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Essai sur la peinture/7

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ESSAI SUR LA PEINTURE., Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierŒuvres complètes de Diderot, X (p. 517-520).

CHAPITRE VII.


Un petit corollaire de ce qui précède.

Mais que signifient tous ces principes, si le goût est une chose de caprice, et s’il n’y a aucune règle éternelle, immuable, du beau ?

Si le goût est une chose de caprice, s’il n’y a aucune règle du beau, d’où viennent donc ces émotions délicieuses qui s’élèvent si subitement, si involontairement, si tumultueusement au fond de nos âmes, qui les dilatent ou qui les serrent, et qui forcent de nos yeux les pleurs de la joie, de la douleur, de l’admiration, soit à l’aspect de quelque grand phénomène physique, soit au récit de quelque grand trait moral ? Apage, Sophista ! tu ne persuaderas jamais à mon cœur qu’il a tort de frémir ; à mes entrailles, qu’elles ont tort de s’émouvoir.

Le vrai, le bon et le beau se tiennent de bien près. Ajoutez à l’une des deux premières qualités quelque circonstance rare, éclatante, et le vrai sera beau, et le bon sera beau. Si la solution du problème des trois corps n’est que le mouvement de trois points donnés sur un chiffon de papier ; ce n’est rien. c’est une vérité purement spéculative. Mais si l’un de ces trois corps est l’astre qui nous éclaire pendant le jour ; l’autre, l’astre qui nous luit pendant la nuit ; et le troisième, le globe que nous habitons : tout à coup la vérité devient grande et belle.

Un poëte disait d’un autre poëte : Il n’ira pas loin ; il n’a pas le secret. Quel secret ? celui de présenter des objets d’un grand intérêt, des pères, des mères, des époux, des femmes, des enfants.

Je vois une haute montagne couverte d’une obscure, antique et profonde forêt. J’en vois, j’en entends descendre à grand bruit un torrent, dont les eaux vont se briser contre les pointes escarpées d’un rocher. Le soleil penche à son couchant ; il transforme en autant de diamants les gouttes d’eau qui pendent attachées aux extrémités inégales des pierres. Cependant les eaux, après avoir franchi les obstacles qui les retardaient, vont se rassembler dans un vaste et large canal qui les conduit à une certaine distance vers une machine. C’est là que, sous des masses énormes, se broie et se prépare la subsistance la plus générale de l’homme. J’entrevois la machine, j’entrevois ses roues que l’écume des eaux blanchit ; j’entrevois, au travers de quelques saules, le haut de la chaumière du propriétaire : je rentre en moi-même, et je rêve.

Sans doute la forêt qui me ramène à l’origine du monde est une belle chose ; sans doute ce rocher, image de la constance et de la durée, est une belle chose ; sans doute ces gouttes d’eau transformées par les rayons du soleil, brisées et décomposées en autant de diamants étincelants et liquides, sont une belle chose ; sans doute le bruit, le fracas d’un torrent qui brise le vaste silence de la montagne et de sa solitude, et porte à mon âme une secousse violente, une terreur secrète, est une belle chose !

Mais ces saules, cette chaumière, ces animaux qui paissent aux environs ; tout ce spectacle d’utilité n’ajoute-t-il rien à mon plaisir ? Et quelle différence encore de la sensation de l’homme ordinaire à celle du philosophe ! C’est lui qui réfléchit et qui voit, dans l’arbre de la forêt, le mât qui doit un jour opposer sa tête altière à la tempête et aux vents ; dans les entrailles de la montagne, le métal brut qui bouillonnera un jour au fond des fourneaux ardents, et prendra la forme, et des machines qui fécondent la terre, et de celles qui en détruisent les habitants ; dans le rocher, les masses de pierre dont on élèvera des palais aux rois et des temples aux dieux ; dans les eaux du torrent, tantôt la fertilité, tantôt le ravage de la campagne, la formation des rivières, des fleuves, le commerce, les habitants de l’univers liés, leurs trésors portés de rivage en rivage, et de là dispersés dans toute la profondeur des continents ; et son âme mobile passera subitement de la douce et voluptueuse émotion du plaisir au sentiment de la terreur, si son imagination vient à soulever les flots de l’océan.

C’est ainsi que le plaisir s’accroîtra à proportion de l’imagination, de la sensibilité et des connaissances. La nature, ni l’art qui la copie, ne disent rien à l’homme stupide ou froid, peu de chose à l’homme ignorant.

Qu’est-ce donc que le goût ? Une facilité acquise par des expériences réitérées, à saisir le vrai ou le bon, avec la circonstance qui le rend beau, et d’en être promptement et vivement touché.

Si les expériences qui déterminent le jugement sont présentes à la mémoire, on aura le goût éclairé ; si la mémoire en est passée, et qu’il n’en reste que l’impression, on aura le tact, l’instinct.

Michel-Ange donne au dôme de Saint-Pierre de Rome la plus belle forme possible. Le géomètre de La Hire, frappé de cette forme, en trace l’épure, et trouve que cette épure est la courbe de la plus grande résistance. Qui est-ce qui inspira cette courbe à Michel-Ange, entre une infinité d’autres qu’il pouvait choisir ? L’expérience journalière de la vie. C’est elle qui suggère au maître charpentier, aussi sûrement qu’au sublime Euler, l’angle de l’étai avec le mur qui menace ruine ; c’est elle qui lui a appris à donner à l’aile du moulin l’inclinaison la plus favorable au mouvement de rotation ; c’est elle qui fait souvent entrer, dans son calcul subtil, des éléments que la géométrie de l’Académie ne saurait saisir.

De l’expérience et de l’étude ; voilà les préliminaires, et de celui qui fait, et de celui qui juge. J’exige ensuite de la sensibilité. Mais comme on voit des hommes qui pratiquent la justice, la bienfaisance, la vertu, par le seul intérêt bien entendu, par l’esprit et le goût de l’ordre, sans en éprouver le délice et la volupté ; il peut y avoir aussi du goût sans sensibilité, de même que de la sensibilité sans goût. La sensibilité, quand elle est extrême, ne discerne plus ; tout l’émeut indistinctement. L’un vous dira froidement : « Cela est beau ! » L’autre sera ému, transporté, ivre :

      .........Etiam stillabit amicis
      Ex oculis rorem ; saliet, tundet pede terram.
                                 Horat. de Arte poet., v. 430, 431.

Il balbutiera ; il ne trouvera point d’expressions qui rendent l’état de son âme.

Le plus heureux est, sans contredit, ce dernier. Le meilleur juge ? c’est autre chose. Les hommes froids, sévères et tranquilles observateurs de la nature, connaissent souvent mieux les cordes délicates qu’il faut pincer : ils font des enthousiastes, sans l’être ; c’est l’homme et l’animal.

La raison rectifie quelquefois le jugement rapide de la sensibilité ; elle en appelle. De là tant de productions presque aussitôt oubliées qu’applaudies ; tant d’autres, ou inaperçues, ou dédaignées, qui reçoivent du temps, du progrès de l’esprit et de l’art, d’une attention plus rassise, le tribut qu’elles méritaient.

De là l’incertitude du succès de tout ouvrage de génie. Il est seul. On ne l’apprécie qu’en le rapportant immédiatement à la nature. Et qui est-ce qui sait remonter jusque-là ? Un autre homme de génie.


FIN DU TOME DIXIÈME.