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Essai sur les mœurs/Avertissement pour la présente édition

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AVERTISSEMENT

POUR LA PRÉSENTE ÉDITION.
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Après Voltaire dramaturge et poëte, voici Voltaire historien. Ici encore son génie a des faces diverses. Tour à tour se présente à nous l’auteur de l’Histoire de Charles XII, vive et amusante comme un roman, l’auteur de ce grand tableau du Siècle de Louis XIV, élégant et magistral, l’auteur enfin de ce vigoureux Essai par lequel il émancipa et passionna l’histoire et y introduisit tous les ferments de révolte qui étaient dans son esprit. Ce dernier ouvrage n’est peut-être pas, esthétiquement, son meilleur ouvrage, mais c’est son ouvrage important, caractéristique ; vaste cadre, libre esquisse « où sont réunis avec le plus d’éclat, dit M. Villemain, les lumières et les préjugés de la nouvelle école qui racontait le passé ».

Cet Essai naquit singulièrement, comme souvent naissent ces livres de combat. Voltaire le composa, en grande partie, pour servir de cahiers d’histoire à la belle Émilie. Il ne faudrait pas supposer, du reste, que l’auteur se fût livré à ce grand travail de recherches, sans l’intention de le rendre public quelque jour[1]. Les copies s’en multiplièrent : Frédéric en eut une des premières ; l’Électeur palatin, la duchesse de Gotha, en reçurent également. D’autres existaient à Paris. Il est clair qu’une de ces copies devait un jour ou l’autre tomber aux mains de quelque imprimeur de Hollande, et c’est ce qui arriva. Mais l’événement eut lieu dans un moment particulièrement fâcheux pour Voltaire.

C’était peu après sa rupture avec le roi de Prusse, lorsqu’à la suite de la malheureuse aventure de Francfort, il errait sur les bords du Rhin, se demandant s’il pouvait sans danger se rendre à Paris. C’est au milieu des perplexités qui l’assiégeaient alors que deux volumes, édités par un libraire de La Haye et de Berlin, Jean Néaulme, parurent tout à coup sous le titre d’Abrégé de l’Histoire universelle. Comment l’œuvre de Voltaire était-elle parvenue aux mains de Néaulme ? D’après les explications données à l’auteur par le libraire lui-même, le manuscrit de l’Abrégé de l’Histoire universelle, qui devint par la suite l’Essai sur les Mœurs et l’Esprit des nations, aurait fait partie du butin pris à la bataille de Sorr en 1745, où le roi de Prusse avait laissé ses bagages entre les mains du prince Charles de Lorraine. « On prit l’équipage du roi de Prusse dans cette bataille, au lieu de prendre sa personne, raconte Voltaire à d’Argental (21 décembre 1753) ; on porta sa cassette au prince Charles. Il y avait, dans cette cassette grise-rouge de l’avare, force ducats avec cette Histoire universelle et des fragments de la Pucelle. Un valet de chambre du prince Charles a vendu l’histoire à Jean Néaulme, et les papillotes de la Pucelle sont à Vienne. Tout cela compose une drôle de destinée. » Dans une lettre à Walther (Colmar, 13 janvier 1754), Voltaire dit encore : « Jean Néaulme prétend avoir acheté ce manuscrit cinquante louis d’or d’un domestique de monseigneur le prince Charles de Lorraine. C’est un ancien manuscrit très-imparfait, que j’avais pris la liberté de donner au roi de Prusse sur la fin de 1739, dans le temps qu’il était prince royal. Cet ouvrage ne méritait pas de lui être offert ; mais, comme il s’occupait de toutes les sortes de littérature, et qu’il me prévenait par les plus grandes bontés, je ne balançai pas à lui envoyer cette première esquisse, tout informe qu’elle était. »

Disons que, tout en acceptant le récit du libraire, Voltaire n’était pas sans soupçonner quelque méchant tour de son ex-ami Frédéric. Il écrivait à Richelieu (30 décembre 1753) : « On m’assure que le prince Charles rendit au roi de Prusse sa cassette prise à la bataille de Sorr, dans laquelle Sa Majesté prussienne prétend qu’il avait mis mon manuscrit. Je sais qu’on lui rendit jusqu’à son chien. Il me demanda depuis un nouvel exemplaire ; je lui en donnai un plus correct et plus ample. Il a gardé celui-là, son libraire Jean Néaulme a imprimé l’autre[2]. »

Quoi qu’il en soit, Voltaire protesta avec énergie contre cette publication. Il protesta d’abord contre les incorrections de l’ouvrage. « Comment, s’écriait-il dans une lettre à Néaulme (28 décembre 1753), comment votre éditeur a-t-il pu prendre le VIIIe siècle pour le IVe, le XIIIe pour le XIIe, le pape Boniface VIII pour le pape Boniface VII ? Presque chaque page est pleine de fautes absurdes. Tout ce que je peux vous dire, c’est que tous les manuscrits qui sont actuellement entre les mains du roi de Prusse, de monseigneur l’Électeur palatin, de Mme la duchesse de Gotha, sont très-différents du vôtre… Il semble que vous ayez voulu me rendre ridicule et me perdre en imprimant cette informe rapsodie et en y mettant mon nom. »

Il y avait surtout, dans la courte introduction qui était en tête du premier volume (voyez Mélanges à la date de 1754), une phrase qui inquiétait Voltaire ; c’était celle-ci : « Les historiens, semblables en cela aux rois, sacrifient le genre humain à un seul homme. »

L’auteur mande aussitôt deux notaires devant lesquels confrontation est faite de l’Abrégé de Jean Néaulme avec un manuscrit qu’il a fait venir de Paris : « Manuscrit in-4°, usé de vétusté, relié en un carton qui paraît aussi fort vieux, intitulé Essai sur les Révolutions du monde et sur l’Histoire de l’esprit humain depuis le temps de Charlemagne jusqu’à nos jours, 1740. »

Par procès-verbal du 22 février 1754, il fait constater les différences qu’il y a entre ce manuscrit et l’édition de Néaulme, et rétablit notamment le vrai texte de la phrase compromettante de l’introduction. Il écrit à tout le monde pour désavouer les malheureux volumes qu’on s’arrachait à Paris et en tous lieux. Il écrit à Mme de Pompadour ; il s’adresse même, par l’entremise de M. de Malesherbes, à l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont. Il envoie des notes aux journaux littéraires. Enfin il fait imprimer à Leipsig un troisième volume intitulé Essai sur l’Histoire universelle, tome troisième, pour reprendre en main son ouvrage et en faire présager une édition plus correcte et plus fidèle. À la tête de ce volume, il mit une dédicace à l’Électeur palatin (voyez ci-après l’Avertissement de Beuchot), et une préface explicative que nous plaçons dans les Mélanges, à côté de l’Introduction de l’Abrégé de Néaulme et d’autres pièces sur le même sujet.

Voltaire eut beau faire. En vain il avait dit à Mme de Pompadour : « S’il m’était seulement permis, madame, de venir à Paris pour arranger, pendant un court espace de temps, mes affaires bouleversées par quatre ans d’absence et assurer du pain à ma famille, je mourrais consolé et pénétré pour vous, madame, de la plus respectueuse reconnaissance. » Louis XV dit formellement à Mme de Pompadour qu’il ne voulait pas que Voltaire vînt à Paris. Voltaire, ainsi déçu dans son espoir, se dirigea vers la Suisse, où il s’établit comme l’on sait.

C’est en Suisse que l’Essai fut remanié librement et achevé. Il reçut alors le titre d’Essai sur l’Histoire générale et sur les Mœurs et l’Esprit des nations. Ce n’est qu’en 1769 que l’auteur lui donna le titre qu’il porte définitivement.

Voltaire fit par cet ouvrage une révolution dans la manière d’écrire l’histoire. Il fut fondateur d’école : les Condillac, Hume, Robertson, Gibbon, le reconnurent pour maître, et son influence s’étendit par là jusque sur le vaste mouvement historique qui se développa dans notre siècle.

À propos de la publication en sept volumes (y compris le Siècle de Louis XIV) qui parut à Genève en 1756, sous le titre d’Essai sur l’Histoire générale, Grimm, à la date du 1er avril 1757, écrivait :

« Ce que j’ai dit en dernier lieu sur les révolutions que tous les grands ouvrages, et surtout les ouvrages de génie, produisent dans une nation, peut s’appliquer dans toute son étendue à l’Essai sur l’Histoire universelle que M. de Voltaire a donné cet hiver en sept gros volumes. Indépendamment du génie qui anime tout ce qui sort de sa plume, j’ai eu l’occasion de remarquer plus d’une fois qu’un des grands services que cet écrivain illustre a rendus à la France et à tous les peuples de l’Europe, c’est d’avoir étendu l’empire de la raison et d’avoir rendu la philosophie populaire. Tous ses écrits respirent l’amour de la vertu et une passion généreuse pour le bien de l’humanité ; mais il n’y en a aucun où cette passion soit portée plus loin que dans cette histoire universelle. On ne pourrait avoir trop mauvaise opinion d’un peuple qui aurait continuellement de pareils ouvrages entre ses mains sans en devenir plus doux, plus éclairé et plus juste. Le bien inestimable que cette histoire ne manquera pas de produire sera donc principalement de faire germer dans nos cœurs, de génération en génération, les principes de justice, d’équité, de compassion et de bienfaisance ; de nous éloigner de toute violence, de cette fureur de persécuter et d’opprimer nos semblables pour avoir d’autres opinions que les nôtres ; d’affaiblir enfin, et s’il est possible, d’anéantir cet esprit intolérant qui a si longtemps ravagé la terre et dont les horribles excès auraient dû, ce me semble, exterminer la race humaine. Le livre de M. de Voltaire n’empêchera point sans doute qu’il n’y ait des guerres, que les grands corps politiques ne s’entre-choquent, que les nations n’éprouvent des révolutions fréquentes. Tel est le sort de cette immense machine, de cette vaste matière toujours en fermentation, qu’elle a besoin pour subsister d’être agitée par des vicissitudes perpétuelles. Mais s’il est permis au genre humain d’espérer quelques jours sereins après des siècles entiers d’orages, ne pourrons-nous pas nous flatter de voir enfin succéder à tant d’horreurs et de cruautés une sorte d’indulgence et de douceur dont des êtres aussi faibles et aussi imparfaits que nous ont tant de besoin, et qui ferait éclore parmi les peuples un esprit d’humanité universel et un droit des gens plus exact et moins rigoureux ?

C’est au lecteur à décider si le Petit Prophète de Boemischbroda (on sait que Grimm publia un ouvrage sous ce nom) fut bon prophète. Après avoir fait une si large part à l’éloge, et plus large encore, car nous n’avons pas tout transcrit, l’auteur de la Correspondance littéraire élève quelques critiques : elles portent principalement sur deux points, sur les jugements de Voltaire par rapport à l’antiquité, jugements que Grimm qualifie de téméraires et sur le ton de panégyrique qui règne dans le Siècle de Louis XIV. Il fait ressortir avec raison la grande différence qui existe entre l’esprit qui anime l’Essai sur l’Histoire et celui qui anime le Siècle de Louis XIV, ouvrages qui, en effet, n’avaient point été composés pour être attachés l’un à l’autre, et qui ont été séparés depuis lors.

Après ce jugement d’un contemporain, curieux à ce titre, nous en donnerons un autre porté à une époque plus récente, très-favorable pour la vraie et complète appréciation du XVIIIe siècle, celui de M. Villemain parlant à la Sorbonne à la fin de la Restauration. L’auteur du Tableau de la littérature française au XVIIIe siècle s’exprime ainsi :

« Cet Essai, que Voltaire a retouché, étendu, enhardi, gâté pendant vingt années, il l’avait entrepris et presque achevé dans la force de l’âge et dans la vive ferveur de ses études si diverses : on le sent presque partout à la correction précise et à l’élégance animée du style. Ce fut à Cirey qu’il en composa la plus grande partie, dès 1740, pour Mme du Chatelet, dont l’esprit mathématique goûtait peu l’histoire. Il y jeta quelque chose de tout ce qui le préoccupait à la fois, sciences exactes, philosophie sceptique, littérature. S’il faut l’en croire même, l’étude comparée de la poésie tenait une très-grande place dans son premier plan. Il avait traduit, dit-il[3], plusieurs morceaux de la poésie arabe, et les plus grands traits de tous les poëtes originaux, depuis le Dante. Mais ce premier travail lui fut dérobé, et il n’en aurait gardé que les vers sur la chute de Barmécide et la traduction de quelques stances de Pétrarque. Nous ne sommes pas certain de cette anecdote. Les vers de Voltaire ne se perdaient pas ; et peut-être confond-il ici, dans un souvenir assez vague, bien des imitations de poëtes anglais et italiens, qu’il destinait d’abord à cet Essai historique, et qu’il a dispersées dans ses autres ouvrages[4].

« Quoi qu’il en soit, cet ornement, jusque-là si négligé dans l’histoire, était un des traits de la physionomie nouvelle que Voltaire donnait à cette grande étude. Les imitateurs sont venus en foule ; mais il était beau alors, même après le président de Thou, de chercher le premier dans la naissance et le progrès des arts de l’esprit, l’unité d’une histoire générale. Le moyen âge et les siècles suivants, si pénibles à étudier, si chargés de faits incohérents, obscurs, mal contés, devenaient clairs, rapides, agréables à lire. Une lumière apparente se répandait sur toutes les parties de cet immense récit. La nouveauté des premiers chapitres de Voltaire sur la Chine, l’Inde, l’Arabie, en suppléant aux omissions de Bossuet, ouvrait d’une manière remarquable la continuation ou plutôt la contre-partie du travail de ce grand homme, qui s’était arrêté au règne de Charlemagne, quoiqu’il voulût embrasser tout le reste...

« L’ingénieux, l’éclatant Voltaire, à l’abord du moyen âge, éprouve, nous le concevons, la même répugnance que le politique Machiavel. C’est une sorte de colère contre les grossiers destructeurs de l’ancienne civilisation, un ennui profond de ces temps nouveaux mais barbares, de ces superstitions sans art et sans génie, de ces noms obscurs ou durs, de ces Pierre et de ces Jean, qui remplacent les César et les Pompée, comme disait Machiavel. Voltaire est même éloquent pour peindre cette décadence universelle, et, dans quelques mots énergiques, il grave toute la pensée qui a inspiré Gibbon :

« Vingt jargons barbares succèdent à cette belle langue latine qu’on parlait du fond de l’Illyrie au mont Atlas. Au lieu de ces sages lois qui gouvernaient la moitié de notre hémisphère, on ne trouve plus que des coutumes sauvages. Les cirques, les amphithéâtres élevés dans toutes les provinces sont changés en masures couvertes de paille. Ces grands chemins si beaux, si solides, établis du pied du Capitole jusqu’au mont Taurus, sont couverts d’eaux croupissantes. La même révolution se fait dans les esprits, et Grégoire de Tours, le moine de Saint-Gall, Frédégaire, sont nos Polybes et nos Tites-Lives. »

« Mais dans ce chaos, énergiquement dépeint, aperçoit-il une lueur nouvelle ? suit-il les générations à la trace, et montre-t-il l’appui qui les soutient ? Il ne le peut ; car la religion chrétienne lui semble le symbole et la cause de cette barbarie, que seule elle adoucit et qu’elle doit détruire.

« Aussi Voltaire se hâte de quitter les premiers temps du moyen âge, où l’imagination ne se plaît qu’en s’y arrêtant ; il rejette les détails par ennui, et milles choses piquantes et sérieuses seraient sorties de ces détails mêmes. Il déclare que l’histoire de ces premiers siècles de l’ère moderne ne mérite pas plus d’être écrite que celle des ours et des loups. Et cependant l’homme est là tout entier, avec sa grandeur, ses passions, ses idées, sa métaphysique ; car le moyen âge est une forme de civilisation à part, plutôt qu’une barbarie. Il s’y conserve toujours de singuliers restes de la politesse romaine. Le christianisme, héritier plutôt que destructeur de la société antique, en avait sauvé les plus précieux débris, à travers l’inondation des barbares du Nord ; et dès qu’ils s’arrêtèrent un moment sur le sol conquis, l’intelligence humaine se trouva d’elle-même on voie d’apprendre et d’inventer ; et la trame fut reprise...

« On reproche aussi à Voltaire de n’avoir pas d’unité dans un cadre si vaste, de ne pas marcher vers un but, de prendre plaisir à montrer les choses humaines conduites au hasard. Cela ne nous paraît pas fondé. Sans doute Voltaire, qui était jeté si loin du point de vue providentiel de Bossuet, n’a pas non plus le point de vue systématique de quelques modernes : il aurait été bien étonné d’entendre dire que la barbarie même du VIe siècle était une époque de progrès, et Herder ne lui aurait guère paru moins mystique que Bossuet. Il a cependant aussi son unité et son but, à travers quelques disparates. Ce but, c’est le zèle de l’humanité et l’amour des lettres, qui adoucissent les mœurs et ornent la vie. Aussi, à mesure que son récit se dégage de la barbarie et monte vers la lumière, il est plus éloquent et plus vrai. Le mouvement du XVIe siècle, le lever des arts sur l’Europe, les grands événements accomplis sous Charles-Quint, Henri IV, Richelieu, l’influence de quelques grands hommes et le progrès continu de la société, tout cela est rendu avec une vive simplicité, une facilité de génie qui laisse paraître les choses sans les orner.

« Rien de semblable avant Voltaire, et, depuis lui, rien qui ait effacé son ouvrage. Ferguson, dans l’Histoire de la société civile ; Robertson, dans son Coup d’œil général sur l’Europe avant Charles-Quint, ne sont que des élèves de Voltaire, avec plus de gravité que leur maître. Le talent de notre siècle pour les études historiques, en reproduisant avec plus de profondeur et de vérité diverses parties de ce tableau, ne l’a pas surpassé dans son ensemble. Encore aujourd’hui il n’y a pas, sur l’histoire générale du monde moderne, un autre livre durable que l’Essai de Voltaire.

« Peut-être un ouvrage de ce genre ne doit-il pas être tenté de nouveau, et le sentiment même de la vérité historique doit en détourner les plus heureux talents. Dans le moyen âge, où le monde était si peu connu, on commençait les annales d’une ville ou d’un monastère par un abrégé de l’histoire universelle. À la renaissance, lorsque le monde, traversé en tous sens, se découvrait à lui-même, la curiosité se porta naturellement sur l’histoire comparée des peuples dans le siècle qui voyait naître de si grandes choses. Théodore-Agrippa d’Aubigné, de Thou, Walter Raleigh, écrivirent avec beaucoup de détails l’histoire universelle de leur temps. Aujourd’hui que le monde est mieux connu, un écrivain (les compilateurs ne comptent pas) n’essayera pas de raconter seul l’histoire universelle ; mais des esprits élevés seront tentés de chercher et de déduire les lois générales de l’histoire, science encore à faire, si elle peut être faite.

« Voltaire a voulu seulement en résumer le tableau, en recueillir les anecdotes, sans souci d’ailleurs d’y trouver une loi générale et en cherchant moins le rapport que le contraste des effets et des causes ; il a gardé le mérite de la clarté, du récit intéressant et rapide, et cette louange d’avoir été quelquefois peintre dans un abrégé ; lors même qu’il ne l’est pas, il omet rarement les détails nécessaires...

« Il connaissait les textes originaux que si rarement il indique : on le voit par ces grandes et rapides esquisses de la domination des Portugais dans l’Inde, et de la conquête de l’Amérique par les Espagnols. Barros, Herrera, Garcilaso, Las Cases, ont fourni bien des traits et des couleurs à ce récit ; et c’est là que se retrouvent les traces heureuses de cette étude presque universelle où Voltaire avait été poussé par toutes les ambitions de son génie. La singulière épopée espagnole l’Araucana, étudiée, ou du moins parcourue pour en parler à l’occasion de la Henriade, lui a donné plusieurs teintes historiques pour caractériser les compagnons de Pizarre.

« En tout l’Essai sur les Mœurs, en faisant lire ce qui était illisible sous la plume des compilateurs, et ce que le XVIIIe siècle ne cherchait pas dans les chroniques, créa l’étude de l’histoire moderne. »

Ces extraits, il nous semble, peuvent suffire à montrer au lecteur combien l’œuvre de Voltaire par laquelle nous commençons cette série des ouvrages historiques fut, lors de son apparition, un événement considérable. Au moment où se dessinait brillamment le grand mouvement historique de notre siècle, on comprenait bien toute l’importance et tout l’intérêt de cette œuvre capitale. À mesure que les recherches et les études se poursuivent, les objections qu’elle soulève deviennent sans doute plus frappantes ; mais elle continue de marquer une date mémorable dans l’histoire de l’Histoire.



Louis MOLAND.


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  1. Voyez, sur les premières publications partielles la Lettre à M. de ***, professeur en histoire, dans les Mélanges, à la date de 1753.
  2. Voyez aussi la Lettre à la comtesse de Lutzelbourg, 23 janvier 1754.
  3. Dans la Lettre à M. de ***, professeur en histoire. (Mélanges, 1753.)
  4. Voyez tome X, pages 609-611.