Essais/Livre I/Chapitre 33

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Essais (1595)
Texte établi par P. Villey et V. L. Saulnier, P. U. F. (1p. 92-92v).
Chapitre 33 :
De Fuir les Voluptez au Pris de la Vie


I’Avois bien veu convenir en cecy la pluspart des anciennes opinions : qu’il est heure de mourir lors qu’il y a plus de mal que de bien à vivre ; et que, de conserver nostre vie à nostre tourment et incommodité, c’est choquer les loix mesmes de nature, comme disent ces vieilles règles :

ἤ ζῇν ἀλύπως, ἤ θαηνεῖν εὐδαιμόνως
Καλόν τὸ θνήσκειν οἷς ὗβριν τὸ ζᾗν φέρει.
Κρεῖσσσν τὸ μὴ ζῆν ἐστίν, ἢ ζῇν ἀθλίως.

Mais de pousser le mespris de la mort jusques à tel degré, que de l’employer pour se distraire des honneurs, richesses, grandeurs et autres faveurs et biens que nous appellons de la fortune, comme si la raison n’avoit pas assez affaire à nous persuader de les abandonner, sans y adjouter cette nouvelle recharge, je ne l’avois veu ny commander ny pratiquer, jusques lors que ce passage de Seneca me tomba entre mains, auquel conseillant à Lucilius, personnage puissant et de grande authorité autour de l’Empereur, de changer cette vie voluptueuse et pompeuse, et de se retirer de cette ambition du monde à quelque vie solitaire, tranquille et philosophique, sur quoy Lucilius alleguoit quelques difficultez : Je suis d’adviz (dict-il) que tu quites cette vie là, ou la vie tout à faict ; bien te conseille-je de suivre la plus douce voye, et de destacher plustost que de rompre ce que tu as mal noué, pourveu que, s’il ne se peut autrement destacher, tu le rompes. Il n’y a homme si couard qui n’ayme mieux tomber une fois que de demeurer tousjours en branle. J’eusse trouvé ce conseil sortable à la rudesse Stoïque ; mais il est plus estrange qu’il soit emprunté d’Epicurus, qui escrit, à ce propos, choses toutes pareilles à Idomeneus. Si est-ce que je pense avoir remarqué quelque traict semblable parmy nos gens, mais avec la moderation Chrestienne. Saint Hilaire, Evesque de Poitiers, ce fameux ennemy de l’heresie Arriene, estant en Syrie, fut adverti qu’Abra, sa fille unique, qu’il avoit laissée par deça avecques sa mere, estoit poursuyvie en mariage par les plus apparens Seigneurs du païs, comme fille tres-bien nourrie, belle, riche et en la fleur de son aage. Il luy escrivit (comme nous voyons) qu’elle ostat son affection de tous ces plaisirs et advantages qu’on luy presentoit ; qu’il lui avoit trouvé en son voyage un party bien plus grand et plus digne, d’un mary de bien autre pouvoir et magnificence, qui luy feroit presens de robes et de joyaux de pris inestimable. Son dessein estoit de luy faire perdre l’appetit et l’usage des plaisirs mondains, pour la joindre toute à Dieu ; mais, à cela le plus court et plus certain moyen luy semblant estre la mort de sa fille, il ne cessa par veux, prieres et oraisons, de faire requeste à Dieu de l’oster de ce monde et de l’appeller à soy, comme il advint : car bien-tost apres son retour elle luy mourut, dequoy il montra une singuliere joye. Cettuy-cy semble encherir sur les autres, de ce qu’il s’adresse à ce moyen de prime face, lequel ils ne prennent que subsidierement, et puis que c’est à l’endroit de sa fille unique. Mais je ne veux obmettre le bout de cette histoire, encore qu’il ne soit pas de mon propos. La femme de Sainct Hilaire, ayant entendu par luy comme la mort de leur fille s’estoit conduite par son dessein et volonté, et combien elle avoit plus d’heur d’estre deslogée de ce monde que d’y estre, print une si vive apprehension de la beatitude eternelle et celeste, qu’elle solicita son mary avec extreme instance d’en faire autant pour elle. Et, Dieu à leurs prieres communes l’ayant retirée à soy bientost apres, ce fut une mort embrassée avec singulier contentement commun.