Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique/Chapitre 8

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Les philosophes scolastiques et même, depuis les découvertes faites dans le champ de la physique expérimentale, les métaphysiciens modernes ont beaucoup insisté sur la distinction entre les qualités premières des corps et leurs qualités secondes ; entendant par qualités premières l’étendue, l’impénétrabilité, la mobilité, l’inertie, et par qualités secondes celles qui produisent sur nos sens les impressions de saveurs, d’odeurs, de couleurs, de chaud, de froid, etc. Nous nous proposons de soumettre à une critique nouvelle et plus exacte cette classification consacrée par un si long usage ; et d’abord nous remarquerons que, si l’on entendait par qualités premières celles dont nous ne pouvons nullement rendre raison à l’aide d’autres propriétés, et qui en ce sens constituent pour nous autant de faits primitifs ou irréductibles, il n’y aurait rien qui dût figurer parmi les qualités premières des corps à plus juste titre que ce que les philosophes ont coutume de désigner sous le nom de qualités secondes. En effet, nous avons déjà reconnu que les sensations de saveurs, d’odeurs, etc., sont autant de modifications de notre sensibilité, qui n’ont aucune valeur représentative ; qui par elles-mêmes ne sauraient nous donner la notion des corps et de l’existence du monde extérieur, et qui n’impliquent aucune connaissance des raisons pour lesquelles elles se trouvent déterminées à être de telle espèce plutôt que de telle autre. En conséquence, la propriété qu’ont les corps de produire en nous de telles sensations est nécessairement une propriété inexplicable, et dont nous ne pouvons démontrer la liaison avec d’autres propriétés connues, lors même que l’expérience nous aurait appris qu’elle est constamment associée à d’autres propriétés. Ainsi, de ce qu’un corps nous a fait éprouver la sensation de saveur acide, nous pouvons bien conclure, en vertu d’expériences antérieures (99), qu’il doit avoir aussi la propriété de s’unir chimiquement aux bases salifiables et celle de se transporter au pôle positif de la pile, quand on décompose par un courant voltaïque le produit de cette union ; mais nous n’en restons pas moins dans une ignorance invincible sur la question de savoir pourquoi les composés chimiques, bien caractérisés par cette double propriété, agissent sur l’organe du goût de manière à nous procurer la sensation de saveur acide, plutôt qu’une sensation de saveur amère, âcre ou astringente. Les mêmes composés chimiques ont aussi la propriété de rougir le papier de tournesol ; et quoiqu’on ne puisse pas l’expliquer actuellement, il n’est pas impossible qu’on explique un jour pourquoi le papier de tournesol, attaqué par les acides, renvoie les rayons de lumière les moins réfrangibles, de préférence à ceux qui occupent une autre place dans l’étendue du spectre solaire ; mais ce qu’on n’expliquera jamais, c’est pourquoi les rayons les moins réfrangibles nous font éprouver la sensation de rouge plutôt que celle du bleu ou du jaune ; c’est en un mot la liaison entre l’indice de réfraction du rayon et la nature de la sensation qu’il détermine. Non-seulement nous ne connaissons pas actuellement la cause d’une pareille liaison, mais la nature des choses s’oppose à ce que nous puissions la connaître, et il est permis d’affirmer que nous ne la connaîtrons jamais. En ce sens donc, et relativement à nous, les propriétés des corps en vue desquelles on a imaginé la dénomination de qualités secondes, sont justement celles qui méritent le mieux d’être qualifiées de faits primitifs ou irréductibles. D’un autre côté, si, à défaut d’explications et de preuves, on tient compte des analogies et des inductions, il y a lieu de croire que les diverses qualités spécifiques par lesquelles les corps ou certains corps agissent sur notre organisme, loin d’être dans ces corps autant de qualités fondamentales dont toutes les autres dériveraient, ne se rattachent même pas le plus souvent d’une manière immédiate aux qualités vraiment fondamentales, et en sont au contraire séparées par un grand nombre d’anneaux intermédiaires, dans la chaîne des causes et des effets, des principes et des conséquences. Que l’écorce de quinquina ou la quinine qui s’en extrait aient la propriété de nous causer une sensation de saveur amère, en même temps que la propriété plus singulière et beaucoup plus intéressante pour nous, de couper la fièvre et d’en prévenir les retours périodiques, ce sont là des caractères accidentels, inexplicables ou inexpliqués, mais non pas primitifs, en ce sens qu’on serait tenté d’y voir la raison et le fondement des autres caractères. À peine remarquerions-nous de telles propriétés spécifiques, si nous n’y avions pas un intérêt tout particulier, s’il s’agissait d’un de ces végétaux qui ont des propriétés du même ordre, utiles ou nuisibles à certains animaux, mais non à l’homme. Or, c’est de la nature même d’un être, et non de ses rapports avec d’autres êtres sur lesquels il peut accidentellement agir, que doit se tirer la classification de ses propriétés diverses, selon leur importance intrinsèque et leur subordination réelle ; aussi n’attribuera-t-on pas aux deux propriétés spécifiques que l’on vient de citer la même valeur intrinsèque qu’au caractère chimique tiré de la propriété dont jouit la quinine, d’entrer en combinaison avec les acides à la manière d’une base salifiable. Laissant donc de côté toutes ces propriétés spécifiques qui tiennent à une mystérieuse action sur notre organisme, et parmi lesquelles il faut ranger celles qui déterminent les diverses affections de notre sensibilité, nous distinguerons parmi les autres propriétés des corps, non pas des qualités premières et des qualités secondes, mais des qualités fondamentales ou primordiales et des qualités dérivées ou secondaires, qui peuvent à leur tour se concevoir comme étant hiérarchiquement distribuées, selon que leur valeur caractéristique va en s’affaiblissant et qu’elles sont un résultat moins immédiat des propriétés fondamentales.

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Lors même que nous ne savons nullement expliquer les propriétés des corps, ou les rattacher à d’autres propriétés qui en seraient le principe, nous sommes suffisamment autorisés à les regarder comme ne constituant pas des qualités fondamentales et absolument irréductibles, quand nous voyons qu’elles manquent de persistance et qu’elles peuvent disparaître ou reparaître, selon les circonstances dans lesquelles le corps est placé et les modifications qu’on lui fait subir. Par la même raison, telle propriété sera réputée tenir de plus près à ce qu’il y a de fondamental et d’essentiel dans la nature du corps, ou s’en éloigner davantage, suivant qu’elle offrira plus de persistance ou d’instabilité. Par exemple, la substance que les chimistes modernes connaissent sous le nom de carbone, et qui s’offre à nous sous deux états si différents, à l’état de diamant et à l’état de charbon produit par la combustion des matières végétales ou animales, jouit sous ces deux états d’une grande fixité ; c’est-à-dire qu’il est, sinon absolument infusible et non volatil, du moins très-difficile à volatiliser et surtout à fondre sous l’action de la chaleur la plus intense : voilà une qualité plus persistante et que dès lors on réputera tenir de plus près aux propriétés fondamentales du carbone, que la diaphanéité ou la dureté du diamant, avec lesquelles contrastent d’une façon si étrange l’opacité et la friabilité du charbon. Enfin, ce même caractère de fixité ou d’infusibilité disparaissant dans les composés chimiques dont le carbone est l’un des éléments, ne doit pas avoir la même valeur fondamentale que d’autres propriétés des corps en général, ou du carbone en particulier, qui restent inaltérables à travers toute la série des combinaisons chimiques dans lesquelles les mêmes particules de carbone peuvent être successivement engagées. La minéralogie nous offrirait les exemples les plus variés de cette gradation des caractères. Ainsi la pierre calcaire ou (pour employer le nom scientifique) le carbonate de chaux nous présentera d’abord des variétés de structure terreuse, compacte, fibreuse, aciculaire, lamellaire, saccharine, oolithique, qui tiennent évidemment à des circonstances de formation tout à fait accessoires, et qui ne peuvent servir à caractériser nettement, ni cette substance à l’exclusion des autres, ni mêmes les échantillons de cette substance où s’observe souvent le passage d’une structure à l’autre. Que si l’on étudie au contraire les formes cristallines du carbonate de chaux, qui sont prodigieusement multipliées et qui caractérisent autant de variétés bien définies de la même espèce minérale, on en démêlera une (celle du spath d’Islande) dont les autres peuvent être considérées comme autant de dérivations ou de modifications secondaires, et que pour cette raison l’on nomme forme fondamentale ou primitive : en sorte que la propriété d’affecter des formes cristallines réductibles à ce type fondamental, constitue pour l’espèce minéralogique du carbonate de chaux un caractère bien autrement important que ne le sont pour les variétés ou pour les échantillons les caractères tirés de la structure fibreuse, lamellaire, etc. Toutefois ce type cristallin ne constitue lui-même qu’un caractère inférieur en valeur à ceux qui se tirent de la composition chimique de la substance : puisque, outre la foule de variétés cristallines du carbonate de chaux, réductibles au type du spath d’Islande, il y en a une autre, l’aragonite, dont le type cristallin est essentiellement différent, quoique sa composition chimique soit absolument la même. Ainsi dans ce cas comme dans tous les cas analogues de dimorphisme, l’élément ou la molécule chimique persiste, quand l’élément ou la molécule cristallographique est détruite et fait place à un autre. De quelque manière que nous concevions cette subordination de caractères, il reste constant que les caractères, en grand nombre, qui se lient à la composition chimique, l’emportent en importance sur les caractères, en grand nombre aussi, qui se lient au type cristallin. Il y a cristallographiquement deux espèces de carbonates de chaux, dont les caractères distinctifs sont fondamentaux par rapport à ceux qui distinguent les variétés à cristallisation régulière ou confuse ; et ces deux espèces se fondent en une seule espèce chimique dont les caractères ont une valeur encore plus fondamentale. Autre chose est la subordination des caractères, en tant que généraux et particuliers, autre chose est leur subordination, en tant que fondamentaux et secondaires. Sans doute, à persistance égale, nous sommes avec raison portés à regarder comme plus fondamentale la qualité commune à un plus grand nombre de corps, et à plus forte raison celle qui appartiendrait à tous les corps sans exception. Mais, si telle qualité persiste dans telle espèce de corps, et y résiste à toutes les altérations qu’ils peuvent d’ailleurs subir, nous devrons la regarder comme plus fondamentale que celle qui est commune à un plus grand nombre de corps spécifiquement différents, quoiqu’elle ait moins de persistance dans chacun d’eux en particulier. Ainsi, bien que la propriété d’être solide aux températures ordinaires, ou celle d’être liquide, ou celle d’être gazeux aux mêmes températures, soient des propriétés dont chacune est commune à un grand nombre de corps, elles ne peuvent pas être réputées avoir l’importance ou la valeur caractéristique de celles qui n’appartiennent qu’à une espèce ou à quelques espèces de corps, mais qui y sont indestructibles, et qui résistent à toutes les causes sous l’influence desquelles les corps changent d’état, en passant de l’état solide à l’état liquide, et ainsi de suite. C’est par des considérations et des inductions de ce genre, qu’en zoologie, en botanique, on assigne aux divers caractères des êtres organisés divers degrés d’importance ou de valeur, en tirant tous les éléments de cette classification des renseignements de l’observation, de la comparaison attentive des faits observés et de la force des inductions ou des analogies ; tant il est évident qu’en pareille matière nous ne pouvons rien affirmer a priori sur les rapports de subordination entre des faits dont la première origine est couverte pour nous d’un voile si épais !

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Il n’en est pas de même, au sujet des propriétés ou qualités des corps que l’on appelle inertes, pour lesquels nous nous trouvons en présence d’une croyance naturelle à l’esprit humain, d’un préjugé commun aux philosophes et au vulgaire, et qui consiste à admettre a priori l’existence de certaines propriétés ou qualités fondamentales, communes à tous les corps, en constituant l’essence, et devant contenir la raison ou l’explication de toutes les propriétés secondaires : soit que nous puissions ou non donner cette explication dans l’état actuel de nos connaissances. C’est de cette croyance naturelle ou de ce préjugé philosophique qu’il faut tâcher de rendre raison : il faut en discuter la légitimité, en profitant pour cela de tous les renseignements dont nous sommes redevables aux progrès de l’expérimentation et au perfectionnement des sciences. En tête de la liste des qualités premières ou fondamentales on a coutume de mettre l’étendue et l’impénétrabilité. Mais d’abord la notion vulgaire de l’impénétrabilité, telle qu’elle nous est procurée par le toucher d’un corps solide et par le sentiment de la résistance qu’il oppose au déploiement de notre force musculaire, cette notion répond à un phénomène très-complexe, dont la plus haute géométrie n’a pu jusqu’ici, tout en prodiguant les hypothèses, donner une explication vraiment satisfaisante : et ce phénomène, c’est celui de la constitution même du corps solide, au moyen d’atomes ou de molécules maintenues à distance les unes des autres. Que si l’on attribue la solidité, non plus aux corps mêmes ou aux agrégats moléculaires, mais aux dernières molécules qui en seraient les éléments constitutifs, on introduit, pour satisfaire à un penchant de l’imagination, une conception hypothétique, que l’expérience ne peut ni renverser, ni confirmer, et qui en réalité ne joue aucun rôle dans l’explication des phénomènes. La prétendue qualité première pourra bien n’être qu’une qualité imaginaire, et à notre égard sera certainement une supposition gratuite. Remarquons en effet que dans l’hypothèse à laquelle les physiciens modernes sont conduits, celle d’atomes maintenus à distance les uns des autres, et même à des distances qui (bien qu’inappréciables pour nous à cause de leur extrême petitesse) sont pourtant très-grandes par comparaison avec les dimensions des atomes ou des corps élémentaires, rien n’oblige à concevoir ces atomes comme de petits corps durs ou solides, plutôt que comme de petites masses molles, flexibles ou liquides. Dans les corps qui tombent sous nos sens, la solidité et la rigidité, comme la flexibilité, la mollesse ou la liquidité, sont autant de phénomènes très-dérivés et très-complexes, que nous tâchons d’expliquer de notre mieux, à l’aide d’hypothèses sur la loi des forces qui maintiennent les molécules élémentaires à distance, et sur l’étendue de leur sphère d’activité, comparée au nombre de molécules comprises dans cette sphère et aux distances qui les séparent : mais, que ces explications soient ou non satisfaisantes, il est incontestable qu’elles ne préjugent rien, et ne peuvent rien préjuger sur l’état de dureté ou de mollesse, de solidité ou de fluidité de la molécule élémentaire. La préférence que nous donnons à la dureté sur la mollesse, le penchant que nous avons à imaginer l’atome ou la molécule primordiale comme un solide hypermicroscopique plutôt que comme une masse fluide du même ordre de petitesse, ne sont donc que des préjugés d’éducation qui tiennent à nos habitudes et aux conditions de notre vie animale. Nous aurions d’autres préjugés et d’autres penchants, si la nature, tout en nous accordant le même degré d’intelligence, avait réalisé pour nous dans l’âge adulte, ce qui fait partie des conditions de la vie fœtale, à savoir l’immersion dans un milieu liquide, sans contact habituel avec des corps qui n’ont point, il est vrai, cette absolue dureté où cette solidité idéale que nous attribuons sans fondement aux molécules élémentaires, mais qui néanmoins se rapprochent plus de l’état de rigidité ou de solidité parfaite, que de tout autre état idéal. Mais, dira-t-on, l’impénétrabilité n’est pas la rigidité ; et un corps, pour être liquide, n’en est pas moins impénétrable, en ce sens que, si la masse est pénétrée par l’écartement des parties, les parties mêmes ne le sont pas. Sans doute ces atomes qui ne peuvent jamais arriver au contact, peuvent encore moins se pénétrer ; et c’est précisément pour cela que la raison n’a aucun motif d’admettre, en ce qui les concerne, une prétendue qualité essentielle ou fondamentale, laquelle serait au contraire une qualité inutile et oiseuse, qui n’entrerait ni ne pourrait jamais entrer en action. Ou l’impénétrabilité des molécules atomiques n’est autre chose que leur mobilité et leur déplacement effectif par l’action répulsive qu’exercent à distance les autres molécules, et alors il n’en faut pas faire une qualité première, distincte de la mobilité : ou bien c’est une qualité distincte, mais qui ne se manifeste jamais, qui ne joue aucun rôle dans l’explication des phénomènes, et que nous affirmons sans fondement.

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Il en faut dire autant de l’étendue, considérée, non pas comme le lieu des corps, mais comme une qualité des corps. Sans doute les corps qui tombent sous nos sens nous donnent l’idée d’une portion d’étendue continue, figurée et limitée ; mais ce n’est là qu’une fausse apparence ou une illusion. De même que les taches blanchâtres et en apparence continues de la voie lactée se résolvent dans un puissant télescope, en un amas de points lumineux distincts, et de dimensions absolument inappréciables, de même des expériences concluantes résolvent le fantôme d’un corps étendu, continu et figuré en un système d’atomes ou de particules infinitésimales, auxquelles, il est vrai, les lois de notre imagination nous obligent d’attribuer une figure et des dimensions, mais sans qu’il y ait à cela aucun fondement rationnel, puisque toutes les explications qu’on a pu donner des phénomènes physiques, chimiques, etc., sont indépendantes des hypothèses qu’on pourrait faire sur les figures et les dimensions, absolues ou relatives, des atomes ou des molécules élémentaires. Ces molécules sont des centres d’où émanent des forces attractives et répulsives, voilà ce que l’expérience et le raisonnement semblent indiquer d’une manière certaine ; mais qu’elles aient la forme de sphères, d’ellipsoïdes, de pyramides, de cubes, ou qu’elles affectent toute autre figure courbe ou polyédrique, c’est ce qu’aucune observation ne peut nous apprendre, ni même nous faire présumer. Il semblait au premier aperçu, et l’on a cru pendant quelque temps que des lois de la cristallographie ressortait une indication de la forme polyédrique des molécules élémentaires ; mais, quand ces lois ont été mieux connues et mieux interprétées, toute conséquence de ce genre s’est trouvée dépourvue de solidité et contraire aux inductions d’une saine physique. Ainsi, pour ne rappeler qu’un fait déjà cité (114), le dimorphisme de certaines substances oblige d’admettre que la forme cristalline n’est pas une propriété invariable et inhérente aux dernières molécules des corps, mais le résultat et la conséquence déjà éloignée d’un mode de groupement qui peut changer, entre des molécules dont la figure (si figure elles ont) reste aussi indéterminée pour nous qu’elle pouvait l’être avant toute étude des phénomènes de la cristallisation. Aussi bien aurait-on pu et dû prévoir cette conséquence à laquelle le progrès de l’étude a conduit ; car il répugne à la raison d’admettre que nous puissions, avec les organes et les facultés dont la nature nous a doués pour connaître les choses à la faveur des relations qu’elles ont avec nous, atteindre en quoi que ce soit à l’essence des choses et à la réalité primitive et absolue (8 et 10) ; comme on y atteindrait effectivement dans le système atomistique, si l’on pouvait assigner la figure des éléments primordiaux, des atomes indestructibles, dont l’existence expliquerait tous les phénomènes physiques, tandis qu’elle-même ne pourrait être rapportée qu’à un décret immédiat de la volonté créatrice. La raison n’aurait pas moins de peine à admettre qu’un décret primitif et inexplicable eût donné la préférence à telle forme polyédrique sur telle autre ; eût choisi tel nombre de degrés et de minutes plutôt que tel autre, pour l’inclinaison de deux faces ou de deux arêtes ; eût donné aux arêtes des polyèdres, aux rayons des sphères, aux axes des ellipsoïdes, telle fraction de millionièmes de millimètre plutôt que telle autre : comme si, en fait de grandeur et de petitesse, tout n’était pas relatif, et qu’il pût y avoir de raison intrinsèque pour que les atomes et les systèmes d’atomes fussent construits plutôt sur une échelle que sur une autre. Mais nous ne voulons pas insister davantage ici sur cet argument, tout leibnitzien, qui rentre dans les considérations que nous devons développer un peu plus loin, à propos de la critique de l’idée d’espace. Est-ce à dire qu’il faille substituer à l’hypothèse vulgaire des atomes de dimensions finies, quoique extrêmement petites, et de figures déterminées, quoique inconnues, une autre hypothèse sur la constitution des corps, du genre de celles que Leibnitz lui-même, et d’autres philosophes qu’on appelle dynamistes, ont proposées ? Pas le moins du monde, puisque ce serait reproduire sous une autre forme la prétention que nous croyons insoutenable, celle de pénétrer l’essence des choses et d’en assigner les premiers principes. Tout au contraire, nous admettrons que la théorie atomistique est d’un usage nécessaire ; qu’on ne saurait s’en passer dans le langage des sciences, parce que notre imagination a besoin de se reposer sur quelque chose, et que ce quelque chose, en vertu des faits que nous avons analysés en traitant des sensations, ne peut être qu’un atome ou corpuscule étendu et figuré ; mais la raison intervient pour abstraire l’idée, ou ce qui fait l’objet d’une véritable connaissance, d’avec l’image qui lui sert de soutien, et dont l’intervention nécessaire n’est que la conséquence des lois de notre organisation. L’hypothèse atomistique est au nombre de ces hypothèses dont l’emploi, si fréquent dans les sciences, ne doit pas être blâmé, pourvu que l’on ne commette pas la méprise de prendre pour les matériaux de la construction scientifique ce qui n’en est que l’échafaudage extérieur ; et pourvu qu’on reconnaisse bien que ces conceptions hypothétiques ne sont pas introduites à titre d’idées, mais à titre d’images, et à cause de la nécessité où se trouve l’esprit humain d’enter les idées sur des images (112).

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Il est temps que cette discussion nous conduise à parler des propriétés des corps qui doivent vraiment passer pour fondamentales ; et d’abord, pour mieux distinguer les faits positifs, les résultats certains de l’observation, d’avec les conceptions hypothétiques qu’on pourrait y mêler, rappelons brièvement les faits dans l’ordre où l’expérience les constate. D’une part, l’observation nous apprend que les corps peuvent changer de figure, d’aspect et d’état, se désagréger et se disperser, mais non s’anéantir ; de telle sorte que, si l’on recueille soigneusement tous les produits nouveaux qui ont pu se former, toutes les particules intégrantes du corps qui s’est en apparence évanoui, la balance accusera ce fait capital, que le poids total est resté le même, sans augmentation ni déchet ; d’autre part, ce résultat de l’observation cadre bien avec une loi de notre esprit, qui nous porte à concevoir quelque chose d’absolu et de persistant dans tout ce qui se manifeste à nous par des qualités relatives et variables. Enfin, des observations plus délicates et une théorie plus avancée nous montrent cette constance du poids dans les corps, malgré leurs changements d’état, comme liée à une loi plus générale, en vertu de laquelle les parcelles des corps, prises dans leur totalité, opposent la même résistance à l’action des forces motrices, ou exigent la même dépense de force pour prendre la même vitesse, quels que soient l’aspect et le mode d’agrégation des parcelles, et quelle que soit la nature de la force qu’on dépense pour leur imprimer le mouvement. Or, afin d’exprimer qu’il faut dépenser une force double, triple, ou répéter deux fois, trois fois la dépense de la même force, à l’effet d’imprimer au corps A la même vitesse qu’au corps B, on dit que la masse de A est double, triple de celle de B ; de sorte qu’on énonce tous les résultats d’expérience dont il vient d’être question, en disant, d’une part, que le poids d’un corps est proportionnel à sa masse ; d’autre part, que la masse d’un corps est quelque chose d’invariable, de fondamental et de persistant, à travers toutes les modifications que le corps est susceptible d’éprouver, et de plus une grandeur mesurable, sui generis, à l’égard de laquelle un corps peut être comparé à un autre corps, mais qui, dans le même corps ou dans la collection des parties dont un corps se compose, ne saurait être aucunement augmentée ni diminuée. Ceci nous indique le sens qu’on doit attribuer, dans le langage de la physique, au terme de matière, qui a d’ailleurs ou qui a eu, dans la langue commune et dans la terminologie philosophique, des acceptions très-diverses. Ces objets que nous appelons corps et qui tombent immédiatement sous nos sens, sont sujets à périr dans leur individualité par la dissolution de leurs parties ; ce qui persiste après la destruction ou le changement du corps, en restant invariable dans la collection des parties, c’est ce que nous nommons la matière ; c’est le sujet, le substratum inconnu et insaisissable dont la masse (qui tombe dans le domaine de notre observation) est pour nous l’attribut constant et caractéristique ; puisque telle est la constitution de notre esprit qu’il se trouve forcé de concevoir un substratum ou un soutien insaisissable de toutes les qualités qu’il saisit, et forcé pareillement d’accommoder le discours à la forme nécessaire de ses conceptions. Que si, outre les propriétés telles que la masse, communes à tous les corps pondérables, et indestructibles dans les parties dont ils se composent, il y en a d’autres par lesquelles ces corps ou les éléments de ces corps diffèrent radicalement les uns des autres, de sorte que les qualités auxquelles tiennent ces différences spécifiques doivent être réputées primitives ou irréductibles au même titre que la masse et le poids, l’idée de matière impliquera aussi celle d’un sujet auquel adhèrent ces qualités différentielles ; et il faudra admettre, non-seulement des corps différant les uns des autres, selon les arrangements divers des parties d’une matière homogène, mais des matières diverses ou hétérogènes. Voilà ce que l’expérience est capable de nous enseigner relativement à la composition et à l’essence des corps pondérables ; tout ce que l’imagination peut y ajouter pour la représentation de cette essence, n’est d’aucune valeur aux yeux de la raison. Si nous sommes portés, pour les causes qu’on a dites, à nous représenter les corps qui tombent sous nos sens comme construits avec d’autres corps qui échappent aux sens (corpuscules ou atomes parfaitement impénétrables, rigides, indestructibles, de figures et de dimensions invariables), cette conception reste purement hypothétique : nous ne savons si les masses de ces corpuscules seraient ou non proportionnelles à leurs volumes, dépendraient ou non de leurs figures, ou d’autres qualités dont nous n’avons nulle idée.

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Si nous sommes dans une ignorance invincible sur ce qui fait l’essence de la matière tangible et pondérable, à plus forte raison ne saurions-nous avoir aucune connaissance réelle de la nature de ce principe ou de ces principes intangibles, incoërcibles et impondérables auxquels nous rapportons les merveilleux phénomènes de lumière, d’électricité, de chaleur, où l’on doit voir, non de simples accidents des corps pondérables, mais bien, selon toute vraisemblance, les manifestations d’une chose qui pourrait subsister encore, même après l’anéantissement des corps pondérables. Il est dans les lois de notre esprit d’avoir recours, pour les uns comme pour les autres, aux mêmes images. Ainsi, lorsqu’un physicien entreprend d’exposer les lois de la distribution de l’électricité à la surface d’un corps conducteur, ou les lois de la distribution du magnétisme dans un barreau aimanté, il lui est commode d’imaginer un fluide ou plusieurs fluides qui se répandent en couches d’épaisseur ou de densité variables ; mais il sait bien que ces fluides n’ont qu’une existence hypothétique ; qu’au fond nous n’en avons nulle idée et qu’ils ne sont un objet de connaissance réelle, ni pour le vulgaire, ni pour les savants ; qu’ils ne figurent dans la théorie qu’en manière d’échafaudages ou de constructions auxiliaires, pour nous aider à concevoir et à formuler les lois qui régissent des phénomènes dont la cause réelle nous échappe absolument. D’ailleurs, et nonobstant cette identité d’images, tout indique un contraste profond entre les propriétés de la matière pondérable et celles des principes impondérables. Non-seulement ces principes échappent à la balance, comme leur nom l’indique, mais ils semblent ne participer en rien à l’inertie de la matière, puisqu’ils n’offrent au mouvement des corps pondérables aucune résistance appréciable, et que leur accumulation ou leur dispersion ne donne lieu à aucun accroissement observable, ni à aucun déchet dans la masse. Tandis que la masse d’un corps pondérable est quelque chose d’essentiellement défini et limité, et en même temps quelque chose d’absolument indestructible, il semble qu’on puisse indéfiniment tirer d’un corps de l’électricité ou en ajouter, pourvu qu’on en tire en même temps ou qu’on ajoute pareille dose d’électricité contraire ; il semble qu’on puisse sans contradiction supposer que de l’électricité ou de la chaleur sont détruites ou créées de toutes pièces par l’effet des actions chimiques ou moléculaires ; et en un mot, tout ce qui est le fondement réel de l’idée de matière pour ce qui touche aux corps pondérables, ou paraît contraire à l’expérience, ou du moins n’a pas été jusqu’ici constaté par l’expérience, en ce qui concerne les prétendus fluides impondérables.

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Revenons à l’idée de force, que nous avons vue être en corrélation nécessaire avec les idées de masse et de matière. Dans une foule de circonstances, les corps sont manifestement inertes, c’est-à-dire qu’ils ne se mettent en mouvement que sous l’action d’une force extérieure et apparente ; dans d’autres cas il semble que les corps, même privés de tout principe de vie, se déplacent d’eux-mêmes ou sont agités d’un mouvement intérieur ; et enfin la faculté du mouvement spontané paraît caractériser les corps vivants. Mais tout cela change avec les circonstances extérieures et la constitution intime du corps ; tandis que ce qui persiste dans les éléments des corps ou dans ce que nous nommons la matière, c’est l’inertie, à savoir la propriété d’exiger pour se mouvoir la dépense d’une certaine force, proportionnelle à la masse mise en mouvement, quand la vitesse est la même, et proportionnelle à la vitesse imprimée, quand la masse reste la même. Voilà comment, sans rien préjuger sur l’inertie ou sur l’activité des êtres complexes auxquels nous donnons le nom de corps, on est autorisé à dire que la matière est inerte ; et dès lors il n’y a rien de plus naturel et de plus conforme à la subordination observée entre les phénomènes, que de concevoir une force qui, en agissant sur la matière dont un corps est formé, lui imprime l’activité et le mouvement, même dans les cas où nous ne sommes pas frappés de l’action d’une force extérieure et apparente. L’expérience nous enseigne que l’inertie de la matière consiste, non-seulement à rester dans l’état de repos quand aucune force ou cause de mouvement ne la sollicite, mais à persévérer dans l’état de mouvement et à continuer de se mouvoir d’un mouvement rectiligne et uniforme, quand nulle force ou nul obstacle extérieur ne viennent arrêter son mouvement, ou en changer, soit la vitesse, soit la direction. On dit en conséquence que l’inertie de la matière consiste dans l’indifférence au repos et au mouvement ; de sorte que ce qu’on nomme la mobilité des corps ne doit pas être regardé comme une qualité spéciale, mais seulement comme une conséquence du principe de l’inertie de la matière.

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L’idée de force provient ordinairement du sentiment intime que nous avons de notre puissance comme agents mécaniques, et de l’effort ou de la tension musculaire qui est la condition organique de l’exercice de cette puissance. Nous étendons cette idée, en supposant que quelque chose d’analogue réside dans tous les agents capables de produire les mêmes effets mécaniques, et nous disons : la force de la vapeur, la force d’un cours d’eau, la force du vent. Par un procédé d’abstraction familier aux géomètres, ils mettent de côté toutes les qualités physiques qui distinguent si profondément ces agents divers ; ils ne tiennent compte que de la direction suivant laquelle ces forces tendent à mouvoir les corps qu’elles sollicitent, et de la vitesse qu’elles tendent à leur imprimer ; pour eux deux forces sont égales lorsqu’elles tendent à imprimer à une masse déterminée des vitesses égales, quelles que soient d’ailleurs la nature de l’agent et les conditions physiques de l’action qu’il exerce. On n’a pas besoin de scruter davantage l’origine et le fondement de l’idée de force, pour constater par l’expérience ou pour établir par le raisonnement les principes généraux de la mécanique, et pour en suivre par le calcul les conséquences éloignées. Mais la philosophie naturelle ne s’arrête pas là : en effet, il est bien évident que le ressort d’un gaz ou d’une vapeur, et à plus forte raison la tension d’un muscle sont des phénomènes dérivés et complexes, qui ont besoin d’être expliqués par des faits plus simples, bien loin de pouvoir fournir le type primordial qui servirait à l’explication des autres phénomènes. Il en est des forces comme des corps ; pour les unes comme pour les autres, ce qui affecte immédiatement notre sensibilité, ce qui est l’objet immédiat de nos perceptions, n’est point la chose fondamentale et primitive, mais un produit compliqué qu’il faut tâcher de soumettre à l’analyse pour en saisir, s’il se peut, les principes et le fondement.

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L’école cartésienne avait voulu proscrire l’idée de force, en l’assimilant aux qualités occultes de l’ancienne scolastique ; et le fond de sa doctrine consistait à vouloir tout expliquer au moyen de corpuscules, les uns plus grossiers ou de plus grandes dimensions, les autres plus petits ou plus subtils, qui, dans leurs mouvements, se déplaçaient nécessairement les uns les autres, en vertu de leur impénétrabilité : comme si l’impénétrabilité et la mobilité d’une portion circonscrite de l’étendue n’étaient pas aussi des qualités occultes ou inexplicables, et dont nous ne nous faisons une idée, vraie ou fausse, qu’à la faveur d’un phénomène complexe et inexpliqué, celui de la constitution des corps solides qui tombent sous nos sens. À la vérité, si l’on admet, d’une part des molécules solides et impénétrables, d’autre part des forces par lesquelles ces molécules agissent à distance les unes sur les autres, sans l’intermédiaire de liens matériels formés d’autres corpuscules contigus et impénétrables, on fait deux hypothèses au lieu d’une, on confesse deux mystères au lieu d’un, et il ne faut pas accroître sans nécessité le nombre des mystères ou des faits primitifs et irréductibles : mais il est clair et nous avons déjà montré que, l’action à distance une fois admise, l’étendue, la figure et l’impénétrabilité des atomes ou des molécules élémentaires n’entrent plus pour rien dans l’explication des phénomènes, et ne servent plus que de soutien à l’imagination ; de sorte qu’en réalité il n’intervient, dans la physique newtonienne qui est celle de toutes les écoles contemporaines, comme dans la physique cartésienne depuis longtemps passée de mode, qu’un seul principe hypothétique de toutes les explications doctrinales, soit la notion de la force ou de l’action à distance, soit la notion de la communication du mouvement par le contact, en vertu de l’impénétrabilité des molécules contiguës.

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Ce n’est que par l’épreuve, c’est-à-dire par l’application effective d’un principe à l’enchaînement rigoureux et mathématique des faits naturels, que l’on peut juger de la valeur du principe. Newton a eu la gloire de soumettre à une telle épreuve, et de la manière la plus décisive, l’idée de force ou d’action à distance. Il faisait, quoi qu’il en ait dit, une hypothèse et même des plus hardies, en imaginant dans toutes les particules de la matière pondérable une force dont la pesanteur des corps terrestres n’est qu’une manifestation particulière, et qui fait que ces particules, séparées les unes des autres, agissent pourtant toutes les unes sur les autres : mais, de cette hypothèse est sortie, grâce au génie de cet homme illustre et de ses successeurs, l’explication la plus complète des plus grands et des plus beaux phénomènes de l’univers. La simplicité de la loi du décroissement de la force par l’accroissement de la distance, la raison géométrique qu’on peut assigner à cette loi, tout concourt à nous la faire regarder comme une loi fondamentale de la nature : et ceci s’applique également à d’autres forces qui jouent un rôle dans l’explication des phénomènes physiques, et qui suivent la même loi que la gravitation newtonienne. Mais les théories des physiciens modernes n’ont plus le même caractère, lorsqu’il s’agit pour eux d’expliquer, en partant toujours de l’idée d’une action à distance entre des particules disjointes, les phénomènes que les corps nous présentent dans leur structure intime et moléculaire. Alors ils imaginent des forces dont la sphère d’action ne s’étend qu’à des distances insensibles pour nous, et comprend néanmoins un nombre comme infini de molécules : ce sont là (115) les deux nouveaux postulats sans lesquels deviendrait impossible toute tentative d’explication des phénomènes moléculaires au moyen des principes de la mécanique rationnelle, c’est-à-dire au moyen des notions de masse et d’action à distance, combinées avec les théorèmes de la géométrie. Toutefois il s’en faut bien qu’à la faveur même de ces postulats, les essais des géomètres et des physiciens aient abouti à une théorie comparable à celle de la gravitation universelle, expliquant tous les phénomènes observés, et devançant souvent les résultats de l’observation.

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Si l’on considère notamment, parmi les phénomènes moléculaires, ceux qui font l’objet de la chimie, on voit que les théories chimiques sont parfaitement indépendantes de toute hypothèse à l’aide de laquelle on voudrait donner, par la mécanique, une explication de ces phénomènes. Les progrès de la mécanique n’ont point contribué à avancer la chimie, et les progrès de la chimie n’ont nullement réagi sur la mécanique. Il ne serait même pas difficile de montrer que les phénomènes chimiques répugnent, par tous leurs caractères, à une explication qui prendrait sa source dans les conceptions de la mécanique rationnelle et de la géométrie. Les attractions ou répulsions entre des molécules à distance ne doivent produire que des effets régis par la loi de continuité : les affinités chimiques ne donnent lieu qu’à des associations ou à des dissociations brusques, et à des combinaisons en proportions définies. D’où viendrait cette distinction tranchée entre différents états moléculaires, si les actions chimiques, ne variant qu’en raison des distances, n’éprouvaient que des altérations infiniment petites, quand les distances ne varient elles-mêmes qu’infiniment peu ? De même, si les atomes élémentaires disjoints ne différaient les uns des autres que par les dimensions et par les figures, ou si les groupes qui constituent les molécules chimiques composées ne différaient que par le nombre et par la configuration des atomes élémentaires, maintenus à distance les uns des autres dans l’intérieur de chaque groupe, on ne voit pas comment il serait possible d’expliquer la distinction essentielle des radicaux et des composés chimiques, et tout le jeu des affinités qui produisent les compositions et les décompositions dont le chimiste s’occupe. La différence des masses ne peut pas plus que la différence des configurations et des distances rendre raison de tous ces phénomènes, puisque la masse est sujette aussi dans ses variations à la loi de continuité, et qu’au surplus la théorie des équivalents chimiques manifeste un contraste des plus remarquables entre la masse que l’on considère en mécanique, laquelle se mesure par le poids et par l’inertie des corps, et ce que l’on pourrait nommer la masse chimique, laquelle est mesurée par la capacité de saturation. Donc, de toute façon, l’on arrive avec M De Humboldt (117, note) à cette conséquence, que les phénomènes chimiques sont inexplicables par les seuls principes de la mécanique ; et que les notions d’affinité ou d’attraction élective, sur lesquelles reposent les explications des chimistes, sont des notions irréductibles à inscrire sur le catalogue des idées premières que la raison admet sans les expliquer, et qu’elle est forcée d’admettre pour l’enchaînement des faits observés.

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Ainsi, d’une part, nous avons l’idée d’une certaine subordination entre diverses catégories dans lesquelles se rangent les phénomènes de la nature, et entre les théories scientifiques accommodées à l’explication des faits de chaque catégorie ; d’autre part, nous comprenons que, dans le passage d’une catégorie à l’autre, il peut se présenter des solutions de continuité qui ne tiennent pas seulement à une imperfection actuelle de nos connaissances et de nos méthodes, mais bien à l’intervention nécessaire de nouveaux principes pour le besoin des explications subséquentes, et à l’impossibilité radicale de suivre le fil des déductions d’une catégorie à l’autre, sans le secours de ces nouveaux principes ou postulats, et en quelque sorte sans un changement de clé ou de rubrique. Il n’y aurait rien de plus utile, pour la saine critique de l’entendement humain, qu’une table exacte de ces clés ou de ces rubriques diverses. À commencer par Aristote, les logiciens ont plusieurs fois essayé de dresser l’inventaire des idées fondamentales ou des catégories sous lesquelles toutes nos idées peuvent se ranger ; mais le goût d’une symétrie artificielle ou d’une abstraction trop formaliste ne leur a permis jusqu’ici, ni de tomber d’accord sur la rédaction du catalogue, ni d’en tirer parti pour le progrès de nos sciences et de nos méthodes, pour la connaissance de l’organisation de l’esprit humain ou de ses rapports avec la nature extérieure. Maintenant, au contraire, que les sciences ont pris tant de développements inconnus aux anciens, c’est le cas de déterminer a posteriori et par l’observation même, quelles sont les idées ou les conceptions primitives et irréductibles auxquelles nous recourons constamment pour l’intelligence et l’explication des phénomènes naturels, et qui dès lors doivent nous être imposées, ou par la nature même des choses, ou par des conditions inhérentes à notre constitution intellectuelle. Il importe encore moins de bien distinguer les catégories vraiment distinctes, que de se faire une juste idée de leur subordination hiérarchique. Or, déjà par ce qui précède, il semble que la marche de la nature consiste à passer de phénomènes plus généraux, plus simples, plus fondamentaux, plus permanents, à des phénomènes plus particuliers, plus complexes et plus mobiles. Dans l’étude scientifique des lois de la nature se présentent, en première ligne, les propriétés générales de la matière, les lois fondamentales de la mécanique, celles de la gravitation universelle. De ces lois et de quelques autres qui, pour être moins bien connues, n’ont probablement pas moins d’extension et de généralité, dépendent les grands phénomènes cosmiques, et comme la charpente de l’univers ou les traits fondamentaux du plan de la création. Il faut y rapporter la constitution des systèmes astronomiques, la régularité presque géométrique des mouvements et des figures des astres, tous ces beaux phénomènes qui nous frappent également par leur simplicité et par leur grandeur, et qui ont de tout temps excité à un haut degré l’admiration des hommes : aussi bien dans les âges de poétique ignorance, qu’à l’époque où la rigueur des méthodes scientifiques, la sécheresse des calculs et des formules semblent ne plus laisser de place aux émotions de l’âme et à la pompe des images. D’autres phénomènes viennent se subordonner à ceux-là, comme les détails et les ornements d’un dessin aux traits généraux qui caractérisent les mouvements et les attitudes, comme les variétés spécifiques et individuelles aux grands caractères qui marquent le type d’un genre ou d’une classe. Ce sont les phénomènes que nous nommons moléculaires, parce que nous n’avons d’autre manière de nous en rendre compte que d’imaginer la matière dans un état d’extrême division qui dépasse de bien loin les limites de la perception sensible, et de comparer ce qui se passe entre les dernières particules aux actions qu’on observe entre les corps dont les dimensions et les formes tombent sous nos sens. Mais, quoi qu’il en soit de cette hypothèse, quelque raison qu’on veuille assigner à ce par quoi les éléments des corps diffèrent intimement et chimiquement, il y a là une cause de distinction spécifique qui, en se joignant aux propriétés générales de la matière, d’où résultent les grands phénomènes cosmiques, donne naissance à des phénomènes d’un autre ordre, plus compliqués, plus particuliers, moins stables ; et, dans cette complication même, la nature procède graduellement : de manière que, plus s’accroît la complication des combinaisons chimiques, moins elles offrent de permanence et de stabilité, plus les phénomènes auxquels elles donnent lieu sont particuliers, mobiles et pour ainsi dire éphémères. Hâtons-nous cependant de le dire : ces inductions qui ne s’appuient encore que sur la contemplation des phénomènes du monde physique et matériel, abstraction faite des merveilles de l’organisation et de toutes les manifestations de l’activité vitale, seraient insuffisantes pour faire nettement ressortir la subordination hiérarchique sur laquelle notre attention est fixée dans ce moment : car il ne suffit pas de posséder les premiers termes d’une série pour en saisir la loi, et surtout pour être sûr de la loi qu’on croit saisir. Il faut donc passer à l’examen de phénomènes d’un autre ordre, plus variés et plus riches, plus propres à fournir des rapprochements féconds, et voir s’ils peuvent se classer ou s’ils se classent d’eux-mêmes, en conformité du principe de subordination que déjà la comparaison des phénomènes de la nature inorganique nous fait pressentir.