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Essai sur la peinture/Notice

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ESSAI SUR LA PEINTURE., Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierŒuvres complètes de Diderot, X (p. 457-460).

NOTICE PRÉLIMINAIRE




Lorsque parut, en l’an IV, l’Essai sur la peinture, la Décade philosophique (n° du 30 janvier 1796, t. VIII) le salua de l’article suivant :

« Dans cet Essai, on voit Diderot tel qu’il était : on le trouve là sans apprêt, sans toilette, en bonnet de nuit enfin, et c’est ainsi qu’on aime à trouver quelquefois les grands hommes. Ceux qui l’ont entendu converser, dit un journaliste qui, si je ne me trompe, était des mêmes sociétés que lui, n’ont qu’à ouvrir au hasard un des feuillets de ce livre ; ils croiront l’entendre parler. Ceux qui ne l’ont pas connu concevront quel était ce mélange de bonhomie, d’élévation, de grâces piquantes et nobles, de popularité un peu cynique, cette subtilité d’idées, cette familiarité extrême de tournures et d’images qui caractérisaient ce philosophe. Il en portait le titre, sans préjudice pour sa gaieté. Sa belle tête, ses yeux d’un feu doux et céleste, promettaient les discours de Platon ; ce n’était quelquefois que l’auteur des Bijoux indiscrets. ............................ « Mais pourquoi a-t-on tardé jusqu’à ce jour à publier un ouvrage digne de son auteur, et qui sert si bien à le faire connaître ? Pourquoi cet ami Grimm, à qui il était adressé, l’a-t-il si longtemps gardé dans son portefeuille ? C’est ce que l’éditeur n’a point daigné nous dire. Ne cherchons point à pénétrer le secret. »

L’auteur, qui signait A. D., et qui regrettait en terminant de n’avoir pas vu Diderot, nous paraît avoir assez bien croqué la physionomie du philosophe en en faisant ressortir les contrastes. En tout cas, sa courte notice nous aurait suffi, si Naigeon, à son tour, n’avait pas, en 1798, écrit la sienne, que voici :

« Cet Essai, où Diderot, entraîné, pressé, pour ainsi dire, par cette foule d’idées qui s’accumulaient tumultueusement dans sa tête, après une longue et forte méditation, ne suit d’autre ordre que celui même dans lequel ses pensées se sont offertes à son esprit ; cet Essai, où l’on remarque, comme dans tous les pas de l’auteur, un génie original qui, dédaignant les sentiers battus où il n’y a guère que des préjugés, des erreurs ou des vérités communes à recueillir, s’ouvre partout de nouvelles routes, est d’autant plus digne de l’attention des lecteurs, que Diderot y discute, éclaircit, résout avec autant d’élégance que de précision plusieurs questions très-compliquées, très-difficiles, et que ses résultats ont encore cette indépendance et cette généralité qui, en philosophie rationnelle, comme dans les sciences exactes, sont un des caractères des grandes conceptions et des vérités fécondes.

« Il est évident qu’une bonne théorie de tous les beaux-arts, ou de tous les genres d’imitation, une fois trouvée, le Traité du Beau serait bien avancé. Mais ce qui n’est pas moins certain, c’est que ces deux sujets, sur lesquels la plupart des littérateurs n’ont dit que des choses vagues, et qui ne portent aucune lumière dans l’esprit, ne peuvent être approfondis que par un philosophe, qui réunisse à des connaissances très-diverses et à une sagacité peu commune, un goût pur et sévère, un sentiment exquis du beau et une étude réfléchie des grands modèles comparés entre eux. Diderot, qui, depuis plusieurs années, avait tourné toutes ses observations, toutes ses pensées vers cette matière abstraite, me paraît l’avoir considérée sous son vrai point de vue et dans tous ses rapports. Le problème, tel qu’il l’avait conçu et qu’il se l’était proposé, était embarrassé de plusieurs inconnues qu’il fallait dégager, pour arriver à une solution directe et générale : c’est ce qui a produit, outre ses différents Salons[1] dont, à l’exception de quelques mots, de quelques lignes de mauvais goût qu’on ferait disparaître d’un trait de plume, la lecture est si agréable, cet excellent Traité de peinture, qu’on peut regarder comme un chef-d’œuvre en ce genre, et ce qu’on a écrit de plus ingénieux, de plus exact et de plus profond sur la partie purement spéculative de ce bel art. Je ne sais si ces littérateurs, qui n’ont pas honte d’inscrire aujourd’hui leurs noms sur la liste des détracteurs de la philosophie, et de ces hommes si justement célèbres, qui font seuls toute la gloire de ce siècle ; je ne sais, dis-je, si ces modernes Zoïles, ces dignes successeurs des Fréron, des Palissot, des Clément, qui, tous les jours, dans leurs leçons ou dans un journal à peu près aussi utile, déchirent[2], avec une fureur plus ridicule que dangereuse, les ouvrages de Diderot, et insultent sans pudeur à sa mémoire, sont assez instruits pour entendre cet Essai, et pour en sentir tout le prix ; mais je suis bien sûr qu’il n’en est pas un seul parmi eux qui soit capable d’en écrire une page. »

L’Essai sur la peinture fut traduit en allemand presque au moment de son apparition, en 1797, par Karl-Friedrich Cramer, qui se qualifiait sur le titre d’imprimeur et de libraire allemand, à Paris. Cette traduction fut éditée chez Hartknoch, à Riga. De son côté, Gœthe reprit ce travail à son tour, en l’accompagnant de notes et d’éclaircissements. Ces éclaircissements roulent, pour la plupart, sur des expressions dont Gœthe conteste l’exactitude ou qu’il essaye d’expliquer aux Allemands. Il y joint les motifs de ses dissidences avec Diderot sur certains points, notamment sur la couleur, à propos de laquelle il avait ses idées particulières que l’on connaît. Il ne nous a pas paru indispensable de traduire ce commentaire, qui aurait cependant sa raison d’être dans une édition spéciale de l’Essai sur la peinture.

Dans son Avertissement, Gœthe s’exprime ainsi : « J’étais dans ces dispositions…, quand l’Essai de Diderot sur la peinture me tomba pour la seconde fois entre les mains. Je m’entretiens de nouveau avec l’écrivain, je le reprends quand il s’écarte du chemin que je tiens pour bon ; je me réjouis quand nous nous retrouvons d’accord ; je me fâche contre ses paradoxes ; je me récrée à voir la promptitude de son coup d’œil ; sa parole m’entraîne, le combat devient vif, et j’ai sans difficulté le dernier mot, puisque j’ai affaire à un adversaire mort.

« Je rentre ensuite en moi-même. Je remarque que cet ouvrage est écrit depuis déjà trente ans, que les assertions paradoxales dirigées à dessein contre les maniéristes pédantesques de l’école française sont jugées ; que le but qu’elles visaient n’existe plus, et que ce petit ouvrage a plus besoin d’un commentateur historique qu’il ne demande un adversaire… »

Dans sa correspondance avec Schiller, Gœthe montre qu’il avait cédé d’abord plus facilement à la séduction. En lui parlant de l’Essai qu’il lui avait communiqué en même temps que les Observations sur le Salon de 1765, il lui dit (10 décembre 1796) : « J’espère que l’ouvrage de Diderot que je vous ai envoyé hier vous fera plaisir. « Et (17 décembre 1796) : « Quant à Diderot, vous pouvez le garder encore ; c’est un magnifique ouvrage qui parle plus utilement encore au poète qu’au peintre, quoique pour ce dernier il soit un puissant flambeau. »

Cette nouvelle preuve de l’influence exercée par Diderot sur les plus grands génies de l’Allemagne, ajoutée à celles que nous avons déjà signalées, nous servira plus tard d’argument en faveur de la portée de ses vues philosophiques, qui se sont développées chez nos voisins, pendant qu’on les décriait et les oubliait chez nous. Pour le moment, nous ne voulons retenir des paroles de Goethe que celles que nous avons citées plus haut et en les appliquant à l’œuvre entière de Diderot. Nous dirons à notre tour : L’heure du combat n’est-elle point passée ? L’heure de l’histoire n’est-elle point venue ?


  1. Le premier est de l’année 1739. (N.)
  2. Voyez dans le journal de la Clef du Cabinet des Souverains plusieurs articles de Fontanes et le Mémorial de frère La Harpe. (N.)