Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique/Chapitre 9

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En suivant la progression indiquée dans le chapitre précédent, on est amené à considérer les phénomènes les plus simples que nous offre la nature vivante, et qui pourtant dépassent déjà de beaucoup, par le degré de complication, les phénomènes les plus complexes de la physique corpusculaire. Pour l’explication des phénomènes de la nature vivante, il faut tenir compte des propriétés fondamentales de la matière ; il faut savoir appliquer la mécanique des solides et celle des fluides ; il faut surtout faire intervenir les actions chimiques ; et le choix même que la nature a fait d’un petit nombre d’éléments chimiques, jouissant de propriétés singulières, pour fournir presque exclusivement les matériaux du règne organique, indique assez qu’il faut puiser dans la chimie les conditions les plus immédiates du développement des forces organiques ; mais d’un autre côté, si le chimiste regarde comme chimérique l’entreprise de ramener à un problème de mécanique ordinaire l’explication des phénomènes qu’il étudie et des lois qu’il constate, le physiologiste regarde comme encore bien plus chimérique la prétention d’expliquer, par le seul concours des lois de la mécanique et de la chimie, un des phénomènes les plus simples de la vie organique, la formation d’une cellule, la production d’un globule du sang, ou, parmi les fonctions plus complexes et qui néanmoins dépendent le plus immédiatement du jeu des actions chimiques, la digestion des aliments, l’assimilation des fluides nourriciers. Encore moins surmonterait-on la répugnance de la raison à admettre que la solution de l’énigme de la génération puisse sortir des formules du géomètre ou du chimiste. À l’apparition des êtres organisés et vivants commence un ordre de phénomènes qui s’accommodent aux grandes lois de l’univers matériel, qui en supposent le concours incessant, mais dont évidemment la conception et l’explication scientifique exigent l’admission expresse ou tacite de forces ou de principes ajoutés à ceux qui suffisent à l’explication de phénomènes plus généraux et plus permanents.

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Si l’on entre dans plus de détails, la même progression s’observe encore. Tous les êtres organisés, végétaux ou animaux, ont certaines qualités communes, certaines fonctions analogues : de manière qu’il semble que l’animal ne diffère du végétal, comme l’indiquait Linné dans son style aphoristique, que par l’insertion d’une vie sur une autre, idée qu’Aristote avait professée, et à laquelle Bichat a donné un développement lumineux, par le contraste qu’il a si bien établi entre la vie organique, commune aux végétaux et aux animaux, toujours agissante, jamais suspendue, commençant et finissant la dernière, toujours obscure et sans conscience d’elle-même, et la vie animale, essentiellement irrégulière ou périodique, apparaissant plus tard et finissant plus tôt, se perfectionnant graduellement avec le système d’organes qui y est affecté dans les diverses espèces de la série animale ; en un mot (conformément à la loi que nous signalons) imprimant aux phénomènes qui en relèvent plus d’élévation et moins de fixité qu’il n’y en a dans les phénomènes de la vie organique qui lui sert de fondement. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner les objections de détail que rencontre la théorie de Bichat ; le fond de ses idées est entré dans la science, est devenu la base de l’enseignement ; et les objections prouvent seulement la difficulté ou l’impossibilité de soumettre à la rigueur de nos distinctions catégoriques les phases par lesquelles passent les phénomènes de la nature dans leur mouvement d’évolution progressive. Il est clair d’ailleurs que, quand bien même on serait parvenu à expliquer par la physique et la chimie tous les phénomènes de l’organisation végétale, et tout ce qui peut-être assimilé dans les animaux à la vie organique du végétal, on n’aurait pas l’explication d’un phénomène de la vie animale, d’une sensation, d’un plaisir, d’un appétit. Dans le passage d’un ordre de phénomènes à l’autre se trouverait toujours un hiatus qu’on essaierait vainement de déguiser par les artifices du langage ou de voiler sous l’ambiguïté des termes.

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Le contraste que Bichat a si heureusement marqué entre la vie organique et la vie animale, n’a-t-il pas la plus grande ressemblance avec le contraste entre la chair et l’esprit, entre la vie animale, commune à l’homme et aux espèces inférieures, quoique différant dans ses manifestations et par ses degrés de perfectionnement, et la vie intellectuelle et morale propre à l’homme seul, et (on peut le dire) donnée à tous les hommes, quoique sujette aussi à des diversités infinies dans ses manifestations, selon les aptitudes et les degrés de culture des individus et des races ? Tous les grands peintres de la nature humaine, tous ceux qui l’ont étudiée dans un but pratique, et par conséquent sans préoccupation des systèmes métaphysiques et des subtilités d’école, n’ont-ils pas vivement exprimé ce dernier contraste que la conscience du genre humain proclame, que le sentiment intérieur indique à l’homme le plus grossier, le moins enclin aux raffinements ou à l’enthousiasme mystique ? Ces deux hommes, ou plutôt ces deux vies distinctes (quoiqu’elles se pénètrent mutuellement à l’instar des deux vies organique et animale) ne suivent-elles pas des allures différentes ; n’ont-elles pas leurs périodes distinctes d’enfance, de jeunesse, de virilité et de déclin ? L’une n’est-elle pas plus élevée dans ses principes et dans ses tendances, l’autre plus fondamentale et plus fixe dans ces caractères ? Mais, tandis que la distinction de Bichat a été amenée par les progrès de l’observation scientifique, il semble que la métaphysique, en se raffinant, n’ait pu se contenter d’une distinction sentie par le vulgaire, sur laquelle, dès le berceau des civilisations, ont été fondées les morales et les religions. Dans les temps modernes surtout, l’importance exclusive que Descartes (en cela seulement disciple outré d’Aristote) a attachée à la notion métaphysique de substance, ses explications fondées sur la distinction de deux substances dont l’essence consisterait, pour l’une dans l’étendue, pour l’autre dans la pensée, ont habitué à considérer comme un préjugé indigne de logiciens rigoureux la distinction entre l’âme sensitive et l’âme raisonnable, distinction si familière aux Anciens, proclamée par les premiers docteurs du christianisme, conservée dans la scolastique du moyen âge, soutenue par Bossuet lui-même, tout enclin qu’il était au cartésianisme avec les grands esprits de son siècle ; distinction qui n’est autre que celle de la vie animale [p. 198] et de la vie intellectuelle, lorsqu’on écarte toute hypothèse transcendante sur l’essence des causes, pour s’en tenir à ce que donne l’observation des phénomènes.

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Cependant la métaphysique de Descartes n’avait pu se soutenir nulle part, comme principe de l’interprétation scientifique de la nature. L’idée de force, bannie de l’école cartésienne, remise en honneur dans la philosophie de Leibnitz, fournissait à Newton l’explication admirable des plus grands phénomènes de l’univers ; à l’imitation de Newton, les géomètres, les physiciens, les chimistes employaient tous, sous diverses formes, l’idée de force ou d’action à distance ; les physiologistes proclamaient la nécessité d’admettre des forces vitales et organiques pour l’explication des phénomènes que présentent les êtres organisés et vivants ; le bon sens répugnait à ce que l’on ne vît dans les animaux que des machines ou des appareils chimiques ; il ne devait pas moins répugner, par la même raison, à ce que l’on ne vît dans l’homme intelligent et moral qu’une machine, une plante ou un animal de structure plus compliquée, quoiqu’il y ait certainement à étudier dans l’homme des phénomènes mécaniques, chimiques, une vie organique servant de soutien à la vie animale, et une vie animale sur laquelle vient s’enter la vie intellectuelle et morale. L’absurdité est la même à confondre ou à identifier avec un terme quelconque de la progression hiérarchique tous ceux qui le précèdent ou qui le suivent. On ne réussit ni mieux ni plus mal à tirer de la sensation une idée ou une conception rationnelle, qu’à faire éclore du conflit des actions chimiques le germe d’un arbre ou d’un oiseau, et à faire sortir la sensation de couleur d’un mode d’ébranlement du nerf optique. Au lieu du mystère unique de l’union entre la matière et l’esprit (c’est-à-dire, suivant Descartes, entre l’étendue et la pensée), il faut admettre une succession de mystères, toutes nos explications scientifiques supposant l’intervention successive et le concours harmonique de forces dont l’essence est impénétrable, mais dont l’irréductibilité est pour nous la conséquence de l’irréductibilité des phénomènes qui en émanent : de manière qu’il y ait toujours dans le champ des connaissances humaines des espaces éclairés, séparés par des intervalles obscurs, comme l’œil en discerne dans l’étendue du spectre solaire, quand il s’arme pour cela de verres d’un grossissement suffisant. En définitive (et c’est là le point sur lequel nous voulons insister ici), ces forces mystérieuses et irréductibles nous apparaissent comme étant subordonnées les unes aux autres dans leurs manifestations. La loi hiérarchique est évidente : nous voyons constamment des phénomènes plus particuliers, plus complexes, et qui, dans leur particularité et leur complexité croissantes, impliquent l’idée d’un plus haut degré de perfectionnement, s’enter sur des phénomènes plus généraux, plus simples, plus constants, et qui, par leur généralité et leur fixité relatives, nous semblent participer à un plus haut degré à la réalité substantielle. De là, suivant la tournure des intelligences, un penchant à apprécier l’importance d’un ordre de phénomènes par le degré d’élévation et de perfectionnement, ou au contraire par le degré de généralité et de fixité. Ces deux penchants contraires sont ce qu’il y a de vraiment caractéristique dans l’antagonisme des tendances spiritualistes et matérialistes : tendances que l’on peut remarquer chez ceux mêmes qui font profession d’ignorer absolument ce que c’est que l’essence de la matière et l’essence de l’âme, et qui ne subordonnent pas l’étude des lois de la nature à des systèmes ontologiques sur les choses qui passent tous nos moyens de connaître.

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Dans l’étude de la nature vivante, une question générale plane sur toutes les autres : faut-il regarder les fonctions vitales comme le résultat et l’effet de l’organisation, ou bien l’organisation est-elle le résultat et l’effet des forces vitales et plastiques ? L’esprit humain tourne fatalement dans ce cercle, parce qu’il lui est également impossible de concevoir que l’organisation précède la vie, et que la vie précède l’organisation, sinon dans le temps, du moins en puissance. Il n’y a pas moyen de concevoir la vie comme antérieure à l’organisation ; car où serait le substratum des forces vitales et plastiques, tant que l’organisme n’existe pas ? D’autre part, il est déraisonnable et contraire à toutes les observations d’admettre que l’organisation produise la vie : car on distingue nettement les propriétés vitales des tissus d’avec leurs propriétés mécaniques, physiques ou chimiques, lesquelles subsistent après que la vie s’est éteinte, ou l’état du germe simplement organisé d’avec l’état du germe vivifié par la fécondation. D’ailleurs l’élément organique le plus simple, un globule, une cellule, témoignent déjà d’un plan de structure et d’une coordination de parties dont on ne pourrait rendre raison par un concours de forces physiques, agissant de molécule à molécule, à la manière de celles que nous admettons pour l’explication des formes des corps inorganiques. À supposer même que la formation des éléments dont nous parlons pût être rapportée à un mode de cristallisation sui generis, on serait arrêté à chaque pas dans le passage à des formations plus complexes ; et l’on ne se trouverait pas plus avancé pour expliquer, par exemple, comment les rudiments des organes se coordonnent et s’associent, en marchant à la rencontre les uns des autres dans la formation de l’embryon par épigénèse, ou comment se régénère le membre amputé de l’écrevisse avec la même forme et les mêmes pièces que le membre primitif. On sent, mieux qu’on ne comprend, qu’en pareil cas la force plastique et l’énergie vitale, loin d’attendre pour agir la formation des organes, loin d’être le résultat et la suite d’une disposition des parties amenés par le concours de forces inorganiques, gouvernent et déterminent au contraire la formation de l’organisme, qui ne cesse pourtant pas de régler et de modifier, à mesure qu’il se développe, les manifestations de l’énergie vitale et plastique. Ainsi, dans l’être organisé et vivant, l’organisation et la vie jouent simultanément le rôle d’effet et de cause, par une réciprocité de relations qui n’a d’analogues, ni dans l’ordre des phénomènes purement physiques, ni dans la série des actes soumis à l’influence d’une détermination volontaire et réfléchie : d’où il suit que nous ne pouvons, ni par les renseignements des sens, ni par ceux de la conscience, nous faire jamais aucune idée, aucune image du principe de ces mystérieux phénomènes. Les fluides vitaux que l’on a quelquefois imaginés, à l’instar des fluides impondérables, admis en physique, n’ont pas même ici l’avantage de déguiser un peu notre ignorance ; et les esprits sévères semblent maintenant s’être accordés pour éviter la superfétation et l’abus de ces créations fantastiques.

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L’expression de forces vitales ou plastiques, qui prévaut généralement, sans présenter à l’esprit une idée qui puisse être nettement définie, a du moins cela de juste qu’elle exprime bien une des propriétés les plus merveilleuses et les plus certaines du principe inconnu de la vie et de l’organisation, celle de parcourir des phases diverses d’intensité et d’énergie. La force de reproduction des organes détruits, dans les espèces inférieures où une telle reproduction s’observe, s’affaiblit et s’épuise par son action, de la même manière que s’affaiblit et s’épuise, dans les espèces supérieures, la reproduction des simples tissus, par une régénération trop souvent répétée. Quand des animaux, comme le lombric terrestre, donnent, par la simple section, des segments capables de régénérer chacun un animal entier, on remarque que, si l’on soumet successivement à l’amputation les segments régénérés, les êtres successivement produits vont en se simplifiant et en s’abaissant dans l’échelle de l’organisation animale. D’autres espèces présentent le phénomène, bien plus singulier encore, d’une fécondation qui suffit pour plusieurs générations successives : mais pourtant la vertu prolifique finit par s’épuiser, et elle n’est pas transmise sans déchet d’une génération à la suivante ; et par une cause analogue, s’il arrive rarement que les croisements des espèces soient féconds, il arrive beaucoup plus rarement que les produits soient féconds eux-mêmes, et plus rarement encore que la fécondité passe aux produits des produits. Si la disposition des germes à la reproduction des variétés individuelles se montre dans la série des générations successives, même après des interruptions ou des intervalles, la répétition des intervalles tend à l’affaiblir et finalement à l’éteindre. Ce que nous disons de la force prolifique ou régénératrice, s’applique à toutes les forces vitales ou à toutes les manifestations diverses de la même force, qui produisent le développement, la réparation et la conservation de l’organisme. On voit la vie organique et la force plastique douées chez l’embryon, chez le fœtus, et ensuite chez le petit pendant toute la durée de la croissance, d’une énergie qui va en s’affaiblissant à mesure que les linéaments de l’organisation sont mieux arrêtés et s’approchent davantage de leur forme définitive. La force reproductrice arrive à son tour à sa plus grande énergie, pour parcourir des phases analogues de décroissement ; et enfin la force conservatrice des organes, celle qui lutte contre l’action incessante des forces générales de la nature, celle qui entraîne passagèrement dans sa sphère d’action les éléments matériels que l’organisme s’assimile et que plus tard il abandonne ; cette force, comme chacun le sait, s’use et dépérit par son action même, jusqu’à ce que les dernières traces en aient disparu.

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Les phénomènes de la nature vivante diffèrent essentiellement des phénomènes du monde inorganique, par les liens de solidarité qui unissent harmoniquement toutes les actions vitales, toutes les parties de l’organisme et toutes les phases de ses développements. Suivant l’expression de Kant, la cause du mode d’existence de chaque partie d’un corps vivant est contenue dans le tout, tandis que, pour les masses mortes ou inertes, chaque partie la porte en elle-même. Il est bien vrai que, selon notre manière de concevoir les phénomènes physiques et les forces qui les produisent, la raison du mouvement de chaque particule réside dans les actions qu’exercent sur elle les autres particules matérielles, et c’est ainsi que nous interprétons le principe de l’inertie de la matière ; mais nous n’en admettons pas moins (et en cela nos hypothèses reçoivent la confirmation de l’expérience et du calcul) une parfaite indépendance entre les actions qui s’exercent d’une molécule à l’autre ; il y a autant d’actions distinctes et indépendantes que de combinaisons binaires entre les particules ; les effets des actions ou des forces s’ajoutent, se neutralisent, se composent ou se combinent entre eux selon des lois mathématiques ; mais les forces mêmes ne changent ni de sens, ni d’énergie, par suite du conflit ou du concert qui s’établit entre elles. Au contraire, dans l’organisme, l’action de chaque organe élémentaire ou rudiment d’organe est visiblement dirigée vers l’accomplissement d’une certaine fonction, laquelle ne peut être conçue qu’au moyen des relations de l’organe élémentaire avec tout l’ensemble de l’organisme ; et pareillement la structure de chaque partie n’est pas, comme dans la masse gazeuse ou liquide, ou même comme dans le cristal, indépendante du mode de structure des parties adjacentes, mais bien en rapport manifeste avec la structure du tout. Ce qui se dit de la coordination dans l’espace, doit se dire, avec plus de raison encore, de la coordination dans le temps. L’organisation de l’embryon et du fœtus est appropriée, non-seulement aux fonctions qu’il remplit actuellement, mais encore à celles qu’il doit remplir après des évolutions ultérieures. L’instinct qui pousse l’oiseau à ramasser les matériaux de son nid est en rapport avec les fonctions qu’il remplira plus tard en propageant son espèce : l’instinct de l’animal économe est en rapport avec la situation où il doit se trouver quand viendra le temps de l’hibernation, et ainsi de suite. De là un contraste saillant de caractères et de méthodes, lorsque l’on passe, des sciences qui ont pour objet les propriétés des corps inorganiques, à celles qui traitent de la nature vivante. C’est par la décomposition ou l’analyse des phénomènes complexes, que l’on arrive en physique à trouver l’ordre et l’unité ; et plus la réduction analytique est avancée, mieux on voit les phénomènes s’enchaîner suivant un ordre systématique et régulier. Au contraire, la nature vivante tend par la complication de l’organisme au perfectionnement de l’harmonie et de l’unité, ou de l’individualité, en même temps qu’à la fixité des déterminations ou de la caractéristique. Ainsi, dans l’ordre des phénomènes chimiques, nous trouvons que les combinaisons se distinguent les unes des autres par des caractères d’autant plus tranchés, ou par des propriétés d’autant plus énergiques et contrastantes, qu’elles sont moins complexes : tandis que les êtres les plus élevés dans l’échelle de l’organisation sont pour nous les plus faciles à étudier et à classer, en ce que les appareils organiques y sont plus distincts et les fonctions mieux déterminées, en même temps que le lien d’unité qui les coordonne se prononce plus nettement. On ne débuterait pas dans l’enseignement de la botanique par l’étude des algues et des lichens, ou dans l’enseignement de la zoologie par l’étude des éponges et des polypes. On sent au contraire la convenance d’étudier d’abord un type dans lequel l’organisation, soit animale, soit végétale, ait atteint son plus haut degré de complication aussi bien que de perfectionnement, pour rapporter ensuite à ce type les organisations inférieures, en tenant compte des dégradations successives ; en signalant à chaque pas la simplification des appareils, la décentralisation des fonctions et l’oblitération des caractères distinctifs, jusqu’à ce que l’on soit arrivé aux fonctions les plus rudimentaires, aux êtres que l’on est fondé à regarder comme les premières ébauches de la puissance créatrice (97). À la vérité, s’il s’agit, non plus de décrire et de classer les êtres, les organes et les fonctions, mais de saisir des analogies, des transitions, et de combler par l’induction philosophique des solutions de continuité, sans lesquelles il n’y aurait pas de système de classification applicable à la série des organismes, des développements et des métamorphoses, la marche sera nécessairement inverse. Il faudra, par exemple, pour mettre en relief les analogies des végétaux et des animaux, s’attaquer d’abord aux types inférieurs de l’une et de l’autre série, chez lesquels les caractères différentiels des deux séries sont encore flottants et indécis. Plus généralement, il conviendra de remonter à l’organisation embryonnaire, d’en observer les traits encore mal définis et les transformations fugaces : car, à ce point de départ, les ressemblances et les analogies devront l’emporter sur les différences ; comme les différences caractéristiques l’emporteront plus tard sur les ressemblances et les analogies primordiales, après que les êtres auront parcouru toutes les phases de leur évolution, et que les types se seront constitués d’une manière définitive et conforme aux conditions finales d’harmonie. Il en résulte que la science proprement dite, c’est-à-dire la connaissance méthodique des faits précis, arrêtés, rigoureusement constatés et susceptibles de coordination théorique, s’appuiera principalement sur l’étude des êtres arrivés au summum de développement et de complication organique : tandis que la philosophie de la nature, fondée sur la perception de transitions et de modifications continues, sur l’appréciation d’analogies et de similitudes qui ne comportent pas de mesure ni de détermination rigoureuse, devra principalement s’attacher à l’observation des organismes simplifiés et abaissés à l’état rudimentaire. En un mot, dans les sciences physiques, en chimie par exemple, le surcroît de complication tend à combler les distances, à manifester les analogies, à effacer les solutions de continuité, à favoriser l’induction philosophique en affaiblissant par cela même l’importance des caractères différentiels qui servent de base à la détermination et à la classification scientifiques ; le contraire arrive dans les sciences naturelles par le surcroît de complication de l’organisme : fait capital, qui marque bien le passage d’un ordre de phénomènes à un autre, et dont la raison profonde se trouve dans l’essence même de l’organisation, qui n’est qu’une tendance à l’unité par la coordination des parties.

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Ce concours harmonique des forces, des organes et des fonctions dans l’être vivant ne doit point se confondre avec l’harmonie générale de la nature. Quoique nous admirions, dans l’économie des phénomènes cosmiques, un ordre et un plan qui nous portent à y reconnaître l’œuvre d’une intelligence ordonnatrice, la science proprement dite, qui n’a point à sonder le mystère des causes premières, n’est nullement obligée d’attribuer aux forces de la nature, qui agissent comme causes secondes, pour la production de ces phénomènes généraux, aucun lien de solidarité entre elles, pas plus qu’il n’y en a entre les forces naturelles que l’homme met en jeu dans une machine ou une usine, bien qu’il ait par son intelligence ajusté les pièces et combiné les forces de manière à les faire concourir à un certain but. La force inhérente à chaque partie du système n’en suit pas moins sa loi, comme si les autres parties du système n’existaient pas ; et nous concevons, par exemple, que les planètes continueraient de graviter vers le Soleil et de tourner régulièrement autour de cet astre, quand il cesserait d’être pour elles un foyer de lumière et de chaleur, absolument comme elles le font dans l’ordre actuel des choses, où la régularité de leurs mouvements paraît si bien adaptée au mode d’influence des rayons solaires. De même, quoiqu’il y ait une harmonie manifeste entre l’organisation de l’animal herbivore et celle des végétaux destinés à lui servir de pâture, il ne peut venir en pensée que les forces qui concourent activement à la germination et au développement de la plante, influent, d’une manière pareillement active, et en tant que causes plastiques ou efficientes, sur l’organisation de l’animal, ou réciproquement. Mais, quand nous considérons l’animal en lui-même, comme être individuel et distinct, il nous est impossible au contraire de ne pas reconnaître un lien de solidarité entre les forces plastiques qui déterminent ici la formation du cœur, et là celle du poumon ou du cerveau ; entre les actions vitales qui élaborent les tissus, les humeurs, et celles qui doivent ultérieurement irriter les tissus, employer dans l’économie animale les humeurs sécrétées ; entre les actes qui préparent l’accomplissement d’une fonction et ceux par lesquels la fonction s’accomplit. Il s’agit alors, non plus d’un concert imputable à une coordination providentielle ou à une combinaison fortuite, mais d’une influence immédiate, active, déterminante, portant sur les causes secondes, et exercée par les forces à l’énergie desquelles nous rapportons immédiatement la production des phénomènes dont nous sommes témoins. Ce lien étroit de solidarité, ou ce consensus merveilleux entre les forces et les actions vitales est ce qui les fait qualifier de forces plastiques ou électives, lorsqu’il s’agit des phénomènes de la vie organique, et d’actions instinctives lorsque l’on considère plus particulièrement les fonctions de relation ou en général toutes celles qui appartiennent à la vie animale. Mais comme la lumière de la conscience n’éclaire que nos déterminations volontaires et réfléchies, tandis que les sens et l’imagination ne nous représentent que des effets mécaniques, nous nous trouvons dans l’impossibilité absolue de nous faire une notion et une représentation, même imparfaite, de la nature et des opérations d’un principe actif dont nous ne savons autre chose sinon qu’il agit fatalement, sans conscience et sans liberté, en se révélant par des œuvres si supérieures à tout ce que le mécanisme peut produire, et même à ce que l’intelligence de l’homme peut obtenir par des combinaisons réfléchies.

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C’est en assimilant indûment au principe, quel qu’il soit, de l’harmonie générale de la nature, le principe de l’unité harmonique de l’organisme et des fonctions dans l’être vivant, c’est-à-dire le principe même de la vie, que, dès la plus haute antiquité, les philosophes ont comparé le monde, dans son immensité, à un être vivant (mšga zèon), tandis que les médecins et les physiologistes se sont plu à appeler l’homme un petit monde (micrÒcosmoj), dénomination qu’ils auraient aussi bien pu appliquer à tout animal autre que l’homme. Mais une telle assimilation ne va à rien moins qu’à méconnaître la distinction profonde entre le mécanisme et l’organisme, entre la nature inanimée et la nature vivante. Le monde n’est pas un animal gigantesque, mais une grande machine dont chaque élément obéit à sa loi propre et à la force dont il est individuellement doué, de telle sorte que la raison de leur concours harmonique doit être cherchée ailleurs que dans l’essence même de ces forces et dans leur vertu productrice ; et de même l’animal n’est pas seulement un petit monde, c’est-à-dire une petite machine incluse dans une grande, mais un être qui porte en lui son principe d’unité et d’activité harmonique, n’attendant pour se déployer que des stimulants extérieurs et une disposition favorable des milieux ambiants. Néanmoins il faut bien reconnaître que le lien d’unité et de solidarité organique se montre, suivant les cas, plus ou moins resserré ou détendu. À cet égard, la plante n’est pas comparable à l’animal, ni l’animal des classes inférieures à l’animal que la nature a doué d’une organisation plus compliquée et plus parfaite. Chez les animaux même les plus parfaits, il y a des organes ou des systèmes d’organes dont la sympathie est plus vive, et d’autres qui remplissent avec plus d’indépendance individuelle leur rôle dans l’ensemble de l’organisme. Chez les animaux composés et chez les monstres doubles, des organismes se pénètrent de manière à dérouter les idées que les cas ordinaires et normaux nous suggèrent sur l’indépendance des êtres organisés et sur la solidarité de leurs parties constituantes.

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En définitive, le contraste entre les phénomènes purement matériels et ceux que les êtres vivants nous présentent tient à ce que notre manière de concevoir les forces physiques, c’est de les supposer inhérentes à des particules matérielles comme à leur substratum permanent et indestructible, tandis que le propre des forces vitales et plastiques, auxquelles la raison dit qu’il faut rapporter l’unité harmonique de l’être organisé, conformément au type de chaque espèce, et avec l’aptitude à des variétés héréditairement transmissibles, c’est de ne pouvoir être conçues comme adhérant, d’une manière fixe et immuable, à aucun substratum matériel, simple ou composé. Ainsi apparaissent, dès le seuil de la physiologie, toutes les difficultés et tous les mystères dont les philosophes se préoccupent surtout à propos des phénomènes qui ont pour théâtre la conscience humaine et qui donnent lieu à des actes volontaires et réfléchis. Ce n’est pas seulement pour les phénomènes de cet ordre, le plus élevé de tous, mais pour toutes les fonctions de la vie que l’unité harmonique et l’énergie formatrice, toujours étroitement liées à des dispositions organiques et à des excitations physiques, ne peuvent cependant, à la manière des forces physiques, être réputées adhérentes à un substratum matériel, simple ou composé, à une molécule ou à un système de molécules : d’où résultent nécessairement une incohérence dans le système de nos conceptions, et une interruption dans leur enchaînement théorique, lorsque nous passons, de la description ou de l’explication des phénomènes de l’ordre physique, à la description ou à l’explication des phénomènes qui se produisent au sein de la nature vivante. De là l’impossibilité de concevoir, dans l’histoire de la nature, la première apparition des êtres vivants, et la formation d’un organisme qui ne dériverait pas d’un organisme préexistant, comme nous concevons, par exemple, sans aucune difficulté, la formation des cristaux et la première manifestation des phénomènes chimiques, à la suite de la concentration graduelle d’une matière nébuleuse disséminée dans les espaces célestes. Du moment, en effet, que les forces auxquelles nous attribuons la puissance de produire les phénomènes physiques, sont censées inhérentes aux dernières particules de la matière, comme à leur substratum, nous n’avons nulle peine à admettre qu’elles y résident d’une manière permanente (que les circonstances leur permettent ou non de produire des effets sensibles), et il n’est point nécessaire de recourir à une intervention de la puissance créatrice pour douer les particules matérielles de ce genre de forces ou de propriétés, au moment même où les forces entrent en jeu. En d’autres termes, l’origine ou le commencement des phénomènes chimiques n’a rien pour nous de mystérieux, quoique l’essence des forces chimiques, comme l’essence de toute chose, se dérobe nécessairement à nos investigations. Au contraire, un voile mystérieux recouvre et doit nécessairement recouvrir, non-seulement l’origine de la vie et de l’organisation en général, mais les origines de chaque espèce vivante et les causes de la diversité des espèces selon les temps et les lieux. D’un côté, l’observation met hors de doute que ces espèces n’ont pas toujours existé ; d’autre part, les données de l’observation ne répugnent pas moins à ce que nous admettions un développement spontané, une formation de toutes pièces, produisant des animaux et des plantes par d’autres voies que celles de la génération ordinaire. Aussi voit-on que les savants les moins enclins à recourir aux explications surnaturelles, et qui ne s’aviseraient pas d’employer le mot de création pour désigner la formation des minéraux et des roches, des couches et des filons, des dépôts de houille et des colonnes de basaltes, parce que, dans la production de tous ces objets (et lors même que les circonstances actuelles ne permettraient pas qu’ils se produisent maintenant), nous n’avons aucune peine à reconnaître l’action des forces physiques, actuellement encore inhérentes à la matière, emploient au contraire les mots de création animale ou végétale pour désigner l’ensemble des espèces propres à une contrée ou à une période géologique : n’entendant point par là faire appel à une intervention surnaturelle, mais seulement marquer qu’il nous est également impossible d’admettre la perpétuité et de concevoir le commencement naturel de l’ordre de phénomènes que nous offre l’ensemble des êtres vivants. Il ne s’agit pas ici d’un problème de métaphysique, comme de savoir si le monde est ou n’est pas éternel, si la matière est créée ou incréée, si l’ordre dépend de la providence ou du hasard : il s’agit d’une question vraiment physique ou naturelle, portant sur des faits compris dans les limites du monde que nous touchons et des périodes de temps dont nous pouvons avoir et dont nous avons en effet des monuments subsistants. Il y a là une véritable lacune dans le système de nos connaissances : lacune que la raison éprouve le besoin de combler et qu’elle ne peut pas combler, précisément parce qu’il nous est impossible de concilier nos idées sur la matière et sur le mode d’action des forces vitales en donnant à celles-ci un substratum matériel, et en les rattachant ainsi aux forces qui produisent les phénomènes les plus généraux du monde sensible.

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Maintenant, quelle valeur faut-il attribuer à l’idée de substratum ou de substance, qui amène l’incohérence signalée ? Cette idée abstraite et générale, la première des catégories du Stagirite, la pierre angulaire de tant de systèmes, le fondement de tout ce qu’on appelle ontologie, n’a pas, quoi qu’on en ait dit, de privilège qui la soustraie à un examen critique. Elle aussi demande à être jugée par ses œuvres, c’est-à-dire par l’ordre et la liaison qu’elle met dans le système de nos connaissances, ou par le trouble qu’elle y sème et les conflits qu’elle suscite. Cette idée de substance provient originairement de la conscience que nous avons de notre identité comme personnes, malgré les changements continuels que l’âge, l’expérience de la vie et les accidents de toute sorte apportent dans nos idées, dans nos sentiments, dans nos jugements, et dans les jugements que les autres portent de nous. Cette idée tient donc naturellement à la constitution de l’esprit humain, et la structure des langues en fournirait au besoin la preuve. Mais, lorsque nous employons cette idée, qui n’a rien de sensible, à relier entre eux les phénomènes sensibles, la raison pourrait douter de la légitimité de cette application faite hors de nous, si l’expérience ne nous enseignait pas qu’il y a, en effet, dans les corps quelque chose qui persiste, malgré tous les changements de forme, d’état moléculaire, de composition chimique et d’organisation (117). Ces renseignements de l’expérience suffisent pour établir que l’idée de substance, dans l’application que nous en faisons aux corps et à la matière pondérable, n’est pas simplement une abstraction logique, une fiction de notre esprit, et qu’elle a, au contraire, sa raison et son fondement dans l’essence des corps ; quoique nous soyons condamnés à ignorer toujours en quoi cette essence consiste, et quoique ces corpuscules étendus et figurés, qu’il nous plaît d’imaginer, ou plutôt que nous éprouvons le besoin d’imaginer pour servir de substratum aux phénomènes matériels et aux forces qui les produisent, ne soient qu’une pure hypothèse, contredite même par toutes les indications de la raison (116). Lorsque nous étendons par analogie cette idée de substance ou de substratum matériel aux agents qu’on appelle impondérables, l’expérience nous fait jusqu’à présent défaut. Nous observons des phénomènes, nous en démêlons les lois, et rien ne nous assure qu’une systématisation de ces phénomènes et de leurs lois, dans laquelle se trouverait impliquée l’idée de substance, soit autre chose qu’une systématisation artificielle. L’expérience aurait pu nous laisser toujours, à l’égard des corps pondérables, dans l’ignorance où elle nous laisse quant à présent en ce qui concerne les agents impondérables. À vrai dire, nous ignorions, pour les uns comme pour les autres, le vrai fondement de l’idée de substance, tant que la physique est restée dans les langes, et que nous n’avions aucun moyen de constater qu’il ne se fait (nonobstant quelques apparences grossières et trompeuses) aucune déperdition réelle de substance, c’est-à-dire de masse et de poids, dans les transformations innombrables que la matière subit sous nos yeux. Ceci n’empêchait pas d’observer la suite et l’enchaînement des phénomènes à l’égard des corps pondérables, comme nous le faisons encore pour les phénomènes attribués aux agents impondérables, et l’on a eu grand tort de dire qu’ôtée l’idée de substance, le spectacle de la nature n’est plus qu’une fantasmagorie ; car, à ce compte, les parties de la physique où l’on traite de la lumière, de l’électricité, de la chaleur, n’offriraient encore à l’esprit rien de lié, rien de réel, et devraient passer pour des fantasmagories savantes ; tandis que la fantasmagorie (fantas…a) ne se trouve au contraire que dans cette portion artificielle de nos théories où l’imagination, dépassant les limites de l’expérience, crée des fictions que la raison accepte provisoirement, mais seulement à titre d’échafaudages artificiels et de signes auxiliaires (116). Si les procédés rigoureux d’expérimentation, dus au génie des modernes, avaient contredit l’application de la notion de substance, même aux corps pondérables ; s’il avait été bien constaté que, dans certaines circonstances, il y a des destructions de masse et de poids, comme il y a des destructions de force vive, on aurait défini les circonstances de cette destruction : et les corps pondérables n’auraient pas cessé pour cela de nous présenter le spectacle de phénomènes bien ordonnés, phænomena bene ordinata, selon l’expression de Leibnitz. Seulement on aurait eu un argument de plus et un argument péremptoire pour condamner l’hypothèse de ces atomes figurés et étendus, que déjà notre raison a tant de motifs de rejeter, et dont pourtant notre imagination ne peut pas se départir.

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La difficulté que, dans cette supposition, nous éprouverions à concevoir les forces physiques, sans adhérence à un substratum matériel, c’est-à-dire en définitive, sans adhérence à un corpuscule ou à un système de corpuscules figurés et étendus, est précisément celle que nous éprouvons à concevoir les forces vitales et plastiques ; puisque, dans le passage des phénomènes du monde inorganique à ceux de la nature vivante, la matière et la forme semblent changer de rôle : la persistance (dans une certaine mesure) de la forme ou du type tenant lieu de la persistance de la masse et du poids ; et la variabilité ou même (dans une certaine mesure aussi) l’indifférence des matériaux succédant à la variabilité ou à l’indifférence des formes. C’est pour échapper à cette difficulté, qu’on a imaginé, aux diverses époques de la science, des hypothèses aujourd’hui jugées et définitivement condamnées, telles que celles de la génération spontanée, de l’emboîtement des germes, etc., au sujet desquelles nous n’avons pas à entrer dans des explications de détail, qui sont du ressort de l’anatomiste et du physiologiste, plutôt que du logicien et du métaphysicien. Il faut confesser cette difficulté, et même reconnaître qu’elle est insurmontable, puisqu’elle tient à une contradiction entre certaines lois de la nature et certains penchants de l’esprit humain : mais il ne faut pas non plus l’exagérer. La physique ordinaire (on vient de le montrer) n’est pas elle-même exempte de difficultés et de contradictions analogues. Et si la notion métaphysique de substance devient en certains cas une source de contradictions insolubles, la raison n’aura-t-elle pas le droit de condamner les applications forcées qu’on en voudrait faire à tel ordre de phénomènes, tout en reconnaissant qu’elle a sa racine dans l’esprit humain et qu’elle préside à l’organisation du langage humain ? Nous allons voir tout à l’heure d’autres exemples de contradictions tenant à la même cause, et dont nous estimons qu’il faut tirer la même conséquence, si hardie qu’elle puisse paraître à certains esprits ; si obscure ou si oiseuse qu’elle soit pour d’autres.