Essais/Livre I/Chapitre 38

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Essais (1595)
Texte établi par P. Villey et V. L. Saulnier, P. U. F. (1p. 97-98).
Chapitre 38 :
Comme Nous Pleurons et Rions d’une Mesme Chose



QVand nous rencontrons dans les histoires, qu’Antigonus sceut tres-mauvais gré à son fils de luy avoir presenté la teste du Roy Pyrrhus, son ennemy, qui venoit sur l’heure mesme d’estre tué combatant contre luy, et que, l’ayant veue, il se print bien fort à pleurer ; et que le Duc René de Lorraine pleignit aussi la mort du Duc Charles de Bourgoigne qu’il venoit de deffaire, et en porta le deuil en son enterrement ; et que, en la bataille d’Auroy que le Comte de Montfort gaigna contre Charles de Blois, sa partie pour le Duché de Bretaigne, le victorieux, rencontrant le corps de son ennemy trespassé, en mena grand deuil, il ne faut pas s’escrier soudain :

Et cosi aven che l’animo ciascuna
Sua passion sotto el contrario manto
Ricopre, con la vista hor’ chiara hor bruna.

Quand on presenta à Caesar la teste de Pompeius, les histoires disent qu’il en destourna sa veue comme d’un vilain et mal plaisant spectacle. Il y avoit eu entr’eux une si longue intelligence et societé au maniement des affaires publiques, tant de communauté de fortunes, tant d’offices reciproques et d’alliance, qu’il ne faut pas croire que cette contenance fut toute fauce et contrefaicte, comme estime cet autre :

tutumque putavit
Jam bonus esse socer ; lachrimas non sponte cadentes
Effudit, gemitusque expressit pectore laeto.

Car, bien que, à la verité, la pluspart de nos actions ne soient que masque et fard, et qu’il puisse quelquefois estre vray,

Haeredis fletus sub persona risus est,

si est-ce qu’au jugement de ces accidens il faut considerer comme nos ames se trouvent souvent agitées de diverses passions. Et tout ainsi qu’en nos corps ils disent qu’il y a une assemblée de diverses humeurs, desquelles celle là est maistresse qui commande le plus ordinairement en nous, selon nos complexions : aussi, en nos ames, bien qu’il y ait divers mouvemens qui l’agitent, si faut-il qu’il y en ait un à qui le champ demeure. Mais ce n’est pas avec si entier avantage que, pour la volubilité et soupplesse de nostre ame, les plus foibles par occasion ne regaignent encor la place et ne facent une courte charge à leur tour. D’où nous voyons non seulement les enfans, qui vont tout naifvement apres la nature, pleurer et rire souvent de mesme chose ; mais nul d’entre nous ne se peut vanter, quelque voyage qu’il face à son souhait, que encore au départir de sa famille et de ses amis il ne se sente frissonner le courage ; et, si les larmes ne luy en eschappent tout à faict, au moins met-il le pied à l’estrié d’un visage morne et contristé. Et, quelque gentille flamme qui eschaufe le cœur des filles bien nées, encore les desprend on à force du col de leurs meres pour les rendre à leur espous, quoy que die ce bon compaignon :

Est ne novis nuptis odio venus, anne parentum
Frustrantur falsis gaudia lachrimulis,
Ubertim thalami quas intra limina fundunt ?
Non, ita me divi, vera gemunt, juverint.

Ainsin il n’est pas estrange de plaindre celuy-là mort, qu’on ne voudroit aucunement estre en vie. Quand je tance avec mon valet, je tance du meilleur courage que j’aye, ce sont vrayes et non feintes imprecations ; mais, cette fumée passée, qu’il ayt besoing de moy, je luy bien feray volontiers : je tourne à l’instant le fueillet. Quand je l’appelle un badin, un veau, je n’entrepren pas de luy coudre à jamais ces tiltres ; ny ne pense me desdire pour le nommer tantost honeste homme. Nulle qualité nous embrasse purement et universellement. Si ce n’estoit la contenance d’un fol de parler seul, il n’est jour au quel on ne m’ouist gronder en moy-mesme et contre moy : Bren du fat. Et si n’enten pas, que ce soit ma définition. Qui pour me voir une mine tantost froide, tantost amoureuse envers ma femme, estime que l’une ou l’autre soit feinte, il est un sot. Neron, prenant congé de sa mere qu’il envoyoit noyer, sentit toutesfois l’émotion de cet adieu maternel, et en eust horreur et pitié.

On dict que la lumiere du Soleil n’est pas d’une piece continue, mais qu’il nous élance si dru sans cesse nouveaux rayons les uns sur les autres, que nous n’en pouvons appercevoir l’entre deux :

Largus enim liquidi fons luminis, aetherius sol
Inrigat assidue coelum candore recenti,
Suppeditatque novo confestim lumine lumen ;

ainsin eslance nostre ame ses pointes diversement et imperceptiblement. Artabanus surprint Xerxes, son neveu, et le tança de la soudaine mutation de sa contenance. Il estoit à considerer la grandeur desmesurée de ses forces au passage de Hellespont pour l’entreprinse de la Grece. Il luy print premierement un tressaillement d’aise à veoir tant de milliers d’hommes à son service, et le tesmoigna par l’allegresse et feste de son visage. Et, tout soudain, en mesme instant, sa pensée luy suggerant comme tant de vies avoient à defaillir au plus loing dans un siècle, il refroigna son front, et s’attrista jusques aux larmes. Nous avons poursuivy avec resolue volonté la vengeance d’une injure, et resenty un singulier contentement de la victoire, nous en pleurons pourtant ; ce n’est pas de cela que nous pleurons ; il n’y a rien de changé, mais nostre ame regarde la chose d’un autre œil, et se la represente par un autre visage : car chaque chose a plusieurs biais et plusieurs lustres. La parenté, les anciennes accointances et amitiez saisissent nostre imagination et la passionnent pour l’heure, selon leur condition ; mais le contour en est si brusque, qu’il nous eschappe.

Nil adeo fieri celeri ratione videtur
Quam si mens fieri proponit et inchoat ipsa.
Ocius ergo animus quam res se perciet ulla,
Ante oculos quarum in promptu natura videtur.

Et, à cette cause, voulans de toute cette suite continuer un corps, nous nous trompons. Quand Timoleon pleure le meurtre qu’il avoit commis d’une si meure et genereuse deliberation, il ne pleure pas la liberté rendue à sa patrie, il ne pleure pas le Tyran, mais il pleure son frere. L’une partie de son devoir est jouée, laissons luy en jouer l’autre.