Essai sur les maladies de l’esprit

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Traduction par Joseph Tissot .
Librairie Ladrange (pp. 353-369).


II


ESSAI


SUR LES


MALADIES DE L’ESPRIT


1764




Voici quelle fut la première occasion du travail qu’on va lire :

Raisonnement sur un aventurier fanatique, Jean Pawlicowicz Idomozyrskich Komarmiki[1]

Ici d’abord une relation due à la plume de Hamann : « C’é­tait, écrit-il, au commencement de l’année 1764. Un aventu­rier, âgé d’environ cinquante ans, un nouveau Diogène, un échantillon curieux de la nature humaine, quitta les bois du bailliage d’Alexen pour Kœnigsberg. Il cherchait à pallier le ridicule et l’extravagance de son genre de vie avec quelques feuilles de figuier prises de la Bible. En conséquence, et parce qu’il avait été accompagné jusque-là, sans compter un petit garçon de huit ans, d’un troupeau de quatorze vaches, de vingt moutons et de quarante-six chèvres, il reçut ici, de la foule des badauds, le nom de prophète aux chèvres. Outre l’ornement d’une longue barbe, il se montrait vêtu d’une peau de bête ve­lue, qui enveloppait son corps nu. Il avait, en toute saison, la tête découverte et les pieds sans chaussures. Le petit garçon n’était pas tenu autrement. Une couple de vaches lui servait de camarades ; tous les deux vivaient du lait des brebis, auquel ils ajoutaient parfois du beurre et du miel. Les grandes fêtes, il se permettait la viande de son troupeau, cuite au miel. Il ne préparait ainsi que l’épaule droite et la poitrine ; il donnait tout le reste ou le réduisait en cendres au bout de trois jours. La cause de la transformation de cette forme humaine remontait à sept ans ; c’était une maladie dont le principe connu consistait dans une indigestion et des crampes d’estomac. Après un jeûne de vingt jours, le malade prétendit avoir vu plusieurs fois Jé­sus. Il lui avait fait vœu de vivre sept ans dans les bois. Il lui restait encore deux ans à passer ainsi. Lorsqu’on le trouva dans la forêt d’Alexen, il avait déjà perdu la plus grande partie de son troupeau. Il vint donc avec son garçon, une bible à la main, dont il citait, à quiconque lui faisait une question, une sentence qui cadrait quelquefois, mais qui souvent aussi n’avait pas d’à-propos. Chacun s’approchait et considérait l’aventurier et l’en­fant. Kant lui-même, qui avait été prié par un grand nombre d’en dire son avis, alla le voir, et fit à ce sujet le raisonnement connu que voici :

A voir et à entendre le Faune inspiré et son garçon, on croi­rait voir, quand on épie volontiers la nature grossière qui est généralement très méconnaissable sous le joug des hommes, quelque chose de très remarquable : c’est le petit sauvage, qui a grandi dans les bois, qui a appris à braver toutes les intempé­ries des saisons avec une résolution joyeuse, qui montre sur sa figure une candeur peu commune, et qui n’a rien en soi de l’embarras timide qui est l’effet de la servitude ou de l’atten tion contrainte de l’éducation recherchée, et, pour être bref (si l’on omet ce que des hommes, qui lui apprennent à recher­cher et à priser l’or, ont déjà gâté dans sa personne), qui semble être un enfant parfait, dans le sens où peut le désirer un moraliste expérimentateur qui voudrait bien ne pas débi­ter les belles chimères de M. Rousseau avant de les avoir exa­minées. Du moins cette admiration, dont tous les spectateurs ne sont pas capables, ne serait pas aussi ridicule que celle où cet enfant célèbre de la Silésie, à la dent d’or, a placé un grand nombre de savants allemands, qui se sont longtemps fatigués à expliquer cette merveille avant de laisser ce soin à un orfèvre. »

Il serait à désirer que Kant eût étendu ses remarques sur ce sujet, et que des observations faites sur cet enfant, comme on en voit peu, eussent été mises sous ses yeux. Mais on fit re­conduire à la frontière l’aventurier, qui avait été la première occasion de l’écrit : Des maladies mentales, avec le jeune sau­vage. On n’en a pas entendu reparler depuis.

La simplicité et la modération de la nature n’exigent et ne forment dans l’homme que des notions communes et une hon­nêteté vulgaire ; la contrainte artificielle et le luxe de l’état so­cial produisent des parleurs élégants et des raisonneurs, mais aussi, par occasion, des fous et des fripons. Ils donnent nais­sance à la sage et modeste apparence avec laquelle on peut également se passer d’entendement et de probité, pourvu que le voile jeté par la décence sur les vices secrets de la tête ou du cœur soit d’un tissu assez épais. Suivant le degré d’élévation de l’art, raison et vertu sont enfin le mot d’ordre général, mais de telle sorte que l’affectation de parler de l’une et de l’autre peut dispenser des personnes bien élevées et polies de se char­ger de ce bagage. La considération générale qui s’attache à ces deux mérites fait néanmoins cette remarquable différence, que chacun est beaucoup plus jaloux des avantages de l’esprit que des qualités estimables de la volonté, et que dans la comparai­son entre la bêtise et la friponnerie, personne n’hésiterait un seul instant à se déclarer pour la dernière. Ce qui a été ima­giné sans doute par cette raison qu’en général tout ce qui tient de l’art ne peut se passer d’une certaine finesse, et que la droiture ne peut être, en pareil cas, qu’un obstacle. Je vis au milieu de citoyens sages et honnêtes, qui s’entendent à pa­raître tels, et je me flatte qu’on voudra bien m’accorder assez de cette délicatesse pour croire que si j’étais en possession d’un spécifique pour guérir radicalement des maladies de la tête et du cœur, j’hésiterais cependant à mettre sur le marché cette vieillerie ; je serais bien sûr que le traitement préféré pour l’intelligence et le cœur est aussi avancé qu’on peut le désirer, et que les médecins de l’intelligence, qu’on appelle logiciens, se prêtent fort bien au goût général depuis qu’ils ont fait l’impor­tante découverte que la tête humaine est proprement un tam­bour qui ne résonne que parce qu’il est vide. Je ne vois donc rien de mieux à faire pour moi que de suivre la méthode des médecins qui croient avoir rendu un grand service à leur pa­tient quand ils ont donné un nom à sa maladie. J’esquisserai donc une petite onomastique des vices de l’entendement, de­puis sa paralysie dans l’imbécillité jusqu’à ses convulsions dans la fureur. Mais pour reconnaître ces rebutantes maladies dans leur dérivation successive, je crois nécessaire d’en expli­quer à l’avance les degrés moins marqués, depuis la bêtise jus­qu’à l’extravagance, parce que ces états sont courants dans la vie civile, et que cependant ils conduisent aux premiers.

L’intelligence obtuse manque d’esprit ; la stupide, d’entende­ment. La promptitude à saisir et à se rappeler quelque chose, comme la facilité à s’exprimer passablement, conviennent très bien à l’esprit. Aussi celui qui n’est pas stupide peut-il être très bouché, en ce que quelque chose lui vient difficilement à l’es­prit, quoique ensuite il puisse voir avec une grande maturité de jugement. La difficulté de s’exprimer ne prouve pas un dé­faut d’intelligence, elle montre seulement que l’esprit ne prête pas l’assistance nécessaire pour revêtir la pensée de tous les signes dont quelques-uns conviennent tout particulièrement. Le célèbre jésuite Clavius dut quitter les études pour cause d’incapacité (car, d’après la manière dont les pédants jugent des élèves, un enfant n’est propre à rien s’il ne peut faire ni vers ni autre chose de pareille importance (Schulrien) ; lorsque en­suite il tomba par hasard sur les mathématiques, le jeu chan­gea, et ses maîtres d’autrefois n’étaient plus, par rapport à lui, que des esprits bouchés. Le jugement pratique des choses, comme il le faut à un paysan, à un artisan, à un marin, etc., est très différent de celui qu’on porte sur les rapports des hommes entre eux. Ce dernier est bien moins de l’entende­ment que de la finesse, et l’aimable défaut de cet art si prisé est de la simplicité. Si la cause en est dans la faiblesse du ju­gement en général, il y a bêtise, niaiserie, etc. Comme les ruses et les artifices deviennent peu à peu des maximes habi­tuelles dans la société civile, et qu’elles compliquent fort le jeu des actions humaines, il n’est pas étonnant si un homme, d’ail­leurs intelligent et honnête, qui dédaigne trop toutes ces finas­series pour en faire usage, ou dont les sentiments honorables et bienveillants ne lui permettent pas de se faire de la nature humaine une idée aussi odieuse, doit naturellement tomber dans les filets des habiles et leur prêter beaucoup à rire, si bien qu’à la fin l’expression de : Bon homme, signifie directe­ment, sans figure, un niais, et proprement aussi un H… ; car, dans le langage des fripons, nul n’a d’intelligence qui n’estime les autres qu’à sa valeur propre, c’est-à-dire qui les tient éga­lement pour fripons.

Les mobiles de la nature humaine, qui s’appellent passions quand ils sont d’intensité diverse, sont les forces motrices de la volonté. L’entendement ne sert qu’à estimer la somme en­tière de la satisfaction de tous les penchants réunis, en par­tant de la fin représentée, comme aussi les moyens propres à réaliser cette fin. Si par hasard une passion est particulière­ment puissante, l’intelligence sert peu contre elle ; car l’homme charmé, tout en voyant très bien les raisons qui combattent son inclination passionnée, se sent impuissant à leur donner la force effective. Si cette inclination est bonne en soi, si la per­sonne est du reste raisonnable, et que le penchant prédomi­nant offusque seulement la vue par rapport aux conséquences fâcheuses, l’état est celui de la raison enchaînée par la folie. Un fou peut avoir beaucoup d’intelligence, même dans le juge­ment sur les actions où il déraisonne. Il doit même avoir pas­sablement d’intelligence et un bon cœur pour qu’on lui permette des extravagances de cette espèce mitigée. Le fou peut abso­lument donner de très bons conseils à d’autres, quoique son conseil soit nul pour lui-même. Il n’est sensible qu’à la souf­france ou aux années ; ce qui n’aboutit souvent qu’à faire rem­placer une folie par une autre. La passion chérie, ou une ar­dente ambition ont toujours rendu fous bien des gens. Une jeune fille contraint le farouche Hercule à filer, et les louanges frivoles des oisifs citoyens d’Athènes envoient Alexandre jus­qu’au bout du monde. Il y a aussi des inclinations moins vio­lentes qui ne produisent pas moins la folie. Telle est la manie de bâtir, celle des images et des livres. L’homme déchu, sorti de sa place naturelle, est attiré par tout, retenu par tout. À l’insensé est opposé l’homme sensé ; mais celui qui est sans folie est un sage. Ce sage est peut-être dans la lune ; peut-être qu’on y est sans passion, et qu’on y a infiniment plus de raison qu’ici. L’insensible est garanti de sa folie par sa stupidité ; mais aux yeux du vulgaire il a l’air d’un sage. Pyrrhon, sur un vaisseau battu par la tempête, voyant tout le monde agité, quand un pourceau mangeait tranquillement dans son auge, dit en l’avisant ; « Telle doit être la constance du sage. » L’insen­sible est le sage de Pyrrhon.

Si la passion dominante est en soi haïssable, et en même temps assez ridicule pour se contenter de ce qui est diamétra­lement opposé à son but naturel, alors cette perturbation de la raison est de la fatuité, de l’extravagance. L’insensé comprend fort bien le vrai but de sa passion, tout en lui accordant une force capable d’enchaîner la raison. L’extravagant est en même temps rendu si bête, qu’il ne se croit en possession de ce qu’il désire qu’en s’en privant en réalité. Pyrrhus savait très bien que l’intrépidité et le pouvoir provoquent une admiration uni­verselle ; il obéissait on ne peut mieux au mobile de l’ambition, et n’était que ce que le croyait Cynéas, un extravagant. Mais quand Néron s’expose à la dérision publique, en lisant sur un théâtre de méchants vers pour briguer la gloire des poètes, et qu’à la fin de sa vie encore il s’écrie : Quantus artifex morior ! je ne vois dans ce terrible et ridicule maître de Rome qu’un extravagant. Je crois donc que toute folie de cette espèce est proprement greffée sur deux passions, l’orgueil et l’avarice : deux inclinations injustes et par conséquent détestées ; toutes deux naturellement ridicules, et dont le but est contradic­toire. L’orgueilleux exprime une prétention manifeste de supé­riorité sur autrui par un dédain évident. Il croit être honoré lorsqu’il est sifflé ; car rien de plus évident que le mépris des autres soulève leur propre vanité contre celui qui l’affiche. Dans son opinion, l’avare est plein de besoins, et il ne peut se passer de la moindre parcelle de ses biens ; en réalité pourtant il n’use d’aucun, puisque, par lésine, il se les interdit. L’aveu­glement de l’orgueil fait en partie des extravagants niais, en partie des extravagants bouffis, suivant qu’une sotte légèreté ou une stupidité rigide s’est emparée d’une tête vide. L’ava­rice sordide a toujours fourni matière à des histoires tellement ridicules, qu’on pourrait difficilement en imaginer de plus éton­nantes que celles qui sont réellement arrivées. Le fou n’est pas sage ; l’extravagant n’est pas sensé. La raillerie que s’attire le fou est plaisante et mesurée ; l’extravagant mérite le fouet le plus piquant de la satire, mais il n’en éprouve rien. On ne peut pas tout à fait douter qu’un fou ne puisse encore être accessible à la honte ; mais quiconque croit pouvoir rendre sensé un extrava­gant, lave un nègre. La cause de cette différence, c’est que dans le fou règne une véritable et naturelle inclination qui peut bien enchaîner la raison, tandis que l’extravagant est dominé par une sotte chimère qui en bouleverse les lois. Je laisse à d’autres à décider si l’on a réellement raison de s’inquiéter de l’étonnante prophétie de Holberg, à savoir que le nombre des extravagants augmente de jour en jour, et qu’il est à craindre qu’ils ne se mettent dans la tête de fonder une cinquième mo­narchie. Mais en supposant qu’ils aient ce dessein, ils ne de­vraient cependant pas y mettre beaucoup d’empressement, car l’un d’eux pourrait facilement glisser à l’oreille de l’autre ce que le bouffon connu d’une cour voisine, chevauchant en habit de fou dans les rues d’une ville de Pologne, criait aux étu­diants qui lui couraient après : « Messieurs, soyez laborieux, apprenez quelque chose, car si les nôtre sont trop nombreux, vous pourrez bien n’avoir pas tous du pain. »

Je passe des maladies cérébrales, qui sont dédaignées ou dont on se moque, à celles qu’on regarde d’ordinaire avec com­passion ; de celles qui n’empêchent pas le libre commerce avec les autres citoyens à celles dont s’occupe la prévoyance admi­nistrative, et en vue desquelles elle prend des mesures. Je di­vise ces maladies en deux classes, suivant qu’il y a impuissance ou perversion. Les premières sont comprises sous la dénomi­nation générale d’imbécillité, les secondes sous le nom d’esprit à l’envers. L’imbécile se trouve dans une grande impuissance de mémoire, de raison, et même en général de sensibilité phy­sique. Cette affection est le plus souvent incurable ; car s’il est difficile de remédier aux désordres fougueux d’un cerveau dé­sordonné, il doit presque toujours être impossible de faire pas­ser une vie nouvelle dans ses organes engourdis. Les phéno­mènes de cette faiblesse, qui empêche ces malheureux de jamais sortir de l’état d’enfance, sont trop connus pour qu’il soit né­cessaire de s’y arrêter longtemps.

Les vices d’une tête à l’envers se réduisent naturellement à autant de chefs principaux qu’il y a de facultés de l’âme qui peuvent être affectées. Je crois pouvoir les ramener tous aux trois divisions suivantes : 1° La perversion des notions expéri­mentales, dans l’hallucination ; 2° le désordre du jugement en matière expérimentale, dans le délire ; 3° le désordre de la raison par rapport aux jugements universels, dans la manie. Tous les autres phénomènes que présente un cerveau malade peuvent, à mon avis, être regardés ou comme différents degrés des accidents mentionnés, ou comme une malheureuse union de ces affections entre elles, ou bien enfin comme une greffe de ces affections sur des passions énergiques, et surbordonnées par conséquent aux classes indiquées.

En ce qui regarde la première sorte d’affection, l’hallucination, je m’en explique les phénomènes de la manière suivante. L’âme de tout homme, même dans l’état le plus sain, est occu­pée à peindre toutes sortes d’images de choses qui n’existent pas, qui ne sont pas présentes, ou même, dans la représentation de choses présentes, à achever quelque ressemblance impar­faite par quelque trait chimérique que la faculté créatrice de poétiser met au nombre des sensations. Il n’y a pas de raison de croire que, dans l’état de veille, notre esprit suive en cela d’autres lois que dans le sommeil ; il est bien plus présumable que les vives impressions des sens, dans le premier de ces états, obscurcissent les images plus déliées des chimères et les rendent méconnaissables, tandis que ces images ont toute leur force dans le sommeil, où l’accès des impressions extérieures dans l’âme se trouve fermé. Il n’est donc pas étonnant du tout que des rêves, aussi longtemps qu’ils durent, soient regardés comme des perceptions véritables des choses réelles ; car, étant alors les impressions les plus fortes dans l’âme, elles sont dans cet état précisément ce que sont les sensations dans l’état de veille. Si donc on suppose que certaine chimère, par une cause ou par une autre, a lésé de quelque manière une partie essentielle ou une autre du cerveau, à tel point que l’impression qu’il en ressent soit aussi profonde et aussi régu­lière en même temps que pourrait l’occasionner une impression sensible, cette fantaisie sera nécessairement prise, par une bonne et saine raison, pour une perception réelle ; autrement, il faudrait opposer des principes rationnels à une sensation, ou à une représentation tout aussi forte qu’une sensation, parce que les sens persuadent bien plus des choses réelles qu’un rai sonnement. Du moins, celui que cette chimère ensorcelle ne peut jamais être amené par le raisonnement à douter de la réalité de sa prétendue sensation. On trouve aussi que des personnes qui font preuve d’une raison assez mûre dans d’au­tres cas, soutiennent néanmoins fermement qu’elles ont vu net­tement des spectres, des figures hideuses, et qu’elles ont bien assez de sens pour enchaîner leur perception imaginaire en un certain nombre de subtils jugements de la raison. Cette propriété d’un esprit dérangé, de se représenter habituellement dans l’état de veille, sans qu’il y ait un degré particulièrement remar­quable de maladie grave, comme clairement senties, de cer­taines choses dont néanmoins rien n’est présent, s’appelle hal­lucination. L’halluciné est donc un homme qui rêve dans l’état de veille. Si l’illusion ordinaire de ses sens n’est qu’une chi­mère partielle, et qu’il y ait en très grande partie sensation réelle, celui qui est très exposé à un pareil trouble est un fantaste. Quand, après le réveil, nous sommes dans une noncha­lante et douce rêverie, notre imagination nous montre alors les figures irrégulières des rideaux du lit, ou de certaines parties d’une muraille voisine sous formes humaines, avec une régula­rité apparente qui ne nous occupe pas d’une manière désa­gréable ; mais dont nous pouvons en un instant dissiper l’illu­sion si nous voulons. Nous ne rêvons alors qu’en partie, et nous avons la chimère en notre puissance. Si quelque chose de semblable arrive, mais à un degré plus marqué, et sans que l’attention dans l’état de veille puisse faire la part de l’illusion dans l’imagination égarée, ce désordre fait présumer un fantaste. Cette illusion subjective dans les sensations est du reste très commune, et tant qu’elle est modérée elle est ainsi nom­mée par ménagement, quoique, si une passion vient à s’en mêler, cette faiblesse d’esprit dégénère en une véritable fantasterie. D’ailleurs, par un habituel aveuglement, les hommes ne voient pas ce qui existe ; ils voient ce que leur représente leur inclination : le naturaliste voit dans la pierre de Florence des villes, le dévot dans le marbre entrelacé l’histoire de la Passion, une dame aperçoit dans la lune, au moyen du téles­cope, l’ombre de deux amants, et son curé les deux tours d’une cathédrale. La peur convertit les rayons de la lumière boréale en hallebardes et en glaives, et au crépuscule fait d’un guide un spectre gigantesque.

La vertu fantastique de l’âme n’est nulle part plus commune que dans l’hypocondrie. Les chimères que cette maladie fait éclore, ne trompent proprement pas les sens extérieurs ; ils n’occasionnent qu’à l’hypocondriaque l’illusion d’une sensation de son état propre, du corps ou de l’âme, qui est en très grande partie une pure fantaisie. L’hypocondriaque a un mal, quel qu’en puisse être le siège, qui ne cesse vraisemblablement de parcourir le tissu nerveux dans toutes les parties du corps. Il se forme surtout une vapeur mélancolique autour du siège de l’âme, à tel point que le patient sent en lui-même l’illusion de presque toutes les maladies dont il entend seulement parler. Il s’entretient plus volontiers de son indisposition que de quoi que ce soit ; il lit de préférence des livres de médecine ; il trouve partout sa propre situation ; en société, sa bonne hu­meur lui revient aussi sans qu’il s’en doute, et alors il rit beau­coup, mange bien, et passe généralement pour un homme sain d’esprit. Quant à sa fantasterie intérieure, les images pren­nent souvent dans son cerveau une force et une durée qui lui sont pénibles. S’il a en tête une figure risible (quoiqu’il sache lui-même que ce n’est qu’une image de la fantaisie), si cette illusion lui arrache un éclat de rire inconvenant en présence d’autres personnes sans qu’il en indique la cause, ou si toutes sortes de représentations obscures excitent en lui un mobile violent à faire quelque chose de mal, à l’idée de quoi il est fort tourmenté, et quoiqu’il n’en vienne jamais au fait ; alors son état ressemble beaucoup à celui d’un halluciné, mais il n’est pas sous l’empire de la nécessité. Le mal n’a pas de racines pro­fondes, et, en ce qui regarde l’esprit, s’arrête généralement de lui-même ou par quelque moyen médical. Une même représen­tation agit, suivant la différence des états de l’âme dans les hommes, à des degrés entièrement divers sur la sensation. Il y a donc une espèce de fantasterie qui peut être attribuée à cha­cun, par la raison que le degré de sentiment déterminé par certains objets est estimé de l’extravagance pour la modération d’une tête saine. A ce compte, le mélancolique est un fantaste par rapport au mal de la vie. L’amour a une infinité de trans­ports fantastiques, et l’habileté suprême des anciennes républi­ques consistait à faire des citoyens des fantastes en fait de sen­timent du bien public. Celui qui est animé par un senti­ment moral comme par un principe plus que d’autres ne peu­vent le concevoir avec leur sens énervé et souvent ignoble, est à leurs yeux un fantaste. Qu’on se figure Aristide dans une so­ciété d’usuriers, Épictète au milieu de gens de cour, et Jean-Jacques Rousseau parmi des docteurs de Sorbonne ! Cent voix, accompagnées d’éclats de rire, répéteront à l’envi : Quels fan­tastes ! Cette apparence équivoque de fantasterie dans des sen­timents moralement bons en eux-mêmes est l’enthousiasme, sans lequel rien de grand ne s’est jamais fait dans le monde. Il en est tout autrement du fanatique (visionnaire, exalté). Ce­lui-ci est proprement un délirant dont la manie est de croire à une prétendue inspiration immédiate, et à une grande familia­rité avec les puissances célestes. La nature humaine ne connaît aucune illusion plus périlleuse. Si la manifestation en est nou­velle, si l’homme déçu a du talent, et que le grand nombre soit disposé à prendre à l’intérieur ce ferment, alors l’État lui-même éprouve parfois des convulsions. Le fanatisme porte l’inspiré à l’extrême, Mahomet sur le trône, Jean de Leyde à l’échafaud. Je puis compter encore, dans une certaine mesure, la perver­sion de la mémoire au nombre des désordres de l’esprit. Car cette faculté trompe le malheureux qui en est tourmenté, par une représentation chimérique dont on ne sait quel état passé, qui n’a jamais été réel. Celui qui parle des biens qu’il croit avoir possédés, ou d’un royaume qu’il a perdu, et qui du reste ne s’aperçoit pas de son erreur par rapport à son état présent, délire par rapport au souvenir. Le vieillard plaintif qui croit fermement que dans sa jeunesse le monde allait beaucoup mieux et que les hommes étaient meilleurs, est un fantaste du même genre.

Jusqu’ici il n’a pas été question, à proprement parler, de l’entendement dans les cerveaux troublés ; il n’a pas été néces­saire, du moins, d’en parler, car le vice tenait uniquement aux notions ; les jugements mêmes, si on voulait regarder la sensa­tion pervertie comme vraie, pourraient être tout à fait justes et très raisonnables. Un désordre de l’entendement consiste, au contraire, à juger tout de travers d’après des perceptions vraies. Le premier degré de cette maladie est le délire, qui, dans les jugements immédiats par expérience, est en opposi­tion avec la règle commune de l’entendement. Le délirant voit ou se rappelle les objets aussi exactement que l’homme sain d’esprit ; seulement, il interprète d’ordinaire d’une manière absurde la conduite des autres hommes à son égard, et croit, en conséquence, pouvoir y découvrir on ne sait quels desseins calculés auxquels Us n’ont jamais pensé. A l’entendre, il fau­drait croire que toute la ville s’occupe de lui. Les gens qui fré­quentent le marché, qui traitent ensemble de leurs affaires et qui le regardent à peine, machinent contre lui des accusations ; le guet lui crie des plaisanteries ; bref, il ne voit qu’une cons­piration universelle contre lui. Le mélancolique, qui délire par rapport à ses sombres ou maladifs soupçons, est un mélanco­lique. Mais il y a aussi toutes sortes de délires gais, et la pas­sion favorite se flatte ou se tourmente d’une multitude d’inter­prétations bizarres qui ressemblent au délire. Un orgueilleux est une sorte de délirant qui conclut de la conduite des person­nes qui le regardent en se moquant, qu’il en est admiré. Le se­cond degré du trouble de l’esprit, par rapport à la faculté su­périeure de connaître, est proprement le désordre de la raison, en tant qu’elle fait entrer l’absurde dans des jugements sub­tilement chimériques sur des notions universelles, et peut être appelé manie. Dans le degré plus élevé de cette espèce d’alié­nation, toutes sortes d’idées prétendues supérieures tourbillon nent dans un cerveau brûlé : l’étendue des mers découverte, les prophéties interprétées, et je ne sais quel galimatias de tête fêlée. Si l’infortuné méconnaît en outre les jugements de l’ex­périence, c’est un aliéné. Dans le cas cependant où il se fonde sur un grand nombre de jugements d’expérience légitime, mais où sa sensation est tellement troublée par la nouveauté et la multitude des conséquences que lui offre son esprit, qu’il ne donne plus d’attention à la justesse de la liaison, il en ré­sulte souvent une apparence très frappante d’une manie qui peut se concilier avec un grand génie, en ce sens qu’une raison lente ne peut plus accompagner l’esprit ainsi exalté. L’état d’une tête désordonnée, qui va jusqu’à ne pas éprouver les sen­sations extérieures, est de la fureur ; si la colère y domine, c’est de la rage. Le désespoir est la fureur passagère d’une âme sans espoir. La violence bruyante d’un esprit en désordre est en général la fureur. Le furieux, s’il est délirant, est aliéné.

L’homme, dans l’état de nature, ne peut être exposé qu’à un petit nombre de folies, et donnera difficilement dans l’extrava­gance. Ses besoins le retiennent toujours dans le voisinage de l’expérience, et fournissent à son entendement sain une si fa­cile occupation, que c’est à peine s’il remarque qu’il a besoin d’intelligence pour ses actions. La paresse donne à ses désirs grossiers et communs une modération qui laisse au peu de ju­gement dont il a besoin assez de puissance pour les dominer à son plus grand avantage. Où pourrait-il prendre une matière à extravagance, puisque, insouciant du jugement d’autrui, il ne peut être ni vain ni gonflé ? N’ayant absolument aucune re­présentation de la valeur de biens dont il ne jouit pas, il est garanti de l’absurdité de la cupidité sordide, et comme un cer­tain esprit ne peut jamais entrer dans sa tête, il n’a pas à craindre non plus la manie. De même, le trouble de l’âme dans cet état de simplicité doit être rare. Si le cerveau du sauvage avait souf­fert quelque choc, je ne sais pas où la fantasterie pourrait pé­nétrer pour supplanter les sensations habituelles qui seules l’occupent sans rémission. A quel délire peut-il être sujet, puis qu’il n’a jamais de raison de s’exalter ? La manie est tout à fait au-dessus de ses capacités. S’il est jamais malade du cerveau, il sera imbécile ou frénétique. Encore cet accident doit-il être extrêmement rare, car il est généralement sain, parce qu’il est libre et se meut. C’est dans l’état social que se rencontrent proprement les ferments de toute cette corruption, qui, tout en ne la produisant pas, servent néanmoins à l’entretenir et à l’ag­graver. L’entendement, considéré dans la mesure des nécessi­tés et de la satisfaction des besoins simples de la vie, est un entendement sain ; mais envisagé par rapport au luxe artificiel, en matière de jouissances ou de sciences, c’est un entendement délicat. L’entendement sain du bourgeois serait donc un enten­dement déjà très délicat pour des hommes naturels, et les no­tions qui, dans certains états, supposent un entendement fin, ne conviennent plus aux hommes rapprochés de la simplicité de la nature, au moins dans les vues, et font ordinairement des fous quand elles prennent cette forme. L’abbé Terrasson divise tous les esprits dérangés en deux classes, ceux qui raisonnent juste en partant d’idées fausses, et ceux qui raisonnent mal en partant d’idées vraies. Cette division ne concorde pas trop mal avec les propositions qui précèdent. Dans ceux de la première espèce, les fantastes ou hallucinés, l’entendement ne souffre pas, à proprement parler ; il n’y a de malade que la faculté qui éveille dans l’âme les notions dont le jugement se sert ensuite pour les comparer. On peut très bien opposer à ces malades des jugements de raison, sinon pour les guérir, au moins pour amoindrir leur mal. Mais ceux de la seconde espèce, les déli­rants et les maniaques, ayant l’entendement même attaqué, il est non seulement insensé de raisonner avec eux (puisqu’ils ne seraient pas en délire s’ils pouvaient saisir ces principes de rai­son), mais c’est encore très dangereux ; on ne fait que donner à leur tête bouleversée une nouvelle matière à fabriquer de l’ab­surde. La contradiction ne leur fait aucun bien ; elle les irrite au contraire, et il faut absolument prendre avec eux des ma­nières calmes et bienveillantes, tout comme si l’on ne marquait aucun vice dans leur entendement.

J’ai appelé maladies de la tête les désordres de l’intelligence, comme on appelle la corruption de la volonté une maladie du cœur. Je n’ai considéré aussi les phénomènes des maladies intellectuelles que dans l’âme, sans vouloir en découvrir les ra­cines, qui sont, à proprement parler, dans le corps, et qui peu­vent bien avoir leur principal siège dans l’appareil digestif plu­tôt que dans le cerveau, ainsi que l’a établi avec vraisemblance la feuille hebdomadaire, très répandue et justement estimée, le Médecin, dans ses numéros 150 à 152. Je ne puis absolu­ment pas me persuader que les désordres de l’esprit doivent résulter, comme on le croit communément, de l’orgueil, de l’amour, d’une trop forte application, et de tout autre abus des facultés de l’âme. Ce jugement, qui fait de la maladie une rai­son de malin reproche, est très peu bienveillant et occasionné par une erreur commune, celle qui fait confondre la cause et l’effet. Pour peu qu’on fasse attention aux exemples, on s’as­surera que le corps est d’abord atteint ; qu’au début, le germe de la maladie se développe insensiblement, qu’une perversion douteuse, mais qui ne fait encore présumer aucun trouble, est cependant remarquée, et se traduit en fantaisies étranges, en prétentions excessives, ou en vaines mais profondes subtilités. Avec le temps, la maladie éclate, et fournit l’occasion d’en placer le principe dans l’état de l’âme qui l’a précédée immédiatement. Mais il fallait dire que l’homme est devenu orgueilleux parce qu’il était déjà un peu fou, plutôt que de croire qu’il est devenu fou parce qu’il était orgueilleux. Ces tristes maladies, pourvu qu’elles ne soient pas héréditaires, permettent encore l’espoir d’une heureuse guérison, et celui dont les soins sont surtout à rechercher, c’est le médecin. Je ne pourrais cependant pas, ne fut-ce que par amour-propre, exclure volontiers le philo­sophe, qui pourrait prescrire la diète de l’âme, mais à la con­dition qu’en cela, comme pour la plupart de ses autres travaux, il ne demandât pas de salaire. Le médecin, par reconnaissance, ne devrait pas non plus refuser au philosophe son assistance, et si celui-ci cherchait, quoique toujours en vain, à guérir l’ex travagance. Il pourrait voir, par exemple, dans la frénésie d’un savant criard, si les moyens cathartiques, pris à forte dose, ne doivent pas avoir quelque efficacité. Car si, d’après les observations de Swift, un méchant poëme est simplement une évacuation du cerveau, au moyen duquel une grande quantité d’humeurs nuisibles sont expulsées au grand soulagement du poëte malade, pourquoi un écrit d’un chimérique pitoyable n’aurait-il pas la même vertu ? Mais il serait alors prudent d’indiquer à la nature une autre voie d’évacuation, afin que la maladie fût radicalement et paisiblement guérie, sans que tout le reste en fût troublé.


  1. Inséré pour la première fois dans la Gazette politique et littéraire de Kœnigsberg, année 1764, n°3, et réimprimé dans la Biographie de Kant, comme pièce justificative, t. I, p. 206-12, par Borowski.