Essai sur la répartition des richesses/14

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CHAPITRE XIV

DE L’INFLUENCE DE LA CIVILISATION SUR LA DESTINÉE DES SALARIÉS.


Les six modes différents par lesquels la civilisation peut influer sur la destinée de l’ouvrier.

Des modes de rétribution du travail. — Théorie du contrat de salaire. — Fausseté de la proposition de Stuart Mill que la civilisation a une tendance à diminuer les rapports de salarié et d’employé. — Les critiques dont le salaire est l’objet. — Objection que l’ouvrier ne peut racheter son produit. — Caractères essentiels du salaire en quoi c’est un contrat destiné à une beaucoup plus grande généralité que l’association pure et simple. — Impossibilité de supprimer le salaire.

Utilité du salaire pour les services immatériels qui échappent nécessairement à l’association. — Le salaire est un contrat singulièrement souple et perfectible. — Exemples nombreux de salaires perfectionnés. — La participation aux bénéfices ne supprime pas le salaire. — Toutes les combinaisons de participation ne sont que des stimulants et des condiments : elles tiennent le rôle que jouent dans l’alimentation le sol et les piments qui s’ajoutent à la nourriture substantielle sans pouvoir la suppléer.

L’association elle-même ne supprime pas le salaire démonstration juridique de ce fait. — Pourquoi la direction des entreprises n’appartient pas aux travailleurs manuels. — Travail incessant de sélection qui se fait dans la société.

De la loi qui règle les salaires. — Vanité de l’explication par la loi de l’offre et de la demande. — Du prétendu salaire naturel qui n’est que le salaire minimum. — De l’absurdité de la doctrine du « fonds des salaires ». Toute la théorie du salaire est à refaire.

Le rapport des capitaux à la population est certainement une des causes qui influent sur le taux des salaires : ce n’est pas la seule. — Le simple progrès des connaissances techniques et des méthodes agit exactement dans le même sens que l’accroissement des capitaux ayant une valeur changeable. — Les salaires ont une tendance à suivre la marche ascendante ou descendante de la productivité du travail de l’ouvrier. — Les lois et les mœurs influent singulièrement sur les proportions dans lesquelles le produit se partage entre les ouvriers et les patrons.

Accroissement incessant des capitaux. — Augmentation de la productivité du travail de l’ouvrier dans l’industrie manufacturière. — Les causes qui influent sur la productivité du travail. — Les calculs de Carey. — Lacunes et erreurs qu’ils présentent. — Influence de la civilisation sur la liberté personnelle de l’ouvrier. — Dans le passé, jusqu’à une époque très-récente, le législateur était systématiquement favorable au patron. — Il pesait de tout son poids en faveur des « maîtres » dans les différends entre les maîtres et les ouvriers. — Raisons diverses de cette partialité des législateurs.

Politique relative aux salaires. — Taxe des salaires dans divers pays et à différentes époques. — Cette intervention du législateur n’était jamais ni complètement efficace, ni complètement inefficace. — La pleine liberté du contrat de salaire ne date guère sur le continent européen que de 1860. Interdiction, sous le règne de Louis-Philippe, de la réunion des ouvriers de la maison Leclaire pour expérimenter le système de la participation aux bénéfices. — Les coalitions d’ouvriers. — Erreurs de la plupart des économistes sur l’effet des grèves.

À tout considérer, les grèves ont été plutôt utiles que nuisibles à la classe ouvrière. — Le gain permanent dépasse de beaucoup les pertes passagères.

Les grèves ont surtout contribué à faire améliorer les règlements d’atelier, à réduire la journée excessive de travail, à rendre plus loyal le mode de paiement, enfin à faire respecter l’ouvrier par le patron. — Les pouvoirs publics, qui étaient autrefois partiaux pour le patron, tendent aujourd’hui à devenir partiaux pour l’ouvrier. — Exemples du Conseil municipal de Lyon et de celui de Paris.

Les progrès industriels et commerciaux ont aussi transformé la situation relative des ouvriers et des industriels. — Erreur complète des théories de Turgot, Smith, Say, Stuart Mill sur la force respective des industriels et des ouvriers ; peut-être vraies autrefois, ces doctrines sont complètement fausses aujourd’hui. — L’industriel dépend beaucoup plus aujourd’hui de ses ouvriers que les ouvriers ne dépendent de lui. — Démonstration de cette proposition.

Le cours de cet ouvrage nous conduit à nous occuper maintenant de cette très-grande partie de la nation que l’on appelle les ouvriers, les salariés : comment la destinée de cette catégorie d’hommes est-elle influencée par les causes diverses qui composent la civilisation moderne : quel est l’avenir que l’on peut prévoir pour elle ?

La situation de l’ouvrier peut être modifiée de bien des façons qu’il importe de distinguer :

1° Sa rémunération en argent, en monnaie, peut devenir plus forte qu’autrefois ;

2° Sa rémunération réelle, c’est-à-dire le rapport de sa rétribution avec l’ensemble des prix des subsistances, en un mot le pouvoir d’achat de son salaire peut augmenter ;

3° Son travail peut devenir plus salubre, moins dangereux, moins fatigant, plus agréable ;

4° Ses loisirs peuvent être plus abondants qu’autrefois, sa journée de travail moins longue ;

5° L’épargne peut lui être facilitée par des procédés ingénieux les risques de maladie ou de chômage peuvent être prévenus ou compensés ; le repos de ses vieux jours peut être plus assuré.

C’est un point de vue étroit, c’est une préoccupation toute matérialiste que de considérer seulement le taux du salaire ; d’autres questions sont tout aussi dignes d’intérêt, peut-être même méritent plus d’attention : le développement des loisirs de l’ouvrier, l’assurance contre les risques de tout genre et principalement contre la gêne de la vieillesse. Il y a même encore un sixième point ; le voici :

6° La facilité pour l’ouvrier de s’élever au-dessus de sa condition, de devenir patron ou contre-maître peut s’accroître ou se restreindre. Le préjugé public est que l’avancement des ouvriers est moins aisé aujourd’hui qu’autrefois ; c’est une opinion préconçue et superficielle qui, nous l’avons déjà démontré, ne résiste guère à un attentif examen. Les cadres bureaucratiques de l’industrie et du commerce modernes admettent fort bien l’avancement, et il s’y rencontre en grand nombre des soldats de fortune.

Avant d’examiner chacun des divers points que nous venons d’énumérer, il convient de rechercher en quoi consiste actuellement la rémunération de l’ouvrier, sur quel principe repose le contrat qui régit aujourd’hui les rapports du travailleur manuel et de l’entrepreneur d’industrie.

Le mode de rétribution du travail est ce que l’on appelle le salaire, mot entouré jadis de l’universel respect et qui depuis un certain nombre d’années est attaqué avec violence, presque décrié. Ce que nous avons fait pour la propriété foncière et pour l’intérêt du capital, faisons-le maintenant pour le salaire. Soumettons ce fait à une analyse attentive ; recherchons-en les caractères distinctifs et les causes.

Le salaire est-il un arrangement artificiel, le produit passager de certaines conventions sociales, un mode contingent, fugitif, devant faire place à d’autres et totalement disparaître ? Le salariat est-il une organisation du travail d’ordre contingent, comme jadis l’esclavage ou le servage ? Peut-on concevoir que, lui aussi, n’ait qu’un temps ? Présente-t-il, au contraire, des caractères qui lui assurent, non pas une application universelle, exclusive et absolue dans tous les temps et dans toutes les sociétés, mais la durée, qui en fassent la base générale de toute organisation du travail libre, qui le rendent le contrat le plus habituel, le plus normal, le plus flexible en même temps ? Le salaire est-il la conséquence de la liberté du travail, ainsi que de la division des tâches et des fonctions ? Le salariat a t-il l’avantage d’être conforme aux exigences de la généralité, nous ne disons pas de l’universalité, des transactions économiques et des opérations de la production ?

Sur ce point essentiel il y a des contestations. Stuart Mill a écrit un chapitre qu’il a intitulé : Tendance de la Société à diminuer les rapports de serviteur et de salarié ; le célèbre économiste n’a pas osé parler de la suppression de ces rapports. D’autres sont allés plus loin ; ils ont considéré le salariat comme un reste du servage, et ils en ont prédit la fin ; ils ont parlé d’un « nouveau contrat » qui, suivant eux, pourrait se substituer au salaire, être aussi général, aussi universel dans l’avenir que ce mode de rémunération est général, universel dans le présent.

On se trouve d’abord en face d’une première objection que l’on fait au salaire. Avec ce mode de rétribution, disent les socialistes, le produit de l’ouvrier ne lui appartient pas totalement le maître ou le patron en garde une partie. Les écrivains appartenant à cette doctrine ont trouvé une formule ingénieuse et spécieuse pour exprimer leur pensée : un ouvrier ne peut pas avec son salaire racheter son produit ; avec la somme qu’il a reçue pour faire une paire de bottes, le cordonnier ne peut pas racheter la paire de bottes, non plus que le tailleur avec le prix de façon d’une redingote ne peut acquérir cette redingote même.

On ne saurait trop s’émerveiller de l’absurdité de ce raisonnement. L’ouvrier, dit-on, ne peut racheter son produit mais qu’appelle-t-on son produit ? Le produit du cordonnier, ce n’est pas la paire de bottes ; car ce n’est pas lui qui a fait le cuir dont elle est formée, les clous, le fil et tous les autres accessoires. Souvent, ce n’est même pas l’ouvrier qui a fourni les outils ; s’il travaille dans un atelier commun, il a joui d’un certain outillage, d’un abri, du chauffage, de l’éclairage, etc. ; tous ces éléments divers ont contribué à faire la botte en plus du travail du cordonnier. En outre, en attendant que sa paire de bottes fût achevée et surtout qu’elle fût vendue, le cordonnier serait mort de faim, si une personne n’était intervenue pour lui faire des avances, pour lui fournir pendant son travail des aliments et le nécessaire. L’ouvrier cordonnier n’est donc qu’un des facteurs partiels de ce produit composite qui s’appelle une paire de bottes. Il n’est pas étonnant qu’avec le prix qu’il reçoit pour sa collaboration à ce produit d’une foule de travailleurs différents, disséminés souvent dans diverses contrées et sur divers continents, il ne puisse racheter le produit total. Mais il peut parfaitement racheter son propre produit à lui ; c’est-à-dire qu’avec le salaire qu’il a reçu pour la façon d’une paire de bottes, il peut acheter la façon d’une autre paire de bottes identique, à la condition, toutefois, de placer l’ouvrier exactement dans la situation où il se trouvait lui-même, c’est-à-dire de lui fournir un atelier, un abri, des outils, des avances en argent ou en aliments pour lui permettre de vivre jusqu’à ce que le travail soit achevé. Il y a une véritable niaiserie ou un effronté mensonge à prétendre qu’un ouvrier ne peut pas racheter ce qui est réellement son produit.

Écartons cette puérile objection, et examinons le fond même, l’essence du contrat de salaire.

Un entrepreneur, un capitaliste (les deux conditions ne sont pas toujours confondues), un homme ayant, pour un travail ou des services antérieurs, une créance sur la société, créance qui lui permet de disposer de certaines provisions et de rétribuer une certaine quantité de travail, a l’idée de fonder une industrie. Il s’imagine, à tort ou à raison, que l’humanité ou que du moins la société avoisinante est trop peu pourvue de certains objets, qu’il lui rendra service en lui en fournissant une quantité nouvelle et que ces services seront appréciés par un écoulement rapide de ses produits à un prix rémunérateur. Ayant fait ce calcul, soit d’instinct, soit avec réflexion, notre homme veut construire une manufacture ; ses bras seuls ne lui suffisent pas ; toute sa vie s’écoulerait avant que par son seul travail il l’eût achevée. Il lui faut des ouvriers ; il les convie à travailler avec lui. S’il faisait simplement appel à leur sympathie ou à leur charité, il aurait peu de chances d’être écouté. Il faut qu’il leur fasse des avantages, qu’il leur donne une rémunération pour leur travail, une indemnité pour leurs efforts.

Quelle rémunération, quelle indemnité ? Comment la calculer ? Comment, quand l’acquitter ?

Notre entrepreneur, disposant de capitaux, soit propres, soit empruntés, offrira-t-il aux ouvriers de s’associer avec lui pour exploiter la fabrique une fois construite, et de partager les bénéfices que son industrie lui procurera ?

Il y a deux objections qui feraient rejeter toute proposition de ce genre. La première, c’est que cette fabrique sera longue à construire ; il y faudra un an, deux ans ; si les ouvriers doivent attendre ce temps pour être rémunérés, ils courent grand risque de mourir de faim, puisque l’estomac de l’homme ne supporte pas de jeûnes prolongés. Ils ont des besoins journaliers ; il leur faut une rémunération journalière, ou du moins qui se distribue à intervalles assez rapprochés. On sait combien les ouvriers se plaignent de la paie mensuelle ; ils se mettent en grève pour obtenir la paie chaque quinzaine, et ils ont raison.

Voilà la première objection : les ouvriers ne peuvent pas attendre que le travail soit terminé ; il faut leur faire des avances, et de très-nombreuses avances, souvent répétées. Il y a une autre objection cette fabrique une fois construite, qui sait ce qu’elle deviendra ? Réussira-t-elle ? Donnera-t-elle des bénéfices ? Restera-t-elle longtemps en exploitation ? Il y a bien des fabriques qui ne se terminent que pour se fermer quelques mois après s’être ouvertes. Qu’est-ce qui répond aux ouvriers que l’entrepreneur-capitaliste ne s’est pas trompé dans ses calculs, qu’il a vu juste, qu’il s’est rendu un compte exact des besoins de la société, que ses produits se vendront facilement et à de bons prix ? L’intelligence même de l’entrepreneur n’est pas un gage suffisant de l’avenir de l’entreprise beaucoup d’hommes intelligents se ruinent ; la voie du progrès est pavée de faillites. Beaucoup de fabriques, construites à grands frais, chôment et ne servent à rien.

Si l’ouvrier acceptait l’association avec cet entrepreneur capitaliste, s’il subordonnait complètement sa rémunération au succès de l’entreprise, il risquerait d’être dupe ou victime, d’avoir donné son temps et sa peine pour rien ; il lui faut une rémunération à la fois plus sûre et plus prochaine.

L’exemple que nous avons choisi pourrait être varié a l’infini. En voici un autre : que l’on considère l’industrie agricole. Un propriétaire s’adresse à des ouvriers pour les prier de l’aider à planter une vigne il faudra trois ans, quatre ans même d’attente et de dépenses avant que la plante donne le moindre produit puis le sol peut n’être pas propice à la culture de la vigne ; la gelée peut survenir, ou la sécheresse, ou un excès d’humidité qui détruise le raisin ; il y a aussi des fléaux à craindre, le phylloxera, l’oïdium. Dans ces conditions, les ouvriers qui prêtent leurs bras, qui fournissent une somme fixe de travail, peuvent-ils se contenter des profits futurs et aléatoires que leur produirait l’association avec le propriétaire-entrepreneur ? Pourraient-ils tous, pendant les quatre années du développement de la vigne, se nourrir d’espérance ? Pourraient-ils tous faire un acte de foi aussi complet dans la perspicacité et l’habileté du propriétaire-entrepreneur, ou bien devraient-ils discuter avec lui avant le travail les avantages et les inconvénients de l’entreprise commune, les chances de réussite, la qualité du sol, le rendement probable, le prix vraisemblable du vin, etc. ? Qui pourrait soutenir qu’une pareille façon de procéder, une semblable méthode de rémunération du travail manuel fût universellement applicable et acceptable ?

On nous répondra sans doute qu’il y a une certaine catégorie de travailleurs agricoles, les métayers, qui acceptent des conditions de ce genre. Ce n’est vrai qu’en partie. En premier lieu, les métayers sont eux-mêmes des entrepreneurs ; il est indispensable qu’ils aient quelques avances, qu’ils puissent vivre en attendant la récolte, qu’ils puissent supporter, sans mourir de faim ni perdre leurs forces, les conséquences d’une récolte mauvaise ou nulle ; or, tous les ouvriers sont-ils dans ce cas, tous ont-ils quelques milliers de francs d’épargne ? En second lieu, les métayers qui sont eux-mêmes des entrepreneurs ne suffisent pas à la culture de la terre il faut leur adjoindre des ouvriers, du moins pour les principaux travaux, pour la moisson, pour la vendange. Enfin, le métayage qui a incontestablement de grands avantages, offre aussi de très-notables inconvénients ; il est médiocrement propre aux grandes améliorations, aux réformes rapides la première tâche d’un propriétaire qui veut introduire des modes de culture perfectionnés dans un pays de métayage, c’est presque toujours de supprimer, au moins momentanément, pendant la période de transformation, les métairies, quitte à les rétablir plus tard. Il n’en peut guère être autrement les métayers ne se soucient pas de contribuer, par un travail sans rémunération immédiate, à une entreprise qu’ils considèrent comme incertaine, aventureuse, qu’ils blâment souvent parce qu’elle rompt avec leur routine. S’ils font un travail de ce genre, ils veulent être salariés, pour être sûrs de n’avoir pas perdu leur peine. Nous l’avons vu nous-même sur des domaines qui nous concernent dans le midi de la France : ou plutôt nous le voyons au moment où nous écrivons. Tandis que la croyance générale chez les propriétaires méridionaux ayant quelque intelligence et quelque instruction est que les vignes américaines peuvent seules reconstituer les vignobles français et les préserver du phylloxera, les métayers refusent opiniâtrement de s’associer à cette tâche ils n’ont pas assez de confiance dans le résultat ; ils entrevoient trop de risques, trop de chances d’échec ; ils veulent bien contribuer à ce travail moyennant salaire, mais ils refusent de laisser leur rémunération dépendre du résultat lointain et problématique de la plantation des vignes nouvelles. Cet exemple nous est personnel ; il témoigne en faveur du salaire, cette combinaison si simple que tout le monde comprend.

Il y a des entreprises beaucoup plus vastes qui comportent des chances encore plus défavorables et qui ont en outre l’inconvénient de prolonger le travail d’exécution pendant dix ou quinze ans : le Canal de Suez, le chemin de fer du Saint-Gothard, le Canal de Panama, le tunnel sous la Manche, et d’une manière plus générale presque tous les grands travaux publics, chemins de fer, ports, etc. Le personnel des ouvriers occupés aura changé bien des fois pendant la période de construction. Les uns seront morts, d’autres auront été pris par le service militaire, d’autres auront préféré, au bout de quelques mois ou de quelques années, changer d’occupation. Conçoit-on que leur rémunération soit subordonnée aux résultats d’une entreprise d’une exécution aussi longue et dont le succès, d’ailleurs, dépend de causes si multiples et si diverses ? Prenons un exemple précis : il y a huit ans on adjugea à un entrepreneur les travaux de l’avant-port du Havre ; cette année même ils sont finis ; il faudra pour la liquidation des comptes deux ou trois ans ; il est vraisemblable que le personnel des ouvriers se sera singulièrement renouvelé pendant cette période décennale si l’on eût subordonné la rémunération de chacun d’eux aux bénéfices de l’entreprise, on n’eût trouvé aucun travailleur. La première pensée de chaque ouvrier, c’est d’avoir quelque chose de réel, de tangible, d’immédiat, et non une simple espérance, un simple titre sur l’avenir.

On répondra peut-être que les grandes entreprises dont nous parlons peuvent être morcelées en beaucoup de petites, au moyen de sous-traitants, de tâcherons, etc. Cela est vrai dans beaucoup de cas, non pas dans tous. Qu’il y ait parfois, souvent même, avantage à cette subdivision, à ce morcellement d’une entreprise considérable, on ne peut le contester ; mais il y a beaucoup de cas aussi où le travail purement en régie vaut mieux, convient mieux à toutes les parties, à l’entrepreneur et aux ouvriers.

Il y a ainsi deux raisons principales qui font du salaire, non pas le contrat unique, exclusif, mais le contrat le plus naturel entre l’ouvrier et l’entrepreneur, le contrat essentiel sur lequel quelques modifications heureuses peuvent venir se greffer : ces deux raisons, c’est que l’ouvrier, qui est sans avances, ne peut pas attendre indéfiniment sa rémunération ; c’est ensuite que son gain ne peut pas être entièrement subordonné aux résultats variables d’une entreprise dont il n’a pas eu l’idée, dans le succès de laquelle parfois il n’a aucune confiance. Ainsi remarquez que la participation aux bénéfices, autour de laquelle on a fait beaucoup de bruit et que nous approuvons toutes les fois qu’elle est possible, ne supprime pas le salaire ; elle le laisse subsister comme la partie principale de la rémunération du travail ; elle y ajoute quelque chose, mais, d’ordinaire, peu de chose, le dixième ou le cinquième du salaire. La participation aux bénéfices n’exclut donc pas le salaire comme le croient quelques esprits superficiels ; elle s’y joint seulement comme un supplément, une surérogation ; c’est à tort que quelques déclamateurs, épris de la participation, croient devoir décrier le salariat ; ils montrent qu’ils n’ont pas le sens de la proportion des choses. La participation est comme un condiment qui relève le goût de la nourriture, qui la rend plus agréable, plus salubre, mais qui n’est pas la nourriture elle-même. Si grands que soient les mérites du sel, du poivre, du vinaigre ou de l’ail, il ne viendra à l’esprit de personne qu’un ouvrier puisse se nourrir uniquement d’ail, de vinaigre, de poivre ou de sel, sans un seul morceau de pain ou de viande. La participation aux bénéfices est relativement à la rémunération de l’ouvrier ce que le sel, le poivre, le vinaigre ou l’ail sont à sa nourriture ; un excitant, un condiment, rien de plus, ce serait folie de croire qu’elle puisse en général suffire ; et de même que les divers piments ne doivent pas supprimer l’usage du pain ou de la viande, de même la participation aux bénéfices ne saurait supprimer le salaire ; il est étrange que des vérités aussi simples échappent à beaucoup de gens.

Une autre raison encore fait du salaire le contrat le plus naturel, celui qui sert de base, ou si nous pouvons parler ainsi de norme à tous les autres. Qu’est-ce que l’ouvrier fournit ? Une quantité constante d’efforts ou de force : son travail pendant tant d’heures par jour. Supposons deux ouvriers travaillant dans deux usines voisines, l’un et l’autre également assidus et appliqués ; le sort de ces deux usines peut être fort différent, suivant l’habileté de la direction, l’ancienneté de la clientèle et bien d’autres circonstances encore. Cependant chacun de ces deux ouvriers fournit le même travail ; est-il juste que ces deux sommes égales de travail soient très-inégalement rémunérées, suivant la capacité du directeur de chacune des usines, ou suivant les circonstances multiples et diverses qui influent sur les profits ? S’il en était ainsi, les usines les plus prospères pourraient seules recruter des ouvriers : les autres n’en trouveraient pas ou du moins elles en trouveraient en rétablissant le salaire, si bien que le triomphe de la participation aux bénéfices et de l’association, qui auraient pour premier effet de supprimer le salaire, le ramènerait au bout de très peu de temps. L’ouvrier qui fournit une chose fixe, un travail de tant d’heures, doit avoir, pour rémunération principale, si ce n’est pour rémunération totale, une somme fixée d’avance, connue et proportionnelle au nombre d’heures ou, ce qui vaut mieux encore, à l’ouvrage fait. Sans quoi il n’y a pas de justice, les hommes ne sont plus récompensés suivant leurs efforts propres, selon leur mérite personnel, mais selon l’habileté de ceux qui les emploient. Or, cette somme fixée d’avance, connue, c’est le salaire : un traité à forfait, une vente de travail qui fait bénéficier immédiatement l’ouvrier du prix de son produit, quel que soit l’usage bon ou mauvais, habile ou maladroit, fécond ou stérile qui sera fait postérieurement de ce produit.

Supprimer le salaire, le remplacer par l’association, c’est une tentative du même genre que celle qui voudrait substituer à l’intérêt fixe du capital dans les prêts et les créances une participation du prêteur dans les affaires de l’emprunteur. Le. salaire est une association a forfait absolument analogue à l’intérêt du capital, car nous avons démontré que l’intérêt du capital est une association à forfait[1].

Il est ainsi prouvé que le salaire est le plus naturel et le plus utile des contrats. C’est le seul arrangement qui puisse être universel, s’appliquer à l’infinie variété des relations humaines. Voici un domestique, voici un barbier, comment faire avec eux une association ? Voici le manœuvre qui vient donner des soins à mon jardin d’agrément, qui un jour par semaine bêche mes plates-bandes et ratisse mes allées ; voici le portefaix qui charge ma malle sur son crochet ou sur ses épaules. Comment traiter avec eux si ce n’est au moyen du salaire ? Il en est de même pour les services immatériels c’est le salaire aussi, qualifié du nom plus pompeux d’honoraires, qui les récompense à leur juste prix. Le médecin, le professeur, le prêtre, quelle association puis-je faire avec eux ? Dois-je les payer suivant leur peine et leur mérite, ou bien leur rémunération doit-elle dépendre du profit incertain, contingent, qui résulterait d’une sorte d’association bizarre entre eux et moi ? Si l’élève est négligent, indocile ou qu’il ait de médiocres dispositions, le professeur doit-il être moins rétribué et se voir frustré du juste prix de sa peine ? Si le malade fait des imprudences, ne s’en tient pas au régime prescrit, ou simplement si la faiblesse de la constitution et les complications de la maladie sont telles que la science du médecin n’en puisse triompher, celui-ci doit-il être privé de tout émolument ? Qui consentirait alors à soigner des personnes d’une constitution délabrée et en grand danger de mort ? On les abandonnerait à la destinée, serait-ce un bien ? Qui voudrait instruire des esprits peu développés, médiocrement doués ? Le salaire intervient et rétablit l’équilibre. Celui qui donne sa peine, son temps, sa science, son art, reçoit la rémunération fixe et immédiate qui lui est due, sans que cette rémunération dépende d’un événement ultérieur, lointain et indépendant de la volonté du travailleur. Oui, tous ces hommes ont droit à un salaire, parce qu’ils rendent un service constant, identique, uniforme à tous leurs clients, et que la nature de ce service n’a qu’un rapport très-éloigné avec le degré de productivité du travail habituel de ce client. La cuisinière d’un banquier faisant de splendides affaires n’a pas droit à une rémunération plus forte que la cuisinière du banquier voisin qui peut-être est en train de se ruiner. Le valet de chambre ou le cocher d’un Rothschild ne peut prétendre à beaucoup plus que le valet de chambre ou le cocher de tel prodigue qui s’achemine vers l’insolvabilité.

Le salaire rend le travailleur responsable de son propre travail et ne le rend pas dépendant du fait d’autrui, de l’intelligence, de l’esprit d’administration, de l’entente des affaires et du bonheur d’autrui. Le salaire est comme une assurance contre l’incapacité possible, la maladresse éventuelle de celui qui commande et dirige le travail.

Le salaire est un phénomène économique nécessaire qui tient au fond même de l’humanité, voilà ce que démontre une analyse exacte. C’est d’ailleurs un contrat singulièrement souple et perfectible que le salaire ; il se prête à une foule de modifications et d’améliorations de détail ; c’est une large base sur laquelle on peut édifier toutes sortes de combinaisons heureuses. On rencontre d’abord le salaire à la journée, au mois ou à l’année, avec la nourriture fournie par l’entrepreneur ou le patron c’est le type primitif. Puis vient, comme premier progrès, le salaire à la tâche pur et simple, qui semble le dernier mot de la justice ; mais ce n’est pas assez. On le modifie, on le perfectionne encore, et l’on a le salaire à la tâche avec prime pour surcroît de travail dans un temps donné ; une ouvrière tisseuse qui, dans sa quinzaine, a fait une pièce de toile en plus d’une quantité déterminée reçoit, outre le salaire ordinaire pour chaque pièce de toile, une prime de 2 francs ; si, au lieu d’une pièce de toile surérogatoire, elle en a fait deux, elle a droit alors, non seulement à deux primes de 2 francs, mais à une troisième prime supplémentaire de 1 franc[2]. C’est ce que nous avons appelé le salaire progressif.

Combien sont variés tous ces perfectionnements dont le salaire est susceptible, sans cesser d’être le salaire ? On ne peut les énumérer tous l’avenir, d’ailleurs, en verra d’autres se produire. En voici encore quelques-uns : le salaire à la tâche avec primes pour économie dans l’usage des matières premières ou du combustible ; le salaire avec gratification variable et arbitraire à la fin de l’année le salaire avec une gratification fixée à un tant pour cent du prix de vente ; le salaire mobile (sliding scale), suivant le prix des produits d’après les mercuriales, qui fait profiter l’ouvrier, d’une manière directe, de la prospérité de l’industrie, et qui, d’un autre côté, le fait aussi pâtir de ses souffrances. Ce procédé est aujourd’hui très-usité dans les charbonnages et les hauts-fourneaux d’Angleterre : nous l’avons bien des fois recommandé en France ; des douzaines d’articles dans le Journal des Débats ou dans l’Économiste français ont été par nous consacrés à la vulgarisation de ce mode ingénieux de rétribution. Des esprits bienveillants, philanthropes, mais qui ne sont pas habitués à une analyse rigoureuse, ont voulu réunir tous ces procédés variés sous le titre de Participation aux bénéfices ; c’est une erreur, l’étiquette est fausse. Tous les modes que nous venons d’énumérer n’ont nullement le caractère de la participation aux bénéfices : ce sont des modes perfectionnés du salaire. Le salaire progressif, le salaire mobile, le salaire avec une gradation d’après le prix de vente est toujours le salaire.

Il y a en outre, cependant, la véritable participation aux bénéfices, l’allocation qui est faite aux ouvriers en proportion stricte des profits commerciaux ou industriels qu’a constatés le plus récent inventaire ; c’est là aussi un bon régime, non pas d’une universelle application, mais qui peut s’étendre et gagner beaucoup de terrain. Cependant, nous le répétons, pour faire cesser les confusions d’idées, la participation aux bénéfices n’est pas le contraire du salaire, elle ne l’exclut pas, elle s’y ajoute, elle ne pourrait pas, dans 999 cas sur 1, 000, exister sans lui. En veut-on la preuve ? qu’on prenne l’ouvrier qui reçoit, dans l’établissement le plus favorisé, la participation aux bénéfices la plus forte, on trouvera que cette participation forme tout au plus un cinquième des émoluments de l’ouvrier et que les quatre autres cinquièmes viennent du salaire.

Il n’est donc pas exact que le salaire doive disparaître il se perfectionne seulement, revêt divers modes, s’adapte à des suppléments, reçoit des annexes ; mais il reste toujours le phénomène fondamental, le fait universel, le plus humain. Toutes les autres combinaisons, auxquelles nous applaudissons, et que l’on appelle le quatrième contrat succédant à l’esclavage, au servage, au salariat, ne sont que des accessoires, des compléments, des suppléments, d’une grande utilité à coup sûr, mais qui n’ont pour objet que de rendre le salaire plus parfait, plus efficace, bien loin de prétendre à le détruire.

Sur dix individus dans la société, il y en aura toujours huit ou neuf de salariés, plutôt neuf que huit. Est-il vrai, comme le croient beaucoup de personnes, comme le disait Stuart Mill, que le salaire perde du terrain, que la civilisation ait une tendance à diminuer la situation de salarié ? Pas le moins du monde. D’un côté, il est vrai, le salaire semble perdre une partie de son domaine par la création de sociétés coopératives ; mais ces associations sont en petit nombre, et, d’ailleurs, elles occupent, quand elles réussissent, beaucoup de salariés. D’un autre côté, le salaire gagne du terrain par la suppression d’une foule de petits entrepreneurs, par la disparition de beaucoup d’industries rudimentaires, comme celle de porteur d’eau et de chiffonnier, par la concentration des grandes industries et du commerce tant de gros que de détail. Cette organisation de plus en plus bureaucratique, que nous avons signalée comme le trait caractéristique de la société moderne, multiplie le nombre des salariés. Autrefois, il n’y avait guère que la classe ouvrière qui reçût un salaire aujourd’hui, presque toute la classe bourgeoise en reçoit. Elle est, en effet, presque toute entière dans les vastes cadres des administrations d’État ou des grandes sociétés anonymes : voyez que de chefs de bureau des chemins de fer, des compagnies d’assurances, des sociétés de crédit, des compagnies de gaz, d’eaux, de charbonnages, de métallurgie, etc. ! tout ce monde est salarié.

Nous disions tout à l’heure que l’association elle-même ne supprime pas le salariat. En effet, dans une société coopérative beaucoup de personnes doivent recevoir un salaire, tous les ouvriers auxiliaires d’abord, puis la plupart des employés, à commencer par le gérant ; si on ne leur en accorde pas, la Société, d’ordinaire, s’en trouve mal. Même dans les associations qui ont la prétention de supprimer le salaire, celui-ci reste encore comme une mesure fixe de la valeur de la journée de travail ou de la tâche accomplie par chaque participant : c’est d’après le salaire habituel dans la même profession et dans les ateliers voisins que l’on détermine les acomptes qui sont distribués aux travailleurs associés pour leur permettre de vivre en attendant les bénéfices annuels ; et il est si vrai que ces acomptes ont le caractère du salaire que, si la société vient à faire faillite dans le cours de l’année, les ouvriers participants ne sont pas tenus de les rapporter à la masse, comme y seraient obligés des actionnaires qui auraient reçu des dividendes indus, des dividendes fictifs. Qu’on réfléchisse sur cet exemple, et l’on verra combien le salaire subsiste, même dans les combinaisons d’où on a cru l’exclure. Si, en effet, les cent ou deux cents francs qu’a reçus l’ouvrier participant, par paie de quinzaine ou mensuelle, comme acomptes sur les produits éventuels de l’exercice non expiré, si ces sommes ne sont pas un salaire définitivement acquis, l’ouvrier, en cas de faillite avant la fin de l’exercice, doit les rendre à la masse. Or, qui aurait la barbarie, l’injustice de le proposer ? Quelle législation admettrait une semblable rigueur ? Si cependant on ne l’admet pas, il faut invoquer une raison il n’y en a qu’une c’est que les sommes ainsi délivrées par quinzaine ou par mois, en proportion de leur travail, aux ouvriers associés, ne constituent pas un dividende, une anticipation, un acompte sur les profits, mais qu’elles forment un véritable salaire, une somme fixe prix du travail fixe de l’ouvrier, une rémunération définitivement acquise, quelle que soit l’issue de l’entreprise, qu’elle tourne bien ou mal. Niez, si vous le pouvez, que ce soit là un salaire[3].

Tel est le caractère presque universel et, à coup sûr, perpétuel du salaire ; en variant un peu, on le trouve au fond de presque toutes les conventions humaines : je serai payé suivant mon travail et mon mérite, non pas suivant la réussite de celui qui me commande ma tâche.

La dernière phrase que nous venons d’écrire nous permet de résoudre une grande question. Comment se fait-il, dit-on, que l’ensemble des salariés, puisque rien ne peut se faire sans eux, n’ait pas la conduite des entreprises ?

La cause en est que le travail manuel n’est qu’un des trois facteurs de l’entreprise il y en a deux autres, un qui est très apparent et un qu’on oublie souvent : le capital et la direction intellectuelle. Le capital, c’est l’ensemble des machines qui rendent le travail efficace et fécond ; c’est aussi l’ensemble des réserves qui permettent de vivre en attendant que le produit soit non seulement achevé, mais encore vendu.

On parle souvent de lutte entre le capital et le travail : ces mots appartiennent à la langue économique et politique courante, même à la langue vulgaire ; ces abstractions, cependant, donnent des idées complètement fausses. Ce n’est pas en réalité le capital, c’est-à-dire cette masse inerte de machines ou d’approvisionnements, qui conduit l’entreprise ; c’est lui, il est vrai, qui est-responsable de la bonne ou de la mauvaise direction, puisque l’une peut le détruire et que l’autre doit l’accroître mais il y a un autre élément trop oublié, c’est l’intelligence de l’entrepreneur, mens agitat molem. L’entrepreneur, le personnel dirigeant, peut fort bien ne posséder qu’une très-faible partie des capitaux engagés. C’est le cas de la plupart des sociétés anonymes, de la société du canal de Suez, par exemple, de la plupart des sociétés houillères et de métallurgie. Les entrepreneurs d’industrie qui ne possèdent pas toujours les capitaux, mais qui inspirent confiance aux capitalistes, se rencontrent plus particulièrement dans la classe moyenne, parce que cette classe a reçu le bénéfice d’une instruction plus complète, d’une éducation meilleure ; parce qu’elle possède à la fois deux forces précieuses, la tradition et l’esprit d’initiative. La classe ouvrière elle-même fournit, cependant, à la société beaucoup de directeurs d’entreprises ; seulement ceux-ci au bout d’un certain temps paraissent avoir changé de milieu, comme ces personnages anglais qui en s’élevant à la pairie changent de nom. On oublie leur origine et l’on se plaint que la classe ouvrière n’ait devant elle aucun horizon d’avenir, parce qu’on ne retrouve plus la blouse sur les épaules des anciens ouvriers parvenus. La classe moyenne ou, si l’on préfère ce néologisme, la couche moyenne n’est pas fermée et toujours identique à elle-même elle se compose d’éléments très-variables. Si l’on pouvait lui appliquer le microscope, on verrait qu’elle est l’objet d’un perpétuel va et vient. Il y a dans la classe ou dans la couche moyenne un incessant travail d’élimination et d’assimilation, de sélection, pour prendre le langage scientifique du jour cette classe ou cette couche se recrute à chaque instant parmi les esprits les plus actifs et les plus judicieux, parmi les volontés les plus persévérantes de la classe ouvrière, et elle se débarrasse, en les rejetant dans cette dernière, de ceux de ses éléments qui ont perdu leur vertu primitive, leur force, leur puissance, qui sont devenus viciés et impropres à la fonction dont ils avaient été investis. Ainsi il y a un constant échange de molécules entre la classe ou la couche moyenne et la classe ou la couche inférieure ;les molécules les plus pures de celle-ci prenant leur essor pour se placer dans celle-là, et les molécules alourdies ou engourdies de cette dernière retombant quelques degrés plus bas. Si l’on pouvait dresser un tableau complet des origines de la bourgeoisie et de la classe ouvrière contemporaine, on découvrirait que les quatre cinquièmes des familles bourgeoises de ce temps n’appartenaient pas à la bourgeoisie il y a un siècle, et que la moitié de la bourgeoisie d’il y a un siècle a déchu et est descendue à des fonctions inférieures.

Ce n’est donc pas le simple hasard ou le privilège de la naissance qui confie à certaines familles la direction des entreprises industrielles et commerciales, c’est un incessant travail de sélection qui se charge du triage entre les salariés et les patrons : c’est lui qui fait les uns et qui défait les autres ; et pour être lente, presque inaperçue dans ses choix, cette force naturelle agit néanmoins avec beaucoup plus de sûreté que ne pourrait le faire, par exemple, le suffrage des intéressés.

Nous avons jusqu’ici justifié le salaire contre les sophismes, les préjugés et les confusions qui sont si nombreuses en cette matière. Il nous reste à étudier les lois qui le règlent : c’est ici que nous nous séparons de l’école économique dite classique, celle d’Adam Smith, de Turgot, de Ricardo, de Stuart Mill. Il nous paraît qu’elle a abusé des abstractions et des généralisations, qu’elle a érigé en lois des observations partielles, d’une vérité soit passagère, soit locale, mais qui en tout cas n’ont rien d’universel et de nécessaire.

À cette grave question, quelle est la loi qui règle les salaires, les gens entendus répondent : c’est la loi de l’offre et de la demande. On ne peut soutenir que cette formule soit fausse, on doit dire seulement qu’elle est prudhommesque ou lapalissienne. Assurément, comme disait Cobden, quand deux maîtres courent après un ouvrier, le salaire hausse, et quand deux ouvriers courent après un maître le salaire baisse. Mais cette sorte de truism ou de vérité évidente n’est pas faite pour satisfaire les esprits rigoureux. Quelles sont les causes qui déterminent l’offre et la demande, qui agissent en un mot sur les éléments constitutifs du salaire ? La plupart des économistes anciens et beaucoup de contemporains ont introduit dans la science une expression fallacieuse, celle de salaire naturel ; ce salaire naturel se composerait de la quantité d’objets nécessaires pour permettre à l’ouvrier de subsister, de se reproduire et d’élever sa famille dans les conditions où il a été élevé lui-même. Quoi que fassent les individus ou les lois, le salaire graviterait toujours autour de ce point fixe, tantôt s’élevant un peu au-dessus, tantôt retombant un peu au-dessous, mais ne s’en écartant jamais beaucoup ni pendant longtemps. Telle est la théorie classique, celle d’Adam Smith comme de Turgot, de Ricardo comme de Stuart Mill. C’est ce que les socialistes contemporains, notamment Lassalle, ont appelé la « loi d’airain ». À la longue, et quelles que soient les fluctuations momentanées du salaire, il doit arriver que l’ouvrier n’a que ce qui lui est nécessaire pour vivre et faire vivre les siens. On a varié cette formule, la reproduisant au fond sous des formes diverses. L’ouvrier, disait Adam Smith, est a la discrétion du maître ; or comme l’on ne peut supposer à l’ensemble des maîtres un grand esprit de sacrifice, l’ouvrier dans cette situation n’arrive jamais à gagner que ce qui lui est tout à fait indispensable. Stuart Mill, cependant, semble admettre chez la classe des entrepreneurs une philanthropie ou une charité générale, car il dit qu’il n’y a presque pas de métiers où les salaires ne pussent être abaissés si les patrons le voulaient : c’est proclamer que les patrons sont ou des saints ou des gens de peu d’entendement.

Toutes ces formules se ramènent à la même idée : le salaire ne comporte que la rémunération stricte qui permet à l’ouvrier de subsister ou de faire subsister les siens, et si parfois il s’élève au-dessus, c’est que le patron ne connaît pas son pouvoir ou ne veut pas en user. À côté de cette doctrine singulière, on a en Angleterre créé une sorte d’être de raison, qui est un véritable mythe, c’est ce que l’on appelle « le fonds des salaires ». Il y aurait dans chaque nation une sorte de réserve destinée à être distribuée entre les travailleurs manuels, à fournir les salaires, et que ceux-ci dans leur ensemble ne pourraient dépasser. Tous les efforts des ouvriers ne pourraient arriver à faire hausser leur propre rétribution tant que ce prétendu « fonds des salaires » ne se serait pas naturellement accru. Stuart Mill surtout a développé cette théorie sans parvenir à la rendre intelligible, sans donner une idée précise des éléments qui constituent ce prétendu fonds des salaires et des causes diverses qui peuvent l’augmenter ou le réduire. La plupart des économistes anglais ont adopté de confiance ces abstractions, sauf dans ces derniers temps où quelques-uns, comme Mac-Leod et Jevons, ont protesté contre la scolastique vide de Ricardo et de Stuart Mill en ces matières.

Toute la théorie du salaire est à refaire dans la science économique. Une première et grossière erreur des anciens maîtres, ç’a été de confondre ce qu’ils ont appelé le salaire naturel avec ce qui est, en effet, le salaire minimum. Oui, il existe un salaire minimum au-dessous duquel, dans aucun pays, le salaire moyen ne peut descendre ou du moins rester longtemps : ce salaire minimum représente l’ensemble des objets qui sont nécessaires à l’ouvrier pour subsister et pour entretenir sa famille ; l’existence de ce minimum de salaire ne veut pas dire qu’il ne puisse être dépassé ; il l’est, au contraire, généralement. S’il ne l’était pas, il n’y aurait jamais eu de progrès, d’amélioration du sort de l’humanité ; or, il suffit d’ouvrir les yeux, de comparer le présent au passé, même récent, pour constater cette amélioration et ce progrès. Toute l’histoire, l’expérience surtout de la génération présente dément la théorie du salaire naturel ; il n’y a pas de salaire naturel, il n’y a qu’un salaire minimum. Bien plus, ce salaire minimum n’est pas le même dans tous les temps, il a une tendance à s’élever avec le bien-être général, l’instruction, l’éducation universelles.

Quant au fameux « fonds des salaires », il n’a jamais existé que dans l’esprit troublé et confus de quelques économistes qui ont imposé aux autres, par l’autorité de leur nom, des expressions bizarres couvrant des idées fausses. Le seul fonds des salaires, c’est le revenu du pays, c’est-à-dire l’ensemble de la production annuelle (déduction faite de ce qui est nécessaire pour entretenir le capital). Sans doute le salaire ne peut absorber à lui seul la totalité de la production annuelle du pays, puisqu’il ne resterait rien pour faire vivre les propriétaires, les capitalistes, les rentiers, les fonctionnaires, les personnes adonnées aux professions libérales ; mais rien ne détermine à priori, aucune loi absolue et immuable ne fixe la quote-part de la production annuelle du pays qui doit afférer aux ouvriers, et la quote-part qui revient à chacune des autres catégories que nous venons d’énumérer. Suivant les contrées et les temps, les proportions précédentes levées par les diverses catégories de participants dans l’ensemble de la production nationale peuvent considérablement varier.

Ayant écarté les formules et les idées inflexibles des principaux économistes, examinons quelles sont les causes qui réellement influent sur les salaires. Elles sont très-diverses et très-nombreuses. L’une d’elles, mais non pas la seule, c’est le rapport des ouvriers en quête d’ouvrage avec la quantité de capitaux cherchant un emploi ; plus un pays est riche en capitaux, plus il y a de chances que les salaires y soient élevés. Quand capitaux croissent plus vite que la population, il y a de grandes les chances pour que la situation des ouvriers s’améliore ; il y a des chances pour que cette situation empire quand c’est, au contraire, la population qui croît plus vite que les capitaux.

Le mot de capitaux ne doit pas être pris ici dans une acception trop matérielle, et c’est une observation très-importante. Il ne s’agit pas de savoir seulement quelle est la quantité de machines et d’approvisionnements de toutes sortes ; sans s’être accrus physiquement, les capitaux peuvent être devenus plus féconds, si par exemple on a découvert de nouvelles méthodes de travail, des procédés plus rapides, plus économiques, plus perfectionnés. Si une machine fait cent tours à la minute, elle peut ne pas représenter un plus grand capital, c’est-à-dire une plus grande dépense d’établissement ou d’acquisition, qu’une machine antérieurement connue qui ne faisait que dix tours dans le même temps, mais elle a dix fois plus de fécondité. Ainsi, il ne s’agit pas seulement des capitaux de fer ou de pierre, mais bien de l’usage que l’humanité sait en tirer. C’est là une observation très importante, car une des conditions dont il faut tenir compte, c’est précisément la force productive de l’ouvrier : le développement de cette force, des connaissances techniques, des méthodes de travail, en augmentant la production, doit accroître les salaires de la même façon que si les capitaux matériels s’étaient accrus.

Il ne faut donc pas dire seulement : plus les capitaux augmentent relativement à la population, plus les salaires doivent hausser ; cette proposition serait inexacte ou incomplète, car la force productive peut progresser beaucoup plus rapidement que l’accumulation des capitaux matériels. La vraie formule est la suivante : plus la production augmente relativement à la population, plus il y a de chances pour que les salaires s’élèvent. Les salaires suivent, en partie du moins, quand aucune cause artificielle ne s’y oppose, la marche ascendante ou descendante de la productivité du travail de l’ouvrier.

Ce n’est pas tout encore : la répartition des produits entre les différents facteurs de la production, entre le propriétaire, le capitaliste, l’entrepreneur et l’ouvrier, ne se fait pas toujours dans les mêmes proportions : celles-ci peuvent considérablement varier, si bien que la quote-part relative du capital, ou de la propriété, ou de l’esprit d’entreprise dans le produit auquel ils ont coopéré devienne moindre et que la quote-part relative du travail s’accroisse au contraire. Dans le libre contrat qui constitue le salaire, certaines circonstances peuvent faire que la situation de l’une des parties devienne plus forte et qu’elle puisse stipuler avec plus d’avantages qu’auparavant. Ces circonstances, nous les étudierons tout à l’heure : en ce moment nous en faisons connaître seulement l’existence.

Trois catégories de causes agissent donc sur le salaire : en premier lieu le rapport des capitaux matériels à la population ; en second lieu, l’accroissement de productivité du travail de l’ouvrier, par suite des connaissances techniques, des meilleures méthodes, des procédés perfectionnés, d’une division plus grande ou d’une organisation supérieure des tâches ; enfin, l’avantage que les lois, les mœurs peuvent donner à l’une des parties contractantes, tantôt aux patrons, tantôt aux ouvriers.

Ces prémisses une fois posées, il est facile de juger grosso modo de l’influence de la civilisation sur le taux des salaires.

Sous le premier rapport, la civilisation multiplie les capitaux. L’outillage de l’humanité devient chaque jour plus considérable ; le nombre des machines, la quantité des approvisionnements, celle des édifices, des mines, des ateliers, plus ou moins amortis, deviennent de plus en plus énormes. Si la population ne pullule pas d’une manière exubérante, l’accroissement des capitaux par l’épargne, par les travaux publics qui sont une forme de capitalisation, doit être plus rapide que la progression du nombre des habitants, et de ce chef les salaires doivent hausser.

C’est une fausse opinion que celle de Malthus qui considérait que la population se développe plus vite que les subsistances. Il est certainement des pays où l’accroissement de la population est très-rapide, trop peut-être, par exemple la Belgique et l’Allemagne ; néanmoins les salaires y haussent, moins il est vrai que dans d’autres pays comme la France où la population est plus stationnaire.

Quant au second élément de la hausse du salaire, l’augmentation de la productivité du travail de l’ouvrier, nous avons dit qu’il ne faut pas le confondre avec l’accroissement des capitaux. Tandis que ce dernier fait est tout matériel, l’autre est tout intellectuel ou moral. Quand on a introduit les cultures dérobées qui font porter à la terre deux récoltes dans une année, l’étendue du sol cultivé n’a pas été physiquement accrue, mais la puissance de l’homme sur le sol s’est agrandie. Il en est de même dans une foule d’industries où le perfectionnement des méthodes et des procédés a doublé, triplé la production, sans qu’à proprement parler les capitaux qui y sont employés aient augmenté.

Quelle est l’influence de la civilisation sur la force productive de l’ouvrier ? C’est incontestablement de l’accroître. On pourra citer quelques exemples qui semblent démontrer que la productivité du travail de l’ouvrier a diminué : ainsi dans beaucoup de houillères la quantité de tonnes annuellement extraites par chaque travailleur employé a baissé : on se plaint aussi de ce que les ouvriers en bâtiment, dans beaucoup de localités, produisent moins qu’autrefois, qu’ils fournissent un moindre nombre d’heures de travail et qu’ils déploient dans chaque heure moins d’énergie. Que ces récriminations soient vraies ou fausses, nous ne l’examinons pas ; elles peuvent être parfois fondées ; mais on doit reconnaître qu’en général la force productive de l’ouvrier a notablement augmenté.

L’économiste américain Carey a voulu analyser les circonstances qui influent sur la productivité du travail ; il en a trouvé cinq : la sécurité des personnes et des propriétés, la liberté personnelle, la liberté du commerce, l’habileté industrielle, enfin l’importance du capital en comprenant dans ce mot la terre elle-même. Cette classification n’est pas mauvaise, mais elle est incomplète ; elle laisse en dehors certains éléments qui sont presque prépondérants ; nous n’en citerons que deux : le mode d’organisation du travail, c’est-à-dire soit la division des tâches, soit le concours que, dans un même atelier, se prêtent les différents facteurs de la production ; enfin le mode même de rémunération, qui peut influer sur l’esprit du travailleur et développer son énergie : le travail à la tâche ou aux pièces, par exemple, les primes qui rendent le salaire non seulement proportionnel à l’ouvrage fait, mais même progressif, la participation aux bénéfices et tous les autres stimulants. Peut-on contester que les deux éléments que nous ajoutons aux cinq qu’a constatés Carey n’aient une importance parfois considérable ? L’organisation du travail, la division des tâches et la réunion des travailleurs, en un mot l’atelier perfectionné, ne rentrent pas dans les cinq catégories de Carey car il ne faut pas les confondre avec l’habileté industrielle. L’Indien, le Chinois, le Japonais, ont une habileté industrielle sans égale, mais ils ne poussent pas aussi loin que l’Européen la division du travail et la concentration des travailleurs ; il en résulte pour ces peuples orientaux, indépendamment d’autres causes qui sont nombreuses, une infériorité de force productive. De même encore le salaire à la tâche, le salaire progressif, la participation aux bénéfices, tous ces modes si variés du salaire perfectionné, sont des influences spéciales, sui generis, qui accroissent la productivité du travail de l’ouvrier. Ce dernier se sent plus excité, plus ardent ; pour employer l’expression dont il se sert, il « se dévore ».

Si l’énumération de Carey est incomplète, ce qui est plus inexact, c’est l’application qu’il fait aux différents pays des diverses influences qui, selon lui, agissent sur la productivité du travail humain. À titre de curiosité nous reproduisons le tableau suivant où l’Amérique est si bien traitée et la France si mal. Carey a donné à six pays, qu’il considère comme des types des degrés différents de la civilisation, des coefficients divers pour chacune des cinq causes qui, selon lui, déterminent la productivité du travail de l’ouvrier ; voici les résultats arbitraires auxquels il arrive ; il part du coefficient 100 qui est le plus élevé :


États-Unis. Angleterre. Hollande. France. Chine. Indes.
1° Sécurité des personnes et des propriétés 
100 100 45 50 20 10
2° Liberté personnelle 
100 70 65 40 0 0
3° Liberté du commerce 
80 50 60 30 0 0
4° Habileté industrielle 
90 80 100 55 100 50
5° Capital (y compris la terre en culture) 
90 100 45 50 15 15






460 400 315 225 135 75
Déduction pour impôts 
20 100 50 50 6 10






À la disposition réelle de l’ouvrier 
440 300 265 175 129 65


Ce tableau, quant aux chiffres qu’il contient, est absurde ; le cadre seul, si l’on y ajoutait les deux éléments que nous avons indiqués, c’est-à-dire l’organisation du travail et le mode perfectionné de rétribution, serait bon. Il faut avoir perdu le sens pour prétendre qu’il existe moitié moins de sécurité des personnes et des propriétés en France qu’aux États-Unis : il en est de même pour la liberté personnelle. C’est une folie aussi de considérer la Chine et les Indes comme ignorant absolument la liberté du commerce et la liberté individuelle.

Laissons de côté les exagérations ridicules de l’économiste américain, et tenons-nous-en à cette remarque générale que la civilisation développe chacun des cinq éléments qu’a reconnus Carey et chacun des deux éléments que nous y avons ajoutés. C’est incontestable pour la sécurité des personnes et des biens qui était si compromise il y a à peine un siècle dans notre Europe, pour la liberté des personnes, du travail et des échanges, trois libertés qui ne sont pas encore complètes, pour l’habileté industrielle que l’éducation et l’instruction se proposent d’accroître, pour les capitaux aussi que les modes perfectionnés d’épargne et un goût plus général pour l’économie tendent à augmenter dans des proportions de plus en plus grandes.

L’influence de la civilisation est surtout sensible sur l’organisation et les méthodes de travail, ainsi que sur le mode de rémunération de la main-d’œuvre. On peut donc admettre, sans plus ample examen, que la civilisation développe considérablement la productivité du travail de l’ouvrier et qu’ainsi elle a une tendance à élever sa rémunération.

Il est un point sur lequel on doit s’arrêter en particulier, c’est celui qui concerne l’influence de la civilisation sur la liberté personnelle de l’ouvrier. On a vu que la hausse des salaires peut avoir pour causes d’abord l’augmentation des capitaux, l’accroissement de la productivité du travail de l’ouvrier, accroissement qui peut avoir d’autres motifs que l’augmentation même du capital ; qu’encore la hausse des salaires peut venir de ce que les situations respectives de l’ouvrier et du patron, au point de vue des lois et des mœurs, se sont modifiées, si bien que l’un de ces copartageants soit devenu plus fort vis-à-vis de l’autre qu’il ne l’était auparavant. Ce point est important, il a été très-négligé jusqu’ici.

Le salaire est un contrat qui intervient entre deux personnes dont les intérêts, tout en étant identiques quant au fond, sont cependant en antagonisme sur un point spécial. Il n’y a pas d’opposition fondamentale entre l’intérêt permanent du salarié et l’intérêt permanent de celui qui paie le travail ; l’un et l’autre doivent désirer que l’industrie prospère, ce qui n’est possible qu’avec une certaine modération des prix. Il n’en est pas moins vrai que l’ouvrier et le patron sont l’un relativement à l’autre dans la situation du vendeur et de l’acheteur, le premier cherchant à se faire payer le plus possible, le second à payer le moins possible. Ils auraient tort à coup sûr l’un et l’autre de vouloir abuser des avantages de situation que l’un d’eux peut avoir, avantages qui souvent sont mobiles et qui vont parfois, au bout de peu de temps, d’une partie à l’autre. Mais quant à la fixation du taux du salaire, dans la mesure que comporte la situation de l’industrie et du marché des capitaux, il est incontestable que l’ouvrier et le patron agissent comme le vendeur et l’acheteur et que par conséquent ils se trouvent dans une certaine opposition d’intérêts.

Pour qu’aucune des deux parties ne soit atteinte, lésée dans son droit, pour que le taux des salaires soit vraiment déterminé par la nature même des choses, par les rapports économiques, il importe que les lois, les mœurs, le développement intellectuel, ne créent à aucun des deux contractants une situation inférieure à celle de l’autre.

Jusqu’à un temps très-rapproché de nous, si voisin encore que c’est à peine si nous en sommes sortis, la loi, les mœurs, l’inégalité d’instruction et d’autres circonstances passagères mettaient l’ouvrier dans une position désavantageuse, et le plaçaient en partie à la discrétion du patron, de celui qu’on appelait « le maître ». La loi a été pendant les siècles passés et pendant plus de la moitié du siècle actuel, ou manifestement défavorable a l’ouvrier, ou soupçonneuse et défiante vis-à-vis de lui.

Les socialistes prétendent que le salaire est un reste de servage ; cette allégation est folle entre le servage et le salaire il n’y a rien de commun quant à la nature, quant à l’essence du contrat ; mais ce qui est vrai, c’est que, longtemps après la disparition du servage, les règlements et les lois se sont ressentis des traditions de ce mode d’organisation du travail le contrat de salaire n’a pas été complètement libre. La loi y est intervenue avec sa force coercitive ou sa force préventive, et toujours, même pendant la période révolutionnaire de la fin du siècle, elle a montré une évidente partialité pour celui qui paie le travail et contre celui qui le fournit. Ce système d’intervention, par voie législative ou réglementaire, dans les rapports des ouvriers et des entrepreneurs, était en pleine floraison du temps des premiers économistes, Turgot, Smith ; il n’avait pas encore disparu au temps de Say, de Sismondi, et même de Blanqui (l’ancien). Leur doctrine sur le salaire se ressent de cet état des lois et des mœurs qui déprimait la situation de l’ouvrier et lui enlevait l’indépendance. Ils représentaient celui-ci comme étant naturellement à la discrétion du maître ; ils ne se trompaient guère que sur l’adverbe et aussi sur la mesure, sur la durée au lieu de naturellement, c’est artificiellement et passagèrement qu’ils auraient dû dire.

Depuis 30 ou 40 ans, surtout depuis 20 ans, la législation s’est singulièrement modifiée, et les mœurs, les circonstances encore davantage. Les lois se sont ressenties de deux nouvelles influences : l’esprit humanitaire ou l’esprit démocratique qui les a de plus en plus pénétrées, et les progrès de la raison politique. Un pays ayant pour base de gouvernement le suffrage universel ou même un suffrage censitaire très-étendu ne peut conserver sur les salaires ou sur l’organisation du travail les lois restrictives qu’avaient jadis les pays de monarchie absolue ou de gouvernement aristocratique.

Il y a des actes d’oppression collective, des abus de législation, qui ne sauraient durer longtemps sous un régime de discussion. Ce n’est pas un des minces mérites du gouvernement parlementaire et du suffrage universel que d’avoir apporté beaucoup plus de justice dans les relations sociales des différentes classes de citoyens entre elles ou avec le gouvernement. Indépendamment du sentiment d’équité et d’impartialité qui a de plus en plus dominé la législation, la raison politique a fait de considérables progrès. C’était jadis un des préjugés du gouvernement qu’il devait s’immiscer dans toutes les relations économiques pour les soumettre à ce qu’il considérait comme le bien général. Nous avons montré l’administration, dans des temps très-éclairés et proches de nous, intervenant à diverses reprises pour fixer le montant des loyers, pour régler le mode de culture des terres, pour prohiber par exemple la transformation de terres à blé en vignobles, pour établir un maximum des prix, ou bien encore de l’intérêt des capitaux[4]. Cette habitude de la réglementation universelle n’était pas chez le législateur une simple manie en quelque sorte héréditaire ; elle venait de la fausse conception qu’il se faisait du bien public et de l’excessive confiance qu’il avait en ses propres lumières. Il ne se doutait pas qu’il y a dans les volontés et les intelligences individuelles une sorte de concert naturel, une loi analogue à celle de la gravitation, qui fait que, sans avoir besoin d’obéir à des prescriptions extérieures, elles conspirent, dans leurs libres mouvements, au bien général. Autrefois on avait fixé pour Paris un cercle d’approvisionnement où les denrées devaient toutes se diriger vers la capitale ; des prescriptions de ce genre seraient regardées aujourd’hui comme puériles. La raison publique a donc fait des progrès, grâce à l’expérience, et l’un de ces progrès, consiste à avoir une plus grande confiance dans la raison individuelle, dans la liberté et l’initiative personnelles.

Avant ces progrès récents de la raison publique le législateur avait en quelque sorte une politique relative au salaire. Un célèbre économiste allemand, qui n’a rien découvert, mais qui a tout éclairé, Roscher, divise en trois parties les développements qu’il consacre au salaire : théorie du salaire, histoire du salaire, politique du salaire (Lohntheorie, Lohngeschichte, Lohnpolitik). Cette dernière partie n’a plus qu’un intérêt scientifique et historique. Longtemps on considéra comme un désordre que le salaire fût abandonné aux discussions des deux contractants, l’ouvrier et le patron. L’anarchie seule, pensait-on, pouvait résulter de ce débat toujours prêt à renaître. Les taxes de salaire étaient très-fréquentes ; elles constituaient un état intermédiaire entre le servage et la liberté complète où nous ne sommes entrés qu’il y a quinze ou vingt ans. Au quatorzième siècle, le gouvernement taxe, c’est-à-dire fixe les salaires à la fois en Castille, en France et en Angleterre. D’après ce règlement en France le salaire du batteur de blé (Drescherlohn) était du vingtième au trentième boisseau de blé, tandis que Roscher nous apprend qu’en Saxe, vers 1866, ce même salaire était du douzième au quatorzième boisseau. Estimé en blé, le salaire du batteur en grange a donc presque doublé dans le courant des quatre derniers siècles.

Pour faciliter l’application du tarif, et de crainte que les travailleurs ne se dérobassent par l’émigration à un niveau qu’ils jugeaient trop bas, on interdisait le changement de domicile, on empêchait le travailleur des champs d’aller dans les villes et de changer d’habitation sans la permission des magistrats. C’était bien là un état intermédiaire entre le servage et le salaire librement débattu.

Sous Élisabeth, intervint en Angleterre une loi pour fixer les salaires et l’on y trouve la même partialité en faveur du patron. Cette loi stipulait, en effet, une peine de dix jours de prison pour le maître qui donnerait plus que le tarif légal et de 21 jours pour l’ouvrier qui demanderait davantage. Ces édits furent renouvelés sous Jacques Ier. En Allemagne, après la guerre de Trente ans, il y eut de nombreuses diètes pour taxer les salaires des domestiques de ferme. En Angleterre, sous Georges III, le gouvernement imposa des tarifs aux garçons tailleurs. Un des plus récents exemples de l’intervention de l’État dans ces questions est le célèbre Spitalfields Act qui réglementa le salaire des ouvriers en soie après une émeute de ceux-ci. Ce n’est qu’en 1824 que cette loi fut rapportée, à la demande des maîtres qui attribuaient à cette mesure la langueur de cette industrie.

Les pays neufs étaient infectés de la même manie de réglementation que les vieux pays : ainsi dans la Nouvelle-Galles du Sud, à la fin du siècle dernier, l’autorité fixait tous les salaires.

Dans certaines contrées, comme en Allemagne, la réglementation fut plus générale qu’ailleurs. En 1731 une ordonnance remettait en Saxe aux autorités de district le soin de régler les salaires dans chaque circonscription ; ces prescriptions finirent par tomber en désuétude mais aussi tard qu’en 1821, certains capitalistes allemands faisaient une pétition pour réclamer que l’on revînt à cette méthode.

Cette ingérence de l’autorité dans des contrats conclus entre des hommes libres nous paraît aujourd’hui aussi absurde et illusoire qu’elle est manifestement injuste. Elle provenait de sentiments ou de préjugés de diverses natures en premier lieu, l’esprit universel de réglementation que l’on a vu se manifester également pour les loyers, pour l’intérêt des capitaux, pour les modes de culture, pour les prix des denrées principales, le pain et la viande. Ce goût pour l’intervention législative dans les relations économiques s’est singulièrement atténué, sans avoir disparu on en retrouve de temps à autre des recrudescences. Dans le petit canton suisse de Zurich, où dominent les idées radicales, une proposition fut faite en 1878 pour donner au gouvernement le monopole du commerce des blés elle fut repoussée par 35,000 voix contre 15,000.

En second lieu, une autre des raisons de cette fixation des salaires par l’autorité administrative ou législative était la croyance, jadis générale, que les classes inférieures de la population sont naturellement turbulentes, qu’elles comprennent mal leurs intérêts, et qu’il n’est pas bon pour l’État qu’elles aient beaucoup d’aisance ou beaucoup de loisirs. Telle était la pensée de presque tous les hommes d’État anciens, même des plus éminents, comme Richelieu. À la fin du dix-huitième siècle seulement une autre doctrine commença à poindre, elle eut de la peine à se faire jour. Même le législateur de la période révolutionnaire était médiocrement favorable à la classe ouvrière ; il se défilait de son ignorance, de sa turbulence, de ses exigences qu’il eût volontiers considérées comme contraires au bien public. Une troisième pensée enfin se trouvait au fond de ces mesures, c’était que la médiocrité ou la modération des salaires était favorable au développement de l’industrie nationale, aux exportations, par conséquent à l’intérêt général.

Il serait également inexact de croire que cette réglementation des salaires par voie d’autorité fût complètement efficace ou qu’elle ne le fût aucunement. Elle n’avait jamais tous les résultats qu’en espérait le législateur et n’empêchait pas, quand la demande de travail était très-ardente, le salaire de s’élever au-dessus du taux légal. La fréquence même des ordonnances de ce genre et les modifications nombreuses qu’elles subirent prouvent que les infractions n’étaient pas rares. Néanmoins elle nuisait notablement aux ouvriers ; elle les décourageait ; elle donnait aux patrons des armes légales, une supériorité de situation qui n’était pas sans importance.

Quand la fixation administrative des salaires tomba en désuétude, l’ouvrier fut-il immédiatement en possession de toutes les libertés dont il a besoin pour traiter avec le patron d’égal à égal, pour que le salaire ne soit plus influencé que par les circonstances économiques ? Cet heureux triomphe de l’égalité se fit encore longtemps attendre. Bien des obstacles légaux subsistaient qui entravaient les franchises de la classe ouvrière et qui la maintenaient dans un état d’infériorité. C’est une erreur de croire que l’égalité de tous devant la loi date de 1789 ; elle est d’origine beaucoup plus récente, elle n’est guère complète que depuis les dernières années du second Empire en France, si même elle l’est au moment où nous écrivons. Dans beaucoup de pays, en Angleterre, en Allemagne, des lois générales ou des lois spéciales comme la loi des pauvres rendaient difficile ou coûteux le changement de domicile ; la Freizungheit, comme disent les Allemands, cette liberté primordiale d’aller et de venir, de se fixer où l’on trouve du travail, est une conquête d’hier. La génération qui nous a précédés, celle d’il y a trente ou quarante ans, ne la possédait pas dans la plupart des pays d’Europe.

La législation de classe, celle qui distingue les catégories de citoyens, a duré jusqu’à ces dernières années les mesures de police lui ont parfois survécu. L’obligation pour l’ouvrier d’avoir un livret ; l’article du Code qui édictait que « le maître » serait cru sur son affirmation dans les discussions avec l’ouvrier, l’interdiction des coalitions, la prohibition du droit d’association et de réunion, toutes ces mesures, sans avoir une complète efficacité, étaient contraires à l’égalité civile et viciaient la liberté du contrat de salaire.

Le procès fait, sous le second Empire, aux ouvriers typographes pour délit de coalition est resté célèbre. Ce qui l’est moins et jette beaucoup plus de jour sur l’état de dépendance où les lois maintinrent jusqu’à ces derniers temps la population ouvrière, c’est l’interdiction faite, sous le gouvernement de Louis-Philippe, à un patron parisien, M. Leclère, peintre en bâtiment, de réunir ses ouvriers pour faire de concert avec eux un règlement de participation aux bénéfices. En plein régime parlementaire et de prétendue liberté, le gouvernement s’ingénia à empêcher une des tentatives les plus originales et les plus heureuses d’organisation perfectionnée du travail ; et cet acte d’évident despotisme, malgré la liberté de la presse et de la tribune, passa inaperçu ; il a fallu que cette tentative d’association eût le plus brillant succès pour qu’on se reportât à ses origines et que l’on y retrouvât cet éclatant et attristant exemple de partialité administrative.

Presque toutes ces entraves, presque toute cette législation de classe, appartiennent maintenant au passé. La loi nouvelle qui donne aux conseils de prud’hommes le droit de choisir eux-mêmes leur président, et par conséquent d’élever à cette charge un ouvrier tout aussi bien qu’un patron, est un des plus récents triomphes de l’égalité civile. Il reste encore l’interdiction du droit de réunion et d’association ; mais ce n’est guère là qu’une lettre morte, dont il n’est fait usage que dans des cas graves ; à défaut du droit strict de se réunir et de s’associer, les ouvriers jouissent d’une tolérance qui depuis une quinzaine d’années leur a permis de fonder des chambres syndicales en grand nombre. Mieux vaudrait sans doute une situation régulière et définitive mais c’est déjà un progrès notable que d’avoir substitué la tolérance de fait à la prohibition.

Que toutes ces défenses légales fussent préjudiciables aux ouvriers et eussent dans beaucoup de cas pour conséquence d’altérer la sincérité du contrat de salaire, c’est incontestable. Elles déprimaient la situation de l’ouvrier à ses propres yeux comme à ceux de son maître. Elles constituaient, d’ailleurs, en fait, si ce n’est en droit, une législation de classe, parce que la plupart de ces interdictions étaient unilatérales ou que dans la pratique elles s’appliquaient avec beaucoup plus de difficulté aux patrons qu’aux ouvriers. C’est ce qui arrivait pour les coalitions : les patrons étant en petit nombre, quelquefois seulement une douzaine ou une demi-douzaine dans une même profession ou un même district, ayant dans leurs habituelles relations sociales, dans leurs cercles, des réunions naturelles et fréquentes, pouvaient facilement se coaliser, s’entendre, se concerter sans que la loi en fût avisée. La pensée de Smith que les patrons sont dans un état de coalition perpétuelle est, sans doute, exagérée mais elle contient beaucoup de vérité, beaucoup plus que la pensée de Stuart Mill qu’il n’est peut-être pas un métier dans le Royaume-Uni où les patrons ne pussent, s’ils le voulaient, réduire les salaires au-dessous du taux existant[5].

C’est une étude qui est encore à faire que celle des grèves et de leurs effets. Les préjugés les plus tenaces sont répandus à ce sujet parmi les hommes instruits. Ceux-ci ne sont d’accord que sur un point, la légitimité des coalitions, inefficacité des lois qui prétendent les interdire. Le droit pour l’homme de se concerter, de s’entendre avec ceux qui ont les mêmes intérêts que lui, de lier son action à celle d’autrui, est un droit naturel. L’abus commence avec les violences, et si elles sont fréquemment, non pas toujours, les compagnes d’une grève, ce n’est pas une raison suffisante pour prohiber la grève elle-même c’est un motif pour la surveiller, la contrôler dans sa marche et veiller à ce qu’elle ne dégénère pas en excès.

Les coalitions d’ouvriers sont très-anciennes ; comme tout ce qui dérive de la nature humaine et de la nature des choses, on ne saurait leur trouver de commencement : le retrait des plébéiens sur le mont Aventin était, par excellence, une grève. L’histoire nous en signale de nombreuses au moyen âge dans tous les pays industriels, aussi bien dans la Flandre qu’en Italie, et pour cette dernière contrée, à Sienne, par exemple, en 1371 et en 1384. Boisguillebert, au dix-septième siècle cite plusieurs cas de désertion du travail par 7 ou 800 ouvriers agissant de concert. À Paris, en 1789, les laquais et les garçons de pharmacie se mettent en grève. Ce serait présomption que de vouloir énumérer toutes les grèves ou les plus célèbres qu’a vues le dix-neuvième siècle, car elles sont innombrables et échappent à tout recensement ; ce serait en outre un hors-d’œuvre. La prohibition légale n’empêche pas les coalitions, elle les rend seulement plus difficiles, plus sauvages par l’exaspération même des ouvriers, elle leur communique cette saveur de révolte que goûtent fort les mauvais sujets ; elle les transforme en insurrections. C’est sous le régime de l’interdiction légale qu’on a vu se produire et durer, au mépris de la loi, les grèves les plus ardentes, les plus opiniâtres, les plus sanglantes. À Lyon sous le règne de Louis-Philippe, à Paris également, à la même époque, dans l’industrie du bâtiment, il y eut des grèves très-importantes. En Angleterre, en 1810, sous les lois les plus rigoureuses qui existassent les fileurs du Lancashire se coalisèrent, et 30,000 ouvriers furent pendant quatre mois sans travailler. Il y aurait plus de danger pour l’ordre public à vouloir supprimer de force une grève qu’à lui laisser suivre paisiblement son cours régulier. Comment, d’ailleurs, s’y prendrait-on ? On ne peut frapper d’amende qui n’a rien, or la plupart des ouvriers n’ont rien. On ne peut conduire en prison des milliers de grévistes ; les locaux et les fonds manqueraient, puis la prison constituerait la grève la plus efficace, puisqu’elle rendrait le travail impossible on ne peut, d’un autre côté, faire travailler les hommes de force, à moins de rétablir l’esclavage, de multiplier les contre-maîtres et de les transformer en gardes-chiourmes.

Le point de la légitimité des coalitions, celui aussi de l’inefficacité des lois qui les interdisent ne prêtent plus à contestation. Ce qui est plus débattu, ce qui est environné encore de beaucoup d’ombre, c’est la question de savoir si les coalitions ont une action bonne ou mauvaise sur la situation de l’ouvrier. Il faudrait tout un livre ou un amoncellement d’exemples pour trancher une question aussi complexe elle ne comporte, d’ailleurs, pas de réponse s’appliquant à tous les cas. Contentons-nous en ce moment de quelques observations.

La croyance de la plupart des économistes, nous pourrions dire le préjugé de la plupart des économistes, car, si ce n’est la science, du moins les savants ont souvent des préjugés, c’est que les grèves sont défavorables en principe à l’ouvrier, qu’elles empirent sa situation, qu’elles ne lui valent aucun avantage qu’il n’eût obtenu sans elles, qu’elles ne lui procurent que des triomphes passagers, chèrement achetés. Un économiste d’un certain renom, miss Harriet Martineau, a particulièrement soutenu cette doctrine ; elle a même donné à un de ses livres ce titre très-explicite : tendance des grèves à abaisser le taux des salaires.

Cette opinion ne manque pas de raisons ou d’arguments. Les ouvriers gaspillent en frais de grève des sommes dont ils eussent pu faire un bien meilleur usage. Il leur eût été loisible avec ces épargnes de constituer des sociétés coopératives, soit de crédit, soit de consommation, soit même de production. Tout au moins, eussent-ils pu avec elles étendre et développer les attributions des Sociétés de secours mutuels de façon à y comprendre les pensions de retraite. Les grèves aussi, peut-on dire, désorganisent parfois toute une industrie, font perdre la clientèle, déplacent les courants commerciaux, en même temps que les capitaux : on attribue, par exemple, à des coalitions ouvrières la ruine des chantiers de construction maritime à Londres. Parfois aussi c’est à elles qu’est due l’invention de nouvelles machines qui, tout en étant pour l’humanité un bien définitif, portent momentanément le désarroi et le trouble parmi les ouvriers et châtient cruellement les grévistes.

Toutes ces observations sont vraies, mais non pas d’une vérité universelle et absolue : ce sont les inconvénients réels, les suites inévitables de beaucoup de grèves, non pas de toutes. On se tromperait en croyant que, considérée en soi, en bloc, la grève ait nui à la classe ouvrière. Elle a certainement contribué à faire respecter davantage les ouvriers par les patrons, à prévenir beaucoup d’abus de détail, toutes sortes de modes d’exploitation ou de dégradation. Les industriels et leurs agents ont dû apporter plus de ménagements, plus d’égards, plus de justice dans leurs rapports avec les travailleurs manuels. Il y a certes une grande différence entre le traitement que les manufacturiers de nos jours font aux ouvriers, et celui qui était habituel il y a trente, quarante, cinquante années. Chaque industriel sent qu’il n’a pas affaire à un homme isolé, à quelques centaines d’hommes incapables de s’entendre, mais bien à des hommes que le moindre abus amènerait à se concerter entre eux, et à refuser simultanément leur travail. Prétendre que les grèves n’aient jamais été utiles à l’ouvrier pour la sauvegarde de ses droits ou de sa dignité, pour le préserver des petites tyrannies, des avanies quotidiennes, c’est ignorer l’histoire de l’industrie. À vrai dire, ce sont moins les grèves effectives qui ont eu ces heureux résultats, que la simple crainte, la simple possibilité des grèves. Il en est d’elles comme des tribunaux, comme de la guerre, comme du duel même ; elles agissent surtout par la crainte qu’elles inspirent ; elles amènent plus de loyauté dans l’exécution des contrats, plus de circonspection dans les rapports réciproques. Il est facile de dire que les procès ruinent les plaideurs ; mais si l’on n’avait pas la faculté de plaider, que d’abus et de spoliations se produiraient ! De même pour les grèves, elles peuvent ruiner momentanément les grévistes ; mais la crainte de susciter une grève est chez les manufacturiers un frein nécessaire. L’effet préventif du droit de grève a rendu bien plus de services à la classe ouvrière que les désordres et les dépenses des grèves ne lui ont porté de préjudice.

Quant à mesurer l’influence des grèves sur la hausse des salaires, c’est chose malaisée. Les grèves ont des causes infiniment variées ; nous serions disposé à admettre que les grèves les plus heureuses sont celles qui ont eu pour objet non pas d’accroître la rémunération de l’ouvrier, mais de modifier certains arrangements accessoires dans l’organisation ou le paiement du travail : les coalitions qui ont fait supprimer le paiement des salaires en nature, qui ont amené la paie de quinzaine, qui ont fait modifier des règlements ou draconiens ou injustes, ou même celles qui ont fait réduire à dix ou à onze heures la journée de travail n’ont pas été malfaisantes. Il existe encore dans beaucoup d’industries des usages pernicieux ou humiliants pour l’ouvrier qui disparaîtront à la suite de grèves. Il est bien rare qu’un progrès notable dans l’humanité ait été obtenu sans quelques luttes, sans quelques souffrances passagères ; tout ce qui est bien s’achète en ce monde, non seulement par des efforts ou par des controverses, mais par des conflits. Le repos et le calme ne sont pas le lot de l’humanité ; l’agitation, pourvu qu’elle ne soit pas excessive, est sa condition, sinon d’existence, du moins de développement.

Ce n’est pas que, en soutenant l’utilité du droit de grève, nous entendions défendre toutes les applications qui en ont été faites. Nous admettons que sur dix il s’en trouve les trois quarts, peut-être les quatre cinquièmes de funestes. On a beaucoup exagéré cependant, à notre avis, et les bons et les mauvais effets de ces conflits entre patrons et ouvriers. Ils n’ont eu ni pour le bien ni pour le mal toute la puissance qu’on leur attribue. On n’a pas assez remarqué qu’en devenant plus fréquentes les grèves sont devenues aussi plus bénignes exactement comme les maladies quand elles sont passées à l’état endémique. Les grèves actuellement ne sont plus accompagnées de crimes comme autrefois ; les horreurs de Sheffield[6] appartiennent, si nous pouvons ainsi parler, à la période héroïque des coalitions et des associations ouvrières, à celle où les premières étaient défendues et les secondes proscrites. Aujourd’hui les grèves n’entraînent plus mort d’homme ; elles ne sont même que rarement accompagnées de violences qu’il importe, d’ailleurs, de punir avec sévérité ; elles comportent, il est vrai, ce que l’on appelle les vexations pacifiques, comme le détournement des outils, la mise en quarantaine des récalcitrants, le picketing ; il y a là un mélange de faits qui sont blâmables devant la morale seule et de délits réels que la loi doit atteindre. Le désordre matériel n’est plus même aujourd’hui le compagnon habituel des grèves j’ai vu en 1879 à Londres, au temps de Pâques, une grande manifestation ou procession de grévistes traversant toute la métropole, en passant par les plus grandes voies, Trafalgar Square, Pall Mall, Piccadily, pour se rendre à Hyde Park, afin de protester contre une réduction de salaires. Plus de dix mille hommes avec une centaine de bannières de corps d’état ou de sociétés diverses ont ainsi défilé sous mes yeux ; je me suis joint au cortège qui a accompli le parcours fixé et rempli tout le programme sans aucun trouble pour le public. Je n’entends certes pas dire que le droit de circuler en grandes masses à travers une ville et d’encombrer momentanément les grandes voies doive être octroyé dans tous les pays je veux seulement constater que, depuis qu’elles sont licites et assez fréquentes, les grèves se sont dégagées en général des violences et des désordres qui les déshonoraient autrefois.

La reconnaissance du droit de coalition a été non seulement un acte de justice, mais un acte dont la classe ouvrière a certainement tiré profit pour la défense de ses droits, pour le maintien de sa liberté dans le contrat de salaire c’est à dater de cette faculté que le salaire est devenu dans toute la force du terme un contrat libre. Autrefois, la partialité de la loi pour les patrons, les propriétaires et les capitalistes, était flagrante et choquante ainsi une loi de Georges III (chapitres 39 et 40) condamnait à trois mois de prison tout homme qui était convaincu d’avoir engagé les ouvriers à cesser leur travail ; et la même loi n’infligeait que 20 livres sterling d’amende aux patrons convaincus de s’être concertés pour diminuer la rémunération de leurs ouvriers.

Non seulement aujourd’hui les ouvriers ont obtenu la complète égalité avec les patrons mais il semble que la loi leur accorde parfois les faveurs, les privilèges qu’elle réservait jadis à ceux-ci. La taxe des pauvres, telle qu’elle existe en Angleterre, forme, en cas de grève, un subside indirect que l’État ou que les communes donnent aux grévistes ; c’est en réalité un impôt mis sur les industriels et les propriétaires pour aider les ouvriers à triompher de la résistance des premiers. Bien plus, dans certains pays, où le suffrage universel a peuplé les Conseils municipaux de représentants d’opinion démocratique avancée, il arrive que l’on exige de l’ensemble des contribuables des fonds pour soutenir une grève et la faire triompher. À Lyon, par exemple, au mois de mai 1879, pendant la grève des maçons et celle des tisserands, le Conseil municipal votait 50, 000 francs pour les ouvriers en chômage, c’est-à-dire, d’une manière plus ou moins déguisée, pour les ouvriers qui avaient cessé volontairement leur travail afin d’obtenir une rémunération plus élevée. Cette intervention était une infraction au principe de l’égalité des citoyens devant la loi ; on la doit condamner avec autant de rigueur que les abus d’autorité qui étaient autrefois si fréquents en faveur des patrons. Il est malheureusement à craindre que le pouvoir, qui sait rarement demeurer équitable et impartial, ne mette à la disposition des ouvriers, dans leurs contestations avec les patrons, une partie des moyens d’influence qu’il détient. La facilité avec laquelle la ville de Paris a admis en 1879, dans sa Série de prix, l’augmentation de salaire réclamée par les ouvriers fumistes et par d’autres corps d’état est aussi d’un mauvais exemple. On peut en dire autant des délibérations dé la Chambre des députés pour la réduction à dix heures du travail dans les fabriques.

Quoi qu’il en soit, en supposant que l’État et les municipalités restent dans leur rôle, celui de protecteurs de la liberté de tous et de l’ordre public, on ne peut nier que la situation légale des ouvriers ne se soit singulièrement améliorée depuis un demi-siècle, surtout depuis un quart de siècle. Ils ont à peu près conquis l’égalité et la liberté complète. Il n’y a plus de livret obligatoire, plus d’entraves au changement de domicile et à l’exercice des métiers[7], plus de préférence donnée à la parole du maître dans les contestations ; plus de supériorité pour le patron dans les conseils de prud’hommes ; la liberté de coalition est entière ; il manque encore en théorie celle d’association et de réunion ; mais une sage tolérance pratique en concède l’usage.

Toutes ces libertés n’ont pas seulement fourni aux ouvriers des satisfactions idéales, des jouissances spéculatives ; elles ont eu pour eux des résultats matériels, tangibles, en ce qui concerne le taux des salaires, la durée du travail, l’organisation des tâches, le mode et l’époque de paiement de la main-d’œuvre, les règlements d’ateliers. Il s’est accompli presque silencieusement, dans la période de 1820 à 1870 en Angleterre, dans celle de 1848 à 1873 en France, une véritable émancipation de la population ouvrière. Il ne faut pas oublier cependant que tous ces droits nouveaux, toutes ces nouvelles facultés comportent des abus, surtout pendant la période qui en suit la conquête. Les libertés demandent une éducation qui ne peut se faire que par l’expérience même ; il faut trente ou quarante ans pour que la population apprenne à se servir efficacement et sagement des droits qu’elle possède encore ne doit-on pas espérer que cette sagesse, une fois acquise, soit continue, sans défaillances, sans retours d’emportement et de folie ; mais, comme l’a dit avec une si haute raison Montesquieu, dans le dialogue d’Eucrate, quel que soit le prix de la liberté, il faut le payer aux dieux.

Si tous les progrès de la législation ont tourné à l’avantage de l’ouvrier, il en a été de même des progrès industriels et commerciaux. La situation relative de l’ouvrier et du patron en a été transformée.

C’est, au moins pour le temps présent, une erreur que le prétendu axiome découvert ou proclamé par Turgot, Smith, Say, répété par Roscher et Stuart Mill, que l’ouvrier est dans la main du maître. Autrefois, avant la grande industrie, ou pendant la période chaotique de cette dernière, ce pouvait être une vérité. Même alors, Turgot exagérait en disant : « En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l’ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour se procurer sa subsistance. » Smith aussi dépassait, même pour son temps, de beaucoup la mesure quand il écrivait :

« Un propriétaire, un fermier, un maître manufacturier, un marchand, peuvent généralement vivre une année ou deux des fonds qu’ils ont par devers eux sans employer un seul ouvrier. La plupart des ouvriers ne pourraient pas subsister une semaine, fort peu l’espace d’un mois, et presqu’aucun l’espace d’un an sans travailler. À la longue le maître ne peut pas plus se passer de l’ouvrier que l’ouvrier du maître, mais le besoin qu’il en a n’est pas aussi urgent. »

On connaît le mot allemand : Arbeiterfrage, Magenfrage ; question ouvrière, question d’estomac. C’est aussi pour cette raison sans doute que Stuart Mill admettait si légèrement qu’il n’est presque aucun métier où les salaires ne pussent être considérablement réduits si les patrons le voulaient.

Cette conception de la puissance des patrons sur les ouvriers est aujourd’hui plus que jamais absolument déraisonnable. Autant vaudrait dire que le locataire est complètement à la disposition du propriétaire, parce que ce dernier peut, à la rigueur, rester longtemps sans louer son immeuble et que le premier ne peut se résigner à coucher longtemps à la belle étoile ; que le consommateur de denrées essentielles, comme le blé, le bétail, les articles d’épicerie, est entièrement à la discrétion du vendeur, parce que ce dernier peut attendre quelques jours ou quelques semaines, tandis que le premier ne saurait se mettre à un jeûne prolongé sans mourir de faim.

Jamais, croyons-nous, la dépendance de l’ouvrier relativement au maître n’a été aussi grande que les anciens économistes le supposaient ; sinon, les salaires n’auraient haussé que par la philanthropie des patrons, hypothèse déraisonnable. En tout cas, depuis la constitution de la grande industrie exigeant d’énormes capitaux, la situation s’est modifiée en faveur de l’ouvrier.

Autrefois, l’exercice d’une industrie ne demandait qu’un très petit capital ; une partie seulement, en général, de la fortune de l’industriel était engagée dans les affaires. Les machines étaient tout à fait primitives, simples, de médiocre valeur. Aujourd’hui il faut pour l’exercice de la plupart des industries un capital énorme. Il en est peu qui n’obligent à une mise de fonds d’un, deux ou trois millions : il est rare que ce capital appartienne totalement à l’industriel lui-même ; il a des dettes chez le banquier ; il a des prêteurs ; l’intérêt court toujours, que l’usine marche ou qu’elle chôme. L’outillage même est compliqué, délicat ; il s’use et se dégrade si on ne l’entretient pas, s’il ne fonctionne pas. Autrefois on produisait pour un débouché restreint, dans la région voisine où la concurrence n’était pas active un retard, un arrêt n’était pas très-préjudiciable. Aujourd’hui, on produit souvent sur commande avec des délais de livraison rigoureux et des amendes pour les retards. C’est la situation de la plupart des usines métallurgiques et de beaucoup d’ateliers de l’industrie textile. Même quand ces délais de livraison n’existent pas pour les commandes, l’industriel a une clientèle qui lui est disputée par des concurrents nombreux et acharnés ; il est exposé à la perdre s’il n’est pas en état de maintenir ses relations, de fournir aux demandes qui peuvent survenir. Où est aujourd’hui le fabricant qui, sans discréditer ou ruiner sa maison, pourrait, suivant la parole de Smith, « vivre une année ou deux des fonds qu’il a par devers lui sans employer un seul ouvrier ? » Conçoit-on un « maître manufacturier » qui fermerait ainsi son établissement pendant un an ou deux et le rouvrirait plus tard ? Il ne retrouverait ni ses employés, ni ses ouvriers, ni surtout ses clients ; il aurait vu s’amonceler d’énormes intérêts, son outillage se serait singulièrement endommagé. L’hypothèse de Smith sur l’innocuité d’un chômage prolongé pour une maison d’industrie est déraisonnable. La position de l’industriel s’est retournée il est devenu plus dépendant de l’ouvrier.

Dans le même temps et par les mêmes causes la position de l’ouvrier s’est retournée également, de sorte qu’on peut presque dire que l’ouvrier se trouve aujourd’hui dans la position où était autrefois « le maître », et ce dernier dans celle où était jadis l’ouvrier.

Le travailleur manuel n’est plus aujourd’hui isolé, sans ressources, sans instruction, sans liberté, sans appui. Il a formé une foule de sociétés diverses, sociétés de secours mutuels, sociétés syndicales où tous les ouvriers d’une même industrie se rencontrent, échangent leurs idées et se concertent pour des décisions communes. Il a, d’ordinaire, quelques économies, parce que ses salaires se sont élevés et que les institutions d’épargne se sont multipliées. S’il n’a pas d’épargnes qui lui soient propres, la société ouvrière à laquelle il appartient possède généralement un petit trésor. Toutes ces sociétés spéciales et locales ont entre elles des relations et des liens ou peuvent aisément en former : elles ont les unes pour les autres de mutuelles sympathies. On peut dire, renversant la phrase de Smith, et mettant une affirmation où il place une négation, qu’il n’est guère de corps de métiers où les ouvriers ne pussent « subsister une semaine, même l’espace d’un mois et, dans certains cas, toute une année sans travailler ».

Les grévistes ont, d’ailleurs, une tactique qui leur est avantageuse, quoique le succès, heureusement, n’en soit pas certain et constant : c’est de localiser et de diviser la grève, de l’appliquer à une maison et à une localité déterminée, en prélevant, pour secourir les grévistes, une contribution ou un impôt sur les ouvriers du même corps d’État qui travaillent dans les autres maisons et dans les autres localités où la grève n’a pas été déclarée. Cette tactique de division leur réussit souvent. Les patrons n’ont contre elle qu’une arme, c’est ce que les Anglais appellent le Lock out, c’est-à-dire le congédiement en masse dans toute la région, dans tout le pays même, des ouvriers appartenant au corps d’État dont quelques membres se sont mis en grève toutes les usines métallurgiques, par exemple, devront fermer et licencier leur ouvriers parce que les ouvriers de l’une seulement de ces usines auront fait grève en recourant aux subventions de leurs camarades travaillant dans les autres établissements. Si l’on n’oppose pas le Lock out ou congédiement en masse dans toute la région à la grève localisée et successive, il est bien probable que le succès sera du côté des grévistes[8].

Ceux-ci jouissent aujourd’hui de sympathies très-nombreuses : le courant populaire est pour eux. Quand une grève éclate dans quelques ateliers d’un corps d’état, ce ne sont pas seulement les ouvriers de la même catégorie, appartenant à d’autres ateliers, qui viennent, par des contributions sur leurs salaires, au secours des grévistes ; les ouvriers de corps d’état tout à fait différents font de même une chambre syndicale de cordonniers, par exemple, enverra une souscription de 500 francs ou de 1,000 francs, parfois de beaucoup plus, en faveur de la grève des tisserands. Le nombre des sociétés ouvrières étant considérable, il en résulte que toutes ces contributions finissent par avoir quelque importance. Il y a aussi la partie agitée et ambitieuse de la classe bourgeoise qui, briguant les suffrages populaires, croit parfois devoir soutenir les grévistes de ses deniers. Il ne se tient guère de réunion politique, en temps de grève, où l’on ne fasse quelque quête à la sortie en faveur des grévistes et où les bourgeois remuants, qui cherchent à capter les faveurs de la démocratie, ne soient obligés de faire quelque versement qui alimente le fonds de grève. Heureux encore, quand les conseils municipaux ne s’en mêlent pas, comme en mai 1879 à Lyon, en faisant participer les contribuables au soutien des ouvriers refusant le travail !

Aussi n’est-il pas rare de voir des grèves réussir : il faut que les circonstances économiques soient très-défavorables à l’ouvrier pour qu’une grève n’aboutisse pas. On l’a vu notamment à Lyon en mai 1879 où les ouvriers tisserands ont obtenu gain de cause contre leurs patrons qui voulaient réduire les salaires de 20 a 23 p. 100. Cependant, on sait que l’industrie lyonnaise est organisée encore comme autrefois, que le fabricant n’y est pas propriétaire de l’outillage, qu’il a par conséquent moins de capitaux engagés. Mais les patrons lyonnais en 1879 craignaient, si la grève venait à se prolonger, de perdre leur clientèle, leurs relations commerciales[9].

Les changements accomplis dans les lois, dans les mœurs dans l’industrie sont tels que la situation de l’ouvrier est devenue, vis-à-vis du patron, incomparablement plus forte qu’autrefois. On peut craindre même qu’il n’en abuse et qu’il ne finisse par nuire sérieusement à l’industrie de l’Europe : qu’il y prenne garde, les Indiens, les Chinois, les Japonais, ces sobres et habiles Asiatiques, et un jour peut-être aussi les Africains, se tiennent aux aguets : dans quinze ou vingt ans, tout au plus dans cinquante ans, il y aura dans toutes ces contrées des chemins de fer, des machines, de grandes usines, et qui sait si le labeur opiniâtre de ces concurrents nouveaux, se contentant d’une poignée de riz pour vivre, ne viendra pas troubler dans leur victoire nos ouvriers transformés en sybarites !



  1. Voir plus haut pages 234 et suivantes.
  2. Voir notre ouvrage le travail des femmes au XIXe siècle, p. 72.
  3. Dans une maison industrielle où il y a plusieurs associés, il est assez général que celui qui dirige l’affaire reçoive par préciput un traitement, c’est-à-dire un salaire ; bien plus dans une maison commerciale, à chef unique, il arrive que ce chef s’alloue un traitement qu’il distingue de son bénéfice : c’est de bonne comptabilité.
  4. Voir plus haut pages 275 et suivantes.
  5. Des exemples très-curieux de coalitions industrielles, ayant pour objet non la baisse des salaires, mais la hausse des prix, se sont produits en 1879 et en 1880. L’un est l’Union des armateurs faisant le commerce du Royaume Uni avec la Chine pour relever le cours des frets. L’autre est la coalition entre les usines métallurgiques des provinces du Rhin et de Westphalie pour élever les prix de vente et limiter la production.
  6. Voir la description de ces forfaits dans le livre du comte de Paris sur les Trades Unions.
  7. On peut citer, cependant, quelques traces encore de privilèges et d’exclusions ; ainsi à Marseille la Société des portefaix est une sorte de confrérie fermée, qui perçoit des gains exorbitants le travail dans les docks de Marseille n’est pas libre. La population se plaint avec raison d’un état de choses qui rappelle le moyeu âge. D’autre part, les ouvriers de beaucoup de corps d’état, en prétendant restreindre l’apprentissage, tendent à reconstituer une sorte d’aristocratie ouvrière en dehors de laquelle serait la plus grande partie de ce que l’on appelle le Prolétariat.
  8. C’est ainsi que l’on a vu en octobre 1880 les ouvriers ébénistes de Paris faire triompher leur prétention d’élever à 8 francs leur salaire journalier, bien que les patrons aient procédé dans ce cas par la méthode du lock out, congédiant en masse tous leurs ouvriers. Une union durable est beaucoup plus facile à maintenir parmi les ouvriers que parmi les patrons.
  9. Les nombreuses grèves qui ont éclaté à Paris dans le courant de 1879 et de 1880 ont presque-toutes réussi. Aussi la maison Chaix, en publiant au mois d’octobre 1880 la Série officielle des prix de la ville de Paris, annonçait-elle que cette série des prix était « entièrement remaniée par suite de l’augmentation des prix de journée pour les différents corps d’état ».