Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique/Chapitre 11

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Déjà nous avons indiqué d’une manière générale comment la connaissance ou l’idée se dégage de l’impression sensible : il y a dans ce travail de l’esprit sur les matériaux qui lui sont fournis par la sensibilité, une série d’analyses et de synthèses, de décompositions et de recompositions, comparables à ce qui se passe dans l’élaboration des matériaux que l’animal emprunte au monde extérieur pour y puiser les principes et en former les matériaux immédiatement appropriés au développement et à la réparation de ses organes. La comparaison est d’autant plus admissible que, dans un cas comme dans l’autre, il ne s’agit pas simplement d’isoler des parties juxtaposées, ou d’agréger des parties isolées : il faut concevoir au contraire que, dans un cas comme dans l’autre, par l’élaboration des matériaux primitifs, faite sous l’influence d’un principe vital, les produits des combinaisons acquièrent des propriétés qui n’appartiennent ni en totalité ni en partie aux éléments isolés ; tandis qu’inversement la dissociation des éléments permet la libre manifestation de propriétés que l’état de combinaison neutralisait ou rendait latentes. La décomposition ou l’analyse à laquelle la force de l’intelligence soumet les matériaux de la sensibilité, se nomme abstraction ; et bien que toutes les idées que nous avons des choses, même de celles qui tombent immédiatement sous nos sens, puissent être abstraites ou séparées de l’impression sensible qui les accompagne (109 et suiv.), on donne particulièrement le nom d’idées abstraites à celles que nous procure une abstraction ou une décomposition ultérieure à laquelle nous soumettons les idées des objets sensibles. D’une autre part, l’acte de composition ou de synthèse par lequel la pensée coordonne les matériaux fournis par la sensibilité, en y introduisant un principe d’unité et de liaison systématique, aboutit à la conception d’entités, que l’on qualifie souvent aussi d’idées abstraites, par opposition aux images des objets sensibles ; mais qu’il faut pourtant distinguer des idées obtenues par voie de décomposition ou d’abstraction proprement dite. La formation des idées abstraites et des entités n’est pas réservée aux philosophes et aux savants : le travail qui les produit commence dès que l’esprit humain entre en action, et se manifeste dans l’organisation des langues, quel que soit le degré de culture des peuples qui les parlent. Notre but, dans ce chapitre, doit être de discerner, à l’aide des règles de critique dont nous tenons à montrer partout l’application, la part qui revient à la constitution des objets pensés et la part qui revient aux lois régulatrices de la pensée, dans la formation des idées abstraites proprement dites, et dans la conception de ces types purement intelligibles, que nous ne craignons pas de nommer entités, quoique à une certaine époque les philosophes aient abusé du mot et de la chose, et quoique à une autre époque la chose et le mot soient tombés dans un injuste décri

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Remarquons d’abord qu’on se ferait de l’abstraction une notion fausse, ou tout au moins très-incomplète, si l’on n’y voyait qu’un procédé de l’esprit qui isole les propriétés d’un objet pour les étudier à part et arriver ainsi plus aisément à la connaissance de l’objet. Ceci est l’abstraction, telle qu’on l’entend dans la logique vulgaire ; et en ce sens les idées abstraites, les sciences abstraites seraient des produits purement artificiels de l’entendement, ce qui n’est vrai que de certaines idées et de certaines sciences abstraites. Mais il y a une autre abstraction (celle-là même qui nous a donné, pures de toute image sensible, les idées de l’étendue et de la durée, de l’espace et du temps), abstraction en vertu de laquelle nous distinguons par la pensée des éléments indépendants les uns des autres, quoique la sensation les confonde. Il y a des idées abstraites qui correspondent à des faits généraux, à des lois supérieures auxquelles sont subordonnées toutes les propriétés particulières par lesquelles les objets extérieurs nous deviennent sensibles : et les sciences qui ont pour objet de telles idées, qui embrassent le système de telles lois et de tels rapports, ne doivent point passer pour des sciences de création artificielle, conventionnelle et arbitraire. Pour prendre un exemple propre à faire sentir la distinction que nous voulons établir, considérons un corps solide, en mouvement dans l’espace. On peut prendre à volonté un point de la masse et considérer le mouvement du corps comme le résultat de la combinaison de deux autres mouvements ; l’un par lequel tous les points de la masse se mouvraient d’un mouvement commun, le même que celui du point en question ; l’autre par lequel le corps solide tournerait d’une certaine manière autour de ce même point auquel on attribuerait alors une fixité idéale. La décomposition du mouvement réel du corps en ces deux mouvements fictifs, l’un de translation, commun à tous les points de la masse, l’autre de rotation, relatif à l’un des points de cette masse, s’effectuera d’une infinité de manières différentes, suivant qu’on aura choisi arbitrairement tel ou tel point de la masse pour centre du mouvement relatif. Cette décomposition idéale du mouvement réel du corps en deux autres pourra encore donner lieu à des décompositions ultérieures qui seront ou qui pourront être, comme la décomposition primitive, accommodées à notre manière de concevoir le phénomène, qui fourniront des images propres à en faciliter la description et l’étude, mais qui, en général, seront arbitraires et non fondées sur la nature même du phénomène. Supposons maintenant qu’il s’agisse du mouvement d’un corps solide, soumis à la seule force de la pesanteur, et n’éprouvant pas de résistance de la part du milieu dans lequel il se meut : il y a pour ce corps un point connu sous la dénomination de centre de gravité, et qui jouit de cette propriété, que, si on le prend pour centre du mouvement de rotation imaginé tout à l’heure, les deux mouvements de translation et de rotation, devenus indépendants l’un de l’autre, s’accomplissent chacun séparément comme si l’autre n’existait pas. En conséquence, l’abstraction qui distingue ou qui isole ces deux mouvements cesse alors d’être une abstraction artificielle ou purement logique : elle a son fondement, sa raison dans la nature du phénomène, et nous en donne la conception ou la représentation véritable.

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Quand, dans la vue d’étudier plus facilement les conditions d’équilibre et de mouvement des corps solides et fluides, nous imaginons des solides doués d’une rigidité parfaite, des fluides dépourvus de toute viscosité, de toute adhérence entre leurs parties, nous faisons abstraction de quelques-unes des qualités naturelles que ces corps possèdent ; nous construisons en idée, pour simplifier les problèmes que nous nous proposons de résoudre et pour les accommoder à nos procédés de calcul, des corps dont le type ne se trouve pas réalisé dans la nature, et n’est peut-être pas réalisable. À la vérité, et par une heureuse circonstance, les corps solides et les fluides, tels que la nature nous les offre, ne s’éloignent pas tant des conditions fictives de rigidité et de fluidité absolues, qu’on ne puisse considérer les résultats théoriques, obtenus à la faveur de ces conditions fictives, comme représentant déjà avec assez d’approximation les lois de certains phénomènes naturels. C’est en cela que consiste l’utilité de l’hypothèse ou de la conception abstraite, substituée artificiellement aux types naturels des corps solides et des fluides. Lorsqu’on étudie les lois d’après lesquelles les richesses se produisent, se distribuent et se consomment, on voit que ces lois pourraient s’établir théoriquement d’une manière assez simple, si l’on faisait abstraction de certaines circonstances accessoires qui les compliquent, et dont les effets ne sauraient être que vaguement appréciés, par suite de cette complication. En conséquence, on admettra que les richesses ou les valeurs commerçables peuvent circuler sans la moindre gêne, passer immédiatement d’une main à l’autre, se réaliser, se négocier, s’échanger contre d’autres valeurs ou contre des espèces, au gré du propriétaire, au cours du jour et du marché ; on admettra le parfait nivellement des prix sous l’influence de la libre concurrence : suppositions dont aucune n’est vraie en toute rigueur, mais qui approchent d’autant plus d’être vraies, qu’on les applique à des denrées sur lesquelles s’exerce de préférence la spéculation commerciale, à des pays et à des temps où l’organisation commerciale a fait plus de progrès. De pareilles abstractions par lesquelles l’esprit sépare des faits naturellement associés et dépendant les uns des autres (abstraction dont on pourrait se passer, si l’esprit humain était capable d’embrasser à la fois toutes les causes qui influent sur la production d’un phénomène, et de tenir compte de tous les effets qui résultent de leur association et de leurs réactions mutuelles), sont ce que nous proposons d’appeler des abstractions artificielles, ou, si l’on veut, des abstractions logiques.

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Il y a d’autres abstractions déterminées par la nature des choses, par la manière d’être des objets de la connaissance, et nullement par la constitution de l’esprit ou à cause du point de vue d’où l’esprit les envisage. Telles sont assurément les abstractions sur lesquelles porte le système des mathématiques pures : les idées de nombre, de distance, d’angle, de ligne, de surface, de volume. Il est dans la nature des choses que certains phénomènes résultent de la configuration des corps, et ne dépendent pas des qualités physiques de la matière dont les corps sont formés (1). Lors donc que notre esprit fait abstraction des qualités physiques de la matière, pour étudier à part les propriétés géométriques ou de configuration, il ne fait que se conformer à l’ordre suivant lequel, dans la nature, certains rapports s’établissent, certains phénomènes se développent à côté, mais indépendamment des autres. À bien plus forte raison, si les progrès que nous faisons dans l’interprétation philosophique de la nature tendaient de plus en plus à nous donner les moyens d’expliquer par des rapports géométriques tous les phénomènes de l’ordre physique dont on a pu étudier soigneusement les lois ; si la physique tendait à se résoudre dans la géométrie, il serait conforme à la nature des choses et non pas seulement à la nature de l’esprit humain, d’isoler par la pensée un système de faits non-seulement généraux, mais fondamentaux : un système de rapports qui domine les autres ou qui en contient la raison objective, à tel point qu’on a pu voir dans la géométrie la pensée de Dieu et appeler Dieu l’éternel géomètre. De telles abstractions, indépendantes de la pensée humaine, supérieures aux phénomènes de la pensée humaine, ne doivent point être confondues avec ces abstractions artificielles que l’esprit imagine pour sa commodité, et nous proposons de les appeler abstractions rationnelles.


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Les motifs qui nous portent à attribuer une valeur objective aux abstractions géométriques, sont de même nature que ceux qui nous font croire à l’existence du monde extérieur ou qui nous font attribuer une valeur objective aux idées fondamentales de l’espace et du temps. Si la notion de la ligne droite ou de la distance n’était qu’une fiction de l’esprit, une idée de création artificielle, par quel hasard se ferait-il que les forces de la nature, la force de la gravitation, par exemple, varieraient avec les distances suivant des lois simples, seraient (comme disent les géomètres) fonctions des distances, de telle sorte que la variation de la distance est nécessairement conçue comme la cause ou la raison de la variation de la force ? D’où viendrait cet harmonieux accord entre les lois générales de la nature, dont nous ne sommes que les témoins intelligents, et une idée déterminée par la constitution de notre entendement, qui n’aurait de valeur que comme invention humaine et comme produit de notre activité personnelle ?

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Mais, si la croyance à l’existence du monde extérieur est et a dû être, pour l’accomplissement de la destinée de l’homme, une croyance naturelle ; si la nature s’est chargée de combattre les pyrrhoniens sur ce terrain (86), elle n’a nullement pris ni dû prendre le soin de combattre un pyrrhonisme purement spéculatif, qui consiste à ne voir dans toutes les idées abstraites que des jeux de l’esprit ou des créations arbitraires de l’entendement. Ceci intéresse la philosophie, mais n’intéresse pas la vie pratique, ni même la science proprement dite. On n’en saura ni mieux, ni plus mal, la géométrie ou la physique, soit que l’on considère les conceptions géométriques comme une fiction de l’esprit, sans réalité objective, qui trouve cependant une application utile dans l’analyse des phénomènes physiques ; soit que l’on considère au contraire les vérités mathématiques comme ayant une valeur objective hors de l’esprit qui les conçoit, comme contenant la raison des apparences physiques assorties aux modes de notre sensibilité. La science est indifférente à cette transposition d’ordre, et il n’y a rien qui puisse servir à démontrer logiquement que l’ordre ab doit être admis, à l’exclusion de l’ordre ba. Mais ce qui n’a pas d’influence directe sur les applications techniques et sur le progrès de la science positive, est précisément ce qui a le plus d’importance pour l’ordre philosophique à introduire entre les objets de nos connaissances, et pour éclairer du flambeau de la raison les connexions et les rapports entre les faits scientifiques, positivement constatés ; et l’on ne se rendra point compte du vrai caractère des sciences mathématiques, ni du rôle qu’elles jouent dans le système des connaissances humaines, tant qu’on n’aura pas apprécié l’importance de ces questions d’ordre, et qu’on ne les aura pas résolues d’après les inductions, les analogies, les probabilités philosophiques. Plus nous avancerons dans notre examen, plus nous trouverons de motifs d’attacher une grande importance à la distinction doctrinale entre l’abstraction logique et l’abstraction rationnelle. Car, si toutes les abstractions sont des créations artificielles de l’esprit, il sera tout simple que l’esprit arrange à sa guise et selon les convenances de sa nature, le produit de ses propres facultés. Que s’il y a au contraire des idées abstraites dont le type soit hors de l’esprit humain, comme l’esprit ne peut opérer sur les idées abstraites, quelle qu’en soit l’origine, qu’en y attachant des signes sensibles (112), il pourra se trouver entre la nature des signes qu’il est tenu d’employer et la nature des idées rappelées par ces signes, certaines discordances capables de contrarier, soit la juste perception par la pensée, soit la juste expression par le langage, des liens et des rapports qu’il faudrait saisir entre les types de pareilles idées.

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De ce que les idées fondamentales des mathématiques ne sont pas des produits artificiels de l’entendement, il ne s’ensuit point que toutes les parties de la doctrine mathématique soient affranchies de conceptions artificielles qui tiennent moins à la nature des choses qu’à l’organisation de nos méthodes. Ainsi, l’application que nous faisons des nombres à la mesure ou à l’expression des grandeurs continues, est sans nul doute un artifice de notre esprit, et ne tient pas essentiellement à la nature de ces grandeurs. On a pu dire en ce sens que les nombres n’existent pas dans la nature : et toutefois, quand notre pensée se porte sur l’idée abstraite de nombre, nous sentons bien que cette idée n’est pas une fiction arbitraire ou une création artificielle de l’esprit, pour la commodité de nos recherches, comme le serait l’idée de corps parfaitement rigides ou fluides. Lorsque nous étudions les propriétés des nombres, nous croyons, et avec fondement (36), étudier certains rapports généraux entre les choses, certaines lois ou conditions générales des phénomènes : ce qui n’implique pas nécessairement que toutes les propriétés des nombres jouent un rôle dans l’explication des phénomènes, ni à plus forte raison que toutes les circonstances des phénomènes ont leur raison suprême dans les propriétés des nombres, conformément à cette doctrine mystérieuse qui s’est transmise de Pythagore à Kepler, qui a pris naissance dans la haute antiquité, pour ne disparaître qu’à l’avènement de la science moderne. En général il arrive qu’après que la nature des choses a fourni le type d’une abstraction, l’idée abstraite ainsi formée suggère à son tour des abstractions ultérieures, des généralisations systématiques qui ne sont plus que des fictions de l’esprit (16). De là vient que les idées qu’on appelle neuves, parce qu’elles projettent sur les objets de notre connaissance un jour nouveau, ont leur temps de fécondité et leur temps de stérilité et d’épuisement. Si ces idées neuves sont fécondes, c’est que, loin d’être créées de toutes pièces par le génie qui s’en empare, elles ne sont pour l’ordinaire que l’heureuse expression d’un rapport découvert entre les choses ; et si leur fécondité n’est pas illimitée, comme le nombre des combinaisons artificielles dans lesquelles l’esprit peut les faire entrer, c’est que la nature ne s’assujettit point aux règles logiques qui président à la coordination systématique de nos idées. De là vient encore que le défaut général des systèmes est d’être, comme on dit, trop exclusifs, ou de n’embrasser qu’une partie des vrais rapports des choses, et de s’en écarter tout à fait dans leurs conséquences extrêmes ou dans leur prolongement excessif.

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Non-seulement l’application des idées fondamentales des mathématiques à l’interprétation scientifique de la nature nous montre qu’elles ne sont pas des créations artificielles de l’esprit, mais il est à remarquer que plusieurs de ces idées, malgré leur haut degré de généralité et d’abstraction, ne sont que des formes particulières, et en quelque sorte des espèces concrètes d’idées encore plus abstraites et plus générales, auxquelles nous pourrions nous élever par d’autres voies que celles de l’abstraction mathématique, et par la contemplation d’autres phénomènes que ceux auxquels le calcul et la géométrie s’appliquent. Les idées de combinaison, d’ordre, de symétrie, d’égalité, d’inclusion, d’exclusion, etc., ne revêtent pas seulement des formes géométriques ou algébriques ; et certaines propriétés des figures ou des nombres, qui tiennent à telle espèce d’ordre, à tel mode de combinaison ou de symétrie, ont leur cause ou raison d’être dans une sphère d’abstractions supérieures à la géométrie et au calcul (143). Par exemple, l’idée d’inclusion, ou celle du rapport du contenant au contenu, se retrouve en logique où elle sert de fondement à la théorie du syllogisme ; quoique le mode selon lequel l’idée générale contient l’idée particulière, soit bien différent du mode suivant lequel une quantité ou un espace contiennent une autre quantité ou un autre espace. L’idée de force ou de puissance active est bien plus générale que l’idée de force motrice ou mécanique ; et un jour viendra peut-être où, conformément encore aux indications de Leibnitz, on tentera l’ébauche de cette dynamique supérieure dont les règles, jusqu’ici confusément entrevues, contiendraient dans leur généralité celles de la dynamique des géomètres et des mécaniciens, ou du moins celles d’entre ces dernières qui ne tiennent pas à des conditions exclusivement propres aux phénomènes mécaniques, en tant qu’elles se rattachent aux propriétés spéciales et aux caractères exclusifs des idées d’espace, de temps et de mouvement. Ces adages reçus également en physique, en médecine, en morale, en politique : « toute action entraîne une réaction ; -on ne s’appuie que sur ce qui résiste », et d’autres semblables, sont autant de manières d’exprimer certaines règles de cette dynamique que nous qualifions de supérieure, parce qu’elle gouverne aussi bien le monde moral que le monde physique, et sert à rendre raison des phénomènes les plus délicats de l’organisme, comme des mouvements des corps inertes.

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Pour prouver que les idées qui sont la base de l’édifice des mathématiques pures ont leurs types dans la nature des choses et ne sont pas des fictions de notre esprit, nous avons tiré nos inductions des corrélations qui s’observent entre les vérités abstraites des mathématiques et les lois des phénomènes naturels : les unes contenant l’explication ou la raison des autres. Mais on pourrait écarter ces inductions, considérer le système des mathématiques en lui-même, indépendamment de toute application à l’interprétation scientifique de la nature, pénétrer dans l’économie de ce système, et trouver encore des motifs suffisants de rejeter l’opinion, trop présomptueuse ou trop timide, selon laquelle l’esprit humain n’opérerait que sur les produits de sa propre fantaisie, et, comme l’a dit Vico, démontrerait les vérités géométriques parce qu’il les fait. Si cette opinion était fondée, rien ne devrait être plus aisé que de diviser le domaine des mathématiques pures en compartiments réguliers et nettement définis, ou, en d’autres termes, de soumettre le système des sciences mathématiques à une classification du genre de celles qui nous plaisent par leur régularité et leur symétrie, quand il s’agit d’idées que l’esprit humain crée de toutes pièces et peut arranger d’après ses convenances (152), sans être gêné par l’obligation de reproduire un type extérieur. Mais au contraire (et cette circonstance est bien digne de remarque), les mathématiques, sciences exactes par excellence, sont du nombre de celles où il y a le plus de vague et d’indécision dans la classification des parties, où la plupart des termes qui expriment les principales divisions se prennent, tantôt dans un sens plus large, tantôt dans un sens plus rétréci, selon le contexte du discours et les vues propres à chaque auteur, sans qu’on soit parvenu à en fixer nettement et rigoureusement l’acception dans une langue commune. Ceci accuse une complication et un enchevêtrement de rapports, rebelle à nos procédés logiques de définition, de division et de classification ; et rien ne montre mieux que l’objet des mathématiques existe hors de l’esprit humain, et indépendamment des lois qui gouvernent notre intelligence.

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Il appartient à la philosophie générale de fixer le rang des mathématiques dans le système général de nos connaissances et d’apprécier la valeur des notions premières qui servent de fondement à cette vaste construction scientifique. Que si l’on entre dans les détails d’économie et de structure intérieures, on voit surgir des questions analogues, auxquelles les mêmes moyens de critique sont applicables, et qui, d’un intérêt spécial pour les géomètres que leurs études préparent à les bien entendre, composent en grande partie ce qu’on peut appeler la philosophie des mathématiques. Il va sans dire que ces questions de détail ne sauraient entrer dans notre cadre : nous en avons traité dans d’autres ouvrages auxquels on trouvera tout simple que nous renvoyions le lecteur curieux de ces sortes de spéculations, en nous bornant ici aux indications les plus succinctes. Au premier rang des questions philosophiques, en mathématiques comme ailleurs, se placent celles qui portent sur la valeur représentative des idées, et où il s’agit de distinguer, selon l’expression de Bertrand de Genève, ce qui appartient aux choses mêmes (l’abstraction rationnelle), d’avec ce qui n’appartient qu’à la manière dont nous pouvons et voulons les envisager (l’abstraction artificielle ou purement logique). L’Algèbre n’est-elle qu’une langue conventionnelle, ou bien est-ce une science dont les développements, liés sans doute à l’emploi d’une notation primitivement arbitraire et conventionnelle, embrassent pourtant un ensemble de faits généraux et de relations abstraites ou purement intelligibles, que l’esprit humain découvre, démêle avec plus ou moins d’adresse et de bonheur, mais qu’il crée si peu, qu’il lui faut beaucoup de tâtonnements et de vérifications avant qu’il n’ait pris, pour ainsi dire, confiance dans ses découvertes ? Tout le calcul des valeurs négatives, imaginaires, infinitésimales, n’est-il que le résultat de règles admises par conventions arbitraires ; ou toutes ces prétendues conventions ne sont-elles que l’expression nécessaire de rapports que l’esprit est certainement obligé (attendu leur nature idéale et purement intelligible) de représenter par des signes de forme arbitraire, mais qu’il n’invente point au gré de son caprice, ou par la seule nécessité de sa propre nature, et qu’il se borne à saisir, tels que la nature des choses les lui offre, en vertu de la faculté de généraliser et d’abstraire qui lui a été départie ? Voilà ce qui partage les géomètres en sectes ; voilà le fond de la philosophie des mathématiques comme de toute philosophie. Tout cela, remarquons-le bien, ne touche point à la partie positive et vraiment scientifique de la doctrine. Tous les géomètres appliqueront aux symboles des valeurs négatives, imaginaires, infinitésimales, les mêmes règles de calcul, obtiendront les mêmes formules, quelque opinion philosophique qu’ils se soient faite sur l’origine et sur l’interprétation de ces symboles : mais, ce qui n’intéresse pas la doctrine au point de vue des règles positives et des applications pratiques, est précisément ce qui contient la raison de l’enchaînement et des rapports des diverses parties de la doctrine. Démontrer logiquement que certaines idées ne sont point de pures fictions de l’esprit, n’est pas plus possible qu’il ne l’est de démontrer logiquement l’existence des corps (151) ; et cette double impossibilité n’arrête pas plus les progrès des mathématiques positives que ceux de la physique positive. Mais il y a cette différence, que la foi à l’existence des corps fait partie de notre constitution naturelle : tandis qu’il faut se familiariser, par la culture des sciences, avec le sens et la valeur des hautes abstractions qu’on y rencontre. C’est ce qu’exprime ce mot commun, attribué à d’Alembert : allez en avant, et la foi vous viendra ; non pas une foi aveugle, machinale, produit irréfléchi de l’habitude, mais un acquiescement de l’esprit, fondé sur la perception simultanée d’un ensemble de rapports qui ne peuvent que successivement frapper l’attention du disciple, et d’où résulte un faisceau d’inductions auxquelles la raison doit se rendre, en l’absence d’une démonstration logique que la nature des choses rend impossible.

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Nous allons passer à cette autre catégorie d’idées abstraites auxquelles l’esprit s’élève par voie de synthèse, afin de relier dans une unité systématique les apparences variables des choses qui sont l’objet immédiat de ses intuitions. Ce sont là les idées ou les conceptions auxquelles nous attribuons le nom d’entités : et afin de ne pas trop effaroucher quelques lecteurs par un mot qui rappelle autant la barbarie scolastique, il sera à propos de choisir d’abord les exemples les plus palpables, et de montrer comment l’entité intervient pour la conception des phénomènes qui tombent le plus immédiatement sous les sens.

Si nous imprimons un ébranlement à un point de la surface d’une masse liquide, nous donnons naissance à une onde dont nous suivons des yeux la propagation en tout sens, à partir du centre d’ébranlement. Cette onde a une vitesse de propagation qui lui est propre, et qu’il ne faut pas confondre avec les vitesses de chacune des particules fluides qui successivement s’élèvent et s’abaissent un peu, au-dessus et au-dessous du plan de niveau qui les contient dans l’état de repos. Ces mouvements de va-et-vient imprimés aux particules matérielles restent très-petits et à peine mesurables ; tandis que l’onde chemine toujours dans le même sens, jusqu’à de grandes distances, avec une vitesse que nous apprécions parfaitement sans instruments, et que nous pouvons mesurer de la manière la plus exacte en nous aidant d’instruments convenables. Si plusieurs points de la surface, éloignés les uns des autres, deviennent en même temps des centres de mouvements ondulatoires, nous verrons plusieurs systèmes d’ondes se rencontrer, se croiser sans se confondre. Tout cela nous autorise bien à concevoir l’idée de l’onde, comme celle d’un objet d’observation et d’étude, qui a sa manière d’être, ses lois, ses caractères ou attributs, tels que celui d’une vitesse de propagation mesurable. Cependant l’onde n’est vraiment qu’une entité : la réalité matérielle ou substantielle appartient aux molécules qui deviennent successivement le siège de mouvements oscillatoires. La conception systématique du mode de succession et de liaison de ces mouvements, voilà l’idée de l’onde : mais cette idée n’a pas une origine arbitraire ; elle nous est immédiatement suggérée par la perception sensible ; elle entre comme élément dans l’explication rationnelle de tous les phénomènes qui résultent de la propagation des mouvements ondulatoires ; c’est une entité qu’on peut nommer naturelle ou rationnelle, par opposition aux entités artificielles ou logiques.

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Je suppose qu’un naturaliste ou un ingénieur prenne pour objet de ses études le Rhône ; qu’il nous donne l’histoire de ce fleuve, de ses déviations, de ses crues, des modifications brusques ou lentes apportées au régime de ses eaux, des propriétés qui les distinguent, des espèces animales qui les peuplent : ne devra-t-il pas craindre qu’on ne plaigne tant de travail mal à propos dépensé pour ce qui n’est après tout qu’une entité, un signe, flatus vocis ? C’est l’histoire de chaque goutte d’eau qu’il faudrait nous donner ; c’est la goutte d’eau qu’il faudrait suivre dans l’atmosphère, dans la mer et dans les divers courants où le hasard de sa destinée la porte tour à tour ; parce que la goutte d’eau est l’objet doué de réalité substantielle ; parce que le Rhône, si on le considère comme une collection de gouttes d’eau, est un objet qui change sans cesse ; tandis que c’est un objet sans réalité, si, pour sauver l’unité historique, on le regarde comme un objet qui persiste, après que toutes les gouttes d’eau ont été remplacées par d’autres. Dans le cas que nous citons, l’objection serait ridicule et probablement ne viendrait à l’idée de personne : on lira avec intérêt et instruction la monographie du Rhône, comme on lirait avec curiosité et intérêt scientifique celle de ce vent singulier qui parcourt les mêmes contrées, et qui est connu sous le nom de Mistral. On ne prendra pas les poëtes au sérieux quand ils personnifient les fleuves et les vents ; mais, nonobstant les subtilités de la dialectique, on ne prendra pas non plus les vents ou les fleuves pour des abstractions qui n’auraient de support que celui que leur prête un signe, un son fugitif. Les vents et les fleuves sont des objets de connaissance vulgaire comme de théories scientifiques ; et de tels objets ne peuvent être, ni des images poétiques, ni de simples signes logiques. Effectivement, un fleuve comme le Rhône, un courant marin comme le Gulph-Stream, un vent caractérisé dans son allure comme le mistral, appartiennent à la catégorie des entités dont la notion résulte, soit de la perception d’une forme permanente malgré les changements de matière, ou d’une forme dont les variations sont indépendantes du changement de matière ; soit de la perception d’un lien systématique qui persiste, quels que soient les objets individuels accidentellement entraînés à faire partie du système ; ou d’un lien qui se modifie par des causes indépendantes de celles qui imposent des modifications aux objets individuels (20). Ce sont là des entités, mais des entités rationnelles, qui ne tiennent pas à notre manière de concevoir et d’imaginer les choses, et qui ont au contraire leur fondement dans la nature des choses, au même titre que l’idée de substance qui n’est elle-même qu’une entité (135).

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À côté de ces entités, il y en a de manifestement artificielles. Ainsi, par exemple, on s’occupe en géographie physique, non-seulement des fleuves, mais de ce qu’on a nommé les bassins des fleuves ; et quelques auteurs modernes ont poussé jusqu’à la minutie la distribution systématique des terres en bassins de divers ordres, d’après la distribution des cours d’eau qui les arrosent. Or, si parmi ces bassins il y en a de très-nettement dessinés par la configuration du terrain et par tous leurs caractères physiques, d’autres, en plus grand nombre, ne sont que des conceptions artificielles des géographes, et des lignes de démarcation arbitraires entre des territoires que rien ne divise naturellement. Il se peut, comme on l’a soutenu dans certaines écoles médicales, que les nosographes aient abusé des entités ; qu’en systématisant, sous le nom de fièvre ou sous tout autre, certains phénomènes morbides, ils aient fait une systématisation artificielle et dangereuse par ses conséquences, si elle les a conduits à perdre de vue l’altération des organes où est le siège du mal, pour attaquer la fièvre à la manière d’un ennemi qu’il faut étreindre et terrasser. Mais, supposons qu’il y ait au contraire une affection morbide, telle que le choléra ou la variole, bien caractérisée dans ses symptômes, dans son allure, dans ses périodes d’invasion, de progrès et de décroissance, soit que l’on en considère l’action sur les individus ou sur les masses : on n’abusera pas plus de l’abstraction en érigeant en entités de telles affections morbides, en faisant la monographie du choléra et de la variole, qu’en faisant la monographie d’un vent ou d’un fleuve. Car, dans l’hypothèse, il y aura pour le choléra une marche et une allure générales, qui ne seront pas modifiées ou qui ne subiront que des modifications d’un ordre secondaire, selon les dispositions des populations ou des individus accidentellement soumis à son invasion : comme la marche et l’allure du mistral ne dépendent pas sensiblement des circonstances accidentelles qui ont amené telle ou telle molécule d’air dans la région où ce vent domine. En général, la critique philosophique des sciences, où des entités paraissent sans cesse sous des noms vulgaires ou techniques, la critique même de la connaissance vulgaire ou élémentaire, telle qu’elle est exprimée par les formes de la langue commune, consisteront à faire, autant que possible, le départ entre les entités artificielles qui ne sont que des signes logiques, et les entités fondées sur la nature et la raison des choses, les véritables êtres de raison, pour employer une expression vulgaire, mais d’un sens vrai et profond, quand on l’entend bien. À mesure que les progrès de l’observation et les développements des théories scientifiques suggéreront à l’esprit la conception d’entités d’un ordre de plus en plus élevé, la comparaison des faits observés et les inductions qui en ressortent devront fournir à la raison les motifs des jugements par lesquels elle prononcera, tantôt que ces entités sont de pures fictions logiques, tantôt qu’elles ont un fondement dans la nature et qu’elles désignent bien les causes purement intelligibles des phénomènes qui tombent sous nos sens.

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Il y a une catégorie d’entités ou d’idées abstraites qui mérite une attention particulière, et dont en effet les logiciens de l’antiquité et du moyen âge se sont particulièrement occupés : c’est la catégorie des universaux (comme disaient les scolastiques), ou celle qui comprend les idées de classes, de genres, d’espèces, hiérarchiquement ordonnées suivant leur degré de généralité ; l’espèce étant subordonnée au genre comme l’individu à l’espèce, et ainsi de suite. Or, la distinction entre l’abstraction artificielle ou logique et l’abstraction naturelle ou rationnelle n’est nulle part plus évidente que dans cette catégorie d’idées abstraites. La classification proprement dite est une opération de l’esprit qui, pour la commodité des recherches ou de la nomenclature, pour le secours de la mémoire, pour les besoins de l’enseignement, ou dans tout autre but relatif à l’homme, groupe artificiellement des objets auxquels il trouve quelque caractère commun, et donne au groupe artificiel ainsi formé une étiquette ou un nom générique. D’après le même procédé, ces groupes artificiels peuvent se distribuer en groupes subalternes, ou se grouper à leur tour pour former des collections et en quelque sorte des unités d’ordre supérieur. Telle est la classification au point de vue de la logique pure ; et l’on peut citer comme exemples de classifications artificielles, celles des bibliographes que chacun modifiera d’après ses convenances en faisant le catalogue de sa propre bibliothèque. Mais, d’un autre côté, la nature nous offre, dans les innombrables espèces d’êtres vivants, et même dans les objets inanimés, des types spécifiques qui assurément n’ont rien d’artificiel ni d’arbitraire, que l’esprit humain n’a pas inventés pour sa commodité, et dont il saisit très-bien l’existence idéale, même lorsqu’il éprouve de l’embarras à les définir ; de même que nous croyons, sur le témoignage des sens, à l’existence d’un objet physique avant de l’avoir vu d’assez près pour en distinguer nettement les contours, et surtout avant d’avoir pu nous rendre compte de sa structure. Ces types spécifiques sont le principal objet de la connaissance scientifique de la nature, par la raison que dans ces espèces ou dans ces groupes naturels, les caractères constants qui sont le fondement de l’association spécifique ou générique, dominent et dépassent de beaucoup en importance les caractères accidentels ou particuliers qui distinguent les uns des autres les individus ou les espèces inférieures. Enfin, comme il y a des degrés dans cette domination et dans cette supériorité des caractères les uns par rapport aux autres, il doit arriver et il arrive que des genres nous apparaissent comme plus naturels que d’autres, et que les classifications auxquelles nous sommes dans tous les cas obligés d’avoir recours pour le besoin de nos études, offrent le plus souvent un mélange d’abstractions naturelles et d’abstractions artificielles, sans qu’il soit facile ni même possible de marquer nettement le passage des unes aux autres. Un exemple physique, où le mot de groupe sera pris dans son acception matérielle, préparera peut-être mieux à l’intelligence de ces rapports abstraits entre les groupes que la pensée conçoit sous les noms de genre et d’espèces.

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On sait que les astronomes ont groupé les étoiles par constellations, soit d’après de vieilles traditions mythologiques, soit par imitation, ou dans un but de commodité pratique, bien ou mal entendue, pour la portion de la sphère étoilée, inconnue à l’antiquité classique. Voilà des groupes manifestement artificiels, où les objets individuels se trouvent associés, non selon leurs vrais rapports de grandeurs, de distances ou de propriétés physiques, mais parce qu’ils se trouvent fortuitement à notre égard sur les prolongements de rayons visuels peu inclinés les uns sur les autres. Supposons maintenant qu’on observe au télescope, comme l’a fait Herschell, certains espaces très-petits de la sphère céleste, espaces bien isolés et bien distincts, où des étoiles du même ordre de grandeur (ou plutôt de petitesse) apparente se trouvent accumulées par myriades : on n’hésitera pas à admettre que ces étoiles forment autant de groupes naturels ou de systèmes particuliers ; quoique nous n’ayons que peu ou point de renseignements sur la nature et l’origine de leurs rapports systématiques. On ne sera pas tenté d’attribuer cette accumulation apparente à une illusion d’optique et à un hasard singulier qui aurait ainsi rapproché les rayons visuels qui vont de notre œil à toutes ces étoiles ; tandis qu’en réalité les étoiles d’un même groupe seraient distribuées dans les espaces célestes, à des distances comparables à celles qui séparent les étoiles appartenant à des groupes différents. Tout cela est géométriquement possible, mais n’est pas physiquement admissible. Une fois convaincus qu’il s’agit d’un groupement réel des étoiles dans les espaces célestes, et non pas seulement d’un groupement apparent sur la sphère céleste, nous repousserons encore l’idée que ce rapprochement soit dû à un hasard d’une autre sorte, et nous croirons que des liens de solidarité quelconques existent entre les étoiles d’un même groupe ; que, par exemple, les étoiles du groupe A ne se trouveraient pas ainsi condensées, si les causes qui ont déterminé pour chacune le lieu qu’elle occupe ne dépendaient par les unes des autres, plus qu’elles ne dépendent des causes qui ont opéré la distribution des étoiles dans le groupe B ou dans les autres groupes. Après que l’étude télescopique du ciel aura donné cette notion d’amas d’étoiles, et d’amas non fortuits ou de constellations naturelles, on pourra reconnaître (comme l’a fait encore Herschell) que les étoiles les plus brillantes, qui nous offrent l’apparence d’une dissémination irrégulière sur la sphère céleste, forment très-probablement avec notre Soleil un de ces groupes ou l’une de ces constellations naturelles : celle dont la richesse et l’immensité suffisent, et au delà, à l’imagination des poètes, mais qui s’absorbe à son tour dans une autre immensité que révèle l’étude scientifique du monde. Remarquons maintenant (et ceci est un point bien essentiel) que l’esprit conçoit sans peine une infinité de nuances entre la dissémination complètement irrégulière et fortuite, celle qui ne permettrait d’établir que des groupes purement artificiels ; et l’accumulation en groupes bien tranchés, parfaitement isolés, très-distants les uns des autres : laquelle, ne pouvant être considérée comme fortuite, et accusant au contraire l’existence d’un lien de solidarité entre les causes sous l’influence desquelles chaque individu a pris sa place, nous donne l’idée de systèmes parfaitement naturels. Il y a des nuances sans nombre entre ces états extrêmes, parce que les liens de solidarité peuvent aller en se resserrant ou en se relâchant graduellement, et parce que la part d’influence des causes accidentelles et fortuites peut se combiner en proportions variables avec la part d’influence des causes constantes et solidaires. Si donc nous sommes forcés, par la nature de nos méthodes, d’établir partout des circonscriptions et des groupes, nous pourrons diriger ce travail de manière à nous rapprocher le plus possible des conditions d’une distribution naturelle ; mais il y aura des groupes moins naturels que d’autres ; et l’expression des rapports naturels se trouvera inévitablement compliquée de liens artificiels, introduits pour satisfaire aux exigences de la méthode.

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Il n’est pas nécessaire que les objets individuels soient en grand nombre, pour que des groupes naturels se dessinent. Il a suffi de la découverte de quelques nouvelles planètes pour suggérer l’idée de la distribution des planètes en trois groupes ou étages : un groupe ou étage moyen, parfaitement marqué, comprenant les planètes télescopiques que rapprochent à la fois leurs caractères physiques, la petitesse de leurs masses et la presque égalité des grands axes de leurs orbites (43) ; un étage inférieur formé de notre terre et des trois planètes qui, pour les dimensions et la vitesse de rotation diurne, sont comparables à la terre ; enfin un étage supérieur comprenant maintenant quatre planètes, dont l’une, la plus éloignée, est encore trop peu connue, mais dont les trois autres se ressemblent beaucoup par la grosseur de leur masse, la rapidité de leur rotation et leur cortège de satellites. De même, dès que le nombre des radicaux chimiques s’est accru, on a vu se dessiner parmi eux des groupes très-naturels, quoique peu nombreux en individus, tels que le groupe qui comprend les radicaux de la potasse et de la soude, ou tels encore que celui qui comprend le chlore et ses analogues ; tandis que d’autres radicaux restent isolés ou ne peuvent être rapprochés les uns des autres que par des caractères arbitrairement choisis, selon le système artificiel de classification.

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Les types génériques et les classifications des naturalistes donnent lieu à des remarques parfaitement analogues. Un genre est naturel, lorsque les espèces du genre ont tant de ressemblances entre elles, et par comparaison différent tellement des espèces qui appartiennent aux genres les plus voisins, que ce rapprochement d’une part, cet éloignement de l’autre ne peuvent avec vraisemblance être mis sur le compte du jeu fortuit de causes qui auraient fait varier irrégulièrement, d’une espèce à l’autre, les types d’organisation. Il faut qu’il y ait eu un lien de solidarité entre les causes, quelles qu’elles soient, qui ont constitué les espèces du genre ; ou plutôt on conçoit que ces causes se décomposent en deux groupes : un groupe de causes dominantes, les mêmes pour toutes les espèces du genre, et qui déterminent le type générique ; et un groupe de causes subordonnées aux précédentes, mais variables d’une espèce à l’autre, lesquelles déterminent les différences spécifiques. Si le genre est considéré à son tour comme espèce d’un genre supérieur, auquel, pour fixer les idées, nous donnerons le nom de classe, on pourra dire de la classe et du genre tout ce qui vient d’être dit du genre et de l’espèce. Alors la classe et le genre seront pareillement naturels, s’il résulte de la comparaison des espèces, qu’on doit concevoir l’ensemble des causes qui ont déterminé la constitution de chaque espèce, comme se décomposant en trois groupes hiérarchiquement ordonnés : d’abord un groupe de causes auxquelles toutes les autres se subordonnent, et qui, étant constantes pour chaque genre, et par conséquent pour toutes les espèces de chaque genre, ont déterminé l’ensemble des caractères fondamentaux qui constituent la classe ; puis des groupes de causes subordonnées aux précédentes, et constantes pour toutes les espèces du même genre, mais variables d’un genre à l’autre, et qui, jointes aux précédentes, constituent les types génériques ; enfin des causes d’un ordre plus inférieur encore, et qui, en se subordonnant aux précédentes, ainsi qu’on l’a dit, achèvent de constituer les types spécifiques. Dans le système régulier de classification auquel nous soumettons les êtres, pour la symétrie et la commodité de nos méthodes, le genre peut être naturel et la classe artificielle, ou réciproquement. Il n’y a pas, dans le règne animal, de classe plus naturelle que celle des oiseaux ; mais malgré cela, ou même à cause de cela, il y a dans la classe des oiseaux plus d’un genre sur lequel les naturalistes ne sont pas d’accord, et qu’on peut véhémentement soupçonner d’être un genre artificiel. Un genre est artificiel, lorsque la distribution des variétés de formes entre les espèces que ce genre comprend, n’a rien qui ne puisse être raisonnablement attribué au jeu fortuit de causes variant irrégulièrement d’une espèce à l’autre. Alors il manque un terme dans la série d’échelons que nous avons indiquée ; et aux causes fondamentales qui déterminent le type de la classe (le type de l’oiseau, par exemple), viennent se subordonner sans intermédiaire les causes qui varient en toute liberté d’une espèce à l’autre, et qui produisent les différences spécifiques.

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Il peut y avoir et il y a d’ordinaire un plus grand nombre d’échelons que nous ne l’avons indiqué. D’ailleurs la conception même de ces échelons n’est qu’une image imparfaite, et l’on observe dans la subordination et l’enchevêtrement des causes naturelles, des nuances sans nombre que nos nomenclatures et nos classifications ne peuvent exprimer. De là un mélange inévitable d’abstractions rationnelles, qui ont leur type ou leur fondement dans la nature des choses, et d’abstractions artificielles ou purement logiques dont on se sert comme d’instruments, mais qui, en tant qu’objets directs de connaissance et d’étude, manqueraient de cette dignité théorique par laquelle sont excités et soutenus les esprits élevés. C’est à démêler les abstractions artificielles, introduites dans les sciences naturelles pour la commodité de l’étude, d’avec les abstractions rationnelles par lesquelles notre esprit saisit et exprime les traits dominants du plan de la nature, que tendent les travaux des naturalistes les plus éminents : c’est dans cette critique que consiste principalement la philosophie des sciences naturelles. La difficulté d’y réussir complètement tient à la continuité des plans de la nature, ainsi qu’à la variété infinie des causes modificatrices, dont nous ne pouvons trouver dans les signes du langage qu’une expression imparfaite, comme cela sera expliqué plus loin. L’un des caractères les plus remarquables des travaux scientifiques accomplis depuis près d’un siècle, a été cette tendance à s’éloigner de plus en plus des classifications artificielles, pour accommoder de mieux en mieux les classifications à l’expression des rapports naturels entre les objets classés, même aux dépens de la commodité pratique. En botanique, en zoologie, où les objets à classer sont si nombreux, d’organisations si complexes, susceptibles par conséquent d’être comparés sous tant de faces, ce mouvement imprimé aux travaux de classification devait se manifester d’abord : mais il a successivement gagné toutes les branches du savoir humain. Nous citions tout à l’heure des exemples pris dans l’astronomie et dans la chimie ; nous pourrions en prendre d’autres dans la linguistique, dans cette science toute récente et si digne d’intérêt, dont l’objet est de mettre en relief les affinités naturelles et les liens de parenté des idiomes : témoignages précieux de la généalogie et des alliances des races humaines, pour des temps sur lesquels l’histoire et les monuments sont muets.

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Dans les écoles philosophiques du moyen âge, à une époque où le scepticisme, contenu par la foi religieuse, ne pouvait pas plus porter sur les données fondamentales de la connaissance et de l’expérience sensible que sur les bases de la morale, c’était sur la consistance objective des idées abstraites, des conceptions rationnelles, des fictions logiques, que la dialectique devait s’épuiser. De là des controverses fameuses et des sectes sans nombre, que l’on a rangées sous trois principales rubriques, le réalisme, le nominalisme, et le conceptualisme ; quoique cette division tripartite n’ait rien de nettement tranché, et qu’elle indique seulement en gros l’existence de deux partis extrêmes et d’un parti mitoyen, susceptible de se fractionner, ainsi qu’il arrive toujours dans ces longues querelles qui divisent les hommes et qui ne cessent que par l’épuisement des partis. Certes, nous ne voulons pas reprendre après tant d’autres ce sujet stérile et épineux, parcourir encore une fois, au risque de nous y égarer avec nos lecteurs, ce dédale de subtilités et d’équivoques : mais il est bon d’en signaler l’origine et le point de départ, et de juger du principe par les conséquences, par le trouble qu’il a produit, et les interminables contradictions qu’il a soulevées. L’origine de toutes ces disputes est dans les fondements mêmes de la doctrine péripatéticienne, et dans le rôle qu’Aristote fait jouer à l’idée de substance, en la plaçant en tête de ses catégories et en y subordonnant toutes les autres. La substance, selon cette doctrine, est la réalité ou l’être par excellence, et toutes les autres catégories n’ont de réalité qu’en tant qu’elles désignent les affections ou les manières d’être d’une substance. D’un autre côté, la substance figure au sommet de l’échelle des classifications ou des degrés métaphysiques : l’oiseau est animal, l’animal est corps, le corps est substance. Or, si les deux termes extrêmes de la série hiérarchique des genres et des espèces, des classes ou des degrés métaphysiques, savoir l’individu et la substance, sont choses auxquelles on ne peut refuser la réalité et la plénitude de l’être, il y a lieu d’en conclure que la réalité subsiste aux degrés intermédiaires, et que la différence de l’un à l’autre, ou ce qu’il faut ajouter à l’un pour constituer l’autre, est une réalité. Ainsi la corporéité s’ajoute à la substance pour constituer le corps, l’animalité s’ajoute à la corporéité et à la substance pour constituer l’animal, et ainsi de suite jusqu’à l’individu qui réunit en lui les essences constitutives de l’espèce et des genres supérieurs, jointes aux accidents qui le caractérisent individuellement. Tel est le fond du réalisme péripatéticien, et c’est sur ce fond d’idées qu’ont roulé principalement les controverses des lettrés du moyen âge. Ecoutons là-dessus M Cousin : « Le principe de l’école réaliste est la distinction en chaque chose d’un élément général et d’un élément particulier. Ici les deux extrémités également fausses sont ces deux hypothèses : ou la distinction de l’élément général et de l’élément particulier portée jusqu’à leur séparation, ou leur non-séparation portée jusqu’à l’abolition de leur différence, et la vérité est que ces deux éléments sont à la fois distincts et inséparablement unis. Toute réalité est double… le moi… est essentiellement distinct de chacun de ses actes, même de chacune de ses facultés, quoiqu’il n’en soit pas séparé. Le genre humain soutient le même rapport avec les individus qui le composent ; ils ne le constituent pas, c’est lui, au contraire, qui les constitue. L’humanité est essentiellement tout entière et en même temps dans chacun de nous… l’humanité n’existe que dans les individus et par les individus, mais en retour les individus n’existent, ne se ressemblent et ne forment un genre que par le lien de l’humanité, que par l’unité de l’humanité qui est en chacun d’eux. Voici donc la réponse que nous ferions au problème de Porphyre : pÒteron cwrist¦ (gšnh) ¿ ™n to‹s a„sqhto‹j. Distincts, oui ; séparés, non ; séparables, peut-être ; mais alors nous sortons des limites de ce monde et de la réalité actuelle. »

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Or, si le genre humain soutient avec les individus qui le composent le même rapport que le moi soutient avec chacune de ses facultés ou avec chacun de ses actes ; en d’autres termes, si nous attribuons à l’humanité ou au genre humain la réalité substantielle que nous attribuons au moi ou à la personne humaine ; et si cette réalité substantielle qui constitue le genre se retrouve à la fois dans tous les individus du genre, distincte quoique inséparable d’un élément particulier, en vérité il y a là-dessous un mystère aussi impénétrable à la raison humaine que peuvent l’être les plus profonds mystères de la théologie. L’obscurité devient plus profonde encore, si l’on fait attention qu’apparemment la réalité substantielle n’appartient pas à cet élément particulier, puisqu’on le compare aux facultés ou aux actes du moi ; tandis qu’il doit avoir la réalité substantielle au même titre que l’élément général, s’il doit se retrouver à ce titre dans des sous-genres ou espèces hiérarchiquement inférieures. Mais les contradictions disparaissent et le voile mystérieux se déchire, sans qu’il faille sortir des limites de ce monde et des conditions de la science humaine, si, au lieu d’une hiérarchie de substances et d’essences, on ne voit dans nos termes génériques que l’expression d’une subordination de causes et de phénomènes. Selon que la subordination est plus ou moins marquée, le genre est plus ou moins naturel : il cesse de l’être, lorsque les ressemblances d’après lesquelles nous l’établissons, quoique très-réelles, peuvent s’expliquer par le hasard, c’est-à-dire par le concours de causes qui ne seraient point enchaînées et subordonnées les unes aux autres. Ainsi, pour toute espèce organique, et pour l’espèce humaine en particulier, il y a une subordination évidente, des causes qui déterminent les variétés individuelles aux causes qui déterminent les caractères généraux et spécifiques, héréditairement transmissibles, et une subordination non moins manifeste, des conditions d’existence de l’individu, aux conditions d’existence et de perpétuité de l’espèce. L’espèce humaine, pour parler le langage des naturalistes, ou le genre humain, pour employer une expression plus familière aux philosophes et aux moralistes, constitue donc un genre naturel ; ou, en d’autres termes, il existe une nature humaine, et ces mots ne sont pas de vains sons, ni ne représentent une pure conception de l’esprit. De même la classe des oiseaux, la classe plus générale encore des vertébrés sont naturelles : car, par suite des connaissances que nous avons acquises en zoologie, on est amené à considérer les caractères de ces classes comme des caractères dominants dont l’ensemble compose une sorte de type ou de schème en conformité duquel la nature a procédé ultérieurement et secondairement (par des voies qui jusqu’ici nous sont restées inconnues) à l’opération de diversifier les genres et les espèces, dans des limites fixées par les conditions dominantes. En conséquence, les causes, quelles qu’elles soient, auxquelles il faut imputer la détermination des caractères dominants et constitutifs de la classe, doivent être réputées des causes principales et dominantes, par rapport aux causes, pareillement inconnues ou trop imparfaitement connues, qui ont amené la diversité des espèces.

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Il ne faut pas croire que les scolastiques aient absolument ignoré la distinction des genres naturels et des genres artificiels ; ils ont au contraire plus d’une fois indiqué qu’ils n’entendaient appliquer leurs théories des degrés métaphysiques « qu’aux choses qui, ayant une substance naturelle, procèdent de l’opération divine : ainsi, aux animaux, aux métaux, aux arbres, et non pas aux armées, aux tribunaux, aux nobles, etc…,. » Mais toujours la préoccupation des substances et des distinctions substantielles est venue dans leur esprit offusquer une lueur bien éloignée alors de ce degré de clarté auquel l’a portée, dans les temps modernes, une étude approfondie de l’organisation des êtres. La conséquence à tirer de ce chapitre de l’histoire de l’esprit humain, c’est que tout s’éclaircit quand on prend pour fil conducteur, dans l’interprétation philosophique de la nature, l’idée de la raison des choses, de l’enchaînement des causes et de la subordination rationnelle des phénomènes, cette idée souveraine et régulatrice de la raison humaine : tandis que tout s’obscurcit et s’embrouille quand on prend pour idée régulatrice et dominante l’idée de substance, qui n’a qu’un fondement subjectif, ou dont la valeur objective est renfermée dans des limites qu’ignorait le génie d’Aristote, et dont les docteurs du moyen âge ne pouvaient avoir la moindre notion (117 et 135). Cependant, il faut le reconnaître, l’instrument du langage s’est façonné d’après cette idée de la substance, suggérée par la conscience que nous avons de notre personnalité ou de notre moi, pour parler le langage des métaphysiciens modernes. L’ordre des catégories d’Aristote est conforme au génie des langues et à ce qu’on pourrait appeler l’ordre des catégories grammaticales. De là une véritable contradiction (136 et 143), une opposition réelle entre les conditions de structure de l’organe de la pensée, et la nature des objets de la pensée : contradiction qui a tourmenté les philosophes pendant les siècles où l’on devait d’autant plus se préoccuper des formes logiques, que la science des choses était moins avancée, et pour la solution de laquelle il faut savoir se dégager de l’influence des formes logiques et du mécanisme du langage, sans pour cela sortir des limites de ce monde et de la réalité actuelle, ni des conditions vraiment essentielles de la science humaine.