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Essais d’Histoire religieuse/01

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Essais d’Histoire religieuse
Revue des Deux Mondes3e période, tome 73 (p. 790-818).
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ESSAIS
D'HISTOIRE RELIGIEUSE

I.
UN DERNIER MOT SUR LES PERSÉCUTIONS.

Il faut que les lecteurs de la Revue me permettent de revenir sur une question à laquelle j’ai déjà touché [1] ; elle est d’importance, et il n’y en a guère, dans l’histoire des premiers temps du christianisme, qui ait soulevé plus de débats. Si je demande à m’en occuper encore, c’est que des écrivains de mérite l’ont traitée de nouveau dans ces derniers temps, et que, grâce à leurs travaux, beaucoup de points obscurs se trouvent définitivement éclaircis [2]. Dans tous les cas, les argumens principaux ayant été fournis et développés des deux côtés, je ne crois pas qu’il soit téméraire ou prématuré de conclure.

Nous pouvons le faire avec d’autant plus d’assurance que la question n’est pas à proprement parler une question religieuse. Elle le serait, si l’on pouvait affirmer que la vérité d’une doctrine se mesure à la fermeté de ses défenseurs. Il y a des apologistes du christianisme qui l’ont prétendu ; ils ont voulu tirer de la mort des martyrs la preuve irrécusable que les opinions pour lesquelles ils se sacrifiaient devaient être vraies : « On ne se fait pas tuer, disent-ils, pour une religion fausse. » Mais en soi ce raisonnement n’est pas juste, et d’ailleurs l’église en a ruiné la force en traitant ses ennemis comme on avait traité ses enfans. Elle a fait elle-même des martyrs, et il ne lui est pas possible de réclamer pour les siens ce qu’elle ne voudrait pas accorder aux autres. En présence de la mort courageuse des vaudois, des hussites, des protestans qu’elle a brûlés ou pendus sans pouvoir leur arracher aucun désaveu de leurs croyances, il faut bien qu’elle renonce à soutenir qu’on ne meurt que pour une doctrine vraie. Dès lors, il n’importe guère à la vérité du christianisme qu’il ait été plus ou moins persécuté et que le nombre de ceux qui ont versé leur sang pour lui soit plus ou moins considérable. Ce n’est plus qu’une question historique qu’on doit aborder avec le même calme que les autres, et j’avoue, pour moi, que je ne puis comprendre les passions qu’elle a jusqu’ici excitées.

C’est dans cet esprit que je vais tenter de la traiter, et il me semble que, lorsqu’on n’y apporte pas de prévention, tout y devient simple et clair. Comme je n’ai d’autre intention, dans les pages qui suivent, que de résumer ce qu’ont dit des écrivains autorisés, le lecteur y retrouvera beaucoup d’opinions qu’il connaît ; mais je n’y cherche pas la nouveauté : je voudrais seulement mettre en lumière quelques points qui, dans cette histoire, telle que la science nous l’a faite, me paraissent incontestables.


I

On a longtemps pris à la lettre ce que Sulpice Sévère et Paul Orose nous racontent des persécutions de l’église. Personne n’a douté, pendant tout le moyen âge, que, depuis Néron jusqu’à Constantin, il n’y en ait en neuf ou dix (suivant que l’on compte ou que l’on omet celle de Maximin, qui dura peu), et qu’elles n’aient fait un nombre incalculable de victimes. Tout le monde alors admettait sans aucune hésitation la réalité des Actes qu’on lisait dans les églises pour édifier les fidèles ; c’est le temps où s’épanouissaient toutes les fleurs de la légende dorée. Les premières années de la Renaissance, qui ébranlèrent tant de superstitions, ne furent pas trop nuisibles à celle-là. La réforme persécutée, qui cherchait des forces dans l’exemple des anciens martyrs, dont elle pensait continuer l’œuvre, n’avait aucun intérêt à en diminuer le nombre ou à battre en brèche leur histoire. Scaliger, qui lisait pieusement les récits du Martyrologe, disait : « Il n’y a rien dont je sois plus ému ; si bien qu’au sortir de cette lecture je me sens tout hors de moi. » Les doutes s’exprimèrent pour la première fois d’une manière scientifique dans la dissertation de Dodwell, publiée en 1684, et qui est intitulée : De paucitate martyrum. Le moment était heureux pour une attaque de ce genre : le XVIIe siècle finissait ; les esprits commençaient à s’émanciper, et déjà pointait l’incrédulité du siècle nouveau. La dissertation de Dodwell fut lue avidement et fort commentée. En vain dom Ruinart essaya-t-il d’y répondre dans la préface de ses Acta sincera ; il ne put en détruire l’effet. Voltaire, dès qu’il entre dans la lutte, crible Ruinart de ses railleries, et, ce qui est plus cruel, prend dans son livre même des argumens pour le combattre. Il refait à sa façon le récit des martyres les plus fameux, il en parodie les détails les plus touchans, et trouve moyen de nous égayer de ce qui faisait pleurer nos pères. Toutes les fois qu’il touche à ce sujet, sa verve est intarissable ; puis, après qu’il a signalé les fraudes, les erreurs, et ce qu’il appelle « les sottises dégoûtantes » dont on a composé l’histoire des premiers temps de la religion chrétienne, il termine par cette conclusion ironique : « Elle est divine sans doute, puisque dix-sept siècles de friponneries et d’imbécillités n’ont pu la détruire ! »

C’est donc la dissertation de Dodwell qui a été le point de départ des doutes au sujet du nombre des martyrs et de la violence des persécutions ; mais, comme il était naturel, on est allé depuis beaucoup plus loin. Voici à peu près jusqu’où les plus radicaux arrivent en ce moment. Les dernières persécutions de l’église, à partir de celle de Dèce, ont laissé des traces si profondes et sont attestées par des documens si certains qu’il n’est pas possible d’en nier l’existence. On est bien forcé de les admettre et l’on se contente d’affirmer ou de laisser entendre qu’elles ont fait beaucoup moins de victimes que les écrivains ecclésiastiques ne le prétendent. Mais pour celles qui ont précédé, on est plus à l’aise ; non seulement on en diminue beaucoup les effets, mais on arrive même à les supprimer. Le moyen d’y parvenir est fort simple : il s’agit de détruire ou d’affaiblir l’autorité des textes qui nous en ont conservé le souvenir. Tertullien rapporte que les chrétiens ont été très maltraités sous Septime Sévère ; mais est-il possible de nous fier tout à fait à son témoignage ; et, puisqu’il a échappé aux bourreaux, quoiqu’il fût plus en vue que personne et qu’on eût plus d’intérêt à le frapper, il faut bien croire que la répression n’a pas été aussi violente qu’il le dit et qu’il était assez facile de s’y soustraire. Pour la persécution de Marc Aurèle, nous avons un document de la plus grande importance, la lettre adressée aux églises d’Asie et de Phrygie qui raconte la mort des martyrs de Lyon ; elle semble à M. Renan la perle de la littérature chrétienne du IIe siècle et l’un des morceaux les plus extraordinaires qu’aucune littérature ait produits. « Jamais, dit-il, on n’a tracé un tableau plus frappant du degré d’enthousiasme et de dévoûment où peut arriver la nature humaine : c’est l’idéal du martyre, avec aussi peu d’orgueil que possible de la part du martyr. » L’opinion de M. Havet est bien différente ; il n’y trouve « que de belles périphrases, des comparaisons classiques, des mots à effet, » et, « comme on ne voit pas ni à qui cette lettre est adressée, ni à quelle occasion, ni par quelle voie, ni qui est-ce qui a tenu la plume, » il déclare qu’elle n’a aucun caractère historique. La persécution de Trajan revit pour nous dans la fameuse lettre de Pline le jeune à l’empereur et dans la réponse du prince. Mais quoiqu’on n’ait jamais pu donner une raison décisive qui nous force à rejeter ces deux documens, on ne veut plus les tenir pour authentiques. Celle de Néron au moins semblait au-dessus de toute attaque ; elle était établie par un texte célèbre des Annales de Tacite qu’on ne songeait guère à suspecter. Or, voici qu’on vient de nous apprendre que ces quelques lignes ne sont pas de Tacite et qu’elles ont été subrepticement introduites dans son ouvrage par un chrétien zélé et peu scrupuleux qui voulait assurer à sa religion l’honneur d’avoir été persécutée par le plus méchant empereur de Rome [3]. Voilà donc toute cette vieille histoire à bas ; si nous en croyons quelques personnes, il n’en reste plus rien debout. Il est vrai que, pour la détruire, il faut entasser des suppositions qui ne laissent pas d’inquiéter un critique raisonnable. Ce n’est pas assez d’admettre que tous les écrivains ecclésiastiques se soient entendus pour nous tromper, ce qui pourrait à la rigueur s’expliquer par l’esprit de secte qui fait commettre tant de fautes et leur trouve si facilement des excuses ; il faut de plus supposer qu’ils sont parvenus à introduire leurs propres mensonges dans le texte des historiens profanes et qu’ils ont fait ainsi de leurs ennemis leurs complices. Mais pour affirmer avec tant d’assurance que les pères de l’église ont menti, que les ouvrages de Tacite, de Pline, de Suétone ont été scandaleusement interpolés, quel argument invoque-t-on ? Un seul, qui fait le fond de toute la polémique : on refuse de croire les faits allégués par tous les auteurs ecclésiastiques ou profanes parce qu’ils ne paraissent pas vraisemblables.

Cet argument, quand on s’en sert avec discrétion, est parfaitement légitime : il est sûr qu’une chose impossible ne peut pas être arrivée. C’est Voltaire qui a le premier largement appliqué à l’histoire ce critérium de vérité, et, en le faisant, il nous a rendu un grand service. Jusqu’à lui les historiens étaient esclaves des textes : on n’osait pas s’insurger contre une affirmation d’Hérodote, de Pline, de Tite Live. Ce qu’on n’aurait jamais cru, si un contemporain s’était permis de l’attester, on l’acceptait sans hésitation d’un ancien auteur. Il semblait vraiment que les gens de ces époques lointaines n’étaient pas de notre chair et de notre sang, et qu’on ne pût pas leur appliquer les règles qui nous guident dans la vie ordinaire. Voltaire fit cesser cette superstition, comme tant d’autres. Il déclara que les historiens de l’antiquité ne doivent pas avoir de privilège, qu’il faut juger leurs récits avec notre expérience et notre bon sens, qu’enfin on ne doit pas leur accorder le droit d’être crus sur parole quand ils racontent des faits incroyables. Il n’y a rien de plus juste, et ce sont les lois mêmes de la critique historique.

Malheureusement ces lois sont d’une application très délicate, et il faut avouer qu’il est fort aisé d’en faire un mauvais usage. Nous rejetons l’incroyable, à merveille ! mais par incroyable qu’entendons-nous ? C’est ici qu’on cesse de s’accorder. D’abord ceux qui apportent à l’étude du passé des opinions toutes faites sont toujours tentés de refuser de croire aux faits qui gênent leurs sentimens : il est si naturel de tenir pour déraisonnable ce qui n’est pas conforme à notre manière de raisonner ! Et même parmi les personnes sans préjugé, sans parti-pris, combien y en a-t-il qui ne soient pas trop pressées de conclure d’elles-mêmes aux autres, et de décider que les gens d’autrefois n’ont pas pu penser ou agir comme on nous le dit, parce que ceux d’aujourd’hui penseraient ou agiraient autrement. C’est là peut-être la plus grande source d’erreurs. Chaque siècle a ses opinions et ses habitudes, ses façons de faire ou de voir qui risquent de n’être pas comprises du siècle suivant. Les sentimens même qui nous semblent les plus profonds, les affections les plus générales, les plus naturelles, sur lesquelles repose la famille et la société, sont susceptibles de changer d’aspect d’une époque à l’autre. N’est-il pas tout à fait singulier, ne semble-t-il pas impossible qu’au temps des Césars et des Antonins, dans cet éclat de civilisation et d’humanité, on ait trouvé tout simple qu’un père exposât son enfant devant sa porte et l’y laissât mourir de froid et de faim, quand il ne lui plaisait pas de l’élever ? Cet usage a pourtant duré jusqu’à Constantin sans qu’aucune conscience honnête se soit soulevée d’indignation, et Sénèque lui-même n’en parait pas étonné. Il en est de même de certains faits fort étranges qui se passaient dans les temples de l’Asie et qu’Hérodote nous a complaisamment racontés. Voltaire, qui les juge d’après les mœurs de son siècle, les trouve tout à fait absurdes et s’en égaie beaucoup : « Vraiment, dit-il, il ferait beau voir nos princesses, nos duchesses, madame la chancelière, madame la première présidente, et toutes les dames de Paris donner, dans l’église Notre-Dame, leurs faveurs pour un écu ; » et il en prend occasion de maltraiter cruellement ce pauvre Larcher, qui se permettait de défendre les récits d’Hérodote. Ils sont vrais pourtant, quoique fort peu vraisemblables, et il n’y a personne aujourd’hui qui ne donne raison à Larcher. Voltaire s’est donc quelquefois trompé, et nous nous tromperons comme lui si nous nous croyons le droit de nous prononcera la légère, d’après nos soupçons et nos répugnances, si nous regardons comme faux tout ce qui contrarie nos idées, tout ce qui nous arrache à nos habitudes, tout ce qui n’est pas conforme à nos opinions. Avant de récuser le témoignage d’un historien sérieux, il faut nous livrer à une enquête approfondie, sortir de notre temps, nous faire les contemporains des faits qu’on raconte, et voir alors s’il est vraiment impossible qu’ils se soient passés comme on le prétend.


II

Appliquons cette règle à la question qui nous occupe. Quels motifs allègue-t-on d’ordinaire pour établir que les tableaux qu’on nous fait des persécutions ne sont pas vraisemblables ? — D’abord on insiste sur la dureté des lois, qui, selon les apologistes, furent promulguées contre les chrétiens, sur la cruauté des juges, et principalement sur l’effroyable rigueur des supplices. On se demande s’il est croyable que des princes comme Trajan ou Marc Aurèle aient commandé ces horreurs, et que les contemporains de Sénèque en aient souffert le spectacle ; et l’on conclut qu’il n’est pas possible que ces scènes affreuses se soient produites dans un temps si éclairé et si humain. Voilà, en deux mots, l’un des argumens les plus souvent invoqués contre le récit officiel des persécutions.

Mais ceux qui raisonnent ainsi me paraissent oublier que les deux premiers siècles de l’ère chrétienne sont un âge complexe, où les contraires se mêlent : siècles de progrès et de décadence, de grandes vertus et de vices énormes, dont on peut dire, tour à tour et sans injustice, beaucoup de bien et beaucoup de mal. C’est pour n’avoir vu qu’une des faces du tableau qu’un grand nombre d’écrivains ont embrouillé cette question, déjà si obscure, des origines du christianisme. Ceux qui sont plus frappés du mal que du bien, et qui ne songent qu’aux exemples épouvantables de débauche et de cruauté donnés par les empereurs et les gens qui les entouraient croient cette société irrémédiablement corrompue, et quand ils y trouvent par hasard quelques personnages vertueux, quand ils lisent, dans les ouvrages de ses grands écrivains, quelques vérités élevées, ils ne veulent pas croire qu’elle ait pu les tirer d’elle-même, et sont amenés à penser qu’elle les doit à quelque influence chrétienne. C’est, par exemple, ce qui a fait imaginer la fable des rapports de Sénèque et de saint Paul. En revanche, ceux qui sont convaincus que Sénèque n’a rien emprunté aux doctrines du christianisme, ce qui est la vérité, et qui regardent les belles pensées qu’on trouve dans ses œuvres comme le produit naturel du progrès qu’avait fait la raison humaine en cinq ou six siècles de recherches philosophiques, arrivent à juger toute cette époque par ces pensées généreuses et ne veulent plus la croire capable des crimes qu’on lui attribue. Ils se révoltent quand on vient leur dire que, dans un siècle si poli, si lettré, si préoccupé de sagesse, si épris d’humanité, où les philosophes proclamaient « que l’homme doit être sacré pour l’homme, » on ait pu témoigner pour la vie humaine le mépris insolent qu’atteste l’histoire des persécutions. C’est qu’ils oublient qu’à côté de ces enseignemens philosophiques, où quelques âmes d’élite pouvaient prendre des leçons discrètes de justice et de douceur, il y avait des écoles publiques de cruauté, où toute la foule allait s’instruire. Je veux parler de ces grandes tueries d’hommes dont on donnait l’exemple au peuple pendant les fêtes publiques. Il s’y accoutumait à voir couler le sang, et c’est un plaisir dont il lui est très difficile de se passer quand il en a pris l’habitude. Non seulement il l’exigeait de tous ceux qui voulaient lui plaire, empereurs ou candidats à l’empire, gouverneurs de provinces, magistrats des grandes et des petites villes, mais il fallait le lui rendre de plus en plus piquant en y mêlant, sans cesse, des raffinemens nouveaux. De là tous ces supplices ingénieux qu’on ne se lassait pas d’inventer pour ranimer l’attention de ce public de dégoûtés. Les vieilles et nobles formes du théâtre antique, la comédie, la tragédie, paraissaient fades si elles n’étaient relevées par une saveur de réalisme brutal. Pour rendre quelque intérêt au drame d’Hercule au mont OEta, il fallait qu’on brûlât à la fin le héros sur un bûcher véritable ; on ne supportait plus le mime appelé Laureolus, dont plusieurs générations s’étaient amusées, et qui représentait les démêlés d’un coquin avec la police, qu’à la condition que le principal personnage serait réellement mis en croix et qu’on jouirait de son agonie. C’étaient, à la vérité, des condamnés à mort qu’au dernier moment on substituait aux acteurs, et des condamnés qui appartenaient aux dernières classes de la société. Les gens de cette espèce ne pouvaient guère compter sur la pitié des Romains. Rome, en dépit de tous les changemens de régime, est toujours restée un pays d’aristocratie. La loi y fait une grande différence entre les gens bien nés et les misérables (humiliores et honestiores), et ne leur applique pas les mêmes peines. Quand on punit le riche d’une simple relégation, on enferme le pauvre dans cet enfer, dont on ne sort guère vivant, qu’on appelle le travail des mines (metalla). Pour les crimes plus graves et qui entraînent la mort, l’un est décapité, l’autre jeté aux bêtes ou brûlé vif dans l’arène. Ces différences, dont personne ne songe à s’étonner, ont fini par accréditer l’opinion que sur les pauvres gens tout est permis ; pour eux, la justice est toujours sommaire et la punition terrible. Mais voici le danger : l’habitude étant prise de les expédier sans façon, on étend le même procédé à des personnages de plus d’importance. Tibère s’étant aperçu, après la mort de Séjan, que ses prisons étaient trop remplies, les vida d’un coup en faisant tuer tous ceux qu’il y avait enfermés. « Ce fut, dit Tacite, un immense massacre. Tous les âges, tous les sexes, des nobles, des inconnus gisaient épars ou amoncelés. Les parens, les amis ne pouvaient les approcher, verser sur eux des larmes, ou même les regarder trop longtemps. Des soldats, postés à l’entour, suivaient ces restes corrompus pendant que le Tibre les emportait. » Voilà une scène qui nous prépare à comprendre les tueries des persécutions.

Il est vrai que la politique seule a servi de prétexte à ces exécutions, et qu’on croit pouvoir affirmer qu’elles n’eurent jamais pour cause des opinions religieuses. « Chez les Romains, dit Voltaire, on ne persécutait personne pour sa manière de penser. » C’est aller peut-être un peu loin ; mais il faut avouer qu’au moins sous l’empire Rome a été très tolérante pour tous les cultes étrangers et qu’elle a donné une large hospitalité à tous les dieux du monde. Cette tolérance générale est un des principaux argumens qu’on invoque contre les persécutions chrétiennes. Il est sûr qu’au premier abord on ne comprend pas pourquoi les disciples du Christ ont été traités autrement que les adorateurs de Sérapis ou de Mithra. Nous ne sommes pas les premiers à nous en étonner ; les chrétiens, qui étaient victimes de ces rigueurs inattendues, en ont été bien plus surpris que nous. Comme ils voyaient toutes les religions tolérées et des temples s’élever à tous les dieux dans les villes romaines, ils s’indignaient qu’on fît une exception pour eux seuls : c’est un sentiment qu’on retrouve chez tous leurs apologistes. Origène va plus loin : cette conduite des Romains envers la religion nouvelle lui paraît si étrange, si peu conforme à leurs pratiques ordinaires, qu’il veut y voir une preuve de la divinité du christianisme. Après avoir rappelé que le Christ avait dit à ses apôtres « qu’ils seraient conduits devant les rois et les magistrats à cause de lui, pour rendre témoignage en leur présence, » il ajoute : « Qui n’admirerait la précision de ces paroles ? Aucun exemple puisé dans l’histoire n’a pu donner à Jésus-Christ l’idée d’une pareille prédiction ; avant lui aucune doctrine n’avait été persécutée, les chrétiens seuls, ainsi que l’a prédit Jésus, ont été contraints par leurs juges à renoncer à leur foi, et l’esclavage ou la mort ont été le prix de leur fidélité. » Mais non ; Origène se trompe, et il n’y a rien là de miraculeux. Un peu de réflexion montre vite pourquoi les Romains furent ici contraires à leurs maximes, et quel motif les rendit sévères au christianisme, tandis qu’ils étaient indulgens pour les autres cultes. Ce motif, on l’a souvent donné, et il me suffit de le rappeler en deux mots : les autres religions étant au fond polythéistes pouvaient s’accorder avec celle de Rome ; Isis et Mithra ne répugnaient pas à s’entendre avec Jupiter et Minerve ; les inscriptions nous montrent que ces divers dieux, quoique fort distincts par leur origine et leur caractère, s’aident les uns les autres et se recommandent mutuellement à la piété des fidèles ; celui des chrétiens n’est pas aussi accommodant : il veut tout pour lui et n’admet pas de partage. Plus d’une fois, dans leurs aigres disputes avec les partisans des nouvelles croyances, les amis de Jupiter très bon et très grand, qui siégeait au Capitule et de là régnait sur l’univers prosterné, avaient dû entendre les chrétiens murmurer ces mots terribles, qu’ils empruntaient à leurs livres saints : « Les dieux des nations sont des idoles ; qu’ils soient déracinés de la terre ! » Ces menaces, on le comprend, exaspéraient les païens ; on ne s’entendit pas avec des gens qui ne voulaient s’entendre avec personne ; et, comme ils refusaient opiniâtrement d’entrer dans cette fusion qui s’opérait alors entre tous les cultes, ils furent mis hors de la tolérance commune.

Du moment qu’on était décidé à ne pas tolérer les chrétiens, il ne manquait pas de moyens de les atteindre et de les frapper. M. Le Blant a montré dans un mémoire important qu’il y avait un grand nombre de lois qu’on pouvait leur appliquer ; d’abord celle qui défendait d’introduire des cultes étrangers. Il n’est pas permis de douter qu’elle fût en vigueur sous la république : Cicéron et Tite Live la mentionnent expressément : elle existait encore au temps de l’empire, et Tertullien parle « d’un vieux décret » qui ne permettait pas aux Romains d’accueillir une religion nouvelle sans une autorisation formelle du sénat. Il faut avouer pourtant que le décret n’était guère respecté, il n’a pas empêché tous les dieux de l’Orient de s’établir dans Rome, à quelques pas de Jupiter Capitolin, sans prendre la peine d’en demander la permission à personne. C’est seulement quand leurs adorateurs devenaient trop remuans et que le culte nouveau semblait communiquer aux esprits une excitation dangereuse qu’on allait chercher l’ancienne loi dans cet arsenal de sénatus-consultes et de plébiscites oubliés où elle sommeillait avec beaucoup d’autres, et qu’on s’en servait contre les coupables [4]. Voilà comment, sous Tibère, à la suite de scandales éclatans, on exila en Sardaigne quatre mille affranchis « infectés des superstitions égyptiennes et judaïques. » On ne peut pas douter que la religion ne fût le prétexte de leur exil, puisque Tacite ajoute » qu’il fut enjoint aux autres de quitter l’Italie si, dans un temps fixé, ils n’avaient abjuré leur culte profane. » Évidemment on les frappa en vertu du « vieux décret » dont parle Tertullien, ce qui prouve bien qu’on ne l’avait pas abrogé.

Telle était la première loi sous laquelle tombaient les chrétiens ; par malheur pour eux, on leur en appliqua une autre. « Nous sommes poursuivis, dit Tertullien, comme sacrilèges et coupables de lèse-majesté. C’est le plus grand crime dont on nous accuse, ou plutôt c’est le seul. » La loi de majesté, comme on l’appelait, faite, sous la république, pour punir les complots contre la sûreté de l’état, avait fini par atteindre tout ce qui, de près ou de loin, pouvait compromettre la sécurité du prince et la tranquillité de l’empire. On sait l’abus qu’en firent les délateurs sous Tibère et Néron ; mais, quelle que soit l’extension qu’ils lui aient donnée, il n’est pas aisé de comprendre au premier abord qu’on ait pu la tourner contre les chrétiens et qu’on soit parvenu à transformer en conspirateurs redoutables des sectaires inoffensifs, qui proclamaient solennellement « que rien ne leur était plus étranger que les affaires de l’état. » Cependant, on s’aperçoit, quand on regarde de près, qu’il y avait certaines apparences qui ont pu tromper sur leurs dispositions véritables et les faire soupçonner d’être des ennemis des césars. — C’est encore ici un sujet fort connu, et je n’ai qu’à résumer en quelques mots ce qui a été dit bien souvent. — Les jours de fête, on était surpris de voir qu’ils ne décoraient pas, comme tout le monde, leurs portes de fleurs, et qu’ils n’y allumaient pas des lumières le soir ; c’est qu’ils ne voulaient pas paraître honorer la déesse Limentina, qui, selon les païens, présidait au seuil des maisons, ils refusaient aussi de prendre part aux repas publics, craignant qu’on y servît des viandes consacrées aux dieux. Surtout ils s’abstenaient d’assister aux jeux de l’amphithéâtre ou du cirque, qui s’ouvraient par des cérémonies religieuses. Sérieux et graves, quand la foule était bruyante et joyeuse, fuyant les temples où l’on allait remercier les dieux des prospérités de l’empire, s’enfermant chez eux au lieu de célébrer, avec tout le monde, les victoires du prince, ils avaient vraiment l’air de s’affliger de la félicité publique. On ne doutait pas, à leur aspect, qu’ils ne fussent des mécontens ; et, comme les mécontens deviennent facilement des rebelles, on leur appliqua sans scrupule la loi qui protégeait la sûreté générale. D’ailleurs cette loi prononçait des peines sévères contre les sociétés secrètes. Il n’y avait rien dont l’autorité se méfiât davantage et qui parût plus nuisible à la paix de l’empire. Or les chrétiens formaient une association qui pouvait sembler plus redoutable que les autres. Les membres qui la composaient, étroitement unis entre eux, se donnaient le nom de frères ; ils possédaient une caisse commune qui, de bonne heure, fut très riche : ils se réunissaient la nuit, ce qui semblait être une circonstance aggravante ; ils se propageaient vite, et attiraient surtout à eux les classes inférieures des grandes villes, tourbe incommode et agitée, dont se défiait la bourgeoisie, et que les magistrats menaient rudement pour lui apprendre à rester tranquille. Voilà sans doute ce qui fit croire qu’ils pouvaient être nuisibles à la sécurité de l’empire et comment on en vint à leur appliquer la loi de majesté.


III

Ce fut un grand malheur pour les chrétiens de tomber sous cette loi redoutable. Si on ne les avait poursuivis que pour avoir pratiqué un culte étranger, il est probable qu’on se serait contenté de les exiler, comme fit Tibère pour les Égyptiens et les Juifs. Accusés de lèse-majesté, ils étaient exposés à des peines bien plus sévères. Il n’y avait pas de crime qui fût recherché avec plus de soin et plus impitoyablement puni. Pour être sûr de découvrir les coupables, on commençait par supprimer les garanties qui protégeaient la vie des citoyens. On accueillait les dénonciations de tout le monde, sans s’occuper de savoir si les dénonciateurs n’étaient pas eux-mêmes des criminels et si l’on pouvait les croire sur parole. Les esclaves étaient interrogés contre leurs maîtres, ce qui d’ordinaire était défendu, et mis à la torture quand ils refusaient de parler [5]. On ne se faisait pas scrupule, au besoin, d’infliger aux hommes libres, aux gens de condition, le même traitement qu’aux esclaves, et de les torturer comme eux : quum de eo quœritur, nulla dignitas a tormentis excipitur. Puis, quand le crime paraissait suffisamment prouvé, on prononçait la peine, qui était toujours très rigoureuse. « Autrefois [6], dit le jurisconsulte Paul, on interdisait pour jamais au condamné le feu et l’eau ; maintenant ceux d’un rang inférieur sont livrés aux bêtes ou brûlés vifs, les autres ont la tête tranchée. » Ainsi s’explique la cruauté des supplices qu’on employa contre les chrétiens ; ils ne paraissent plus surprenans quand on songe qu’ils étaient accusés de lèse-majesté. Plus tard, la loi s’adoucit un peu contre les coupables ordinaires ; sous les Antonins, les crimes politiques ne furent plus aussi durement punis, mais les chrétiens ne profitèrent pas de cette clémence. La lutte était alors engagée entre eux et le pouvoir, et leur obstination paraissait indigne de miséricorde. Il arriva donc que la loi de majesté ne conserva plus ses rigueurs que pour ceux qu’elle n’aurait pas dû atteindre. Cette injustice indignait Tertullien : « Nous sommes brûlés vivans pour notre Dieu, disait-il : c’est un supplice que vous n’infligez plus aux sacrilèges, aux véritables conspirateurs, à tous ces ennemis de l’état qu’on poursuit au nom de la loi de majesté. »

Il n’y a donc, je le répète, aucune raison de s’étonner de la rigueur des supplices dont furent punis les chrétiens dans les premières persécutions : c’était la loi ; on la leur appliqua plus rigoureusement qu’aux autres, ce qui leur semblait avec raison très cruel, mais elle ne fut pas faite pour eux. Il n’en est pas tout à fait de même de la marche qu’on suivait d’ordinaire dans les procès qui leur étaient intentés : ici, tout parait d’abord assez surprenant et l’on comprend bien que des doutes se soient élevés au sujet de procédures qui semblent peu régulières et ne répondent pas à l’idée que nous nous faisons d’un peuple ami de la justice. Il faut voir pourtant si c’est une raison suffisante pour refuser entièrement de croire aux Actes des martyrs, et s’il n’y a pas quelque moyen de tout expliquer.

Un des plus anciens exemples que nous ayons de ces procédures singulières se trouve dans la seconde apologie de saint Justin. Il nous raconte qu’une femme, qui avait longtemps mal vécu, s’étant convertie au christianisme, essaya de ramener son mari à une conduite plus honnête, mais que, comme elle le vit plus que jamais engagé dans ses désordres, et qu’il voulait même la forcer à les partager, elle résolut de demander le divorce. Le mari, pour se venger, l’accusa devant les tribunaux d’être chrétienne, mais la femme obtint qu’elle ne serait jugée de ce crime qu’après que l’affaire du divorce serait terminée. Furieux de voir sa vengeance retardée, le mari s’en prit à un certain Ptolémée, qu’il accusait d’avoir converti sa femme. « Il s’adressa à un centurion et l’engagea à se saisir de Ptolémée et à lui demander seulement s’il était chrétien. Ptolémée, qui aimait la vérité, et ne voulait ni tromper, ni mentir, ayant avoué qu’il l’était, le centurion le fit remettre aux fers et longtemps il le tourmenta dans son cachot. A la fin, quand il fut amené devant (le juge) Urbinus, on lui fit seulement la même question encore s’il était chrétien ; et derechef ayant conscience de ce qui était son bien par l’enseignement de Christ, il confessa la divine morale qu’il avait apprise. Urbinus ayant donné l’ordre de l’exécuter, un certain Lucien, qui était lui-même chrétien, voyant un jugement si déraisonnable, s’adressa à Urbinus et lui dit : Qu’est cela ? Voilà un homme qui n’est ni adultère, ni corrupteur, ni meurtrier, ni voleur, ni brigand, ni convaincu d’aucun crime, mais qui confesse seulement qu’il s’appelle du nom de chrétien, et tu le fais exécuter ? Ce n’est pas là un jugement tel que tu le dois à notre empereur pieux, à César le philosophe, ni au saint sénat, Urbinus. Et l’autre, sans répondre, dit seulement à Lucius : Tu m’as l’air d’être aussi de la même espèce. Et Lucius ayant dit : Précisément, il ordonna de l’exécuter aussi. Lucius déclara qu’il le remerciait, sachant bien qu’il échappait à des maîtres odieux pour aller au Père suprême et au roi du ciel. Et un troisième étant survenu, fut aussi condamné à la même peine [7]. » Quelque étrange et expéditive que nous semble cette façon d’agir, les faits ont bien dû se passer comme Justin les rapporte. Il écrivait une apologie qui devait être lue du sénat et du prince ; il ne pouvait pas leur présenter un tableau inexact de la procédure qu’on suivait envers les chrétiens ; il aurait été trop facilement convaincu de mensonge. Ou bien l’ouvrage n’est pas authentique, ce que personne encore n’a osé prétendre, ou il faut admettre que, dans les procès de ce genre, le juge ne posait jamais qu’une question au prévenu. Il lui demandait s’il était chrétien, et, sur sa réponse affirmative, il le condamnait sans hésiter. C’est ce que confirment les Actes des martyrs auxquels on peut avoir confiance, et plus encore les plaintes passionnées des apologistes. Tous répètent, comme le Lucius de saint Justin, qu’avant de prononcer la sentence, il faudrait savoir quel crime l’accusé a pu commettre, s’il est voleur, brigand ou meurtrier ; mais non, on se contente de demander s’il est chrétien. C’est donc un nom qu’on poursuit, c’est pour un mot qu’on fait mourir un homme ! Je ne vois que deux façons d’expliquer cette étrange manière de procéder. Ou bien il faut croire qu’il s’était établi dès le premier jour un préjugé qui faisait admettre comme démontré que les chrétiens étaient de grands criminels, en sorte qu’on pouvait saisir tous ceux qui confessaient l’être : correpti primum qui fatebantur ; et comme ce précédent parut dans la suite suffisant pour justifier toutes les rigueurs, on continua de les punir, sur leur nom seul, parce qu’on les avait punis une fois, sans se demander davantage de quel crime ils étaient accusés. C’est l’opinion à laquelle incline M. Renan. J’avoue qu’elle me semble soulever de graves objections, il me parait difficile qu’un peuple qui respectait les formes de la justice se soit laissé dominer à ce point par une prévention populaire. Souvenons-nous qu’il ne s’agissait pas ici d’exécutions sommaires, mais de jugemens motivés. C’étaient les magistrats qui condamnaient les chrétiens, et ils devaient le faire dans les formes ordinaires. Or un juge applique toujours une loi ; il a besoin d’invoquer une décision du pouvoir souverain qui sert de raison ou de prétexte à la sentence. Je suis donc tenté de croire qu’à un moment que nous ignorons, sous une forme qui ne nous est pas connue, il a dû paraître un décret, un rescrit, un acte quelconque du prince, qui déclarait d’une manière générale que les chrétiens étaient coupables de quelque crime et qu’ils tombaient sous la loi. Les apologistes ne veulent pas tenir compte de ce décret qui leur est contraire ; les juges ne sentent pas le besoin de le rappeler, peut-être parce qu’ils le trouvent suffisamment connu. Quand ils disent à l’accusé : « Etes-vous chrétien ? » ils sous-entendent : « Si vous l’êtes, il est juste de vous appliquer la loi qui proclame que tout chrétien est un criminel ou un rebelle, et vous méritez la mort. » Comme il leur semble que l’aveu d’un de ces crimes entraîne la reconnaissance de l’autre, ils se contentent de mentionner le premier. C’est une façon de simplifier la procédure.

On ne doit pas s’étonner que cette loi, une fois promulguée, n’ait plus été abolie : les Romains étaient conservateurs de nature, et il leur répugnait de rien changer aux institutions du passé. Ce n’est pas sans raison que Tertullien les sollicite de porter la cognée dans leur forêt épaisse de règlemens et de décrets, et d’y faire pénétrer un peu de jour ; mais ils ne s’y résignaient pas volontiers ; on comprend donc qu’ils aient laissé subsister la loi contre les chrétiens avec toutes les autres. Seulement, comme on ne l’appliquait pas toujours, qu’elle était peut-être obscure dans son texte, ou par quelque autre motif que nous ignorons, nous voyons des doutes et des scrupules naître parfois dans l’esprit de ceux qui étaient chargés de l’exécuter. Pline, quand il fut gouverneur de la Bithynie, éprouva le besoin de demander à ce sujet des instructions plus précises à l’empereur ; il le pria de lui faire savoir comment il devait se conduire à l’égard des chrétiens. Trajan répondit : « Il ne faut pas faire de recherches contre eux ; mais, s’ils sont accusés et convaincus, il faut les punir : conquirendi non sunt ; si deferantur et arguantnr, puniendi sunt. La justice avait donc alors deux moyens d’atteindre les coupables : ou bien le magistrat les poursuivait d’office, ou les particuliers se chargeaient de les déférer aux tribunaux. En ordonnant aux magistrats de s’abstenir de toute recherche, l’empereur supprime la moitié du danger que les chrétiens peuvent courir, l’état ne prendra plus désormais l’initiative de les poursuivre ; mais ils restent exposés aux vengeances et aux rancunes particulières ; et s’il arrive, comme dans l’affaire de Ptolémée, que quelqu’un les traduise en justice (si deferantur) s’il prouve qu’ils sont bien chrétiens (et arguantur), l’affaire doit suivre son cours et être jugée selon les lois. Quelque dure que paraisse en somme la décision de Trajan, et quoiqu’elle laisse les chrétiens exposés à de grands périls, je crois qu’ils avaient raison de prétendre qu’elle rendait leur situation un peu moins mauvaise [8]. Pendant le procès, il se produit bien d’autres irrégularités, que les apologistes ont grand soin de signaler ; Tertullien surtout, en sa qualité de jurisconsulte, les relève avec aigreur. Peut-être nous surprennent-elles moins que lui et arrivons-nous assez aisément à les comprendre. Ordinairement on n’interroge un accusé que pour obtenir qu’il avoue son crime. Il semble donc qu’ici, quand le malheureux avait répondu qu’il était chrétien, il ne restait plus qu’à prononcer la sentence ; c’est bien ce qui se faisait lorsqu’on avait à juger un de ces hommes dont la fermeté était connue et qu’on n’espérait pas ébranler [9]. Mais le plus souvent, après l’aveu de l’accusé, l’interrogatoire continuait. C’est qu’en général les juges ne tenaient pas à trouver des coupables ; s’ils étaient éclairés, humains, étrangers à tout fanatisme religieux, il leur répugnait de livrer aux bêtes ou de faire brûler vifs des gens qu’ils regardaient seulement comme des entêtés ou des fous. Un jour que les chrétiens se présentaient en foule devant le tribunal du sage gouverneur de l’Asie, Arrius Antoninus, pour y confesser leur foi : « Misérables, leur dit-il, n’avez-vous donc pas chez vous des cordes pour vous pendre ou des fenêtres pour vous jeter ? » Malheureusement la loi était formelle ; on ne pouvait les sauver que s’ils revenaient sur leur aveu. Le juge les engageait donc avec insistance à se rétracter, et quand il y parvenait, il en éprouvait une joie très vive ; il se faisait un point d’honneur de réussir. « J’ai vu, dit Tertullien, un gouverneur de Bithynie aussi triomphant que s’il avait battu une nation barbare, parce qu’un chrétien, après deux ans de lutte courageuse, avait fini par céder. » Quand la persuasion est impuissante, le juge a recours à la violence : et si rien ne réussit, il emploie la torture. Tertullien n’a pas de peine à montrer l’iniquité de ce procédé. La torture, d’après la législation romaine, devait être un moyen d’information ; on en faisait un instrument de mensonge. Au lieu de l’appliquer à ceux qui mentaient pour les forcer à dire la vérité, on s’en servait contre ceux qui disaient la vérité pour les obliger à mentir. C’est le renversement de la justice. Mais le juge ne s’en aperçoit guère ; la conscience qu’il a de ses bonnes intentions le rassure ; il se rend témoignage des efforts qu’il fait pour sauver le coupable, et s’applaudit peut-être de son humanité, au moment même où il le torture. Plus il le voit obstiné dans une résistance dont il ne peut pas comprendre les motifs [10], plus il devient impatient et irritable. Il entre enfin dans une de ces fureurs dont les modérés sont capables quand on les pousse à bout, et, comme la loi le laisse libre dans l’application de la peine, qu’il peut la rendre à son gré plus dure ou plus douce, il est naturel qu’il en profite pour condamner le chrétien récalcitrant aux supplices les plus rigoureux.

Il y avait donc d’abord, entre l’accusé et le juge, une sorte de combat singulier, où le juge mettait son amour-propre à n’être pas vaincu, et qui tournait toujours au préjudice de l’accusé. La sentence prononcée, une lutte du même genre commence entre le condamné et le bourreau. A sa façon, le bourreau est un artiste, c’est le nom que lui donne Prudence. Il tient à sa réputation ; d’autant plus qu’à Rome l’exécution d’un criminel est un spectacle et qu’elle a lieu quelquefois dans les jeux publics. Devenu l’un des acteurs de ces grandes solennités, le bourreau a le sentiment de son importance ; il soigne sa renommée. Comme il met son orgueil à faire peur et que rien ne l’humilie plus que de paraître impuissant, la fermeté de ses victimes lui semble un outrage, et l’on comprend qu’il ait recours à toutes les ressources de son art pour en triompher.

C’est ainsi que ces amours-propres irrités conspirèrent ensemble pour rendre la situation des chrétiens plus dure, et voilà comment on en vint à leur infliger des peines si épouvantables, qu’après s’être étonné qu’il se soit trouvé des juges pour les prononcer contre eux, on n’est guère moins surpris que les victimes aient été capables de les supporter. Il est sûr que le courage des martyrs parait quelquefois dépasser les forces humaines, et c’est encore un motif qui fait douter de la véracité de leurs Actes.

Mais ici encore tout s’explique, quand on veut bien regarder de près : les faits qu’on nous raconte, et qui peuvent d’abord paraître peu vraisemblables, nous surprendront moins si nous songeons qu’il s’en fallait beaucoup que tous les chrétiens fussent aussi fermes. Les Actes des martyrs ne nous parlent que de ceux qui ont tenu bon jusqu’au bout ; c’était une élite. Nous savons que beaucoup d’autres se laissèrent vaincre par les supplices, ou que même ils n’osèrent pas en affronter la menace. Les lettres de saint Cyprien et quelques documens fort curieux conservés par Eusèbe nous montrent qu’à côté de ces vaillans, qui surent bien mourir, il y avait beaucoup de timides qui cherchaient tous les moyens de se soustraire au danger. Le nombre de ces timides augmenta naturellement quand la communauté devint plus riche. « Celui dont la bourse est à sec, dit Juvénal, chante en face des voleurs. » On est moins hardi lorsqu’on a quelque chose à perdre. Les négocians, les banquiers, les fonctionnaires que l’église comptait parmi ses fidèles, étaient fort troublés quand la nouvelle leur venait de Rome que l’empereur allait publier quelque édit de persécution. La crainte de compromettre leur fortune ou leur position leur causait de mortelles inquiétudes. Aux premières poursuites beaucoup reniaient leur foi ; saint Cyprien nous dit qu’ils le faisaient quelquefois avec un empressement étrange et qu’ils apportaient leur abjuration avant qu’on la leur eût demandée : on les appelait les Tombés, Lapsi ; d’autres se procuraient à prix d’argent des attestations fausses qui assuraient qu’ils avaient sacrifié aux idoles, quoiqu’ils n’en eussent rien fait : c’étaient les Libellatici. D’autres, enfin, se cachaient et attendaient dans quelque retraite que l’orage fût passé. Quelques-uns seulement, les plus résolus, les plus sûrs d’eux-mêmes, osaient braver les menaces du prince. Ce sont les seuls dont la postérité ait tenu compte ; leur triomphante résistance a couvert tous les autres. Aussi semble-t-il à distance qu’à l’heure du danger il n’y ait eu que des héros dans la communauté chrétienne ; mais quand on regarde mieux, on voit bien qu’alors, comme il arrive toujours, les courageux furent en minorité.

Encore ceux-là ne seraient-ils peut-être pas restés fermes jusqu’à la fin, s’ils n’avaient reçu une sorte de préparation particulière qui les rendait propres au martyre. Dans la fameuse lettre rapportée par Eusèbe, qui nous raconte la persécution de Lyon, il est dit que, parmi ceux qui s’étaient d’abord offerts avec une sorte de bravade, quelques-uns faiblirent aux premiers combats, « parce qu’ils n’étaient pas suffisamment préparés et exercés. » Il fallait donc l’être pour souffrir tous les tourmens auxquels un chrétien était exposé. M. Le Blant a mis ce point en pleine lumière dans un des Mémoires les plus intéressans et les plus originaux qu’il ait publiés [11]. Il a fait voir par quelle série de pratiques et de leçons on essayait de fortifier d’avance l’âme des fidèles. De petits livres, que nous avons encore, leur rappelaient, sous une forme concise, toutes les raisons qu’ils pouvaient avoir de haïr l’idolâtrie, afin de rendre inutiles les efforts qu’on allait faire pour les y ramener. On les enflammait ensuite en exaltant la gloire de tous les hommes de cœur qui, depuis Daniel et les Macchabées jusqu’aux victimes de Néron et de Domitien, avaient bravé les supplices pour garder leur foi ; enfin, on leur montrait la récompense réservée à ceux qui ne se laissent pas vaincre par le bourreau et le paradis ouvert pour les recevoir. C’étaient surtout ces belles espérances qui donnaient aux patiens un courage surhumain. « Le corps, dit Tertullien, ne s’aperçoit pas des tourmens lorsque l’âme est toute dans le ciel. » On arrivait ainsi à créer de ces élans de passion capables de supprimer chez les victimes le sentiment de la douleur. Les pères de l’église comparaient cette préparation à celle qu’on faisait subir aux athlètes pour les habituer à la lutte et les armer contre la souffrance et contre la mort. Elle me rappelle un autre souvenir. Quand la philosophie grecque, fatiguée de beaucoup d’aventures, s’enferma dans l’étude de la morale pratique et n’aspira plus qu’à donner des règles pour la conduite de la vie, elle conçut, dans ce domaine restreint, de vastes espérances. Il lui sembla d’abord possible d’arriver, par un effort de l’âme, à dompter les passions et à détacher si complètement l’homme des choses de ce monde, qu’il ne se sentit plus blessé quand il les perdait. Elle espéra ensuite qu’elle pourrait étendre plus loin son pouvoir et le rendre insensible à la douleur physique comme aux peines morales. C’est la prétention qu’affichent, après Socrate, les écoles les plus diverses. Toutes ont des formules, presque des recettes, qu’elles enseignent à leurs adeptes, et dont elles vantent l’efficacité. Les épicuriens prétendent que, pour rendre la souffrance présente plus légère, il suffit de penser fortement à une volupté passée ; les stoïciens affirment qu’à force de se redire à soi-même que la douleur n’est pas un mal, on finit par se le persuader, et qu’on en souffre moins les atteintes. Quel a été le succès de leur entreprise ? Assurément il n’a pas dû répondre tout à fait à leur ambition ; quand on s’en prend à la nature humaine et qu’on veut lui faire violence, on ne peut pas espérer une victoire complète. Mais, pour prétendre que ce grand effort est resté entièrement stérile, il faut ne pas savoir combien la peur d’un mal en augmente l’intensité et le pouvoir que l’âme peut exercer sur le corps. Dans tous les cas, l’histoire des persécutions nous montre les chrétiens réalisant ce qu’avaient tenté les philosophes. Eux aussi, à leur manière, travaillaient à mettre le corps sous la dépendance plus étroite de l’âme ; eux aussi, comme les épicuriens et les stoïciens, cherchaient des moyens de le fortifier contre la souffrance et contre la mort. « Allons, bourreau, fait dire Prudence à l’un des martyrs, brûle, déchire, torture ces membres qui ne sont qu’un amas de boue. Il t’est facile de détruire cet assemblage fragile. Quant à mon âme, malgré tous les supplices, tu ne l’atteindras pas. » Ces beaux vers me rappellent le mot célèbre du stoïcien Posidonius, qui, tourmenté par un violent accès de goutte, frappait du pied en disant : « Tu as beau faire, ô douleur, tu ne me forceras pas à reconnaître que tu es un mal ! » Comment se fait-il donc que les philosophes aient si peu rendu justice aux chrétiens ? Pourquoi n’ont-ils pas reconnu qu’après tout c’étaient des gens qui pratiquaient, sans le savoir, les préceptes des plus grands sages, qui domptaient la douleur et restaient fermes devant la mort sans l’avoir appris dans une école ? Je me figure qu’en les voyant si intrépides au milieu des tortures, ils ne pouvaient d’abord se défendre d’une certaine surprise, et que même quelquefois ils ressentaient une admiration secrète pour eux ; mais bientôt les préventions reprenaient le dessus, et ils ne manquaient pas de trouver de bonnes raisons pour rabaisser leur courage. Épictète explique la mort énergique des Galiléens « par une sorte de folie ou d’habitude. » Marc Aurèle, après avoir établi qu’il faut que rame soit prête à se séparer du corps, ajoute : « Mais elle ne doit s’y résoudre que pour des motifs raisonnables, et non par obstination pure, comme font les chrétiens. » Décidément, l’esprit de secte est un mauvais conseiller ; il aveugle les plus grands caractères et rend injustes les plus nobles cœurs.


IV

Je crois avoir répondu aux principales objections qu’on soulève d’ordinaire contre l’existence des persécutions. Mais si l’on ne peut pas tout à fait les supprimer, au moins essaie-t-on de réduire le nombre des victimes qu’elles ont faites ! On prétend que les historiens de l’église l’ont fort exagéré, et qu’en somme elles n’ont dû atteindre qu’assez peu de personnes. C’est ici une question bien plus difficile à traiter que la première et dans laquelle l’absence de documens précis ne permet pas toujours de se décider entre des affirmations contraires. Examinons pourtant quelques-uns des raisonnemens qui servent à contester le récit des écrivains ecclésiastiques, et voyons quelle en est la valeur. Pour prouver qu’ils se trompent ou qu’ils nous trompent, un des moyens les plus sûrs serait d’établir qu’à l’époque où ils nous montrent des milliers de chrétiens mourant pour leur foi, il n’y avait encore que fort peu de chrétiens. Il est clair que le nombre des victimes doit avoir été en proportion de celui des fidèles, et que, si l’église ne comptait pas alors beaucoup d’adeptes, il était difficile qu’elle eût beaucoup de martyrs. C’est une question nouvelle qui se pose à propos d’une autre et qui ne manque pas d’importance. On l’a souvent agitée et elle a reçu des solutions très diverses. Il s’agit de savoir comment le christianisme a été d’abord accueilli et de quelle manière il s’est propagé dans l’empire pendant les deux premiers siècles. Si nous consultons certains auteurs du temps, nous serons amenés à croire que ses progrès ont été très rapides. Au dire de Tertullien, qui vivait sous le règne de Septime Sévère, une bonne partie du monde était alors chrétienne. On connaît la fameuse phrase de son Apologie : « Nous ne sommes que d’hier, et déjà nous remplissons tout votre empire, vos villes, vos places fortes, vos îles, vos municipes, vos camps, vos tribus, vos décuries, le palatin, le sénat, le forum ; nous ne vous laissons que vos temples. » Un peu plus loin, il affirme que, si les chrétiens se retiraient, la solitude se ferait dans le monde, et que les Romains seraient épouvantés de régner sur un désert [12]. La lettre de Pline à Trajan laisse entendre à peu près la même chose. Il lui mande que, dans la Bithynie, dont il est gouverneur, « cette superstition, comme une peste, a infesté non-seulement les villes, mais les villages et les campagnes ; que les temples sont abandonnés, qu’on ne fait plus de sacrifices, que les animaux qu’on amenait sur le marché pour être offerts aux dieux ne trouvent plus d’acheteurs. » S’il est permis de conclure d’une province aux autres, on doit supposer que les chrétiens formaient alors une portion importante de la population de l’empire. Et l’on n’a pas lieu d’en être surpris, quand on voit que, du temps de Néron, trente ans à peine après la mort du Christ, Tacite nous dit qu’il y en avait à Rome « une immense multitude. » De tous ces textes il ressort que le christianisme a dû faire des conquêtes très rapides, puisqu’en moins de trente ans ses partisans remplissaient Rome, et qu’un siècle après ils occupaient une grande partie de l’empire.

Voilà précisément ce qu’on refuse d’admettre. D’abord on ne veut tenir aucun compte des affirmations de Tertullien. C’était, nous dit-on, un rhéteur et un sectaire, ce qui doit nous le rendre deux fois suspect. Il serait tout à fait ridicule de prendre au sérieux ses belles phrases et de donner à ses amplifications de rhétorique la force d’un argument. Quant à la lettre de Pline et au passage de Tacite, nous avons vu plus haut qu’on ne les croit pas authentiques, et les renseignemens qu’ils contiennent au sujet du nombre des chrétiens sont une des principales raisons qu’on allègue pour les rejeter. On y trouve une exagération qui trahit le faussaire et paraît tout à fait incroyable. — Ici encore c’est au nom de la vraisemblance qu’on expurge Pline et Tacite ; c’est d’elle qu’on s’arme pour supprimer des passages importans de leurs œuvres ; on affirme qu’ils ne peuvent pas les avoir écrits, ou que même, quand ils en seraient les auteurs, ils n’ont pas su ou n’ont pas dit la vérité. On proclame enfin, comme un principe qui n’a pas besoin d’être démontré, qu’il n’est pas possible qu’une religion fasse en si peu de temps d’aussi grands progrès.

J’avoue que cette assurance me confond. Est-il donc raisonnable de trancher d’un mot des questions si obscures, si mal connues ? Connaît-on assez bien l’histoire des religions et les lois qui président à leur développement pour prétendre fixer d’une manière aussi précise le temps qu’elles mettent à se répandre ? Est-on certain que les choses ne se soient jamais passées comme les auteurs ecclésiastiques le soutiennent et qu’il n’y ait pas en de religion dont les progrès aient été aussi rapides ? — Voici un exemple qui prouvera, je l’espère, ce qu’il y a d’excessif et de périlleux dans ces affirmations ambitieuses. Les événemens que je vais rapporter ont fait peu de bruit dans le monde. Ils ont en pour théâtre quelques villages ignorés sur lesquels personne n’avait les yeux. Ils n’en ont pas moins cette importance qu’ils nous permettent de répondre par des faits précis à des généralités vagues.

Il y a quelques mois, en fouillant les Archives des Bouches-du-Rhône, un savant fut très étonné de découvrir qu’en 1530 les doctrines de Luther étaient parvenues jusque sur les bords de la Durance. A Lourmarin, à Pertuis (arrondissement d’Aix), à Laroque-d’Anthéron (arrondissement d’Apt) et dans d’autres petits villages de la même contrée, les nouvelles opinions comptaient beaucoup de partisans. Le parlement d’Aix, qui en fut averti, résolut de punir les coupables. Il envoya des sergens dans les endroits qu’on prétendait infestés par l’hérésie. A Peypin-d’Aigues, petit hameau du canton de Pertuis, on nous dit que « les manans et habitans du lieu se mirent tous en fuite et ne se trouva plus personne ; » ce qui prouve qu’ils étaient tous luthériens. On ne put saisir que quelques misérables, qui furent brûlés en cérémonie [13]. A ce moment, Luther vivait encore et il y avait dix ans à peine qu’il s’était séparé de l’église ! Cependant ses doctrines avaient voyagé du fond de l’Allemagne jusqu’au pied des Alpes ; elles s’étaient glissées dans des villages obscurs, parmi des paysans qui n’entendaient pas un mot de la langue qu’il parlait. Voilà ce qui paraît bien plus invraisemblable que de voir le christianisme arriver en trente ans d’un canton de la Judée dans la capitale même de l’empire, où toutes les agitations du monde venaient aboutir. Et pourtant il n’y a rien de plus vrai. On pourra dire, il est vrai, que plusieurs de ces villages de la Provence étaient habités par d’anciens vaudois, que l’hérésie y couvait au fond des âmes et qu’on y était, pour ainsi dire, aux aguets des doctrines nouvelles, ce qui explique qu’on en ait en si vite connaissance. Mais le christianisme aussi s’est développé chez des gens qui l’attendaient, qui le souhaitaient, qui étaient disposés à le bien recevoir. Les juifs, qui l’ont les premiers accueilli, avaient débordé sur le monde entier ; mais partout ils se regardaient comme exilés, tenaient les yeux fixés sur leur patrie et communiquaient sans cesse avec elle. Qu’y a-t-il donc d’extraordinaire qu’ils aient su bientôt l’histoire tragique du Christ, et, comme ils exerçaient une grande influence sur ceux qui les approchaient, qu’ils l’aient fait connaître autour d’eux ? N’est-il pas un peu singulier que ceux qui ne veulent pas croire à la diffusion rapide du christianisme soient précisément les mêmes qui montrent avec le plus de complaisance que son succès était de longue main préparé, qu’il est venu à son heure et qu’avant même qu’il fût né, il y avait comme un mouvement des esprits qui les portait vers lui ? S’il en est ainsi, et je ne crois pas qu’on puisse le nier, qu’y a-t-il de surprenant à croire que des gens qui l’attendaient l’aient bien accueilli, et que, par conséquent, il ait eu d’abord beaucoup de disciples ? C’est plus tard, lorsqu’il est sorti de ces premières couches et qu’il a voulu entamer la bourgeoisie et le grand monde romain, que sa marche est devenue plus lente. Il s’est heurté alors à des politiques qui ne voulaient rien changer aux institutions du passé, à des lettrés que les charmes de la poésie et des arts rattachaient aux anciennes croyances, et il a trouvé plus de peine à les convaincre. Mais s’il est naturel que ses progrès aient été alors moins faciles, on comprend très bien qu’au début, tant qu’il s’est développé dans un milieu favorable et bien disposé, il se soit propagé très vite. Voilà, je le répète, ce qui est vraisemblable, et il me semble que le bon sens confirme entièrement le témoignage de Tacite et de Pline. — D’où il résulte que l’argument qui prétend conclure du petit nombre des chrétiens au petit nombre des martyrs n’a aucune valeur.

Il faut donc chercher d’autres raisons et s’adresser ailleurs pour résoudre la question qui nous occupe. Elle serait vidée si les documens officiels de l’empire romain existaient encore. Pour savoir au juste combien chaque persécution a fait de victimes, nous n’aurions qu’à consulter les archives de l’état. Les affaires criminelles donnaient lieu à de nombreuses procédures, et nous pouvons être certains qu’on avait grand soin de les conserver. Jamais la minutie administrative n’a été poussée plus loin qu’alors. Cette époque est avant tout paperassière. Un fonctionnaire impérial ne marche jamais qu’accompagné de secrétaires (scribœ) et de sténographes (notarii), qui sont chargés d’instrumenter pour lui : c’est la manie du temps. Jusque dans les réunions privées, on dresse à tout propos des procès-verbaux. Quand saint Augustin disserte avec ses amis sur des questions philosophiques, il appelle un notarius pour que rien ne se perde. Toutes les administrations ont leurs registres parfaitement tenus, qui contiennent les Actes qui les intéressent. Il y en a dans la chancellerie du proconsul (Acta proconsularia), où il écrit les lettres du prince et les siennes ; il y en a dans les municipalités (Acta municipalia), où il semble que chaque citoyen avait le droit de venir consigner ses griefs ; quand on le lui refuse, il se plaint qu’on lui a fait une injustice : publica jura negata sunt. Il s’en trouve aussi dans chaque corporation, et nous avons, dans les livres de saint Augustin, des extraits des Actes de l’église d’Hippone. Nous devons donc être certains qu’on recueillait les pièces des procès, les actes d’accusations, les interrogatoires des accusés, les sentences des juges, et qu’on les gardait. Malheureusement tout a disparu dans ce grand désastre, qui, vers le VIe siècle, emporta l’empire.

A défaut des archives de l’état, pouvons-nous du moins interroger celles de l’église ? — Nous y trouvons des documens fort nombreux, les Actes des martyrs ; et, si cette mine était aussi sûre qu’elle est riche, la question serait résolue. Par malheur, la plus grande partie de ces pièces ne mérite aucune confiance. En 496, le pape Gélase, dans le fameux décret où il distingue les livres authentiques des apocryphes, disait qu’on ne fit pas les Actes dans les églises de Rome « parce qu’on n’en connaît pas les auteurs et que des mains infidèles ou ignorantes les ont surchargés de détails inutiles ou suspects. » Au XVIIe siècle, un pieux ecclésiastique, Tillemont, y signale des fautes grossières contre l’histoire, les institutions et les lois romaines, et en rejette un très grand nombre. Quand dom Ruinait entreprit de trier cette masse énorme de récits légendaires que le moyen âge nous a laissés et de mettre à part les plus véridiques, il n’en trouva qu’à peu près cent vingt qui lui semblèrent irréprochables ; ce sont ceux-là même qui ont paru à Voltaire si ridicules et qui lui ont fourni l’occasion d’exercer son impitoyable raillerie.

Il y a donc fort peu de ces Actes qui, sous la forme où nous les possédons, puissent être attribués aux premiers siècles de l’église. Je ne puis m’empêcher d’être fort surpris de cette rareté. Les chrétiens avaient un grand intérêt à les recueillir, et il leur était aisé de le faire. Nous venons de voir que les archives des tribunaux contenaient sans aucun doute la minute de tous les jugemens rendus contre leurs frères. Ils n’avaient qu’à s’en procurer des copies, et il est sûr qu’ils l’ont fait quelquefois. De cette façon ils pouvaient reproduire, dans leur texte officiel, l’interrogatoire de l’accusé, les dépositions des témoins, la sentence du juge. C’étaient pour eux des documens d’un grand prix et qu’ils devaient tenir à conserver. Il leur était facile d’y joindre un récit de la mort du martyr, d’après le témoignage de ceux qui le suivaient jusqu’au lieu du supplice, pour s’édifier de ses paroles, tant qu’il vivait, et recueillir son sang après sa mort. Nous possédons un certain nombre d’Actes qui ont été composés de cette manière ; mais comment se fait-il que nous n’en ayons pas davantage ? La raison qu’on en donne d’ordinaire, c’est qu’ils furent détruits par l’ordre de Dioclétien. L’empereur avait remarqué sans doute que ces récits héroïques enflammaient l’âme des chrétiens et leur donnaient l’exemple de souffrir ; aussi les fit-il placer parmi les livres de la doctrine proscrite qu’il ordonna de saisir et de brûler sur la place publique. Le poète Prudence déplore, en beaux vers, une rigueur qui a privé l’église de ses plus glorieux souvenirs et rendu pour elle toute cette antiquité muette :


O vetustatis silentis obsoleta oblivio !
Invidentur ista nobis, fama et ipsa extinguitur.


Comme alors la persécution dura dix ans et qu’elle fut très habilement conduite, il est probable que la plus grande partie des écrits de ce genre fut découverte par les agens de l’empereur, sans compter ceux qui furent supprimés par les chrétiens timides qui craignaient de se compromettre en les gardant. Je persiste pourtant à croire qu’on en aurait sauvé davantage s’ils avaient été plus nombreux et plus répandus. Faut-il croire ou que, dans le feu des persécutions, malgré les recommandations des évêques, on a négligé quelquefois de les rédiger, ou qu’après l’orage on les a souvent laissé perdre ? Cette dernière hypothèse me paraît surtout vraisemblable. Quand on vient de traverser ces crises terribles, il est naturel qu’on s’abandonne tout entier à la joie de vivre, et l’on est si charmé du présent qu’on oublie de songer au passé. Quoi qu’il en soit, on ne peut douter qu’au IVe siècle, après la paix de l’église, la mémoire de beaucoup de martyrs ne se fût fort effacée ; les documens abondent pour le prouver. De plusieurs d’entre eux on ignorait l’endroit où ils étaient ensevelis ; pour d’autres, leur nom gravé sur leur tombe était tout ce qu’on en pouvait dire : quelques-uns à peine, plus importans ou plus heureux, n’avaient pas cessé d’être honorés des fidèles. C’est seulement après cette époque que la plupart des Actes, tels que nous les avons aujourd’hui, furent composés, soit qu’ils aient été imaginés de toute pièce, soit qu’on les ait restitués d’après des documens plus anciens. Est-ce une raison pour les condamner tout à fait et leur refuser toute créance ? Il y a des savans qui ne le croient pas et qui ont essayé de montrer qu’avec quelques précautions, on pouvait légitimement s’en servir. M. de Rossi pense que beaucoup d’entre eux ont été simplement interpolés, et qu’en leur appliquant les règles de critique qu’on emploie pour corriger les textes anciens, en les débarrassant des élémens étrangers qui s’y sont ajoutés, on pourra les ramener à leur intégrité première. C’est ce qu’il a fait avec une admirable sagacité pour les Actes de sainte Cécile. M. Le Blant est entré dans une voie un peu différente ; au lieu de choisir un Acte isolé et d’en faire le sujet d’une étude particulière, il a parcouru tout le recueil, notant au, passage, au milieu d’erreurs grossières, de mensonges manifestes, d’exagérations ridicules, quelques détails dont la vérité est incontestable, des renseignemens historiques, des particularités de procédure, des allusions a des habitudes ou à des croyances qui n’existaient plus quand ces récits furent rédigés comme ils le sont, et qui, par conséquent, doivent remonter plus haut. Il en conclut qu’ils ont dû exister sous une première forme et qu’ils procèdent d’un exemplaire plus ancien. Ce sont là des résultats importans, qui laissent entrevoir que, pour plusieurs d’entre eux, on pourra un jour reconstruire les originaux perdus et mettre ainsi de précieux documens à la disposition de l’histoire. Mais l’œuvre est à peine commencée, et, en attendant qu’elle s’achève, il faut bien reconnaître que, sous la forme où nous les avons, la plupart des Actes des martyrs méritent peu de confiance, et qu’il n’y a guère moyen de s’en servir pour savoir quelle a été la violence des premières persécutions et avoir quelque idée du nombre des victimes qu’elles ont faites.

Puisque les renseignemens officiels nous font défaut, que les archives de l’état n’existent plus et que celles de l’église ne nous fournissent pas des pièces auxquelles on puisse entièrement se fier, il faut bien se contenter de ce que nous apprennent des persécutions les contemporains qui se sont occupés d’elles. Mais ici encore, notre attente va être en partie trompée. D’abord les historiens profanes ne nous en parlent presque jamais : c’étaient sans doute pour eux des événemens de fort peu d’importance, et il est rare qu’ils daignent en faire mention [14]. Quant aux écrivains ecclésiastiques, leur témoignage est suspect, et d’ailleurs, ils ne s’entendent pas toujours très bien entre eux. Dans son ouvrage contre Celse, Origène, voulant montrer que Dieu a toujours favorisé son église et qu’il lui a épargné des épreuves qui pouvaient la perdre, écrit cette phrase significative : « Quelques-uns seulement, dont le compte est facile à faire, sont morts à l’occasion pour la religion du Christ, tandis que Dieu empêchait qu’on ne leur fît une guerre par laquelle on en eût fini avec la communauté tout entière. » Au moment où Origène s’exprimait ainsi, les chrétiens avaient subi six persécutions : lui-même avait assisté à la dernière, et son père y était mort avec un courage admirable. Il ne les regardait pourtant que comme des escarmouches qui pouvaient tout au plus exercer le courage des fidèles, et non comme une guerre sérieuse, capable de compromettre l’existence même de l’église. Il affirmait qu’après tout les victimes y avaient été rares et « que le compte en était facile à faire. » Cet aveu est significatif, et il semble d’abord donner pleinement raison à Dodwell et à ses partisans. Mais on a fait remarquer qu’Origène est seul de son opinion, et que les autres pères de l’église ne parlent jamais que de « la multitude des martyrs » et « des milliers de chrétiens qui ont succombé dans les supplices. » Voici, par exemple, ce que dit Clément d’Alexandrie, qui vivait quelques années avant Origène, au sujet de la persécution de Sévère : « Chaque jour nous voyons sous nos yeux couler à flots le sang des fidèles brûlés vifs, mis en croix ou décapités. » Il paraît bien étrange que deux auteurs qui écrivaient presque à la même époque, qui professaient le même culte et qui devaient voir les événemens sous le même jour et qui avaient intérêt à les dépeindre de la même façon, les aient jugés d’une manière si différente. « Pour s’expliquer la contradiction des deux passages, dit fort ingénieusement M. Havet, on fera bien, je crois, de se reporter à l’image que Bossuet a rendue célèbre, quand il compare les jours heureux clairsemés dans la vie d’un homme à des clous attachés à une longue muraille. — Vous diriez que cela occupe bien de la place : amassez-les ; il n’y n a pas pour remplir la main. — C’est ainsi que Clément a vu ces morts illustres, étalées, pour ainsi dire, sur la muraille. Origène les a comptées en les ramassant. » Je vais plus loin, et, s’il faut dire toute ma pensée, je ne trouve pas qu’au fond ces deux témoignages soient aussi opposés qu’il le paraît. Sans doute Origène affirme qu’il y a eu peu de martyrs, tandis que Clément prétend qu’il y en a en beaucoup ; mais remarquons que beaucoup et peu sont des termes vagues et qui ne répondent à aucun nombre précis. Il est si faux de dire qu’ils se contredisent toujours, qu’il peut arriver qu’on les emploie l’un pour l’autre. Supposons que le sang ait coulé dans une émeute et que le chiffre des morts soit connu ; tandis que les vaincus ne manquent pas de s’apitoyer sur le grand nombre des victimes, les agresseurs seront toujours tentés de trouver qu’après tout il a péri peu de monde. C’est que, suivant les passions ou les intérêts, ce qui est beaucoup pour les uns semble être peu de chose pour les autres. Origène veut faire voir que Dieu n’abandonne pas son église et qu’il n’a jamais cessé de la soutenir : il affirme donc que, dans les persécutions, elle a perdu peu de monde. Clément, qui veut en inspirer l’horreur pour en prévenir le retour, nous dit que le sang des chrétiens a coulé à flots. Peut-être sont-ils en réalité moins opposés qu’il le semble, et il peut même se faire qu’en parlant d’une manière si différente ils aient tous deux le même chiffre dans l’esprit.

Mais ce chiffre, nous ne le savons pas, et, vraisemblablement, nous ne le saurons jamais ; il faut prendre son parti de l’ignorer. Le plus sûr, dans cette obscurité, c’est de tenir une route moyenne entre les deux opinions contraires. Sans doute, les historiens de l’église sont tentés d’exagérer le nombre des martyrs ; mais il serait imprudent aussi de vouloir trop le réduire. Je suis frappé de voir qu’il n’y a pas un seul écrit ecclésiastique, quelque sujet qu’il traite, depuis le Ier siècle jusqu’au IIIe, où il ne soit question de quelque violence contre les chrétiens. On en parle dans l’Apocalypse de Jean comme dans le Pasteur d’Hermas, dans le charmant dialogue de Minutius Félix comme dans les vers barbares de Commodien ; à tous les momens, les évêques et les docteurs ne sont occupés qu’à prémunir les fidèles contre les dangers présens ou prochains ; c’est leur unique pensée, et l’on voit bien qu’ils s’adressent à des gens dont aucun ne peut s’assurer du lendemain. Nous venons de voir que les écrivains profanes ne parlent guère des chrétiens, mais le hasard veut que toutes les fois qu’ils en disent un mot, c’est pour faire allusion aux châtimens qu’on leur inflige. Laissons Tacite et Pline, puisqu’on croit le texte de leurs ouvrages interpolé. Épictète et Marc Aurèle, en attestant leur courage en face de la mort, montrent bien de quelle façon on les traitait ; Lucien nous les représente, dans un dialogue célèbre, jetés en prison et condamnés à périr ; Celse, qui écrit au lendemain d’une de ces attaques brutales et qu’il croit efficace, ne peut s’empêcher de leur dire, avec un ton d’insolence triomphante : « Si vous subsistez encore deux ou trois, errans et cachés, on vous cherche partout pour vous traîner au supplice. » Qu’on se remette devant l’esprit cette série non interrompue de témoignages ; qu’on songe qu’en réalité la persécution, avec plus ou moins d’intensité, a duré deux siècles et demi, et qu’elle s’est étendue à l’empire entier, c’est-à-dire à tout le monde connu, que jamais la loi contre les chrétiens n’a été complètement abrogée jusqu’à la victoire de l’église, et que, même dans les temps de trêve et de répit, lorsque la communauté respirait, le juge ne pouvait se dispenser de l’appliquer toutes les fois qu’on amenait un coupable à son tribunal, et l’on sera, je crois, persuadé qu’il ne faut pas pousser trop loin l’opinion de Dodwell, et qu’en supposant même qu’à chaque fois et dans chaque lieu particulier, il ait péri peu de victimes, réunies elles doivent former un nombre considérable.

On dit ordinairement qu’en persécutant une doctrine on ne fait que la rendre plus forte : c’est même pour beaucoup de personnes un axiome incontestable. Plût au ciel qu’il fût aussi vrai qu’il est moral ! La certitude d’un échec, s’ils en avaient été bien convaincus, aurait découragé peut-être quelques persécuteurs. Par malheur, il y a des persécutions qui ont réussi, et le sang a quelquefois étouffé des doctrines qui avaient toutes sortes de raisons de vivre et de se propager. L’épée des musulmans a supprimé le christianisme d’une partie de l’Asie et de toute l’Afrique. En brûlant des milliers de personnes en quelques années, l’inquisition a extirpé l’islamisme de l’Espagne et arrêté la réforme. Ne disons donc pas d’un ton si assuré que la force est toujours impuissante quand elle s’en prend à une opinion religieuse ou philosophique ; c’est une belle espérance que nous prenons trop aisément pour une réalité. Mais une fois au moins la force a été vaincue ; une croyance a résisté à l’effort du plus vaste empire qu’on ait jamais vu ; de pauvres gens ont défendu leur foi et l’ont sauvée en mourant pour elle. C’est la victoire la plus éclatante que la conscience humaine ait jamais remportée dans le monde ; pourquoi s’acharne-t-on à en diminuer l’importance ? Et n’est-il pas singulier que ceux qui se sont donné cette tâche soient précisément les gens qui se piquent le plus de défendre la tolérance et la liberté ? Si les faits leur donnent raison, il faudra bien se rendre à leur sentiment ; nous reconnaîtrons avec regret que nous avons été dupes d’un mensonge et qu’il faut déchirer l’histoire des persécutions telle que le passé l’avait faite. Mais, comme on vient de le voir, les argumens qu’ils invoquent ne m’ont pas convaincu, et je ne crois pas que l’histoire, impartialement étudiée, soit favorable à leur opinion. Nous pouvons donc continuer à croire que, depuis Néron jusqu’à Dèce, les chrétiens ont en à supporter plusieurs persécutions cruelles, et j’ajoute qu’il ne nous est pas interdit de plaindre et même d’admirer ceux à qui elles ont coûté la vie. Quelle que soit la cause pour laquelle ils sont morts, n’oublions pas qu’ils ont défendu les droits de la conscience et qu’ils méritent notre sympathie et nos respects. Pour un libre penseur comme pour un croyant, ce sont des martyrs.


GASTON BOISSIER.

  1. Les Premières Persécutions de l’église, dans la Revue du 15 avril 1876.
  2. Sans parler des dissertations que M. de Rossi et M. Le Blant, deux maîtres de l’archéologie chrétienne, ne cessent de nous donner, M. Aubé vient de publier deux volumes : les Chrétiens dans l’empire romain, de la fin des Antonins à la fin du IIIe siècle, 1881 ; l’Eglise et l’Etat dans la seconde moitié du IIIe siècle, 1885, qui, sous de titres différens, sont la suite de ceux dans lesquels il nous racontait les premières persécutions. M. Aubé y fait un usage judicieux de Tertullien, de saint Cyprien, d’Origène, et ses recherches personnelles parmi les Actes manuscrits que possède la Bibliothèque nationale lui ont fait trouver quelques documens nouveaux et intéressans. En même temps, M. Allard commence la publication d’une Histoire des persécutions de l’église, dont le premier mérite est de tenir grand compte des renseignemens que nous devons u l’archéologie. M. Allard, qui a popularisé chez nous les travaux du M. de Rossi dans les catacombes, a voulu nous montrer tout ce qu’ils ajoutent à notre connaissance des premiers siècles du christianisme, et comment ils redressent et complètent ce que nous disent les historiens de ce temps. Dans le dernier volume de son ouvrage sur le Christianisme et ses origines, M. Havet a touché à l’histoire des persécutions, mais sans y insister. J’aurai l’occasion de parler plus loin des Études au sujet de la persécution des chrétiens sous Néron, par M. Hochart.
  3. C’est l’opinion que soutient M. Hochart dans ses Études au sujet de la persécution des chrétiens sous Néron. Le livre de M. Hochart est l’œuvre d’un esprit sagace et vigoureux ; il représente un effort remarquable de travail. Mais tout ce travail est perdu, parce qu’il a été entrepris avec une idée préconçue. M. Hochard n’a pas abordé l’étude de l’histoire pour se convaincre ; il avait sa conviction faite d’avance, et elle était tellement enracinée que rien ne pouvait l’ébranler. Sa méthode est simple et sûre : toutes les lois qu’un fait le gêne, il le nie ; quand un texte lui est contraire, il déclare qu’il n’est pas authentique. C’est ainsi qu’il est certain de trouver dans l’histoire tout ce qu’il y cherche. Par malheur, M. Hochart ne connaît pas assez le latin pour établir si un passage est l’œuvre d’un moine du moyen âge ou d’un auteur classique. Il est trop étranger à la critique des textes pour décider s’ils sont authentiques ou apocryphes. Il est vraiment pénible de voir le manque de méthode et le parti-pris rendre inutiles tant d’obstination et de sincérité.
  4. Aussi en fit-on, sous Marc Aurèle, une rédaction nouvelle et plus conforme à la réalité. « Tous ceux, disait-on, qui introduisent des religions nouvelles de nature à exciter les esprits seront punis, les riches de la relégation, les pauvres de mort. » En réalité, c’était moins l’introduction d’un culte nouveau qu’on voulait prévenir que les désordres qui en pouvaient être la suite.
  5. C’est ce qui arriva dans l’affaire des martyrs de Lyon. Leurs esclaves, qui étaient paiens, furent mis à la torture, et les accusèrent de crimes monstrueux : ce qui nous prouve que c’était bien au nom de la loi de majesté qu’on poursuivait les chrétiens.
  6. Sous la république.
  7. Je cite ce passage dans la traduction qu’en a données M. Havet.
  8. La lettre de Trajan a été, on le comprend, interprétée de diverses façons. Overbeck, dans ses Studien sur Geschichte der alten Kirche, prétend que la tradition chrétienne s’est grossièrement trompée et qu’elle a regardé comme ayant arrêté la persécution un acte qui l’a précisément commencée. Comme il ne croit pas qu’il y ait en aucune poursuite régulière contre les chrétiens avant Trajan, il pense que ce prince fixa définitivement la procédure qu’il fallait suivre à leur égard, en sorte que sa lettre fut le principe et la règle de toutes les persécutions qui ont suivi. M. Edouard Cuq, dans son mémoire sur le Conseil des empereurs d’Auguste à Dioclétien, montre au contraire que Trajan n’entend pas poser de règle invariable, fonder un principe de jurisprudence ; il se réserve de statuer selon les circonstances, et il engage Pline à faire comme lui. « Il ne veut pas déclarer que le nom de chrétien constitue un délit, ce qui autoriserait les magistrats à poursuivre d’office, il permet seulement de punir ceux qui seront dénoncés régulièrement des flagitia inhœrentia nomini, de scelus aliquod. » C’est ce qu’il ne m’est pas possible de croire. Si les chrétiens étaient régulièrement accusés d’un crime, il me semble qu’on ne pourrait les relâcher qu’après qu’ils auraient établi qu’ils en sont innocens ; or Trajan dit formellement qu’il suffit, pour qu’on ne les poursuive pas, qu’ils affirment qu’ils ne sont pas chrétiens ou qu’ils ont cessé de l’être, et qu’ils le prouvent en sacrifiant aux dieux. D’où la conclusion qu’on ne les avait accusés que d’être chrétiens.
  9. Voyez, par exemple, le procès de saint Cyprien, dont nous avons conservé les pièces.
  10. Les païens avaient grand’peine à comprendre qu’on mourût pour sa religion. Les chrétiens qui refusaient de sacrifier aux dieux leur paraissaient surtout des entêtés. C’est cette obstination qui parait à Pline le jeune leur plus grand crime. Celse me semble être un des premiers, le premier peut-être, qui ait proclamé « que ceux-là sont méprisables qui, pour gagner leur vie, abjurent ou feignent d’abjurer leurs croyances. » C’est pourtant ce que les juges demandaient tous les jours aux chrétiens.
  11. Mémoire sur la préparation au martyre dans les premiers siècles de l’église. Dans les Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
  12. Je cite ces passages parce qu’ils sont les plus connus. Il y en a d’autres, dans Tertullien, qui semblent moins déclamatoires et plus précis. Ainsi, dans le traité adressé à Scapula, il dit des chrétiens : pars pœne major civitatis. N’oublions pas que l’auteur parle à un païen, à un haut fonctionnaire, qui doit savoir ce qu’il en est.
  13. Voyez le Bulletin du comité des travaux historiques, 1884, n° 4.
  14. On s’est quelquefois servi de ce silence des historiens profanes sur les premières persécutions pour en nier l’existence. Mais il ne faut pas oublier que les auteurs païens ne disent pas un mot non plus de la persécution de Dioclétien, dont il est pourtant impossible de douter.