie et de l’exécuter.

Depuis qu’elle avait été chassée de Ninive, elle n’avait pas déchu. Elle avait persisté dans son culte, honneur bien rare, dû évidemment à son homogénéité persistante. Elle avait conservé son goût d’indépendance sous des chefs d’ailleurs par trop peu maîtres de leurs gouvernés : la nation médique était donc restée ariane. Quand une fois elle fut arrachée à son anarchie belliqueuse, le besoin de donner une application à sa vigueur, laissée sans emploi par l’heureux étouffement des discordes civiles, tourna ses vues vers les conquêtes extérieures. Commençant par soumettre les nations parentes établies dans son voisinage, entre autres, les Perses (1)[13], elle se fortifia de leur adjonction. Puis, quand elle eut amené sous ses drapeaux et fondu en un seul corps de peuples dont elle était la tête tous les disciples méridionaux de sa religion, elle attaqua l’empire ninivite.

Beaucoup d’écrivains n’ont vu, dans ces guerres de l’Asie antérieure, dans ces rapides conquêtes, dans ces États si promptement construits, si subitement renversés, que des coups de main sans liaison, une série d’événements dénués de causes profondes, et dès lors de portée. N’acceptons pas un tel jugement.

Les dernières émigrations sémitiques avaient cessé de descendre les montagnes de l’Arménie et de venir régénérer les populations assyriennes. Les contrées riveraines de la Caspienne et voisines du Caucase n’avaient plus d’hommes à envoyer au dehors. Dès longtemps, les colonnes voyageuses des Hellènes avaient achevé leur passage, et les Sémites, demeurés dans ces contrées, n’en étaient plus expulsés par personne. L’Assyrie ne renouvelait donc plus son sang depuis des siècles, et l’abondance des principes noirs, toujours en travail d’assimilation, avait effectué la décadence des races superposées (2)[14].

En Égypte, il s’était passé quelque chose d’analogue. Mais, comme le système des castes, malgré ses imperfections, conservait encore cette société dans ses principes constitutifs, les gouvernants de Memphis, se sentant d’ailleurs trop faibles pour résister à tous les chocs, tournaient leur politique à maintenir entre eux et la puissance ninivite, qu’ils redoutaient par-dessus tout, un rideau de petits royaumes syriens. Cachés derrière ce rempart, ils continuaient, tant bien que mal, à se traîner dans leurs ornières accoutumées, descendant la pente de la civilisation à mesure que le mélange noir les envahissait.

Si les Ninivites les épouvantaient par-dessus tout, ces peuples n’étaient pas les seuls à les tenir en émoi. Se reconnaissant également incapables de lutter contre l’imperceptible puissance des pirates grecs, θαλασσοκρατῶν, Arians qui s’intitulaient rois de mer, comme le firent plus tard leurs parents les Arians Scandinaves, les Égyptiens avaient eu recours à la prudente résolution de se séquestrer en fermant le Nil à ses embouchures. C’était au prix de précautions si excessives que les descendants de Rhamsès espéraient encore préserver longtemps leur tremblante existence.

À côté des deux grands empires du monde occidental ainsi affaiblis, les Hellènes se montraient à peu près dans l’état qu’avaient connu les Mèdes avant la fondation de la monarchie unitaire. Ils faisaient preuve de la même turbulence, du même amour de liberté, des mêmes sentiments belliqueux, d’une ambition égale de commander un jour aux autres peuples, et, retenus par leur fractionnement, ils restaient incapables d’entreprendre rien de plus vaste que des colonisations déjà assises aux embouchures des fleuves de l’Euxin, en Italie et sur la côte asiatique, où leurs villes, encouragées par la politique assyrienne à faire une concurrence heureuse au commerce des cités de Phénicie, dépendaient essentiellement, à ce titre, de la puissance souveraine à Ninive et à Babylone.

Ce fut à cette heure, où aucune des grandes puissances anciennes n’était plus en état d’attaquer ses voisins, que les Mèdes se présentèrent en candidats au gouvernement de l’univers. L’occasion était on ne peut mieux choisie : il s’en fallut de peu, cependant, qu’un acteur tout à fait inattendu, qui vint brusquement se précipiter sur la scène, ne dérangeât complètement la distribution des rôles.

Les Kimris, Cimmériens, Cimbres ou Celtes, comme on voudra les appeler, peuples blancs mêlés d’éléments jaunes, auxquels personne ne prenait garde, débouchèrent tout à coup dans l’Asie inférieure, venant de la Tauride, et, après avoir ravagé le Pont et toutes les contrées environnantes, mirent le siège devant Sardes et la prirent (1)[15].

Ces farouches conquérants répandaient sur leur passage la stupeur et l’épouvante. Ils n’auraient, sans doute, pas demandé mieux que de justifier la haute opinion que la vue seule de leurs épées faisait concevoir de leur puissance. Malheureusement pour eux, ils reproduisaient un accident que nous avons déjà observé. Vainqueurs, ils n’étaient que des vaincus : poursuivants, c’étaient des fuyards. Ils ne dépossédaient que pour trouver un refuge. Attaqués dans les steppes, qui furent plus tard la Sarmatie asiatique, par un essaim de nations mongoles ou scythiques, et forcés de céder, ils s’étaient échappés jusqu’aux lieux où les Sémites tremblaient à leurs pieds, mais où, fatalement, leurs adversaires vinrent les poursuivre. De sorte que l’Asie antérieure avait à peine éprouvé les premières dévastations des Celtes, qu’elle tomba aux mains des hordes jaunes. Celles-ci, tout en continuant à guerroyer contre les fugitifs, s’attaquèrent aux villes et aux trésors des pays envahis, proie à coup sûr beaucoup plus attrayante (2)[16].

Les Celtes étaient moins nombreux que leurs antagonistes. Ils furent battus et dispersés. Les Scythes poursuivirent alors, sans compétiteurs, le cours de leurs victoires, nuisibles surtout aux desseins de la politique mède. Cyaxare venait, précisément, d’investir Ninive, et il n’avait plus qu’à franchir ce dernier obstacle pour se voir maître de l’Asie assyrienne. Irrité de cette intervention malencontreuse, il leva le siège et vint attaquer les Scythes. Mais la fortune ne le seconda pas, et, mis en déroute complète, il lui fallut laisser les barbares, comme il les appelait sans doute, libres de continuer leurs courses dévastatrices. Ceux-ci pénétrèrent jusque sur la lisière de l’Égypte, où les supplications et plus encore les présents obtinrent d’eux qu’ils n’entreraient pas. Satisfaits de la rançon, ils allèrent porter ailleurs leurs violences. Cette bacchanale mongole fut terrible, et pourtant dura peu. Vingt-huit ans en virent la fin. Les Mèdes, tout battus qu’ils avaient été dans une première rencontre, étaient trop réellement supérieurs aux Scythes pour supporter indéfiniment leur joug. Ils revinrent à la charge, et cette fois avec un plein succès (1)[17]. Les cavaliers jaunes, chassés par les troupes de Cyaxare, s’enfuirent dans le pays au nord de l’Euxin. Ils allèrent y continuer, avec les peuples plus ou moins mélangés de sang finnois, les luttes anarchiques auxquelles ils sont propres, tandis que les Zoroastriens, débarrassés d’eux, reprenaient leur œuvre au point où elle avait été interrompue. L’invasion celto-scythe repoussée, Ninive fut assiégée de nouveau, et Cyaxare, vainqueur intelligent, entra dans ses murs.

Dès lors fut assurée la domination de la race ariane-zoroastrienne méridionale, à qui je puis désormais donner, sans inconvénients, le nom géographique d’iranienne. Il n’y eut plus que la seule question de savoir quel serait celui des rameaux de cette famille qui obtiendrait la suprématie. Le peuple mède n’était pas le plus pur. Pour ce motif, il ne pouvait garder la prédominance ; mais il était le plus civilisé par son contact avec la culture chaldéenne, et c’est là ce qui lui avait d’abord donné la place la plus éminente. Le premier, il avait préféré une forme de gouvernement régulière à de stériles agitations, et ses mœurs, ses habitudes, étaient plus raffinées que celles des autres branches parentes. Cependant, tous ces avantages résultant d’une affinité certaine avec les Assyriens, et que l’état de l’idiome accuse, avaient été achetés aux prix d’un hymen qui, en altérant le sang médique, avait aussi diminué sa vigueur vis-à-vis d’une autre tribu iranienne, celle des Perses, de sorte que, par droit de supériorité ethnique, la souveraineté de l’Asie fut enlevée aux compagnons de Cyaxare, et passa dans la branche demeurée plus ariane. Un prince qui, par son père, appartenait à la nation perse, par sa mère à la maison royale de Déjocès, Cyrus, vint se substituer à la ligne directe et donner à ses compatriotes la supériorité sur la tribu fondatrice de l’empire et sur toutes les autres familles consanguines. Il n’y eut pas cependant substitution absolue : les deux peuples se trouvaient unis de trop près ; il s’établit seulement, entre les dominateurs, une nuance, et qui encore ne dura pas longtemps ; car les Perses comprirent la nécessité de soumettre leur vigueur un peu inculte à l’école des Mèdes plus expérimentés. Ainsi, il se trouva bientôt que les rois de la maison de Cyrus (1)[18] ne se faisaient aucun scrupule de placer les plus habiles de ces derniers aux premiers rangs. Il y eut donc partage réel du pouvoir entre les deux tribus souveraines et les autres peuples iraniens plus sémitisés (2)[19]. Quant aux Sémites et autres groupes chamitisés ou noirs formant l’immense majorité des populations soumises, ils ne furent que le piédestal commun de la domination zoroastrienne.

Ce dut être pour les nations si dégénérées, si lâches, si perverties, et en même temps si artistes de l’Assyrie, un spectacle et une sensation bien étranges que de tomber sous le rude commandement d’une race guerrière, sérieuse et livrée aux inspirations d’un culte simple, moral, aussi idéaliste que leurs propres notions religieuses l’étaient peu.

Avec l’arrivée des Iraniens, les horreurs sacrées, les infamies théologiques prirent fin. L’esprit des mages ne pouvait s’en accommoder. On eut une preuve bien grande et bien singulière de cette intolérance lorsque, plus tard, le roi Darius, devenu maître de la Phénicie, envoya défendre aux Carthaginois de sacrifier des hommes à leurs dieux, offrandes doublement abominables aux yeux des Perses en ce qu’elles offensaient la piété envers des semblables et souillaient la pureté de la flamme sainte du bûcher (1)[20]. Peut-être était-ce la première fois, depuis l’invention du polythéisme, que des prescriptions émanées du trône avaient parlé d’humanité. Ce fut un des caractères remarquables du nouveau gouvernement de l’Asie. On s’occupa désormais de rendre la justice à chacun et de faire cesser les atrocités publiques, sous quelque prétexte qu’elles eussent lieu. Particularité non moins nouvelle, le grand roi se soucia d’administrer. À dater de cette époque, le grandiose s’abaisse, et tout tend à devenir plus positif. Les intérêts sont plus régulièrement traités, plus régulièrement ménagés. Il y a du calcul, et du calcul raisonnable, terre à terre, dans les institutions de Cyrus et de ses successeurs. Pour bien dire, le sens commun inspire la politique, à côté et quelquefois un peu au-dessus des passions tumultueuses. Jusqu’alors ces dernières avaient beaucoup trop parlé (1)[21].

En même temps que l’impétuosité décroît chez les gouvernants, et que l’organisation matérielle fait des progrès, le génie artistique décline d’une manière frappante Les monuments de l’époque perse ne sont qu’une reproduction médiocre de l’ancien style assyrien (2)[22]. Il n’y a plus d’invention dans les bas-reliefs de Persépolis. On n’y retrouve pas même la froide correction qui survit d’ordinaire aux grandes écoles. Les figures apparaissent gauches, lourdes, grossières. Ce ne sont plus les produits de sculpteurs, ce sont les ébauches imparfaites de manœuvres maladroits ; et puisque le grand roi, dans sa magnificence, ne se procurait pas des jouissances artistiques comparables à celles dont avaient joui ses prédécesseurs chaldéens, il faut nécessairement croire qu’il n’en éprouvait nullement le désir, et que les représentations médiocres étalées sur les murs de son palais pour célébrer sa gloire flattaient assez son orgueil et suffisaient à son goût.

On a souvent dit que les arts florissaient inévitablement sous un prince ami de la somptuosité, et que lorsque le luxe était recherché, les faiseurs de chefs-d’œuvre se montraient de toutes parts, encouragés par la perspective des hommages délicats et des gros salaires. Cependant voilà que les monarques de tant de régions, et qui avaient de quoi payer les plus fières renommées, ne purent établir autour d’eux que de bien faibles échantillons du génie artistique de leurs sujets. N’eussent-ils pas eu de dispositions personnelles à concevoir le beau, puisqu’on copiait pour eux les chefs-d’œuvre des dynasties précédentes, et qu’eux-mêmes construisaient sur tous les points de leurs vastes possessions d’immenses édifices de toute nature, ils donnaient aux artistes, si les artistes avaient existé, toutes les occasions désirables de se signaler et de lutter de génie avec les générations éteintes. Pourtant rien ne jaillit des doigts de la Minerve. La monarchie perse fut opulente, rien de plus, et elle eut recours, en bien des occasions, à la décadence égyptienne pour obtenir chez elle des travaux d’une valeur secondaire sans doute, mais qui dépassaient pourtant les facultés de ses nationaux.

Essayons de trouver la clef de ce problème. Nous avons déjà vu que la nation ariane, portée au positif des faits et non pas au désordonné de l’imagination, n’est pas artiste en elle-même. Réfléchie, raisonnante, raisonneuse et raisonnable, elle l’est ; compréhensive au plus haut point, elle l’est encore ; habile à découvrir les avantages de toutes choses, même de ce qui lui est le plus étranger, oui, il faut aussi lui reconnaître cette prérogative, une des plus fécondes de son droit souverain. Mais quand la race ariane est pure de tout mélange avec le sang des noirs, pas de conception artistique pour elle : c’est ce que j’ai exposé ailleurs surabondamment. J’ai montré le noyau de cette famille composé des futures sociétés hindoues, grecques, iraniennes, sarmates, très inhabile à créer des représentations figurées d’un mérite réel, et, quelque grandes que soient les ruines des bords du Iénisséï et des croupes de l’Altaï, on n’y découvre aucun indice révélateur d’un sentiment délicat des arts. Si donc, en Égypte et en Assyrie, il y eut un puissant développement dans la reproduction matérialisée de la pensée, si, dans l’Inde, cette même aptitude ne manqua pas d’éclore, bien que plus tardivement, le fait ne s’explique que par l’action du mélange noir, abondant et sans frein en Assyrie, limité en Égypte, plus restreint sur le sol hindou, et créant ainsi les trois modes de manifestation de ces différents pays. Dans le premier, l’art atteignit promptement son apogée, puis il dégénéra non moins promptement, en tombant dans les monstruosités où la prédominance mélanienne trop hâtive le jeta. Avec le second, comme les éléments arians, sources de la vie et de la civilisation locales, étaient faibles, numériquement parlant, il fut promptement gagné aussi par l’infusion noire. Toutefois, il se défendit au moyen d’une séparation relative des castes, et le sentiment artistique, que le premier flux avait développé, resta stationnaire, cessa promptement de progresser, et ainsi put mettre beaucoup plus de temps qu’en Assyrie à s’avilir. Dans l’Inde, comme une barrière bien autrement forte et solide fut opposée aux invasions du principe nègre, le caractère artistique ne se développa que très lentement et pauvrement au sein du brahmanisme. Il lui fallut attendre, pour devenir vraiment fort, la venue de Sakya-mouni : aussitôt que les bouddhistes, en appelant les tribus impures au partage du nirwana, leur eurent ouvert l’accès de quelques familles blanches, la passion des arts se développa à Salsette avec non moins d’énergie qu’à Ninive, atteignit promptement, comme là encore, son zénith, et, toujours pour la même cause, s’abîma presque subitement dans les folies que l’exagération, la prédominance du principe mélanien, amenèrent sur les bords du Gange comme partout ailleurs.

Lorsque les Iraniens prirent le gouvernement de l’Asie, ils se virent en présence de populations où les arts étaient complètement envahis et dégradés par l’influence noire. Eux-mêmes n’avaient pas toutes les facultés qu’il aurait fallu pour relever ce génie en décomposition.

On objectera que, précisément, parce qu’ils étaient arians, ils rapportaient au sang corrompu des Sémites l’appoint blanc destiné à le régénérer et qu’ainsi, par une nouvelle infusion d’éléments supérieurs, ils devaient ramener le gros des nations assyriennes vers un équilibre de principes ethniques comparable à celui où s’étaient trouvés les Chamites noirs dans leur plus beau moment, ou, mieux encore, les Chaldéens de Sémiramis.

Mais les nations assyriennes étaient bien grandes et la population des tribus iraniennes dominatrices bien petite. Ce que ces tribus possédaient, dans leurs veines, d’essence féconde, déjà entamé, du reste, pouvait bien se perdre au milieu des masses asiatiques, mais non les relever, et, d’après ce fait incontestable, leur puissance même, leur prépondérance politique ne devait durer que le temps assez court où il leur serait possible de maintenir intacte une existence nationale isolée.

J’ai parlé déjà de leur nombre restreint, et je recours là-dessus à l’autorité d’Hérodote. Lorsque l’historien trace, dans son VIIe livre, cet admirable tableau de l’armée de Xerxès traversant l’Hellespont, il déploie le magnifique dénombrement des nations appelées en armes par le grand roi, de toutes les parties de ses vastes États. Il nous montre des Perses ou des Mèdes commandant aux troupeaux de combattants qui passent les deux ponts du Bosphore en pliant le dos sous les coups de fouet de leurs chefs iraniens. À part ces chefs de noble essence, gourmandant les esclaves que la victoire enchaînait sous leurs ordres, combien Hérodote énumère-t-il de soldats parmi les Mèdes proprement dits ? Combien de guerriers zoroastriens dans cette levée de boucliers que le fils de Darius avait voulu rendre si formidable ? Je n’en aperçois que 24 000, et qu’était-ce qu’un tel faisceau dans une armée de dix-sept cent mille hommes ? Au point de vue du nombre, rien ; à celui du mérite militaire, tout : car, si ces 24 000 Iraniens n’avaient pas été paralysés, dans leurs mouvements, par la cohue de leurs inertes auxiliaires, il est bien probable que la muse de Platée aurait célébré d’autres vainqueurs. Quoi qu’il en soit, puisque la nation régnante ne pouvait fournir des soldats en plus grande quantité, elle était peu considérable et ne pouvait suffire à la tâche de régénérer la masse épaisse des populations asiatiques. Elle n’avait donc que la perspective d’un seul avenir : se corrompre elle-même en s’engloutissant bientôt dans leur sein.

On ne découvre pas trace d’institutions fortes, destinées à créer une barrière entre les Iraniens et leurs sujets. La religion en aurait pu servir, si les mages n’avaient été animés de cet esprit de prosélytisme particulier à toutes les religions dogmatiques, et qui leur valut, bien des siècles après, la haine toute spéciale des musulmans. Ils voulurent convertir leurs sujets assyriens. Ils parvinrent à les arracher, en grande partie, aux atrocités religieuses des anciens cultes. Ce fut un succès presque regrettable : il ne fut bon ni pour les initiateurs ni pour les néophytes. Ceux-ci ne manquèrent pas de souiller le sang iranien par leur alliance, et, quant à la religion meilleure qu’on leur donnait, ils la pervertirent, afin de l’accommoder à leur incurable esprit de superstition (1)[23].

La fin des nations iraniennes était ainsi marquée bien près du jour de leur triomphe. Toutefois, tant que leur essence n’était pas encore trop mélangée, leur supériorité sur l’univers civilisé était certaine et incontestable : ils n’avaient pas de compétiteurs. L’Asie inférieure entière se soumit à leur sceptre. Les petits royaumes d’au-delà de l’Euphrate, ce rempart soigneusement entretenu par les Pharaons, furent rapidement englobés dans les satrapies. Les villes libres de la côte phénicienne s’annexèrent à la monarchie perse, avec les États des Lydiens. Un jour vint où il ne resta que l’Égypte elle-même, antique rivale qui, pour les héritiers des dynastes chaldéens, put valoir la peine d’une campagne (2)[24]. C’était devant ce colosse vieilli que les conquérants sémites les plus vigoureux avaient constamment reculé.

Les Perses ne reculèrent pas. Tout favorisait leur domination. La décadence égyptienne était achevée. Le pays du Nil ne possédait plus de ressources personnelles de résistance. Il payait encore, à la vérité, des mercenaires pour faire la garde autour de sa caducité, et, par parenthèse, la dégénération générale de la race sémitique l’avait contraint de remplacer, presque absolument, les Cariens et les Philistins par des Arians Grecs. Là se bornait ce qu’il pouvait tenter. Il n’avait plus assez de souplesse ni de nerfs pour courir lui-même aux armes, et, battu, se relever d’une défaite (1)[25].

Les Perses l’asservirent et insultèrent, de leur mieux, à cœur joie, à son culte, à ses lois et à ses mœurs.

Si l’on considère avec quelque attention le tableau si vivant qu’Hérodote a tracé de cette époque, on est frappé de voir que deux nations traitaient le reste de l’univers, soit vaincu, soit à vaincre, avec un égal mépris, et ces deux nations, qui sont les Perses et les Grecs, se considéraient aussi, l’une l’autre, comme barbares, oubliant à demi, à demi négligeant leur communauté d’origine. Il me semble que le point de vue où elles se plaçaient, pour juger si sévèrement les autres peuples, était à peu près le même. Ce qu’elles leur reprochaient, c’était également de manquer du sens de la liberté, d’être faibles devant le malheur, amollies dans la prospérité, lâches dans le combat ; et ni les Grecs ni les Perses ne tenaient beaucoup de compte aux Assyriens, aux Égyptiens, du passé glorieux qui avait abouti à tant de débilités répugnantes. C’est que les deux groupes méprisants se trouvaient alors à un niveau pareil de civilisation. Bien que séparés déjà par les immixtions qui avaient modifié leurs essences respectives, et, partant, leurs aptitudes, état dont leurs langues rendent témoignage, le commun principe arian qui, chez eux, dominait encore sur les alliages, suffisait à leur faire envisager d’une façon analogue les principales questions de la vie sociale. C’est pourquoi les pages du vieillard d’Halicarnasse représentent si vivement cette similitude de notions et de sentiments dont ils témoignaient. C’étaient comme deux frères de fortune différente, différents par le rang social, frères pourtant par le caractère et les tendances. Le peuple arian-iranien tenait dans l’Occident la place d’aîné de la famille : il dominait le monde. Le peuple grec était le cadet, réservé à porter un jour le sceptre, et se préparant à cette grande destinée par une sorte d’isonomie vis-à-vis de la branche régnante, isonomie qui n’était pas tout à fait de l’indépendance. Quant aux autres populations renfermées sous l’horizon des deux rameaux arians, elles demeuraient, pour le premier, objets de conquête et de domination, pour le second, matière à exploiter. Il est bon de ne pas perdre de vue ce parallélisme, sans quoi l’on comprendrait peu les déplacements du pouvoir arrivés plus tard.

Certainement, je conçois qu’on se mette de la partie dans le dédain ordinaire aux esprits vigoureux et positifs pour les natures artistes plutôt vouées à recueillir des apparences qu’à saisir des réalités. Il ne faut cependant pas oublier non plus que, si les Perses et les Grecs avaient tout sujet de mésestimer le monde sémitique, devenu leur pâture, ce monde possédait le trésor entier des civilisations, des expériences de l’Occident, et les souvenirs respectables de longs siècles de travaux, de conquêtes et de gloire. Les compagnons de Cyrus, les concitoyens de Pisistrate avaient en eux-mêmes, j’en conviens, les gages d’une future rénovation de l’existence sociale ; mais ce n’était pas là une raison pour qu’on dût perdre ce que les Chamites noirs et les différentes couches de Sémites et les Égyptiens avaient de leur côté amassé de résultats. La moisson des deux groupes arians occidentaux, la moisson provenant de leur propre fonds, était encore à faire : les blés n’en étaient qu’en herbe, les épis pas encore mûrs ; tandis que les gerbes des nations sémitiques remplissaient les granges et approvisionnaient les prochains réformateurs eux-mêmes. Il y a plus : les idées de l’Assyrie et de l’Égypte s’étaient répandues partout où le sang de leurs inventeurs avait pénétré, en Éthiopie, en Arabie, sur le pourtour de la Méditerranée, comme dans l’ouest de l’Asie, comme dans la Grèce méridionale, avec une opulence, une exubérance désespérante pour les civilisations encore à naître, et toutes les créations des sociétés postérieures allaient être à jamais contraintes de transiger avec ces notions et les opinions qui en ressortaient. Ainsi, malgré leur dédain pour les nations sémitiques et pour la paix efféminée des bords du Nil, les Arians Iraniens et les Arians Grecs devaient bientôt entrer dans le grand courant intellectuel de ces populations flétries par leur désordre ethnique et par l’exagération de leurs principes mélaniens. La part d’influence laissée à ces Iraniens si orgueilleux, à ces Grecs si actifs, se réduirait ainsi, en fin de compte, à jeter dans le lac immense et stagnant des multitudes asiatiques quelques éléments temporaires de mouvement, d’agitation et de vie.

Les Arians Iraniens, et après eux, les Arians Grecs, offrirent au monde d’Assyrie et d’Égypte ce que les Arians Germains donnèrent plus tard à la société romaine.

Quand l’Asie occidentale fut tout entière ralliée sous la main des Perses, il n’y eut plus de raison pour que la scission primitive entre sa civilisation et celle de l’Égypte subsistât. Le peu d’efforts tenté dans la vallée du Nil afin de reconquérir l’indépendance nationale ne compta plus que comme les convulsions d’une résistance expirante. Les deux sociétés primitives de l’Occident tendaient à se confondre, parce que les races qu’elles enfermaient ne se distinguaient plus assez nettement. Si les Perses avaient été très nombreux, si, à la manière des plus antiques envahisseurs, leurs tribus avaient pu lutter contre le chiffre des multitudes sémitiques, il n’en aurait pas été ainsi. Une organisation toute nouvelle se formant sur les débris méconnus des anciennes, on aurait vu quelques-uns de ces débris s’isoler, dans des extrémités de l’empire, avec des restes de la race, et se constituer à part, de manière à maintenir entre les inventions des nouveaux venus et l’état de choses aboli, pour la majorité des sujets, une ligne de démarcation perceptible.

Les Iraniens, n’étant qu’une poignée d’hommes, furent à peine en possession du pouvoir, que l’immense esprit assyrien les entoura de toutes parts, les saisit, les serra, et leur communiqua son vertige. On peut déjà se rendre compte sous le fils de Cyrus, sous Cambyse, de la part de parenté que la nature fatalement superbe et enflée des Sémites chamitisés pouvait déjà réclamer avec la personne du souverain. Heureusement, cet alliage ne s’était pas encore généralisé. Le témoignage d’Hérodote vient nous prouver que l’esprit arian tenait bon contre les assauts de l’ennemi domestique. Rien ne le montre mieux que la fameuse conférence des sept chefs après la mort du faux Smerdis (1)[26].

Il s’agissait de donner aux peuples délivrés une forme de gouvernement convenable. Le problème n’eût pas existé pour le génie assyrien, qui, du premier mot, aurait proclamé l’éternelle légitimité du despotisme pur et simple ; mais il fut envisagé mûrement et résolu, non sans difficulté, par les guerriers dominateurs qui le soulevèrent. Trois opinions se trouvèrent en présence. Otanès opina pour la démocratie ; Mégabyzès parla en faveur de l’oligarchie. Darius, ayant loué l’organisation monarchique, qu’il affirma être la fin inévitable de toutes les formes de gouvernement possibles, gagna les suffrages à sa cause. Cependant il avait affaire à des associés tellement fous d’indépendance, qu’avant de remettre le pouvoir au roi élu, ils stipulèrent qu’Otanès et toute sa maison resteraient à jamais affranchis de l’action de l’autorité souveraine, et libres, sauf le respect des lois. Comme à l’époque d’Hérodote des sentiments de cette énergie n’existaient plus guère parmi les Perses, décidément déchus de leur primitive valeur ariane, l’écrivain d’Ionie prévient sagement ses lecteurs que le fait qu’il raconte va leur paraître étrange : il ne l’en maintient pas moins (2)[27].

Après l’extinction de cette grande fierté, il y eut encore quelques années illustres ; ensuite le désordre sémitique réussit à englober les Iraniens dans le sein croupissant des populations esclaves. Dès le règne du fils de Xerxès, il devient évident que les Perses ont perdu la force de rester les maîtres du monde, et, cependant, entre la prise de Ninive par les Mèdes et cette époque d’affaiblissement, il ne s’était encore écoulé qu’un siècle et demi.

L’histoire de la Grèce commence ici à se mêler plus intimement à celle du monde assyrien. Les Athéniens et les Spartiates se rencontrent désormais dans les affaires des colonies ioniennes. Je vais donc quitter le groupe iranien pour m’occuper du nouveau peuple arian, qui s’annonce comme son plus digne et même son seul antagoniste.


FIN DU TOME PREMIER.


ESSAI

SUR L’INÉGALITÉ

DES

RACES HUMAINES

LIVRE QUATRIÈME

CIVILISATIONS SÉMITISÉES DU SUD-OUEST



CHAPITRE III.
Les Grecs autochtones  ; les colons sémites ; les Arians Hellènes.


La Grèce primordiale se présente moitié sémitique, moitié aborigène (1)[28]. Ce sont des Sémites qui fondent le royaume de Sicyone, premier point civilisé du pays, ce sont des dynasties purement sémitiques ou autochtones que glorifient les noms caractéristiques d’Inachus, de Phoronée, d’Ogygès, d’Agénor, de Danaüs, de Codrus, de Cécrops, noms dont les légendes établissent la signification ethnique de la manière la plus claire. Tout ce qui ne vient pas d’Asie, à ces époques lointaines, se dit né sur le sol même, et forme la base populaire des États nouvellement éclos. Mais le fait remarquable, c’est que, aux âges primordiaux, on n’aperçoit nulle part la moindre trace historique des Arians Hellènes.

Aucun récit mythique ne fait mention d’eux. Ils sont profondément inconnus dans toute la Grèce continentale, dans les îles à plus forte raison. Pour les rencontrer, il faut descendre jusqu’aux jours de Deucalion, qui, avec des troupes de Lélèges et de Curètes, c’est-à-dire avec des populations locales, par conséquent non arianes, vint, bien longtemps après la création des États de Sicyone, d’Argos, de Thèbes et d’Athènes, s’établir dans la Thessalie. Ce conquérant arrivait du nord.

Ainsi, depuis la fondation de Sicyone, placée par les chronologistes, comme Larcher, à l’an 2164 avant notre ère, jusqu’à l’arrivée de Deucalion en 1541, autrement dit pendant une période de six cents ans, on n’aperçoit en Grèce que des peuples antéarians aborigènes et des colonisateurs de race chamo-sémitique.

Où vivaient donc, que faisaient les Arians Hellènes pendant cette période de six cents ans ? Étaient-ils vraiment bien loin encore de leur future patrie ? La tradition les ignore d’une façon si complète, que l’on serait tenté de croire qu’ils ont exécuté leur apparition première avec Deucalion, brusquement, inopinément, et que, avant cette surprise, on n’avait jamais entendu parler d’eux. Puis soudain Deucalion, établi sur les terres de conquête, donne le jour à Hellen ; celui-ci a pour fils Dorus, Æolus, Xuthus, qui, à son tour, devient père d’Achæus et d’Ion : toutes les branches de la race, Doriens, Æoliens, Achéens et Ioniens, entrent en compétition des territoires jadis exclusivement acquis aux autochtones et aux Chananéens. Les Arians Hellènes sont trouvés.

Il ne faut pas s’étonner de ce défaut de précédents et de transition. Ce sont là les formes mnémoniques ordinaires des récits que conservent les peuples sur leurs origines. Cependant il n’y a pas le moindre doute que les invasions et les établissements des multitudes blanches ne s’accomplissent point ainsi. Une nation menace longtemps un territoire avant de pouvoir s’y établir. Elle tourne autour des frontières du pays convoité sans les franchir. Elle épouvante d’abord et ne saisit que tardivement. Les Arians Hellènes n’ont pas procédé autrement que leurs frères : ils n’ont pas fait exception à la règle.

Puisque avant l’établissement de Deucalion en Thessalie il n’est pas question du nom de son peuple, cessons de rechercher ce nom et, nous attachant à d’autres ressources, voyons ce qu’était Deucalion lui-même, bien reconnu comme Hellène, par les siècles postérieurs, puisqu’il est proclamé l’éponyme même de la race. Observons-le dans sa valeur ethnique, et d’abord, puisque nous procédons de bas en haut, commençons par préciser celle de ses fils, fondateurs des différentes tribus helléniques[29]

Ils naquirent tous, au second degré, de Deucalion et de Pyrrha, fille de Pandore. Dorus commença par établir ses tribus autour de l’Olympe, près du Parnasse. Æolus régna dans la Thessalie, chez les Magnètes. Xuthus s’avança jusqu’au Péloponèse. Hellen, père de ces trois héros, les avait eus d’une fille dont l’origine autochtone est suffisamment indiquée par son nom : la légende l’appelle Orséis, la montagnarde. Pandore également n’était pas née de la souche hellénique. Formée de limon, elle se trouvait être d’une autre espèce que les Arians : elle était autochtone, elle avait épousé le frère de son créateur. Ainsi, les patriarches de la famille hellénique ne se présentent pas comme étant de race pure. Quant à Pandore, cette femme aborigène mariée à un étranger ; quant à sa fille Pyrrha, mariée à un autre étranger ; quant à ce dernier couple qui, après le déluge, se fabrique un peuple avec les pierres du sol, il est difficile de ne pas se rappeler, en les observant, le mythe tout semblable de l’histoire chinoise, où Pan-Kou forme les premiers hommes avec de la glaise, bien qu’il soit homme lui-même. La pensée ariane-grecque et ariane-chinoise n’a trouvé, à des distances immenses, que le même mode de manifestation pour représenter deux idées complètement identiques, le mélange d’un rameau arian avec des aborigènes sauvages et l’appropriation de ces derniers aux notions sociales.

Deucalion, le premier des Grecs, à savoir, le premier d’une race mêlée, un demi-Sémite, à ce qu’il semble, était fils de Prométhée et de Klymène, issue de l’Océan[30]. On sent très bien ici la déviation de la source pure, d’où Prométhée était issu. Si Deucalion devient éponyme de ses descendants, c’est qu’il n’a pas la même composition, la même signification ethnique que son père. Rien de plus évident. Cependant les apports de sang sémitique ou aborigène ne peuvent constituer son originalité : c’est bien dès lors dans la ligne paternelle qu’il faut la chercher, sans quoi Deucalion ne serait nullement considéré par la légende hellénique comme l’homme type, et, dans les récits grecs d’origine sémitique, il serait classé bien après les héros chananéens qui l’ont, en effet, précédé suivant l’ordre des temps. Deucalion tire donc tout son mérite spécial de son père, et ainsi c’est la race de celui-ci qu’il importe de reconnaître. Or, Prométhée était un Titan, ainsi que son frère Épiméthée, d’où les Arians Hellènes descendent également par les femmes. En conséquence, personne, je crois, ne pourra combattre cette conclusion : les Arians Hellènes avant Deucalion, les Arians Hellènes, encore à peu près intacts de tous mélanges soit sémitiques, soit aborigènes, ce sont les Titans (1)[31]. La régularité de la filiation ne laisse rien à désirer.

Jusque-là, il est établi d’une manière irréfragable que les Grecs sont des descendants métis de cette nation glorieuse et terrible. Pourtant on pourrait douter encore que les Titans aient été, eux-mêmes, ces Hellènes, séparés jadis de la famille ariane sur les versants de l’Imaüs, et dont nous avons senti, plutôt que vu, la longue pérégrination dans les montagnes du nord de l’Assyrie, au long de la mer Caspienne. À la vérité, si la généalogie ascendante des Titans était complètement perdue, le fait n’en serait pas moins établi, avec toute la certitude possible, par la philologie et les arguments physiologiques : mais, puisque l’histoire est ici d’une clarté et d’une précision trop rares, je ne repousserai certes pas le secours qu’elle m’apporte, et je compléterai ma démonstration.

Les Titans étaient les fils directs de cet ancien dieu arian, déjà aperçu par nous dans l’Inde, aux origines védiques, de ce Varounas, expression vénérable de la piété des auteurs de la race blanche, et dont les Hellènes n’avaient même pas défiguré le nom en le conservant, après tant de siècles, sous la forme à peine altérée d’Ouranos. Les Titans, fils d’Ouranos, le dieu originel des Arians, étaient bien incontestablement eux-mêmes, on le voit, les Arians, et parlaient une langue dont les restes, survivant au sein des dialectes helléniques, se rapprochaient, sans nul doute, d’une façon très intime, et du sanscrit, et du zend, et du celtique, et du slave le plus ancien.

Les Titans, ces conquérants altiers des contrées montagneuses du nord de la Grèce, ces hommes violents et irrésistibles, laissèrent dans la mémoire des populations de l’Hellade, et, par contre-coup, dans celle de leurs propres descendants, exactement cette même idée de leur nature que les antiques Chamites blancs, que les premiers Hindous, que les Arians égyptiens, que les Arians chinois, tous conquérants, tous leurs parents, ont laissée dans le souvenir des autres peuples (1)[32]. On les divinisa, on les plaça au-dessus de la créature humaine, on s’avoua plus petits qu’eux, et, ainsi que je l’ai dit quelquefois déjà, par une telle façon de comprendre les choses, on rendit exacte justice et aux nations primitives de race blanche pure et aux multitudes de valeur médiocre qui leur ont succédé.

Les Titans occupèrent donc le nord de la Grèce. Leur premier mouvement heureux vers le sud fut celui auquel présida Deucalion, menant à cette entreprise des troupes d’aborigènes, c’est-à-dire de gens étrangers à son sang (1)[33]. Lui-même d’ailleurs, on l’a vu, était un hybride. Ainsi, nous n’avons plus affaire désormais aux Titans. Ils restent, ils se mêlent, ils s’éteignent dans les contrées septentrionales de l’Hellade, dans la Chaonie, l’Épire, la Macédoine : ils disparaissent, mais non sans transmettre et assurer une valeur toute particulière aux populations parmi lesquelles ils se fondent (2)[34].

Ces populations, non plus que celles de la Thrace et de la Tauride, n’étaient pas, je l’ai indiqué sommairement, de race jaune pure. Déjà les nations celtiques et slaves avaient incontestablement poussé leurs marches jusqu’à l’Euxin, jusqu’aux montagnes de la Grèce, jusqu’à l’Adriatique. Elles étaient même allées beaucoup plus loin. Les grands déplacements de peuples blancs septentrionaux, qui, sous l’effort violent des masses mongoles opérant au nord, avaient déterminé les Arians habitant plus au sud, sur les hauts plateaux asiatiques, à descendre le long des crêtes de l’Hindou-Koh, agissaient, dès longtemps, lorsque les Titans se montrèrent au delà de la Thrace. Les Celtes, que l’on trouve, au dix-septième siècle avant Jésus-Christ, fermement établis dans les Gaules, et les Slaves, que, pour des motifs à donner en leur lieu, j’aperçois en Espagne antérieurement à cette époque, avaient quitté depuis des siècles la patrie sibérienne et longé les bords supérieurs du Pont-Euxin. Pour toutes ces causes, une certaine somme de mélanges subis par les Titans avait apporté dans les veines des Arians Hellènes quelque proportion de principes jaunes dus seulement à l’intermédiaire des nations souillées d’un contact plus intime avec les peuples finnois [35].

Après l’époque de Deucalion, à dater du seizième siècle avant Jésus-Christ [36], les tribus fixées dans la Macédoine, l’Épire, l’Acarnanie, l’Étolie, le nord, en un mot, réunirent, à un degré tout particulier, les traits du caractère arian et furent les premières à faire connaître le nom des Hellènes.

Là surtout brilla l’esprit belliqueux. Le héros thessalien, le brave aux pieds légers, reste toujours le prototype du courage hellénique. Tel que l’Iliade nous le montre, c’est un guerrier véhément, ami du danger, cherchant la lutte pour la lutte, et, dans sa religion de loyauté, ne transigeant pas avec le devoir qu’il s’impose. Ses nobles sentiments le font aimer. Les passions impétueuses qui le perdent le font plaindre. Il est digne d’être comparé aux vainqueurs de l’épopée hindoue, du Schahnameh et des chansons de geste.

L’énergie était le trait de cette famille. Cette vertu, quand l’intelligence l’éclaire et la conduit, est partout désignée d’avance pour le souverain pouvoir. Le nord de la Grèce fournit toujours au midi ses soldats les meilleurs, les plus intrépides, les plus nombreux, et longtemps après que le reste du pays était étouffé sous l’élément sémitique, il s’entretenait encore dans cette région des pépinières de hardis combattants. D’autre part, il faut l’avouer, les habitants de ces contrées, si habiles à se battre, à commander, à organiser, à gouverner, ne le furent jamais à briller dans les travaux spéculatifs. Chez eux, pas d’artistes, pas de sculpteurs, de peintres, d’orateurs, de poètes, ni d’historiens célèbres. C’est tout ce que put faire le génie lyrique que de remonter du sud jusqu’à Thèbes pour y produire Pindare. Il n’alla pas au delà, parce que la race ne s’y prêtait pas, et Pindare lui-même fut une grande exception dans la Béotie. On sait ce qu’Athènes pensait de l’esprit cadméen, qui, pour n’avoir pas la langue déliée, ni la pensée fleurie, n’en suscitait pas moins des soldats mercenaires à toute l’Asie et, à l’occasion, un grand homme d’État à la patrie hellénique. Le sang de la Grèce septentrionale avait à Thèbes sa frontière [37].

Le nord fut donc toujours distingué par les instincts militaires et même grossiers de ses citoyens, et par leur génie pratique, double caractère dû incontestablement à un hymen de l’essence blanche ariane avec des principes jaunes. Il en résultait de grandes aptitudes utilitaires et peu d’imagination sensuelle. Nous apercevons ainsi, dans les parties de l’Europe les plus anciennement au pouvoir des Hellènes, l’antithèse ethnique et morale de ce que nous avons observé dans l’Inde, en Perse et en Égypte. Nous allons faire de même l’application de ce contraste aux nations de la Grèce méridionale. La différence sera plus saillante à mesure que nous passerons du continent dans les îles et des îles dans les colonies asiatiques.

Je me suis servi, il n’y a qu’un instant, de l’Iliade pour caractériser le génie tout à la fois arian et finnique des Grecs du nord. Je n’y puise pas de moindres secours lorsque je cherche à me représenter l’esprit arian-sémitique des Grecs du sud, et il me suffira, dans ce but, d’opposer à Achille et à Pyrrhus le sage Ulysse. Voilà bien le type du Grec trempé de phénicien ; voilà l’homme qui nommerait certainement, dans sa généalogie, plus de mères chananéennes que de femmes arianes. Courageux, mais seulement quand il le faut, astucieux par préférence, sa langue est dorée, et tout imprudent qui l’écoute plaider est séduit. Nul mensonge ne l’effraye, nulle fourberie ne l’embarrasse, aucune perfidie ne lui coûte. Il sait tout. Sa facilité de compréhension est étonnante, et sans bornes sa ténacité dans ses projets. Sous ce double rapport, il est Arian.

Poursuivons le portrait.

Le sang sémitique parle de nouveau en lui, quand il se montre sculpteur : lui-même il a taillé son lit nuptial dans un olivier, et cet ouvrage incrusté d’ivoire est un chef-d’œuvre. Ainsi éloquent, artiste, fourbe et dangereux, c’est un compatriote, un émule du pirate-marchand né à Sidon, du sénateur qui gouvernera Carthage, tandis qu’ingénieux à trouver des idées, inébranlable dans ses vues, habile à gouverner ses passions autant qu’à tempérer celles des autres, modéré quand il le veut, modeste parce que l’orgueil est une enflure maladroite de la raison, c’est un Arian. Il n’y a pas de doute qu’Ulysse doit l’emporter sur Ajax, véritable Arian Finnois. La nuance du type grec à laquelle appartient le fils de Laërte est destinée à une plus haute, plus rapide, mais aussi plus fragile fortune, que son opposite. La gloire de la Grèce fut l’œuvre de la fraction ariane, alliée au sang sémitique ; tandis que la grande prépondérance extérieure de ce pays résulta de l’action des populations quelque peu mongolisées du nord.

On le sait : de bonne heure, et longtemps avant que les premières tribus des Arians Grecs, provenant du mélange des aborigènes avec les Titans, fussent descendues dans l’Attique et le Péloponèse, des émigrants chananéens avaient déjà conduit leurs barques vers ces plages. On ne croit plus guère aujourd’hui, et cela pour des raisons irréfragables, que parmi ces étrangers se soient trouvés des Égyptiens. Les gens de Misr ne colonisaient pas : ils restaient chez eux, et même, bornés longtemps à la possession du cours supérieur du Nil, ils ne sont descendus qu’assez tard jusqu’aux bords de la mer. La partie inférieure du Delta était occupée par des peuples de race sémitique ou chamitique. C’était le grand chemin des expéditions vers l’Afrique occidentale. Si donc, ce que je n’ai nul motif de contester, certaines bandes, venues pour peupler la Grèce, sont parties de ce point, ce n’étaient pas des Égyptiens : c’étaient des congénères de ces autres envahisseurs qui, de l’aveu commun, sont accourus en grand nombre de Phénicie. Tous les noms des anciens chefs d’États grecs primitifs, qui ne présentent pas une apparence aborigène, sont uniquement sémitiques : ainsi Inachus, Azéus, Phégée, Niobé, Agénor, Cadmus, Codrus. On cite une exception, deux au plus : Phoronée, que l’on rapproche du Phra égyptien, et Apis. Mais Phoronée est le fils d’Inachus, le frère de Phégée, le père de Niobé. On trouve ce héros, dans sa famille même, entouré de noms clairement sémitiques, et il ne serait pas plus difficile de découvrir au sien une racine de même espèce qu’il ne l’est de l’identifier avec Phra (1)[38].

On a rapproché le nom d’Inachus du mot Anak, dont M. de Ewald et d’autres hébraïsants ont fait ressortir l’importance ethnique. Si ce nom devait avoir, quant au premier roi de l’Argolide, une signification de race, il indiquerait une parenté avec la tribu honteusement abrutie de ces noirs purs qui, maîtres dépossédés du Chanaan, erraient dans les buissons et hantaient les cavernes de Seïr. Mais la vraisemblance n’en est pas grande, et je ne crois pas qu’il faille soit confondre le nom d’Inachus avec le mot Anak, soit, si l’on ne peut éviter ce rapport, y trouver un sens plus profond qu’une pure similitude de syllabes. C’est ainsi que, pour le mot Kabl, (en arabe) fréquent dans la composition des noms arabes, on aurait le plus grand tort de chercher le père de qui le porte parmi les individus de l’espèce canine (1)[39].

Les colonies venues du sud et de l’est se composaient donc exclusivement de Chamites noirs et de Sémites différemment mélangés. Le degré de civilisation de chacune d’elles n’était pas moins nuancé, et les variétés de sang, créées par ces invasions dans les pays grecs, furent infinies.

Aucune contrée ne présente, aux époques primitives, plus de traces de convulsions ethniques, de déplacements subits et d’immigrations multipliées. On y venait par troupes de tous les coins de l’horizon, et souvent pour ne faire que passer ou se voir tellement assailli, que force était de se confondre aussitôt parmi les vainqueurs et de perdre son nom. Tandis que, à tout moment, des bandes saturées de noir accouraient soit des îles, soit du continent d’Asie, d’autres populations mêlées d’éléments jaunes, des Slaves, des Celtes, descendaient du nord sous mille dénominations imprégnées d’idées toutes spéciales (1)[40]. Pour expliquer ce concours de tant de nationalités sur une péninsule étroite et presque séparée du monde, il est besoin de ne jamais perdre de vue quelles perturbations énormes les agitations des peuples finnois amenaient dans les parties septentrionales du continent. Les guerriers arrivés de la Thessalie et de la Macédoine dans les parages de l’Acarnanie avaient été les victimes directes des dépossessions répétées de proche en proche, et, de même, les Chamites noirs et les Sémites venus de l’est et du sud fuyaient devant des événements analogues, et abandonnaient, pour aller chercher fortune en Grèce, leurs territoires, devenus domaines des invasions hébraïques ou arabes, en un mot, chaldéennes de différentes dates.

Ces armées de fugitifs rejetés, le glaive à la main, dans le Péloponèse, l’Attique, l’Argolide, la Béotie, l’Arcadie, s’y heurtaient les unes contre les autres et s’y livraient bataille. Il résultait encore de ces nouveaux conflits de nouveaux vaincus et de nouveaux vainqueurs, des tribus asservies, d’autres chassées, de sorte que, après le combat, des cohues tumultueuses repartaient, soit pour se diriger vers l’ouest et gagner la Sicile, l’Italie, l’Illyrie, soit pour retourner sur la côte asiatique et y chercher une fortune meilleure (2)[41]. L’Hellade ressemblait à un de ces abîmes profonds creusés dans le lit des fleuves, où les eaux, pressées par le courant, se précipitent en lourdes masses et ressortent en tourbillons.

Pas de repos, pas de trêve. Les temps héroïques sont à peine ouverts, l’épopée balbutie ses plus obscurs récits, et, dédaigneuse des hommes, remarque les dieux seuls, que déjà les expulsions violentes, les dépossessions de tribus entières, les révolutions de toutes sortes ont commencé. Puis, lorsque, mettant pied à terre, la Muse parle enfin de sang-froid et dans des termes que la raison peut discuter, elle nous montre les nations grecques composées à peu près ainsi :

1° Des Hellènes — Arians modifiés par les principes jaunes, mais avec grande prépondérance de l’essence blanche et quelques affinités sémitiques ;
2° Des aborigènes — Populations slavo-celtiques saturées d’éléments jaunes ;
3° Des Thraces — Arians mêlés de Celtes et de Slaves ;
4° Des Phéniciens — Chamites noirs ;
5° Des Arabes et des Hébreux — Sémites très mêlés ;
6° Des Philistins — Sémites peut-être plus purs ;
7° Des Libyens — Chamites presque noirs ;
8° Des Crétois et autres insulaires — Sémites assez semblables aux Philistins.

Ce tableau a besoin d’être commenté (1)[42]. Il ne contient pas, à proprement parler, un seul élément pur. Sur sept, six renferment, à différents degrés, des principes mélaniens ; deux ont des principes jaunes ; deux encore contiennent l’élément blanc pris à la branche chamitique, et donc extrêmement affaibli ; trois le possèdent emprunté au rameau sémitique, deux autres au rameau arian ; trois, enfin, réunissent les deux dernières sources. J’en tire les conséquences suivantes :

Le principe blanc, en général, domine, et l’essence ariane y partage l’influence avec la sémitique, attendu que les invasions des Arians Hellènes, ayant été les plus nombreuses, ont formé le fond de la population nationale. Toutefois l’abondance du sang sémitique est telle, sur certains points en particulier, que l’on ne peut refuser à ce sang une action marquée, et c’est à lui qu’appartient une initiative tempérée par l’action ariane appuyée du contingent jaune. Il va sans dire que ce jugement a pour objet la Grèce méridionale, la Grèce de l’Attique, du Péloponèse, des colonies, la Grèce artiste et savante. Au nord, les éléments mélaniens sont presque nuls. Aussi, dans les siècles rapprochés de la guerre de Troie, ces régions excitèrent, beaucoup moins que les contrées asiatiques, les préoccupations des Grecs du sud.

C’est que, en effet, à ces époques, et vers le temps où Hérodote écrivait, la Grèce était elle-même un pays asiatique, et la politique qui l’intéressait le plus s’élaborait à la cour du grand roi. Tout ce qui avait trait à l’intérieur, agrandi, ennobli à nos yeux par l’admirable manière dont le souvenir nous en a été conservé, n’était pourtant que très secondaire en comparaison des faits extérieurs dont les ressorts restaient aux mains des Perses.

Depuis que l’Égypte était tombée au rang de province ralliée aux États achéménides, il n’y avait plus dans le monde occidental deux civilisations comme jadis. L’antagonisme de l’Euphrate et du Nil avait cessé ; plus rien d’assyrien, plus rien d’égyptien, et, en place, un compromis auquel je ne trouve d’autre nom que celui d’asiatique. Cependant la grande place y appartenait encore au principe assyrien. Les Perses, trop peu nombreux, n’avaient pas transformé ce principe, ne l’avaient pas même renouvelé. Leur bras s’était trouvé assez fort pour lui donner une impulsion que les dynasties chaldéennes n’avaient pu créer à un même degré, et, sous l’atteinte de ce colosse en pourriture, la débile caducité égyptienne s’était réduite en poussière et mêlée à lui. Existait-il dans le monde une troisième civilisation pour prendre la place des champions anciens ? Nullement : la Grèce ne représentait pas, vis-à-vis de l’Assyrie, une culture originale comme l’égyptienne, et bien que son intelligence eût des nuances très spéciales, la plupart des éléments qui la composaient se retrouvaient, avec le même sens et la même valeur, chez les peuples sémitiques du littoral méditerranéen. C’est une vérité qui n’a pas besoin de démonstration.

Dans leur opinion même, les Grecs faisaient beaucoup plus de cas de ce qu’ils appelaient, sans doute, en leur langage, les conquêtes de la civilisation, c’est-à-dire les importations de dieux, de dogmes, de rites asiatiques, et de rêveries monstrueuses venues des côtes voisines, que de la simplicité ariane professée jadis par leurs religieux ancêtres mâles. Ils s’enquéraient avec prédilection de ce qui s’était pensé et fait en Asie. Ils se mêlaient de leur mieux aux affaires, aux intérêts, aux querelles du grand continent, et, bien que pénétrés de leur propre importance, comme tout petit peuple doit l’être, bien qu’appelant même l’univers entier barbare, en dehors d’eux, leur regard ne se détachait pas de l’Asie.

Tant que les Assyriens furent indépendants, les Grecs, faibles et éloignés, ne comptèrent que peu dans le monde ; mais, comme le développement hellénique se trouva contemporain de la grande fortune des Arians Iraniens, ce fut à cette époque qu’en face des maîtres de l’Asie antérieure, ils eurent à opter entre l’antagonisme et la soumission. Le choix était indiqué par leur faiblesse. Ils acceptèrent l’influence victorieuse, dominatrice, irrésistible, du grand roi, et vécurent dans la sphère de sa puissance, sinon à l’état de sujets, du moins à celui de protégés.

Tout, je le répète, leur en faisait une obligation. La parenté avec les Asiatiques était étroite ; la civilisation presque identique dans ses bases, et, enfin, sans le bon vouloir des Perses, c’en était fait des colonies ioniennes, toujours et traditionnellement soutenues par la politique des souverains de l’Assyrie. Or, de la fortune des colonies dépendait celle des métropoles (1)[43].

Il y avait ainsi accord entre les Arians Grecs et les Arians Iraniens. Le lien commun était ce vaste élément sémitique sur lequel, chacun chez soi, ils avaient dominé, et qui, tôt ou tard, par une voie ou par une autre, devait les absorber également dans son unité agrandie.

Il peut paraître singulier que je dise que les Arians Grecs eussent jamais dominé chez eux le principe sémitique, après avoir démontré que la plus grande partie de leur civilisation en était faite. Pour donner raison de cette contradiction apparente, je n’ai qu’à rappeler une réserve inscrite plus haut. En disant que la culture grecque était principalement d’origine sémitique, je réservais un certain état antérieur que je vais examiner maintenant, et qui contient, avec trois éléments tout à fait arians, l’histoire primitive de l’hellénisme épique. Ces éléments sont : la pensée gouvernementale, l’aptitude militaire, un genre bien particulier de génie littéraire. Tous les trois ressortent de l’hymen de ces deux instincts arians, la raison et la recherche de l’utile.

Le fondement de la doctrine gouvernementale des Arians Hellènes était la liberté personnelle. Tout ce qui pouvait garantir ce droit, dans la plus grande extension possible, était bon et légitime. Ce qui le restreignait était à repousser. Voilà le sentiment, voilà l’opinion des héros d’Homère : voilà qui ne se retrouve qu’à l’origine des sociétés arianes.

À l’aurore des âges héroïques, et même longtemps après, les États grecs sont gouvernés d’après les données, les notions déjà observées dans l’Inde, en Perse, et quelque peu à l’origine de la société chinoise, c’est-à-dire pourvus d’un gouvernement monarchique, limité par l’autorité des chefs de famille, par la puissance des traditions et la prescription religieuse. On y remarque un grand éparpillement national, de fortes traces de cette hiérarchie féodale si naturelle aux Arians, préservatif assez efficace contre les inconvénients principaux du fractionnement, conséquence de l’esprit d’indépendance (1)[44]. Rien de plus surveillé dans l’exercice de son pouvoir qu’Agamemnon, le roi des rois ; rien de plus limité dans sa puissance que l’habile souverain d’Ithaque. L’opinion est maîtresse dans ces grands villages (2)[45], où il n’existe pas, sans doute, de journaux (3)[46], mais où les ambitieux, plus ou moins éloquents, ne manquent pas à la perturbation des affaires. Pour bien comprendre ce que c’était qu’un roi grec aux prises avec les difficultés gouvernementales, il n’est rien de mieux que d’étudier le coup d’État d’Ulysse contre les amants de Pénélope. On y voit sur quel terrain scabreux opérait l’autorité du prince, même ayant de son côté le droit et le bon sens.

Dans cette société vive, jeune, altière, le génie arian inspirait richement la poésie épique. Les hymnes adressés aux dieux étaient des récits ou des nomenclatures plutôt que des effusions. Le jour du lyrisme n’était pas venu. Le héros grec combattait monté sur le char arian, ayant à ses côtés un écuyer de sang noble, souvent royal, bien semblable au souta brahmanique, et ses dieux étaient des dieux-esprits, indéfinis, peu nombreux et ramenés facilement à une unité qui, mieux que tout encore, sentait son origine voisine des monts hymalayens (1)[47].

À ce moment très ancien, la puissance civilisatrice, initiatrice, ne résidait pas dans le sud : elle émanait du nord. Elle venait de la Thrace avec Orphée, avec Musée, avec Linus. Les guerriers grecs apparaissaient grands de taille, blancs et blonds. Leurs yeux portaient leur arrogance dans l’azur, et ce souvenir resta tellement maître de la pensée des générations suivantes, que lorsque le polythéisme noir eut envahi, avec l’affluence croissante des immigrations sémitiques, toutes les contrées comme toutes les consciences, et eut substitué ses sanctuaires aux simples lieux de prière dont jadis les aïeux se contentaient, la plus haute expression de la beauté, de la puissance majestueuse, ne fut pas autre pour les Olympiens que la reproduction du type arian, yeux bleus, cheveux blonds, teint blanc, stature élevée, dégagée, élancée.

Autre signe d’identité non moins digne de remarque. En Égypte, en Assyrie, dans l’Inde, on avait eu l’idée que les hommes blancs étaient dieux ou pouvaient le devenir, et l’on admettait la possibilité du combat et de la victoire des guerriers blancs contre les puissances célestes. Les mêmes notions se retrouvent au sein des sociétés primitives de la Grèce, ainsi que je l’ai dit à propos des Titans, et je le répète ici de leurs descendants immédiats, les Deucalionides. Ces braves combattent audacieusement les êtres surnaturels et les forces personnifiées de la nature. Diomède blesse Vénus ; Hercule tue les oiseaux sacrés du lac Stymphalide, il étouffe les géants, enfants de la terre, et fait trembler d’épouvante la voûte des palais infernaux ; Thésée, parcourant le monde d’en bas l’épée à la main, est un vrai Scandinave. En un mot, les Arians Grecs, comme tous leurs parents, ont une si haute opinion des droits de la vigueur, que rien ne leur paraît trop au-dessus de leurs prétentions légitimes et d’une audace permise.

Des hommes si avides d’honneur, de gloire et d’indépendance étaient naturellement portés à se mettre au-dessus les uns des autres et à réclamer des égards extraordinaires. Il ne leur suffisait pas de limiter de leur mieux l’action du pouvoir social et de rendre ce pouvoir dépendant de leurs suffrages : ils voulaient se faire compter, estimer, honorer, non seulement comme Arians, libres et guerriers, mais, dans la masse des guerriers, des hommes libres, des Arians, comme des individualités d’élite. Cette prétention universelle obligeait chacun à de grands efforts, et puisque, pour atteindre à l’idéal proposé, il n’y avait d’autre voie que d’être le plus Arian possible, de résumer le plus les vertus de la race, l’on attacha une très grande importance à la pureté des généalogies.

Durant les temps historiques, cette notion se pervertit. On s’estima alors suffisamment noble, quand la famille put se dire vieille. Dans ce cas, elle mettait son orgueil à accuser une descendance asiatique (1)[48]. Mais, au début de la nation, avoir le droit de se vanter d’être un pur Arian fut le gage unique d’une supériorité incontestable. L’idée de la préexcellence de race existait aussi complète chez les Grecs primitifs que chez toutes les autres familles blanches. C’est un instinct qui ne se rencontre bien entier que dans ce cercle, et qui s’y altère par le mélange avec les races jaune et noire, auxquelles il fut toujours étranger.

Ainsi la société grecque, très neuve encore, se hiérarchisait suivant la supériorité de naissance. À côté de la liberté et de la liberté jalouse des Arians Hellènes, pas l’ombre d’égalité entre les autres occupants du sol et ces maîtres audacieux. Le sceptre, bien que donné en principe à l’élection, trouva, par le respect dont on entourait les grands lignages, une forte cause de se perpétuer exclusivement dans quelques descendances. Sous certains rapports même, l’idée de suprématie d’espèce, consacrée par celle de famille, conduisit les Arians Grecs à des résultats comparables à ceux que nous avons observés en Égypte et dans l’Inde, c’est-à-dire que, eux aussi, ils connurent les démarcations de castes et les lois prohibitives des mélanges. Il y a plus : ils appliquèrent ces lois jusqu’aux derniers temps de leur existence politique. On cite des maisons sacerdotales qui ne s’alliaient qu’entre elles, et la loi civile fut toujours dure pour les rejetons des citoyens mariés à des étrangères. Cependant, je me hâte de le dire, ces restrictions étaient faibles. Elles ne pouvaient avoir la même portée que les lois du Nil et de l’Arya-varta. La race ariane-grecque, malgré la conscience de sa supériorité d’essence et de facultés sur les populations sémitiques qui la pénétraient de toutes parts, avait ce désavantage d’être jeune d’expérience et de savoir, tandis que les autres étaient vieilles de civilisation. Ces dernières jouissaient, à son détriment, d’une supériorité extérieure qui ne permettait pas de les dédaigner et de se refuser complètement à l’alliage. Le système des castes resta toujours à l’état d’embryon : il ne put se développer. L’hellénisme eut trop souvent intérêt à permettre les mésalliances, et d’autres fois il se vit forcé de les subir. Sous ce double rapport, sa situation ressembla beaucoup à ce que fut plus tard celle des Germains.

Quoi qu’il en soit, l’idée nobiliaire se montra extrêmement forte et puissante chez les Arians Grecs. Le classement des citoyens ne se faisait que d’après la valeur de chaque descendance ; les vertus individuelles venaient après (1)[49]. Je le répète donc : l’égalité était complètement proscrite. Chacun, se sentant fier de son extraction, ne voulait pas être confondu dans la foule.

Et de même que chacun prétendait être libre, honoré, admiré, chacun aussi visait à commander autant que possible. Il semble qu’une telle tendance dût être difficile à réaliser dans une société ainsi faite, que le roi lui-même, le pasteur du peuple, avant d’exprimer un avis, devait s’enquérir si cet avis convenait aux dieux, aux prêtres, aux gens de haute naissance, aux guerriers, au gros du peuple. Heureusement, il restait des ressources : il y avait l’esclave, l’ancien autochtone asservi, puis enfin les étrangers. Voyons d’abord ce qu’était l’esclave.

Pour premier point, la créature réduite à cette condition n’appartenait, dans aucun cas, à la cité. Tout homme né sur le sol consacré et de parents libres avait un droit imprescriptible à vivre libre lui-même. Sa servitude était illégitime, emportait le caractère de crime, ne durait pas, n’était pas. Si l’on réfléchit que la cité grecque primitive renfermait une nation, une tribu particulière, et que cette nation, cette tribu, se considérant comme unique en son espèce, ne voyait le monde qu’en elle-même, on découvre dans cette prescription fondamentale la proclamation du principe que voici : « L’homme blanc n’est fait que pour l’indépendance et la domination ; il ne doit pas subir, dans la perpétration de ses actes, la direction d’autrui. »

Cette loi, évidemment, n’est pas une invention locale. On la retrouve ailleurs, on la revoit dans toutes les constitutions sociales de la famille que l’on peut observer d’assez près pour se rendre compte des détails. J’en tire la conséquence que, suivant cette opinion, il n’était pas permis de réduire en servitude un homme blanc, c’est-à-dire un homme, et que l’oppression, quand elle était limitée aux individus des espèces noire et jaune, n’était pas censée constituer une violation de ce dogme de la loi naturelle.

Après la séparation des différentes descendances blanches, chaque nation s’étant imaginé, dans son isolement au milieu de multitudes inférieures ou métisses, être l’unique représentant de l’espèce, ne se fit aucun scrupule d’user des prérogatives de la force dans toute leur étendue, même sur les parents que l’on rencontrait et qui n’étaient plus reconnus pour tels, du moment qu’ils appartenaient à d’autres rameaux. Ainsi, bien que, dans la règle, il ne dût y avoir que des esclaves jaunes et noirs, il s’en fit pourtant de métis et ensuite de blancs, par une corruption de la fâcheuse prescription antique dont on avait involontairement altéré le sens, en en restreignant le bénéfice aux seuls membres de la cité.

Une preuve sans réplique que cette interprétation est la bonne, c’est qu’en vertu d’une extension très anciennement appliquée, on ne voulut pas non plus pour esclaves les habitants des colonies, ni les alliés, ni les peuples avec lesquels on avait des rapports d’hospitalité ; et, plus tard encore, suivant une autre règle qui, au point de vue de la loi originelle, et dans un sens ethnique, n’était qu’une assimilation arbitraire, on étendit cette franchise à toutes les nations grecques.

Je vois ici une preuve que, dans l’Asie centrale, les peuples blancs, au temps de leur réunion, s’interdisaient de posséder leurs congénères, c’est-à-dire les hommes blancs ; et les Arians Grecs, observateurs incorrects de cette loi primordiale, ne consentaient pas davantage à asservir leurs congénères, c’est-à-dire leurs concitoyens.

En revanche, la situation des premiers possesseurs de l’Hellade, tels que les Hélotes et les Pénestes, ressemblait à du servage (1)[50]. La différence essentielle était que les populations soumises n’habitaient pas les demeures (2)[51] du guerrier ainsi que les esclaves : elles vivaient sous leurs toits particuliers, cultivant le sol et payant des redevances, comparables, en ceci, aux serfs du moyen âge. Pour achever la ressemblance, au-dessus de ces manants se plaçait une espèce de bourgeoisie également exclue de l’exercice des droits politiques, mais mieux traitée et plus riche que la classe des paysans. Ces hommes, Perrhèbes et Magnètes en Thessalie (1)[52], et en Laconie Périœkes, descendaient certainement de différentes catégories de vaincus. Ou bien ils avaient formé les classes supérieures de la société dissoute, ou bien ils s’étaient soumis volontairement et par capitulations.

Les étrangers domiciliés avaient des droits analogues ; mais en somme, esclaves, pénestes, périœkes, étrangers, portaient le poids de la suprématie hellénique.

Telles étaient les institutions par lesquelles les Arians Grecs, si amoureux de leur liberté personnelle et si jaloux de la conserver les uns vis-à-vis des autres, trouvaient à satisfaire, dans l’intérieur de l’État et hors des temps de guerre et de conquête, leur besoin de domination. Le guerrier renfermé dans sa maison y était roi. Sa compagne ariane, respectée de tous et de lui-même, avait aussi son parler franc devant le pasteur du peuple. Pareille à Clytemnestre, l’épouse grecque était assez hautaine. Froissée dans ses sentiments, elle savait punir comme la fille de Tyndare. Cette héroïne des temps primitifs (2)[53] n’est pas autre que la femme altière aux cheveux blonds, aux yeux bleus, aux bras blancs, que nous avons déjà vue aux côtés des Pandavas, et que nous retrouverons chez les Celtes et dans les forêts germaniques. Pour elle, l’obéissance passive n’était pas faite.

Cette noble et généreuse créature, assise vis-à-vis de son belliqueux époux, auprès du foyer domestique, apparaissait entourée d’enfants soumis jusqu’à la mort inclusivement aux volontés paternelles. Les fils et les filles marquaient, dans la maison, le premier degré de l’obéissance : des représentations de leur part n’étaient pas de mise. Mais, une fois sorti de la demeure des aïeux, le fils allait fonder une autre souveraineté domestique, et pratiquait à son tour ce qu’il avait appris. Après les enfants venaient les esclaves : leur situation subordonnée n’avait rien de trop pénible. Qu’ils eussent été achetés pour un certain poids d’argent ou d’or, ou acquis par échange en retour de taureaux et de génisses, ou bien encore que le sort de la guerre les eût jetés aux mains de leurs vainqueurs comme épaves d’une ville prise d’assaut, les esclaves étaient plutôt des sujets que des êtres abandonnés à tous les caprices des propriétaires.

D’ailleurs, un des caractères saillants des sociétés jeunes, c’est la mauvaise entente de ce qui est productif (1)[54], et cette heureuse ignorance rendait assez douce l’existence des esclaves grecs. Soit que, confondus avec les serfs, ils gardassent les troupeaux sur les rives du Pénée et de l’Achéloüs, soit que, dans l’intérieur du manoir, ils eussent à vaquer aux travaux sédentaires, ce qu’on exigeait d’eux était minime, parce que les maîtres avaient eux-mêmes peu de besoins. Les repas étaient promptement apprêtés. Le chef du logis se chargeait, le plus souvent, de tuer les bœufs ou les moutons, et de jeter leurs quartiers dans les chaudières d’airain. Il y prenait plaisir. C’était une politesse envers ses hôtes que de ne pas laisser à des mains serviles le soin de leur bien-être. Y avait-il à faire dans le domaine œuvre de maçon ou de charpentier, le maître encore ne dédaignait pas de manier la doloire et la hache. Fallait-il garder les troupeaux, il n’y répugnait pas davantage. Soigner les arbres du verger, les tailler, les émonder, il s’en chargeait volontiers. En somme, les travaux des esclaves ne s’accomplissaient pas sans la participation du guerrier, tandis que les femmes, réunies autour de l’épouse, tissaient avec elle à la même toile, ou préparaient la laine des mêmes toisons.

Rien donc ne contribuait nécessairement à empirer la condition de l’esclave, puisque tout labeur était assez honorable pour que le chef de la maison y prît une part constante. Puis il y avait au logis identité d’idées et de langage. Le guerrier n’en savait guère plus long que ses serviteurs sur les choses du monde et de la vie. S’il arrivait un poète, un voyageur, un sage, qui, après le repas, eût quelques récits à faire entendre, les esclaves, rassemblés autour du foyer, avaient leur part de l’enseignement. Leur expérience se formait comme celle du plus noble champion. Les conseils de leur vieillesse étaient aussi bien accueillis que s’ils étaient sortis d’une bouche libre et illustre.

Que restait-il donc au maître ? Il lui restait toutes les prérogatives d’honneur, et encore des avantages positifs. Il était le seul homme de la maison, le pontife du foyer. Il avait seul le droit d’offrir des sacrifices. Il défendait la communauté, et, couvert de ses armes, superbement vêtu, prenait sa part de la liberté commune et du respect rendu à tous les citoyens de la cité. Mais, encore une fois, à moins que son caractère ne fût exceptionnellement cruel, qu’il n’exerçât sur ses entours l’action d’un insensé, ni la cupidité ni la coutume ne le portaient à opprimer son esclave, qui ne subissait d’autre malheur réel que celui d’être dominé. Les dieux avaient-ils donné à ce serviteur un talent quelconque, de la beauté ou de l’esprit, il devenait le conseiller, tenait tête à chacun, et jouait le rôle du bossu phrygien chez Xanthus.

Ainsi l’Arian Grec, souverain chez lui, homme libre sur la place publique, vrai seigneur féodal, dominait sans réserve son entourage, enfants, serfs et bourgeois.

Tant que régna l’influence du Nord, les choses restèrent à peu près partout dans cette situation ; mais lorsque les immigrations asiatiques, les révolutions de toute espèce arrivées à l’intérieur eurent troublé les rapports originaires, et que l’instinct sémitique commença à se faire plus fortement sentir, la scène changea tout à fait.

Pour premier point, la religion se compliqua. Depuis longtemps les simples notions arianes avaient été abandonnées. Sans doute elles étaient altérées déjà à l’époque où les Titans commencèrent à pénétrer dans la Grèce. Mais les croyances qui leur avaient succédé, assez spiritualistes encore, perdirent pied de plus en plus. Kronos, usurpateur, suivant la formule théologique, du sceptre d’Ouranos, fut à son tout détrôné par Jupiter. Des sanctuaires s’ouvrirent à l’infini, des pontificats inconnus jadis trouvèrent des croyants, et les rites les plus extravagants s’emparèrent de la faveur générale. On appelle, dans les écoles, cette fièvre d’idolâtrie l’aurore de la civilisation.

Je n’y contredis pas : il est certain que le génie asiatique était aussi mûr et même pourri que le génie arian-grec était inexpérimenté et ignorant de ses voies futures. Ce dernier, encore étourdi de la longue traite que venaient de faire ses auteurs mâles à travers tant de pays et de hasards, n’avait pas encore trouvé le loisir de se raffiner. Je ne doute cependant pas que, s’il avait eu assez de temps pour se reconnaître avant de tomber sous l’influence assyrienne, il n’eût agi mieux, et de façon à devancer la civilisation européenne. Il aurait pu faire entrer une plus grande part de son originalité dans les destinées des peuples helléniques. Peut-être aurait-il donné moins de hauteur à leurs triomphes artistiques ; mais leur vie politique, plus digne, moins agitée, plus noble, plus respectable, aurait été beaucoup plus longue. Malheureusement, les masses arianes-grecques n’étaient pas comparables en nombre aux immigrations d’Asie (1)[55].

Je ne date pas la révolution opérée dans les instincts des nations grecques du jour où se firent les mélanges avec les colonisations sémitiques, ou les établissements des Doriens dans le Péloponèse, et, plus anciennement, ceux des Ioniens dans l’Attique. Je me contente de partir du moment où les résultats de tous ces faits modifièrent la pondération des races. Alors l’ancien gouvernement monarchique prit fin. Cette forme de royauté équilibrée avec une grande liberté individuelle, par l’accord des pouvoirs publics, ne convenait plus au tempérament passionné, irréfléchi, incapable de modération, de la race métisse alors produite. Désormais, il fallait du nouveau. L’esprit asiatique était en état d’imposer à ce qui restait d’esprit arian un compromis conforme à ses besoins, et il put, tant il était fort, ne laisser à son associé que des apparences pour satisfaire ce goût de liberté si indélébile dans la nature blanche, que, quand la chose n’existe pas, c’est alors surtout qu’on cherche à mettre le mot en relief.

Au lieu de la pondération, on voulut de l’excessif. Le génie de Sem poussait à l’absolutisme complet. Le mouvement était irrésistible. Il ne s’agissait que de savoir entre quelles mains la puissance allait résider. La confier, telle qu’on la voulait faire, à un roi, à un citoyen élevé au-dessus de tous les autres, c’était demander l’impossible à des groupes hétérogènes qui n’avaient pas assez d’unité pour se réunir sur un terrain aussi étroit. L’idée répugnait aux traditions libérales des Arians. L’esprit sémitique, de son côté, n’avait pas de fortes raisons d’y tenir : il était habitué aux formes républicaines en vigueur sur la côte de Chanaan. Incapable d’ailleurs de se plier à la régularité de l’hérédité dynastique (1)[56], il ne souhaitait pas une institution qui, chez lui, n’avait jamais puisé son origine dans le choix libre du peuple, mais toujours dans la conquête et la violence, et, souvent, dans la violence étrangère. Je ne fais d’exception que pour le royaume juif. On imagina donc, en Grèce, de créer une personne fictive, la Patrie (2)[57], et on ordonna au citoyen, par tout ce que l’homme peut imaginer de plus sacré et de plus redoutable, par la loi, le préjugé, le prestige de l’opinion publique, de sacrifier à cette abstraction ses goûts, ses idées, ses habitudes, jusqu’à ses relations les plus intimes, jusqu’à ses affections les plus naturelles, et cette abnégation de tous les jours, de tous les instants, ne fut que la menue monnaie de cette autre obligation qui consistait à donner, sur un signe, sans se permettre un murmure, sa dignité, sa fortune et sa vie, aussitôt que cette même patrie était censée vous les demander.

L’individu, la patrie l’enlevait à l’éducation domestique pour le livrer nu, dans un gymnase, aux immondes convoitises de maîtres choisis par elle. Devenu homme, elle le mariait quand elle voulait. Quand elle voulait aussi, elle lui reprenait sa femme pour la transmettre à un autre, ou lui attribuait des enfants qui n’étaient pas de lui, ou encore ses enfants propres, elle les envoyait continuer une famille près de s’éteindre. Possédait-il un meuble dont la forme n’agréait pas à la patrie, la patrie confisquait l’objet scandaleux et en punissait sévèrement le propriétaire. Votre lyre comptait une corde, deux de plus que la patrie ne le trouvait bon, l’exil. Enfin, le bruit se répandait-il que le triste citoyen ainsi morigéné obéissait trop bien aux caprices incessants, constamment renouvelés de son despote nerveux et acariâtre, en un mot, pouvait-on, non pas même prouver, mais penser qu’il était immodérément honnête homme, la patrie, perdant patience, lui mettait la besace sur le dos, le faisait saisir et conduire, malfaiteur d’un nouveau genre, à la frontière la plus voisine, en lui disant : Va et ne reviens plus !

Si, contre tant et de si effroyables exigences, la victime, cependant un peu émue, tentait de regimber, ne fût-ce qu’en paroles, il y avait la mort, souvent avec tortures, le déshonneur, la ruine certaine de la famille entière du coupable, qui, repoussée par tous les gens assez vertueux pour s’indigner du crime, mais non pas assez pour encourir le châtiment d’Aristide, devait s’estimer très heureuse d’échapper à l’indignation, aux pierres et aux couteaux de tous les patriotes de carrefours.

En récompense d’une abnégation si grande, on demande si la patrie accordait des compensations suffisamment magnifiques ? Sans doute : elle autorisait pleinement chacun à dire de lui-même, en délirant d’orgueil : je suis Athénien, je suis Lacédémonien, Thébain, Argien, Corinthien, titres fastueux, appréciés, au-dessus de tous les autres, au long d’un rayon de dix lieues carrées, et qui, au delà et dans le pays grec même, pouvait, sous certaines circonstances, valoir le fouet ou la corde à qui s’en serait pavané. En tout cas, c’était une garantie de haine et de mépris. Pour surcroît d’avantages, le citoyen se flattait hautement d’être libre, parce qu’il n’était pas soumis à un homme, et que, s’il rampait avec une servilité sans égale, c’était aux pieds de la patrie. Troisième et dernière prérogative : s’il obéissait à des lois qui n’émanaient pas de l’étranger, ce bonheur, tout à fait indépendant du mérite intrinsèque de la législation, s’appelait posséder l’isonomie, et passait pour incomparable. Voilà tous les dédommagements, et encore n’ai-je pas épuisé la liste des charges (1)[58].

Le mot patrie couvrait en définitive une pure théorie. La patrie n’était pas de chair et d’os. Elle ne parlait pas, elle ne marchait pas, elle ne commandait pas de vive voix, et, quand elle rudoyait, on ne pouvait pas s’excuser parlant à sa personne. L’expérience de tous les siècles a démontré qu’il n’est pire tyrannie que celle qui s’exerce au profit des fictions, êtres de leur nature insensibles, impitoyables, et d’une impudence sans bornes dans leurs prétentions. Pourquoi ? C’est que les fictions, incapables de veiller elles-mêmes à leurs intérêts, délèguent leurs pouvoirs à des mandataires. Ceux-ci, n’étant pas censés agir par égoïsme, acquièrent le droit de commettre les plus grandes énormités. Ils sont toujours innocents lorsqu’ils frappent au nom de l’idole dont ils se disent les prêtres.

Il fallait des représentants à la patrie. Le sentiment arian, qui n’avait pu résister à l’importation de cette monstruosité chananéenne, fut assez séduit par la proposition de confier la délégation suprême aux plus nobles familles de l’État, point de vue conforme à ses idées naturelles. À la vérité, dans les époques où il avait été livré à lui-même, il n’avait jamais admis que les vénérables distinctions de la naissance constituassent un droit exclusif au gouvernement des citoyens. Désormais il était assez perverti pour admettre et subir les doctrines absolues, et, soit que l’on conservât, dans les nouvelles constitutions, un ou deux magistrats suprêmes appelés tantôt rois, tantôt archontes, soit que la puissance exécutive résidât dans un conseil de nobles, l’omnipotence acquise à la patrie fut exercée uniquement par les chefs des grandes familles ; en un mot, le gouvernement des cités grecques se modela complètement sur celui des villes phéniciennes.

Avant d’aller plus loin, il est indispensable d’intercaler ici une observation d’une haute importance. Tout ce qui précède s’applique à la Grèce savante, civilisée, à demi et même déjà plus qu’à demi sémitique. Pour la Grèce septentrionale, dominatrice aux premiers âges, et, en ce moment, retombée dans l’ombre, les faits que j’expose ne la concernent nullement. Cette partie du territoire, restée beaucoup plus ariane que l’autre, avait vu ses domaines se circonscrire.

La frontière sud, envahie par les populations sémitisées, s’était resserrée. Plus on montait vers le nord, plus l’ancien sang grec avait conservé de pureté. Mais, en somme, la Thessalie était elle-même déjà souillée, et il fallait arriver jusqu’à la Macédoine et à l’Épire pour se retrouver au milieu des traditions anciennes.

Au nord-est et au nord-ouest, ces provinces avaient également perdu un voisinage ami. Les Thraces et les Illyriens, envahis et transformés par les Celtes et les Slaves, ne se comptaient plus comme Arians. Cependant le contact de leurs éléments blancs, mêlés de jaunes, n’avait pas pour les Grecs septentrionaux les suites à la fois fébriles et débilitantes qui caractérisaient les immixtions asiatiques du sud.

Ainsi limités, les Macédoniens et les Épirotes se maintinrent plus fidèles aux instincts de la race primitive. Le pouvoir royal se conserva chez eux : la forme républicaine leur demeura inconnue aussi bien que l’exagération de puissance accordée au dominateur abstrait appelé la patrie. On ne pratiqua pas, dans ces contrées peu vantées, le grand perfectionnement attique. En revanche, on se gouverna noblement avec des notions de liberté qui possédaient en utilité réelle l’équivalent de ce qu’elles avaient de moins en arrogance. On ne fit pas tant parler de soi ; mais on ne vécut pas non plus d’une existence de catastrophes. Bref, même dans le temps où les Grecs du sud, ayant peu conscience de l’impureté de leur sang, se demandaient entre eux si vraiment les Macédoniens et leurs alliés valaient la peine d’être considérés comme des compatriotes et non comme des demi-barbares, ils n’osèrent jamais contester à ces peuples un grand et brillant courage et une habileté soutenue dans l’art de la guerre. Ces nations peu estimées avaient encore un autre mérite dont on ne s’apercevait pas alors, et qui, plus tard, devait se rendre de lui-même remarquable : c’est que, tandis que la Grèce sémitique ne pouvait, au prix de torrents de sang, souder ensemble ses antipathiques nationalités éparses, les Macédoniens possédaient une cohésion et une force d’attraction qui s’exerçaient avec succès, et, de proche en proche, tendaient à agrandir la sphère de leur puissance en y incorporant les peuples voisins. Sur ce point, ils suivaient exactement, et par les mêmes motifs ethniques, la destinée de leurs parents, les Arians Iraniens, que nous avons vus réunir de même et concentrer les populations congénères avant de marcher à la conquête des États assyriens. Ainsi, le flambeau arian, j’entends le flambeau politique, brûlait réellement, bien que sans éclairs et sans éclats, dans les montagnes macédoniennes. En cherchant dans toute la Grèce, on ne le voit plus exister que là.

Je reviens au sud. Le pouvoir absolu de la patrie fut donc délégué à des corps aristocratiques, aux meilleurs des hommes, suivant l’expression grecque (1)[59], et ils l’exercèrent naturellement, comme ce pouvoir absolu et sans réplique pouvait être exercé, avec une âpreté digne de la côte d’Asie. Si les populations avaient encore été arianes, il en serait résulté de grandes convulsions, et, après un temps d’essai plus ou moins prolongé, la race aurait rejeté unanimement un régime mal fait pour elle. Mais la tourbe plus qu’à demi sémitique ne pouvait avoir de ces délicatesses. Elle ne devait jamais s’en prendre à l’essence du système, et jamais, en effet, il n’y eut en Grèce, jusqu’aux derniers jours, la moindre insurrection ni des grands ni du peuple contre le régime arbitraire. Toute la discussion resta bornée à cette considération secondaire, de savoir à qui devait appartenir la délégation omnipotente.

Les nobles, arguant du droit de premier occupant, appuyaient leurs prétentions sur la possession traditionnelle, et ils éprouvèrent combien cette doctrine était difficile à maintenir en face d’un danger permanent, inhérent aux sources mêmes du système, et qui naissait de l’absolutisme. Toute chose violente possède en soi une force d’une nature spéciale : cette force, par ses écarts ou même son usage simple, produit des périls qui ne peuvent être conjurés qu’au prix d’une tension permanente. Or, l’unique moyen de réaliser cette immobilité se trouve dans une concentration énergique. C’est pourquoi la délégation des pouvoirs illimités de la patrie penchait constamment à se résumer entre les mains d’un seul homme. Ainsi, pour combattre une nuée d’inconvénients, on se mettait à perpétuité sous le coup d’un autre embarras jugé très redoutable, fort détesté, maudit par toutes les générations, et qu’on nomma la tyrannie.

L’origine et la fondation de la tyrannie étaient aussi faciles à découvrir et à prévoir qu’impossibles à empêcher. Lorsque, par suite de l’état de compétition perpétuelle des cités, la patrie périclitait, ce n’était plus un conseil de nobles qui se trouvait capable de faire face à une crise : c’était un citoyen seul qui, bon gré, mal gré, absorbait l’action gouvernementale. Dès ce moment, chacun pouvait se demander si, le danger passé, le sauveur consentirait à lâcher la délégation, et, au lieu de faire frémir tout le monde, s’en retournerait frémir lui-même du trop grand service qu’il avait rendu à la patrie.

Autre cas : un citoyen était riche, puissant, considéré ; sa haute position portait nécessairement ombrage aux nobles. Impossible de ne pas lui laisser deviner quelque chose de cette méfiance. À moins d’être aveugle, il s’apercevait qu’un jour ou l’autre un piège lui serait tendu, qu’il y tomberait, et qu’il serait victime d’une proscription proportionnée en dureté à l’éclat de ses mérites, à l’importance de sa fortune, à l’étendue de son crédit. Plus donc il avait de moyens de renverser l’autorité légitime et de prendre sa place, plus il avait de raisons de n’y pas manquer. À défaut d’ambition, il y allait de son bien et de sa tête (1)[60]. Il s’ensuivit que le prétendu état républicain des villes grecques fut presque constamment éclipsé par l’accident inévitable des tyrannies, et ce qui devait faire l’exception se trouva la règle.

Aussitôt que régnait un tyran, on se plaignait de ce qu’on ne remarquait pas sous le gouvernement légal : on se plaignait de voir l’autorité excessive, arbitraire, dégradante ; et, avec toute raison, on la déclarait différente de l’organisation régulière des Macédoniens et des Perses, où la royauté, fixée et définie par les lois, se conformait aux mœurs et aux intérêts des races gouvernées.

En se montrant si sévère pour l’usurpation, on aurait dû réfléchir que le pouvoir des tyrans n’était pas une extension de l’ancien pouvoir : ce n’était rien de plus que les droits dont la patrie restait en tout temps investie. Le tyran, si atroce fût-il, n’aurait rien su pratiquer qui, un jour ou l’autre, n’eût déjà été mis en usage par l’administration normale. Ses prescriptions pouvaient sembler absurdes ou vexatoires ; toutefois, la patrie avait eu la primeur de l’invention. Le tyran ne se hasardait pas dans un seul sentier que les conseils républicains n’eussent frayé déjà.

On se rabattait sur ceci, que les excès de l’usurpateur ne profitaient qu’à lui, et qu’au contraire, les sacrifices demandés par les souverains à têtes multiples revenaient au bien général. L’objection est assez vide. Les gouvernements légaux, pour être composés d’une agrégation d’hommes, n’en étaient pas moins un assemblage sans frein d’ambitions, de vanités, de passions, de préjugés humains. L’oppression pratiquée par eux était d’aussi belle et bonne étoffe que celle d’un seul chef ; elle avait le même vice moral, elle dégradait tout autant ses victimes. Peu m’importe si c’est Pisistrate ou les Alcméonides qui, suivant leur caprice, peuvent me dépouiller, me violenter, me déshonorer, me tuer ; dès que je sais qu’une prérogative si épouvantable existe au-dessus de ma tête, je tremble, je m’abaisse ; mes mains se joignent suppliantes ; je n’ai plus la conscience d’être un homme, relevant de la raison et de l’équité. Auprès de Pisistrate, une fantaisie inattendue peut me perdre ; auprès des Alcméonides, c’est un hasard de majorité. Avec ou sans la tyrannie, le gouvernement des cités grecques était exécrable, honteux, parce que, dans quelques mains qu’il tombât, il ne supposait pas l’existence d’un droit inhérent à la personne du gouverné, parce qu’il était au-dessus de toute loi naturelle, parce qu’il venait en droite ligne de la théorie assyrienne, parce que ses racines premières, certaines, bien qu’inaperçues, plongeaient dans l’avilissante conception que les races noires se font de l’autorité.

Il arriva, mais très souvent, que ces tyrans, si exécrés, si abhorrés des peuples grecs, les gouvernèrent pourtant avec beaucoup plus de douceur et de sagesse que leurs assemblées politiques. Guidé par un sens juste, le possesseur unique d’un droit absolu se contente aisément d’une certaine part dans cette omnipotence, et trouve tout à la fois peu de plaisir et point d’intérêt à tendre ses prérogatives jusqu’à les faire rompre. Cette réserve heureuse n’a jamais chance de se rencontrer dans des corps constitués, toujours enclins, au contraire, à agrandir leurs attributions, et en Grèce tout y conviait les magistratures, rien ne les en écartait.

Néanmoins, malgré les services que les tyrans pouvaient rendre et la douceur de leur joug, le point d’honneur voulait qu’ils fussent maudits : il fallait donc que cela fût. Leurs règnes étaient un enchaînement de conspirations et de supplices. Rarement ils se maintenaient jusqu’à leur mort, plus rarement encore leurs enfants héritaient de leur sceptre (1)[61]. Cette terrible expérience n’empêchait pas que la nature même des choses ne suscitât sans cesse des successeurs aux tyrans dépossédés. C’est ainsi que ce que je disais tout à l’heure se vérifiait : le gouvernement était la règle, la tyrannie l’exception, et l’exception apparaissait beaucoup plus fréquemment que la règle.

Tandis que les pays grecs avaient ainsi tant de peine à conserver ou à reconquérir leur état légal, le courant sémitique y augmentait toujours. Il se continuait, s’accélérait et devait amener ainsi, dans la constitution de l’État, des modifications analogues à celles que nous avons observées dans les villes phéniciennes. De proche en proche, tous les pays helléniques du sud furent gagnés par sa prédominance. Cependant les points atteints les premiers, ce furent les établissements de la côte ionienne et l’Attique (2)[62].

Sans doute, les grandes immigrations, les colonisations compactes, avaient cessé depuis longtemps ; mais ce qui avait acquis à leur place une extension énorme, c’était l’établissement individuel de gens de toutes classes et de tous états. L’exclusivisme jaloux de la cité, né de l’instinct confus des prééminences ethniques, avait essayé en vain de rejeter tout nouveau venu en dehors des droits politiques : rien n’avait pu arrêter l’invasion du sang étranger. Il s’infiltrait par mille différentes voies dans les veines des citoyens. Les familles les plus nobles, déjà bien métisses, quand elles n’étaient pas purement chananéennes, comme les Géphyres, perdaient de plus en plus leur mérite généalogique. Le plus grand nombre d’ailleurs s’éteignait ; le reste s’appauvrissait et tombait dans le flot dévorant de la population mélangée. Celle-ci allait se multipliant partout, grâce au mouvement créé par le commerce, le plaisir, la paix, la guerre.

L’aristocratie devint infiniment moins forte. Les classes moyennes gagnèrent en influence.

On se demanda un jour pourquoi les nobles représentaient seuls la patrie, et pourquoi les riches n’en pouvaient faire autant (1)[63].

Les nobles, il est vrai, ne possédaient plus guère de noblesse, puisque beaucoup de leurs concitoyens en avaient autant qu’eux (2)[64]. Le sang sémitique prédominait dans les chaumières : il avait gagné aussi les palais.

Il s’ensuivit des convulsions violentes, et les riches bientôt l’emportèrent (3)[65]. Mais à peine étaient-ils maîtres de manœuvrer à leur tour le despotisme de la patrie, à peine avaient-ils entrepris, à la place de leurs rivaux dépossédés, l’éternelle et malheureuse défense de l’ordre légal contre la tyrannie pullulante, que le gros des citoyens posa de nouveau la question soumise naguère aux grands du pays (1)[66], se trouva également digne de gouverner et battit en brèche la position des timocrates. Et quand une fois le simple peuple eut mis le pied sur cette pente, l’État ne put s’y retenir. Il devint clair qu’après les citoyens pauvres allaient venir et réclamer les demi-citoyens, les étrangers domiciliés, les esclaves, la tourbe.

Arrêtons-nous ici un moment, et considérons une autre face du sujet.

La seule et souvent déterminante excuse que peut présenter de son existence prolongée un régime arbitraire et violent, c’est la nécessité d’être fort pour agir contre l’étranger ou dominer à l’intérieur. Le système grec donnait-il au moins ce résultat ?

Il avait trois difficultés à résoudre : d’abord celle qui ressortait de sa situation vis-à-vis du reste du monde civilisé, c’est-à-dire de l’Asie ; puis les relations des États grecs entre eux ; enfin la politique intérieure de chaque cité souveraine.

Nous savons déjà que l’attitude de la Grèce entière envers le grand roi était toute de soumission et d’humilité. De Thèbes, de Sparte, d’Athènes, de partout, des ambassades ne faisaient qu’aller à Suse ou en revenir, sollicitant ou débattant les arrêts du souverain des Perses sur les démêlés des villes grecques entre elles. On ne courait même pas jusqu’au maître. La protection d’un satrape de la côte suffisait pour assurer à la politique d’une localité une grande prépondérance sur ses rivales. Tissapherne ordonnait, et, inquiètes des suites d’une désobéissance, les républiques silencieuses obéissaient à Tissapherne. Ainsi cette force extrême concentrée dans l’État ne contrariait pas la tendance de l’élément sémitique grec à subir l’influence de la masse asiatique. Si l’annexion tardait, c’est que les restes du sang arian maintenaient encore des motifs suffisants de séparation nationale. Mais ce préservatif allait s’épuisant dans le sud. On pouvait prévoir le jour où l’Hellade et la Perse allaient se réunir.

Avec leurs violents préjugés d’isonomie, les villes grecques, cramponnées à leurs petits despotismes patriotiques, marchaient à l’encontre des tendances arianes : il n’était pas question pour elles de simplifier les rapports politiques en agglomérant plusieurs États en un seul. Ce qui se faisait en Macédoine trouvait un contraste parfait dans le travail du reste de la Grèce. Aucune cité ne songeait à dominer un grand territoire. Toutes voulaient s’agrandir elles-mêmes matériellement, et n’avaient à proposer à leurs voisins que l’anéantissement. Ainsi, lorsque les expéditions des Lacédémoniens (1)[67] réussissaient, la fin était pour les vaincus d’aller grossir les troupeaux d’esclaves des triomphateurs. On conçoit que chacun se défendît jusqu’à la dernière extrémité. Pas de fusion possible. Ces Grecs élégants du temps de Périclès entendaient la guerre en sauvages. Le massacre couronnait toutes les victoires. C’était chose reçue que le dévouement si vanté à la patrie ne pouvait amener chaque ville qu’à se traîner dans un cercle étroit de succès inféconds et de défaites désastreuses (2)[68].

Au bout des premiers, la ruine de l’ennemi ; au bout des secondes, celle des citoyens. Pas le moindre espoir de s’entendre jamais, et la certitude de ne rien fonder de grand.

Et à quoi aboutissait de son côté la politique intérieure ? Nous l’avons vu : sur dix ans, six de tyrannie, le reste de débats, de querelles, de proscriptions et de carnages entre l’aristocratie et les riches, entre les riches et le peuple. Quand, dans une ville, tel parti triomphait, tel autre errait au sein des cités voisines, recrutant des ennemis à ses adversaires trop heureux. Toujours un citoyen grec revenait d’exil ou faisait son paquet pour y aller. De sorte que ce gouvernement d’exigences, cette perpétuelle mise sur pied de la force publique, cette monstruosité morale que présentait l’existence d’un système politique dont la gloire était de ne rien respecter des droits de l’individu, aboutissait à quoi ? À laisser l’influence perse grossir sans obstacle, à perpétuer le fractionnement de nationalités qui, résultant de combinaisons inégales dans les éléments ethniques, empêchaient déjà les peuples grecs de marcher du même pas et de progresser dans la même mesure. Grâce à une terrible contraction de l’esprit de chaque localité, la réunion de la race était rendue impossible.

Enfin, à la puissance extérieure annulée ou paralysée venait aussi se joindre l’incapacité d’organiser la tranquillité intérieure. C’était un triste bilan, et, pour en faire l’objet de l’admiration des siècles, il a fallu l’éloquence admirable des historiens nationaux. Sous peine de passer pour des monstres, ces habiles artistes n’étaient pas libres de discuter, bien moins encore de blâmer le révoltant despotisme de la patrie. Je ne crois même pas que la magnificence de leurs périodes aurait suffi à elle seule à égarer le bon sens des époques modernes dans une puérile extase, si l’esprit tortu des pédants et la mauvaise foi des rêveurs théoriciens ne s’étaient ligués pour obtenir ce résultat et recommander l’anarchie athénienne à l’imitation de nos sociétés.

L’intérêt que prirent à cette affaire les entrepreneurs de renommées était bien naturel. Les uns trouvaient la chose belle, parce qu’elle était expliquée en grec ; les autres, parce qu’elle allait à l’encontre de toutes les idées nouvelles sur le juste et l’injuste. Toutes les idées, ce n’est pas trop dire : car, au tableau que je viens de tracer, il me reste encore à ajouter quels effroyables effets l’absolutisme patriotique produisait sur les mœurs.

En substituant l’orgueil factice du citoyen au légitime sentiment de dignité de la créature pensante, le système grec pervertissait complètement la vérité morale, et, comme, suivant lui, tout ce qui était fait en vue de la patrie était bien, également rien n’était bien qui n’avait pas obtenu l’approbation, la sanction de ce maître. Toutes les questions de conscience demeuraient irrésolues dans l’esprit aussi longtemps qu’on ne savait ce que la patrie ordonnait qu’on en pensât. On n’était pas libre de suivre là-dessus une donnée plus sérieuse, plus rigoureuse, moins variable, qu’à défaut d’une loi religieuse épurée, l’homme arian eût trouvée jadis dans sa raison.

Ainsi, par exemple, le respect de la propriété était-il, oui ou non, d’obligation stricte ? En général, oui ; mais, non, si l’on volait bien, si, pour déguiser le vol, on savait à propos et avec fermeté y ajouter le mensonge, la ruse, la fourberie ou la violence. Dans ce cas, le vol devenait une action d’éclat, recommandée, prisée, et le voleur ne passait pas pour un homme ordinaire. Était-il bien de garder la fidélité conjugale ? À dire vrai, ce n’était pas crime. Mais si un époux s’attachait à tel point à sa femme, qu’il prît plaisir à vivre un peu plus sous son toit que sur la place publique, le magistrat s’en inquiétait et un châtiment exemplaire menaçait le coupable.

Je passe sur les résultats de l’éducation publique, je ne dis rien des concours de jeunes filles nues dans le stade, je n’insiste pas sur cette exaltation officielle de la beauté physique dont le but reconnu était d’établir pour l’État des haras à citoyens vertement taillés, corsés et vigoureux ; mais je dis que la fin de toute cette bestialité était de créer un ramas de misérables sans foi, sans probité, sans pudeur, sans humanité, capables de toutes les infamies, et façonnés d’avance, esclaves qu’ils étaient, à l’acceptation de toutes les turpitudes. Je renvoie là-dessus aux dialogues du Démos d’Aristophane avec ses valets (1)[69].

Le peuple grec, parce qu’il était arian, avait trop de bon sens, et, parce qu’il était sémite, avait trop d’esprit, pour ne pas sentir que sa situation ne valait rien et qu’il devait y avoir mieux en fait d’organisation politique. Mais par la raison que le contenu ne saurait embrasser le contenant, le peuple grec ne se mettait pas en dehors de lui-même et ne se haussait pas jusqu’à comprendre que la source du mal était dans l’absolutisme hébétant du principe gouvernemental. Il en cherchait vainement le remède dans les moyens secondaires. À la plus belle époque, entre la bataille de Marathon et la guerre du Péloponèse, tous les hommes éminents inclinaient vers l’opinion vague que nous appellerions aujourd’hui conservatrice. Ils n’étaient pas aristocrates, dans le sens vrai du mot (1)[70]. Ni Eschyle ni Aristophane ne souhaitaient le rétablissement de l’archontat perpétuel ou décennal ; mais ils croyaient que, dans les mains des riches, le gouvernement avait quelque chance de fonctionner avec plus de régularité que lorsqu’il était abandonné aux matelots du Pirée et aux fainéants déguenillés du Pnyx.

Ils n’avaient certainement pas tort. Plus de lumières étaient à trouver dans la noble maison de Xénophon que chez l’intrigant corroyeur de la comédie des Chevaliers. Mais, au fond, le gouvernement de la bourgeoisie et des riches se fût-il consolidé, le vice radical du système n’en subsistait pas moins. Je veux croire que les affaires auraient été conduites avec moins de passion, les finances gérées avec plus d’économie ; la nation n’en serait pas devenue d’un seul point meilleure, sa politique extérieure plus équitable et plus forte, et l’ensemble de sa destinée différent.

Personne ne s’aperçut du véritable mal et ne pouvait s’en apercevoir, puisque ce mal tenait à la constitution intime des races helléniques. Tous les inventeurs de systèmes nouveaux, à commencer par Platon, passèrent à côté, sans le soupçonner ; que dis-je ? ils le prirent, au contraire, pour élément principal de leurs plans de réforme. Socrate fournit peut-être l’unique exception. En cherchant à rendre l’idée du vice et de la vertu indépendante de l’intérêt politique, et à élever l’homme intérieur à côté et en dehors du citoyen, ce rhéteur avait au moins entrevu la difficulté. Aussi je comprends que la patrie ne lui ait pas fait grâce, et je ne m’étonne nullement de voir que dans tous les partis, et surtout parmi les conservateurs, il se soit trouvé des voix, au nombre desquelles on a compté injustement celle d’Aristophane, pour demander son châtiment et porter sa condamnation. Socrate était l’antagoniste du patriotisme absolu. À ce titre, il méritait que ce système le frappât. Pourtant, il y avait quelque chose de si pur et de si noble dans sa doctrine, que les honnêtes gens en étaient préoccupés malgré eux. Une fois dans le tombeau, on regretta le sage, et le peuple assemblé au théâtre de Bacchus fondit en larmes lorsque le chœur de la tragédie de Palamède, inspiré par Euripide, chanta ces tristes paroles : « Grecs, vous avez mis à mort le plus savant rossignol des Muses, qui n’avait fait de mal à personne, le plus savant personnage de la Grèce. » On le pleura ainsi disparu. Si le ciel l’eût soudain ressuscité, nul ne l’en aurait écouté davantage. C’était bien le rossignol des Muses que l’on regrettait, l’homme éloquent, discuteur habile, logicien ingénieux. Le dilettantisme artistique pleurait, le cœur s’affligeait ; quant au sens politique, il était inconvertissable, parce qu’il fait partie intime, intégrante, de la nature même des races, et reflète leurs défauts comme leurs qualités.

Je me suis montré assez peu admirateur des Hellènes au point de vue des institutions sociales pour avoir, maintenant, le droit de parler avec une admiration sans bornes de cette nation, lorsqu’il s’agit de la considérer sur un terrain où elle se montre la plus spirituelle, la plus intelligente, la plus éminente qui ait jamais paru. Je m’incline avec sympathie devant les arts qu’elle a si bien servis, qu’elle a portés si haut, tout en réservant mon respect pour des choses plus essentielles.

Si les Grecs devaient leurs vices à la portion sémitique de leur sang, ils lui devaient aussi leur prodigieuse impressionnabilité, leur goût prononcé pour les manifestations de la nature physique, leur besoin permanent de jouissances intellectuelles.

Plus on s’enfonce vers les origines à demi blanches de l’antiquité assyrienne, plus on trouve de beauté et de noblesse, en même temps que de vigueur, dans les productions des arts. De même, en Égypte, l’art est d’autant plus admirable et puissant, que le mélange du sang arian, étant moins ancien et moins avancé, a laissé plus d’énergie à cet élément modérateur. Ainsi, en Grèce, le génie déploya toute sa force au temps où les infusions sémitiques dominèrent, sans l’emporter tout à fait, c’est-à-dire sous Périclès, et sur les points du territoire où ces éléments affluaient davantage, c’est-à-dire dans les colonies ioniennes et à Athènes (1)[71].

Il n’est pas douteux aujourd’hui que, de même que les bases essentielles du système politique et moral venaient d’Assyrie, de même aussi les principes artistiques étaient fidèlement empruntés à la même contrée ; et, à cet égard, les fouilles et les découvertes de Khorsabad, en établissant un rapport évident entre les bas-reliefs de style ninivite et les productions du temple d’Égine et de l’école de Myron, ne laissent désormais subsister aucune obscurité sur cette question (2)[72]. Mais parce que les Grecs étaient beaucoup plus trempés dans le principe blanc et arian que les Chamites noirs, la force régulatrice existant dans leur esprit était aussi plus considérable, et, outre l’expérience de leurs devanciers assyriens, la vue et l’étude de leurs chefs-d’œuvre, les Grecs avaient un surcroît de raison et un sentiment du naturel fort impérieux. Ils résistèrent vivement et avec bonheur aux excès où leurs maîtres étaient tombés. Ils eurent du mérite à s’en défendre parce qu’il y eut tentation d’y succomber ; car on connut aussi chez les Hellènes les poupées hiératiques à membres mobiles, les monstruosités de certaines images consacrées. Heureusement le goût exquis des masses protesta contre ces dépravations. L’art grec ne voulut généralement admettre ni symboles hideux ou révoltants, ni monuments puérils.

On lui a reproché pour ce fait d’avoir été moins spiritualiste que les sanctuaires d’Asie. Ce blâme est injuste, ou du moins repose sur une confusion d’idées. Si l’on appelle spiritualisme l’ensemble des théories mystiques, on a raison ; mais si, avec plus de vérité, l’on considère que ces théories ne prennent leur source que dans des poussées d’imagination délivrées de raison et de logique, et n’obéissant plus qu’aux éperons de la sensation, on conviendra que le mysticisme n’est pas du spiritualisme, et qu’à ce titre on a mauvaise grâce à accuser les Grecs d’avoir donné dans les voies sensualistes en s’en écartant. Ils furent, au contraire, beaucoup plus exempts que les Asiatiques des principales misères du matérialisme, et, culte pour culte, celui du Jupiter d’Olympie est moins dégradant que celui de Baal. J’ai, du reste, déjà touché ce sujet.

Cependant les Grecs n’étaient pas non plus très spiritualistes. L’idée sémitique régnait chez eux, bien que réduite, et s’exprimait par la puissance des mystères sacrés, exercés dans les temples. Les populations acceptaient ces rites en se bornant quelquefois à les mitiger, suivant le sentiment d’horreur que la laideur physique inspirait. Quant à la laideur morale, nous savons qu’on était plus accommodant.

Cette rare perfection du sentiment artistique ne reposait que sur une pondération délicate de l’élément arian et sémitique avec une certaine portion de principes jaunes. Cet équilibre, sans cesse compromis par l’affluence des Asiatiques sur le territoire des colonies ioniennes et de la Grèce continentale, devait disparaître un jour pour faire place à un mouvement de déclin bien prononcé.

On peut calculer approximativement que l’activité artistique et littéraire des Grecs sémitisés naquit vers le VIIe siècle, au moment où fleurirent Archiloque, 718 ans avant J.-C., et les deux fondeurs en bronze Théodore et Rhœcus, 691 ans avant J.-C. La décadence commença après l’époque macédonienne, quand l’élément asiatique l’emporta décidément, autrement dit vers la fin du IVe siècle, ce qui donne un laps de quatre cents ans. Ces quatre cents années sont marquées par une croissance ininterrompue de l’élément asiatique. Le style de Théodore paraît avoir été, dans la Junon de Samos, une simple reproduction des statues consacrées à Tyr et à Sidon. Rien n’indique que le fameux coffre de Cypsélus fût d’un travail différent ; du moins, les restitutions proposées par la critique moderne ne me paraissent pas rappeler quelque chose d’excellent. Pour trouver la révolution artistique qui créa l’originalité grecque, force est de descendre jusqu’à l’époque de Phidias, qui, le premier, sortit des données, soit du grand goût assyrien, retrouvé chez les Éginètes, et pratiqué dans toute la Grèce, soit des dégénérations de cet art en usage sur la côte phénicienne.

Or, Phidias termina la Minerve du Parthénon l’an 438 avant J.-C. Son école commençait avec lui, et le système ancien se perpétuait à ses côtés. Ainsi, l’art grec fut simplement l’art sémitique jusqu’à l’ami de Périclès, et ne forma vraiment une branche spéciale qu’avec cet artiste. Par conséquent, depuis le commencement du VIIe siècle jusqu’au Ve, il n’y eut pas d’originalité, et le génie national proprement dit n’exista que depuis l’an 420 environ jusqu’à l’an 322, époque de la mort d’Aristote. Il va sans dire que ces dates sont vagues, et je ne les prends que pour enfermer tout le mouvement intellectuel, celui des lettres, comme celui des arts, dans un seul raisonnement. Aussi me montré-je plus généreux que de raison. Cependant, quoi que je fasse, il n’y a de l’an 420, où travaillait Phidias, à l’an 322, où mourut le précepteur d’Alexandre, qu’un espace de cent ans.

Le bel âge ne dura donc qu’un éclair, et s’intercala dans un court moment où l’équilibre fut parfait entre les principes constitutifs du sang national. L’heure une fois passée, il n’y eut plus de virtualité créatrice, mais seulement une imitation souvent heureuse, toujours servile, d’un passé qui ne ressuscita pas.

Je semble négliger absolument la meilleure part de la gloire hellénique, en laissant en dehors de ces calculs l’ère des épopées. Elle est antérieure à Archiloque, puisque Homère vécut au Xe siècle.

Je n’oublie rien. Cependant je n’infirme pas non plus mon raisonnement, et je répète que la grande période de gloire littéraire et artistique de la Grèce fut celle où l’on sut bâtir, sculpter, fondre, peindre, composer des chants lyriques, des livres de philosophie et des annales crédules. Mais je reconnais en même temps qu’avant cette époque, bien longtemps avant, il y eut un moment où, sans se soucier de toutes ces belles choses, le génie arian, presque libre de l’étreinte sémitique, se bornait à la production de l’épopée, et se montrait admirable, inimitable sur ce point grandiose, autant qu’ignorant, inhabile et peu inspiré sur tous les autres (1)[73]. L’histoire de l’esprit grec comprend donc deux phases très distinctes, celle des chants épiques sortis de la même source que les Védas, le Ramayana, le Mahabharata, les Sagas, le Schahnameh, les chansons de geste : c’est l’inspiration ariane. Puis vint, plus tard, l’inspiration sémitique, où l’épopée n’apparut plus que comme archaïsme, où le lyrisme asiatique et les arts du dessin triomphèrent absolument.

Homère, soit que ce fût un homme, soit que ce nom résume la renommée de plusieurs chanteurs (2)[74], composa ses récits au moment où la côte d’Asie était couverte par les descendants très proches des tribus arianes venues de la Grèce. Sa naissance prétendue tombe, suivant tous les avis, entre l’an 1102 et l’an 947. Les Æoliens étaient arrivés dans la Troade en 1162, les Ioniens en 1130. Je ferai le même calcul pour Hésiode, né en 944 en Béotie, contrée qui, de toutes les parties méridionales de la Grèce, conserva le plus tard l’esprit utilitaire, témoignage de l’influence ariane.

Dans la période où cette influence régna, l’abondance de ses productions fut extrême, et le nombre des œuvres perdues est extraordinaire. Pour l’Iliade et l’Odyssée que nous connaissons, nous n’avons plus les Æthiopiques d’Arctinus, la Petite Iliade de Leschès, les Vers cypriotes, la Prise d’Œchalie, le Retour des vainqueurs de Troie, la Thébaïde, les Épigones, les Arimaspies (1)[75], et une foule d’autres. Telle fut la littérature du passé le plus ancien des Grecs : elle resta didactique et narrative, positive et raisonnable, tant qu’elle fut ariane. L’infusion puissante du sang mélanien l’entraîna plus tard vers le lyrisme, en la rendant incapable de continuer dans ses premières et plus admirables voies.

Il serait inutile de s’étendre davantage sur ce sujet. C’est assez en dire que de reconnaître la supériorité de l’inspiration hellénique de l’une comme de l’autre époque sur tout ce qui s’est fait depuis. La gloire homérique, non plus qu’athénienne, n’a jamais été égalée. Elle atteignit le beau plutôt que le sublime. Certainement, elle restera à jamais sans rivale, parce que des combinaisons de race pareilles à celles qui la causèrent ne peuvent plus se représenter.

CHAPITRE IV.
Les Grecs sémitiques.


J’ai beaucoup devancé les temps et embrassé pour ainsi dire l’histoire de la Grèce hellénique dans son entier, après avoir montré les causes de son éternelle débilité politique. Maintenant je reviens en arrière, et, rentrant dans le domaine des questions d’État, je continuerai à suivre l’influence du sang sur les affaires de la Grèce et des peuples contemporains.

Après avoir mesuré la durée de l’aptitude artistique, j’en

ferai autant de celle des différentes phases gouvernementales. On verra par là d’une manière nette quelle terrible agitation amène dans les destinées d’une société le mélange croissant des races.

Si l’on veut faire commencer à l’arrivée des Arians Hellènes avec Deucalion les temps héroïques où l’on vivait à peu près suivant le mode des ancêtres de la Sogdiane, sous un régime de liberté individuelle restreinte par des lois très flexibles, ces temps héroïques auraient leur début à l’an 1541 avant J.-C.

L’époque primitive de la Grèce est marquée par des luttes nombreuses entre les aborigènes, les colons sémites dès longtemps établis et affluant tous les jours, et les envahisseurs arians.

Les territoires méridionaux furent cent fois perdus et repris. Enfin, les Arians Hellènes, accablés par la supériorité de nombre et de civilisation, se virent chassés ou absorbés, moitié dans les masses aborigènes, moitié dans les cités sémitiques, et ainsi se constituèrent isolément la plupart des nations grecques (1)[76].

Grâce à l’invasion des Héraclides et des Doriens, le principe arian mongolisé reprit une supériorité passagère ; mais il finit encore par céder à l’influence chananéenne, et le gouvernement tempéré des rois, aboli pour toujours, fit place au régime absolu de la république.

En 752, le premier archonte décennal gouverna Athènes. Le régime sémitique commençait dans la plus phénicienne des villes grecques. Il ne devait être complet que plus tard, chez les Doriens de Sparte et à Thèbes (1)[77]. L’âge héroïque et ses conséquences immédiates, c’est-à-dire la royauté tempérée, avaient duré 800 ans. Je ne dis rien de l’époque bien plus pure, bien plus ariane des Titans ; il me suffit de parler de leurs fils, les Hellènes, pour montrer que le principe gouvernemental était resté longtemps établi entre leurs mains.

Le système aristocratique n’eut pas autant de longévité. Inauguré à Sparte en 867, et à Athènes en 753, il finit pour cette dernière cité, la ville brillante et glorieuse par excellence, il finit d’une manière régulière et permanente à l’archontat d’Isagoras, fils de Tisandre, en 508, ayant duré 245 ans. Depuis lors jusqu’à la ruine de l’indépendance hellénique, le parti aristocratique domina souvent, et persécuta même ses adversaires avec succès ; mais ce fut comme faction et en alternant avec les tyrans. L’état régulier depuis lors, si tant est que le mot régularité puisse s’appliquer à un affreux enchaînement de désordres et de violences, ce fut la démocratie.

À Sparte, la puissance des nobles, abritée derrière un pauvre reste de monarchie, fut beaucoup plus solide. Le peuple aussi était plus arian (2)[78]. La constitution de Lycurgue ne disparut complètement que vers 235, après une durée de 632 ans (3)[79].

Pour l’état populaire à Athènes, je ne sais qu’en dire, sinon qu’il entasse tant de hontes politiques à côté de magnificences intellectuelles inimitables, qu’on pourrait croire au premier abord qu’il lui fallut bien des siècles pour accomplir une telle œuvre. Mais, en faisant commencer ce régime à l’archontat d’Isagoras en 508, on ne peut le prolonger que jusqu’à la bataille de Chéronée, en 339. Le gouvernement continua plus tard sans doute à s’intituler république ; toutefois l’isonomie était perdue, et, quand les gens d’Athènes s’avisèrent de prendre les armes contre l’autorité macédonienne, ils furent traités moins en ennemis qu’en rebelles. De 508 à 339, il y a 169 ans.

Sur ces 169 ans, il convient d’en déduire toutes les années où gouvernèrent les riches ; puis celles où régnèrent soit les Pisistratides, soit les trente tyrans institués par les Lacédémoniens. Il n’y faut pas comprendre non plus l’administration monarchique et exceptionnelle de Périclès, qui dura une trentaine d’années ; de sorte qu’il reste à peine pour le gouvernement démocratique la moitié des 169 ans ; encore cette période ne fut-elle pas d’un seul tenant. On la voit constamment interrompue par les conséquences des fautes et des crimes d’abominables institutions. Toute sa force s’employa à conduire la Grèce à la servitude.

Ainsi organisée, ainsi gouvernée, la société hellénique tomba, vers l’an 504, dans une attitude bien humble en face de la puissance iranienne. La Grèce continentale tremblait. Les colonies ioniennes étaient devenues tributaires ou sujettes.

Le conflit devait éclater par l’effet de l’attraction naturelle de la Grèce à demi sémitique vers la côte d’Asie, vers le centre assyrien, et de la côte d’Asie elle-même un peu arianisée vers l’Hellade. On allait voir le succès de la première tentative d’annexion. On y était préparé ; mais il trompa tout le monde, car il s’accomplit en sens contraire à ce qu’on avait dû prévoir.

La puissance perse, si démesurément grosse et redoutée, prit de mauvaises mesures. Xerxès se conduisit en Agramant. Sa giovenil furore n’accorda aucun égard aux conseils des hommes sages. Les Grecs eurent beau, s’abandonnant les uns les autres, commettre des lâchetés impardonnables et les plus lourdes fautes, le roi s’obstina à être plus fou qu’ils n’étaient maladroits, et, au lieu de les attaquer avec des troupes régulières, il voulut s’amuser à repaître les yeux de sa vanité du spectacle de sa puissance. Dans ce but, il rassembla une cohue de 700.000 hommes, leur fit passer l’Hellespont sur des ouvrages gigantesques, s’irrita contre la turbulence des flots, et alla se faire battre, à la stupéfaction générale, par des gens plus étonnés que lui de leur bonheur et qui n’en sont jamais revenus.

Dans les pages des écrivains grecs, cette histoire des Thermopyles, de Marathon, de Platée, donne lieu à des récits bien émouvants. L’éloquence a brodé sur ce thème avec une abondance qui ne peut pas surprendre de la part d’une nation si spirituelle. Comme déclamation, c’est enthousiasmant ; mais, à parler sensément, tous ces beaux triomphes ne furent qu’un accident, et le courant naturel des choses, c’est-à-dire l’effet inévitable de la situation ethnique, n’en fut pas le moins du monde changé (1)[80].

Après comme avant la bataille de Platée, la situation se trouve celle-ci :

L’empire le plus fort doit absorber le plus faible ; et de même que l’Égypte sémitisée s’est agrégée à la monarchie perse, gouvernée par l’esprit arian, de même la Grèce, où le principe sémitique domine désormais, doit subir la prédominance de la grande famille d’où sont sorties les mères de ses peuples, parce que du moment qu’il n’existe pas à Athènes, à Thèbes et même à Lacédémone de plus purs Arians qu’à Suze, il n’y a pas de motifs pour que la loi prépondérante du nombre et de l’étendue du territoire suspende son action.

C’était une querelle entre deux frères. Eschyle n’ignorait pas ce rapport de parenté, lorsque, dans le songe d’Atossa, il fait dire à la mère de Xerxès :

« Il me semble voir deux vierges aux superbes vêtements.

« L’une richement parée à la mode des Perses, l’autre selon la coutume des Doriens. Toutes deux dépassant en majesté les autres femmes. Sans défaut dans leur beauté. Toutes deux sœurs d’une même race (1)[81]. »

Malgré l’issue inespérée de la guerre persique, la Grèce était contrainte par la puissance sémitique de son sang de se rallier tôt ou tard aux destinées de l’Asie, elle qui avait subi si longtemps l’influence de cette contrée.

En vérité la conclusion fut telle ; mais les surprises continuèrent, et le résultat fut produit d’une manière différente encore de ce qu’on se croyait en droit d’attendre.

Aussitôt après la retraite des Perses, l’influence de la cour de Suze avait repris sur les cités helléniques ; comme auparavant, les ambassadeurs royaux donnaient des ordres. Ces ordres étaient suivis. Les nationalités locales s’exaspérant dans leur haine réciproque, ne négligeant rien pour s’entre-détruire, le moment approchait où la Grèce épuisée allait se réveiller province perse, peut-être bien heureuse de l’être et de connaître ainsi le repos.

De leur côté, les Perses, avertis par leurs échecs, se conduisaient avec autant de prudence et de sagesse que leurs petits voisins en montraient peu. Ils avaient soin d’entretenir dans leurs armées des corps nombreux d’auxiliaires hellènes ; ils les affectionnaient à leur service en les payant bien, en ne leur ménageant pas les honneurs. Souvent ils les employaient avec profit contre les populations ioniennes, et ils avaient alors la secrète satisfaction de ne pas voir s’alarmer la conscience calleuse de leurs mercenaires. Ils ne manquaient jamais d’incorporer dans ces troupes les bannis jetés sous leur protection par les révolutions incessantes de l’Attique, de la Béotie, du Péloponèse ; hommes précieux, car leurs villes natales étaient précisément celles contre qui s’exerçaient de préférence leur courage et leurs talents militaires. Enfin quand un illustre exilé, homme d’État célèbre, guerrier renommé, écrivain d’influence, rhéteur admiré, se réclamait du grand roi, les profusions de l’hospitalité n’avaient pas de bornes ; et qu’un revirement politique ramenât cet homme dans son pays, il rapportait au fond de sa conscience, fût-ce involontairement, un bout de chaîne dont l’extrémité était rivée au pied du trône des Perses. Tels étaient les rapports des deux nations. Le gouvernement raisonnable, ferme, habile de l’Asie avait certainement gardé plus de qualités arianes que celui des cités grecques méridionales, et celles-ci étaient à la veille d’expier durement leurs victoires de parade, lorsque l’état de faiblesse inouïe où elles gémissaient fut justement ce qui amena la péripétie la plus inattendue.

Tandis que les Grecs du sud se dégradaient en s’illustrant, ceux du nord, dont on ne parlait pas, et qui passaient pour des demi-barbares, bien loin de décliner, grandissaient à tel point, sous l’ombre de leur système monarchique, qu’un matin, se trouvant assez lestes, fermes et dispos, il gagnèrent les Perses de vitesse, et, s’emparant de la Grèce pour leur propre compte, firent front aux Asiatiques et leur montrèrent un adversaire tout neuf. Mais si les Macédoniens mirent la main sur la Grèce, ce fut d’une manière et avec des formes qui révélaient assez la nature de leur sang. Ces nouveaux venus différaient du tout au tout des Grecs du sud, et leurs procédés politiques le prouvèrent.

Les Hellènes méridionaux, après la conquête, s’empressaient de tout bouleverser. Sous le prétexte le plus léger, ils rasaient une ville et transplantaient chez eux les habitants réduits en esclavage. C’était de la même manière que les Chaldéens sémites avaient agi à l’époque de leurs victoires. Les Juifs en avaient su quelque chose lors du voyage forcé à Babylone ; les Syriens aussi, quand des bandes entières de leurs populations furent envoyées dans le Caucase. Les Carthaginois usaient du même système. La conquête sémitique pensait d’abord à l’anéantissement ; puis elle se rabattait tout au plus à la transformation. Les Perses avaient compris plus humainement et plus habilement les profits de la victoire. Sans doute, on relève chez eux plusieurs imitations de la notion assyrienne ; cependant, en général, ils se contentaient de prendre la place des dynasties nationales, et ils laissaient subsister les États soumis par leur épée, dans la forme où ils les avaient trouvés.

Ce qui avait été royaume gardait ses formes monarchiques, les républiques restaient républiques, et les divisions par satrapies, moyen d’administrer et de concentrer certains droits régaliens, n’enlevaient aux peuples que l’isonomie : l’état des colonies ioniennes au temps de la guerre de Darius et au moment des conquêtes d’Alexandre en fait suffisamment foi.

Les Macédoniens restèrent fidèles au même esprit arian. Après la bataille de Chéronée, Philippe ne détruisit rien, ne réduisit personne en servitude, ne priva pas les cités de leurs lois, ni les citoyens de leurs mœurs. Il se contenta de dominer sur un ensemble, dont il acceptait les parties telles qu’il les trouvait, de le pacifier et d’en concentrer les forces de manière à s’en servir suivant ses vues. Du reste, on a vu que cette sagesse dans l’exploitation du succès avait été devancée, chez les Macédoniens, par la sagesse à conserver précieusement leurs propres institutions. Avec tous les droits possibles de faire commencer leur existence politique plus haut encore que la fondation du royaume de Sicyone, les Grecs du nord arrivèrent jusqu’au jour où ils se subordonnèrent le reste de la Grèce sans avoir jamais varié dans leurs idées sociales. Il me serait difficile d’alléguer une plus grande preuve de la pureté comparative de leur noble sang. Ils représentaient bien un peuple belliqueux, utilitaire, point artiste, point littéraire, mais doué de sérieux instincts politiques.

Nous avons trouvé un spectacle à peu près analogue chez les tribus iraniennes d’une certaine époque. Il ne faut pourtant pas en décider à la légère. Si nous comparons les deux nations au moment de leur développement, l’une quand, sous Philippe, elle déborda sur la Grèce, et l’autre, dans un temps antérieur, quand, avec Phraortes, elle commença ses conquêtes, les Iraniens nous apparaissent plus brillants et semblent à beaucoup d’égards plus vigoureux.

Cette impression est juste. Sous le rapport religieux, les doctrines spiritualistes des Mèdes et des Perses valaient mieux que le polythéisme macédonien, bien que celui-ci de son côté, attaché à ce qu’on nommait dans le sud les vieilles divinités, se tînt plus dégagé des doctrines sémitiques que les théologies athéniennes ou thébaines. Pour être exact, il faut néanmoins avouer que ce que les doctrines religieuses de la Macédoine perdaient en absurdités d’imagination, elles le regagnaient un peu en superstitions à demi finnoises, qui, pour être plus sombres que les fantaisies syriennes, n’en étaient guère moins funestes. En somme, la religion macédonienne ne valait pas celle des Perses, travaillée qu’elle était par les Celtes et les Slaves.

En fait de civilisation, l’infériorité existait encore. Les nations iraniennes, touchant d’un côté aux peuples vratyas, aux Hindous réfractaires, éclairés d’un reflet lointain du brahmanisme, de l’autre aux populations assyriennes, avaient vu se dérouler toute leur existence entre deux foyers lumineux qui n’avaient jamais permis à l’ombre de trop s’épaissir sur leurs têtes. Parents des Vratyas, les Iraniens de l’est n’avaient pas cessé de contracter avec eux des alliances de sang. Tributaires des Assyriens, les Iraniens de l’ouest s’étaient également imprégnés de cette autre race, et de tous côtés ainsi l’ensemble des tribus fit des emprunts aux civilisations qui les environnaient.

Les Macédoniens furent moins favorisés. Ils ne touchaient aux peuples raffinés que par leur frontière du sud. Partout ailleurs ils ne s’alliaient qu’à la barbarie. Ils n’avaient donc pas le frottement de la civilisation à un aussi grand degré que les Iraniens, qui, la recevant par un double hymen, lui donnaient une forme originale due à cette combinaison même.

En outre, l’Asie étant le pays vers lequel convergeaient les trésors de l’univers, la Macédoine demeurait en dehors des routes commerciales, et les Iraniens s’enrichissaient tandis que leurs remplaçants futurs restaient pauvres.

Eh bien, malgré tant d’avantages assurés jadis aux Mèdes de Phraortes, la lutte ne devait pas être douteuse entre leurs descendants, sujets de Darius, et les soldats d’Alexandre. La victoire appartenait de droit à ces derniers, car lorsque le démêlé commença, il n’y avait plus de comparaison possible entre la pureté ariane des deux races. Les Iraniens, qui déjà au temps de la prise de Babylone par Cyaxares étaient moins blancs que les Macédoniens, se trouvèrent bien plus sémitisés encore lorsque, 269 ans après, le fils de Philippe passa en Asie. Sans l’intervention du génie d’Alexandre, qui précipita la solution, le succès aurait hésité un instant, vu la grande différence numérique des deux peuples rivaux ; mais l’issue définitive ne pouvait en aucun cas être douteuse. Le sang asiatique attaqué était condamné d’avance à succomber devant le nouveau groupe arian, comme jadis il avait passé sous le joug des Iraniens eux-mêmes, désormais assimilés aux races dégénérées du pays, qui, elles également, avaient eu leurs jours de triomphe, dont la durée s’était mesurée à la conservation de leurs éléments blancs.

Ici se présente une application rigoureuse du principe de l’inégalité des races. À chaque nouvelle émission du sang des blancs en Asie, la proportion a été moins forte. La race sémitique, dans ses nombreuses couches successives, avait plus fécondé les populations chamites que ne le put l’invasion iranienne, exécutée par des masses beaucoup moindres. Quand les Grecs conquirent l’Asie, ils arrivèrent en nombre plus médiocre encore ; ils ne firent pas précisément ce qu’on appelle une colonisation. Isolés par petits groupes au milieu d’un immense empire, ils se noyèrent tout d’un coup dans l’élément sémitique. Le grand esprit d’Alexandre dut comprendre qu’après son triomphe, c’en était fait de l’Hellade ; que son épée venait d’accomplir l’œuvre de Darius et de Xerxès, en renversant seulement les termes de la proposition ; que, si la Grèce n’avait pas été asservie lorsque le grand roi avait été à elle, elle l’était maintenant qu’elle avait marché vers lui ; elle se trouvait absorbée dans sa propre victoire. Le sang sémitique engloutissait tout. Marathon et Platée s’effaçaient sous les vénéneux triomphes d’Arbelles et d’Issus, et le conquérant grec, le roi macédonien, se transfigurant, était devenu le grand roi lui-même. Plus d’Assyrie, plus d’Égypte, plus de Perside, mais aussi plus d’Hellade : l’univers occidental n’avait désormais qu’une seule civilisation.

Alexandre mourut ; ses capitaines détruisirent l’unité politique ; ils n’empêchèrent pas que la Grèce entière, et, cette fois, avec la Macédoine comprimée, envahie, possédée par l’élément sémitique, ne devint le complément de la rive d’Asie. Une société unique, bien variée dans ses nuances, réunie cependant sous les mêmes formes générales, s’étendit sur cette portion du globe qui, commençant à la Bactriane et aux montagnes de l’Arménie, embrassa toute l’Asie inférieure, les pays du Nil, leurs annexes de l’Afrique, Carthage, les îles de la Méditerranée, l’Espagne, la Gaule phocéenne, l’Italie hellénisée, le continent hellénique. La longue querelle des trois civilisations parentes qui, avant Alexandre, avaient disputé de mérite et d’invention, se termina dans une fusion de forces également du sang sémitique amenant la proportion trop forte d’éléments noirs, et de cette vaste combinaison naquit un état de choses qu’il est aisé de caractériser.

La nouvelle société ne possédait plus le sentiment du sublime, joyau de l’ancienne Assyrie comme de l’antique Égypte ; elle n’avait pas non plus la sympathie de ces nations trop mélaniennes pour le monstrueux physique et moral. En bien comme en mal, la hauteur avait diminué par la double influence ariane des Iraniens et des Grecs. Avec ces derniers, elle prit de la modération dans les idées d’art, ce qui la conduisit à imiter les procédés et les formes helléniques ; mais d’un autre côté, et comme un cachet du goût sémitique raccourci, elle abonda dans l’amour des subtilités sophistiques, dans le raffinement du mysticisme, dans le bavardage prétentieux et les folles doctrines des philosophes. En cherchant le brillant, faux et vrai, elle eut de l’éclat, rencontra quelquefois la bonne veine, resta sans profondeur et montra peu de génie. Sa faculté principale, celle qui fait son mérite, c’est l’éclectisme ; elle ambitionna constamment le secret de concilier des éléments inconciliables, débris des sociétés dont la mort faisait sa vie. Elle eut l’amour de l’arbitrage. On reconnaît cette tendance dans les lettres, dans la philosophie, dans la morale, dans le gouvernement. La société hellénistique sacrifia tout à la passion de rapprocher et de fondre les idées, les intérêts les plus disparates, sentiment très honorable sans doute, indispensable dans un milieu de fusion, mais sans fécondité, et qui implique l’abdication un peu déshonorante de toute vocation et de toute croyance.

Le sort de ces sociétés de moyen terme, formées de décombres, est de se débattre dans les difficultés, d’épuiser leurs maigres forces, non pas à penser, elles n’ont pas d’idées propres ; non pas à avancer, elles n’ont pas de but ; mais à coudre et recoudre en soupirant des lambeaux bizarres et usés qui ne peuvent tenir ensemble. Le premier peuple un peu plus homogène qui leur met la main sur l’épaule, déchire sans peine le fragile et prétentieux tissu.

Le nouveau monde comprit l’espèce d’unité qui s’établissait. Il voulut que les choses fussent représentées par les mots. Dès lors, pour marquer le plus haut degré possible de perfection intellectuelle, on s’accoutuma à se servir du terme d’atticisme, idéal auquel les contemporains et compatriotes de Périclès auraient eu peine à prétendre. On plaça au-dessous le nom d’Hellène ; plus bas, on étagea des dérivés comme hellénisant, hellénistique, afin d’indiquer des mesures dans les degrés de civilisation. Un homme né sur la côte de la mer Rouge, dans la Bactriane, dans l’enceinte d’Alexandrie d’Égypte, au bord de l’Adriatique, se considéra et fut tenu pour un Hellène parfait. Le Péloponèse n’eut plus qu’une gloire territoriale ; ses habitants ne passaient pas pour des Grecs plus authentiques que les Syriens ou les gens de la Lydie, et ce sentiment était parfaitement justifié par l’état des races.

Sous les premiers successeurs d’Alexandre, il n’existait plus dans la Grèce entière une nation qui eût le droit de refuser la parenté, je ne dis pas l’identité, avec les hellénisants les plus obscurs d’Olbia ou de Damas. Le sang barbare avait tout envahi. Au nord, les mélanges accomplis avec les populations slaves et celtiques attiraient les races hellénisées vers la rudesse et la grossièreté trônant sur les rives du Danube, tandis qu’au sud les mariages sémitiques répandaient une dépravation purulente pareille à celle de la côte d’Asie ; pourtant, ce n’étaient là au fond que des différences peu essentielles, et qui ne tournaient pas au profit des facultés arianes. Certes, les vainqueurs de Troie, s’ils fussent revenus des enfers, auraient en vain cherché leur descendance ; ils n’auraient vu que des bâtards sur l’emplacement de Mycènes et de Sparte[82].

Quoi qu’il en soit, l’unité du monde civilisé était fondée. À ce monde il fallait une loi, et cette loi où l’appuyer ? De quelle source la faire jaillir, quand les gouvernements ne présidaient plus qu’à un immense amas de détritus, où toutes les nationalités anciennes étaient venues éteindre leurs forces viriles ? Comment tirer des instincts mélaniens, qui désormais avaient pénétré jusqu’aux derniers replis de cet ordre social, la reconnaissance d’un principe intelligent et ferme, et en faire une règle stable ? Solution impossible ; et pour la première fois dans le monde on vit ce phénomène, qui depuis s’est reproduit deux fois encore, de grandes masses humaines conduites sans religion politique, sans principes sociaux définis, et sans autre but que de les aider à vivre. Les rois grecs adoptèrent, faute de pouvoir mieux, la tolérance universelle en tout et pour tout, et bornèrent leur action à exiger l’adoration des actes émanés de leur puissance. Qui voulait être république le restait ; telle ville tenait aux formes aristocratiques, à elle permis ; telle autre, un district, une province, choisissait la monarchie pure, on n’y contredisait pas. Dans cette organisation, les souverains ne niaient rien et n’affirmaient pas davantage. Pourvu que le trésor royal touchât ses revenus légaux et extralégaux, et que les citoyens ou les sujets ne fissent pas trop de bruit dans le coin où ils étaient censés se gouverner à leur guise, ni les Ptolémées, ni les Séleucides n’étaient gens à y trouver à redire.

La longue période qu’embrassa cette situation ne fut pas absolument vide d’individualités distinguées ; mais elle n’offrit pas à celles qui surgirent un public suffisamment sympathique, et dès lors tout resta dans le médiocre. On s’est souvent demandé pourquoi certains temps ne produisent pas telle catégorie de supériorité : on a répondu, tantôt que c’était par défaut de liberté, tantôt par pénurie d’encouragement. Les uns ont fait honneur à l’anarchie athénienne du mérite de Sophocle et de Platon, affirmé, et en conséquence, que sans les troubles perpétuels des communes d’Italie, Pétrarque, Boccace, le Dante surtout, n’auraient jamais étonné le monde par la magnificence de leurs écrits. D’autres penseurs, tout au rebours, attribuent la grandeur du siècle de Périclès aux générosités de cet homme d’État, l’élan de la muse italienne à la protection des Médicis, l’ère classique de notre littérature et ses lauriers à l’influence bienfaisante du soleil de Louis XIV. On voit qu’en s’en prenant aux circonstances ambiantes, on trouve des avis pour tous les goûts, tels philosophes reportant à l’anarchie ce que tels autres donnent au despotisme.

Il est encore un avis : c’est celui qui voit dans la direction prise par les mœurs d’une époque la cause de la préférence des contemporains pour tel ou tel genre de travaux, qui mène, comme fatalement, les natures d’élite à se distinguer, soit dans la guerre, soit dans la littérature, soit dans les arts. Ce dernier sentiment serait le mien, s’il concluait ; malheureusement il reste en route, et lorsqu’on lui demande la cause génératrice de l’état des mœurs et des idées, il ne sait pas répondre qu’elle est tout entière dans l’équilibre des principes ethniques. C’est, en effet, nous l’avons vu jusqu’ici, la raison déterminante du degré et du mode d’activité d’une population.

Lorsque l’Asie était partagée en un certain nombre d’États délimités par des différences réelles de sang entre les nations qui les habitaient, il existait sur chaque point particulier, en Égypte, en Grèce, en Assyrie, au sein des territoires iraniens, un motif à une civilisation spéciale, à des développements d’idées propres, à la concentration des forces intellectuelles sur des sujets déterminés, et cela parce qu’il y avait originalité dans la combinaison des éléments ethniques de chaque peuple. Ce qui donnait surtout le caractère national, c’était le nombre limité de ces éléments, puis la proportion d’intensité qu’apportait chacun d’eux dans le mélange. Ainsi, un Égyptien du XXe siècle avant notre ère, formé, j’imagine, d’un tiers de sang arian, d’un tiers de sang chamite blanc et d’un tiers de nègre, ne ressemblait pas à un Égyptien du VIIIe, dans la nature duquel l’élément mélanien entrait pour une moitié, le principe chamite blanc pour un dixième, le principe sémitique pour trois, et le principe arian à peine pour un. Je n’ai pas besoin de dire que je ne vise pas ici à des calculs exacts ; je ne veux que mettre ma pensée en relief.

Mais l’Égyptien du VIIIe siècle, bien que dégénéré, avait pourtant encore une nationalité, une originalité. Il ne possédait plus, sans doute, la virtualité des ancêtres dont il était le représentant ; néanmoins la combinaison ethnique dont il était issu continuait, en quelque chose, à lui être particulière. Dès le Ve siècle il n’en fut plus ainsi.

À cette époque l’élément arian se trouvait tellement subdivisé, qu’il avait perdu toute influence active. Son rôle se bornait à priver les autres éléments à lui adjoints de leur pureté, et dès lors de leur liberté d’action.

Ce qui est vrai pour l’Égypte s’applique tout aussi bien aux Grecs, aux Assyriens, aux Iraniens ; mais on pourrait se demander comment, puisque l’unité s’établissait dans les races, il n’en résultait pas une nation compacte, et d’autant plus vigoureuse qu’elle avait à disposer de toutes les ressources venues des anciennes civilisations fondues dans son sein, ressources multipliées à l’infini par l’étendue incomparablement plus considérable d’une puissance qui ne se voyait aucun rival extérieur. Pourquoi toute l’Asie antérieure, réunie à la Grèce et à l’Égypte, était-elle hors d’état d’accomplir la moindre partie des merveilles que chacune de ses parties constitutives avait multipliées, lorsque ces parties étaient isolées, et, de plus, lorsqu’elles auraient dû souvent être paralysées par leurs luttes intestines ?

La raison de cette singularité, réellement très étrange, gît dans ceci, que l’unité exista bien, mais avec une valeur négative. L’Asie était rassemblée, non pas compacte ; car d’où provenait la fusion ? Uniquement de ce que les principes ethniques supérieurs, qui jadis avaient créé sur tous les points divers des civilisations propres à ces points, ou qui, les ayant reçues déjà vivantes, les avaient modifiées et soutenues, quelquefois même améliorées, s’étaient, depuis lors, absorbés dans la masse corruptrice des éléments subalternes, et, ayant perdu toute vigueur, laissaient l’esprit national sans direction, sans initiative, sans force, vivant, sans doute, toutefois sans expression. Partout les trois principes, chamite, sémite et arian, avaient abdiqué leur ancienne initiative, et ne circulaient plus dans le sang des populations qu’en filets d’une ténuité extrême et chaque jour plus divisés. Néanmoins, les proportions différentes dans la combinaison des principes ethniques inférieurs se perpétuaient éternellement là où avaient régné les anciennes civilisations. Le Grec, l’Assyrien, l’Égyptien, l’Iranien du Ve siècle étaient à peine les descendants de leurs homonymes du XXe : on les voyait de plus rapprochés entre eux par une égale pénurie de principes actifs ; ils l’étaient encore par la coexistence dans leurs masses diverses de beaucoup de groupes à peu près similaires ; et cependant, malgré ces faits très véritables, des contrastes généraux, souvent imperceptibles, cependant certains, séparaient les nations. Celles-ci ne pouvaient pas vouloir et ne voulaient pas des choses bien différentes ; mais elles ne s’entendaient pas entre elles, et dès lors, forcées de vivre ensemble, trop faible chacune pour faire prévaloir des volontés d’ailleurs à peine senties, elles penchaient toutes à considérer le scepticisme et la tolérance comme des nécessités, et la disposition d’âme que Sextus Empiricus vante sous le nom d’ataraxie comme la plus utile des vertus.

Chez un peuple restreint quant au nombre, l’équilibre ethnique ne parvient à s’établir qu’après avoir détruit toute efficacité dans le principe civilisateur, car ce principe, ayant nécessairement pris sa source chez une race noble, est toujours trop peu abondant pour être impunément subdivisé. Cependant, aussi longtemps qu’il reste à l’état de pureté relative, il y a prédominance de sa part, et donc pas d’équilibre avec les éléments inférieurs. Que peut-il arriver, dès lors, quand la fusion ne se fait plus qu’entre des races qui, ayant passé déjà par cette transformation première, sont en conséquence épuisées ? Le nouvel équilibre ne pourrait s’établir (je dis ne pourrait, car l’exemple ne s’en est pas encore présenté dans l’histoire du monde) qu’en amenant non plus seulement la dégénération des multitudes, mais leur retour presque complet aux aptitudes normales de leur élément ethnique le plus abondant.

Cet élément ethnique le plus abondant, c’était pour l’Asie le noir. Les Chamites, dès les premières marches de leur invasion, l’avaient rencontré bien haut dans le nord, et probablement les Sémites, quoique plus purs, s’étaient, à leurs débuts, aussi laissé tacher par lui.

Plus nombreuses que toutes les émigrations blanches dont l’histoire ait fait mention, les deux premières familles venues de l’Asie centrale sont descendues si loin vers l’ouest et vers le sud de l’Afrique, que l’on ne sait encore où trouver la limite de leurs flots. Pourtant on peut attester, par l’analyse des langues sémitiques, que le principe noir a pris partout le dessus sur l’élément blanc des Chamites et de leurs associés.

Les invasions arianes furent, pour les Grecs comme pour leurs frères les Iraniens, peu fécondes en comparaison des masses plus d’aux deux tiers mélanisées dans lesquelles elles vinrent se plonger. Il était donc inévitable qu’après avoir modifié, pendant un temps plus ou moins long, l’état des populations qu’elles touchaient, elles se perdissent à leur tour dans l’élément destructeur où leurs prédécesseurs blancs s’étaient successivement absorbés avant elles. C’est ce qui arriva aux époques macédoniennes ; c’est ce qui est aujourd’hui.

Sous la domination des dynasties grecques ou hellénisées, l’épuisement, grand sans doute, était loin encore de ressembler à l’état actuel, amené par des mélanges ultérieurs d’une abondance extrême. Ainsi, la prédominance finale, fatale, nécessaire, de plus en plus forte, du principe mélanien a été le but de l’existence de l’Asie antérieure et de ses annexes. On pourrait affirmer que depuis le jour où le premier conquérant chamite se déclara maître, en vertu du droit de conquête, de ces patrimoines primitifs de la race noire, la famille des vaincus n’a pas perdu une heure pour reprendre sa terre et saisir du même coup ses oppresseurs. De jour en jour, elle y parvient avec cette inflexible et sûre patience que la nature apporte dans l’exécution de ses lois.

À dater de l’époque macédonienne, tout ce qui provient de l’Asie antérieure ou de la Grèce a pour mission ethnique d’étendre les conquêtes mélaniennes.

J’ai parlé des nuances persistant au sein de l’unité négative des Asiatiques et des hellénisants : de là, deux mouvements en sens contraire qui venaient encore augmenter l’anarchie de cette société. Personne n’étant fort, personne ne triomphait exclusivement. Il fallait se contenter du règne toujours chancelant, toujours renversé, toujours relevé d’un compromis aussi indispensable qu’infécond. La monarchie unique était impossible, parce qu’aucune race n’était de taille à la vivifier et à la faire durer. Il n’était pas moins impraticable de créer des États multiples, vivant d’une vie propre. La nationalité ne se manifestait en aucun lieu d’une façon assez tranchée pour être précise. On s’accommodait donc de refontes perpétuelles de territoire ; on avait l’instabilité, et non le mouvement. Il n’y eut guère que deux courtes exceptions à cette règle : l’une causée par l’invasion des Galates ; la seconde par l’établissement d’un peuple plus important, les Parthes (1)[83], nation ariane mêlée de jaune, qui, sémitisée de bonne heure comme ses prédécesseurs, s’enfonça à son tour dans les masses hétérogènes.

En somme, cependant, les Galates et les Parthes étaient trop peu nombreux pour modifier longtemps la situation de l’Asie. Si une action plus vive de la puissance blanche n’avait pas dû se manifester, c’en était fait déjà, à cette époque, de l’avenir intellectuel du monde, de sa civilisation et de sa gloire. Tandis que l’anarchie s’établissait à demeure dans l’Asie antérieure, préludant avec une force irrésistible aux dernières conséquences de l’abâtardissement final, l’Inde allait de son côté, quoique avec une lenteur et une résistance sans pareilles, au-devant de la même destinée. La Chine seule continuait sa marche normale et se défendait avec d’autant plus de facilité contre toute déviation, que, parvenue moins haut que ses illustres sœurs, elle éprouvait aussi des dangers moins actifs et moins destructeurs. Mais la Chine ne pouvait représenter le monde ; elle était isolée, vivait pour elle-même, bornée surtout au soin modeste de régler l’alimentation de ses masses.

Les choses en étaient là quand, dans un coin retiré d’une péninsule méditerranéenne, une lueur commença à briller. Faible d’abord, elle s’accrut graduellement, et, s’étendant sur un horizon d’abord restreint, éclaira d’une aurore inattendue la région occidentale de l’hémisphère. Ce fut aux lieux mêmes où, pour les Grecs, le dieu Hélios descendait chaque soir dans la couche de la nymphe de l’Océan, que se leva l’astre d’une civilisation nouvelle. La victoire, sonnant de hautaines fanfares, proclama le nom du Latium et Rome se montra.


  1. (1) Primato civile e morale dell’ Italiani ; in-8°, Bruxelles.
  2. (1) Lassen, Indische Alterthumskunde.
  3. (2) Burnouf ne doute pas que les textes les plus anciens et les plus authentiques du Zend-Avesta ne fixent le séjour primitif des Zoroastriens au pied du Bordj, sur les bords de l’Arvanda, c’est-à-dire dans la partie occidentale des Monts Célestes. (Commentaire sur le Yaçna, t. I, additions et corrections, p. CLXXXV.)
  4. (3) Lassen, Indische Alterth., t. I, p. 516 et passim. — Le Zend-Avesta, livre de cette loi protestante, reconnaît lui-même qu’il y a eu, dans les temps antérieurs, une autre foi. C’est celle des hommes anciens, les pischdadiens (persan). Je doute que cette antique doctrine fût le brahmanisme. C’était beaucoup plutôt la source d’où le brahmanisme est sorti, le culte des purohitas, peut-être même de leurs prédécesseurs. — Les pischdadiens sont appelés nettement par le Zend-Avesta les hommes anciens, par opposition à ceux qui ont vécu postérieurement à la séparation d’avec les Hindous, et qui sont nommés en zend nabânazdita (contemporains) et, en sanscrit, nabhanadichtra, d’après un des fils de Manou, privé de sa part de l’héritage paternel, suivant le Rigvéda. (Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, t. I, p. 566 et passim.)
  5. (1) Hérodote, Clio, XCVI.
  6. (2) Voir Klaproth, Asia polyglotta, p. 62. — Ce philologue remarque l’extrême fusion de tous les idiomes de l’Asie antérieure soit avec les principes arians ou sémitiques, soit aussi avec les éléments finniques. Il relève cette dernière circonstance pour l’arménien ancien, qui, suivant lui, a beaucoup de rapport avec les langues du nord de l’Asie. (Ouvr. cité, p. 76.) — Cette assertion appuie le système d’interprétation des inscriptions médiques proposé par M. de Saulcy.
  7. (1) Les Bactriens, en zend Bakhdi, sont les Bahlikas du Mahabharata. Ils étaient parents, suivant ce poème, du dernier des Kouravas et de Pandou. Ainsi leur caractère profondément arian est bien et dûment établi. (Lassen, Indische Alterthumskunde, t. I, p. 297 ; voir aussi A. F. v. Schack, Heldensagen von Firdusi, in-8°, Berlin, 1851 ; Enleit., p. 16 et passim ; voir aussi Lassen, Zeitsch. f. d. K. d. Morgenl., qui identifie les Bactriens avec les Afghans, dont le nom national est Pouschtou, t. II, p. 53.) — Le nom de Balk, (persan) donné à la cité des Bactriens, n’est pas le plus ancien qu’ait porté cette ville. Elle s’est appelée précédemment Zariaspe. (Burnouf, Comment. sur le Yaçna, notes et éclaircissements, t. I, p. CXII.)
  8. (1) Lassen, Indische Alterth., t. 1, p. 753 et passim.
  9. (1) Kaïanien, vient de Kaï, syllabe qui précède les noms de plusieurs rois de cette dynastie zoroastrienne : ainsi Kaï-Kaous et Kaï-Khosrou. Ce mot paraît avoir été le titre des monarques. En zend, il a la forme Kava, et est identique avec le sanscrit Kavi (soleil). Peut-être n’est-il pas sans intérêt de rapprocher ce sens de celui du Phra égyptien. (Voir Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, t. I, p. 424 et passim.) — Ces rois kaïniens donnèrent la première impulsion à la nationalité séparatiste des Zoroastriens. Ils ont jeté certainement un grand éclat, puisque, à travers tant de siècles, ils ont produit des traditions nombreuses et persistantes qui font la partie la plus notable du Schahnameh.
  10. (2) Comme toutes les religions, aux époques de foi, le magisme était ce qu’on appelle, de nos jours, intolérant. Il détestait le polythéisme dans toutes ses formes. Xerxès enleva l’idole de Bel, qui trônait à Babylone, et détruisit ou dévasta tous les temples qu’il rencontra en Grèce. — Ainsi Cambyse ne fit en Égypte qu’obéir à l’esprit général de sa nation lorsqu’il maltraita si fort les cultes du pays. (Voir Bœttiger, Ideen zur Kunstmythologie (Dresde, In-8°, 1826), t. I, p. 25 et passim.)
  11. (1) Le mot employé par le Schahnameh pour désigner la dignité royale rappelle vivement les doctrines indépendantes des Arians primitifs. Féridoun porte le titre de schahr-jar, (persan), (l’ami de la cité). — Sur les sources antéislamitiques où Firdousi a puisé les traditions qu’il enchaîne, voir A. F. de Schack, Einl., p. 52 et passim.
  12. (2) Tous les faits qui composent l’histoire de la formation du royaume médique sont racontés par Hérodote, avec sa puissance de coloris ordinaire, Clio, XCVIII et passim.
  13. (1) Le Mahabharata connaît les Perses, il les appelle Parasikas. Mais à cette époque lointaine des guerres des Pandavas et des fils de Kourou cette petite nation n’avait encore aucun renommée. C’est ce qui fait que, dans le poème hindou, elle a les simples honneurs d’une mention. (Lassen, Zeitschrift f. d. K. des Morgenl., t. II, p. 53.)
  14. (2) Movers, das Phœniz. Alterthum., t. I, 2e partie, p. 415. — Cette décadence était si profonde, et causée si évidemment par l’anarchie ethnique, que les Égyptiens, non moins dégénérés, mais plus compacts parce qu’il y avait en jeu, dans leur sang, moins d’éléments constitutifs, prirent un moment le dessus vis-à-vis de leurs anciens et redoutés adversaires. Au VIIe siècle, leur influence l’emportait en Phénicie. Les Mèdes eurent bientôt raison de cette énergie relative.
  15. (1) Movers, t. II, 1re partie, p, 419.
  16. (2) Movers, das Phœnizische Alterthum., t. II, 1re partie, p. 401 et passim, et 419.
  17. (1) Hérodote, Clio, CVI.
  18. (1) Les noms des premiers souverains perses sentent fortement la primitive identité des notions zoroastriennes avec les Hindous, et même avec les autres branches arianes. C’est ainsi que le père des Achéménides s’appelait Kourou, comme le chef des Kouravas blancs que nous avons vus envahir l’Inde à une époque très ancienne. Plus tard, Cambyse est nommé, dans l’inscription cunéiforme de Bi-Soutoum, Ka(m)budya, comme la tribu des kschattryas dissidents, habitant la rive droite de l’Indus, les Kambodyas. (Lassen, Indische Alterth., t. I, p. 598.) — Il est curieux de remarquer que les habitants de l’Hindou Koh se nomment aujourd’hui Kamodje. Avant les conquêtes des Afghans, leur territoire allait jusqu’à l’Indus. (Lassen, Zeitschrift f. d. K. d. Morgenl., t. II, p. 56 et passim.)
  19. (2) Il faudrait même admettre que les Bactriens, ce rameau le plus anciennement civilisé de la famille zoroastrienne, eurent leur part de suprématie sous la dynastie de Darius, si l’on adoptait l’idée de M. Roth. Ce savant a avancé que les Achéménides étaient des vassaux bactriens des rois perses. (Roth, Geschichte der abendlændischen Philosophie (Mannheim, 1846, in-8°), t. I, p. 384 et passim.) Cependant, cette hypothèse a besoin d’être encore étudiée.
  20. (1) Darius Hystaspes leur interdit aussi de manger de la chair de chien. La coutume phénicienne des massacres hiératiques, qui, à l’époque des calamités publiques, porta les Carthaginois à égorger à la fois, sur leurs autels, des centaines d’enfants, coutume qui faisait dire à Ennius : « Et Poinei solitei sos sacrificare puellos, » reprit quand tomba l’influence des Perses. Les Grecs cherchèrent en vain à décider les Carthaginois à renoncer à de telles monstruosités. Elles existaient encore secrètement au temps de Tibère, et s’étaient transmises, avec le sang sémitique, à la colonie romaine. (Bœttiger, Ideen zur Kunstmythologie, t. I, p. 373.)
  21. (1) Le successeur du faux Smerdis s’exprimait ainsi dans l’inscription de Bi-Soutoun : « Darius le roi dit : Dans toutes ces provinces, j’ai donné faveur et protection à l’homme laborieux. Le fainéant, je l’ai puni avec sévérité. » (Rawlinson, Journal of the Royal Asiatic Society, vol. XIV, part. I, p. XXXV.) — Ce Darius qui parlait ainsi portait dans son nom l’expression d’une idée utilitaire : Daryawus signifie celui qui maintient l’ordre. (Schack, Heldensagen von Firdusi, p. 11.)
  22. (2) Layard, Niniveh und seine Ueberreste, Leipzig, 1850, p. 340. — Je n’ai eu à ma disposition que la traduction de M. Meissner, excellente du reste. Le savant voyageur anglais discute d’une manière rare les rapports du style perse avec les modèles de l’Assyrie et de l’Égypte.
  23. (1) Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, t. I, p. 351. — Ce savant, en citant le passage d’Hérodote sur lequel se base cette opinion, élève quelques doutes quant à sa portée. Je me bornerai à transcrire ici l’assertion de l’historien grec ; elle suffit entièrement à mon but : « Clio, CXXXI : Voici les coutumes qu’observent, à ma connaissance, les Perses. Leur usage n’est pas d’élever aux dieux des statues, des temples, des autels. Ils traitent, au contraire, d’insensés ceux qui le font. C’est, à mon avis, parce qu’ils ne croient pas, comme les Grecs, que les dieux aient une forme humaine. Ils ont coutume de sacrifier à Jupiter sur le sommet des plus hautes montagnes, et donnent le nom de Jupiter à toute la circonférence du ciel. Ils font encore des sacrifices au soleil, à la lune, à la terre, au feu, à l’eau et aux vents, et n’en offrent de tout temps qu’à ces divinités. Mais ils y ont joint, dans la suite, le culte de Vénus Céleste ou Uranie, qu’ils ont emprunté des Assyriens et des Arabes. Les Assyriens donnent à Vénus le nom de Mylitta, les Arabes celui d’Alitta, et les Perses l’appellent Mitra. » Ainsi ce culte de Mithra, qui infecta plus tard tout l’occident romain, commença par saisir les Perses. C’est, en quelque sorte, le cachet de l’invasion du sang sémitique. — Bœttiger dit que, sous le règne de Darius Ochus, le magisme s’était déjà très rapproché de l’hellénisme et du fétichisme par l’adoption du culte d’Anaïtis. (Ideen zur Kunstmythologie, t. I, p. 27.)
  24. (2) On a vu ailleurs les Égyptiens se défendre, ou même quelquefois attaquer, quand il le fallait absolument, au moyen de leurs troupes mercenaires. Des Grecs en faisaient le nerf. (Wilkinson, Customs and Manners, etc., t. I, p. 211.)
  25. (1) C’était le goût du gouvernement pour les auxiliaires étrangers qui avait déterminé l’émigration de l’armée nationale en Éthiopie. En 362-340, Nectanébo II envoya au secours des Chananéens, révoltés contre les Perses, Mentor le Rhodien avec 4,000 Grecs. Ce condottiere le trahit. (Wilkinson, Customs and Manners of the ancient Egyptians, t. I, p. 211.)
  26. (1) Hérodote, Thalie, LXXX et passim.
  27. (2) Hérodote, Thalie, LXXX.
  28. (1) Quelques mots sur ces aborigènes que les temps historiques ont à peine entrevus. Tous les souvenirs primitifs de l’Hellade sont remplis d’allusions à ces tribus mystérieuses. Hésiode appelle autochtones les plus anciennes populations de l’Arcadie, qualifiées de pélasgiques. Érechthée, Cécrops, étaient des chefs reconnus pour autochtones. Il en était de même des nations suivantes : la généralité des Pélasges, des Lélèges, les Kurètes, les Kaukons, les Aones, les Temmikes, les Hyantes, les Béotiens thraces, les Télèbes, les Éphyres, les Phlégyens, etc. (Voir Grote, History of Greece, t. I, p. 238, 262, 268, et t. II, p. 349 ; Larcher, Chronol. d’Hérod., t. VIII ; Niebuhr, Rœmische Geschichte, t. I, p. 26 à 64 ; O. Müller, die Etrusker, Einleit., p. 11 et 75 à 100.) — Sur la rapidité avec laquelle les populations aborigènes disparurent aussitôt que les Arians Hellènes eurent paru au milieu d'elles, consulter Grote, t. II, p. 351. — Hécatée, Hérodote et Thucydide sont d'accord sur ce point, qu'il y a eu une époque antéhellénique où différents langages étaient parlés entre le cap Malée et l'Olympe. (Grote, t. II, p. 317.) — Dès l'an 771 avant J.-C., on ne trouve plus trace d'établissements non mêlés d'Arians Hellènes dans l'Hellade entière. — Pour ce qui est de la nature ethnique des aborigènes, je suis obligé de renvoyer le lecteur au livre suivant, qui traite des populations absolument primitives de l'Europe.
  29. Les noms des différents personnages de la généalogie ariane-hellénique, évidemment symboliques, sont plutôt des qualifications représentant le trait principal, résumant l’histoire de la vie de chacun de ces éponymes ; il en est constamment ainsi, chez toutes les nations, quant à ces êtres génésiaques. Ainsi Deucalion, non seulement l’auteur de la race hellénique, mais le patriarche qui concentre sur sa tête le résumé des antiques souvenirs cosmogoniques, le témoin du déluge (dans la tradition sémitique-grecque, Ogygès remplit ce rôle), Deucalion, qui répond au dieu-poisson, au Nô des Assyriens, au Noah hébraïque, est nommé ainsi du mot ancien Δεῦϰος (Deukos) (inusité), vin nouveau, et ἀλέω (aleô), vieille forme d’ἀλινδέω (alindeô), se rouler, l’homme qui se roule (dans l’ivresse du) vin nouveau. — Le nom de Πυῤῥά (Purrha), qui contient le sens de rouge, ne présente pas une explication aussi nette. — Pandore, Πανδώρα (Pandôra), celle à qui on a tout donné, est bien, en effet, un produit sans individualité propre ; c’est la femme qui appartient à celui qui l’a créée, ou civilisée.
  30. Προμηθεύς (Promêtheus) le prévoyant. Il est fils de Japet, le père commun de la famille blanche, au dire d’Hésiode et d’Apollonius. Sa mère était Asia. C’est la déclaration bien claire et de sa valeur ethnique et de son premier séjour. On donne encore une autre souche que j’accepterais également. Il serait, suivant quelques commentateurs, fils d’Ouranos. Je m’explique plus bas à ce sujet.
  31. (1) Hésiode dérive le mot Τίταν, de τιταίνω, οἱ τεἱνοντες τὰς χεῖρας, ceux qui étendent les mains. On donna à cette signification la portée de βασιλεὺς, et on fit de ceux à qui on l’avait attribuée les Rois par excellence. De même les Arians zoroastriens appelaient leurs ancêtres, probablement contemporains et frères des Titans, Kaï, ou Kava, les Rois. Le Pseudo-Orphée et Diodore représentent les Titans comme les premiers des humains, les hommes types. (Diodore, III, 57 ; V, 66.) — Le dialecte thessalien avait conservé fidèlement la trace de l’idée ancienne, et Τίταν y désignait le seigneur, le chef. (Voir Bœttiger, Ideen zur Kunstmythologie (Dresde, in-8°, 1826), t. II, p. 47 et passim.)
  32. (1) Il est très vraisemblable qu’on peut considérer comme un monument de la législation titanique ces prescriptions de Busygès, qui, dit-on, furent la souche du code de Dracon. Trois commandements en formaient tout l’ensemble conservé à travers les siècles : « Honore tes parents ; offre aux dieux les prémices de la terre ; ne fais pas de mal au taureau. » C’est évidemment là toute la loi hindoue et zoroastrienne, c’est le pur esprit arian. — On sait que les Grecs ne purent se défaire qu’avec peine du respect traditionnel pour le bœuf. Quand ils se laissèrent aller à sacrifier cet animal, ils imaginèrent, comme palliatif de la mauvaise action qu’ils commettaient, la cérémonie de la βουφόνια ou δειπόλια, dans laquelle le sacrificateur, après avoir frappé sa victime, s’enfuyait en abandonnant la hache, à qui l’on faisait le procès. (Bœttiger, Ideen zur Kunstmythologie, t. II, p. 267.)
  33. (1) Qui d’ailleurs n’étaient point barbares. Elles paraissent avoir eu un degré respectable de culture utilitaire. Ces aborigènes labouraient le sol, prétendaient avoir inventé l’appropriation du bœuf aux travaux agricoles et l’usage du moulin à blé. (Mac Torrens Cullagh, The industrial History of free Nations (London, 1846, in-8°, t. I, p. 7.) — Ce trait, et d’autres encore, qui les identifient aux autochtones d’Italie, servira plus tard à démontrer qu’ils ne pouvaient être que des Celtes ou des Slaves, et, peut-être bien, l’un et l’autre.
  34. (2) De là vont se dégager, avec mille nuances, les Arians Hellènes, peuple nouveau, dans un certain sens, bien que devant son énergie à des éléments anciens atténués. Ce que cette race eut de particulier est bien représenté par sa religion, de même âge que lui. Ce fut le culte de Zeus, dont Heyne, dans une note d’Apollodore, a pu dire avec vérité : « Inde a Jove novus mythorum ordo initium habet vere Hellenicus. » (Bœttiger, t. I, p. 195.)
  35. Très vraisemblablement le grec contient des racines thraces et illyriennes provenant du contact très ancien des Arians Hellènes, et même des Titans avec les populations parlant ces idiomes. O. Müller remarque avec raison que les Hellènes rapportaient aux Thraces leur poésie et leur civilisation primordiales. Le pays au nord de l’Hémus était, pour les admirateurs d’Orphée, le berceau de la culture morale. (Pott, Encycl. Ersch u. Gruber, p. 65.)
  36. On s’aperçoit du premier coup d’œil combien les antiquités les plus lointaines de la Grèce sont humbles en comparaison de ce que l’on observe dans l’Inde, en Assyrie, en Égypte, même en Chine, et de ce que la Bactriane pourrait montrer. Ainsi Sicyone ne date que de l’an 2164 avant J.-C. C’est une fondation chananéenne, et l’arrivée des Arians Hellènes, de six siècles plus tardive, rejette aux âges de maturité des sociétés primitives l’enfance encore antéhistorique de l’Hellade.
  37. Thèbes remplissait parfaitement l’emploi de limite entre deux races. Elle affichait sa double origine en racontant sur sa fondation deux légendes : l’une ariane, qui attribuait le fait à Amphion et à Zéthus ; l’autre sémitique, et par laquelle le Chananéen Cadmus était son premier roi. (Grote, History of Greece, t. I, p. 350.) — Ce sont ces mélanges de traditions asiatiques, helléniques-arianes et aborigènes qui ont rendu longtemps l’histoire primitive et la mythologie grecques presque incompréhensibles. Les époques savantes ont augmenté le désordre par la manie du symbolisme, de l’allégorie, et par les évhémérismes de toute espèce. Puis sont venus les modernes, qui, en généralisant les notions, ont réussi à les rendre absurdes au dernier chef.
  38. (1) L’existence de colonies égyptiennes dans la Grèce primitive compte aujourd’hui beaucoup plus d’adversaires que de partisans. (Voir à ce sujet Pott, Encycl. Ersch u. Gruber, Indo-germanischer Sprachstamm, p. 23, et Grote, Hist. of Greece, t. I, p. 32.) — Ce dernier ne pense pas qu’avant le VIIe siècle il y ait eu des rapports suivis entre la Grèce et la terre des Pharaons.
  39. (1) Le chananéen (chananéen) anak, qui signifie un homme remarquable par l’élévation de la taille et la longueur du cou, c’est-à-dire un géant ou un homme fort, et de là un maître, est la véritable racine de ce nom ou plutôt de ce titre d’Inachus, considéré ensuite comme un appellatif, ainsi qu’on a fait de Brennus, de Boiorix, de Vercingétorix et de tant d’autres mots du même genre. Les Grecs sémitisés du sud l’ont fidèlement conservé dans le titre d'ἄναξ, donné aux dieux, principalement à Apollon, par Homère, et aux Dioscures, θέοι ἄνακες, puis aux chefs militaires. On peut aussi relever, comme une trace, entre tant d’autres, de l’énorme influence des Sémites sur l’esprit grec que (hébreu), anér, désignation que se donnaient les Chananéens, est l’étymologie de ἀνήρ qui, pour les contemporains de Périclès, voulait dire un homme, vir. (Bœttiger, t. I, p. 206.)
  40. (1) Cet état d’antagonisme ne prit jamais fin. Il continua à être représenté par l’existence d’innombrables dialectes. — Inutile de rappeler que la classification en quatre branches, ionique, dorique, éolique et attique, est une œuvre artificielle des grammairiens et ne reproduit nullement un état de choses dans lequel chaque petite subdivision de territoire avait, à tout le moins, des idiotismes qui lui étaient absolument propres. (Grote, t. I, p. 318.)
  41. (2) La race de Dardanus et de Teucer, une de celles qui portèrent l’élément arian-hellénique dans la Troade, fut dans ces derniers.
  42. (1) Je suis de l’avis de Grote (Hist. of Greece, t. II, p. 350 et passim) : je ne crois pas aux Pélasges, en tant que formant une race ou une nation distincte, et le mot signifie trop bien anciens habitants, pour que je lui retire ce sens vague et lui en prête un plus spécial. On rencontre les Pélasges en tant d’endroits et pourvus de caractères si différents, qu’il me semble impossible de leur attribuer une nationalité unique. (Voir, à ce sujet, Grote, t. II, p. 349.) — Pott exprime son sentiment d’une façon qui mérite d’être reproduite ici : « Les Pélasges, dit-il, sont, quoi qu’on fasse, une simple fumée et dénués de toute réalité historique, aussi bien que les Casci c’est-à-dire les anciens, les ancêtres et les aborigènes, c’est-à-dire habitants primitifs. Le nom de Pélasges a été pris à tort pour une appellation de peuple et de race. Il ne s’applique que chronologiquement aux premiers âges de la Grèce et aux tribus qui habitaient alors ce pays, sans distinction d’origine. Si, plus tard, on a cru trouver encore çà et là des peuplades qu’on a jugées propres à revêtir cette désignation de Pélasges, c’est par un rapprochement tout semblable à l’idée admise au siècle dernier que les Goths étaient des Scythes, des Gêtes, etc. On croyait alors qu’il existait des restes de cette nation germanique dans la Crimée. » (Encyclop. Ersch u. Gruber, 2e sect. 18e part., p. 18.)
  43. (1) Le fait qui démontre le mieux cet état de choses, c’est l’attitude de la majeure partie des États grecs pendant la guerre persique. À la bataille de Platée, 50.000 fantassins et une nombreuse cavalerie hellénique combattirent dans les rangs du grand roi, contre les Athéniens et leurs alliés. Ces troupes furent fournies, non pas par les Ioniens, que je mets à part, mais par les Béotiens, les Locriens, les Maliens, les Thessaliens, c’est-à-dire toute la Grèce orientale. Il faut y ajouter encore les Phocéens. Ces derniers envoyèrent 2.000 hommes aux Perses. Par conséquent, le Péloponèse et l’Attique, voilà tout ce qui résistait. On a fait depuis, de cette campagne d’une minorité contre la majorité de la Grèce, une gloire nationale. (Zumpt, Mémoires de l’Académie de Berlin, Ueber den Stand der Bevœlkerung und die Volksvermehrung im Alterthum, p. 5.)
  44. (1) « Between the different degrees of hellenic chivalry a certain equality at all times prevailed, which the fewness of their numbers comprend with the population amidst whom they dwelt and the hereditary pride of a dominant race, alike tended to preserve. We find the doric nobles, too, in after times, assuming to themselves the epithet of the Equals. » C’est un sentiment tout à fait pareil et d’une origine ethnique rigoureusement semblable, qui a rendu si cher à la noblesse du moyen âge le nom de pairs, traduction exacte du grec ῞Ομοιοι. (W. Torrens Mc. Cullagh, The industrial History of free Nations (London, 1846, in-8°, t. I, p. 3.)
  45. (2) Athènes avait commencé par être une agrégation de plusieurs hameaux. Sparte était un composé de cinq bourgades et ne fut jamais une ville ; Mantinée également ; Tégée en comptait huit ; Dymé, en Achaïe, et Élis de même ; de même encore Mégare et Tanagra. Jusqu’à la bataille de Leuctres, la plupart des Arcadiens n’eurent aussi que des villages, et les Épirotes les imitèrent. (Grote, t. II, p. 346.)
  46. (3) Les poètes, comme Hésiode et Homère, paraissent avoir eu leur franc parler contre les excès et probablement le simple usage aussi du pouvoir. (Hésiode, les Travaux et les jours, p. 186.)
  47. (1) Voir dans le premier volume la note sur le Vourounas arian, le Varouna hindou et l’Οὺρανός grec, et surtout ce qui a été dit sur le Deus, puis sur les Titans.
  48. (1) Certaines familles athéniennes semblent avoir pu se rendre, avec vérité, ce témoignage. Les Géphyres, d’où descendaient Harmodius et Aristogiton, portaient un nom chananéen (hébreu) geber, geberim, les forts, les puissants, les chefs. (Bœttiger, t. I, p. 206.)
  49. (1) Il faut que cette doctrine ait été bien solidement attachée à l’esprit des tribus helléniques, par la partie ariane de leur sang, puisque, dans la période démocratique et à Athènes même, la naissance conservera toujours du prix. M. Mc. Cullagh le reconnaît sans difficulté : « Regard for ancient lineage was, through every change of plight and policy, fast rooted in the Ionic mind. The old families remained every where, and even in the most democratic states, preserved certain political privileges and what they doubtless prized still more, certain social distinction. » (T. I, p. 239.)
  50. (1) « As a birthright the Hellenes claimed both in peace and war, exclusive sway ; and their kings are depicted as endued with unlimited power over the earth-born multitude. » (Mc. Cullagh. t. I, p. 6.)
  51. (2) Ces demeures étaient des citadelles chevaleresques entourées de cabanes. Elles dominaient les hauteurs et étaient construites en fragments énormes de rochers. Il est très vraisemblable que les cités, à proprement parler, n’étaient que l’œuvre des colons chananéens. (Mc. Cullagh, t. I, p. 22.) — Disons à ce propos qu’en Italie on a trop longtemps attribué aux populations aborigènes ces vastes et solides constructions nommées pélasgiques ou cyclopéennes. Les tribus agricoles qui composaient ces races dites autochtones n’étaient nullement capables de concevoir ni d’exécuter de pareils labeurs, et on est d’autant plus autorisé à en reporter le mérite soit aux Arians Hellènes, soit même à leurs pères, les Titans, que, dans la Péninsule, le souvenir des murailles cyclopéennes est intimement uni à celui des Tyrrhéniens. La porte de Mycènes est aussi une construction essentiellement hellénique.
  52. (1) Grote, History of Greece, t. II, p. 370 et passim.
  53. (2) Grote, t. II, p. 113. — La femme grecque d’Homère est infiniment supérieure à l'épouse des âges civilisés ou sémitisés. Voir Pénélope, Hélène, dans l'Odyssée, et la reine des Phéaciens. Elle a, tout à la fois, plus de gravité, de considération et de liberté. Cette première institution s'était un peu conservée chez les Macédoniens, à en juger par le rôle que joue Olympias dans les affaires d'Alexandre. Comparer aussi les mœurs des Doriens de Sparte. (Bœttiger, t. II, p. 61.)
  54. (1) Le préjugé général des races arianes engendre d’ailleurs cette incapacité : pour elles, la première notion du droit de propriété, c’est la conquête, et, comme le dit très bien un historien anglais, « the hellenic idea of property was spoil whether acquired by land or sea. » (Mc. Cullagh, t. I, p. 18.)
  55. (1) On a fait d’immenses progrès dans la compréhension de la mythologie hellénique. La distinction est parfaitement établie entre les dogmes, les cultes et les rites venus d’Asie et ceux qui ont eu leurs sources dans des notions européennes. Ce qui reste à faire maintenant est d’une grande difficulté, mais aussi d’un grand intérêt. On sait que les mystères cabires et telchines sont sémitiques, et que l’oracle dodonéen est, pour le fond du moins, d’institution septentrionale. Ce qu’il faudrait maintenant, c’est séparer les données arianes des mélanges finnois. La proportion de ces éléments religieux divers, sémitique, arian, finnique, donnerait la composition exacte du sang grec.
  56. (1) « The heroic notion of the unity of the state being centred in the royal line was already shaken. Many of the less potent nobles saw, in the greater distribution of authority, a pathway opened to their ambition. » (Mc. Cullagh, t. I, p. 21.)
  57. (2) « In the days of the monarchy the word which subsequently was used to denote a city (πόλις) and finally a state, signified no mote than the castle of the prince. » (Mc. Cullagh, t. I, p. 22.) — De même, à notre époque féodale, on n’employait guère le mot patrie, qui ne nous est vraiment revenu que lorsque les couches gallo-romaines ont relevé la tête et joué un rôle dans la politique. C’est avec leur triomphe que le patriotisme a recommencé à être une vertu.
  58. (1) Les modernes admirateurs du patriotisme grec l’exposent tous, à peu de choses près, comme M. Mc. Cullagh. Voilà la définition de cet économiste : « However they (the greek states) might differ in internal forms, the but of all was to make every free man feel himself a part of the state and so to organise the state as to concentrate its power, when required, in favour of the least of its injured members or for the punishment of the most powerful contemner of the law. » (Mc. Cullagh, t. I, p. 142.) — Ces principes-là peuvent s’écrire ou se dire ; mais personne ayant le sens commun, n’ignore qu’ils sont impraticables, et, par conséquent ne valent pas ce qu’ils coûtent.
  59. (1) On les appelait aussi, comme chez nous, les gens bien nés, εὺπατριδαι. Ces nobles ont laissé quelques noms. On connaît encore les Codrides, les Médontides, les Alcméonides, les Géphyres d’Athènes, les Penthélides de Mitylène, les Basilides d’Erythrées, les Néléides de Milet, les Bacchiades de Corinthe, les Ctésippides d’Épidaure, les Eratides de Rhodes, les Hippotadées de Cos et de Cnide, les Aleuades de Larisse, les Opheltiades et les Kléonymides de Thèbes ; les Deucalionides, qui avaient régné à Delphes depuis l’arrivée de leur éponyme. (Mc. Cullagh, t. I, p. 15.)
  60. (1) Tant que toutes les républiques furent aristocratiques, et là où elles le restèrent, les tyrans sortirent des maisons nobles. Le régime de la démocratie fit naître les tyrans parmi les meneurs libéraux, ceux qu’on appelait les Æsymnètes, gens d’esprit pour la plupart, beaux diseurs, amis des arts, possédés du goût de bâtir, mais qui n’avaient pas envie de se faire justicier par les jaloux et préféraient prendre les devants sur ces derniers. Avec la démagogie, les tyrans surgirent de la boue. (Mac Cullagh, t. I, p. 36.) — C’est dans la peinture des despotes populaires qu’Aristophane excelle. Voir les Chevaliers, la Paix, etc., etc. La tyrannie fut la lèpre dont tous les gouvernements grecs eurent à souffrir sans pouvoir la guérir jamais. Elle était de leur essence.
  61. (1) On ne cite pas un seul cas de tyrannie transmise à la troisième génération. Les Cypsélides la gardèrent soixante-treize ans ; les Orthagorides, quatre-vingt-dix-neuf. C’est ce qu’on a de plus long. (Mac Cullagh, t. I, p. 40.)
  62. (2) « With the industrial growth of the commonwealth, the resident aliens, or, as they were termed, metoeci, grew in number and consideration. They were more numerous at Athens than in any other state. » (Mac Cullagh, t. I, p. 253.) — Une preuve bien frappante de l’omnipotence de la civilisation asiatique, dans la Grèce méridionale, se trouve en ceci, que le système monétaire et des poids et mesures introduit en 947 par Phéidon, roi d’Argos, et qui s’appelait éginétique pour avoir été pratiqué depuis longtemps à Égine, était tout à fait identique à celui que connaissaient les Assyriens, les Hébreux, etc. Bœckh l’a solidement établi. (Grote, History of Greece, t. II, p. 429.)
  63. (1) Cette question fut posée un peu partout en Grèce au delà de la Thessalie ; mais les classes moyennes ne remportèrent pas partout la victoire. Dans le nord, à Thespies, à Orchomène, à Thèbes, après des conflits sanglants, la noblesse maintint sa suprématie. À Athènes, au contraire, elle se trahit elle-même. On remarquera que les villes que je nomme étaient beaucoup moins sémitisées que celles de l’extrême sud. (Mac Cullagh, t. I, p. 31.)
  64. (2) Graduellement aussi, ils avaient perdu la prépondérance que donnent la possession du sol et la suprématie de richesse. Cependant la loi leur avait longtemps garanti le premier point, et, dans beaucoup d’États, à Milet, à Corinthe, à Samos, à Chalcis, à Égine, ils avaient, de bonne heure, admis que faire le commerce, ce n’était pas déroger. Ce principe ne fut cependant jamais accepté d’une manière générale (Mac Cullagh, t. I, p. 23.) — Très promptement aussi, les grandes familles helléniques, considérant l’influence et les gros revenus de certaines races plébéiennes, s’étaient alliées à elles et ainsi dégradées. (Ibid., t. I, p. 25.)
  65. (3) Sur quelques points, cette victoire ne s’opéra pas sans transition, et l’on vit certaines villes se faire une constitution où le pouvoir était remis à deux conseils : l’un, la ghérousie (γερουσία), était le collège des nobles ; l’autre, le boulé (βουλή), l’assemblée des riches. (Mac Cullagh, t. I, p. 26.) — Ce sont les deux chambres du système parlementaire anglais.
  66. (1) À Cumes, tout homme possédant un cheval avait voix dans l’assemblée. À Éphèse et à Érythrées, où l’on pratiquait une sorte de régime représentatif, des députés du peuple siégeaient avec la noblesse. (Mac Cullagh, t. I, p. 25.)
  67. (1) C’est ce qui rendait les naturalisations d’étrangers fort difficiles dans les États doriens. « A rigid exclusiveness characterised several greek communities, the most opposites in almost every other political sentiment. The people of Megara boasted that they had never conceded the right of citizenship to any foreigner but Hercules. But Sybaris and Athens are said to have acted otherwise ; and the interest of Corinth, not to speak of less important mercantile states, tended in the like direction. » (Mac Cullagh, t. I, p. 256.) — Les mélanges n’en avaient pas moins lieu, bien que plus lentement, chez les nations de race dorique. Les constitutions et l’isonomie de ces peuples ne durèrent qu’un peu plus que celles des autres.
  68. (2) M. Bœckh, grand partisan de la liberté athénienne, fait le plus triste tableau des conséquences de la ligue hellénique formée sous la présidence de la ville de Minerve, et que la politique du Pnyx voulait faire tourner à l’avantage de l’État, tel qu’on le comprenait alors. Le trésor commun, d’abord déposé dans le temple de Délos, fut apporté à Athènes. On employa les contributions annuelles des villes alliées à payer le peuple affamé d’assemblées ; on en construisit des monuments, on en fit des statues, on en paya des tableaux. Tout naturellement on ne laissa passer guère de temps sans déclarer les contributions insuffisantes. Les cités confédérées furent accablées d’impôts, et, pour bien dire, pillées. Afin de les rendre souples, le peuple d’Athènes s’arrogea sur elles le droit de vie et de mort. Il y eut des révoltes ; on massacra ce qu’on put des populations rebelles, et le reste fut jeté en esclavage. Plusieurs nations, dégoûtées de ce genre de vie, s’embarquèrent sur leurs vaisseaux et s’enfuirent ailleurs. Les Athéniens, charmés, peuplèrent à leur gré les terrains vacants. Voilà ce qu’on appelait, dans l’antiquité grecque, le protectorat et l’alliance ; car, il ne faut pas s’y tromper, c’est l’état d’amitié que je viens de dépeindre d’après les doctes pages de M. Bœckh. De mille cités alliées que compte Aristophane dans les Guêpes, il n’en restait plus que trois qui fussent libres à la fin de la guerre du Péloponèse : Chios, Mytilène de Lesbos et Méthymne. Le reste était non pas assimilé à ses maîtres, non pas même sujet, mais asservi dans toute la rigueur du mot. (Die Staatshaushaltung der Athener, t. I, p. 443.)
  69. (1) Il est facile de juger des résultats que le régime de la démocratie avait amenés à Athènes. À l’époque de Cécrops, l’Attique passe pour avoir eu 20,000 habitants. Sous Périclès, elle en comptait quelque chose de moins, et quand, avec les Macédoniens, l’isonomie véritable eut été remplacée par la domination étrangère, la cité présenta, dans les dénombrements, les chiffres que voici : 21,000 citoyens, 10,000 métœques ou étrangers domiciliés, et 400,000 esclaves. (Clarac, Manuel de l’histoire de l’art chez les anciens (in-12, Paris, 1874), 1re partie, p. 318.) — Ce renseignement statistique, comme ce que j’aurai occasion de dire plus tard de la situation de la Rome royale comparée à la Rome consulaire, fait, à lui seul, justice de toutes les opinions qui ont eu cours chez nous depuis trois cents ans sur le mérite relatif des différents gouvernements de l’antiquité. (Voir aussi Bœckh, die Staatshaushaltung der Athener, t. I, p. 35 et passim.) — Ce savant entre dans des détails qui concordent avec l’opinion de Clarac.
  70. (1) Il y a des observations intéressantes sur ce point dans l’introduction que M. Droysen a mise en tête de sa traduction d’Eschyle. (Aschylose Werke, in-12, zw. Aufl. ; Berlin, 1841.)
  71. (1) Movers, das Phœnizische Alterth., t. II. 1re partie, p. 413.
  72. (2) Bœttiger, à propos de la plus ancienne façon de représenter, sur les monuments, l’enlèvement de Ganymède, où le petit garçon est rudement emporté, tout en pleurs, par les cheveux serrés aux serres de l’aigle, remarque que les traits caractéristiques de l’art grec primitif sont la vivacité, la violence et la recherche de l’expression de la force (Heftigkeit, Gewaltsamkeit, hœchste Kraftaüsserung). C’est bien nettement le principe assyrien et la marque de ses leçons. (Bœttiger, Ideen zur Kunstmythologie, t. II, p. 64.)
  73. (1) « It is the epic poetry which forms at once both the undoubted prerogative and the solitary jewel of the earliest aera of Greece. » (Grote, t. II, p. 158 et 162.)
  74. (2) L’opinion de Wolf est appuyée sur des considérations décisives, Homère, lorsqu’il parle d’un chanteur, de Démodocus, par exemple, ne considère jamais les poèmes dont il charme les auditeurs comme étant des fragments d’un grand tout. Il dit : « Il chanta ceci, ou bien il chanta cela. » L’Iliade et l’Odyssée ne semblent être que des composés de ballades séparées. Dans le premier de ces ouvrages, observe un historien, en isolant les livres I, VIII, XI à XXII, on obtient une Achilléide complète. (Grote, t. II, p. 202 et 240.)
  75. (1) La perte de ce poème est bien regrettable. Il nous aurait beaucoup appris sur les Arians de l’Asie centrale. (Grote, t. II, p. 158 et 162.)
  76. (1) Les nations helléniques ont souvent la prétention d’être autochtones ; mais lorsque l’on en vient à la preuve, on trouve généralement qu’elles descendent d’un dieu, quand ce n’est pas d’une nymphe topique. Dans le premier cas, je vois un ancêtre arian ou sémite ; dans le second, un mélange initial avec les aborigènes. Ainsi, je conçois qu’on puisse appeler le pirate chananéen Inachus fils de l’Océan et de Téthys. Il avait surgi de la mer. Ainsi encore Dardanus était fils de Jupiter, de Zeus, du dieu arian par excellence. Il était donc Arian lui-même, et venait de la Samothrace, de l’Arcadie ou même d’Italie, bref du nord. Dans la Laconie, avant l’invasion dorienne, on rencontre des demi-autochtones, c’est-à-dire des peuples qui ne sont ni entièrement arians, ni entièrement sémites. Leurs généalogies remontent à Lélex et à la nymphe topique Kléocharia. (Voir Grote, t. I, p. 133, 230, 387.)
  77. (1) Cumes, Argos et Cyrène conservèrent aussi le nom de roi (βασιλεύς) à leur principal magistrat, investi d’ordinaire du commandement de l’armée et de la présidence générale (ἀγορά). (Mac Cullagh, t. I, p. 15.)
  78. (2) Ils avaient une certaine parenté avec les Thessaliens. Du moins les Aleuades se disaient Héraclides comme les rois de Sparte, et on observe de grandes analogies entre l’organisation servile des Hélotes et des Périakes des uns et celle des Pœnestes, des Perrhœbes et des Magnètes des autres. Les Doriens, bien supérieurs aux autres tribus helléniques au point de vue social, furent d’ailleurs les hommes d’une migration récente. Ils n’avaient aucun renom mythique, et ne sont pas même nommés dans l’Iliade. Ce sont des espèces de Pandavas. (Grote, t. II, p. 2.) — Ils paraissent avoir envahi le Péloponèse par mer, ainsi que les Arians Hindous ont fait du sud de l’Inde. (Ibid., p. 4.) À cet égard, il est curieux d’observer comme les Arians, nation si méditerranéenne d’origine sont toujours facilement devenus des marins intrépides et habiles.
  79. (3) M. Mac Cullagh attribue gravement le déclin et la chute de Sparte à la fâcheuse persistance des institutions aristocratiques. Il a aussi des paroles de pitié pour ces infortunés Doriens de la Crète, dont la constitution restera inébranlable pendant de longues séries de siècles. La comparaison des dates indiquées ici aurait dû le consoler ; ou du moins, s'il voulait persister à gémir sur le peu de longévité des lois de Lycurgue, ne se maintenant que le court espace de 632 ans, il eût pu réserver la plus grande part de sa sympathie pour la démocratie athénienne, encore bien plus promptement décédée. (Mac Cullagh, t. I, p. 208 et 227.) — Mais M. Mac Cullagh, en sa qualité d'antiquaire libre-échangiste, a particulièrement l'horreur de la race dorienne. Je doute qu'il vienne à bout des préférences toutes contraires d'O. Müller (die Dorier). L'érudit allemand est un bien rude antagoniste.
  80. (1) Les dates sont persuasives : la bataille de Platée fut gagnée le 22 novembre 479 avant J.-C. et l’enivrement des Grecs dure encore et se perpétue dans nos collèges. Mais, outre que la plus grande partie de la Grèce avait été l’alliée des Perses, Sparte, le plus fort de leurs antagonistes, se hâta de conclure une paix séparée en 477, c’est-à-dire deux ans après la victoire. Si Athènes résista plus longtemps à cet entraînement naturel, c’est qu’elle trouvait du profit à maintenir la confédération pour avoir des alliés à opprimer et piller. (Mac Cullagh, t. I, p. 157.) — On peut juger du caractère de cette politique par le décret rendu sur la proposition de Périclès et en vertu duquel le peuple athénien déclarait ne devoir aucun compte de l’emploi des fonds communs de la ligue. (Ibid., p. 161 ; Bœckh, die Staatshaushaltung der Athener, t. I, p. 429.)
  81. (1) Eschyle, les Perses.
  82. On suit, avec une grande facilité, les transformations de la population lacédémonienne. À la bataille de Platée, la ville de Lycurgue avait mis en ligne 50,000 combattants, savoir :

             5,000 Spartiates et 7 Hélotes par Spartiate,
    soit 35,000 Hélotes armés,

    5,000 hoplites
    5,000 peltastes
    Périœkes.

    Total 50 000

    Sur le champ de bataille de Leuctres, il ne paraît plus que 1,000 Spartiates. Depuis longtemps, l’État ne soutenait ses guerres extérieures qu’au moyen d’Hélotes affranchis Νεοδαμώδεις (neodamôdeis). En 370, avant J.-C., lorsque Épaminondas envahit la Laconie, il fallut encore donner la liberté à 6, 000 Hélotes pour pouvoir se défendre. Cent ans après, on ne comptait plus que 700 familles de citoyens, et 100 seulement possédaient des terres ; le reste était ruiné. On reforma alors une aristocratie avec des Périœkes, des étrangers et des Hélotes. À Sellasie, toute cette bourgeoisie nouvelle fut exterminée par le roi Antigone et les Achéens, sauf 200 hommes. Machanidas et son successeur Nabis employèrent le moyen ordinaire pour relever la république : il y eut une vaste promotion de citoyens. Mais peu après, malgré cette ressource, Sparte, encore vaincue et découragée, se fondit dans la ligne achéenne. Cette histoire est celle de tous les États grecs, d’Argos, de Thèbes, comme d’Athènes. (Zumpt, p. 7 et passim)

  83. (1) Ils parlaient le pehlvi et y substituèrent ensuite le parsi, où affluèrent un plus grand nombre de racines sémitiques, résultant du long séjour des Arsacides à Ctésiphon et à Séleucie. Suivant Justin, le fond original est scythique ; mais les Scythes parlaient un dialecte arian. Le Mahabharata connaît les Parthes, qu’il nomme Parada. Il les allie aux Saka (Sacæ), certainement Mongols. Les Parthes donnent, par leur comparaison ethnique, une assez juste idée de ce que devaient être plusieurs races touraniennes.