Essai sur la répartition des richesses/17

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CHAPITRE XVII

DE L’INFLUENCE DU DÉVELOPPEMENT INDUSTRIEL SUR LES LOISIRS, SUR LA FACILITÉ DU TRAVAIL, ETC.


La civilisation se mesure à l’accroissement simultané et des produits et des loisirs. — De l’utilité des loisirs pour)a grande masse de la nation. — Objections ; réponse. — Pourquoi les loisirs ont parfois été plus nuisibles qu’utiles à la classe ouvrière c’est une situation transitoire et qui tient encore à la phase chaotique de la grande industrie.

Excès de travail dans les premières manufactures. — Justes récriminations de Sismondi, Blanqui et Villermé. — Les trois causes qui rendent de jour en jour plus doux le régime des manufactures.

Du développement de la philanthropie soit sincère, soit affectée. — Influence considérable des grèves sur le régime des ateliers. — De l’intervention du législateur dans le travail des fabriques. Du principe sur lequel cette intervention repose et des limites qu’elle doit avoir.

Les lois anglaises sur le travail des enfants et des femmes. — L’état actuel dans la Grande-Bretagne. — La loi suisse de 1877 sur les manufactures. — La situation en France. — Les grèves de 1880, le travail de dix heures et le législateur. — L’agitation aux États-Unis pour le travail de huit heures. — Crainte que l’ouvrier des nations occidentales n’abuse de ses avantages : concurrence redoutable que lui feront un jour les peuples asiatiques. — Dans peu de temps les heures de loisir dont disposera l’ouvrier, déduction faite des heures consacrées au repos et aux besoins du corps, dépasseront les heures de travail.

Tendance à l’augmentation de la commodité et de la sécurité du travail. — Des sociétés de secours mutuels et du développement de l’assurance.


Les salaires ne sont pas le seul élément qui importe à l’ouvrier, d’où découlent sa misère ou son bien-être, ses privations ou ses souffrances : un matérialisme étroit et superficiel peut seul restreindre à la question de rémunération le problème de la destinée des classes laborieuses.

On doit rechercher aussi quelle est l’influence de cette civilisation d’abord sur les loisirs, puis sur la commodité, la facilité, la salubrité du travail, ensuite sur les garanties contre les maladies, contre le chômage, contre le dénuement de la vieillesse, enfin sur la facilité qu’a l’homme des classes ou des couches inférieures de s’élever au-dessus de son point de départ.

Pour les salaires, le chapitre précédent a démontré que le progrès est incontestable : la rémunération de l’ouvrier s’est accrue, même en tenant compte des variations du prix des choses. Constate-t-on le même progrès pour les autres éléments de bien-être ou de sécurité que nous venons d’énumérer ?

Le but de la vie n’est, certes, pas un travail continu, sans autre relâche que celle qui est indispensable aux besoins du corps. Nous avons caractérisé plus haut ce que l’on a appelé le « sisyphisme », et cet état nous est apparu comme une sorte d’enfer terrestre ; tous les ingénieux mécanismes qu’invente l’esprit fécond de l’humanité, toutes les victoires que nous remportons sur les forces de la nature et qui se terminent par leur asservissement, ne doivent pas uniquement aboutir à multiplier la production, la consommation, sans diminuer d’une minute la longueur de la journée de travail, sans rien ajouter aux doux loisirs de l’homme.

Si les 30 millions de nouveaux travailleurs de fer et d’acier, qui représentent en France la force captive et docile des machines à vapeur, n’avaient fait qu’accroître un peu la rémunération de l’ouvrier, que lui permettre de se mettre sous la dent un peu plus de viande, sur le corps ou dans sa demeure un peu plus d’étoffes, ce serait un bien mince et presque insignifiant service qu’ils auraient rendu à l’humanité.

L’idéalisme ne doit pas être absent de l’économie politique. Toute notre lutte contre la nature doit avoir pour but de nous mettre au-dessus d’elle, de nous affranchir d’elle, non pas pour toute notre vie, mais pour un certain nombre d’heures par jour. Plus il devient facile à l’homme de satisfaire ses besoins matériels de première nécessité, plus il convient qu’il se réserve du temps pour ses besoins intellectuels et moraux, pour cette vie supérieure à laquelle il est appelé. Tout progrès humain est duperie s’il n’assure pas à l’homme une plus grande indépendance des besoins physiques, s’il ne lui procure pas plus de repos, plus de temps affranchi de la servitude des soucis de l’existence purement matérielle. Proudhon se trompe quand il prétend que l’homme est condamné à la pauvreté absolue, irrémédiable, qu’il est, pour employer son énergique expression, « constitué en pauvreté ». Si la loi du travail s’impose à l’homme, elle doit devenir plus légère avec le développement de la civilisation. Il faut juger de l’état d’une société, non seulement d’après l’intensité de la production et de la consommation par tête d’habitant, mais aussi d’après les loisirs raisonnables que cette société fait à l’ensemble des producteurs. Une société où les loisirs sont très-grands, comme chez les peuples primitifs, mais où la production est très-faible, passe à juste titre pour une société barbare. Une autre société où la production et la consommation seraient énormes mais où les loisirs manqueraient absolument à l’ouvrier serait, d’une autre façon, une société barbare. La civilisation se mesure à l’accroissement simultané et des produits et des loisirs. Ces considérations lavent l’économie politique du reproche de matérialisme, que méritent, d’ailleurs, certains économistes.

Nombre de personnes, cependant, parmi lesquelles certains philanthropes, nient que les loisirs de l’ouvrier soient une bonne chose. Plus il en a, disent-elles, plus il dépense en boisson, au jeu, plus il détériore sa situation matérielle et morale. Les faits ne manquent pas à l’appui de cette opinion, et ils semblent péremptoires. En Angleterre, la clientèle des cabarets s’est accrue d’autant plus que la journée de travail a subi plus de réductions. Chaque diminution d’une demi-heure du travail quotidien correspond à un accroissement d’une ou deux centaines de millions de francs de la consommation de gin ou d’alcool. En France, le chômage du lundi, les nombreuses absences des ouvriers parisiens, sont l’objet des critiques universelles. Ils ont fourni des sujets à la littérature naturaliste ; le type du Sublime et l’Assommoir en sont sortis.

Dans toutes ces plaintes il y a une grande part de vérité. Qu’une partie de la population ouvrière fasse de ses loisirs un fort mauvais usage, c’est un fait trop certain. Cependant, l’on généralise trop, et l’on a le tort d’attribuer ce gaspillage de la vie et des ressources de l’ouvrier à une cause d’où il ne sort pas nécessairement. Tous les ouvriers ne fréquentent pas l’Assommoir et tous ne sont pas des sublimes de sublimes ; beaucoup sont sobres, rangés, économes. On ne se rend pas compte, en outre, de ce qu’a naturellement de passager la situation actuelle de l’ouvrier. L’ouvrier a acquis plus de droits, plus d’indépendance, plus de loisirs à un moment où il n’avait pas encore acquis plus d’éducation, plus d’instruction, plus d’expérience, à un moment aussi où il manquait des conditions extérieures mêmes pour l’utile emploi de ses loisirs. Ces conditions, ce sont des habitations convenables pour sa famille des locaux appropriés à ses réunions, des distractions conformes à ses goûts et à ses besoins intellectuels, des bibliothèques populaires, etc. En tant qu’il serait général, tout ce mauvais emploi des loisirs peut donc n’être que passager. Il se produit souvent dans la société des anomalies qui rendent suspects à beaucoup de gens les progrès économiques. Ces anomalies tiennent à la rapidité, la soudaineté des progrès économiques, et à la lenteur des progrès moraux qui doivent y correspondre. De ce défaut de simultanéité il résulte que des progrès économiques incontestables ne paraissent pas avoir amélioré la situation morale du pays ou de la classe qui en profite. Tout changement économique soudain, et il est rare qu’il ne le soit pas, amène une perturbation, un désordre au moins momentané. Il en a été ainsi de la grande industrie, des machines ; Sismondi ne se trompait pas en constatant les désastreux effets de l’explosion en quelque sorte de cette force nouvelle mais il se trompait quand il croyait que ces effets seraient éternels ce n’était ni la grande industrie, ni les machines qui en étaient la cause à proprement parler ; c’était la soudaineté du changement dans une société mal préparée. Il y a pour tous les progrès économiques une période en quelque sorte chaotique : tout est en mouvement, sens dessus dessous ; les observateurs croient que c’est un état durable et se lamentent ; ce n’est qu’une phase. De cette période chaotique de la grande industrie, c’est à peine si nous commençons à sortir.

Si l’ouvrier depuis vingt ans n’a pas su faire de l’accroissement de ses loisirs un usage sain, moral, intellectuel, qui soit profitable à lui et aux autres, on ne doit pas juger de l’avenir d’après le passé, ni même d’après le présent. L’instruction, l’éducation, l’expérience, qui n’est pas seulement personnelle, mais qui est, en partie du moins, traditionnelle[1], les circonstances extérieures aussi aidant, les habitations de l’ouvrier, ses lieux de réunion s’améliorant, il arrivera un jour à mieux employer le temps que l’accroissement de la productivité du travail lui laissera disponible. À tout prendre, les loisirs de l’ouvrier, quand ils sont convenablement répartis, sont un bien.

Cette question préliminaire tranchée, est-il vrai que le développement de la civilisation ait accru les loisirs de l’ouvrier, amélioré les conditions de son travail, sous le rapport de la commodité, de la facilité et de l’hygiène ?

Tout un ensemble de faits que nous avons étudiés a complètement modifié la situation respective des patrons et des ouvriers depuis un demi-siècle. C’était un axiome de la vieille école économique, de Turgot, de Smith, que l’ouvrier était absolument à la discrétion du « maître » ; et quoique John Stuart Mill, avec une surprenante légèreté, ait reproduit et même exagéré cette thèse, nous avons prouvé que l’opinion contraire se rapproche beaucoup plus de la vérité pour l’époque présente. D’un autre côté, en dehors du changement qui s’est opéré dans les relations purement économiques entre ouvriers et patrons, nous avons démontré dans un précédent chapitre que la législation qui, autrefois, presque en tout pays, était singulièrement partiale pour le patron et pour l’acheteur de travail, est devenue depuis vingt ou trente ans beaucoup plus équitable, qu’elle pencherait même plutôt aujourd’hui en faveur de l’ouvrier.

Il serait bien étrange que ce double changement dans les conditions économiques et dans les dispositions du législateur n’eût pas profité à l’ouvrier pour l’accroissement de ses loisirs et pour une meilleure et plus hygiénique organisation de sa tâche. Ces effets sont en réalité sortis de ces causes, et chaque jour ils en sortent davantage.

Au début de la grande industrie, dans cette ère que nous avons appelée la période chaotique de la grande industrie, c’est-à-dire depuis le commencement du premier empire jusque vers la fin du règne de Louis-Philippe, le travail des manufactures offrait les plus choquants abus. Il y avait là une exploitation inhumaine des forces de l’homme et une dégradation de sa dignité. Sismondi, plus tard Blanqui l’aîné et Villermé pouvaient avec raison considérer comme désastreuse cette nouvelle organisation du travail. La durée de la journée était excessive pour les hommes, pour les femmes, pour les enfants surtout. Elle allait fréquemment jusqu’à 15, 16 ou 17 heures, même pour les enfants. On se livrait sans aucune précaution et sans mesure au travail de nuit. Les manufactures étaient insalubres, manquaient d’espace et d’air ; on ne prenait aucun soin que les machines ou les transmissions fussent abritées et que les ouvriers fussent préservés des chances d’accident. La santé et même la vie de l’homme n’étaient l’objet d’aucune sollicitude, pas plus qu’elles ne le sont aujourd’hui encore pour certains armateurs anglais ou pour les expéditeurs américains qui chargent le blé en vrac dans leurs navires, et qui font courir les mers à de vieux vaisseaux éclopés ou avariés, mais assurés. Pendant toute cette période qui s’étend de 1810 jusque vers 1848 on épuisait littéralement les forces nationales.

Depuis la fin du règne de Louis-Philippe cette situation s’est modifiée sous l’action de trois causes diverses : 1° une plus grande intelligence, de la part des patrons, de leurs intérêts permanents ; 2° la pression exercée par les ouvriers, usant du droit de coalition ou de grevé, pour obtenir des réductions de la journée de travail, une meilleure organisation des ateliers, des traitements plus équitables, une plus grande somme d’égards et de courtoisie chez les contre-maîtres et les directeurs des usines ; 3° l’intervention de la législation.

De ces trois causes qui ont concouru au même effet, la première n’aurait agi, si elle avait été seule, qu’avec une bien grande lenteur ; elle eût été insuffisante, quoique dans certaines régions, en Alsace et dans les houillères du Nord, elle ait été féconde en initiatives heureuses. Le nouveau régime politique, le suffrage universel, les expositions, la tendance philanthropique et humanitaire qui a dominé la société depuis 1848, ont influé aussi sur les dispositions des patrons et des directeurs d’usines. Ils se sont pris d’émulation, piqués d’amour-propre, et ont voulu se gagner la réputation d’hommes de bien, de citoyens vertueux et progressistes, en même temps qu’ils cherchaient à se concilier leur personnel devenu chaque jour plus indépendant, plus soucieux de ses droits, plus instruit de ses forces, parfois aussi plus susceptible et plus ombrageux. Ceux d’entre les industriels, et ils étaient singulièrement nombreux, qui, sous le régime du suffrage universel, voulaient obtenir quelque fonction élective, ou même dont l’ambition se bornait à rechercher quelque croix ou quelque médaille aux Expositions, se croyaient obligés et l’étaient souvent en effet de se montrer philanthropes. Cette préoccupation de passer pour philanthrope est devenue générale depuis 1848, de même qu’au dix-huitième siècle chacun voulait avoir la réputation d’un homme sensible ; on n’avait guère de ces soucis, de 1800 à 1848.

La seconde cause des améliorations dont nous parlons, l’action directe des ouvriers se concertant ou coalisés, a été à elle seule plus efficace encore, au moins d’une manière générale et pour l’ensemble du territoire, que la précédente. La grève n’a pas seulement de l’influence quand elle est déclarée et effective ; elle a une action préventive considérable la simple menace d’une grève, bien plus, la possibilité, l’éventualité d’une grève, en dehors même de toute menace réelle, est un frein d’une grande puissance. On peut dire autant de mal qu’on le veut des coalitions d’ouvriers, on peut se livrer aux calculs les plus démonstratifs sur les ruines que les grèves entassent, il n’en est pas moins vrai que le droit de coalition a singulièrement contribué à faire respecter l’ouvrier par le patron, à améliorer l’organisation et l’hygiène des ateliers, à diminuer la journée de travail. La grève appartient à cet ensemble de moyens coercitifs, tels que la guerre, le duel, les procès dispendieux, etc., qui ont sans doute beaucoup d’effets subversifs, mais qui, en définitive, amènent dans les relations sociales ou nationales des habitudes de courtoisie, de déférence et de mutuel respect.

C’est, néanmoins, la troisième cause, l’intervention du législateur, qui le plus contribué à la réforme de la grande industrie. Rompant avec ses traditions antérieures, le législateur, agissant graduellement, timidement d’abord, puis avec plus d’audace, a été le principal auteur de la réduction de la journée de travail et d’améliorations sérieuses dans l’organisation des ateliers.

On a souvent débattu, entre économistes, la question de savoir si le législateur est sorti de son rôle en s’informant des conditions du travail dans les ateliers et les usines, et au besoin en les réglementant. Peu d’États ont cru devoir s’arrêter au système de l’absolue abstention en ce qui concerne la police du travail en commun ; peu d’écrivains aussi ont recommandé cette indifférence ou cette inaction. C’est l’aristocratique Angleterre, le partisan le plus déclaré et le plus tenace de la liberté individuelle, qui la première a pris l’initiative des lois sur les manufactures. La petite république fédérale et démocratique de l’Helvétie, entrée en 1877 la dernière dans cette voie, y a fait plus de progrès que ceux qui lui avaient donné l’exemple.

Il ne peut y avoir d’abord aucun doute sur la légitimité et l’utilité de l’intervention de l’État pour la réglementation du travail des mineurs et des femmes. L’État a envers ces deux catégories de personnes un droit de protection ; il doit l’exercer, assurément, avec réserve et circonspection pour ne pas annuler le droit du mari et celui du père, mais il ne saurait non plus renoncer à en faire complètement usage. L’État a aussi des devoirs envers lui-même, envers les générations futures, celui notamment de préserver les forces nationales. Sur ce premier point, il ne peut y avoir de contestation. L’intervention de l’État est encore en principe légitime pour stipuler les conditions matérielles, l’ensemble des garanties que l’on peut exiger des industriels au point de vue de la salubrité et de la sécurité du travail de l’ouvrier. Dans une certaine mesure les fabriques se rapprochent des lieux publics. L’État qui a un droit de surveillance sur les lieux publics, les écoles, les églises, les théâtres, les garnis, les cafés et les restaurants, peut aussi en revendiquer un sur les usines.

Le principe est certain ; l’application doit en être prudente c’est seulement dans les cas particuliers que des contestations peuvent s’élever.

Quant à la limitation du travail des hommes adultes, l’intervention de l’État à ce sujet est inutile, dangereuse même. Les hommes adultes peuvent stipuler le nombre d’heures de travail qui leur convient. Dans l’état présent des choses, l’ouvrier est assez fort, assez vigilant pour ne pas se soumettre à une tâche exagérée, déraisonnable. Diminuer la journée de travail des adultes par une loi est un acte imprudent et généralement téméraire d’intrusion législative. On l’a fait en 1848, quand on fixa à un maximum de 12 heures la journée des fabriques on a eu tort, quoique cette limite soit à coup sûr la plus élevée que permettent les forces humaines ; mais les ouvriers seraient arrivés d’eux-mêmes, par leurs propres stipulations, à cette journée de 12 heures. Ce qui le prouve c’est que, dans beaucoup de cas, elle n’est plus maintenant que de 11 et parfois de 10. Aujourd’hui certains députés réclament (session de 1879) que la loi réduise à 10 heures la journée de travail dans les fabriques pourquoi 10 heures et non pas 8 ou 6 ou 5 ? cela est du domaine des conventions particulières entre majeurs. Il est regrettable que le gouvernement ait semblé prêter la main à une proposition de ce genre.

Il serait curieux de suivre le progrès des lois sur les manufactures, nous l’avons fait dans un autre ouvrage[2], nous ne reviendrons ici qu’en passant et d’une manière très-sommaire sur l’ensemble de ces mesures.

Introduites en Angleterre, d’abord avec des scrupules qui nous semblent aujourd’hui puérils, s’amendant et s’étendant continuellement dans ce pays, édictant des dispositions de plus en plus rigoureuses, les lois sur le travail des fabriques ont fini par être adoptées presque en tout pays ; la Belgique et, croyons-nous, aussi l’Italie font seules exception dans l’industrieuse Europe.

C’est le premier Robert Peel qui, en 1802, fit voter la première loi sur le travail des manufactures. Depuis lors, tous les quatre ou cinq ans, les Anglais en ont fait de nouvelles. En 1864, on en comptait déjà 17, aujourd’hui plus de 25, y compris la plus importante qui est celle du 17 mai 1878. La loi anglaise de 1802 fixait à douze heures le travail effectif maximum des enfants dans les fabriques, sans limiter, d’ailleurs, l’âge d’admission de ces jeunes ouvriers. On frémit à la pensée qu’un régime qui nous paraîtrait aujourd’hui si révoltant fut regardé alors comme une atténuation philanthropique. Une loi de 1819 défendit de recevoir dans les manufactures des enfants au-dessous de 9 ans. On connaît le titre célèbre d’un livre de M. Jules Simon : l’Ouvrier de huit ans. Une autre loi importante, inaugurant un régime nouveau, celle de 1833, fit une nouvelle catégorie d’ouvriers protégés non seulement, en effet, elle réglementa le travail des enfants à proprement parler, mais encore celui des jeunes gens (young persons) au-dessous de 18 ans, et par une hardiesse ingénieuse elle assimila à ceux-ci les femmes, quel que fût leur âge.

Toutes ces mesures législatives avaient été très-combattues ; leurs adversaires annonçaient qu’elles amèneraient la baisse des salaires, la ruine de l’industrie nationale. À ces prédictions intéressées et trompeuses, le grand historien Macaulay, membre du Parlement, faisait une splendide réponse c’était en 1846 :

« La loi a déjà réduit dans une large proportion, disait-il, le temps de travail dans les manufactures. Il y a trente ans, l’usage était de faire travailler des enfants de huit ans quinze heures par jour : mais une loi a été rendue depuis qui réduit la journée à douze heures au-dessous de dix-huit ans. Cette loi fut combattue pour les mêmes raisons qu’on oppose aujourd’hui à la réduction nouvelle que nous demandons. On dit alors au Parlement, comme aujourd’hui, que le produit du travail diminuerait avec sa durée, que les salaires tomberaient avec la production, que nos manufactures ne pourraient soutenir la concurrence avec l’étranger, et qu’en résumé l’intervention de la loi, au lieu d’améliorer, aggraverait la situation de la population ouvrière. Relisez les débats de cette époque, et vous croirez lire un compte rendu de la séance de cette nuit. La Chambre n’a pas tenu compte de ces sinistres prophéties. La durée du travail a été limitée. Les salaires sont-ils tombés ? L’industrie cotonnière a-t-elle a abandonné Manchester pour la France ou l’Allemagne ? La condition de la classe ouvrière a-t-elle empiré ? n’est-il pas universellement reconnu qu’aucune des calamités qu’on prédisait ne s’est réalisée ? »

Un autre passage du discours de Macaulay, où il parle du repos du dimanche, exprime avec une pénétrante éloquence les mêmes vérités :

« L’homme ! l’homme ! voilà le grand créateur de la richesse. La différence entre le sol de la Campanie et celui du Spitzberg est insignifiante à côté de la différence que présentent deux pays habités par l’un des hommes pleins de vigueur morale et physique, et l’autre par des êtres plongés dans la décrépitude des sens et de l’intelligence. Voilà pourquoi nous ne nous sommes pas appauvris, mais au contraire enrichis par ce septième jour que depuis tant d’années nous consacrons au repos. Ce jour n’est pas perdu. Pendant que la manufacture s’arrête, pendant que la charrue dort dans le sillon, pendant que la Bourse est silencieuse, pendant que la fumée cesse de s’échapper de la cheminée de la fabrique, la nation ne s’enrichit pas moins que dans les jours laborieux de la semaine. L’homme, la machine des machines, celle auprès de laquelle toutes les inventions des Watt et des Arkwright ne sont rien, se répare et se remonte, si bien qu’il retourne à son travail le lundi avec l’intelligence plus claire, plus de courage à l’œuvre, et une vigueur renouvelée. Jamais je ne croirai que ce qui rend une population plus forte, plus riche, plus sage, puisse finir par l’appauvrir. Vous essayez de nous effrayer en nous disant que, dans quelques manufactures allemandes, les enfants travaillent 17 heures sur 24 ; qu’ils s’épuisent tellement au travail que sur mille il n’en est pas un qui atteigne la taille nécessaire pour entrer dans l’armée, et vous me demandez si, après que nous aurons voté la loi proposée, nous pourrons nous défendre contre une pareille concurrence ! Je ris à la pensée de cette concurrence. Si jamais nous devons perdre la place que nous occupons à la tête des nations industrielles, nous ne la céderons pas à une nation de nains dégénérés, mais à quelque peuple qui l’emportera sur nous par la vigueur de son intelligence et de ses bras. »

Toutes les lois sur les fabriques se proposaient comme seul objet la protection des faibles ; mais aussi d’une manière indirecte, par voie de conséquence, elles réagissaient sur le travail des hommes faits. On ne pouvait guère dans une même filature assujettir les femmes à un travail de dix heures et demie ou onze heures par jour et exiger des hommes treize ou quatorze heures. Il y eût eu, sous ce régime, une déperdition de force motrice et de frais généraux. La limite posée au travail des femmes avait donc quelque chance de s’étendre au travail des hommes. D’un autre côté, si les hommes dans les filatures et les tissages ne travaillaient plus que dix heures et demie ou onze heures par journée, il était peu vraisemblable que les ouvriers des houillères ou des mines qui n’emploient pas de femmes acceptassent une tâche plus prolongée.

La loi du 27 mai 1878 est venue refondre et modifier les dispositions législatives antérieures. Les enfants ne peuvent être admis dans les ateliers au-dessous de dix ans ; de dix à quatorze ans ils ne peuvent travailler que 5 heures par jour ou 56 heures et demie par quinzaine. Bien plus encore, pour les adolescents de quatorze à dix-huit ans et pour les femmes de tout âge le travail ne peut dépasser 10 heures par jour et 36 heures par semaine, la durée de la journée n’étant que de 6 heures le samedi. Cette abréviation du travail le samedi se rattache aux habitudes religieuses anglaises qui comprennent le repos du dimanche dans le sens le plus littéral, interdisant moralement même les travaux de ménage, comme le blanchissage domestique, la couture et jusqu’à la cuisine. Le chômage est obligatoire dans les usines et dans les ateliers les 52 dimanches de l’année, le jour de Noël, le vendredi saint et quatre autres jours par an, ou huit demi-journées, en plus des 52 demi-journées du samedi. En résumé, l’ouvrier des fabriques et des ateliers doit jouir d’un repos complet pendant cinquante-huit jours par an, d’une demi-journée de loisir pendant cinquante-deux journées : il reste 255 jours pendant chacun desquels il ne peut pas travailler plus de dix heures. Ce n’est pas là une vie accablante ; la part qu’elle laisse aux loisirs est considérable ; combien elle serait fructueuse si l’on savait utilement, moralement l’employer !

Les Trades Unions ont, cependant, encore renchéri sur ces dispositions légales, elles ont, en fait, réduit le travail à 54 ou 51 heures par semaine. Si l’on se rappelle qu’une semaine se compose de 168 heures, qu’avec 9 heures par jour pour le sommeil et les repas on a un prélèvement indispensable de 63 heures, qu’il en reste, par conséquent 105, on voit que l’ouvrier anglais a à sa disposition en dehors de ce qui lui est nécessaire pour ses besoins physiques essentiels, autant d’heures disponibles à consacrer aux nobles loisirs, aux distractions, aux promenades, à l’étude, aux occupations intellectuelles et morales ; qu’il emploie d’heures au travail professionnel le faisant vivre, soit 51 ou 54 heures.

Quelques personnes pensent que le législateur anglais a été trop loin ; nous ne le croyons pas. Il a assuré cette chose sacrée, le repos de l’enfance, et cette autre, le ménagement des forces des adolescents et des femmes. Peut-on faire encore davantage ? Le législateur ne le saurait sans imprudence, et aussi sans sortir de sa mission. Il ne faudrait pas vouloir faire l’application du mot d’un célèbre socialiste allemand, Karl Marx, qui soutient que la force de production du travail est en « raison inverse du temps consacré au travail ». Il est trop clair que cet adage, d’une vérité relative quand la durée de la journée est excessive, finirait par aboutir à un pur non-sens.

Une loi suisse, votée dans ces dernières années, celle du 23 mars 1877, a sur certains points dépassé la loi anglaise de 1878. Une enquête avait démontré que le travail dans les manufactures helvétiques variait entre 13, 14 et 15 heures, même pour les enfants de dix à treize ans. Après huit années d’études, après avoir subi l’épreuve du referendum, c’est-à-dire du vote populaire, la loi suisse défend d’employer dans les fabriques les enfants au-dessous de quatorze ans révolus. Cela nous paraît excessif : la limite extrême devrait être à douze ans.

De quatorze à seize ans les heures d’école et de travail réunies ne doivent pas dépasser onze heures. Pour les adultes la journée de travail est fixée à onze heures au maximum, et même à dix heures la veille des dimanches et des jours fériés. Le travail est interdit le dimanche, sauf dans de très-rares établissements ; les législations cantonales peuvent en outre établir des jours de fête obligatoires jusqu’à concurrence de huit par an. Le travail de nuit est prohibé sauf des autorisations spéciales. Les femmes ne peuvent en aucun cas travailler le dimanche ou la nuit. Les femmes en couches doivent avoir un repos de huit semaines en tout pendant lequel la fabrique leur est fermée. La loi contient des dispositions assez sévères sur la ventilation des ateliers, l’éclairage, l’entretien des machines, la responsabilité des patrons pour les accidents, même arrivés sans leur faute. Il y a dans cette loi suisse quelques exagérations, à côté d’excellentes mesures.

La France a été en ces matières moins hardie que sa grande voisine aristocratique et que sa petite voisine démocratique. On s’est pendant longtemps chez nous contenté de faire des enquêtes. Une loi de 1841, qui d’ailleurs est toujours restée illusoire, permettait d’employer dans les usines des enfants de huit ans ; de là vient le titre navrant du livre de M. Jules Simon dont nous avons parlé ; mais dans la pratique on trouvait encore des travailleurs au-dessous de cet âge. On se résolut, en 1874 à faire une loi sérieuse : elle fixe à douze ans l’âge où les enfants peuvent être employés dans les manufactures, les usines ou les ateliers, s’étendant ainsi à un champ beaucoup plus vaste que celui de la loi de 1841 ; mais elle admet des exceptions pour certaines industries, celle de la papeterie par exemple. Dans ces branches de travail spécialement indiquées par la loi on peut occuper des enfants de dix ans, sans que le travail de ceux-ci dépasse six heures par jour. Le travail de nuit est interdit pour les enfants au-dessous de seize ans et pour les filles mineures. Jusqu’à quinze ans l’enfant qui ne justifie pas d’avoir reçu l’instruction primaire ne peut travailler que six heures par jour : s’il est suffisamment instruit il peut, même à partir de douze ans, être occupé, comme les adultes, douze heures dans la journée, ce qui est excessif.

Une loi de 1848 a réduit, on l’a vu, à douze heures au maximum le travail effectif des fabriques pour tous les ouvriers. Cette loi est, en général, appliquée dans l’industrie textile du nord de la France, mais, depuis un certain nombre d’années, dans beaucoup d’industries et dans presque toute la région du Midi, le travail des usines n’atteint pas cette limite ; la journée se borne assez souvent à 11 heures, parfois même à 10 ou 10 1/2. Au moment où nous revoyons ces lignes, au printemps de 1880, les ouvriers des manufactures de Reims, ceux de Lille aussi se mettent en grève pour obtenir la journée de dix heures[3]. Il est rare que dans les mines la journée dépasse cette durée, souvent même elle n’est que de huit ou neuf heures.

Dans la petite industrie, dans la plupart des métiers divers des villes, la journée de travail ne s’élève presque jamais au-dessus de 10 heures, et souvent elle reste au-dessous. Il arrive fréquemment, surtout à Paris, que les ouvriers font réduire par des grèves la durée de la journée régulière, afin de se faire payer plus cher les heures supplémentaires qu’ils rendent ainsi presque nécessaires et pour lesquelles ils stipulent une rémunération proportionnellement plus forte. Chacun sait que l’ouvrier parisien travaille bien, vite, mais peu de temps. Nous serions étonné qu’en moyenne il fît par jour plus de 8 ou 9 heures de travail constant.

Sans aucune intervention ultérieure du législateur, du moins pour réglementer le travail des adultes, il est probable que dans peu de temps la durée de la journée, même dans les manufactures textiles, sera abaissée à 10 heures. Quelques députés ont déposé en 1879 un projet de loi pour faire appliquer cette réforme par mesure coercitive ; nous regretterions que cette loi fût votée, parce que le législateur, en intervenant au profit des adultes, sort de ses attributions naturelles et légitimes, qu’il peut ainsi être entraîné à des infractions nombreuses et regrettables. On n’a que faire d’ailleurs ici de ses règlements ; les ouvriers sont aujourd’hui socialement assez forts pour amener en peu de temps la réduction à 10 heures de la journée peut-être aussi, à l’imitation des Anglais, pourraient-ils obtenir que le samedi elle ne fût que de 8 heures, afin d’avoir un peu de temps, en dehors du dimanche, pour les diverses occupations de leur ménage et même pour leurs affaires.

Ce progrès, une fois obtenu, est suffisant. Quand l’ouvrier ne travaillera plus que 58 ou 60 heures par semaine, en ajoutant à ce chiffre, à raison de 9 heures par jour, 63 heures pour le sommeil et les repas, il restera 45 heures pour les délassements, les distractions, l’instruction, les joies et les occupations de famille, pour les affaires aussi, car l’ouvrier tient de plus en plus à n’être pas absolument détaché du monde et à avoir des intérêts en dehors de son travail professionnel. Trouver un bon emploi pour ces loisirs, c’est un problème dont l’heureuse solution importe plus au bien-être de l’ouvrier que de les accroître encore.

En Amérique l’idéal des ouvriers est, sans doute, placé plus haut. Une journée de 9 ou 10 heures leur paraît exagérée ; ils voudraient la réduire à 8. Les heures de loisir dépasseraient alors les heures de travail ces dernières seraient de 48 par semaine, les premières atteindraient 57, déduction faite des 63 heures, à raison de 9 par jour, que nous regardons comme indispensables pour le sommeil et les repas. À Chicago, en 1879, on a vu des grèves pour obtenir la journée de 8 heures le gouvernement qui, aux États-Unis comme partout, est en quête de popularité et qui, si on le laissait faire, deviendrait un agent de démoralisation, avait, pendant une certaine période, réduit à 8 heures le travail de ses arsenaux.

Ces prétentions, croyons-nous, sont excessives ; du moins sont-elles prématurées. Abaisser la journée de travail au-dessous de 9 ou 10 heures serait une grande témérité pour la civilisation occidentale ; qu’elle prenne garde aux Asiatiques, dont elle ne devine pas assez la prochaine et redoutable concurrence. Déjà le Chinois, John the Celestial ou Cheap John (John le Céleste, John à bon marché) a fait son apparition aux États-Unis, ne demandant qu’à travailler dur et longtemps pourvu qu’on lui paie sa journée. Avant vingt ou trente ans, les hommes jaunes viendront aussi en Europe, se souciant peu de toutes les prétentions démocratiques de nos ouvriers et les considérant à leur tour comme des aristocrates. Les repoussât-on, fermât-on à ces immigrants le territoire des nations européennes, ils n’en feraient pas moins chez eux, Chinois, Japonais, Indiens, nègres de l’Afrique qu’on explore et qu’on va coloniser, une concurrence redoutable aux ouvriers européens qui ne voudraient plus supporter une journée de 9 ou 10 heures de travail. Quand Chinois, Japonais, Indiens et nègres auront adopté nos machines, qu’ils auront créé chez eux des chemins de fer, qu’ils se seront mis au courant de nos procédés, l’infatuation des ouvriers occidentaux, si elle devenait trop grande, leur attirerait de terribles mécomptes et de durs châtiments. Or, dès l’aurore du vingtième siècle, on verra à l’œuvre, armés de nos engins et de notre science, Japonais, Chinois, Indiens, nègres du Soudan, du Congo ou du Zambèze. Dût-on prohiber leurs marchandises qu’ils n’en seraient guère moins redoutables. Leur travail plus actif, plus soutenu, leurs habitudes plus sobres leur permettraient de produire à meilleur marché pour eux-mêmes, et de supprimer l’exportation européenne dans les pays non européens. Aux désirs intempérants et aux prétentions excessives de nos ouvriers, il y a un avertissement que l’on doit opposer et dont ils feront leur profit s’ils ont quelque sagesse : « prenez garde aux Asiatiques, ces rivaux qui ont pour idéal du bonheur une écuelle pleine de riz. »

On prétend que l’abréviation de la journée de travail accroît la force productive de l’ouvrier, de telle sorte qu’une tâche de 10 heures finit par équivaloir à une de 12. Il y a dans cette proposition une part de vérité ; mais, sous peine de tomber dans l’absurde et le ridicule, comme le fait Karl Marx, il faut se garder d’exagération en cette matière. Un industriel d’Alsace, il y a quelque trente ans, écrivait à M. Michel Chevalier, qu’ayant réduit d’une demi-heure la journée de travail, il avait obtenu un produit un peu plus considérable qu’auparavant. Cette année même (juin 1880), un manufacturier important de Normandie qui avait, à cause de la crise, réduit à 10 heures le travail de ses ateliers, sans changer le tarif des tâches, nous disait que ses ouvriers, qui étaient aux pièces, produisaient dans cette journée de 10 heures autant qu’en 10 heures et demie à peu près auparavant quand la journée était de 12 heures effectives. Il est vraisemblable que si la population était de longue date habituée à un travail de 10 heures ou de 9 heures et demie, si elle avait des habitudes régulières, un bon régime alimentaire, qu’elle sût faire un utile emploi de ses loisirs, elle rendrait autant de services en ce laps de temps qu’elle le faisait autrefois en 12 heures ; mais nous ne croyons pas qu’on pût aller plus loin. Une trop grande intensité de travail, une activité exagérée, finissent par être nuisibles, par surexciter les nerfs, et par détruire l’équilibre des facultés de l’homme. On fera bien de borner ses espérances à la journée de 10 heures et plus tard peut-être de 9.

Les loisirs de l’ouvrier se sont, on l’a vu, singulièrement accrus en Europe depuis trente ou quarante ans ; ils sont encore en voie d’accroissement, et l’on peut presque craindre qu’on ne commette à la longue quelque excès de ce côté. Les plaintes que la grande industrie abuse des forces de l’homme se rapportent, pour la plupart, à la période chaotique d’installation première. Les abus qui subsistent encore disparaissent un à un chaque jour, par l’action, soit de la raison sur les patrons, soit de la loi sur tout le monde, soit aussi par l’influence des ouvriers sachant se concerter entre eux. Un jour prochain, il ne restera guère rien des griefs légitimes que les observateurs impartiaux adressaient, il y a peu de temps, au régime des manufactures. Sans doute, on ne pourra supprimer toutes les conséquences, parfois fâcheuses, de l’agglomération d’un grand nombre d’êtres humains dans de vastes ateliers, non plus que faire disparaître tous les dangers de certaines professions. Cependant, même contre ces maux, la science, la philanthropie, la morale, l’accord des intéressés, la loi elle-même ont, si ce n’est des remèdes absolus, du moins des palliatifs. La commodité et la sécurité du travail de l’ouvrier tendent à augmenter, même dans les mines, même dans les occupations les plus dangereuses.

La civilisation a-t-elle aussi accru et peut-elle accroître les garanties qui sont offertes à l’ouvrier contre les maladies, contre les accidents, contre le dénuement de la vieillesse ? L’affirmation est d’une incontestable vérité.

Pour ce qui est des garanties matérielles contre les maladies, les accidents, on les trouve dans une hygiène de jour en jour meilleure des ateliers et des logements, dans l’usage d’instruments qui permettent de triompher des forces nuisibles, de prévenir les explosions, etc. : on a encore, sans doute, beaucoup d’améliorations à faire sous ce rapport ; mais on les fera.

Quant aux garanties pécuniaires, qui ne préviennent pas le mal, qui n’empêchent pas la maladie, les accidents, mais qui assurent des soins, des indemnités, qui mettent à couvert de l’indigence imméritée, elles sont bien connues, quoique encore trop médiocrement usitées. Il reste à les propager, à les rendre universelles, plutôt qu’à les inventer on même qu’à les perfectionner.

Voici, par exemple, les sociétés de secours mutuels. Le développement depuis 25 ans en est considérable. On s’en rendra compte par les chiffres suivants, qui résultent des statistiques officielles :

SOCIÉTÉS DE SECOURS MUTUELS.

Nombre

Avoir total

des membres,

des sociétés.

En 1854

315,000

13 millions de francs.

1860

494~000

25

1876

901,000

76


C’est un grand progrès, puisqu’en trente ans le nombre des membres a presque triplé, et l’avoir total presque sextuplé. Néanmoins, si l’on considère que le nombre des employés, des ouvriers et des journaliers est en France de 4,370,000, soit presque quintuple du chiure actuel des membres, on voit quel développement ces sociétés doivent prendre encore. Il faudra, sans doute, 30 ou 40 ans avant que les quatre cinquièmes des personnes appartenant aux catégories que nous venons d’indiquer fassent partie d’associations de ce genre. On peut espérer que de 1876 à 1900 le développement sera proportionnellement aussi considérable que de 1854 à 1876, c’est-à-dire qu’il y aura alors près de 3 millions d’ouvriers, employés et journaliers, ayant recours au bienfait de la mutualité. Il ne faut pas oublier, non plus, que parmi les personnes qu’on classe comme journaliers, ouvriers et employés, il y en a un grand nombre, la moitié peut-être, tout au moins un tiers ou un quart, qui ont des ressources personnelles, des économies, une petite fortune ou une petite aisance. Quant à l’avoir des sociétés de secours mutuels, il représentait en 1876 environ 85 francs par membre, ce qui ne laisse pas que d’être déjà quelque chose.

C’est surtout parmi les femmes qu’il est désirable que les sociétés de secours mutuels conquièrent des adhérents : sur un nombre d’ouvrières que l’on estime à 1,627,000 en France, il n’y en avait en 1876 que 120,000 affiliées à des sociétés de ce genre, pas une sur dix.

Si utiles qu’elles soient, les sociétés de secours mutuels contre la maladie ne sont que la forme la plus rudimentaire des associations de prévoyance. Elles ne rendent que des services bornés ; elles devraient se mettre en état d’accorder des pensions pour la vieillesse, de garantir même dans une certaine mesure leurs membres contre le chômage immérité. Au lieu d’être de 12 à 16 francs par an, soit de 5 centimes environ par journée de travail, la cotisation devrait s’élever à 50 francs au moins comme dans les unions anglaises, ou même à plus, de manière à comprendre une assurance sur la vie ou une rente viagère pour la vieillesse.

Presque toutes les compagnies industrielles ou financières ont fondé des caisses de prévoyance, et la plupart des grandes usines sont dans le même cas. Un progrès énorme devra s’effectuer de ce côté d’ici à la fin du siècle.

Indépendamment des œuvres philanthropiques qui se créent journellement, les sociétés purement financières, comme les assurances, peuvent singulièrement étendre encore leur domaine et varier leurs combinaisons. Les années 1878, 1879 et 1880 auront été sous ce rapport fécondes. Il y a eu dans cette période une fièvre de spéculation sur les titres des Compagnies d’assurances ; il en est éclos de toutes parts, et l’on a singulièrement abusé de la crédulité du public[4]. Celui-ci a payé trois, quatre ou cinq fois trop cher les actions que d’habiles faiseurs consentaient à lui vendre. Il n’en est pas moins vrai que la théorie et la pratique des assurances ont fait plus de progrès dans ces trois années que pendant les trente années antérieures. La route du progrès est jonchée de ruines et de débris humains mais une fois que le passage est ouvert et déblayé, que le chemin est connu, l’humanité y marche sans danger, sans regrets, sans se souvenir même de ceux qui l’ont parcouru en tâtonnant et qui souvent y ont perdu la fortune ou la vie. La spéculation, que l’on accuse tant et qui, en effet, est une effrontée sans pudeur ni scrupules, a fait néanmoins son œuvre admirable : par pur égoïsme, pour offrir au public l’appât de combinaisons nouvelles, elle s’est montrée ingénieuse, inventive. L’assurance contre l’incendie s’est développée, elle s’est appliquée aux chômages par suite d’incendie, ce qui est un progrès considérable : c’est une société toute de spéculation, la Foncière, qui a introduit en France cette nouveauté. Les assurances contre les accidents se sont multipliées sous toutes les formes ; celles sur la vie se sont perfectionnées. Ainsi au prix des pertes des premiers souscripteurs, l’humanité se trouve en possession de sociétés beaucoup plus agissantes, ayant des domaines plus variés et plus vastes, étendant la protection de leurs indemnités à des catégories beaucoup plus nombreuses et plus diverses de sinistres.

Ce serait sortir du cadre de ce livre que de s’étendre sur ces sujets ; ce serait encore davantage s’en écarter que de décrire toutes les combinaisons heureuses de salaires progressifs, de participation aux bénéfices, de coopération. Nous en avons examiné scientifiquement le principe dans un autre ouvrage[5] ; nous avons essayé d’y redresser les confusions de langue ou de pensée, les exagérations intempestives que certains de ces systèmes provoquaient, ce qui ne veut pas dire le moins du monde que nous ayons de l’indifférence pour ces essais de rémunération perfectionnée ou d’association. Nous pensons même qu’on n’a pas tiré de ces modes variés tout le parti qu’ils comportaient, et sans croire en aucune façon à la suppression du salariat, nous pensons que le salaire pourra être la souche résistante et vivace sur laquelle il sera possible de greffer dans beaucoup de cas des systèmes plus nouveaux de rémunération.

L’année 1879 et l’année 1880 ont été témoins de quelques essais remarquables, dus uniquement à l’initiative privée — cet auteur principal de tous les progrès sociaux — pour donner aux populations laborieuses des garanties nouvelles de bien-être. L’une de ces tentatives, dont le succès est infaillible, consiste à faire assurer directement contre l’incendie, par les soins du patron, le mobilier de tous ses ouvriers. On évite ainsi beaucoup de déperdition de temps et de frais ; on arrive à une assurance plus économique. Le patron n’est ici qu’un intermédiaire ; il perçoit ensuite sur chaque ouvrier la prime qui le concerne. Le procédé d’assurance collective a été pratiqué d’abord en Alsace ; un grand industriel, M. Engel-Dollfus, s’est efforcé de la propager en France. Par une extension du même principe, plusieurs industriels se sont mis à assurer tout leur personnel contre les accidents ; on sait que les compagnies d’assurances contre les accidents, lesquelles étaient presque inconnues en France il y a deux ans, foisonnent aujourd’hui chez nous. Un nouveau et facile progrès consistera à assurer sur la vie tout le personnel d’une usine. Il y a beaucoup d’améliorations à effectuer dans le jeu des compagnies d’assurance, quoique malheureusement la baisse du taux de l’intérêt soit défavorable ces sociétés.

Deux autres tentatives récentes méritent aussi d’être signalées. L’une c’est le legs d’environ 2 millions fait par un regretté économiste, M. Rampal, au Conseil Municipal de Paris pour être distribués en prêts portant intérêt aux associations coopératives ouvrières. La seconde, c’est la création à Paris d’une Caisse Centrale du travail et de l’épargne, banque populaire, au capital de 50 millions (dont 12 millions 1/2 versés). Nous n’affirmerons pas que toute idée de spéculation ait été étrangère à cette fondation et nous ne nous portons pas garant du succès de cette société. Ce sont là, néanmoins, deux expériences sociales intéressantes.

On doit citer encore, comme un autre exemple de ces œuvres d’initiative individuelle, les cercles populaires qui deviennent de plus en plus nombreux, les sociétés qui commencent à pulluler pour la construction de maisons économiques.

L’esprit philanthropique qui pénètre toutes les classes de la population, et qui est devenu à la fois un instinct, une conviction et une mode, ne peut manquer au milieu de beaucoup de fondations éphémères ou inefficaces, d’en susciter quelques-unes qui soient durables et utiles.





  1. C’est un des grands mérites de la théorie de l’Évolution, dont nous ne sommes pas d’ailleurs l’adepte, d’avoir montré que chaque progrès social, intellectuel ou moral, demande le concours de plusieurs générations. Les bonnes habitudes se transmettent plus encore qu’elles ne s’acquièrent.
  2. Le travail des femmes au XIXe siècle.
  3. Au mois de juin 1880 les ouvriers des ateliers de construction de Lille se mirent en grève pour obtenir une réduction de la journée de travail. Beaucoup de patrons s’étaient cependant montrés conciliants, notamment la Société de Fives-Lille qui occupait dans cette région 2,000 ouvriers et qui fit à son personnel les propositions suivantes :
    1° La journée réduite à dix heures de travail ; 2° l’heure de travail payée à raison de 40 centimes ; 3° les heures supplémentaires rétribuées à raison de 60 centimes ; 4° les heures de travail de nuit payées environ 26 p.100 en plus.
    Les ouvriers repoussèrent ces offres ; on remarquera que par les heures supplémentaires ils allongent la journée d’une manière très-productive.
  4. On a calculé qu’en 1879 et en 1880 il s’était fondé 80 sociétés d’assurances nouvelles ; il n’en existait pas 80 avant 1879 le nombre a donc doublé en deux ans. Beaucoup sans doute seront ruinées ; mais cette concurrence finira par profiter au public.
  5. La question ouvrière au XIXe siècle.