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Essai sur les mœurs/Chapitre 17

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CHAPITRE XVII.

Mœurs, gouvernement et usages, vers le temps de Charlemagne.

Je m’arrête à cette célèbre époque pour considérer les usages, les lois, la religion, les mœurs, qui régnaient alors. Les Francs avaient toujours été des barbares, et le furent encore après Charlemagne. Remarquons attentivement que Charlemagne paraissait ne se point regarder comme un Franc. La race de Clovis et de ses compagnons francs fut toujours distincte des Gaulois. L’Allemand Pepin et Karl son fils furent distincts des Francs. Vous en trouverez la preuve dans le capitulaire de Karl ou Charlemagne, concernant ses métairies, art. 4 : « Si les Francs commettent quelque délit dans nos possessions, qu’ils soient jugés suivant leur loi. » Il semble par cet ordre que les Francs alors n’étaient pas regardés comme la nation de Charlemagne. A Rome, la race carlovingienne passa toujours pour allemande. Le pape Adrien IV, dans sa lettre aux archevêques de Mayence, de Cologne et de Trèves, s’exprime en ces termes remarquables : « L’empire fut transféré des Grecs aux Allemands ; leur roi ne fut empereur qu’après avoir été couronné par le pape... tout ce que l’empereur possède, il le tient de nous. Et comme Zacharie donna l’empire grec aux Allemands, nous pouvons donner celui des Allemands aux Grecs. »

Cependant en France le nom de Franc prévalut toujours. La race de Charlemagne fut souvent appelée Franca dans Rome même et à Constantinople. La cour grecque désignait, même du temps des Othons, les empereurs d’Occident par le nom d’usurpateurs francs, barbares francs : elle affectait pour ces Francs un mépris qu’elle n’avait pas.

Le règne seul de Charlemagne eut une lueur de politesse qui fut probablement le fruit du voyage de Rome, ou plutôt de son génie. Ses prédécesseurs ne furent illustres que par des déprédations : ils détruisirent des villes, et n’en fondèrent aucune. Les Gaulois avaient été heureux d’être vaincus par les Romains. Marseille, Arles, Autun, Lyon, Trêves, étaient des villes florissantes qui jouissaient paisiblement de leurs lois municipales, subordonnées aux sages lois romaines : un grand commerce les animait. On voit, par une lettre d’un proconsul à Théodose, qu’il y avait dans Autun et dans sa banlieue vingt-cinq mille chefs de famille. Mais, dès que les Bourguignons, les Goths, les Francs, arrivent dans la Gaule, on ne voit plus de grandes villes peuplées. Les cirques, les amphithéâtres construits par les Romains jusqu’au bord du Rhin, sont démolis ou négligés. Si la criminelle et malheureuse reine Brunehaut conserve quelques lieues de ces grands chemins qu’on n’imita jamais, on en est encore étonné.

Qui empêchait ces nouveaux venus de bâtir des édifices réguliers sur des modèles romains ? Ils avaient la pierre, le marbre, et de plus beaux bois que nous. Les laines fines couvraient les troupeaux anglais et espagnols comme aujourd’hui : cependant les beaux draps ne se fabriquaient qu’en Italie. Pourquoi le reste de l’Europe ne faisait-il venir aucune des denrées de l’Asie ? Pourquoi toutes les commodités qui adoucissent l’amertume de la vie étaient-elles inconnues, sinon parce que les sauvages qui passèrent le Rhin rendirent les autres peuples sauvages ? Qu’on en juge par ces lois saliques, ripuaires, bourguignonnes, que Charlemagne lui-même confirma, ne pouvant les abroger. La pauvreté et la rapacité avaient évalué à prix d’argent la vie des hommes, la mutilation des membres, le viol, l’inceste, l’empoisonnement. Quiconque avait quatre cents sous, c’est-à-dire quatre cents écus du temps, à donner, pouvait tuer impunément un évêque. Il en coûtait deux cents sous pour la vie d’un prêtre, autant pour le viol, autant pour avoir empoisonné avec des herbes. Une sorcière qui avait mangé de la chair humaine en était quitte pour deux cents sous ; et cela prouve qu’alors les sorcières ne se trouvaient pas seulement dans la lie du peuple, comme dans nos derniers siècles, mais que ces horreurs extravagantes étaient pratiquées chez les riches. Les combats et les épreuves décidaient, comme nous le verrons, de la possession d’un héritage, de la validité d’un testament. La jurisprudence était celle de la férocité et de la superstition.

Qu’on juge des mœurs des peuples par celles des princes. Nous ne voyons aucune action magnanime. La religion chrétienne, qui devait humaniser les hommes, n’empêche point le roi Clovis de faire assassiner les petits régas, ses voisins et ses parents. Les deux enfants de Clodomir sont massacrés dans Paris, en 533, par un Childebert et un Clotaire, ses oncles, qu’on appelle rois de France ; et Clodoald, le frère de ces innocents égorgés, est invoqué sous le nom de saint Cloud, parce qu’on l’a fait moine. Un jeune barbare, nommé Chram, fait la guerre à Clotaire son père, réga d’une partie de la Gaule. Le père fait brûler son fils avec tous ses amis prisonniers, en 559.

Sous un Chilpéric, roi de Soissons, en 562, les sujets esclaves désertent ce prétendu royaume, lassés de la tyrannie de leur maître, qui prenait leur pain et leur vin, ne pouvant prendre l’argent qu’ils n’avaient pas. Un Sigebert, un autre Chilpéric, sont assassinés. Brunehaut, d’arienne devenue catholique, est accusée de mille meurtres ; et un Clotaire II, non moins barbare qu’elle, la fait traîner, dit-on, à la queue d’un cheval dans son camp, et la fait mourir par ce nouveau genre de supplice, en 616. Si cette aventure n’est pas vraie, il est du moins prouvé qu’elle a été crue comme une chose ordinaire, et cette opinion même atteste la barbarie du temps. Il ne reste de monuments de ces âges affreux que des fondations de monastères, et un confus souvenir de misère et de brigandages. Figurez-vous des déserts où les loups, les tigres, et les renards, égorgent un bétail épars et timide : c’est le portrait de l’Europe pendant tant de siècles. Il ne faut pas croire que les empereurs reconnussent pour rois rois ces chefs sauvages qui dominaient en Bourgogne, à Soissons, à Paris, à Metz, à Orléans : jamais ils ne leur donnèrent le titre de basileus. ils ne le donnèrent pas même à Dagobert II, qui réunissait sous son pouvoir toute la France occidentale jusqu’auprès du Véser. Les historiens parlent heaucoup de la magnificence de ce Dagobert, et ils citent en preuve l’orfèvre saint Éloi, qui arriva, dit-on, à la cour avec une ceinture garnie de pierreries, c’est-à-dire qu’il vendait des pierreries, et qu’il les portait à sa ceinture. On parle des édifices magnifiques qu’il fit construire ; où sont-ils ? la vieille église de Saint-Paul n’est qu’un petit monument gothique. Ce qu’on connaît de Dagobert, c’est qu’il avait à la fois trois épouses, qu’il assemblait des conciles, et qu’il tyrannisait son pays.

Sous lui, un marchand de Sens, nommé Samon, va trafiquer en Germanie. Il passe jusque chez les Slaves, barbares qui dominaient vers la Pologne et la Bohême. Ces autres sauvages sont si étonnés de voir un homme qui a fait tant de chemin pour leur apporter les choses dont ils manquent qu’ils le font roi. Ce Samon fit, dit-on, la guerre à Dagobert ; et si le roi des Francs eut trois femmes, le nouveau roi slavon en eut quinze.

C’est sous ce Dagobert que commence l’autorité des maires du palais. Après lui viennent les rois fainéants, la confusion, le despotisme de ces maires. C’est du temps de ces maires, au commencement du viiie siècle, que les Arabes, vainqueurs de l’Espagne, pénètrent jusqu’à Toulouse, prennent la Guienne, ravagent tout jusqu’à la Loire, et sont près d’enlever les Gaules entières aux Francs, qui les avaient enlevées aux Romains. Jugez en quel état devaient être alors les peuples, l’Église, et les lois.

Les évêques n’eurent aucune part au gouvernement jusqu’à Pepin ou Pipin, père de Charles Martel, et grand-père de l’autre Pepin qui se fit roi. Les évêques n’assistaient point aux assemblées de la nation franque. Ils étaient tous ou Gaulois ou Italiens, peuples regardés comme serfs. En vain l’évêque Rémi, qui baptisa Clovis, avait écrit à ce roi sicambre cette fameuse lettre où l’on trouve ces mots : « Gardez-vous bien surtout de prendre la préséance sur les évêques ; prenez leurs conseils : tant que vous serez en intelligence avec eux, votre administration sera facile. » Ni Clovis ni ses successeurs ne firent du clergé un ordre de l’État : le gouvernement ne fut que militaire. On ne peut mieux le comparer qu’à ceux d’Alger et de Tunis, gouvernés par un chef et une milice. Seulement les rois consultaient quelquefois les évêques quand ils avaient besoin d’eux. Mais quand les majordomes ou maires de cette milice usurpèrent insensiblement le pouvoir, ils voulurent cimenter leur autorité par le crédit des prélats et des abbés, en les appelant aux assemblées du champ de mai.

Ce fut, selon les annales de Metz, en 692 que le maire Pepin, premier du nom, procura cette prérogative au clergé : époque bien négligée par la plupart des historiens, mais époque très-considérable, et premier fondement du pouvoir temporel des évêques et des abbés, en France et en Allemagne.

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