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Essais d’Histoire religieuse/02

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Essais d’Histoire religieuse
Revue des Deux Mondes3e période, tome 76 (p. 51-72).
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ESSAIS
D'HISTOIRE RELIGIEUSE

II.[1]
LA CONVERSION DE CONSTANTIN

La conversion de Constantin est l’un des événemens de l’histoire qui a soulevé le plus de controverses et sur lequel on parvient le moins à s’entendre. Est-ce à dire qu’on doive renoncer à l’étudier, et qu’il soit de ceux sur lesquels on ne saura jamais la vérité ? Je ne le crois pas. D’abord on ne peut pas prétendre que les documens nous manquent pour le connaître. Il est vrai qu’ils ont le grave inconvénient de venir tous du même côté : les victorieux seuls ont la parole, les vaincus sont restés muets. A l’exception de Zosime, aucun historien païen n’a l’air de savoir qu’un jour l’empereur ait changé de religion. Au contraire, les chrétiens, qui naturellement étaient très fiers d’une conquête si belle, racontent volontiers comment ils l’ont faite. Un de leurs écrivains les plus illustres, Eusèbe de Césarée, nous en a même laissé deux fois le récit, et son témoignage pourrait à la rigueur nous suffire, si, pour bien des raisons, il n’était suspect à beaucoup de personnes. L’homme est de ceux qui manquent un peu d’autorité et dont le caractère n’impose pas la confiance. La vie qu’il a écrite de Constantin est pleine de détails curieux, mais elle a des airs de panégyrique qui nous inquiètent. Comme on croit voir qu’il veut à tout prix glorifier son héros, on se méfie de la manière dont il présente ses actions et l’on est tenté de rabattre beaucoup des éloges qu’il lui donne.

Cependant il ne faut rien exagérer non plus. L’œuvre d’Eusèbe se compose de deux parties qui n’ont pas le même caractère, et l’on doit distinguer les récits qu’il fait des actes officiels qu’il cite. Ce sont les récits qui ont besoin d’être soigneusement contrôlés. Sans aller jusqu’à inventer de toute pièce les faits qu’il rapporte, ce qui aurait été bien impudent et fort dangereux, il est possible qu’il les dénature, qu’il leur donne un tour trop favorable, qu’il les interprète au gré de ses opinions et de ses préférences [2]. Mais on peut se fier davantage aux documens qu’il nous a conservés. C’était un curieux, un collectionneur, qui aimait à recueillir les pièces rares et originales, décrets et discours des souverains, lettres des grands personnages, fragmens d’ouvrages perdus, etc. Il en savait le prix, il en comprenait l’utilité. Au lieu d’en donner seulement la substance, ou même de les refaire entièrement, selon l’usage des autres historiens de l’antiquité, il les transcrit tout entières, il prend plaisir à les reproduire comme il les a trouvées. C’est ce qui rend si importante pour nous son Histoire de l’église, où il a réuni tant de documens précieux qu’il tirait de sa riche bibliothèque et qui nous seraient inconnus sans lui. La Vie de Constantin est faite dans le même esprit et elle a le, même genre d’intérêt. Jusqu’ici, on n’a pas réussi à prouver qu’aucun des documens dont elle est pleine soit faux. Plusieurs d’entre eux se retrouvent analysés ou reproduits dans Lactance, dans saint Augustin, dans Optat de Milève, qui les ont empruntés aux archives de l’état, et ils sont au-dessus de tous les soupçons. Il y en a d’autres qui atténuent, ou même qui contredisent les affirmations d’Eusèbe, ce qui montre bien qu’ils ne sont pas son ouvrage, car il n’aurait pas pris la peine de les fabriquer pour se donner à lui-même un démenti [3]. Ceux-là, dont il n’est pas possible de douter, doivent servir de protection aux autres. Je crois donc que, jusqu’au moment où l’on aura prouvé le contraire, nous pouvons les tenir tous pour authentiques et nous en servir avec sécurité. Ils n’ont pas seulement pour nous cet avantage de jeter beaucoup de lumière sur la politique du prince ; comme Constantin les a écrits lui-même ou inspirés, qu’il était, par sa nature et son éducation, un beau parleur, qui aimait à discourir, et qui transformait volontiers des actes officiels en morceaux d’éloquence, ils nous permettent de connaître l’homme et de le juger.


I

Au commencement de l’année 311, Constantin se préparait à faire la guerre à Maxence. Il y avait cinq ans à peine qu’il était empereur à la place de Constance Chlore, son père ; mais ces cinq années avaient été bien employées. Politique habile et vaillant soldat, il avait su empêcher les Franks de passer le Rhin et maintenir la paix intérieure. La Bretagne et la Gaule, qui formaient ses états, étaient tranquilles sous sa domination ; après s’y être solidement établi, il allait en sortir pour tenter la fortune au dehors. A la tête d’une bonne armée, il prenait le chemin de l’Italie et marchait sur Rome.

La situation de l’empire n’était pas alors aussi prospère que quelques années auparavant, lorsque Dioclétien célébrait avec tant de pompe l’anniversaire de ses vingt ans de règne. Cependant on vivait encore de l’impulsion que le grand empereur avait donnée ; les ennemis du dehors ne se hasardaient que timidement à recommencer leurs attaques, et la plus grande partie du monde était en paix. En somme, malgré les nuages qui se montraient à l’horizon, on pouvait se trouver heureux, surtout quand on se souvenait des crises effroyables que l’empire avait traversées à la fin du siècle précédent. Jamais il n’avait paru plus près de périr ; un moment, sous Gallien, la machine fut tout à fait sur le point de se disloquer. Les provinces, que les légions ne pouvaient plus défendre, songèrent à se protéger elles-mêmes et se donnèrent, des chefs : il y eut trente empereurs à la fois. Heureusement, Rome n’a jamais manqué de bons généraux : elle fut sauvée par quelques vaillans hommes de guerre qui arrêtèrent les barbares et reconquirent les provinces ; c’étaient Claude le Gothique, Aurélien, Probus, Dioclétien surtout, qui eut sur ses prédécesseurs l’avantage de régner vingt ans, tandis qu’ils n’avaient fait que paraître sur le trône. Grâce à lui et aux collègues qu’il s’était donnés, le mal fut réparé, l’empire retrouva la paix et la force ; on se remit à espérer, et il sembla qu’au sortir de cet orage, les jours des Antonins et des Sévères allaient recommencer.

Par malheur, Dioclétien, qui avait si bien réussi à pacifier l’empire, fut moins habile pour l’organiser. On comprend bien qu’il se soit décidé à diviser le pouvoir entre plusieurs princes : chaque frontière menacée devait avoir son défenseur, et le même homme ne pouvait pas en même temps tenir tête aux Germains et aux Parthes. On l’approuve aussi d’avoir voulu conserver une sorte de hiérarchie entre ces princes, pour que l’unité de l’empire ne fût pas détruite par la multiplicité des empereurs ; mais il y a certaines de ses institutions que nous avons beaucoup de peine à comprendre. Ce prince, qui prenait plaisir à s’entourer d’une cour où florissait l’étiquette la plus minutieuse, à se vêtir de pourpre et de soie, à se couvrir d’or et de diamans, à se faire adorer comme un dieu, qui semblait enfin partager tous les goûts des monarques de l’Orient, adopta, par un contraste bizarre, une des idées les plus chères aux vieux Romains : il tint à bannir l’hérédité de son système monarchique. L’hérédité était odieuse à tous ceux qui, à Rome, se souvenaient de la république et en gardaient quelque regret dans le cœur. Même quand ils se résignaient à souffrir un maître, ils ne voulaient pas que le prince fût remplacé directement par son fils ; ils aimaient mieux qu’il prit son successeur hors de sa famille. « Naître d’un sang royal, disait Tacite, est un pur effet du hasard. Au contraire, celui qui en adopte un autre le choisit en liberté, et s’il veut bien choisir, il n’a qu’à suivre l’opinion. » D’après ces principes, Dioclétien voulut instituer une monarchie où l’adoption remplacerait la naissance. Il régla donc que les quatre princes entre lesquels il partagea l’empire (deux augustes et deux césars) n’auraient point d’égard à leurs enfans légitimes et choisiraient, pour leur succéder, celui qui en était le plus digne. Cette conception, très séduisante en théorie, se trouvait être d’une application difficile. Elle n’a réussi une fois, sous les Antonins, que grâce à un hasard singulier, qui a placé sur le trône des Césars quatre empereurs qui n’ont pas en d’héritier mâle. Quand un prince a un fils, il est rare qu’il se décide à le déshériter : il est plus rare encore que le fils prenne son parti de céder la place à un étranger, et chaque succession qui s’ouvre devient une occasion de guerre civile. Aussi n’est-il pas surprenant que, quelques années après la retraite de Dioclétien, il ne soit plus rien resté de la belle hiérarchie qu’il avait imaginée. Au lieu des deux augustes et des deux césars, il y eut six ou sept empereurs, qui se prétendaient investis d’un pouvoir égal et qui ne cessèrent de se combattre jusqu’au jour où il n’en resta plus qu’un de vivant.

Mais Dioclétien commit une faute encore plus grave : au moment d’abdiquer le pouvoir, il commença la persécution contre les chrétiens. Pendant près de trente ans, on les avait, laissés tranquilles, et, quoiqu’il leur fût aisé, au milieu du désordre général, de venger leurs anciennes injures, ils n’avaient jamais trouble la paix publique. Il semble que l’état aurait pu continuer à les tolérer et que ce n’était guère le moment pour lui de se mettre de nouveaux ennemis sur les bras ; le sage Dioclétien aurait dû le comprendre. On prétend d’ordinaire qu’il fut entraîné aux mesures de rigueur par un de ses collègues, le césar Galérius, qui était un païen fanatique ; mais je crois qu’on peut lui en laisser l’initiative : il n’était pas nécessaire qu’on l’excitât contre les chrétiens, et, par lui-même, il avait des raisons de ne pas les aimer. Cet homme, de naissance servile et presque de race étrangère, avait tous les sentimens d’un vieux Romain : il était conservateur de nature et de principe. Il tenait aux traditions anciennes et regardait le respect du passé comme le salut de l’état. « C’est un grand crime, disait-il dans un de ses édits, de vouloir défaire ce qui, une fois établi et fixé par l’antiquité, conserve depuis lors sa marche régulière et sa situation légitime. » On voit qu’il parlait comme Caton Après avoir ramené la paix et l’ordre matériel dans l’empire, pour fonder un établissement durable, il voulait restaurer les anciennes institutions. Il lui sembla donc utile de maintenir par tous les moyens la religion nationale. Il est probable qu’il était dévot lui-même, — il n’y avait guère alors de libres penseurs, — mais, dans tous les cas, la dévotion lui paraissait un bon moyen de gouvernement. Nous venons de voir qu’il se faisait adorer ; il aspirait à paraître une sorte d’incarnation de Jupiter sur la terre, et il avait pris officiellement le nom de Jovius. Il était donc amené à considérer les ennemis de Jupiter comme les siens et à faire de l’incrédulité un crime d’état. Il est vraisemblable aussi que, quand il se jeta dans cette malheureuse affaire, il n’en vit pas d’abord la gravité. Jusque-là, tout à peu près lui avait réussi, et il ne se doutait guère qu’il est quelquefois plus difficile de forcer les consciences que de battre de vaillantes armées. Il avait cette sorte d’infatuation ordinaire aux grands administrateurs, qui leur fait croire qu’ils peuvent venir à bout de tout. On le vit bien quand il publia son fameux édit du maximum, dans lequel il prétendait fixer d’une manière définitive le prix de toutes les denrées, pour empocher désormais les crises commerciales. La leçon cruelle qu’il reçut à cette occasion ne le guérit pas de croire à la toute-puissance de l’état : il attaqua le christianisme et fut une seconde fois vaincu. La persécution, qui, dans les premières années au moins, fut très rigoureuse, n’eut d’autre résultat que de fortifier cette secte qu’il se flattait d’anéantir et de lui donner plus d’importance. Au lieu de détruire les chrétiens, comme il l’espérait, il les mit en situation de devenir tout à fait les maîtres et de supplanter l’ancienne religion.


II

Dans cette guerre faite au christianisme, l’un des princes qui gouvernaient l’empire, le césar Constance Chlore, semble avoir gardé une attitude particulière. Eusèbe va jusqu’à prétendre qu’il ne fit jamais appliquer l’édit de persécution dans ses états ; mais c’est une exagération évidente. Dioclétien, qui voulait que les césars fussent rigoureusement subordonnés aux augustes, et qui savait se faire obéir, n’aurait pas souffert un acte pareil d’indiscipline. L’édit concernait l’empire entier ; il devait porter le nom de tous les princes : soyons assurés qu’il a été promulgué partout, et que partout, dans la Gaule aussi bien qu’ailleurs, il a dû recevoir un commencement d’exécution. C’est, du reste, ce que nous apprend Lactance, qui est un général plus exact et mieux informé qu’Eusèbe. « Constance, nous dit-il, pour ne pas paraître en désaccord avec ses collègues, fit détruire les lieux où les chrétiens se réunissaient, c’est-à-dire quelques murailles, et conserva le véritable temple de Dieu, qui réside dans les hommes. » Voilà la vérité. Il commença par exécuter les ordres qu’il avait reçus de Dioclétien : il ordonna la destruction de quelques églises et fit peut-être entamer quelques procès [4], mais il n’alla pas plus loin, et, dès qu’il put le faire sans danger pour lui, il laissa les chrétiens tranquilles. La sévérité des autres princes faisait ressortir cette douceur ; aussi fut-on tenté de l’exagérer. C’est ainsi que s’établit de bonne heure cette opinion que, dans ses états, personne n’avait été poursuivi pour ses croyances. Quelques années plus tard, les évêques donatistes, s’adressant à Constantin, lui disaient : « Vous sortez d’une race pieuse, vous dont le père, au milieu de princes cruels, a respecté les chrétiens, si bien que, grâce à lui, la Gaule n’a pas connu le fléau de la persécution. » Disons simplement qu’elle l’a moins connu que les autres provinces de l’empire, et nous serons, je crois, dans la vérité.

Quel motif pouvait avoir Constance Chlore d’être ainsi favorable au christianisme ? A cette question Eusèbe tient une réponse toute prête : c’est qu’il était chrétien lui-même ou presque chrétien. Il affirme « qu’il consacra au Dieu unique ses enfans, sa femme, ses serviteurs et tout son palais, en sorte que la foule qui le remplissait ne différait pas de celle qui fréquente les églises. » Constantin, lui aussi, dans sa lettre aux gens de l’Orient, parle de son père comme d’un dévot qui, dans toutes ses actions, invoque d’abord « le Père céleste (grec). » Mais il me semble que ces textes qu’on a souvent cités, ne disent pas tout à fait ce qu’on veut leur faire dire. On pouvait prier « le Dieu unique, » ou même « le Père céleste [5], » sans cesser pour cela d’être païen. Seulement ces expressions laissent croire que Constance appartenait à ce groupe d’esprits éclairés, qui, du milieu même du polythéisme, et sans rompre tout à fait avec les opinions populaires, s’étaient élevés jusqu’à concevoir l’unité de Dieu. On comprend que ces croyances larges et épurées l’aient disposé à la tolérance pour tous les cultes ; il se peut même qu’elles lui aient inspiré une estime particulière et une sorte de penchant pour les chrétiens ; mais que ce penchant ait jamais pris la forme d’une adhésion complète et publique au christianisme, c’est ce qu’il n’est pas possible d’imaginer. Les écrivains chrétiens l’auraient dit d’une façon plus précise ; ils se seraient glorifiés de la conversion de Constance, comme ils ont fait de celle de Constantin ; et de leur côté les païens laisseraient percer quelque rancune contre un prince déserteur de leur foi. Au contraire, ils ne cessent de le combler d’éloges et de vanter sa piété comme ses autres vertus. Quand Constance Chlore mourut, le sénat lui accorda les honneurs de l’apothéose : c’était l’usage, et les empereurs chrétiens eux-mêmes n’y ont pas échappé ; mais il semble qu’on ait eu plus de confiance en ce Dieu que dans les autres qui avaient été faits de la même manière. Cette figure du pâle empereur, qui passa sa vie à se battre avec courage et à bien administrer ses états, qui n’entra jamais dans aucune intrigue politique, qui s’abstint de toute répression cruelle et fut paternel et bon pour tous ses sujets, convenait à l’Olympe, et nous voyons qu’on l’invoque d’ordinaire avec un accent de sincérité qui ne se retrouve pas dans les étalages de dévotion officielle dont les rhéteurs sont si prodigues.

Constantin se trouvait donc être, pour ainsi dire, de naissance un ami des chrétiens ; l’exemple de son père le portait à leur être bienveillant. Il fréquenta sans doute dans sa jeunesse quelques-uns des prêtres et des évêques dont Eusèbe nous dit que Constance s’entourait volontiers ; il connut de bonne heure leurs croyances et put se familiariser avec elles. Il est vrai que Dioctétien le fit bientôt venir chez lui : comme il voulait remplacer l’hérédité par l’adoption, il ne lui convenait pas de laisser les fils des césars jouer auprès de leurs pères le rôle d’héritiers présomptifs. A la cour du premier des augustes, Constantin trouvait d’autres principes de gouvernement, il avait d’autres exemples sous les yeux. Mais il n’est pas probable que ces exemples et ces principes aient effacé de son esprit les impressions qu’il avait reçues pendant qu’il habitait la Gaule. Quoiqu’il fût traité avec de grands égards par l’empereur, il se considérait sans doute comme un prisonnier, au moins comme un otage. Sa situation même en faisait un mécontent ; la haine sourde qu’il ressentait pour les gens avec lesquels il était forcé de vivre le disposait à juger sévèrement toutes leurs actions. Il a raconté plus tard qu’il était à Nicomédie quand Dioclétien fit publier l’édit de persécution et qu’il vit punir les premières victimes. Il ajoute qu’il en fut indigné, et on peut l’en croire. Quand les leçons de modération, de sagesse, de tolérance qu’il avait reçues de son père ne l’auraient pas éloigné de ces mesures violentes, il suffisait, pour les lui rendre odieuses, qu’elles fussent l’œuvre de gens qu’il ne pouvait pas souffrir. Dès lors il dut se sentir encore plus rapproché des chrétiens, et la communauté d’ennemis forma sans doute entre eux un lieu nouveau : c’était un titre à sa bienveillance que d’être persécuté par Dioclétien et par Galérius.

Cependant Constantin, comme son père, était resté païen, et païen assez zélé, puisqu’il bâtissait des temples, qu’il les comblait de présens, et que, lorsqu’il faisait son entrée dans quelque ville, on croyait lui plaire en portant devant lui, avec les bannières des corporations, les statues des dieux. On a même soupçonné qu’il avait une dévotion spéciale pour Apollon, qu’il l’honorait comme un patron et un protecteur, et qu’en échange ce dieu lui témoignait des attentions toutes particulières. Dans un discours prononcé en sa présence, un de ses panégyristes insinue que, pendant qu’il priait dans un temple, Apollon, son Apollon (Apollo tuus) lui est apparu pour lui annoncer une victoire. « Tu as dû le reconnaître en lui, ajoute-t-il, car, comme lui, tu es jeune, joyeux, bienfaiteur du genre humain et le plus beau des princes. » Sans attacher trop d’importance à cette flatterie banale [6], on en peut au moins conclure qu’il ne déplaisait pas alors à Constantin qu’on parlât de lui comme d’un favori des dieux. Mais en même temps il tenait à témoigner publiquement sa bienveillance pour le christianisme. « La première chose qu’il fit, dit Lactance, dès qu’il eut remplacé son père, fut de permettre aux chrétiens d’honorer leur Dieu, et de leur accorder le libre exercice de leur culte. »

Du reste, ces dispositions étaient alors celles de presque tous les gens sages de l’empire. La persécution, en se prolongeant, avait fatigué tout le monde ; on était las de ces rigueurs inutiles. Galérius lui-même, le plus grand ennemi des chrétiens, venait de publier un édit dans lequel il ordonnait d’arrêter toutes les poursuites et finissait pur demander piteusement les prières de ceux qu’il avait jusque-là si maltraités. A la vérité, son édit n’était pas exécuté dans toutes les provinces. Le césar Maximin n’en avait pas tenu compte ; il laissait quelques municipalités, animées d’un saint zèle pour les divinités locales, continuer la guerre religieuse ; mais ces attaques isolées et tardives ne pouvaient plus nuire beaucoup au christianisme. C’est la règle que les grands coups qu’on prétend frapper contre une doctrine n’ont toute leur force qu’au premier moment. La violence a besoin de réussir vite pour qu’on lui pardonne, un succès rapide peut lui donner un air de légitimité. Dès qu’elle traîne en longueur, elle laisse le temps aux sentimens de modération et de justice de se reconnaître, et tous les hésitons, tous les incertains, qui forment partout la majorité, finissent par se déclarer contre elle. C’est ainsi que l’opinion publique, si sévère d’abord aux chrétiens, quand elle vit qu’en dix ans de persécution l’état n’avait pas pu les anéantir, leur devint favorable. Au moment où nous sommes, en 311, on peut dire qu’ils avaient conquis la liberté : la conversion de Constantin va leur donner le pouvoir.


III

A quelle époque Constantin est-il devenu chrétien ? — Ce serait assez tard, si l’on en croyait Zosime. Il prétend que, pendant plus de la moitié de son règne, ce prince pratiqua l’ancienne religion, « mais qu’il la pratiqua plutôt dans la crainte de se compromettre en la quittant que par un sentiment de piété véritable. » Lorsqu’en 326 il eut fait mourir son fils aîné et sa femme, il en éprouva des remords, et demanda aux pontifes de lui fournir quelque moyen d’expier ses crimes ; mais les pontifes lui répondirent qu’ils n’en connaissaient point pour d’aussi criminelles actions, « Il y avait alors, ajoute Zosime, un Egyptien [7] qui d’Espagne était allé à Rome et s’était insinué auprès des dames de la cour. Cet Égyptien assura l’empereur qu’il n’y avait point de faute qui ne pût être remise par les sacremens de la religion chrétienne. Constantin reçut cette assurance avec joie, et il s’empressa de renoncer au culte de ses pères pour embrasser l’impiété nouvelle. » Ce récit rappelle le reproche que les païens faisaient souvent au christianisme d’encourager les gens à commettre toute sorte de crimes en leur donnant l’espoir de les réparer aisément. Dans la satire des Césars, Julien suppose que son prédécesseur, Constance, emploie ce moyen commode pour faire des prosélytes. « Corrupteurs, meurtriers, sacrilèges, êtres infâmes, crie-t-il de toutes ses forces, venez ici hardiment : en vous lavant dans cette eau, je vous purifierai à la minute ; et quiconque retombera dans les mêmes crimes, je ferai qu’en se frappant la poitrine et en se cognant la tête, il redevienne pur comme devant. » C’est à peu près le discours que l’Égyptien dut tenir à Constantin et qui amena sa conversion.

Que penser de ce récit de Zosime ? S’il a voulu dire seulement que les crimes de Constantin amenèrent une sorte de recrudescence dans sa dévotion, que, pour apaiser ses remords, il redoubla de libéralités envers les églises, de faveurs pour les évêques, qu’il parut enfin plus décidément chrétien qu’auparavant, on pourrait peut-être le croire ; mais il affirme que, jusqu’en 326, il a pratiqué l’ancien culte, que c’est le désir d’expier la mort de sa femme et de son fils qui fut pour lui la première occasion de professer « l’impiété nouvelle ; » et c’est ce qu’il n’est pas possible d’admettre. Les actes officiels nous prouvent avec la dernière évidence que sa conversion remontait beaucoup plus haut.

A peine est-il maître de Rome, vers 312 ou 313 au plus tard, qu’on le voit s’occuper avec ardeur des intérêts des chrétiens. Dès ce moment, les mesures qu’il prend en leur faveur se succèdent sans interruption : c’est une lettre à l’évêque de Carthage qui lui annonce qu’il met des sommes considérables à la disposition des prêtres « de la très sainte église catholique ; » c’est un décret très pressant adressé au gouverneur de l’Afrique pour qu’il fasse restituer au plus vite tous les biens confisqués pendant la persécution. Un autre décret exempte les clercs de toutes les charges publiques, « parce qu’il est reconnu que la religion catholique est celle qui sait honorer le mieux la divinité et que, si on l’observe et on la respecte, elle pourra faire le bonheur de l’empire. » Remarquons que cette exemption n’est pas accordée aux prêtres de tous les cultes, ni même de toutes les sectes chrétiennes, mais seulement « à ceux de l’église catholique, dont Cæcilianus est le chef. » Par cette préférence manifeste, l’empereur semble bien désigner ici la religion dont il partage les doctrines. Puis vient l’affaire compliquée des donatistes. En cette même année 313, Constantin écrit à l’évêque de Rome, Melchiade, pour le faire juge des querelles qui troublaient les chrétiens d’Afrique : « Vous n’ignorez pas, lui dit-il, que mon respect pour la sainte église est si grand, que je n’y voudrais voir aucune division et aucun schisme. » Vers le même temps, dans une lettre adressée pour la même affaire à un grand personnage, il lui dit qu’il lui parle à cœur ouvert, « parce qu’il sait qu’il est lui aussi un adorateur du Dieu suprême. » Et ce qui prouve bien que ce Dieu suprême, qu’ils adorent tous les deux, est celui des chrétiens, c’est qu’au même moment, répondant à la requête des donatistes, qui en appelaient à l’empereur de la décision des conciles, il parle en ces termes : « Ils veulent que je sois leur juge, moi qui attends le jugement du Christ : Meum judicium postulant, qui judicium Christi exspecto ! » Voilà une profession de foi manifeste. De tous ces textes on peut conclure qu’il s’est passé, avant l’année 312, un événement qui a rapproché Constantin du christianisme. Cet événement, les historiens chrétiens nous le racontent, et ils sont seuls à le raconter : c’est donc chez eux qu’il faut en aller chercher le détail.

Le premier qui en ait parlé est Lactance, dans son traité De la Mort des persécuteurs, qui parut peu de temps après la victoire de Constantin. Il nous apprend qu’au mois d’octobre de l’art 311, le prince étant aux portes de Rome et sur le point d’attaquer son ennemi, eut, pendant la nuit, une vision : « Il reçut l’ordre de faire graver sur les boucliers de ses soldats le signe divin (la croix), et de livrer ensuite la bataille. Il fit ce qui lui était commandé ; la lettre X fut peinte, traversée par une barre dont le sommet était légèrement recourbé et formant ainsi le monogramme du Christ ; puis, l’armée protégée par ce nom sacré, tira l’épée pour combattre. » C’est donc un songe qui décide Constantin, dans un moment grave, à demander le secours du Christ et à faire une sorte de manifestation publique de christianisme. Remarquons que Lactance ne rapporte pas ici un de ces bruits vagues qui courent le monde sans qu’on puisse en savoir l’origine. Il approchait de Constantin ; appelé de Nicomédie dans la Gaule pour élever le fils aîné du prince, il a dû vivre dans l’intimité de la famille impériale ; il est donc vraisemblable qu’il nous transmet un récit qu’il tient de l’empereur lui-même ou de quelqu’un de son entourage.

C’est aussi de la bouche de Constantin qu’Eusèbe l’a recueilli, au moins dans l’une des versions qu’il nous a données de l’événement, car, comme je l’ai déjà, dit, il l’a raconté deux fois. Dans son Histoire de l’église, qui fut composée avant la mort de Crispus, il n’a pas l’air encore d’en savoir les détails. Il se contente de dire que Constantin a vaincu Maxence par le secours de Dieu, et qu’avant de commencer la bataille, « il a pieusement appelé à son aide le Dieu du ciel et son fils Jésus-Christ, » qui l’ont rendu victorieux. Mais il est bien mieux instruit de la manière dont les faits se sont passés lorsqu’il raconte la vie de l’empereur. Cette fois, le récit est complet et aucune circonstance n’y manque. Il nous le montre, quelque temps avant la bataille [8], très indécis et fort inquiet, se disant à lui-même que le secours des hommes ne suffit pas quand on va tenter une fortune aussi incertaine, et qu’il n’est pas mauvais de se fortifier par un appui divin. Il lui revient alors à l’esprit que, de tous les princes qu’il a connusse seul qui ait joui d’une prospérité sans éclipse est son père, Constance, qui a protégé les chrétiens, tandis que ceux qui les ont persécutés ont presque tous fini misérablement. Ces pensers inclinaient déjà son âme vers le christianisme, et il demandait à Dieu de lui donner quelque signe visible qui pût tout à fait le décider. Sa prière fut exaucée : il s’était mis en marche avec son armée, lorsque, vers le milieu du jour, à l’heure où le soleil commence à s’incliner vers l’horizon, il vit dans le ciel une croix enflammée, avec ces mots : « Triomphe par ce signe. » Ses soldats la virent aussi, et comme on le pense bien, ils en furent très étonnés. Cependant l’empereur n’était pas entièrement convaincu, et il lui restait quelques doutes dans l’esprit, lorsque, pendant la nuit, le Christ lui apparut tenant à la main la même image qu’il avait vue dans le ciel, et lui ordonna de la placer sur un étendard qui devait être porté devant son armée dans les batailles. — C’est le fameux labarum, dont on voit des reproductions sur quelques monnaies de Constantin. — Ce récit, Eusèbe nous apprend qu’il le tient de l’empereur lui-même, qui lui en a garanti par serment l’exactitude.

Voilà donc à peu près ce qu’on devait raconter dans l’intimité de Constantin, vers les dernières années de sa vie, et ce qu’il racontait lui-même à ses familiers, quand il était en veine de confidence. Si de Lactance à Eusèbe le récit a subi d’assez graves altérations, s’il s’est surtout beaucoup accru, c’est qu’il est de la nature de ces sortes d’histoires qu’on y ajoute sans cesse. Quand on les redit souvent, on ne les redit pas de la même façon, et d’une fois à l’autre ils s’enrichissent toujours de quelque lait nouveau. Eusèbe est bien capable d’avoir trouvé tout seul ces embellissemens, mais je ne serais pas surpris que l’empereur y eût travaillé lui-même. Quoi qu’il en soit, nous avons là, à ce qu’il me semble, le récit officiel et définitif de la conversion de Constantin. C’est celui qu’ont adopté sans hésitation et sans défiance tous les historiens de l’église.


IV

Les autres, comme on devait s’y attendre, ont été plus réservés. Ils se sont demandé ce que l’on doit penser de tous ces prodiges et s’il faut tenir grand compte des affirmations de Constantin, même quand il les appuie par des sermens. C’est une question très délicate, dont la solution dépend de l’idée qu’on se fait de lui.

Au premier abord, il ne parait pas que ce soit un de ces caractères impénétrables dont on ne peut pas deviner le secret. Il parlait volontiers ; il aimait à écrire, et il semble que, dans ses lois, dans ses discours, dans ses lettres, on devrait saisir aisément les traits principaux de sa figure. Par malheur, quand nous avons affaire à ces grands personnages, qui jouent les premiers rôles de l’histoire, et que nous essayons d’étudier leur vie et de nous rendre compte de leur conduite, nous avons peine à nous contenter des explications les plus naturelles. Parce qu’ils ont la réputation d’être des hommes extraordinaires, nous ne voulons jamais croire qu’ils aient agi comme tout le monde. Nous cherchons des raisons cachées à leurs actions les plus simples ; nous leur prêtons des finesses, des combinaisons, des profondeurs, des perfidies dont ils ne se sont pas avisés. C’est ce qui est arrivé pour Constantin ; on est tellement convaincu d’avance que ce politique adroit a voulu nous tromper, que, lorsqu’on le voit s’occuper avec ardeur des choses religieuses et faire profession d’être un croyant sincère, on suppose aussitôt que c’était un indifférent, un sceptique, qui, au fond, ne se souciait d’aucun culte et qui préférait celui dont il pensait tirer le plus d’avantages. Burckhardt trouve tout à fait ridicule qu’on se demande quelles sont les croyances véritables d’un ambitieux, « comme si la religion pouvait être quelque chose pour un cœur que dévore la soif de régner [9] ! » et il compare Constantin, se faisant chrétien, au premier consul quand il signe le concordat Ni l’un ni l’autre n’étaient assurément des dévots, que préoccupaient les intérêts du ciel : ils ne songeaient tous les deux qu’à leur pouvoir ou à leur gloire. Voilà l’opinion que, d’ordinaire, on se fait aujourd’hui de Constantin ; seulement quelques historiens, qui lui sont plus favorables, attribuent son indifférence à des motifs plus élevés. Ne se pourrait-il pas, nous dit-on, que ce fût un de ces sages, comme il y en avait alors quelques-uns, qui se mettaient au-dessus de tous les cultes, qui ne voyaient pas de différence notable entre Jupiter et Jéhova, entre Apollon et Jésus, et se plaisaient à les confondre ensemble sous ce nom vague et commode de divinitas qui ne blesse aucune doctrine et peut les satisfaire toutes ? S’il en est ainsi, on ne peut pas dire qu’il se soit converti, c’est-à-dire, qu’il ait passé d’une religion à une autre, puisque toutes les religions lui paraissaient au fond semblables. Il est seulement sorti des limites étroites d’un culte pour trouver une formule plus large que tous les cultes pouvaient accepter sans se compromettre ; il a rêvé, nous dit M. Duruy, un rapprochement des âmes qui, en l’état où se trouvait son empire, aurait été fort souhaitable ; « il aurait voulu réunir ses peuples dans une même croyance, dont les formes pouvaient changer, dont le fond serait le culte du Dieu unique. »

Voilà, je le crains bien, un Constantin de fantaisie, qui ne ressemble guère à celui de l’histoire. Ce n’est pas ainsi que les contemporains nous le dépeignent ; et dans ses écrits, comme dans ses actions, il se montre à nous sous des traits bien différens. Ayons le courage, dans le portrait que nous nous faisons de lui, de ne pas chercher trop de finesse et de nouveauté ; détachons-nous de tous ces tableaux séduisans qui sont tracés d’après nos opinions ou nos préjugés, et qui en font un personnage de notre époque ; replaçons-le dans son milieu et dans son temps. C’était un homme de bon sens qui, venu après une persécution sanglante et inutile, a bien compris que, puisqu’il n’était pas possible de supprimer violemment les religions, il fallait trouver un moyen de les faire vivre ensemble. Il a promulgué le plus ancien édit de tolérance que le monde ait connu ; il a dit le premier, dans un document législatif, « que la religion ne doit pas être imposée, et qu’il faut laisser à tout le monde la liberté absolue de pratiquer celle qu’il préfère : n c’est un grand honneur pour sa mémoire. J’avoue que je lui en saurais moins de gré si l’on pouvait établir qu’il n’était qu’un sceptique : il est si facile de souffrir toutes les doctrines, quand on n’en professe aucune soi-même ! Mais je pense au contraire que c’était un croyant. Il m’est impossible d’être de l’avis de M. Duruy, qui suppose que sa religion se réduisait « à un théisme honnête et tranquille. » Dans les dispositions d’esprit où ses écrits le montrent, il ne lui aurait pas suffi de croire, comme les déistes, à un Dieu confus et lointain, auquel sa grandeur même interdit de s’engager trop dans les affaires humaines. Il avait des opinions bien différentes. En écrivant aux évêques, peu de temps après sa conversion, il confessait que, dans les premières années de son règne, il avait manqué quelquefois à la justice, « parce qu’il pensait que les secrets de son âme échappaient aux regards de Dieu. » Évidemment il s’était guéri de cette erreur quand il parlait ainsi. Il se croyait alors sous les yeux d’une divinité vivante et présente ; il la sentait toujours auprès de lui, il voulait lui plaire, il avait peur de la mécontenter, et nous verrons qu’il pensait être l’objet de ses faveurs particulières. Ce ne sont pas là les sentimens d’un déiste « honnête et tranquille, » mais ceux d’un véritable dévot. J’ajoute même que ce dévot est fort souvent un superstitieux. Supérieur par quelques côtés seulement aux hommes de son époque, il subissait d’ordinaire leurs préjugés et leurs faiblesses. La dureté avec laquelle il a traité l’haruspicine et la magie prouve qu’il en avait grand’peur. Il croyait aux incantations et aux maléfices. Quand il frappa de peines très sévères ceux qu’on accusait de jeter des sorts ou de distribuer des philtres amoureux, il eut grand soin d’excepter les gens qui se servent des charmes pour rendre la santé aux malades et pour éloigner les pluies ou la grêle : il les regardait sans doute comme des bienfaiteurs de l’humanité. En 321, neuf ans après la défaite de Maxence, il fit une loi pour ordonner que, quand la foudre tomberait sur un monument public, on fît venir l’haruspice, on le consultât d’après les anciens usages et l’on apportât sa réponse à l’empereur. Cette loi cause à Baronius la plus grande surprise, il ne peut l’expliquer qu’en supposant que Constantin a cessé tout d’un coup d’être chrétien et qu’il est retourné à son ancienne religion. Assurément, Baronius se trompe ; Constantin, après sa conversion, n’est jamais redevenu païen, on peut l’affirmer ; mais, converti ou non, il est toujours resté superstitieux.

Il me semble d’ailleurs que, dans l’hypothèse de Burckhardt, et avec la façon dont il comprend le caractère de Constantin, il devient très difficile d’expliquer sa conversion. Admettons, en effet, que le portrait qu’on nous trace de lui soit ressemblant, et voyons quelles en seront les conséquences. Il est clair que, s’il n’était en réalité qu’un politique et un homme d’état, c’est-à-dire un indifférent, nous ne pouvons plus ajouter aucune foi au récit de Lactance et d’Eusèbe. Un homme d’état n’apprécie un culte que par les services qu’il peut lui rendre ; un politique ne change de religion que parce qu’il suppose que ce changement sera utile à ses affaires. Il faut donc nous garder de croire que la conversion de Constantin ait été déterminée par des voix intérieures ou des apparitions miraculeuses ; elle ne peut être que l’effet d’un calcul : il a voulu gagner à sa cause un parti puissant ; il a fait uniquement ce qu’il avait intérêt à faire.

Mais ici une question fort embarrassante se pose. Quel intérêt pouvait avoir Constantin à se faire chrétien en ce moment ? Voilà ce qu’il est fort malaisé de découvrir. Les chrétiens sortaient d’une crise terrible dont ils avaient à peine en le temps de se remettre. Sans doute la résistance courageuse qu’ils venaient d’opposer à la persécution les avait grandis dans l’opinion publique. On devait éprouver une sorte d’admiration pour des gens contre lesquels s’était brisé tout l’effort de l’empire. Cependant ils étaient encore trop inquiets, trop défians de l’avenir, trop soucieux de ne pas se compromettre pour qu’on pût croire qu’ils se jetteraient de grand cœur dans des aventures incertaines. D’ailleurs, ils ne s’étaient jamais occupés des affaires politiques ; on ne pouvait pas savoir ce qu’ils y sauraient faire et s’ils seraient pour un prétendant un appui solide, immédiat. Se jeter dans leurs bras, c’était tenter l’inconnu. Le moment était-il favorable de courir cette chance, à la veille d’une bataille, sous les yeux de l’ennemi ? Pour un esprit pratique et calculateur, comme on nous représente Constantin, la force d’un parti se mesure au nombre des soldats qu’il peut lui donner. Il est impossible de savoir, d’une façon certaine, quel était alors le chiffre exact des chrétiens, ils devaient être assurément nombreux, puisque Maximin prétend, dans un édit, que Dioclétien fut amené à les persécuter « parce qu’il voyait que presque tous les hommes abandonnaient le culte des dieux pour s’engager dans la secte nouvelle. » Cependant on s’accorde à croire que les païens étaient bien plus nombreux encore [10]. Ils avaient pour eux la masse énorme des indifférens qui, n’ayant par eux-mêmes aucune croyance, trouvent commode de garder celle dans laquelle ils sont nés et dont l’état et le prince font profession. Ainsi les chrétiens étaient en minorité dans l’empire ; se déclarer ouvertement pour eux, c’était risquer de tourner la majorité contre soi. Pour un avantage incertain on s’exposait à un péril assuré. Comment un politique si avisé a-t-il volontairement couru ce danger, dans un de ces momens critiques où, de peur de complications lâcheuses, on ménage ordinairement tout le monde ? Quel intérêt pouvait-il trouver à soulever les haines du parti païen, qui était de beaucoup le plus fort, et surtout en face de Rome qui a toujours passé pour la forteresse du paganisme ?

S’il n’a pas changé de religion par intérêt, il faut bien qu’il l’ait fait par conviction. Nous voilà donc ramenés, par la force des choses, au récit des écrivains ecclésiastiques : puisqu’il n’est pas prouvé que la conversion de Constantin n’a été qu’un expédient politique, nous n’avons plus de raison de rejeter ce récit en bloc et sans examen. Il vaut mieux essayer de le comprendre et de l’expliquer, voir ce qu’on en peut garder avec vraisemblance, et s’il est possible de dégager la vérité des embellissemens dont on l’a recouverte.

Le récit d’Eusèbe, quand nous l’étudions avec soin, nous montre deux phases distinctes dans la conversion de Constantin. Il est d’abord amené vers le christianisme par le sentiment du danger qu’il court en attaquant Maxence, et les réflexions qu’il fait sur le bonheur dont ont joui les princes qui ont favorisé les chrétiens ; puis il est confirmé dans son opinion par un songe et une apparition miraculeuse. Commençons par nous occuper de la première partie, qui, à mon sens, ne peut donner lieu à aucune objection sérieuse.

On se figure aisément en quelle disposition d’esprit devait être Constantin au moment où il se dirigeait sur Rome et quand allait se livrer celle bataille où il jouait toute sa fortune. Il n’avait eu encore affaire qu’à des barbares ; il allait pour la première fois combattre des Romains. L’armée de Maxence était nombreuse et vaillante. Elle se composait des prétoriens, soldats d’élite qui formaient la garnison de Rome, et d’excellentes troupes qu’il avait tirées de l’Afrique. Elle avait vaincu deux empereurs et repoussé toutes les tentatives qu’on avait faites pour envahir l’Italie. Il était naturel que Constantin, au moment d’en venir aux mains avec elle, ne fût pas tout à fait rassuré sur l’issue du combat. Mais je suppose qu’il éprouvait aussi des inquiétudes d’une autre nature. Nous avons vu que, comme tous les gens de cette époque, il croyait à la magie et craignait fort les sortilèges. Or le bruit s’était répandu que Maxence essayait d’engager les dieux dans son parti par toute sorte d’invocations et de sacrifices. Les historiens contemporains, à quelque religion qu’ils appartiennent, s’accordent à raconter qu’il ne négligeait aucune pratique pour se les rendre propices, et qu’après avoir interrogé tous les devins et consulté les oracles de la sibylle, ce qui ne se faisait guère plus, il avait eu recours à des opérations abominables : on disait qu’il avait fait tuer de jeunes enfans et disséquer des femmes enceintes pour connaître l’avenir et s’assurer l’appui des divinités infernales. Que ces bruits nient ému Constantin, c’est ce qui ne peut pas nous surprendre : il n’y avait personne à ce moment qui n’en eût été troublé comme lui. Il pensa donc qu’il devait, lui aussi, se procurer une protection divine. Mais à qui devait-il s’adresser pour conjurer l’effet de ces maléfices ? Les dieux ordinaires devaient lui être suspects : n’était-il pas à craindre que Maxence, qui leur avait fait tant de prières et tant de promesses, ne les eût décidés en sa faveur [11] ? Il est naturel que Constantin, qui pouvait les croire prévenus contre lui, ait songé à demander des secours ailleurs. En le faisant, il était fidèle à l’esprit même et aux traditions du paganisme. Que de fois n’avait-on pas vu, dans des circonstances graves, quand les dieux qu’on avait coutume de prier paraissaient irrités ou impuissans, les dévots aller chercher au dehors des divinités nouvelles qui avaient sur les autres cet avantage que leur crédit était intact et que, n’ayant pas été encore invoquées, elles n’avaient pu tromper personne. C’est ainsi que tous les cultes étrangers sont entrés à Rome ; et Constantin, en cherchant un appui hors de la religion officielle, suivait l’exemple des premiers adorateurs d’Isis et de Mithra. Qu’on se rappelle ce qui a été dit plus haut de sas premiers rapports avec le christianisme et de la prévention favorable qu’il avait prise pour lui dès sa jeunesse, et l’on comprendra sans peine qu’étant en quête d’un dieu nouveau, il ait eu l’idée d’implorer celui des chrétiens.

Ainsi cette première partie du récit d’Eusèbe est fort vraisemblable, et rien ne nous empêche de croire que les choses se soient passées comme il les raconte. Quant à l’autre, c’est-à-dire à l’apparition et au songe, je n’en veux rien dire ; ces incidens miraculeux échappent à la critique, et ils ne sont pas du domaine propre de l’histoire. Chacun peut donc croire à son gré ou que les faits rapidités par Eusèbe sont vrais, et nous avons affaire alors à de véritables miracles ; ou qu’ils ont été entièrement inventés pour donner plus d’importance à la conversion de l’empereur, en montrant l’intérêt qu’y prenait le ciel ; ou bien enfin, ce qui me parait de beaucoup l’hypothèse la plus probable, que Constantin a pu être trompé par son imagination crédule, qu’excitait encore l’attente d’un grand événement, qu’il a pris pour un signe manifeste de l’intervention divine ce qui n’était qu’un caprice du hasard, et que ces apparitions confuses qu’il a cru voir au premier moment se sont plus tard précisées peu à peu dans son esprit, car il arrive ordinairement que, tandis que le temps affaiblit les souvenirs réels, il donne un corps et une figure aux fantaisies et aux rêves. Quoi qu’il en soit, ce sont des faits, je le répète, qu’il est inutile de discuter, et au sujet desquels il faut laisser chacun libre de penser ce qu’il lui plaira. Je voudrais seulement faire une remarque que me suggère la façon dont Eusèbe nous les a présentés. Il me semble qu’ils ont chez lui une couleur particulière et que la narration qu’il en fait se ressent des habitudes d’esprit et des préjugés d’un païen de Rome. Le Romain est de sa nature méfiant, il craint par-dessus tout d’être trompé. Dans ses croyances religieuses, aussi bien que dans les autres affaires de la vie, il entend n’être pas dupe. Sans doute il croit, comme les chrétiens, que Dieu parle directement au cœur de l’homme, et, quand il lui vient une soudaine inspiration dont la source lui est inconnue, il est d’abord tenté de la rapporter à quelque puissance divine :

Di ne hunc ardorem mentibus addunt,
Euryale ?

Cependant il a toujours quelques hésitations, quelques doutes ; il ne veut pas croire trop vite ; il a peur de se laisser abuser par quelque illusion de son esprit et s’empresse d’ajouter, avec Nisus :


An sua culque Deus fit dira cupido ?


Tandis qu’un chrétien se fierait facilement à ces avertissemens du ciel qui se révèlent à son âme pendant le repos de la nuit ou dans l’exaltation de la prière, lui, demande des preuves matérielles de l’intervention des dieux ; il veut qu’ils se montrent, qu’ils se dévoilent par quelque signe manifeste, irrécusable ; et même un seul signe ne lui suffit pas : dans les choses divines, il est à la fois si important de voir clair et si aisé de se tromper ! Voilà pourquoi, selon Servius, un Romain ne se contente pas d’un premier auspice, et attend, pour se décider, qu’il soit confirmé par un autre : non unum augurium ridisse sufflcit, nisi confirmetur ex simili. Si les dieux veulent qu’on ait confiance en eux, ils feront bien de s’y reprendre à deux fois. Dans l’Énéide, le bon Anchise, qui vient de voir la flamme envelopper la tête d’Ascagne sans brûler ses cheveux, ce qui est pourtant un fait très extraordinaire, ne se rend pas à ce premier prodige ; il demande à Jupiter de l’appuyer par un second :


Si pietate meremur,
Da deinde auxilium, Pater, atque hæc omina firma,


et Jupiter a la bonté de répondre par un coup de tonnerre qui retentit du côté gauche, ce qui ne peut plus laisser aucun doute sur la volonté des dieux. C’est d’après les mêmes croyances et les mêmes scrupules que Constantin ne se contente pas de l’apparition, en plein jour, de la croix miraculeuse et que, pour être convaincu, il attend un signe nouveau. Je trouve, dans la manière dont ces prodiges nous sont racontés, une couleur païenne qui ne permet guère de penser qu’ils soient nés dans l’esprit de l’évêque de Césarée. Je suis donc tenté de croire, en supposant qu’ils n’ont rien de vrai, qu’ils ne sont pas de son invention et, s’il faut trouver un coupable, j’avoue que je déchargerais Eusèbe pour accuser Constantin.

C’est la seule observation que je veux faire à ce sujet. Les miracles qu’Eusèbe est si heureux de rapporter doivent toute leur importance à l’attrait que le merveilleux exerce sur les esprits et à cette sorte de besoin que nous éprouvons d’environner de prodiges les grands événemens de l’histoire. En réalité, la conversion de Constantin s’explique sans eux : pour s’en rendre compte, il suffit de se souvenir que c’était un superstitieux effrayé, qui craignait d’être vaincu s’il n’obtenait pas la protection de quelque divinité puissante. Voilà comment il fut amené à demander le secours du Dieu des chrétiens. Quand il s’y fut décidé, il ne se contenta pas de l’invoquer du fond de son âme et de lui adresser une prière intérieure : comme tous les païens, il ne croyait qu’à l’efficacité des pratiques. Il fit donc porter devant ses soldats m étendard qu’ornait le monogramme du Christ. Est-ce à dire qu’il fût dès ce moment tout à fait conquis à la religion nouvelle ? J’en doute beaucoup. Il attendait sans doute, pour se déclarer et se livrer entièrement, le résultat de la bataille. Soyons sûrs que, s’il n’avait pas été le plus fort, le labarum n’aurait pas reparu en tête de son armée et qu’il serait revenu aux vieilles enseignes. Ce fut la victoire qui le décida. Il est vraisemblable qu’à mesure qu’il voyait les légions ennemies fuir devant ses soldats, s’entasser sur ce pont fragile, qui ne pouvait pas les porter, et tomber de là dans le fleuve, il se sentait devenir de plus en plus chrétien. Quand on lui rapporta la tête de Maxence, dont on venait de retrouver le cadavre au fond du Tibre, il n’hésita plus ; sa conviction était faite, et, la bataille finie, il s’empressa de faire honneur de sa victoire au Dieu dont il avait demandé le secours avant le combat.


V

Tout le monde, du reste, crut y voir, comme lui, la main d’un Dieu. Le succès avait été si complot, si rapide, on s’attendait si peu à voir cette grande armée se fondre si vite, qu’il ne paraissait pas possible de croire que les hommes avaient tout fait. Les chrétiens d’abord s’en attribuaient le mérite, et vraiment ils en avaient le droit : n’était-ce pas sous l’étendard du Christ que Constantin venait de vaincre ses ennemis ? Comme on le pense bien, ils ne manquaient pas de le rappeler. Ils faisaient volontiers remarquer combien le désastre de Maxence ressemblait à celui de Pharaon, et cette coïncidence singulière des deux impies engloutis en un moment dans les flots avec toute leur année leur semblait une preuve de plus de l’intervention divine. Mais les païens aussi avaient leur légende, et ils racontaient les événemens de manière à montrer que leurs dieux n’y étaient pas étrangers. Ils aimaient à représenter Constantin comme un favori de l’Olympe qui avait des ententes secrètes avec les puissances célestes : Habes profecto aliquid cum illa mente divina, Constantine, secretum. « Toute la Gaule, disait un panégyriste, parle de ces légions qu’on a vues, au moment de la bataille, traverser le ciel, dans une attitude guerrière, avec des boucliers étincelans, des armes qui jetaient des éclairs, et que le divin Constance Chlore menait au secours de son fils. » Ainsi les païens et les chrétiens étaient convaincus qu’il s’était produit quelque miracle à ce moment critique, et chacun tirait le miracle de son côté [12]. Quand le sénat de Rome voulut élever à la gloire de l’empereur un arc de triomphe qui existe encore près du Colisée, pour ne pas se compromettre et contenter les deux religions à la fois, il fit graver sur le monument une inscription qui disait que Constantin avait obéi à l’instigation de la divinité : Instinctu divinitatis. Chacun pouvait interpréter le mot à sa façon ; les chrétiens par divinitas entendaient le Christ, les autres Jupiter ou Apollon, mais tous s’accordaient à penser que l’empereur devait sa victoire à la protection d’un dieu.

Constantin en doutait moins que personne, et cette unanimité même affermissait sa conviction. Tandis que les évêques n’hésitaient pas à le proclamer l’instrument de la providence et montraient « que Dieu prenait la peine de se révéler à lui pour lui dévoiler les projets de ses ennemis, » il entendait des rhéteurs païens lui dire, au nom de ces écoles qui furent un des derniers foyers de l’ancienne religion, qu’on ne peut pas douter qu’il ne soit l’objet de la protection céleste : Quis est hominum quin opilulari tibi Deum credat ? Ce qu’on lui répète ainsi des deux côtés, il est naturel qu’il le croie fermement. Un Dieu le protège, tous les cultes le reconnaissent, seulement il n’hésite pas pour savoir et pour déclarer quel est ce Dieu qui est venu si à propos à son aide, quand il allait combattre Maxence, et qui, depuis lors, ne cesse de veiller sur lui ; c’est le Dieu des chrétiens, et il ne manque aucune occasion de lui rendre hommage et de rappeler ce qu’il lui doit. Presque au lendemain de sa victoire, il écrit au gouverneur de l’Afrique que les événemens lui ont appris « que ce Dieu punit sévèrement ceux qui outragent son culte et qu’il comble de prospérités ceux qui le servent. » Voilà ce qu’il redira, presque dans les mêmes termes, jusqu’à la fin de ses jours. Après la défaite de Licinius, quand il est devenu le seul maître de tout l’empire, il sent le besoin de développer le même thème à ses nouveaux sujets, et, pour lui donner plus de force, il cite son exemple ; il fait voir comment « Dieu l’a pris par la main pour le conduire des rivages de la mer de Bretagne et des pays où le soleil se couche jusqu’aux extrémités de l’Orient. » C’est ce qu’il répète, sans jamais se lasser, aux païens, aux hérétiques, aux schismatiques de son empire, quand il essaie de les convertir. Vers la fin de sa vie, écrivant au roi de Perse, Sapor, pour lui recommander les chrétiens répandus dans ses états, il recommence à dépeindre les malheurs qui ont accablé les ennemis de l’église, tandis que lui, qui a ouvert les yeux à la vérité, a toujours été heureux, et qu’il a fait le bonheur de tous ses sujets. Cet argument, sur lequel il revient sans cesse, lui parait irréfutable, irrésistible, et l’on voit bien qu’il lui semble qu’il n’est pas besoin d’en invoquer d’autre pour que le monde entier suive son exemple et se fasse chrétien comme lui.

Si j’ai tenu à citer ces quelques fragmens de ses lettres et de ses discours, c’est qu’ils m’ont paru achever de résoudre la question qui nous occupe. Ils peuvent nous rendre surtout deux services signalés. D’abord, ils nous font voir clairement de quelle façon Constantin était chrétien. Ce n’était pas une de ces âmes malades d’incertitude qui venaient demander au christianisme des croyances solides ; il ne fut pas non plus attiré, comme tant d’autres, vers la foi nouvelle par la beauté de ses doctrines morales ou la sympathie qu’on éprouve pour des malheureux qui supportent courageusement une persécution injuste : la seule raison qu’il avait de la préférer à son ancien culte, c’est qu’elle lui paraissait payer plus libéralement ses adorateurs, et qu’elle les payait en prospérités présentes et terrestres, qui vraisemblablement le touchaient plus que les félicités lointaines de l’autre vie. Ce sont là des sentimens médiocres, je le reconnais, et qui manquent tout à fait d’élévation et de désintéressement ; mais l’ardeur avec laquelle il les exprime, l’insistance qu’il met à y revenir, prouvent qu’il en était profondément convaincu. Son langage, quand il les développe, n’est jamais celui d’un indifférent ou d’un comédien ; on voit qu’il dit vraiment ce qu’il pense. Son christianisme peut paraître matériel et grossier, mais, quoi qu’on dise, il était sincère. Voilà, je crois, un point hors de doute. L’autre conclusion qu’on peut tirer de cts documens n’a pas moins d’importance. Il me semble qu’ils nous permettent de contrôler le récit que les historiens de l’église nous ont fait de sa conversion. On peut croire, en effet, qu’il employait, pour convertir les autres, les moyens qui l’avaient lui-même converti ; il leur redisait sans doute ce qu’il s’était dit pour se convaincre, et nous sommes en droit de regarder les exhortations qu’il leur adresse comme une sorte de confidence qu’il nous fait de sa propre histoire. J’en conclus qu’Eusèbe ne nous a pas trompés quand il nous rapporte les raisonnemens par lesquels Constantin parvint à se prouver que le Dieu des chrétiens était le vrai Dieu, puisque ce sont les mêmes dont il s’est servi toute sa vie pour le prouver aux autres.


GASTON BOISSIER.

  1. Voyez la Revue du 15 février.
  2. En voici une preuve assez piquante. Eckel, dans sa Doctrina nummorum, fait remarquer que, sur certaines monnaies d’or et d’argent, Constantin est représenté la tête levée vers le ciel. Cette circonstance avait aussi frappé Eusèbe, qui ne manque pas d’y voir une preuve de la piété du prince et de prétendre qu’il a voulu prendre devant ses peuples l’attitude d’un homme qui prie. Au contraire, Julien, qui saisit toutes les occasions de railler son grand-oncle, y voit la preuve qu’il était amoureux de la lune, c’est-à-dire un peu fou. Quant à Eckel, il croit que ceux qui ont frappé cette monnaie ont simplement voulu faire ressembler la tête de Constantin à celle d’Alexandre, a qui les artistes donnent souvent cette attitude.
  3. C’est ainsi qu’au moment même où Eusèbe semble nous dire que Constantin a fermé les temples, interdit les sacrifices, il transcrit une de ses lettres aux habitans de l’Orient où il déclare que chacun « doit faire comme il l’entend, » et que les rites des temples ne sont pas supprimés.
  4. Si l’on en croit le martyrologe, quelques-uns de ces procès aboutirent à la condamnation et à la mort des accusés.
  5. Ce terme vague, grec, dont se sert Eusèbe dans la lettre de Constantin, me parait être la traduction exacte de l’expression latine divus Pater, dont les anciens Romains se servaient pour désigner la divinité. On en faisait quelquefois le nom de Jupiter, considéré comme le souverain des dieux. Cette expression avait l’avantage que chaque culte pouvait l’interpréter à sa façon. Les chrétiens y voyaient Dieu le Père, et les païens le Père des dieux.
  6. Pour donner plus de poids à ce témoignage du rhéteur d’Autun, qui par lui-même n’en aurait guère, on fait remarquer qu’un très grand nombre de monnaies de Constantin portent pour exergue l’image du soleil avec ces mots : Soli invicto comiti. Ces monnaies sont citées partout comme une preuve évidente de la dévotion de Constantin pour Apollon. Je m’étonne qu’on n’ait pas vu qu’il y en a presque autant qui portent l’image de Jupiter, de Mars ou d’Hercule, en sorte qu’on en pourrait conclure que l’empereur honorait à peu près également toutes les divinités de la fable.
  7. Tillemont suppose que, dans la mention de cet Égyptien qui vient d’Espagne, il faut voir un vague souvenir du rôle qu’Osius, l’évêque de Cordoue, a joué dans la cour de Constantin.
  8. Eusèbe ne dit pas à quel moment se sont produits l’apparition et le songe ; mais il ressort de tout son récit que Constantin, quand il reçut ces avertissemens du ciel, ne devait pas encore être entra en Italie, et qu’il se mettait seulement en marche pour aller attaquer Maxence. C’est une différence notable avec la narration de Lactance.
  9. Voyez la remarquable histoire de Burckhardt, intitulée : Die Zeit Constantin’s, et le dernier volume de l’Histoire romaine de M. Duruy, qui a suivi en général les idées de Burckhardt.
  10. Beugnot, dans son Histoire de la destruction du paganisme en Occident, affirme que les païens, à l’avènement de Constantin, formaient les dix-neuf vingtièmes de la population de l’empire.
  11. On peut soupçonner que Constantin avait quelques raisons d’en vouloir à ses anciens dieux, qui n’avaient pas encouragé son expédition contre Maxence. Un de ses panégyristes nous dit qu’il s’était mis en campagne malgré des auspices contraires, et qu’il avait quitté la Gaule contre le gré des haruspices, contra haruspicum responsa. Si les haruspices prévoyaient que ce voyage tournerait mal pour eux et pour l’ancienne religion, ils n’ont jamais été plus perspicaces.
  12. C’est ce qui était arrivé déjà pour le miracle de la légion fulminante, dont il existait une version païenne et une version chrétienne.