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Essai sur la candidature

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Q. CICÉRON. DE LA DEMANDE DU CONSULAT.


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PRÉFACE.


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Nous ne connaissons qu’une traduction française de l’opuscule de Q. Cicéron, imprimée antérieurement à la notre. Elle a paru, en 1583, in-18, à la suite des Offices et de quelques autres ouvrages de Cicéron. Il ne nous a pas été possible d’en faire usage.

Facciolati publia, à Padoue, en 1731, in-8°, une traduction italienne du traité de la Demande du Consulat. Nous nous empressons de reconnaître combien nous avons profité du travail de ce savant et des notes qu’il a mises sous le texte latin. Ne peut-on pas néanmoins lui appliquer le reproche qu’adressait le traducteur français de Lucrèce au traducteur italien de ce poëte, Marchetti : « Leur langue (des Italiens) se prête avec tant de docilité à tous les tours de la langue latine, que les endroits les plus difficiles…., rendus mot à mot, ne sont pas plus intelligibles dans la traduction que dans l’original ? » [1]

La difficulté a pu servir d’excuse à Facciolati. Non-seulement les manuscrits varient souvent et ont subi des altérations importantes et multipliées ; mais la latinité de Quintus a un caractère particulier que l’on ne retrouve dans aucun auteur de son siècle, ni même, ce qui est remarquable, dans le petit nombre de lettres qui nous restent de lui.

Ces lettres, celles que son frère lui a adressées, et le rôle qu’a joué Quintus dans l’histoire de ce grand homme, font assez connaître son caractère. Quant à son talent, Cicéron lui attribue, à un degré supérieur, la finesse et l’élégance[2]. L’Essai sur la Candidature ne dément point cet éloge ; pour le prouver, il suffit de citer les paragraphes XII et XIV. Dans le premier, un art d’autant plus adroit qu’il se montre moins à découvert, met dans la bouche de Cotta, citoyen généralement respecté, la discussion et la confirmation d’un précepte peu fait pour plaire à la délicatesse de Cicéron ; dans le dernier, quelques coups de pinceau, non moins vrais que brillants et hardis, suffisent pour tracer de Rome une peinture vivante.

Mais, quelque opinion que l’on se forme de l’auteur, ne portera-t-on pas, sur le fond même de l’ouvrage, un jugement sévère ? En voyant cet appareil de soins, de sollicitations, de finesses, et presque de ruses, employés pour arriver à une place qui n’aurait dû être briguée que par les talents unis aux vertus, n’est-il pas à craindre que l’on ne qualifie durement l’Essai sur la Candidature, de Manuel de l’Intrigant ?

Cet arrêt précipité serait-il juste ? Quand Tibère eut ravi au peuple romain le droit, au moins apparent, que lui avait laissé Auguste, d’élire ses magistrats, « on ne saurait croire, dit Montesquieu, combien cette décadence du pouvoir du peuple avilit l’âme des grands. Lorsque le peuple disposait des dignités, les magistrats qui les briguaient faisaient bien des bassesses, mais elles étaient jointes à une certaine magnificence qui les cachait, soit qu’ils donnassent des jeux ou de certains repas au peuple, soit qu’ils lui distribuassent de l’argent ou des grains : quoique le motif fût bas, le moyen avait quelque chose de noble, parce qu’il convient toujours à un grand homme d’obtenir par des libéralités la faveur du peuple. Mais lorsque le peuple n’eut plus rien à donner et que le prince, au nom du sénat, disposa de tous les emplois, on les demanda et on les obtint par des voies indignes ; la flatterie, l’infamie, les crimes furent des arts nécessaires pour y parvenir[3]. »

Avant de lire l’Essai sur la Candidature, nous invitons l’homme impartial à méditer ces paroles d’un philosophe que les Exagérés de tous les partis ont décrié, et que respectent les sages de toutes les opinions. Nos habitudes nous ont si rarement conduits à réfléchir sur le sujet approfondi par Quintus ; notre façon de sentir, notre éducation et nos usages nous exposent à l’apprécier avec si peu de justesse, qu’une telle précaution est commandée impérieusement à quiconque ne veut pas mettre un préjugé à la place d’un jugement raisonné.

Il est dans la nature des hommes réunis en société, il importe à la vie et à l’action du corps politique, qu’une noble ambition fasse désirer les places et les honneurs. Quel que soit le pouvoir qui les dispense, rarement suffira-t-il de les mériter pour les obtenir de lui. Sa faveur sera donc captée par tous les moyens imaginables, et l’art d’y atteindre deviendra une partie essentielle de l’instruction pour quiconque se dévoue aux affaires de l’État.

Cet art fut porté à Rome plus loin peut-être qu’ailleurs. Cela devait arriver chez un peuple dont les mœurs privées étaient en harmonie parfaite avec ses mœurs politiques. Cette conformité, dont on n’a généralement qu’une idée confuse, parce qu’elle se rencontre peu chez les peuples modernes, rendait moins pénibles qu’ils ne nous le semblent la plupart des soins que s’imposait un candidat habile : sur beaucoup de points, celui-ci ne faisait guère qu’ajouter plus de régularité et d’exactitude aux devoirs que pratiquaient à Rome les citoyens même éloignés des affaires.

Ce premier aperçu simplifie beaucoup les travaux infinis que prescrit l’Essai sur la Candidature, et fait ainsi disparaître l’apparence révoltante de manœuvres et d’intrigues poursuivies sans relâche. Si l’on passe ensuite à l’examen de quelques pratiques de détail, on leur reconnaît une utilité réelle et savamment calculée : l’assiduité quotidienne du candidat au forum, en lui rendant l’habitude des affaires de la cité qu’il pouvait avoir perdue dans des emplois lointains, mettait aussi son caractère à l’épreuve et à découvert, à tous les moments du jour et dans toutes les positions de la vie. La nomenclation, le soin d’interpeller chaque citoyen par son nom, cesse de paraître une politesse vaine, une formalité superflue ; et l’on conçoit l’estime accordée aux candidats dont la mémoire, sur ce point, n’avait pas besoin de secours étrangers. Faut-il expliquer combien il importe à un magistrat de connaître de nom et de figure le plus grand nombre de ceux qui lui seront soumis ; combien de renseignements intéressants il peut ainsi recevoir ou mettre en œuvre, qui, autrement, lui parviendraient sans fruit ou ne lui parviendraient pas ; et comment, avec cet avantage, une remontrance, une insinuation, un mot, donneront souvent plus de poids à son autorité que l’appareil de la force et le nom même de la loi ?

Mais on peut considérer de plus haut encore, et sous un point de vue plus vaste, l’effet moral et politique de la candidature.

Partout où existent des institutions et des lois, existe aussi une puissance au-dessus des lois et des institutions, et qui imprime à chacune d’elles, quels que soient son but, son excellence ou son imperfection, une tendance uniforme et commune à toutes. De là naissent et la diversité fréquente des effets de la même institution dans des pays différents, et l’erreur où l’on tombe à coup sûr, en jugeant une institution hors du système auquel elle appartient, ou même en la supposant transplantée dans un système contraire. Partout où cette tendance se trouve en opposition avec les mœurs, les lumières, les opinions, l’état intérieur ou extérieur du corps social, une révolution devient inévitable, pour la changer ou renverser ce qui la contrarie : et les causes secondaires que les hommes passionnés et le vulgaire des observateurs accuseront ensuite de l’explosion n’auront fait qu’en hâter ou en reculer un peu l’instant, et en modifier quelques détails. Vérité importante, dont la preuve se trouve dans les annales de presque tous les peuples ; vérité rarement aperçue ; si du moins on en juge par les décisions absolues que l’on entend chaque jour porter sur l’histoire politique.

L’esprit général des institutions romaines les faisait tendre surtout à concilier, par les affections de l’homme et malgré les prétentions du citoyen, les deux éléments de la souveraineté nationale, le sénat et le peuple. Et cela seul explique ce qui semble inexpliquable dans l’histoire, comment, pendant quatre siècles, à des assemblées orageuses où la véhémence et l’âpreté des invectives ne nous montrent que deux partis prêts à s’entr’égorger, succédèrent presque toujours des concessions réciproques, des mesures de paix et de conciliation, des résolutions et des élections dictées par l’intérêt de la commune patrie.

L’institution du patronage et de la clientèle tendait directement à ce but. La puissance que nous avons signalée dirigeait dans le même sens, quoique moins visiblement, les devoirs de la candidature.

Les soins si nombreux, si variés, si empressés, si humbles, auxquels l’ambition astreignait, envers les derniers même des plébéiens, ces fiers patriciens, ces nobles altiers, comblaient, dans la pensée de tous, l’intervalle immense qui séparait les uns des autres ; ils les égalaient tous connue des anneaux de la même chaîne sociale. Leur effet nécessaire était, ici, de tempérer l’orgueil, de corriger l’arrogance, de réprimer le penchant au mépris ; là, de consoler l’abaissement, d’adoucir la jalousie, d’éteindre le sentiment de la haine. Dans les promesses, les offres, les démarches d’un candidat, tout d’ailleurs n’était point, tout ne pouvait être imposture. Des services et des bienfaits, des liaisons de protection, de bienveillance et d’amitié, en devenaient les conséquences honorables, et resserraient, entre les individus, le lien sacré qui unissait les deux ordres de l’État.

L’esprit des institutions, aux premiers siècles de la république, subjugua les prétentions exclusives de la classe patricienne qui lui était directement opposée, et détermina la création du tribunat et l’admission des plébéiens aux magistratures curules. Il succomba dans les derniers temps, se trouvant en contradiction avec l’état politique de la cité entière. L’excès de richesse auquel étaient parvenus les nobles dominants, leur avait assuré une prépondérance trop bien sentie par les autres et par eux-mêmes, et accrue encore par le repos momentané que fit succéder Sylla aux troubles populaires. Dès lors, à la place des deux ordres, il n’y eut plus dans Rome, à proprement parler, que deux classes : ceux qui voulaient dominer et ceux qui, par vénalité, par égoïsme, par pusillanimité, par ignorance, étaient tout prêts à livrer aux premiers et la patrie et leurs droits personnels.

La candidature subit sa part de cette altération générale. Déjà, et en proportion de la corruption des mœurs, s’était introduit l’usage de manœuvres peu délicates, dont on rencontrera plus d’une indication dans l’Essai de Quintus. Mais, à cette époque, la candidature même, la sujétion qu’elle imposait, l’esprit qui devait la diriger, pesaient à l’ambition d’hommes turbulents, à qui s’offraient d’autres moyens de succès. La corruption, puis la violence, les dispensèrent du soin de mériter et de gagner des suffrages. Telle était pourtant l’énergie de cet esprit public, près d’expirer, que des moyens honnêtes, luttant contre l’intrigue et les largesses, suffisaient encore pour l’élévation de l’homme habile et vertueux. L’élection de Cicéron en fut une preuve brillante : malheureusement ce fut presque la dernière.

Les idées que nous indiquons ici comporteraient un développement beaucoup plus étendu ; mais nous croyons en avoir dit assez pour ceux qui veulent réfléchir avant de juger.


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DE LA


DEMANDE DU CONSULAT, OU

ESSAI SUR LA CANDIDATURE,

ADRESSÉ A M. T. CICÉRON,

PAR SON FRÈRE QUINTUS.
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Vous possédez sans doute tous les moyens de réussir que peuvent donner l’esprit, l’expérience et l’étude ; cependant notre amitié m’impose, je crois, le devoir de vous soumettre les idées que m’a inspirées une méditation assidue sur votre candidature. Je me propose, non de vous rien apprendre de nouveau, mais de vous présenter rassemblées sous un seul point de vue, et dans un ordre raisonné, des choses qui, dans la pratique, semblent sans liaison entre elles et multipliées à l’infini (1).

Quelle est cette cité ? — Que demandez-vous ? — Qu’êtes-vous ? chaque jour, en descendant au forum, méditez ces idées : je suis un homme nouveau (2) ; je demande le consulat ; je suis dans Rome. L’éclat de votre éloquence doit surtout relever la nouveauté de votre nom. Le talent a toujours obtenu dans Rome une grande considération ; et l’homme jugé digne de défendre des accusés consulaires ne peut-être jugé indigne du consulat. Puisque cette gloire est l’origine de votre élévation, et que vous êtes par elle tout ce que vous êtes, présentez-vous constamment préparé à parler aussi bien que si chaque occasion devait offrir l’épreuve décisive de votre mérite. Les ressources que vous vous êtes, je le sais, ménagées dans cet art, tenez-les toutes prêtes et assurées au besoin ; et rappelez-vous souvent ce qu’a écrit Démétrius des études de Démosthène et de ses exercices assidus (3). Faites paraître ensuite le nombre et la qualité de vos amis. Plus heureux qu’aucun homme nouveau (4), vous avez pour vous tous les publicains, l’ordre équestre presque entier, beaucoup de villes municipales (5), plusieurs corporations (6), tant de personnes de tous les ordres défendues par vous, une foule de jeunes gens que vous attache l’amour de l’éloquence, enfin des amis nombreux et assidus chaque jour près de vous ; votre soin doit être de conserver ces avantages, et, par les prières, par les recommandations, par tous les moyens possibles, de persuader à ceux qui veulent vous servir et à ceux qui le doivent, qu’ils ne trouveront aucune autre occasion, les uns de vous prouver leur reconnaissance, les autres d’acquérir des droits à la vôtre. Rien ne seconde plus efficacement un homme nouveau que l’assentiment des nobles (7), et surtout des consulaires. Il importe que les personnages au nombre et au rang desquels vous voulez parvenir, vous jugent digne de ce rang et de cette association. Il faut les solliciter vivement et les faire solliciter en votre faveur. Il faut leur persuader que, pour nos sentiments politiques (8), nous avons toujours été unis au parti des grands et très-éloignés de celui du peuple ; que si jamais nous avons parlé dans le sens populaire, nous ne l’avons fait que pour nous concilier Pompée, afin qu’un homme d’un si grand crédit secondât le succès de notre candidature, ou du moins ne s’y opposât pas. Un suffrage ajoutera beaucoup à votre considération ; c’est celui des jeunes gens nobles : sachez vous les acquérir et conserver ceux qui déjà vous sont acquis. À ceux-ci, dont le nombre est considérable, faites connaître combien vous comptez sur leur appui ; et si vous amenez à désirer votre élévation, ceux qui n’y sont point contraires, ils vous deviendront très-utiles.

II. Homme nouveau, il vous est surtout avantageux d’avoir, pour concurrents, des nobles, dont personne n’osera dire que leur qualité doit leur servir plus qu’à vous votre mérite. P. Galba, L. Cassius, sortent du sang le plus illustre : quelqu’un sait-il, toutefois qu’ils prétendent au consulat ? Vous voyez donc combien vous sont inférieurs des hommes de la première naissance, mais dénués de moyens personnels. Antoine et Catilina vous effrayent-ils davantage ? Bien au contraire, un homme actif (9), habile, éloquent, irréprochable, vu favorablement de tous les juges, doit souhaiter de pareils compétiteurs : tous deux assassins dès l’enfance, ruinés tous deux, tous deux perdus de débauches. Nous avons vu vendre judiciairement les biens d’Antoine ; nous l’avons entendu affirmer avec serment qu’il ne pouvait, dans Rome, plaider à crédit égal contre un Grec (10) ; nous l’avons vu expulsé du sénat. Noté si avantageusement par les censeurs, il demanda la préture en même temps que vous (11) : Sabidius et Panthera l’assistaient ; il n’avait pu trouver d’autres amis pour surveiller les scrutins (12). Préteur, il entretint publiquement chez lui une maîtresse achetée dans la prison des esclaves. Candidat consulaire, il a mieux aimé piller toutes les hôtelleries, en voyageant sous le prétexte honteux d’une légation libre (13), que d’être à Rome et de solliciter les suffrages du peuple. De quel éclat, grands dieux ! brille votre autre rival ! aussi noble que le premier, a-t-il plus de vertu ? Non ; mais plus d’audace. Antoine craint jusqu’à son ombre : Catilina ne craint pas même les lois. Né d’un père ruiné, élevé par une sœur adultère, c’est dans le carnage des citoyens qu’il a fait l’essai de ses forces, et son premier pas dans les affaires publiques a été le massacre des chevaliers romains. Créé par Sylla seul chef de ces Gaulois dont nous garderons longtemps le souvenir, et qui égorgèrent alors les Titinius, les Nannius, les Tanusius ; ce fut au milieu d’eux qu’il assassina, de ses propres mains, le mari de sa sœur, Q. Cæcilius, chevalier romain, homme irréprochable, étranger à tous les partis, dévoué en tout temps au repos par son caractère, et alors surtout par sa vieillesse.

III. Dirai-je que cet homme qui vous dispute le consulat est le même qui, aux yeux du peuple, promena par toute la ville, en le battant de verges, M. Marius, le citoyen le plus chéri du peuple ; qui le traîna au monument de Catulus (14), et l’y déchira par les plus affreux supplices ; qui, saisissant d’une main les cheveux de l’infortuné encore palpitant (15), lui trancha la tête de l’autre main, et porta en triomphe cette tête, qui inondait ses doigts de ruisseaux de sang ? Le même qui, depuis, a toujours vécu parmi des histrions et des gladiateurs, ministres, les uns de ses débauches, les autres de ses forfaits ; qui n’a jamais abordé les lieux les plus saints, les plus vénérables, que sa perversité n’y fît naître quelque soupçon d’infamie, lors même qu’il ne s’y trouvait pas d’autre coupable que lui (16) ? Le même qui choisit pour amis, dans le sénat, des Curius et des Annius (17) ; dans l’ordre équestre, des Vettius et des Pompilius ; et parmi nos clients (18), des Carvilius et des Sapala ? Le même enfin dont l’audace, la scélératesse, la profondeur dans l’art de corrompre sont telles, que ses débauches ont souillé des enfants nobles, presque dans les bras de leurs pères ?… Parlerai-je de sa préture en Afrique (19) ? des témoins entendus contre lui ? on a publié leurs dépositions ; relisez-les sans cesse. Mais ce que je ne dois pas omettre, c’est qu’il est sorti de ce jugement aussi pauvre que quelques-uns de ses juges l’étaient avant de l’absoudre, et si odieux, que chaque jour on s’efforce de le remettre en jugement. Telle est enfin sa position, qu’il redoute plus de dangers en demeurant tranquille, qu’il n’en brave en excitant une sédition. Combien vous êtes plus heureux que ne l’était naguère C. Célius ! Homme nouveau, il avait deux compétiteurs, dont la noblesse insigne faisait le moindre éclat ; hommes d’un très-grand talent, de mœurs irréprochables, distingués pour leurs services, habiles et attentifs à tout dans leur candidature. Célius, cependant, l’a emporté sur l’un d’eux à qui il était bien inférieur par la naissance, et qu’il ne surpassait presque par aucun autre avantage. Si donc vous ne négligez aucun des moyens que vous donnent et la nature, et les études auxquelles vous avez consacré votre vie ; si vous faites ce que prescrit, ce que veut la conjoncture, ce que vous pouvez, ce que vous devez, vous lutterez avec avantage contre des compétiteurs moins illustres par leur brillante naissance, que fameux par leurs vices. Se trouvera-t-il en effet un citoyen assez pervers pour vouloir, par un seul vote, tourner à la fois deux poignards contre la république ?

IV. Après avoir exposé les avantages que vous possédez et ceux que vous pouvez acquérir pour rehausser la nouveauté de votre nom, je passe à l’importance de votre demande. Vous demandez le consulat : tous vous en jugent digne, beaucoup vous l’envient. Né dans l’ordre équestre, le poste auquel vous aspirez est le plus éminent de la république, et tel encore qu’il élève plus que toute autre personne l’homme à la fois irréprochable, éloquent et courageux. Ne pensez point que la considération que vous promet le consulat échappe à ceux qui ont déjà obtenu cette dignité. Quant aux rejetons de familles consulaires qui n’ont pas encore égalé les honneurs de leurs ancêtres, tous, je crois, hors ceux qui vous portent une affection extrême, sont jaloux de votre élévation. Parmi les hommes nouveaux parvenus à la préture, ceux que ne vous attache point la reconnaissance, répugnent également à se voir surpassés par vous en dignité. Dans le peuple même, vous n’ignorez pas combien vous avez d’envieux ; combien de gens, par une habitude contractée dans ces derniers temps, sont peu portés en faveur des hommes nouveaux (20). Il est impossible encore que les causes que vous avez défendues ne vous aient pas fait quelques ennemis. Jugez enfin vous-même si, par votre zèle extrême pour l’élévation de Pompée, vous ne devez pas craindre de vous être aliéné certaines personnes (21). Aspirant à la première charge de l’État, et instruit que bien des affections individuelles peuvent vous être contraires, il vous est indispensable d’unir la politique et la prévoyance à la persévérance et à l’activité.

V. Deux moyens de succès partagent les soins d’un candidat, le zèle de ses amis et la bienveillance du peuple. L’un est le prix des bienfaits, des services, de l’ancienneté des liaisons, de l’obligeance et de l’amabilité naturelle. Mais, dans la candidature, ce nom d’amis souffre une acception plus étendue que dans le reste de la vie : quiconque vous témoigne de la bonne volonté, de la considération, quiconque se montre fréquemment dans votre maison, doit être compté au nombre de vos amis. Mais rien ne sert davantage que d’être agréable et cher aux personnes que nous attache une cause plus respectable, telle que la parenté ou l’alliance, quelque liaison politique (22), ou quelque obligation. Plus ensuite un homme vous voit intimement et vous approche dans votre intérieur, plus vous devez tâcher qu’il vous aime et qu’il désire votre succès. Inspirez le même sentiment aux citoyens de votre tribu, à vos voisins, à vos clients, à vos affranchis, à vos esclaves enfin ; car notre réputation au forum émane presque entière de propos domestiques. Acquérez, en un mot, des amis de toutes les classes ; pour l’éclat, des personnages qu’illustrent leurs noms et leurs dignités, et qui honorent leur candidat, lors même qu’ils ne travaillent point à lui obtenir des suffrages ; pour être à l’abri de l’injustice, des magistrats, tels surtout que les consuls et les tribuns du peuple (23) ; pour réussir auprès des centuries, des hommes qui y jouissent d’un grand crédit. Attachez-vous et confirmez dans leur bonne volonté ceux qui peuvent payer (24), des suffrages de leur centurie un bienfait qu’ils ont reçu ou qu’ils attendent de vous : car, de nos jours, des hommes accrédités sont parvenus, à force de soins et d’adresse, à pouvoir se promettre des citoyens de leurs tribus tout ce qu’ils leur demandent. Obtenez donc, par quelque moyen que ce soit, que de tels hommes vous servent de cœur et avec cette volonté efficacement prononcée. Si les hommes étaient aussi reconnaissants doivent l’être, ces ressources vous seraient assurées. J’ose espérer même qu’elles ne vous manqueront pas, puisque, depuis deux ans, vous vous êtes acquis tous les gens attachés aux quatre citoyens les plus puissants dans nos comices, à M. Fundanius, à Q. Gallius, à C. Orcininus, à C. Cornélius (25). J’étais présent, lorsque leurs amis vinrent vous confier leur défense : je sais à quoi ils s’engagèrent, et ce qu’ils vous garantirent. Vous devez aujourd’hui exiger d’eux qu’ils remplissent leurs promesses : il faut les interpeller, les prier, les presser, et leur faire bien sentir qu’ils ne trouveront aucune autre occasion de se montrer reconnaissants. Le souvenir de ces services récents, l’espoir des services que vous pouvez encore leur rendre, les exciteront sans doute à seconder votre demande. En effet, celle-ci est étayée principalement par les affections que vous concilie la défense des accusés. Efforcez-vous de bien distribuer et de faire bien remplir son emploi à chacun de ceux que vous avez obligés ; et si, jusqu’à ce jour, vous n’avez, comme je le sais, rien exigé d’eux, qu’ils sentent que vous avez réservé pour le moment actuel tout ce que vous pouviez attendre de leur reconnaissance.

VI. Trois choses surtout nous acquièrent la bienveillance des hommes et les portent à briguer pour nous des suffrages : les bienfaits, l’espérance, l’affection volontaire ou née de la conformité de sentiments. Il faut donc examiner comment on doit mettre en œuvre chacun de ces moyens. Les moindres services suffisent pour engager les hommes à seconder un candidat : à plus forte raison ceux qui vous doivent leur salut (et ils sont nombreux) sentent que si, dans une occasion qui vous est personnelle, ils ne s’acquittent point envers vous, un blâme général les frappera sans retour. Il faut néanmoins les solliciter encore, et les induire à penser que vous pouvez, à votre tour, avoir des obligations à ceux qui vous en avaient eu jusqu’à présent. Ceux que vous attache l’espérance sont, de tous, les plus zélés et les plus actifs. Qu’ils vous voient toujours prêt et déterminé à les servir, toujours attentif aux soins qu’ils se donnent, toujours observateur exact et juste appréciateur des services que chacun vous rend. Quant à ceux qui, par choix, s’affectionnent à vous, employez, pour les confirmer dans cette disposition, et les remercîments, et les discours les plus appropriés aux motifs qui semblent déterminer chacun d’eux en votre faveur, et l’assurance d’une bienveillance réciproque, et enfin l’espoir de conduire cette première liaison jusqu’à l’attachement et l’amitié intime. Dans ces diverses classes d’hommes, discernez soigneusement ce que chacun peut faire, afin de savoir comment vous devez capter sa bienveillance, et ce que vous pouvez en espérer et en exiger. Il est des personnes très accréditées dans leurs cités (26) et leurs municipalités ; il en est d’autres pleines d’activité et de moyens, qui, sans avoir auparavant recherché ce crédit, peuvent néanmoins sur-le-champ s’employer efficacement pour le candidat, objet de leur gratitude ou de leur bienveillance : il faut les cultiver toutes, de manière qu’elles voient bien que vous savez ce que vous devez attendre de chacune d’elles, que vous sentez ce que vous en recevez, que vous vous rappelez ce que vous en avez reçu. Il est, au contraire, des êtres sans crédit, ou même odieux dans leurs tribus, dépourvus de l’énergie ou du talent nécessaire pour se rendre utiles dans l’occasion. Distinguez-les soigneusement, de peur de fonder sur eux une espérance trop grande, à laquelle leurs faibles secours ne répondraient pas.

VII. Quoiqu’il soit nécessaire de se présenter assuré et soutenu d’affections déjà formées et consolidées, on peut néanmoins, dans la candidature même, acquérir des amis nombreux et utiles. Au milieu de tant de désagréments, cette position vous offre du moins l’avantage de pouvoir, sans honte, vous unir d’amitié avec qui vous voulez, ce que vous ne sauriez faire le reste de la vie. Vous paraissez absurde, en toute autre occasion, si vous prodiguez l’offre de votre amitié. Si aujourd’hui vous ne la prodiguez pas, et très-vivement, et à beaucoup de monde, personne ne vous croira au nombre des candidats. Or, j’ose l’affirmer, il n’est aucun homme, s’il ne tient par quelque affection à l’un de vos compétiteurs, dont vous n’obteniez facilement, dès que vous vous y efforcerez, qu’il mérite, pour ses services, votre amitié et votre reconnaissance ; il suffira qu’il pense que vous attachez un grand prix à ses bons offices, que vous les ressentez sincèrement, qu’il les place bien, et que, de cette occasion, doit naître une amitié solide et durable, et non point passagère et bornée au temps des comices. Non, il n’y aura personne, pour peu qu’il ait de sentiments honnêtes, qui laisse échapper cette occasion offerte d’acquérir votre amitié, surtout lorsqu’un sort favorable ne vous donne pour concurrents que des gens dont l’amitié est à mépriser ou à fuir, et qui, loin d’atteindre le but que je vous propose, ne peuvent même y prétendre. Comment Antoine essayerait-il de rechercher ses concitoyens, et de se les attacher, lorsqu’il ne peut, de lui-même, les appeler par leurs noms ? Quoi de moins sensé que d’espérer qu’un homme que vous ne connaissez pas s’empressera à vous servir ? Pour faire porter aux honneurs un citoyen, par des gens qu’il ne connaît pas et dont on n’a point capté les suffrages en sa faveur, le comble de la considération et de la gloire, et les plus grandes actions, suffisent à peine ; comment donc un homme méchant, inactif (26), noté d’infamie, pourrait-il, sans talent, sans crédit et sans amis, l’emporter sur vous qu’étayent le zèle d’un grand nombre d’hommes et l’estime de tous, si vous ne vous rendiez coupable d’une impardonnable négligence ?

VIII. Sachez donc vous assurer de toutes les centuries par des affections nombreuses et variées. Recherchez d’abord ceux qui sont le plus près de vous, les sénateurs, les chevaliers et les hommes actifs et accrédités dans les autres ordres de l’État. On trouve dans les tribus urbaines (27) beaucoup d’hommes habiles, beaucoup d’affranchis adroits et influents au forum. Ceux d’entre eux que vous pourrez gagner, soit par vous-même, soit par des amis communs. travaillez de toutes vos forces à vous les concilier ; sollicitez-les, faites-les solliciter ; témoignez-leur qu’ils vous rendent le service le plus important. Occupez-vous ensuite de la ville entière, de toutes les corporations, des villages, des hameaux voisins. Si vous y intéressez en votre faveur les personnages principaux, vous pourrez, grâce à leur influence, compter sur le reste des citoyens. Ayez ensuite toujours présentes à la pensée et à la mémoire, l’Italie entière et ses divisions, afin de ne pas laisser une municipalité, une colonie, une préfecture (28), un seul endroit où vous ne vous assuriez un appui suffisant. Cherchez même, et découvrez des hommes de chacun de ces pays ; faites connaissance avec eux, captez et affermissez leur bienveillance, afin que, parmi leurs compatriotes, ils sollicitent des suffrages, et se fassent, pour ainsi dire, candidats en votre faveur. Ils vous désireront pour ami, dès qu’ils croiront que vous désirez leur amitié. Pour qu’ils n’en doutent pas, employez les discours les plus propres à le leur persuader. Les habitants des municipalités et de la campagne pensent être nos amis dès qu’ils nous sont connus de nom, et s’ils croient encore pouvoir s’assurer en nous un appui, ils ne manquent point l’occasion de le mériter. Les candidats, en général, et vos compétiteurs surtout, ne connaissent point ces hommes-là ; vous les connaissez déjà, et vous aurez peu de peine à les connaître (29) parfaitement ; ce qui est essentiel pour vous les attacher. Mais quoique important, cela ne suffit pas, si vous ne leur donnez l’espoir d’être affectionnés et servis par vous ; si vous ne paraissez non seulement bon nomenclateur (30), mais encore ami reconnaissant. Inspirant ainsi le désir de vous servir aux hommes qui ont du pouvoir sur quelque portion de leurs concitoyens par des relations de municipalité, de cité (31), ou de corporation ; et, en même temps, assuré, au sein des centuries, de ceux à qui l’expérience de la brigue donne un grand poids dans leurs tribus, vous pouvez concevoir des espérances bien fondées. Il vous sera, je crois, plus aisé encore de réussir auprès des centuries de l’ordre équestre. Il faut connaître (32) tous les chevaliers ; ils sont en petit nombre ; vous les attacher ; l’âge même des jeunes gens rend leur amitié plus facile à acquérir, et d’ailleurs vous rassemblerez sans peine autour de vous les sujets les plus distingués d’entre eux, et les plus amis de l’éloquence ; enfin, vous êtes vous-même chevalier, et tous voteront dans le sens de leur ordre, si vous avez soin de vous en assurer les centuries par l’affection de chaque individu, non moins que par le vœu de l’ordre entier. Et rien n’est plus utile à la fois et plus honorable que le zèle de ces jeunes gens qui escortent un candidat, et, parcourant les centuries, lui rapportent ce qui l’intéresse, et briguent pour lui des suffrages.

IX. Puisque j’ai parlé du cortège d’un candidat, j’observe qu’il est indispensable de réunir chaque jour près de vous une multitude d’hommes de toutes les classes, de tous les âges, et de tous les ordres. Leur affluence est le présage de ce que vous trouverez de crédit et de partisans dans les comices. Trois sortes de personnes la composent : les clients qui viennent vous saluer chez vous ; ceux qui vous conduisent au forum ; et ceux qui vous suivent partout. Aux premiers, qui prodiguent leur hommage à plus de monde, et qui, grâce à l’usage établi, sont les plus nombreux, montrez que vous attachez un grand prix à cette légère marque de considération ; prouvez à tous ceux qui viennent chez vous, que vous les remarquez ; témoignez-le à leurs amis, qui doivent le leur redire ; dites-le fréquemment à eux-mêmes. Souvent ainsi les hommes qui vont saluer plusieurs compétiteurs, s’ils en distinguent un plus attentif à leurs soins, se livrent à celui-là et abandonnent les autres ; et insensiblement, à leur hommage banal et peu sincère, succède, pour servir votre demande, un zèle exclusif et inébranlable. Si vous découvrez, ou si l’on vous fait apercevoir dans les promesses d’un client l’intention de vous tromper, ayez grand soin de dissimuler que vous le sachiez ou qu’on vous l’ait dit. Si quelqu’un veut se justifier, comme craignant de vous être suspect, affirmez que vous n’avez jamais eu, que vous ne devez point avoir de doute sur son affection ; car jamais celui qui se croit soupçonné par vous, ne vous sera sincèrement attaché. N’en cherchez pas moins à pénétrer les intentions réelles de chaque individu, afin d’y proportionner votre confiance. Plus utiles que ceux qui se contentent de vous saluer chez vous, ceux qui vous conduisent au forum doivent recevoir le témoignage et la preuve que leurs services vous sont aussi plus agréables. Autant que vous le pourrez, descendez avec eux au forum à des heures réglées, l’affluence qui, tous les jours, y accompagne un candidat, ajoute beaucoup à sa réputation. La troisième classe est celle des hommes qui vous escortent assidûment. A ceux qui le font volontairement, témoignez qu’un si éminent service vous inspire une éternelle reconnaissance. Exigez de ceux qui vous doivent cet office, qu’ils ne vous quittent jamais, autant que le permettront leur âge et leurs affaires. Quand ils ne pourront vous accompagner, qu’ils chargent de ce soin les personnes qui leur sont attachées. Je désire vivement, et je crois très-important pour votre succès, que vous paraissiez toujours au milieu d’une foule nombreuse. Ce qui vous acquerra une gloire et une considération immenses, c’est que l’on voie autour de vous ceux dont vous avez défendu les causes, et qui vous doivent leur salut et leur absolution dans les tribunaux. Puisqu’ils ne peuvent trouver aucune autre occasion de vous prouver leur gratitude, demandez-leur franchement ce service, pour récompense unique d’avoir conservé gratuitement, aux uns l’honneur, aux autres la fortune et la vie.

X. Cette partie de la candidature dépend tout entière du zèle de nos amis : je ne dois donc point passer sous silence les précautions qu’elle exige. Partout sont à craindre la ruse, les embûches, la perfidie. Ici sans doute serait déplacée l’interminable discussion des caractères auxquels on peut distinguer l’ami vrai du faux ami : il suffit, sur ce point, d’éveiller votre attention. L’excellence de vos vertus a forcé les mêmes hommes à vous porter envie et à feindre de vous aimer. Retenez donc ce précepte d’Épicharme :

Ne point croire légèrement
Voilà le nerf de la sagesse (33).

Après vous être assuré les services de vos amis, il faut connaître les motifs et les diverses classes de vos ennemis et de vos adversaires. Vous en avez de trois sortes : ceux que vous avez offensés ; ceux qui vous haïssent sans cause ; ceux qui sont fortement attachés à vos compétiteurs. Auprès de ceux que vous avez offensés en plaidant contre eux pour un ami, excusez-vous de bonne foi sur la nécessité où vous étiez d’agir ainsi ; donnez-leur l’espoir, promettez-leur que, s’ils veulent devenir vos amis, vous soutiendrez leurs intérêts avec autant de zèle et d’activité. Pour guérir de leur prévention défavorable ceux qui vous haïssent sans cause, adoucissez-les par de bons offices, par des espérances, par l’assurance que vous chercherez à leur être utile. Les mêmes moyens vous serviront à l’égard de ceux que vous rend contraires leur amitié pour vos compétiteurs : montrez même pour ceux-ci de la bienveillance, si vous pouvez le faire avec quelque vraisemblance.

XI. Après avoir suffisamment parlé des moyens de vous assurer des amis, je dois traiter de l’autre partie de la candidature, qui a pour objet la faveur populaire. Elle se compose de la nomenclation (33), de la complaisance, de l’assiduité, de l’affabilité, de la renommée et de l’espoir public. Faites d’abord éclater le soin de bien connaître vos concitoyens ; perfectionnez cette connaissance pour en faire chaque jour avec eux plus d’usage ; rien, suivant moi, ne leur sera plus agréable et ne vous rendra plus populaire. Gagnez ensuite sur vous de paraître agir naturellement dans ce qui est le plus éloigné de votre naturel (34). Quelque puissant que soit notre caractère, il semble néanmoins, pendant quelques mois que dure la candidature, pouvoir se ployer à des ménagements politiques. Ainsi, vous ne manquez pas de l’aménité qui convient à un homme bon et aimable ; mais vous avez ici besoin d’une sorte de complaisance, qui, vicieuse et déshonorante dans le reste de la vie, est indispensable dans la candidature. Elle est coupable quand, par la flatterie, elle corrompt l’homme à qui elle s’adresse ; on doit moins la blâmer quand elle se borne à conquérir sa bienveillance ; un candidat ne peut s’en passer, lui dont les traits, la physionomie, les discours, doivent se ployer aux idées et aux affections de tous ceux qu’il aborde. Il n’y a rien à prescrire concernant l’assiduité : le mot seul explique quel est ce devoir. Il est essentiel sans doute de ne pas s’absenter ; cependant l’assiduité ne consiste pas uniquement à être à Rome et dans la place publique, mais à solliciter sans cesse, à rechercher souvent les mêmes personnes, à empêcher qu’aucune ne puisse dire : Que m’importe ce qu’obtiendra ce candidat qui ne m’a rien demandé, qui ne demande point avec instance, avec énergie ? L’affabilité se répand dans un cercle immense : elle s’exerce d’abord dans notre intérieur ; et, vantée par nos amis, elle nous rend agréable à la multitude, quoiqu’elle ne puisse s’étendre jusqu’à elle. Votre affabilité paraîtra aussi par les festins que vous donnerez et que donneront vos amis dans divers quartiers et dans chaque tribu. Elle se manifeste enfin par vos bons offices que vous devez prodiguer, et, pour ainsi dire, rendre vulgaires. Que jour et nuit, l’accès près de vous paraisse facile, moins encore par l’ouverture des portes de votre maison que par la sérénité de votre front et de vos yeux, qui sont les vraies portes de l’âme. Si votre physionomie exprime peu de bienveillance et de prévenance, il n’importe guère que vos portes demeurent ouvertes. Les hommes, surtout quand ils s’adressent à un candidat, veulent non-seulement que l’on s’engage à les satisfaire, mais que l’on s’y engage en leur témoignant autant de zèle que de considération. Il ne vous sera pas malaisé sans doute, pour tout ce que vous devez faire, de témoigner que vous le ferez avec zèle et avec plaisir ; il vous le sera davantage (et ce conseil convient moins à votre caractère qu’à la circonstance) de refuser avec grâce ce que vous ne pouvez accorder ; l’un est d’un homme bon, l’autre d’un candidat habile.

XII. Vous demande-t-on une chose que vous ne promettriez pas sans blesser l’honneur ou nuire à vos intérêts, par exemple, de plaider contre un ami ? Sachez refuser avec aménité, en vous excusant sur les devoirs de l’amitié ; témoignez que ce refus vous coûte ; assurez que, dans toute autre occasion, vous vous en dédommagerez. Un homme qui avait présenté sa cause à divers orateurs, disait devant moi qu’il avait été plus agréablement refusé par l’un qu’accepté par l’autre. Ainsi l’on est plus sensible aux paroles et aux manières, qu’au service même et à la réalité. Il est possible encore de vous persuader sur ce point ; mais il reste un précepte plus difficile à faire adopter à un platonicien tel que vous ; je dois pourtant ce conseil à votre position : l’homme que vous refusez de servir, parce que vos liaisons avec ses adversaires s’y opposent, peut vous quitter sans ressentiment et sans humeur ; si, au contraire, vous lui dites seulement, pour excuser votre refus, que vous êtes occupé tout entier des affaires de vos amis ou de causes plus importantes antérieurement entreprises, il se retire à coup sûr votre ennemi ; tels sont les hommes ; tous aiment mieux un mensonge qu’un refus. C. Cotta, cet homme consommé dans l’art de la brigue (35), disait qu’il promettait à tout le monde, tant qu’on ne lui demandait rien de contraire à son devoir, et qu’il s’acquittait envers ceux dont la reconnaissance lui semblait la plus avantageuse. « Si je ne refuse personne, ajoutait-il, c’est qu’il arrive souvent que celui qui a reçu ma promesse n’en réclame point l’exécution ; c’est souvent aussi que je me trouve moi-même plus de loisir que je ne l’avais espéré. On n’emplit point sa maison de clients, quand on n’accepte de causes qu’autant que l’on en croit pouvoir terminer ; le hasard faisant arriver celle sur laquelle on comptait le moins, et empêchant de suivre celle qui semblait la plus instante. Le plus grand risque enfin est d’offenser celui qu’a trompé votre promesse ; mais cet inconvénient est incertain, est éloigné, et ne s’étend qu’à peu de gens, tandis que vous promettez à tous. Par des refus, au contraire, vous indisposez certainement, et dès à présent, un plus grand nombre de personnes ; car les gens qui veulent pouvoir compter sur votre assistance sont plus nombreux que ceux qui en usent. Il vaut donc mieux offenser un jour, peut-être, quelques clients dans le forum, que tous, et sur-le-champ, dans votre maison. Les hommes sont plus irrités contre celui qui les refuse que contre celui qu’ils voient empêché, par une cause légitime, de tenir sa promesse, mais plein du désir d’y satisfaire aussitôt qu’il le pourra » .

Pour ne point m’écarter de mon plan, je dois, en traitant de la part qu’a la popularité dans la candidature, observer que les soins que je viens de vous prescrire influent moins encore sur le zèle de nos partisans que sur notre réputation parmi la multitude. Sans doute on enflamme ce zèle en répondant avec affabilité, en se livrant avec chaleur aux affaires et à la défense de ses amis : mais je discute ici ces moyens comme propres à vous concilier le peuple, à faire que votre maison se remplisse avant le jour, que beaucoup d’hommes s’attachent à vous par l’espoir de votre assistance, qu’ils vous quittent mieux disposés encore qu’ils n’étaient venus ; qu’enfin le plus grand nombre possible de citoyens entendent parler de vous de la manière la plus avantageuse.

XIII. Maintenant je dois parler de la renommée, à laquelle il faut attacher une grande importance. Mais, pour se la concilier, tous les moyens dont j’ai parlé sont les plus efficaces ; la gloire de l’éloquence, l’affection des publicains et de l’ordre équestre, la bienveillance des nobles, un nombreux cortège de jeunes gens, les assiduités des citoyens que vous avez défendus, une foule d’habitants des municipalités accourus évidemment dans le dessein de vous servir. Obtenez que l’on dise et que l’on pense généralement de vous (36) que vous connaissez tous les citoyens, que vous les interpellez d’une manière flatteuse ; que vous sollicitez continuellement et avec habileté ; que vous êtes affable et libéral. Faites que, longtemps avant le jour, votre maison soit remplie de clients, et qu’on y remarque en grand nombre des personnes de tous les rangs ; satisfaites beaucoup de gens par des services réels, et tous par vos discours ; parvenez enfin, comme cela est possible en unissant les soins et l’adresse à l’activité, non pas seulement à ce que votre réputation, par tous ces moyens, arrive jusqu’au peuple, mais à ce que le peuple même n’existe, pour ainsi dire, qu’au milieu des affections qui vous sont favorables. Il faut réchauffer aussi chez la multitude urbaine (38), et parmi ceux qui dominent dans les assemblées du peuple, cette popularité que vous avez conquise en travaillant à l’élévation de Pompée, en vous chargeant de la cause de Manilius (39), en défendant Cornélius ; popularité que personne encore n’a possédée, sans être assuré en même temps de la faveur et de l’opinion publiques. Tâchons surtout que tout le monde sache combien Pompée vous appuie, et combien importe à ses intérêts le succès de votre demande. Ayez soin enfin que toute votre candidature soit pompeuse, brillante, mémorable, populaire, et qu’elle unisse l’éclat à la dignité ; que même, s’il est possible, vos compétiteurs ne trouvent aucune occasion de faire tomber sur vous quelqu’un des soupçons de crimes, de débauches ou de coupables largesses, auxquels leurs mœurs les exposent (40).

Mais ce qui est le plus désirable, c’est que l’estime générale fasse reposer sur vous l’espérance de la république. Non que vous deviez, dans la candidature, entreprendre de régir l’État au sénat et aux comices. Faites seulement que, d’après votre conduite antérieure, le sénat espère trouver en vous un défenseur de son autorité ; les chevaliers et les gens riches et pacifiques, d’après toutes vos actions, un ami de l’ordre et de la tranquillité publique ; la multitude (mais uniquement d’après la popularité de vos discours aux assemblées et dans les tribunaux), un magistrat qui ne sera point contraire à ses intérêts.

XIV. Voilà ce que j’avais à vous dire sur ces deux idées que, tous les matins, en descendant au forum, vous devez, je crois, méditer : Je suis un homme nouveau, je demande le consulat.

Reste la troisième idée : je suis dans Rome. Rome ! cette cité formée du concours des nations, où l’on rencontre tant d’embûches, tant de tromperies, tant de vices de tous genres, où il faut supporter l’arrogance, l’obstination, la malveillance, l’orgueil, la haine et l’injustice de tant de personnes. Combien, au milieu de la corruption si grande et si variée d’un si grand nombre d’hommes, combien ne faut-il pas de prudence et d’art pour échapper aux pièges, aux bruits publics, au danger d’offenser ; pour que le même homme se ploie à une diversité si étrange de mœurs, de discours et d’inclinations ! Ainsi donc, et plus que jamais, suivez la route que vous avez choisie ; excellez dans l’éloquence. A Rome, c’est l’éloquence qui attire et attache les hommes, et les détourne de vous repousser et de vous nuire. Mais comme le vice, le plus grand peut-être de notre cité, est que souvent les largesses y triomphent de l’honneur et du mérite, sentez sur ce point quelles sont vos forces ; songez que vous êtes l’homme le plus propre à inspirer à vos compétiteurs la crainte d’une accusation et d’un jugement. Qu’ils sachent que vous les surveillez, que vous les épiez ; qu’ils redoutent à la fois votre activité, le poids et l’éloquence de vos discours, et surtout le zèle de l’ordre équestre (41) pour vos intérêts. Ce n’est pas que je vous invite à paraître à leurs yeux comme méditant déjà leur accusation, mais bien à la leur faire craindre assez pour prévenir de leur part des largesses criminelles (42). C’est ainsi qu’il faut user de toutes vos facultés, de toutes vos forces, pour obtenir l’objet de votre demande. Je n’ai jamais vu, en effet, de comices si vénales, où pourtant quelques centuries ne votassent gratuitement en faveur des candidats qu’elles affectionnaient le plus. Si donc nous apportons à cette affaire un soin proportionné à son importance ; si nous enflammons au plus haut degré le zèle de ceux qui nous sont attachés ; si, à chacun des hommes accrédités et bien disposés en notre faveur, nous savons assigner son emploi ; si nous menaçons de la loi nos compétiteurs ; si nous effrayons les dépositaires (43) de leur argent ; et si, par quelque moyen, nous contenons dans le devoir les distributeurs des bulletins ; nous pouvons obtenir qu’il n’y ait point de largesses, ou qu’elles soient sans effet. Voilà ce que je n’ai pas cru savoir mieux que vous, mais pouvoir rassembler et écrire pour votre usage, plus facilement que vous ne le feriez au milieu des soins qui vous occupent. Quoique j’aie rédigé mes idées de manière à servir les autres candidats bien moins que vous seul et dans votre demande actuelle, dites-moi pourtant si vous y trouvez quelque chose à ajouter, à corriger, ou à retrancher ; car je veux que cet Essai sur la candidature (44) acquière toute la perfection dont il est susceptible.


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REMARQUES SUR LA DEMANDE DU CONSULAT.

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1. — I. J’omets ici une phrase qui, dans toutes les éditions, commence le second alinéa du § 1. « Quamquam plurimum natura valet, tamen videtur in paucorum mensium negotio posse simulatio naturam vincere. » Elle me semble, je l’avoue, également déplacée ici, et heureusement transposée par Putéanus (Dupuy) vers la fin du § XI. Voyez page 164, note 35.

2. — I. Un homme nouveau était celui qui, le premier de sa famille, parvenait à une magistrature curule. Des candidats qui, cette année, briguaient le consulat, Cicéron seul était un homme nouveau.

3. — Id. Démétrius de Phalère.

4. — Id. Muret et Lallemand lisent : quae novi (comme je le sais) ; Facciolati, quae nulli habuerunt, sens raisonnable mais incomplet, si l’on ne sous-entend le mot novi. Guidé par l’enchaînement du discours, j’ai traduit comme si le texte portait quae nulli novi habuerunt.

5. — Id. Voyez ci-après note 27.

6. — Id. Collegia. Ce nom était commun aux collèges d’aruspices et de prêtres, et aux corporations d’artisans. J’ai préféré ce dernier sens, à cause de la place subordonnée, que, dans son énumération, Quintus donne aux compagnies dont il parle, et aussi parce qu’il en indique un certain nombre, aliquot. Ernesti (Clavis Ciceron., verbo Collegium), dit positivement que ce nom ne s’appliqua, dans l’origine, qu’aux corporations plébéiennes.

7. — Id. Nobiles. Lorsque les plébéiens purent parvenir à toutes les dignités de l’État, le titre de noble, très-différent de celui de patricien, désigna les familles dont le chef, élevé à une magistrature curule, avait acquis et transmis à ses descendants le droit d’images, c’est-à-dire, le droit de placer dans leurs vestibules et de faire porter dans les pompes funèbres les images de leurs ancêtres.

8. — Id. Dans ce passage, Quintus s’associe aux opinions et à la conduite politique de son frère : chez un peuple dont les mœurs donnaient tant d’importance à l’esprit de famille, une union moins intime entre les deux frères aurait pu porter préjudice à la candidature de Cicéron.

9. — II. Navo. On trouve novo dans quelques éditions. Je n’aperçois pas comment la nouveauté du nom de Cicéron aurait ajouté quelque chose à la défaveur que méritaient Antoine et Catilina.

10. — Id. Accusé et condamné pour les violences et les brigandages qu’il avait commis en Achaïe, Antoine invoqua le secours des tribuns du peuple, en faisant serment, aux termes de la loi, qu’accablé par le crédit de ses adversaires, il ne pouvait obtenir justice. Un tel serment, prêté à Rome, par un noble, dans un procès contre des étrangers, était le comble de l’ignominie. Tant de motifs réunis déterminèrent les censeurs à expulser Antoine du sénat.

11. — Id. Ernesti (Clavis Ciceron., verbo Sabidius) dit qu’Antoine fut le compétiteur de Quintus. Mais Asconius, dans son commentaire sur les fragments du discours In Togâ candidâ, ne permet point de douter qu’Antoine ait brigué la préture en même temps que Cicéron, puisque c’est a lui que s’adresse cette apostrophe : « As-tu donc oublié que lorsque nous briguions ensemble la préture, etc. » Voyez Fragments du discours in Togâ candidâ, note 24.

12. — Id, Les personnages les plus considérables se faisaient un devoir de surveiller le dépouillement des suffrages, lorsqu’ils favorisaient un des candidats. Antoine, quoique d’une famille comblée d’illustration, ne put trouver que des hommes de néant pour lui rendre ce bon office.

13. — Id. Les sénateurs qui voulaient voyager, se faisaient donner une légation libre : en vertu de ce titre qui ne leur imposait aucun devoir, ils étaient défrayés de tout par les villes où ils passaient. Cicéron dévoila et fit restreindre l’abus des légations libres. Ce passage, que Facciolati traduit dans le même sens que moi, peut signifier aussi que, pendant le temps de sa candidature, Antoine exerça, de manière à se déshonorer, quelques fonctions déléguées par un magistrat supérieur, et qu’il pillait les hôtelleries où il se faisait défrayer.

14. — III. Le texte porte seulement bustum, monument. Ce monument, placé au delà du Tibre, était celui de Q. Lutatius Catulus. (Senec., de Irâ, III, 18 ; Valer. Max., IX. 1 ; Paul. Oros., V, 21).

15. — Id. « Ibi omni cruciatu lacerarit ; vivo, spiranti, collum gladio suâ dexterâ, etc. » C’est ainsi que je lis ce passage. Le mot vivum qui, dans les éditions vulgaires, se trouve après lacerarit, avait été omis dans l’édition de R. Pétréius (in-4°, Paris, 1564), et, je crois, avec raison ; il est au moins inutile, puisque les tourments (cruciatus) ne peuvent être infligés qu’à un homme vivant. Lallemand et plusieurs autres lisent ensuite stanti collum, etc. Les détails affreux que donnent du supplice de Marins Gratidianus les auteurs cités dans la note 14, ne permettent point d’adopter cette leçon : ayant les jambes brisées, la victime de Catilina ne pouvait se tenir debout. Robert Étienne, Putéanus, etc., lisaient spiranti, au lieu de stanti ; Gronovius vivo ; Pétréius enfin, vivo stanti. On voit qu’il m’a suffi d’introduire ici la correction indiquée par Robert Étienne, etc. Je suppose que l’énergie de la figure d’accumulation, employée par Quintus, aura échappé aux copistes. N’y voyant qu’un pléonasme, l’un aura changé spiranti en stanti, l’autre aura transposé à la phrase précédente le mot vivo, facilement confondu avec celui de vivum (vivom dans l’ancienne orthographe), surtout s’il était écrit en abrégé.

16. — Id. La vestale Fabia, sœur de Térentia, femme de Cicéron, fut accusée d’inceste avec Catilina, et absoute.

17. — Id. Q. Curius et Q. Annius entrèrent, peu de temps après, dans la conjuration de Catilina. Le premier avait été ignominieusement expulsé du sénat par les censeurs.

18. — Id. Atriis… Salles de vente, suivant Facciolati : Carvilius et Sapala y exerçaient les fonctions de crieurs publics ; ou bien, selon l’opinion de Palermus, étant perdus de dettes, ils y avaient vu vendre leurs biens à l’encan. Ernesti (Clavis Ciceron., verbo Sapala) dit que Sapala était un crieur public. Malgré ces autorités, il me semble qu’atria désigne plus probablement les salles, les portiques, les vestibules, ou les clients plébéiens attendaient le matin le réveil de leurs patrons. Quintus commence une énumération où figurent le sénat et l’ordre équestre : pour la compléter, pour qu’elle comprenne Rome entière, il faut ajouter les plébéiens, les affranchis, tous les clients, dont la foule, chaque matin, remplissait les atria des grands personnages de la république. Après les deux premiers ordres de l’État, citer uniquement les crieurs publics, ce serait faire une disparate tout à fait inadmissible. Remarquons enfin que, dans les bons auteurs, atriarius, atriensis, désigne un esclave attaché au service intérieur de la maison, et surtout le gardien de l’atrium, du vestibule ou un noble recevait ses clients, et conservait les images de ses ancêtres.

19. — Id. Après avoir dévasté l’Afrique qu’il gouvernait en qualité de préteur, Catilina n’était point encore de retour à Rome, que déjà les plaintes élevées de toutes parts contre lui parvinrent au sénat, et, appuyées de témoignages convaincants, y produisirent une impression assez forte, pour que l’on admît l’accusation intentée contre lui. Il se présenta cependant pour solliciter le consulat ; mais la faculté de se mettre au rang des candidats lui fut interdite dans une assemblée présidée par le consul L. Volcatius. Ayant réussi à acheter ses juges, et même son accusateur Clodius, si digne de devenir un jour son vengeur, Catilina fut absous.

20. — IV. Le souvenir des troubles qui avaient suivi l’élévation de Marius, homme nouveau, jetait sur les candidats de la même classe une défaveur qu’augmentait encore la prépondérance acquise par le parti opposé.

21. — Id. Je crois, avec R. Pétreius, qu’il faut lire, dans le texte, minus amicos, ou inimicos. La liaison des idées me semble l’exiger impérieusement.

22. — V. Sodalitas. Ce mot et celui de sodales signifient proprement la confraternité qui existe entre les membres du même corps civil, politique et surtout religieux. « Sodales sunt qui ejusdem collegii sunt. » (Digest. lib. XLVII. T. xxij. L. 4). On donnait le même nom au lien moral qui unissait un magistrat inférieur au magistrat sous les ordres duquel il servait, le questeur au préteur ou au consul. Enfin, on appelait sodalitas, sodalitium, des réunions où, par des festins et des largesses, les candidats cherchaient à acheter des suffrages (Ernesti, Clavis Ciceron. verbis Sodalis, sodalitas, sodalitium). R. Pétreius (in Q. Cic. de Petit, consul. comment.) suppose que ces mots ont pu aussi désigner les réunions où des hommes de la même profession se concertaient sur le choix du candidat à qui ils donneraient leurs suffrages.

23. — Id. Les consuls présidant aux comices, et les tribuns ayant le droit de s’opposer aux délibérations, leur bienveillance était, pour un candidat, de la plus haute importance.

23. — Id. Lallemand et Turnèbe lisent « qui abs te tribum aut centuriam, aut aliquod beneficium, aut hubeant, aut habere sperent. » En adoptant le sens le plus probable que présente cette leçon, Cicéron aurait procuré ou cédé aux citoyens dont parle Quintus, les suffrages d’une tribu ou d’une centurie : (Voyez ci-après, page 187, les Fragments du discours in Togâ Candidâ, note 24 ) ; cela ne convient point à des personnages accrédités, mais obscurs, qui influaient sur les élections, sans avoir de prétentions personnelles. Traduirai-je comme s’ils devaient tenir, du crédit de Cicéron, l’entrée dans une tribu ou dans une centurie ? Ils n’auraient pu, dès lors, y exercer l’influence prépondérante que Quintus leur suppose. J’adopte donc la leçon de Manuce, de Facciolati, etc. « Qui tribuent centuriam, quod abs te beneficium aut habeant aut habere sperent. »

24. — Id. Il ne nous reste rien de la défense de C. Orcininus par Cicéron, qui l’avait eu pour collègue dans la préture. Quelques lignes du discours de cet orateur pour M. Fundanius, conservées par Priscien, Servius et Boëce, ne laissent point deviner à quelles charges il devait répondre. C. Cornélius était accusé d’avoir, pendant son tribunat, violé le droit d’intercession des tribuns. Quoique les personnages les plus éminents déposassent contre lui, Cicéron le fit absoudre. Les deux discours qu’il prononça dans cette affaire, et dont nous avons encore des fragments, passaient généralement pour ses chefs-d’œuvre. Q. Gallius était poursuivi comme coupable de brigue ; et son accusateur Calidius le taxait encore d’avoir voulu l’empoisonner. Cicéron, réfutant cette imputation, en prouva l’invraisemblance par le calme avec lequel Calidius l’avait articulée. Cet argument adroit et quelques fragments peu importants sont tout ce qui reste de son discours. Q. Gallius fut absous.

25. — VI. Je lis avec Facciolati civitatibus, au lieu de vicinitatibus. Cicéron (pro Muraena) dit aussi : homines in suis civitatibus et municipiis gratiosi. Sous le nom de cité, les Romains comprenaient un corps politique qui pouvait être divisé en plusieurs villes et villages. Ainsi César (De bello gallico, I, 12) a dit : omnis civitas Helvetiae in quatuor pagos divisa est.

26. — VII. Je lis avec Turnèbe, Gruter et Lallemand : ut quidem homo nequam, iners, etc. Facciolati lit : itaque ut homo iners, etc.

27. — VIII. Les quatre tribus urbaines, composées d’affranchis et d’hommes du plus bas étage, n’avaient eu longtemps aucune influence politique. Mais, dans le dernier siècle de la république, l’habileté et les intrigues de quelques hommes de ces tribus suppléaient à la considération qui leur manquait, et leur procuraient un crédit réel.

28. — Id. Les habitants des municipalités, des colonies, des préfectures, jouissaient des prérogatives de citoyens romains, mais avec quelques modifications, dont la plus importante était l’exercice ou la privation du droit de suffrage dans les comices, et du droit de parvenir aux magistratures. Les municipalités se gouvernaient par leurs propres lois et leurs propres magistrats ; les colonies, par les lois romaines, sous des magistrats de leur choix ; les préfectures étaient régies par un préfet que, chaque année, le peuple romain élisait, ou que déléguait le préteur de la ville (praetor urbanus).

29. — Id. De nosti à cognosces, il y a une gradation : cognoscere est planae perspicaciae, dit Donat (ad Eunuch. Terent. act. 5, sc. 4). Valde, in hoc largitionis quaestu noti et cogniti. (Cicer., Orat. in Togâ, Candidâ).

30. — Id. La nomenclation était l’attention d’interpeller chaque citoyen par son nom propre. Des esclaves, que leurs fonctions faisaient appeler nomenclateurs, aidaient sur ce point important la mémoire du candidat. Si l’on en croit Plutarque (Vie de Caton d’Utique), on fit une loi (bientôt sans doute tombée en désuétude), pour défendre aux candidats d’avoir près d’eux un nomenclateur. Caton, qui briguait alors l’emploi de tribun militaire, se conforma seul à la loi ; il parvint à connaître et à retenir les noms de tous les citoyens. P. Rutilius (cité pour Carisius, lib. II) nous apprend que Pompée avait pris un soin extrême pour connaître et pouvoir saluer, en appelant chacun par son nom, tout le peuple romain.

31. — Id. Je lis encore ici avec Facciolati, civitatis, au lieu de vicinitatis (voyez ci-dessus, note 25).

32. — Id. Je lis tout ce passage comme Facciolati, Victorius, Pétréius, etc. ; primum cognoscendi… adipiscendi… habebis. Turnèbe et Lallemand préfèrent : primum cognoscis… adepti… habes. Cette leçon diffère peu de la première pour le fond de la pensée ; mais elle présente une tournure moins vive, et elle me semble se lier moins bien avec la fin de la période, qui offre le précepte d’une conduite à tenir, et non l’indication de ressources déjà acquises.

33. — X. Il y a dans le latin : « ne point croire légèrement, voilà les nerfs et les membres de la sagesse. » Voici le vers d’Épicharme :

Νάφε καί μεμνασο άπιστείν άρθρα ταύτα τάν φρενάν.

« Soyez sobre, et souvenez-vous de ne pas croire : c’est le nerf de la sagesse. »

Nous pardonnera-t-on de transcrire ici la moralité à laquelle appartiennent les deux vers français insérés dans le texte :

Le nerf de la guerre est l’argent,
Qui l’est aussi de l’art charmant

De conserver une maîtresse ;
L’ordre est le nerf de la richesse :
Ne point croire légèrement,
Voilà le nerf de la sagesse.

34. — XI. Voyez ci-dessus, note 30.

35. — Id. C’est ici que je transporte, comme l’a fait Putéanus, la phrase omise au second alinéa du § 1 . Le lecteur jugera si la liaison des idées n’autorisait pas cette transposition, ou plutôt ne la commandait pas.

36. — XII. Il est impossible de rendre dans notre langue l’énergie de cette expression, in ambitione artifex. On risquerait trop de lui donner un sens défavorable qu’elle n’avait point dans les mœurs romaines. C. Aurélius Cotta fut consul l’an de Rome 678.

37. — XIII. Je suis ici la leçon adoptée par Gruter, d’après un grand nombre de manuscrits : bene ut homines nosse, comiter appellare, etc.... loquantur et existiment... Lallemand et quelques autres lisent : bene ut omnes loquantur et existiment. Il faut, dans ce sens, traduire : « le soin de connaître les individus, de les interpeller, etc… de faire que tous parlent et pensent bien de vous. » Mais, de cette manière, l’auteur tomberait, ce semble, dans une répétition inutile. En suivant la leçon que je préfère, Quintus dit à son frère : « Faites tout cela, non-seulement pour les avantages directs que vous devez en retirer, mais aussi pour que l’on dise généralement que vous ne manquez à aucun des devoirs d’un candidat, etc., etc. »

38. — Id. Voyez ci-dessus, note 27.

39. — Id. Relativement à C. Cornélius, voyez ci-dessus, note 24. Manilius fut accusé de concussion, suivant Plutarque (vie de Cicéron, § XIII), et suivant Pédianus, d’avoir troublé à main armée le jugement de C. Cornélius. Ce tribun était très-cher au peuple, surtout à cause de la loi dont il était l’auteur, et dont Cicéron assura le succès par son discours Pro lege Maniliâ. Le peuple entier, dit Plutarque, pria Cicéron de se charger de la défense de Manilius. Nous ne possédons qu’une ligne du discours qu’il prononça en cette occasion. Il parait que Manilius s’éloigna sans attendre son jugement.

40. — XIII. Ce passage se lit diversement dans diverses éditions. Il est certainement altéré ; je me suis efforcé d’en deviner le sens. Voici comment le traduit M. Louis Chevalier (Collection des classiques latins de Panckoucke) : « En sorte qu’elle fasse bien ressortir, s’il est possible, l’infamie à laquelle tes compétiteurs sont voués, par les reproches qu’on peut leur faire de crimes, de libertinage ou de largesses coupables. »

41. — XIV. Les chevaliers romains composaient les tribunaux avec les sénateurs ; mais ils n’étaient point, comme ceux-ci, passibles des peines portées contre les juges prévaricateurs : aussi leur influence y était-elle prépondérante.

42. — Id. J’ai développé le texte, qui porte simplement : hoc ipsum quod agis consequare ; mais je crois avoir exprimé le véritable sens.

43. — Id. Dans ces temps de corruption, le candidat qui marchandait les suffrages avait des dépositaires connus (sequestres), entre les mains de qui il versait les sommes destinées à payer son élection. Les divisores étaient chargés de distribuer les bulletins aux votants : il leur était si facile de glisser une pièce d’or avec le bulletin, qu’ils furent souvent employés par les candidats comme agents de corruption ; en conséquence, leur nom devint odieux ; il fut même regarde comme une insulte.

44. — Id. Commentariolum petitionis. Cette expression justifie le second titre que j’ai donné au traité de la Demande du Consulat. En substituant à l’idée de consulat celle de magistrature en général, l’Essai de Cicéron devenait à Rome le manuel de tous les candidats.



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  1. Lagrange, Traduction de Lucrèce, Préface, pag. 6.
  2. Quid enim tua potest oratione, aut subtilius, aut ornatius esse ? (Cic, de Orat., lib. III, § iii.)
  3. Grandeur et décadences des Romains, chap. xiv.