Essai sur l’origine des connaissances humaines/Introduction

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INTRODUCTION.


La science qui contribue le plus à rendre l’esprit lumineux, précis & étendu, & qui, par conséquent, doit le préparer à l’étude de toutes les autres, c’est la métaphysique. Elle est aujourd’hui si négligée en France, que ceci paroîtra sans doute un paradoxe à bien des lecteurs. J’avouerai qu’il a été un temps, où j’en aurois porté le même jugement. De tous les philosophes, les métaphysiciens me paroissoient les moins sages : leurs ouvrages ne m’instruisoient point : je ne trouvois presque par-tout que des phantômes ; & je faisois un crime à la métaphysique des égaremens de ceux qui la cultivoient. Je voulus dissiper cette illusion, & remonter à la cause de tant d’erreurs : ceux qui se sont le plus éloignés de la vérité me devinrent les plus utiles. À peine eus-je connu les voies peu sures qu’ils avoient suivies, que je crus appercevoir la route que je devois prendre. Il me parut qu’on pouvoit raisonner en métaphysique & en morale avec autant d’exactitude qu’en géométrie ; se faire, aussi bien que les géométres, des idées justes ; déterminer, comme eux, le sens des expressions d’une manière précise & invariable ; enfin se prescrire, peut-être mieux qu’ils n’ont fait, un ordre assez simple & assez facile pour arriver à l’évidence.

Il faut distinguer deux sortes de métaphysique. L’une, ambitieuse, veut percer tous les mystères ; la nature, l’essence des êtres, les causes les plus cachées, voilà ce qui la flatte & ce qu’elle se promet de découvrir : l’autre, plus retenue, proportionne ses recherches à la foiblesse de l’esprit humain ; &, aussi peu inquiéte de ce qui doit lui échapper, qu’avide de ce qu’elle peut saisir, elle sçait se contenir dans les bornes qui lui sont marquées. La première fait de toute la nature une espèce d’enchantement qui se dissipe comme elle : la seconde, ne cherchant à voir les choses que comme elles sont en effet, est aussi simple que la vérité même. Avec celle-là, les erreurs s’accumulent sans nombre, & l’esprit se contente de notions vagues & de mots qui n’ont aucun sens : avec celle-ci on acquiert peu de connoissances ; mais on évite l’erreur, l’esprit devient juste & se forme toujours des idées nettes.

Les philosophes se sont particulièrement exercés sur la première, & n’ont regardé l’autre que comme une partie accessoire qui mérite à peine le nom de métaphysique. Locke est le seul que je crois devoir excepter : il s’est borné à l’étude de l’esprit humain, & a rempli cet objet avec succès. Descartes n’a connu ni l’origine ni la génération de nos idées[1]. C’est à quoi il faut attribuer l’insuffisance de sa méthode : car nous ne découvrirons point une manière sure de conduire nos pensées, tant que nous ne sçaurons pas comment elles se sont formées. Malebranche, de tous les cartésiens celui qui a le mieux apperçu les causes de nos erreurs, cherche tantôt dans la matière des comparaisons pour expliquer les facultés de l’ame[2] : tantôt il se perd dans un monde intelligible, où il s’imagine avoir trouvé la source de nos idées[3]. D’autres créent & anéantissent des êtres, les ajoutent à notre ame, ou les en retranchent à leur gré, & croyent par cette imagination rendre raison des différentes opérations de notre esprit, & de la manière dont il acquiert ou perd des connoissances[4]. Enfin les léibnitiens font de cette substance un être bien plus parfait : c’est, selon eux, un petit monde ; c’est un miroir vivant de l’univers ; &, par la puissance qu’ils lui donnent de représenter tout ce qui existe, ils se flattent d’en expliquer l’essence, la nature & toutes les propriétés. C’est ainsi que chacun se laisse séduire par ses propres systêmes. Nous ne voyons qu’autour de nous, & nous croyons voir tout ce qui est : nous sommes comme des enfans qui s’imaginent qu’au bout d’une plaine ils vont toucher le ciel avec la main. Seroit-il donc inutile de lire les philosophes ? Mais qui pourroit se flatter de réussir mieux que tant de génies qui ont fait l’admiration de leur siècle, s’il ne les étudie au moins dans la vue de profiter de leurs fautes ? Il est essentiel, pour quiconque veut faire par lui-même des progrès dans la recherche de la vérité, de connoître les méprises de ceux qui ont cru lui en ouvrir la carrière. L’expérience du philosophe, comme celle du pilote, est la connoissance des écueils où les autres ont échoué ; &, sans cette connoissance, il n’est point de boussole qui puisse le guider.

Ce ne seroit pas assez de découvrir les erreurs des philosophes, si l’on n’en pénétroit les causes : il faudroit même remonter d’une cause à l’autre, & parvenir jusqu’à la première. Car il y en a une qui doit être la même pour tous ceux qui s’égarent, & qui est comme un point unique où commencent tous les chemins qui mènent à l’erreur. Peut-être qu’alors, à côté de ce point, on en verroit un autre, où commence l’unique chemin qui conduit à la vérité. Notre premier objet, celui que nous ne devons jamais perdre de vue, c’est l’étude de l’esprit humain : non pour en découvrir la nature, mais pour en connoître les opérations ; observer avec quel art elles se combinent, & comment nous devons les conduire, afin d’acquérir toute l’intelligence dont nous sommes capables. Il faut remonter à l’origine de nos idées, en développer la génération, les suivre jusqu’aux limites que la nature leur a prescrites ; par-là, fixer l’étendue & les bornes de nos connoissances, & renouveller tout l’entendement humain. Ce n’est que par la voie des observations que nous pouvons faire ces recherches avec succès ; & nous ne devons aspirer qu’à découvrir une première expérience, que personne ne puisse révoquer en doute, & qui suffise pour expliquer toutes les autres. Elle doit montrer sensiblement quelle est la source de nos connoissances, quels en sont les matériaux, par quel principe ils sont mis en œuvre, quels instrumens on y employe, & quelle est la manière dont il faut s’en servir. J’ai, ce me semble, trouvé la solution de tous ces problêmes dans la liaison des idées, soit avec les signes, soit entr’elles : on en pourra juger à mesure qu’on avancera dans la lecture de cet ouvrage. On voit que mon dessein est de rappeller à un seul principe tout ce qui concerne l’entendement humain, & que ce principe ne sera ni une proposition vague, ni une maxime abstraite, ni une supposition gratuite ; mais une expérience constante, dont toutes les conséquences seront confirmées par de nouvelles expériences. Les idées se lient avec les signes, & ce n’est que par ce moyen, comme je le prouverai, qu’elles se lient entr’elles. Ainsi, près avoir dit un mot sur les matériaux de nos connoissances, sur la distinction de l’ame & du corps, & sur les sensations ; j’ai été obligé, pour développer mon principe, non-seulement de suivre les opérations de l’ame dans tous leurs progrès, mais encore de rechercher comment nous avons contracté l’habitude des signes de toute espèce, & quel est l’usage que nous en devons faire. Dans le dessein de remplir ce double objet, j’ai pris les choses d’aussi haut qu’il m’a été possible. D’un côté, je suis remonté à la perception, parce que c’est la première opération qu’on peut remarquer dans l’ame ; & j’ai fait voir comment, & dans quel ordre, elle produit toutes celles dont nous pouvons acquérir l’exercice. D’un autre côté, j’ai commencé au langage d’action. On verra comment il a produit tous les arts qui sont propres à exprimer nos pensées ; l’art des gestes, la danse, la parole, la déclamation, l’art de la noter, celui des pantomimes, la musique, la poësie, l’éloquence, l’écriture & les différens caractères des langues. Cette histoire du langage montrera les circonstances où les signes ont été imaginés, elle en fera connoître le vrai sens, apprendra à en prévenir les abus, & ne laissera, je pense, aucun doute sur l’origine de nos idées. Enfin, après avoir développé les progrès des opérations de l’ame & ceux du langage, j’essaye d’indiquer par quels moyens on peut éviter l’erreur, & de montrer l’ordre qu’on doit suivre, soit pour faire des découvertes, soit pour instruire les autres de celles qu’on a faites. Tel est en général le plan de cet essai. Souvent un philosophe se déclare pour la vérité, sans la connoître. Il voit une opinion qui jusqu’à lui a été abandonnée, & il l’adopte ; non parce qu’elle lui paroît la meilleure, mais dans l’espérance de devenir le chef d’une secte. En effet, la nouveauté d’un systême a presque toujours été suffisante pour en assurer le succès. Il se peut que ce soit là le motif qui a engagé les péripatéticiens à prendre pour principe, que toutes nos connoissances viennent des sens. Ils étoient si éloignés de connoître cette vérité, qu’aucun d’eux n’a sçu la développer, & qu’après plusieurs siècles c’étoit encore une découverte à faire. Bacon est peut-être le premier qui l’ait apperçue. Elle est le fondement d’un ouvrage dans lequel il donne d’excellens conseils pour l’avancement des sciences[5]. Les cartésiens ont rejetté ce principe avec mépris, parce qu’ils n’en ont jugé que d’après les écrits des péripatéticiens. Enfin Locke l’a saisi, & il a l’avantage d’être le premier qui l’ait démontré. Il ne paroît pas cependant que ce philosophe ait jamais fait son principal objet du traité qu’il a laissé sur l’entendement humain. Il l’entreprit par occasion, & le continua de même ; &, quoiqu’il prévît qu’un ouvrage composé de la sorte ne pouvoit manquer de lui attirer des reproches, il n’eut, comme il le dit, ni le courage, ni le loisir de le refaire[6]. Voilà sur quoi il faut rejetter les longueurs, les répétitions & le désordre qui y règnent. Locke étoit très-capable de corriger ces défauts, & c’est peut-être ce qui le rend moins excusable. Il a vu, par exemple, que les mots & la manière dont nous nous en servons, peuvent fournir des lumières sur le principe de nos idées[7] : mais parce qu’il s’en est apperçu trop tard[8], il n’a traité que dans son troisième livre une matière qui devoit être l’objet du second. S’il eût pu prendre sur lui de recommencer son ouvrage, on a lieu de conjecturer qu’il eût beaucoup mieux développé les ressorts de l’entendement humain. Pour ne l’avoir pas fait, il a passé trop légèrement sur l’origine de nos connoissances, & c’est la partie qu’il a le moins approfondie. Il suppose, par exemple, qu’aussitôt que l’ame reçoit des idées par les sens, elle peut à son gré les répéter, les composer, les unir ensemble avec une variété infinie, & en faire toutes sortes de notions complexes. Mais il est constant que dans l’enfance nous avons éprouvé des sensations, longtemps avant d’en sçavoir tirer des idées. Ainsi, l’ame n’ayant pas dès le premier instant l’exercice de toutes ses opérations, il étoit essentiel, pour développer mieux l’origine de nos connoissances, de montrer comment elle acquiert cet exercice, & quel en est le progrès. Il ne paroît pas que Locke y ait pensé, ni que personne lui en ait fait le reproche, ou ait essayé de suppléer à cette partie de son ouvrage. Peut-être même que le dessein d’expliquer la génération des opérations de l’ame, en les faisant naître d’une simple perception, est si nouveau, que le lecteur a bien de la peine à comprendre de quelle manière je l’exécuterai. Locke, dans le premier livre de son essai, examine l’opinion des idées innées. Je ne sçais s’il ne s’est point trop arrêté à combattre cette erreur : l’ouvrage que je donne, la détruira indirectement. Dans quelques endroits du second livre, il traite, mais superficiellement, des opérations de l’ame. Les mots sont l’objet du troisième ; & il me paroît le premier qui ait écrit sur cette matière en vrai philosophe. Cependant j’ai cru qu’elle devoit faire une partie considérable de mon ouvrage ; soit parce qu’elle peut encore être envisagée d’une manière neuve & plus étendue ; soit parce que je suis convaincu que l’usage des signes est le principe qui développe le germe de toutes nos idées. Au reste, parmi d’excellentes choses que Locke dit dans son second livre sur la génération de plusieurs sortes d’idées, telles que l’espace, la durée, &c. & dans son quatrième, qui a pour titre De la connoissance, il y en a beaucoup que je suis bien éloigné d’approuver ; mais comme elles appartiennent plus particulièrement à l’étendue de nos connoissances, elles n’entrent pas dans mon plan, & il est inutile que je m’y arrête.


  1. Je renvoie à la troisième méditation. Rien ne me paroît moins philosophique que ce qu’il dit à ce sujet.
  2. Recher. de la ver. l. I, c. 1
  3. Liv. 3. Voyez aussi ses entretiens & ses méditations métaphysiques, avec ses réponses à M. Arnaud.
  4. L’auteur de l’action de Dieu sur les créatures.
  5. Nova org. scient.
  6. Voyez la préface
  7. L. III. ch VIII. § I.
  8. J’avoue (dit-il l. III. ch IX. §. 21.) que lorsque je commençai cet ouvrage, & longtemps après, il ne me vint nullement dans l’esprit qu’il fît nécessaire de faire aucune réflexion sur les mots.