Essais/Livre I/Chapitre 34

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Essais (1595)
Texte établi par P. Villey et V. L. Saulnier, P. U. F. (1p. 93-94).
Chapitre 34 :
La Fortune Se Rencontre Souvent au Train de la Raison



L’Inconstance du bransle divers de la fortune fait qu’elle nous doive presenter toute espece de visages. Y a il action de justice plus expresse que celle cy ? Le Duc de Valentinois, ayant resolu d’empoisonner Adrian, Cardinal de Cornete, chez qui le Pape Alexandre sixiesme, son pere, et luy alloyent souper au Vatican, envoya devant quelque bouteille de vin empoisonné, et commanda au sommelier qu’il la gardast bien soigneusement. Le Pape y estant arrivé avant le fils et ayant demandé à boire, ce sommelier, qui pensoit ce vin ne luy avoir esté recommandé que pour sa bonté, en servit au Pape ; et le Duc mesme, y arrivant sur le point de la collation, et se fiant qu’on n’auroit pas touché à sa bouteille, en prit à son tour : en maniere que le pere en mourut soudain ; et le fils, apres avoir esté longuement tourmenté de maladie, fut reservé à un’ autre pire fortune. Quelquefois il semble à point nommé qu’elle se joue à nous. Le Seigneur d’Estrée, lors guidon de Monsieur de Vandome, et le Seigneur de Liques, lieutenant de la compagnie du Duc d’Ascot, estans tous deux serviteurs de la sœur du Sieur de Foungueselles, quoy que de divers partis (comme il advient aux voisins de la frontiere), le Sieur de Licques l’emporta ; mais, le mesme jour des nopces, et, qui pis est, avant le coucher, le marié, ayant envie de rompre un bois en faveur de sa nouvelle espouse, sortit à l’escarmouche pres de Sainct Omer, où le Sieur d’Estrée, se trouvant le plus fort, le feit son prisonnier ; et, pour faire valoir son advantage, encore fausit il que la Damoiselle,

Conjugis ante coacta novi dimittere collum,
Quam veniens una atque altera rursus hyems
Noctibus in longis avidum saturasset amorem,

luy fit elle mesme requeste par courtoisie de luy rendre son prisonnier, comme il fist : la noblesse Françoise ne refusant jamais rien aux Dames. Semble il pas que ce soit un sort artiste ? Constantin, fils d’Helene, fonda l’empire de Constantinople ; et, tant de siecles apres, Constantin, fils d’Helene, le finit. Quelque fois il luy plait envier sur nos miracles. Nous tenons que le Roy Clovis, assiegeant Angoulesme, les murailles cheurent d’elles mesmes par faveur divine : et Bouchet emprunte de quelqu’autheur, que le Roy Robert, assiegeant une ville, et s’estant desrobé du siege pour aller à Orleans solemnizer la feste Sainct Aignan, comme il estoit en devotion, sur certain point de la messe, les murailles de la ville assiegée s’en allerent sans aucun effort en ruine. Elle fit tout à contrepoil en nos guerres de Milan. Car le Capitaine Rense assiegeant pour nous la ville d’Eronne, et ayant fait mettre la mine soubs un grand pan de mur, et le mur en estant brusquement enlevé hors de terre, recheut toutes-fois tout empanné, si droit dans son fondement que les assiegez n’en vausirent pas moins. Quelquefois elle faict la medecine. Jason Phereus, estant abandonné des medecins pour une apostume qu’il avoit dans la poitrine, ayant envie de s’en défaire, au moins par la mort, se jetta en une bataille à corps perdu dans la presse des ennemis, où il fut blessé à travers le corps, si à point, que son apostume en creva, et guerit. Surpassa elle pas le peintre Protogenes en la science de son art ? Cettuy-cy, ayant parfaict l’image d’un chien las et recreu, à son contentement en toutes les autres parties, mais ne pouvant representer à son gré l’escume et la bave, despité contre sa besongne, prit son esponge, et, comme elle estoit abreuvée de diverses peintures, la jetta contre, pour tout effacer : la fortune porta tout à propos le coup à l’endroit de la bouche du chien, et y parfournit ce à quoy l’art n’avoit peu attaindre. N’adresse elle pas quelquefois nos conseils et les corrige ? Isabel, Royne d’Angleterre, ayant à repasser de Zelande en son Royaume, avec une armée en faveur de son fils contre son mary, estoit perdue, si elle fut arrivée au port qu’elle avoit projeté, y estant attendue par ses ennemis ; mais la fortune la jetta contre son vouloir ailleurs, où elle print terre en toute seurté. Et cet ancien qui, ruant la pierre à un chien, en assena et tua sa marastre, eust il pas raison de prononcer ce vers :

<GRE>Ταυτόματον ἡμῶν καλλίω βουλεύεται,</GRE>

la fortune a meilleur advis que nous ? Icetes avoit prattiqué deux soldats pour tuer Timoleon, sejournant à Adrane, en la Sicile. Ils prindrent heure sur le point qu’il fairoit quelque sacrifice ; et, se meslans parmy la multitude, comme ils se guignoyent l’un l’autre que l’occasion estoit propre à leur besoigne : voicy un tiers qui, d’un grand coup d’espée, en assene l’un par la teste, et le rue mort par terre, et s’enfuit. Le compaignon, se tenant pour descouvert et perdu, recourut à l’autel, requerant franchise, avec promesse de dire toute la verité. Ainsi qu’il faisoit le compte de la conjuration, voicy le tiers qui avoit esté attrapé, lequel, comme meurtrier, le peuple pousse et saboule au travers la presse, vers Timoleon et les plus apparens de l’assemblée. Là il crie mercy, et dict avoir justement tué l’assassin de son pere, verifiant sur le champ, par des tesmoings que son bon sort luy fournit tout à propos, qu’en la ville des Leontins son pere, de vray, avoit esté tué par celuy sur lequel il s’estoit vengé. On luy ordonna dix mines Attiques pour avoir eu cet heur, prenant raison de la mort de son pere, d’avoir retiré de mort le pere commun des Siciliens. Cette fortune surpasse en reglement les regles de l’humaine prudence. Pour la fin. En ce faict icy se descouvre il pas une bien expresse application de sa faveur, de bonté et pieté singuliere ? Ignatius Pere et fils, proscripts par les Triumvirs à Romme, se resolurent à ce genereux office de rendre leurs vies entre les mains l’un de l’autre, et en frustrer la cruauté des Tyrans : ils se coururent sus, l’espée au poing ; elle en dressa les pointes et en fit deux coups esgallement mortels, et donna à l’honneur d’une si belle amitié, qu’ils eussent justement la force de retirer encore des playes leurs bras sanglants et armés, pour s’entrembrasser en cet estat d’une si forte estrainte, que les bourreaux couperent ensemble leurs deux testes, laissant les corps tousjours pris en ce noble neud, et les playes jointes, humant amoureusement le sang et les restes de la vie l’une de l’autre.