Essais/Livre I/Chapitre 32

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Essais (1595)
Texte établi par P. Villey et V. L. Saulnier, P. U. F. (1p. 91-91v).
Chapitre 32 :
Qu’Il Faut Sobrement Se Mesler de Juger des Ordonnances Divines



LE vray champ et subject de l’imposture sont les choses inconnues. D’autant qu’en premier lieu l’estrangeté mesme donne credit ; et puis, n’estant point subjectes à nos discours ordinaires, elles nous ostent le moyen de les combattre. A cette cause, dict Platon, est-il bien plus aisé de satisfaire, parlant de la nature des Dieux, que de la nature des hommes, par ce que l’ignorance des auditeurs preste une belle et large carriere et toute liberté au maniement d’une matiere cachée. Il advient de là qu’il n’est rien creu si fermement que ce qu’on sçait le moins, ny gens si asseurez que ceux qui nous content des fables, comme Alchimistes, Prognostiqueurs, Judiciaires, Chiromantiens, Medecins, id genus omne. Ausquels je joindrois volontiers, si j’osois, un tas de gens, interpretes et contrerolleurs ordinaires des dessains de Dieu, faisans estat de trouver les causes de chaque accident, et de veoir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de ses œuvres ; et quoy que la varieté et discordance continuelle des evenemens les rejette de coin en coin, et d’orient en occident, ils ne laissent de suivre pourtant leur esteuf, et, de mesme creon, peindre le blanc et le noir. En une nation Indienne, il y a cette louable observance : quand il leur mes-advient en quelque rencontre ou bataille, ils en demandent publiquement pardon au Soleil, qui est leur Dieu, comme d’une action injuste, raportant leur heur ou malheur à la raison divine et luy submettant leur Jugement et discours.

Suffit à un Chrestien croire toutes choses venir de Dieu, les recevoir avec reconnoissance de sa divine et inscrutable sapience, pourtant les prendre en bonne part, en quelque visage qu’elles luy soient envoyées. Mais je trouve mauvais ce que je voy en usage, de chercher à fermir et appuyer nostre religion par le bon-heur et prosperité de nos entreprises. Nostre creance a assez d’autres fondemens, sans l’authoriser par les evenemens : car, le peuple accoustumé à ces argumens plausibles et proprement de son goust, il est dangier, quand les evenemens viennent à leur tour contraires et desavantageux, qu’il en esbranle sa foy. Comme aux guerres où nous sommes pour la religion, ceux qui eurent l’advantage au rencontre de la Rochelabeille, faisans grand feste de cet accident, et se servans de cette fortune pour certaine approbation de leur party, quand ils viennent apres à excuser leurs defortunes de Mont-contour et de Jarnac sur ce que ce sont verges et chastiemens paternels, s’ils n’ont un peuple du tout à leur mercy, ils luy font assez aisément sentir que c’est prendre d’un sac deux mouldures, et de mesme bouche souffler le chaud et le froid. Il vaudroit mieux l’entretenir des vrays fondemens de la verité. C’est une belle bataille navale qui s’est gaignée ces mois passez contre les Turcs, soubs la conduite de don Joan d’Austria ; mais il a bien pleu à Dieu en faire autres-fois voir d’autres telles à nos despens. Somme, il est mal-aysé de ramener les choses divines à nostre balance, qu’elles n’y souffrent du deschet. Et qui voudroit rendre raison de ce que Arrius et Leon, son Pape, chefs principaux de cette heresie, moururent en divers temps de mors si pareilles et si estranges (car, retirez de la dispute par douleur de ventre à la garderobe, tous deux y rendirent subitement l’ame), et exagerer cette vengeance divine par la circonstance du lieu, y pourroit bien encore adjouster la mort de Heliogabalus, qui fut aussi tué en un retraict. Mais quoy ? Irenée se trouve engagé en mesme fortune. Dieu, nous voulant apprendre que les bons ont autre chose à esperer, et les mauvais autre chose à craindre que les fortunes ou infortunes de ce monde, il les manie et applique selon sa disposition occulte, et nous oste le moyen d’en faire sottement nostre profit. Et se moquent ceux qui s’en veulent prevaloir selon l’humaine raison. Ils n’en donnent jamais une touche, qu’ils n’en reçoivent deux. Saint Augustin en faict une belle preuve sur ses adversaires. C’est un conflict qui se decide par les armes de la memoire plus que par celles de la raison. Il se faut contenter de la lumiere qu’il plait au Soleil nous communiquer par ses rayons ; et, qui eslevera ses yeux pour en prendre une plus grande dans son corps mesme, qu’il ne trouve pas estrange si, pour la peine de son outrecuidance, il y perd la veue. Quis hominum potest scire consilium dei ? aut quis poterit cogitare quid velit dominus ?