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Essais de Morale et de Littérature/02

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Essais de Morale et de Littérature
Revue des Deux Mondes2e période, tome 48 (p. 178-203).
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ESSAIS
DE
MORALE ET DE LITTERATURE

II.
PHILOSOPHIE DE WILHELM MEISTER
DE GOETHE.


I. — DIFFICULTES DE L’INTERPRETATION.

Goethe, dans une de ses conversations avec Eckermann, nous a prévenus lui-même loyalement du danger qu’il y aurait à vouloir fouiller trop profondément les arcanes de sa pensée et les mystères de ses conceptions. « Les lettres que Schiller m’a écrites sur Wilhelm Meister, disait-il, contiennent des vues et des idées de la plus haute importance ; mais cet ouvrage est au nombre des productions qui échappent à toute mesure ; moi-même, je n’en ai pas la clé. On y cherche un point central ; or il est difficile qu’il y en ait un, et même cela ne serait pas bon. Une existence riche et variée qui se déroulerait devant nos yeux serait aussi un tout, un ensemble, une œuvre naturelle, sans aucune tendance exprimée, car une tendance n’est pas quelque chose de réel, ce n’est qu’une conception de notre esprit. »

Il en est en effet d’une grande œuvre d’art comme des productions de la nature : la vie envahissante recouvre bientôt les principes sur lesquels elle repose, la végétation de la pensée met à néant la semence première, la forme prend possession de l’idée, la recouvre et la voile, et l’artiste lui-même, entraîné par cette tyrannie de la vie, perd de vue son point de départ et ne le reconnaît plus dans les résultats de son travail. Il pourrait presque dire en face de sa propre œuvre ce que disait l’architecte sir Christophe Wren en face de je ne sais quelle église gothique d’Angleterre : « Je vous en bâtirai une semblable, si vous pouvez me découvrir où la première pierre a été posée, » Où la première pierre a-t-elle été posée ? Il l’ignore ; ce qui est certain, c’est qu’un merveilleux édifice s’est élevé de terre avec son chœur mystérieux, son jubé, ses vitraux peints ; et sa rosace en pierre brodée. D’où qu’il soit sorti, l’édifice est là, devant nos yeux, attestant son existence par l’admiration qu’il nous inspire, et par la curiosité même qui nous pousse à chercher sur quels fondemens il repose.

Il semble à beaucoup de gens, surtout en France, que l’artiste et l’écrivain doivent être aussi pleinement maîtres de leur pensée qu’un habile cavalier est maître de son cheval, qu’ils peuvent la mener à leur gré et lui faire exécuter toutes les voltiges qu’ils veulent, que les plus grandes œuvres d’art sont celles où l’artiste est resté jusqu’à la fin fidèle à son point de départ, où sa pensée s’est développée avec la rigueur d’un syllogisme et où l’on retrouve ses prémisses dans ses conclusions. Cette opinion cependant a le grand tort d’assimiler les œuvres de l’art aux œuvres de la dialectique et de la logique. Un traité de morale, un sermon, un discours politique peuvent et doivent présenter cet enchaînement artificiel de pensées ; mais la nature ne connaîtras ces liens rigoureux et étroits, et l’art est fils de la nature. L’opinion vraie en telle matière est donc l’opinion contraire à celle qui domine encore aujourd’hui. Le véritable artiste est presque toujours involontairement infidèle à sa pensée première ; il fait autre chose que ce qu’il voulait faire, ou il fait autrement qu’il ne voulait faire. Sa conception, d’abord précise et limitée comme une figure géométrique, brise bientôt, ces lignes rigides et prend un caractère indéfini et indéterminé. Elle entraîne le poète et l’artiste là où il n’avait jamais compté aller, elle se montre à lui sous un visage nouveau, elle lui révèle, à sa grande surprise, qu’il ne savait pas qui elle était et ce qu’elle pouvait donner lorsqu’il l’a adoptée. Peu à peu elle s’est transformée ; elle est la même, et pourtant elle est autre. Il est vraiment curieux de voir commenta l’origine les plus grandes conceptions de l’art sont voisines du lieu commun le plus banal : elles en sont si voisines qu’elles ne dépassent pas la portée de l’intelligence la plus vulgaire, et que le premier venu pourrait les comprendre sous cette première forme ; mais, lorsqu’une fois elles sont complètement traduites par l’art, l’intelligence la plus profonde ne suffirait pas pour en épuiser les significations multiples. Si l’on regardait bien, on verrait que l’ambition de l’homme de génie est d’ordinaire des plus modestes : il veut tout simplement prononcer sur un sujet donné quelques paroles de bon sens, mais la nature est ambitieuse pour lui et lui révèle des richesses morales auxquelles il n’avait pas songé. Prenons un exemple à jamais mémorable, un des plus beaux livres des temps modernes, le Don Quichotte. Il a été longtemps admis que Cervantes avait voulu faire tout simplement la satire des romans de chevalerie. Voilà un bien maigre point de départ, et on peut dire en toute vérité que, si telle a été la pensée de Cervantes, son œuvre est trop magnifique pour un but après tout aussi mesquin. Et cependant je crois bien que cette pensée fut à l’origine le vrai et unique point de départ de Cervantes ; seulement, chemin faisant, elle s’est métamorphosée, les mésaventures du fou ridicule ont fait place aux infortunes d’un chevalier déclassé venu au monde à une époque où il n’y a plus de chevalerie, et, grandissant toujours à mesure qu’on l’observe mieux, ce chevalier déclassé est devenu le représentant de l’enthousiasme et le patron des âmes idéales. De là la différence si tranchée qui sépare les deux parties du Don Quichotte, différence qui pourtant n’a pas créé de contradiction. La conception de Cervantes, en se révélant à lui par de lentes et successives évolutions, a respecté l’harmonie de son œuvre. Aucune des parties n’y donne de démenti à l’autre, si bien qu’on peut dire que Cervantes a fait exactement ce qu’il voulait faire d’abord, tout en faisant une tout autre chose. Un illustre homme d’action disait que l’on ne va jamais si loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va ; l’artiste et le poète ne pourraient-ils pas, mieux encore que l’homme d’action, faire un pareil aveu ?

Voilà la première leçon ou, pour mieux dire, la préface des leçons nombreuses que nous pouvons tirer du Wilhelm Meister de Goethe. Avant même que nous l’ayons abordé directement, il nous révèle que l’inconscience de l’artiste est la première et la plus indispensable des conditions de toute grande œuvre d’art ; il nous prévient que nous ne devons pas mesurer avec trop de précision la pensée de l’auteur, et il nous instruit déjà, en nous recommandant la prudence. Ainsi l’homme le plus maître de sa pensée qui ait jamais été nous déclare qu’il ne peut répondre de n’avoir pas succombé à son insu à cette inconscience de l’artiste et du poète qui semble une des lois mêmes du génie. Il ne nous est pas prouvé en effet qu’il n’ait pas suivi un autre plan que celui qu’il s’était tracé, et que sa conception ne se soit pas métamorphosée progressivement. Il ne nous est pas prouvé qu’il n’ait pas voulu d’abord faire punir le téméraire Wilhelm Meister par la nature, au lieu de le faire instruire, corriger et ennoblir par elle. S’il y a une idée qui domine dans le livre, c’est que le point de départ choisi par le héros est absolument faux, et ne peut le conduire que dans des fondrières de plus en plus dangereuses. Goethe blâme ouvertement la tentative de son héros ; selon lui, Wilhelm, en sa qualité d’enfant des classes moyennes, est coupable de chercher cette harmonie, ce parfait équilibre de son être qui semble n’appartenir de droit qu’aux classes nobles, au lieu de s’enfermer dans une spécialité pratique et de s’y fortifier comme dans une citadelle, ce qui est le devoir de tout bourgeois. Cependant ce Wilhelm si ouvertement blâmé finit par arracher l’approbation de Goethe. Il semble qu’il ait éprouvé pour son héros le même sentiment que Cervantes pour le sien. Chemin faisant, il a de même changé d’opinion à son égard ; sans renoncer à sa première idée, il a incliné du côté du héros qu’il avait créé, si bien que les conclusions du livre relativement à Wilhelm semblent être celles-ci : « mon héros a triomphé là où il aurait dû échouer, mais il méritait de réussir. Les entreprises semblables à la sienne seront toujours téméraires et dangereuses ; cependant il sera toujours noble de les avoir tentées. » La pensée de Goethe a donc aussi ses oscillations, et le lecteur par conséquent doit se tenir en garde contre toute interprétation trop absolue et tout jugement qui serait trop d’une seule pièce. Une grande œuvre est un produit libre de la vie, et son interprétation doit être libre comme elle.

L’intelligence merveilleusement compréhensive et conciliatrice que Goethe a déployée dans le Wilhelm Meister fait de cette œuvre une mine inépuisable d’explications arbitraires et d’hypothèses fantasques pour la critique imaginative. On peut y découvrir mille opinions qui sont restées chez Goethe à l’état d’intention ou à l’état de nuance : aussi est-ce un des livres qui se prêtent le mieux à une interprétation fausse ou calomnieuse de l’esprit de l’auteur. Il s’y trouve telle pensée qui, poussée logiquement, conduirait à des conséquences que Goethe aurait réprouvées. La pensée s’y trouve, voilà qui est certain ; mais il serait téméraire d’affirmer qu’il l’arrêtait à tel point ou qu’il l’acceptait dans telle mesure. Les idées dans Goethe ne se développent pas solitairement, mais simultanément, de telle sorte qu’aucune n’existe jamais sans son contre-poids et son contraire, et que de ce développement simultané naît cet équilibre parfait qui s’appelle l’harmonie. Harmonie d’une délicatesse singulière, et qu’il faut craindre de détruire en poussant quelques-unes de ces idées plus loin que Goethe ne voulait les mener ! La brutalité de la logique ordinaire n’est donc pas de mise dans l’étude et l’examen d’une telle œuvre, et il y faut porter au contraire de la discrétion, du respect et de la prudence. Combien il est facile de détruire cet équilibre et de faire pencher du côté de nos opinions particulières l’exacte balance des idées du maître ! A certaines pages, on pourrait prendre le livre pour une apologie de la liberté humaine et de la souveraineté individuelle, s’il ne semblait pencher dans les pages suivantes du côté de la fatalité et de la souveraineté de la nature. Ses conclusions seront épicuriennes si vous le voulez, stoïciennes si vous le voulez encore, mystiques même si vous avez un penchant prononcé pour le mysticisme. En règle générale, Goethe croit à l’expérience comme base de la morale et à l’affranchissement de l’homme par la nature ; cependant il montre, dans le plus long chapitré de Wilhelm Meister, comment l’idée vivante du Dieu chrétien, en prenant progressivement possession d’une âme pieuse, arrive à la délivrer de toute sujétion. La recommandation principale de Goethe, celle qui revient à chaque page du livre et sous toutes les formes. C’est de vivre et de songer à vivre, et pourtant, lorsque la mystérieuse société de Lothaire et de l’abbé a déclaré Wilhelm affranchi par la nature, que lui impose-t-elle sinon le renoncement de soi, le sacrifice de son individualité au profit de l’ordre général ? Ainsi notre liberté n’arrive à son point culminant que pour se détruire, et l’homme ne cherche la sagesse que pour apprendre à s’oublier. Les conclusions du livre semblent démentir ses prémisses.

Dans aucune de ses œuvres, Goethe n’a appliqué d’une manière plus complète sa vaste et complexe méthode. On sait en effet qu’il déclarait qu’il avait besoin de tous les systèmes pour expliquer sa pensée, et qu’il n’aurait pu se passer d’un seul. Panthéiste dans l’observation de la nature, parce que l’unité est le principe et la fin de la science, polythéiste dans l’art, parce que l’art a besoin d’individualité et se compose de démembremens de la vérité, il était dualiste et monothéiste dans la partie de la morale qui regarde la société générale, et tour à tour chrétien ou empirique dans la partie de la morale qui regarde l’individu. Tel système qu’il proscrivait absolument d’une province, il l’acceptait dans une autre, comme par exemple cette méthode si célèbre et si longtemps triomphante des causes finales qu’il repoussait de la science et qu’il acceptait comme utile et même comme vraie dans la sphère du pur sentiment religieux. Et ce qu’il y a d’admirable, c’est que cet emploi des systèmes et des méthodes les plus contraires n’aboutissait pas chez lui à un éclectisme ou à un syncrétisme. Il ne prenait pas de chaque système ce qui lui convenait, comme l’éclectique, en rejetant les autres parties ; non, il savait qu’un système est un tout harmonieux qui lie peut être scindé, et il l’acceptait et l’appliquait tout entier. Il n’essayait pas davantage de cet amalgame qu’on appelle syncrétisme, car chacun de ces systèmes n’était valable, selon lui, que pour un certain ordre de vérités, et non pour un certain autre. Les divers systèmes n’étaient donc pas pour lui des expressions de la vérité, mais ils constituaient une échelle de méthodes toutes excellentes pour atteindre le vrai et le rendre sensible aux hommes. Avec quelle sagesse le maître emploie tour à tour ces divers systèmes transformés en méthodes, avec quel sentiment exact de la valeur et de la mesure, avec quel tact délicat du point où l’un ou l’autre cesse d’être applicable, c’est ce que savent tous ceux qui l’ont lu avec le respect et l’attention qu’il réclame. Comment a-t-il réussi à rendre, obéissantes toutes ces opinions contradictoires, d’ordinaire récalcitrantes et tyranniques ? Par quel art a-t-il dompté toutes ces forces intellectuelles, de manière à en faire les serviteurs dociles de son esprit ? Cela est le secret de son génie et du long effort de sa vie, et ne s’est vu que cette seule fois dans l’histoire intellectuelle de l’humanité. Tous les systèmes de morale sociale et de morale individuelle se rencontrent donc à la fois dans le Wilhehn Meister, mais ils ne sont les uns et les autres que les instrumens et les outils de la pensée de l’auteur, et il n’en est aucun qui pourrait élever la prétention d’être l’exact interprète de cette pensée souveraine. De là une nouvelle difficulté pour le commentateur ; il lui est interdit de choisir entre ces divers systèmes de morale, puisque le maître n’a montré de préférence marquée pour aucun. Pour toute sorte de raisons, il sera donc sage de résister à la dangereuse tentation qui pousserait à interroger d’une manière trop pressante les détails et les épisodes particuliers du livre, et de s’en tenir à son ensemble et aux conclusions qui en sortent tout naturellement. Une des singularités du Wilhelm Meister, c’est que les détails en sont aussi inquiétans et aussi irritans que les conclusions en sont sages, rassurantes et calmantes. Tenons-nous-en donc à ces conclusions et à ces leçons générales ; la matière est encore assez vaste pour qu’il soit difficile de l’épuiser en quelques pages.


II. — ESTHETIQUE DE WILHELM MEISTER.

La composition littéraire de ce livre est de la plus grande importance. Un jour que Mme de Staël interrogeait le philosophe Fichte sur sa morale, il répondit très justement : « Prenez ma métaphysique, et vous saurez quelle est ma morale. » Il en est ainsi pour Goethe : quiconque veut connaître sa morale doit avant tout connaître son esthétique, car l’une dépend de l’autre. Cela est vrai de toutes ses œuvres en général, mais cela n’est vrai d’aucune autant que de Wilhelm Meister. C’est là qu’il s’est le plus clairement et le plus crûment dévoilé. Partout ailleurs ; le choix habile de ses sujets et la perfection de son art ont dissimulé ses véritables principes et ont donné le change à ses lecteurs sur ce qu’il pensait réellement ; mais là il étale ces principes avec une indifférence impérieuse et une sorte de cynisme souverain. Aussi le livre fit-il scandale à son apparition, même parmi les admirateurs les plus fervens de Goethe. Ils refusèrent d’y reconnaître l’auteur de tant d’œuvres admirées pour leur perfection et leur pureté ; c’était pourtant le même : seulement tout masque était tombé, et le vrai visage se montrait pleinement à découvert pour la première fois.

Quelle est donc cette terrible esthétique ? J’étonnerai peut-être encore bien des personnes en disant que Goethe était un grand contempteur de ce que nous appelons l’idéal, et qu’il resta toute sa vie, depuis les jours où il écrivit Werther, dans l’enthousiasme de ses jeunes années, jusqu’à ceux où il écrivit le second Faust au milieu des glacés de l’âge, un amant fidèle et loyal de la réalité. La réalité, scrupuleusement, amoureusement, religieusement interrogée, fut sa muse et son inspiratrice. Courtisan respectueux et discret dans le domaine de l’art comme dans celui de la vie, il acceptait avec déférence toutes les traditions d’académie et d’école ; mais, ce devoir de politesse, une fois rempli, il les déposait paisiblement dans les recoins les plus obscurs de son intelligence, et ne demandait de leçons et de conseils qu’à son expérience et à ses souvenirs personnels. Il était convaincu que toute tentative poétique est vaine lorsqu’elle n’a pas ses racines dans la vie présente de l’artiste ou qu’elle ne se rapporte pas à quelque circonstance de son passé. Toute poésie, pour être éternelle, ou seulement pour mériter de vivre, devait avoir son origine dans un moment du temps et dans un coin du monde extérieur, et non sortir de l’effort laborieux et abstrait d’une intelligence solitaire. Tout artiste véritable devait pour ainsi dire recommencer l’histoire de l’art dans sa personne, et se servir des mêmes élémens dont s’était servi le premier artiste ou le premier poète. Or où donc ces élémens avaient-ils été pris, sinon dans la réalité la plus humble et même la plus vulgaire ? Un peu de boue et de cendre animé par le souffle de l’esprit, voilà l’origine de tout art. D’où était sortie par exemple cette littérature héroïque de la Grèce, si justement classique, si justement offerte à l’admiration de chaque génération nouvelle ? Des crimes, des vices et des brutalités de quelques sauvages familles primitives. Un inceste monstrueux, un adultère, un parricide, une vengeance de barbare anthropophage, voilà les élémens nobles et délicats qui se sont transformés en œuvres héroïques. Le modèle le plus parfait de l’idéal classique a été formé avec ce limon primitif. Rien ne remplace cette communication première avec la réalité. La tradition est excellente et peut nous apprendre beaucoup, si nous savons l’interroger comme elle doit être interrogée ; mais elle a deux défauts : le premier, c’est que sa tendance est de nous éloigner de la source de l’art, au lieu de nous en rapprocher ; le second, c’est qu’elle ne présente à l’artiste que les produits de l’art, au lieu de lui présenter les produits de la nature. Ou, si vous aimez mieux, elle lui présente non pas la nature vraie, mais une nature de seconde main, celle qui a été déjà transformée par les artistes antérieurs. Elle lui donne des modèles à imiter, plutôt que des matériaux à mettre en œuvre.

L’idéal ! voilà le mot dont peut-être les hommes ont le plus usé depuis un demi-siècle, sans chercher à se rendre compte de ce qu’ils entendent par là. Ils approuvent ou condamnent les œuvres littéraires de la manière la plus arbitraire en vertu de ce mot, dont ils seraient souvent fort embarrassés de donner une définition. Il est vraiment curieux de remarquer combien il est facile à un artiste ou à un poète de créer une illusion qui leur arrache cette louange et de leur faire déclarer idéale une œuvre qui est prise dans la réalité la plus concrète. Le choix habile du sujet y suffit, ou encore la perfection du travail. Qu’une figure prise dans la nature soit menée à perfection, les amateurs et les dilettanti la déclareront idéale ; qu’un artiste ou un poète choisisse un sujet consacré par la religion et la tradition et le ramène habilement aux conditions de la réalité, l’œuvre protégée par l’étiquette de ce sujet même échappera au reproche de vulgarité. Personne n’a mieux connu que Goethe cette magie par laquelle on crée l’illusion de l’idéal ; il a passé toute sa vie à transporter dans le royaume du grand art les réalités les plus humbles. Lui qui avait eu la puissance de se faire proclamer le maître classique par excellence et devant lequel les pédans les plus revêches avaient dû se prosterner comme devant un dieu antique ressuscité, il a dû sourire bien des fois des fausses opinions par lesquelles les hommes sont gouvernés, il a dû bien des fois être tenté de leur dire : Ce que je vous fais applaudir, c’est cela même que vos préjugés d’école vous font considérer comme indigne de l’art ; ces personnages qui arrachent votre admiration et vos larmes, c’est votre fille et votre frère, votre voisine et votre ami.

Goethe accepte donc la réalité, non-seulement comme la matière indispensable à l’artiste pour que son œuvre ait un corps, mais comme le germe et le principe de toute beauté, de toute noblesse et de toute vertu. Pour lui, l’idéal est non pas le contraire, mais l’épanouissement de la réalité : il sort de la réalité comme la fleur sort de la plante, pour la couronner, ou comme le gazon sort de la terre, pour jeter un manteau vert sur sa nudité. L’idéal tel que Goethe le comprend n’est pas autre chose que le résultat des forces de la nature et de l’esprit sur la matière et sur l’âme de l’homme. Une chose est poétique lorsqu’elle est arrivée à son entier développement sous l’action de ces forces toutes-puissantes. Il n’y a de personnages vulgaires que ceux que la vie n’agite pas ou n’a pas encore touchés, car les grandes forces morales du monde possèdent le même privilège que le fatum antique, celui d’ennoblir ceux qu’elles prennent pour victimes ou pour interprètes. Il ne vous appartient pas de déclarer que tel personnage est vulgaire, si la passion, la douleur et la tendresse qui l’ont visité déclarent le contraire. Prenons un exemple. Parmi les personnages de Goethe, il n’en est pas de plus familier à l’imagination de la foule que le personnage de Marguerite. C’est l’héroïne favorite de tout lecteur de Faust, le type de prédilection, l’enfant gâté des plus sévères amans de l’idéal. Certes ce n’est pas à elle qu’on ménage les épithètes flatteuses et poétiques. Regardez bien cependant au fond de son histoire : qu’est-ce autre chose qu’une histoire d’occurrence journalière, et si vulgaire qu’on ne sait comment la raconter sans brutalité ? Une pauvre fille du peuple séduite et abandonnée met au monde un enfant, le tue pour cacher son déshonneur, et se voit condamnée à mort pour son crime. Voilà qui est aussi peu idéal que possible ; mais cette réalité fangeuse e£ sanglante s’épanouit sous l’action des forces morales qui ont pris Marguerite pour victime. Comment cette histoire serait-elle vulgaire lorsque nous voyons le démon peser de tout son poids sur cette pauvre âme que cherchent à lui arracher la piété et l’amour ? La réalité n’est donc anti-poétique que pour celui qui ne sait pas qu’elle contient toujours, soit latente, soit active, une force morale divine ou diabolique ; mais celui qui connaît ce secret n’a plus envie de se détourner de cette source féconde pour suivre les pauvres chimères sans corps enfantées laborieusement par son imagination.

Tous les personnages les plus vrais, les plus sympathiques, les mieux réussis en un mot des œuvres de Goethe sont pris dans la réalité la plus modeste et quelquefois la plus basse. Elargissant à l’infini le sens du fameux vers d’André Chénier :

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques,


Goethe fait des types classiques avec des bourgeois et des gens du peuple. Que sont donc ce Werther et cette Charlotte si célèbres qui ont ému tous les cœurs et conquis leur place à côté des plus illustres amans de l’ancienne littérature chevaleresque ? Deux jeunes bourgeois à qui Goethe a donné pour l’éternité le pouvoir de représenter les passions et les égaremens d’une certaine période de la jeunesse, ainsi qu’il le faisait remarquer lui-même avec une juste estime pour son œuvre. Qu’est-ce au fond que leur histoire, sinon l’histoire très ordinaire d’une jeune bourgeoise qui se désole d’être obligée d’être vertueuse et d’un jeune bourgeois qui se désespère de ne pouvoir être coupable ? Mais tant qu’il y aura des cœurs de vingt-cinq ans assez engagés déjà dans la vie pour sentir avec impatience les entraves du devoir et encore assez près de l’adolescence pour regimber sous l’aiguillon de l’indiscipline, leur histoire restera vraie, d’une vérité unique. Qu’est-ce que cette Claire si sympathique du drame d’Egmont sinon une simple grisette qui professe pour le noble comte juste les mêmes sentimens que vous pourrez observer chaque jour chez la première grisette venue pour un jeune amant d’une condition supérieure à la sienne ? L’éblouissement causé par la splendeur du rang, voilà le principe de l’amour de Claire pour Egmont ; mais ce sentiment, d’ordre assez peu élevé, suffit pour mettre en jeu son âme entière, et si violent est son effort pour aimer au-dessus d’elle, qu’il l’arrache à sa condition, où elle ne redescendra plus, Voilà l’aimable grisette devenue classique par la force de son désir ! Il semble quelquefois, en lisant Goethe, qu’on assiste à l’origine d’une nouvelle aristocratie de l’idéal. Ses personnages sont les premiers de leur famille. Poétiques par droit de nature, prosaïques par fatalité de naissance et de condition, ils apparaissent devant nous avec leur mélange de noblesse innée et de robuste solidité bourgeoise ou populaire. Personne des leurs ne fut poétique avant eux, leur valeur intrinsèque seule a tout fait pour eux. Vrais fondateurs, il ne leur fut rien légué, et c’est eux au contraire qui légueront leur noblesse à la longue lignée de personnages qui leur succédera.

Dans la plupart de ses œuvres cependant Goethe a introduit cette réalité avec mesure et ménagement ; mais dans Wilhelm Meister elle opère une véritable invasion, si bien qu’on pourrait tirer du livre cette conclusion morale très pratique, mais de délicate application : les gens bien nés et bien doués doivent apprendre à vivre au milieu de la mauvaise compagnie, savoir s’y plaire au besoin et tirer profit de ce qu’ils y voient et de ce qu’ils y entendent pour leur perfectionnement individuel. Quelle société ! Jamais, depuis qu’Apollon fut contraint de garder les troupeaux d’Admète, les muses n’avaient entretenu commerce avec pareilles créatures. Les coulisses ont fourni leur peuple, les comptoirs ont député leurs sages, et, pour représenter dignement l’idéal, les petites maisons et les baraques foraines ont laissé échapper leurs hôtes. La réalité la plus crue s’étale devant nous avec ses misères et ses amertumes, ses joies sensuelles et bruyantes. C’est dans la société la plus vulgaire que l’enthousiaste Wilhelm doit voyager à la poursuite de l’art, de la sagesse et du bonheur, toutes choses auxquelles n’a jamais songé aucun de ses gais compagnons. Les personnages de condition noble eux-mêmes, ceux qui sont chargés d’initier Wilhelm à une vie nouvelle, Jarno, Lothaire, l’abbé n’ont jamais cherché le vrai et le beau en dehors ou au-delà de la réalité. Tous ils marchent les yeux baissés vers la terre, attentifs à des soins de ménage ou de culture. La noblesse des hommes de cette société consiste dans leur parfaite prudence* dans la justice avec laquelle ils gouvernent le coin de terre qu’ils possèdent, dans la destination utile qu’ils ont su donner à leur vie. Le charme des femmes consiste dans leurs vertus pratiques innées et dans la bonne grâce qui ne leur manque jamais pour accepter et accomplir les fonctions auxquelles leurs instincts les appellent. Cette jeune Thérèse est née ménagère, cette jeune comtesse Nathalie est née sœur de charité. Voilà qui est bien peu romanesque, sans doute. Cependant ces instincts terrestres ne pourraient-ils pas s’épanouir en vertus poétiques ? Le bien contient en germe l’utile ; mais l’inverse ne serait-il pas vrai aussi, et de l’utile le beau et le bien ne pourraient-ils sortir ? Le point de départ de tous ces personnages, c’est donc l’utile et le réel. Un philosophe antique comparait l’homme à un arbre dont la tête serait la racine et qui croîtrait de haut en bas au lieu de croître de bas en haut, voulant faire » entendre par là que l’origine de l’homme est céleste. Les racines des personnages de Wilhelm Meister sont au contraire fixées dans la terre ; c’est en elle qu’ils puisent la sève morale qui éclate en actes généreux et en belles maximes.

L’idéal et la poésie sont cependant représentés dans ce livre par deux personnages : le harpiste et Mignon ; du moins ces deux figures sont les seules que les habitudes contractées par notre imagination et pour ainsi dire les mœurs contractées par notre goût littéraire nous permettent d’appeler poétiques. Ces deux figures sont essentiellement poétiques ; nous éloignent-elles beaucoup de la réalité ? Non ; au contraire elles nous en rapprochent en un sens peut-être plus que toutes les autres. Il semble que Goethe ait voulu montrer par cet exemple combien l’idéal pouvait être acquis à meilleur compte que nous ne le pensons. La plupart des poètes font des efforts extraordinaires pour le conquérir : ils fouillent les terres et les mers, interrogent les oracles du passé, inventent des îles inconnues, et tout cela sans grand résultat. Goethe n’a pas besoin d’aller si loin pour trouver l’idéal : à l’instar de Wilhelm, il le ramasse sur la grande route ou l’achète à une foire de village. Une petite créature équivoque et bizarre élevée parmi des saltimbanques, un vieux vagabond mélomane autour duquel on flaire une vague odeur de crime, suffisent pour ouvrir à l’imagination l’empire des rêves et pour créer autour des autres personnages du livre, habitués à vivre dans un air plus épais, une atmosphère de poésie. C’est le hasard qui a mis ces deux créatures dans les mains de Wilhelm ; mais ce hasard est si peu extraordinaire que pareille fortune pourrait échoir au premier venu, et qu’il n’est aucun de nous qui n’ait eu peut-être dix fois l’occasion de faire l’emplette de l’idéal à aussi bon marché.

Et pourtant, quoiqu’il soit ramassé au milieu des fanges du chemin et parmi les broussailles les plus sauvages de la vie réelle, c’est bien ce que nous appelons l’idéal poétique ; on le reconnaît à l’insondable mystère qui l’enveloppe et à son impuissance à se conformer aux exigences normales de la vie. L’idéal sort de la réalité ; mais une fois qu’il en est sorti, il ne peut plus y rentrer, de même que la fleur ne peut plus rentrer dans la tige sur laquelle elle s’est épanouie. Mignon et le harpiste, l’un par instinct, l’autre par fatalité, ne peuvent vivre que d’une manière poétique. Mignon est un enfant qui n’a d’intelligence que par la poésie et la passion ; son état d’âme normal est poétique en ce sens qu’il est toujours occupé par un sentiment extrême ; elle craint, elle pressent, elle regrette, elle désire, ou s’abandonne à l’heure présente avec une joie folle. Taciturne et silencieuse dans les occupations ordinaires de la vie, une âme extraordinaire éclate en elle au contraire dans toutes les occasions qui exigent une dépense de sève poétique, lorsqu’elle chante, lorsqu’elle danse, lorsqu’elle presse son ami dans ses bras. La douleur, qui, trop prolongée, finit par apporter la mort aux autres hommes, est au contraire l’élément vital du harpiste vagabond. Elle a créé en lui un état d’âme qui est devenu son état habituel, et sans lequel le malheureux ne pourrait plus vivre. Comme cet état est excessif, il est nécessairement poétique ; le harpiste ne vit donc que de poésie. La souffrance lui a donné l’inspiration, le don de l’harmonie, le pouvoir de l’expression ; qu’on l’en délivre, il ne restera plus qu’un maniaque qui, comprenant seul l’irréparable tort qu’on lui fait, se hâtera de mettre fin à ses jours. Mignon et le harpiste symbolisent une vérité esthétique des plus importantes, qu’on peut résumer dans cette formule : la réalité seule a le pouvoir de créer la poésie ; mais elle ne peut la ressaisir une fois qu’elle l’a créée, et, quoique leur parenté soit aussi étroite que celle d’une mère et d’une fille, leur séparation est cependant absolue et irrévocable. Cette vérité nous est démontrée non-seulement moralement, mais scientifiquement, physiologiquement pour ainsi dire.

Ces deux personnages ont en outre une importance historique. En face de la réalité contemporaine qui remplit tout le roman, ils représentent l’ancien idéal, la poésie du vieux monde en train de disparaître. Ces deux vagabonds sont les seuls liens qui rattachent les autres personnages au passé et à la tradition. En eux, nous contemplons le romantisme du moyen âge déclassé, déchu, dans les affres de l’agonie, dans les mélancolies ou les désespoirs du suprême adieu. La poésie rêveuse, imaginative, la poésie qui ne vivait que d’âme et de passion, celle du visionnaire, de l’extatique, dit avec eux son dernier mot et exhale son dernier souffle. Heureusement dans ce monde renouvelé il restait encore un enthousiaste, un déclassé volontaire, pour les recueillir et les héberger ; mais que ce jeune Wilhelm eût laissé sa vie suivre son cours normal au lieu de la faire dévier par inexpérience, et il y avait grande apparence qu’ils seraient morts l’un et l’autre sur le grand chemin. Les autres acteurs du livre n’ont pas d’oreilles ou d’intelligence pour eux. Est-ce par insensibilité prosaïque ? est-ce parce que cette réalité, à laquelle ils s’attachent avec tant d’énergie, les rend sourds et aveugles à la poésie ? Non, la noble société à laquelle Wilhelm se trouve mêlé lorsqu’il a quitté sa bande de comédiens errans vit au contraire dans une atmosphère essentiellement poétique, une atmosphère qu’elle se crée elle-même à mesure qu’elle la respire ; mais les personnes qui la composent ne comprennent pas la poésie à la manière de Mignon et du harpiste, c’est-à-dire à la manière du passé. De quoi parlent les deux compagnons de Wilhelm ? De souffrances solitaires, de regrets et de rêves ; leur poésie est essentiellement passive. Elle est pour eux une dépense et une déperdition de forces, leur vie s’écoule avec chacun de leurs lieder, chacune de leurs inspirations les conduit un peu plus près de la mort. Les nobles associés de Wilhelm au contraire ne comprennent que la poésie du fait, et ne cherchent la poésie que dans l’action. Ils la créent par leur volonté et leur labeur pratique. Au lieu d’aller de l’intérieur à l’extérieur, leur poésie va de l’extérieur à l’intérieur ; elle entre en eux comme un aliment au lieu d’en sortir comme une perte d’âme ; elle vient de la vie et les conduit à la vie. Tel est le rôle historique de Mignon et du harpiste. Le passé, par leurs yeux songeurs et hagards, regarde avec indifférence, et sans y rien comprendre, le présent, qui de son côté le contemple avec compassion, mais sans se détourner de sa tâche. Partout le triomphe de la réalité, de l’action, de la vie présente.

Beaucoup ont défini la poésie une aspiration, un désir ; Goethe n’accepterait cette définition que sous bénéfice de commentaire. Goethe est par excellence le poète de l’ordre et de l’harmonie, et l’anarchie ne lui déplaît pas moins dans l’art que dans la nature : or toute aspiration qui n’est pas exactement en rapport avec la nature et les forces de notre âme produit le désordre et crée un état violent et morbide qui fait sur beaucoup d’esprits l’illusion de la poésie, mais qui en est la plupart du temps le contraire. Selon Goethe, un être, quel qu’il soit, est toujours poétique lorsqu’il est en parfait équilibre avec lui-même, lorsque ses aspirations ne démentent pas ses facultés, et ses désirs ses instincts. Ce personnage, fût-il le plus prosaïque du monde, s’il se tient droit et ferme, s’il a bien trouvé son vrai centre de gravité, s’il est bien lui-même en un mot, présentera un spectacle harmonieux, sur lequel l’imagination se reposera avec plaisir. Voyez Philine par exemple. Est-il un caractère plus sympathique à l’imagination du lecteur ? en est-il un qui reste mieux gravé dans sa pensée et dont il garde plus fidèlement le souvenir ? On ne peut la voir agir sans l’aimer, et l’oublier est impossible. Cependant Philine n’a pas d’aspirations sublimes ni de désirs élevés, elle n’a aucune prétention à nous faire rêver ou à nous inspirer l’enthousiasme : ce n’est qu’une coquette, qu’une espiègle ; mais elle est franchement, nettement ce qu’elle est, et cette sincérité de sa personnalité conquiert à la folle créature la sécurité à travers les périls de l’existence, et la sympathie, j’allais dire l’estime de tous ceux qu’elle rencontre. Voyez la comédienne Aurélie au contraire, la sœur du directeur Serlo. Certes c’est, à tout prendre, une créature plus noble que Philine, et peut-être croit-elle être dans son droit en regardant cette dernière de haut en bas et en la traitant avec un demi-mépris. Elle peut dire avec raison qu’elle est une intelligence, tandis que Philine appartient à l’ordre des simples esprits élémentaires, — qu’elle est une comédienne, tandis que Philine n’est qu’une actrice, — qu’elle a réellement aimé, tandis que Philine n’a jamais connu que la sensualité et le caprice, — qu’elle a senti la vie et en a été traversée de part en part, tandis que l’épidémie de Philine n’en a même pas été effleuré. Et pourtant combien son mépris est mal fondé ! Philine est poétique, Aurélie n’est tout au plus que romanesque. Est-il spectacle plus pénible que celui qu’elle présente avec ses passions désordonnées, ses violences, ses égaremens et sa phraséologie mélodramatique. La passion, au lieu de développer harmonieusement son être, y jette le désordre et le mutile, la rend antipathique et même répulsive, au lieu de la rendre sympathique. « Aurélie avait un grand défaut, dit le noble Lothaire, c’est qu’en aimant elle ne savait pas être aimable, » et ce mot dit tout. Elle a beau se démener, elle n’excite pas l’intérêt, et, après avoir péniblement ému l’imagination, elle ne lui laisse aucun souvenir. Son épisode tient une assez grande place dans le Wilheim Meister, et cependant combien y a-t-il de lecteurs qui se souviennent de ce personnage ? Malgré ses aspirations et ses fièvres, elle est reléguée dans la mémoire parmi la foule banale des Mélina, des Laertes et des Serlo. Ainsi, par ce double exemple de Philine et d’Aurélie, il nous est démontré qu’une prose sincère vaut mieux qu’une poésie incomplète.

Il est vraiment curieux de voir combien ce livre est pénétré de réalité et de vérité jusque dans ses plus petits détails. De quelque façon qu’on le commente, sur quelque épisode qu’on s’arrête, sur quelque sentence qu’on médite, on se trouve toujours en face de la même grande pensée, l’excellence du vrai. Il semble par exemple à beaucoup de personnes qu’il y ait une différence très."tranchée entre la première et la seconde partie de Wilheim Meister ; mais cette différence n’existe que dans la forme : les principes et le but restent les mêmes. Dans cette seconde partie, les tableaux sont plus calmes et plus doux, la société équivoque et suspecte des années d’apprentissage a disparu, on respire un air plus pur, et la sagesse fait entendre sa voix sur un ton plus soutenu et plus grave. On peut se croire dans un pays enchanté et non plus sur notre fangeuse planète, et c’est avec juste raison qu’un célèbre critique anglais a pu dire que cette seconde partie présentait plus de rapports avec la Reine des fées de Spenser, le type par excellence des œuvres idéalistes, qu’avec le Tom Jones de Fielding ou telle autre œuvre réaliste ; mais cet idéalisme des années de voyage n’implique pas un changement de système. Au fond, que veut dire Goethe dans cette seconde partie sinon ceci : La réalité vaut la féerie ? Vous ne savez pas combien de contes arabes et persans, combien de fables grecques, combien d’idylles allemandes et de romans français contient la vie de vos contemporains. Vous ignorez combien il faudrait peu de chose pour donner l’aspect de l’idéal à ces anecdotes que chaque jour voit éclore et que vous racontez vous-même sans réfléchir à ce qu’elles contiennent. — Vous vous plaignez que tout ce qui vous entoure soit prosaïque ; mais si vous aviez soin de recueillir toute la poésie que vous rencontrez sur votre route, après chacune de vos promenades, vous reviendriez chargé de gerbes de fleurs. Vous cherchez l’idéal à la lumière de la tradition et à la lumière de l’art : que ne le cherchez-vous aussi à la lumière de la nature ? Parmi ses combinaisons infinies et toujours changeantes, la réalité, si vous savez bien l’observer, vous présentera telle association de personnes et de circonstances qui vous fera comprendre les splendeurs historiques du passé et les œuvres les plus merveilleuses de l’art. Les surprises les plus instructives et les plus émouvantes vous attendent à chaque détour de votre route. Vous comprendrez comment ce qui est aujourd’hui nommé l’idéal a pu sortir de la nature en voyant la réalité le reproduire trait pour trait dans telle combinaison de faits et tel groupe de personnages. Voilà le sens de ces ingénieux et audacieux chapitres intitulés Saint Joseph II, l’Annonciation, où l’on voit les scènes de l’enfance du Sauveur reproduites presque exactement par une famille de simples gens des montagnes, moitié par suite d’un hasard fortuit, moitié par suite de la pieuse émulation que cette découverte a excitée en eux.

Telle est l’esthétique de Goethe en général, telle est particulièrement celle de Wilhelm Meister. Une semblable doctrine, je le sais, est faite pour déplaire à beaucoup de personnes, et certainement plus d’un lecteur répétera sous une forme ou sous une autre le jugement sévère de Novalis, qui pourtant relisait, dit-on, Wilhelm Meister une fois tous les ans : « Un athéisme littéraire est l’âme de ce livre, complètement anti-poétique en esprit, quoique le corps et le vêtement en soient poétiques. » Mais, qu’on blâme ou qu’on approuve, l’essentiel est de blâmer et d’approuver avec justesse, et de ne pas se méprendre sur la véritable pensée de l’auteur. Les noms consacrés prennent vite une signification académique, surtout en France, et lorsque la mort a soustrait les hommes illustres aux disputes de chaque jour, l’admiration qu’ils inspirent devient aveugle et sourde, de trop clairvoyante qu’elle était auparavant. Il est dès lors admis que leurs opinions sont irréprochables, et qu’il n’y a plus qu’à s’incliner. Une prévention respectueuse protège désormais leur nom contre la discussion, si bien que ceux qui auraient été de leur vivant les adversaires les plus acharnés de leurs doctrines en viennent à citer leurs paroles comme autorité le plus naïvement du monde, sans songer le plus souvent que si un de leurs contemporains professait les mômes opinions, ils n’auraient pas assez de colère contre de semblables audaces. Très certainement plus d’un amant de l’idéal, plus d’un partisan des traditions académiques se figure que Goethe devait nécessairement penser comme lui et se fait gloire à l’occasion de le citer. Eh bien ! voilà ce que Goethe pensait réellement sur la nature de la poésie et de l’art ; bonne ou mauvaise, voilà sa doctrine littéraire.

Il y a quelque chose d’admirable dans la foi profonde et presque invincible que la réalité inspire à Goethe. Les autres hommes se plaignent sans cesse de la réalité : ils la trouvent trop maigre et trop étroite pour incarner et contenir leurs rêves, ils parlent des déceptions et du désenchantement qu’elle leur a fait subir ; ils découvrent en elle des imperfections, des lacunes, des intervalles qui ne sont pas comblés. Goethe, lui, ne découvre en elle ni imperfections, ni lacunes d’aucun genre. La nature se présente devant lui comme un tout harmonieux et parfait, dont les parties sont étroitement liées les unes aux autres et où l’on ne découvre pas un vide, pas même une simple fêlure. Il n’a jamais été ni trahi, ni déçu, ni désenchanté par elle : au lieu de l’en éloigner, l’expérience n’a fait que l’en rapprocher toujours davantage ; son amour, son respect, sa vénération, j’allais dire son culte pour elle, ont grandi toujours davantage à mesure que l’âge avançait. Loin de la trouver trop parcimonieuse, il la trouvait trop prodigue et se déclarait embarrassé des ressources qu’elle lui fournissait. Les hommes, même les plus grands, sont en général ingrats envers la vie, médisans envers le monde, puérilement exigeans envers la nature ; mais il y en aura eu au moins un qui aura été tout reconnaissance, tout respect et tout admiration ; il y en aura eu au moins un qui n’aura jamais connu le désenchantement et qui aura traversé la vie l’âme pleine d’un mâle bonheur.


III. — MORALE DE WILHELM MEISTER.

Telle esthétique, telle morale. Les sources de la sagesse sont pour Goethe les mêmes que celles de l’art, ses opinions philosophiques sur la conduite de la vie ont la même solidité substantielle et concrète (je dirais volontiers matérielle, si je ne craignais que le mot fût pris en mauvaise part) que ses opinions sur la poésie.

Goethe est un olympien, il appartient à la race des dieux, c’est une chose convenue depuis longtemps et sur laquelle il n’y a pas à revenir ; mais les dieux, quoique égaux entre eux, ne sont pas tous de même origine et ne siègent pas tous aux mêmes titres dans l’olympe. Goethe y est entré de plain-pied comme dans sa demeure naturelle, non en vertu d’un titre chevaleresque ou mystique, mais comme le représentant le plus accompli des classes moyennes et de leur manière de penser et d’agir. Lorsqu’il y a quelque vingt années tel pauvre démocrate allemand emporté par l’effervescence équivoque de son enthousiasme révolutionnaire appelait Goethe un philistin et le roi des philistins, il ne savait pas si bien dire, ni qu’il était aussi près de la vérité. Il croyait proférer une injure mortelle, il ne faisait que constater le titre le plus glorieux de Goethe et ce qui fait sa véritable originalité. Goethe est en effet le type suprême de l’homme des classes moyennes, le bourgeois idéal, s’il nous est permis de créer cette formule pour le caractériser. Il est bourgeois dans l’art comme dans la vie, dans le domaine des faits comme dans le domaine des idées. En lui, nous contemplons toutes les facultés particulières aux hommes des classes moyennes portées à leur plus haut point de développement, la prudence, la modération, l’impartialité, l’esprit de justice, le sens pratique, la foi au travail. En lui, nous admirons ce mélange d’indépendance et de respect, d’équité et de fermeté, qui compose la véritable attitude des bourgeois vis-à-vis des classes nobles d’une part, vis-à-vis des classes populaires de l’autre. Comme les sages de ce collège idéal dont il nous parle dans la seconde partie de Wilhelm Meister, il professe à la fois le respect de ce qui est au-dessus et de ce qui est au-dessous de lui. Ni dans sa vie, ni dans son caractère, ni dans sa tournure d’esprit, vous ne surprendrez de chimère vaniteuse, de fatuité de poète enivré de son succès et ébloui de la société à laquelle il est mêlé. À aucun moment, il ne se pose comme le poète particulier de la vie aristocratique ; mais il ne se met jamais en opposition avec l’esprit des classes nobles, et il lui paie scrupuleusement ce qui lui est dû d’hommages et de considération. Il s’incline non-seulement par déférence pour les personnes, mais encore par respect pour les choses qu’elles représentent, et lorsqu’il salue un prince ou un grand, il salue en même temps une de ces lois de l’ordre moral vers lesquelles l’attention de son vaste esprit est ; toujours tournée. Son attitude vis-à-vis du peuple est aussi prudente et aussi mesurée : il est plein d’équité et de judicieuse sollicitude pour les classes inférieures ; mais il impose un frein à sa sensibilité et ne se laisse pas ramener jusqu’à elles par les mouvemens d’une sympathie fiévreuse. L’irritation de la sensibilité ne l’égare pas plus dans ses rapports avec les classes inférieures que le chatouillement de la vanité ne l’égare dans ses rapports avec les classes nobles. Le bon sens et le jugement sont dans un équilibre parfait. Autre particularité très caractéristique : Goethe a rarement de l’enthousiasme, mais il n’a jamais de mépris, car sa principale préoccupation est de connaître la valeur et le prix exact de chaque chose. Or, avec une telle préoccupation, l’enthousiasme est aussi difficile que le mépris, parce que, s’il est rare de rencontrer une chose qui vaille la peine qu’on s’échauffe outre mesure l’imagination et qu’on embouche en son honneur la trompette lyrique, il est tout aussi rare d’en rencontrer une qui soit absolument sans valeur. Goethe admire donc très peu, mais en revanche il estime beaucoup. C’est encore un trait qu’il a de commun avec les classes moyennes. L’homme des classes aristocratiques aime volontiers à mépriser, parce que le mépris est pour lui une arme de défense qui lui sert à protéger son rang et à maintenir la distance qui le sépare des autres hommes ; mais l’homme des classes moyennes n’a pas de tels droits, il ne lui est pas permis de mépriser, il ne lui est permis que d’estimer. Son mépris est absolument sans portée et ne fait aucun mal à la personne ou à la chose sur laquelle il tombe, au contraire son estime est singulièrement précieuse et honore tous ceux auxquels elle s’adresse. Chaque fois qu’il estime, l’homme des classes moyennes croît en considération et en puissance ; chaque fois qu’il méprise, il se rabaisse et se diminué. Goethe est donc par excellence l’homme des classes moyennes. Personne ne les a jamais incarnées avec plus de puissance, plus d’éclat et plus d’autorité ; personne n’a formulé leur esprit avec plus de netteté et plus de correction.

Nulle part ces qualités ne se montrent mieux que dans le Wilhelm Meister, livre écrit tout entier à l’adresse de la jeunesse des classes moyennes, et qu’on pourrait appeler le guide moral du jeune bourgeois au XIXe siècle. C’est à l’enfant des classes moyennes, et non à l’enfant de famille aristocratique ou à l’enfant du peuple, que s’adressent ses conseils, et c’est à lui seul qu’ils peuvent servir. Goethe lui apprend ce qu’il doit fuir ou rechercher dans la vie, sur quels principes il doit s’appuyer, vers quel but il doit tendre de préférence. Il a pour lui la plus haute ambition, et il tient pour lui école de manières nobles et polies. Il est intéressant de voir quelle importance donne Goethe à cette question des manières et à quels détails minutieux il descend. Sous ce rapport, Wilhelm Meister est une véritable initiation des classes moyennes aux mœurs des classes supérieures ; il n’admet dans l’individu rien de mesquin, rien de commun ni de trivial. Qu’il soit prudent, mais non pas au prix d’une gaucherie sans excuse ; qu’il soit pratique, mais non pas au prix de la vulgarité ; qu’il aime l’ordre et la régularité, mais qu’il évite les vices mesquins et sordides qui envahissent si vite les existences laborieuses. Cette condition intermédiaire, que lui a faite le hasard de la naissance, est à la fois un avantage et un désavantage : un désavantage, car il n’a pas d’assiette fixe, de centre de gravité, comme l’individu des autres classes, — un avantage, car il n’est pas l’esclave de son rang, comme l’homme des classes nobles, ou la victime du hasard, comme l’homme du peuple. Il est vraiment libre, ses égaux n’ont aucun pouvoir sur lui, tandis que le noble porte le fardeau de sa caste et l’homme du peuple le fardeau de la société tout entière. Cette liberté lui ouvre deux routes entre lesquelles il doit faire son choix : l’une sûre et qui respectera son indépendance, l’autre plus glorieuse, mais pleine de périls. Qu’il se crée une spécialité, une profession, et qu’il y devienne habile ; alors tous les autres hommes dépendront de lui, et lui ne dépendra de personne ; ou bien qu’il sache profiter de cette liberté que lui crée sa condition pour être vraiment un homme, dépouillé de tout préjugé de caste, de toute servilité de fonction, de toute convention sociale, que par un effort persévérant il parvienne à l’harmonieux développement de son être, et qu’il réalise un beau type de perfection morale qui le mettra au niveau de toutes les conditions de la vie.

Le candide Wilhelm a fait son choix : de ces deux routes, il prend la plus périlleuse. Goethe, sans oser le blâmer, le conseille cependant longtemps par la voix du sage Werner et lui présente la route du métier de la profession, de la spécialité, comme la plus sûre et celle qui convient le mieux à un bourgeois ; mais, une fois que le héros a pris décidément son parti, il l’accompagne avec une sage sollicitude jusqu’à ce qu’il soit enfin arrivé à bon port. Goethe, quelle que soit son estime pour les spécialités, qu’il recommande à chaque instant dans son livre et dont il prophétise le futur triomphe social, qui est aujourd’hui un fait accompli, ne peut se défendre d’une certaine faiblesse pour ceux qui aspirent au développement harmonique de leur être. Tout en blâmant Wilhelm et en le traitant d’étourdi, il est pour lui plein de sympathie, et mainte fois on ne peut s’empêcher de penser qu’il prêche un peu pour son propre compte et qu’il fait un retour sur lui-même. Lui aussi, il avait aspiré au développement harmonique de son être ; lui aussi, il n’avait pas voulu s’enfermer dans une de ces spécialités étroites qu’il recommande si sagement et par l’organe de Werner, et par celui de Jarno, et par celui de Wilhelm lui-même. Il avait réussi à force de génie, de surveillance sur lui-même, au prix des quelques légères épreuves et des quelques péchés moins légers dont son livre de Poésie et Vérité nous entretient, à réaliser l’équilibre parfait de son individu ; il avait fait de lui, par le travail et la volonté, ce que la naissance fait si facilement du noble, un beau type d’homme qui paie et récompense de tout par sa seule présence. Cependant, en dépit de son heureuse expérience, la ligne de démarcation lui paraît tranchée de telle sorte qu’il est dangereux de la franchir. Rappelez-vous l’admirable parallèle que trace Wilhelm du noble et du bourgeois : « Le noble vaut par ce qu’il est, le bourgeois par ce qu’il a. Le noble donne tout en présentant sa personne ; le bourgeois ne donne quelque chose que par sa fortune, ses aptitudes et son intelligence ? il doit donc développer des aptitudes uniques afin d’être utile, et c’est par conséquent une chose prévue d’avance qu’il n’y aura pas d’harmonie dans son être, parce que, pour se rendre utile dans une branche de connaissances, il faut abandonner tout le reste. » Chercher la perfection morale semblerait être le droit de tout homme ; cependant pour le bourgeois une pareille ambition est presque le contraire du devoir, et quiconque voudra tenter l’entreprise de Goethe et de Wilhelm doit savoir cela d’avance.

La morale du livre n’est pas plus héroïque que la composition n’en est romantique. Les idées et les sentimens chers aux instincts des classes moyennes en font tous les frais, et c’est à peine si en quelques passages on rencontre quelques faibles traces des sentimens et des idées particuliers aux anciennes aristocraties. Ce que Goethe semble le plus envier et le plus apprécier chez les classes aristocratiques, c’est l’adresse physique, l’habileté aux exercices du corps, la tenue et le parfait aplomb du maintien. Il n’a pas dit un mot de la valeur militaire, et je ne crois pas que la vertu de l’honneur soit mentionnée dans Wilhelm Meister. Au milieu de cette foule de fortes et pratiques idées, trois notions morales se détachent particulièrement, trois notions qui composent, pourrait-on dire, l’idéal de la sagesse chez les classes moyennes : l’expérience, le bonheur, l’action : cherchez bien, et au fond de la morale qui est propre aux classes moyennes vous ne trouverez pas autre chose que ces trois notions.

Il semble que les hommes aient dû toujours accepter l’expérience comme principe de la sagesse, et cependant il n’en est rien. Notre éducation exclut l’expérience, en ce sens qu’elle est essentiellement préventive et qu’elle nie a priori que l’exercice de la liberté individuelle puisse jamais être bienfaisant. Elle considère toute erreur comme mortelle, toute méprise comme irrémédiable. Elle n’avoue pas explicitement, mais elle admet tacitement que l’expérience pervertit l’homme au lieu de le corriger. Elle établit donc a priori des catégories de choses défendues et de choses permises ; elle dresse un tracé géométrique de la vie et s’efforce de diriger mécaniquement la volonté de l’individu dans cette voie déterminée d’avance. Une pareille éducation réalise trop souvent la fable du Fils de Roii et de l’Horoscope. L’individu ainsi élevé n’évite l’erreur que par ignorance ; mais plus son ignorance est grande et plus sa chute sera profonde, s’il lui arrive de tomber dans cette erreur qu’on lui a soigneusement, cachée. C’est donc une idée beaucoup plus nouvelle et beaucoup plus hardie qu’on ne pense que de présenter l’expérience comme le principe de la sagesse, car cette idée contient en elle cette proposition que beaucoup jugeront téméraire : l’homme n’est instruit que par ses erreurs et ses fautes ; l’erreur est donc par conséquent le vrai commencement de la sagesse. Selon Goethe, l’individu n’est jamais corrigé que par lui-même, et ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de le laisser se débattre avec la vie en suivant de l’œil ses mouvemens. C’est là ce qu’il appelle l’affranchissement de l’individu par la nature. « Le devoir de celui qui instruit les hommes, dit-il dans une de ses belles sentences qui ont la gravité solennelle des sentences antiques, n’est pas de les préserver de l’erreur, mais de guider celui qui s’égare ; lui laisser vider la coupe de l’erreur, c’est la sagesse du maître. Celui qui ne fait que goûter à l’erreur la garde longtemps avec lui, il la regarde comme un rare trésor ; mais celui qui a une fois épuisé la coupe connaît l’erreur, s’il n’est pas un insensé. » Ainsi l’homme doit faire par lui-même l’apprentissage de la vie, comme l’ouvrier fait l’apprentissage de son métier. Quelqu’un pourrait-il se mettre à la place de l’apprenti sous prétexte que celui-ci est gauche et maladroit, et qu’avant de devenir habile dans son métier il lui faudra gâter un certain nombre de pièces ? Cependant une très forte objection se présente : qui garantira la santé morale de l’individu contre les conséquences si souvent funestes de l’erreur ? On peut être désabusé sur le compte de l’erreur, et cependant en rester empoisonné. Quel contre-poison donnerez-vous à l’individu avant de le lancer dans l’apprentissage de la vie ? Le seul contre-poison, répond Goethe, que la nature ne donne pas, c’est-à-dire le respect. « La nature a donné à chacun tout ce qui lui est nécessaire pour le préserver dans l’avenir ; mais il est une chose que personne n’apporte avec lui en venant au monde, et c’est précisément cette chose qui permet à l’homme de devenir un homme à tous égards, à savoir le respect… L’homme se résout à regret au respect, ou plutôt il ne s’y résout jamais ; c’est un sens supérieur qu’il faut ajouter à sa nature… » L’homme naturel ne connaît pas le respect, mais la crainte, et, chose singulière, notre éducation habituelle fortifie cette disposition instinctive au lieu de la corriger. Elle agit par la crainte, jamais par le respect. Dotez l’individu de cette vertu supérieure, la seule que l’éducation ait pour mission de développer, puisque toutes les autres sont innées, et puis lancez-le hardiment dans la vie : le respect le guérira de toutes les conséquences funestes de l’erreur. Rarement la sagesse humaine s’est approchée plus près de la vérité sur ce point de l’éducation.

L’expérience, en affranchissant l’individu du mensonge involontaire, le conduira à la vérité et par là au bonheur, qui est le but véritable de la vie et qui réside dans l’accord parfait de l’homme avec la nature, l’ordre social et les lois morales. Le bonheur, tous le désirent, mais combien peu connaissent son vrai visage ! Tous le poursuivent sous un nom qui n’est pas le sien, gloire, volupté, richesse, et Goethe nous présente dans le miroir des erreurs de son Wilhelm la série entière de ces images trompeuses, ce qui a fait croire à beaucoup de lecteurs trop peu attentifs et à quelques critiques à trop courte vue que Goethe avait voulu préconiser une morale vulgairement épicurienne. Non, le bonheur tel que Goethe le comprend n’a pas cet aspect riant et enivré que lui prêtent la plupart des hommes ; c’est une chose grave, sérieuse et austère, et qui s’acquiert par le sacrifice douloureux de nos illusions. Comparez Wilhelm à son début dans la vie à Wilhelm au terme de son apprentissage, et vous comprendrez ce que Goethe entend par le bonheur. Wilhelm est parti plein d’enthousiasme pour la conquête de la gloire ; il s’est enrôlé sous la bannière de l’art, et, pour mieux atteindre son but et le serrer de plus près, il s’est fait entrepreneur dramatique. Il vit dans la fièvre et l’agitation, sa tête est pleine de rêves, et son faible cœur, mal défendu par le souvenir douloureux de Marianne, est à qui veut le prendre. Il satisfait à ses désirs et n’obéit qu’à son caprice, il est son maître : est-il heureux ? Oui, si l’on peut appeler heureux un homme qui vit dans l’illusion et l’erreur, qui ne connaît pas la mesure de ses forces et la valeur de ceux qui l’entourent. Voyez-le maintenant au terme de son pèlerinage, lorsque la formule sacramentelle a été prononcée sur lui : « Va, la nature t’a affranchi ; » est-il désabusé, désenchanté, blasé ? Non, maintenant il est heureux. Comment ne le serait-il pas ? Il est en paix avec lui-même et avec les lois morales ; il connaît la mesure de ses forces et de ses aptitudes, ce qui équivaut à la pleine possession de soi-même. Ses erreurs l’ont quitté l’une après l’autre, et le monde n’a plus de pièges pour lui, ce qui équivaut à la pleine possession de la vie. Sa volonté n’a plus aucun de ces caprices qui créent la douleur et le danger, parce qu’ils sont en désaccord avec l’ordre moral, ce qui équivaut à la complète sécurité. Il a courbé l’orgueil indiscipliné de son moi individuel devant la sagesse des lois générales, ce qui équivaut à la perfection morale. À ce moment, cet humble fils de bourgeois pourrait dire comme l’empereur Marc-Aurèle : « O univers ! je veux ce que tu veux. » Ce développement harmonique de son être, il l’a enfin trouvé, mais d’une manière bien différente de celle qu’il avait rêvée. Sérénité, sécurité, domination de soi-même, claire intelligence des lois du monde et du but de l’existence, voilà le vrai bonheur, celui qui nous rend maîtres ès-arts de la vie. Nous le payons cher la plupart du temps ; il y a toujours quelque souvenir importun ou douloureux, quelque méprise fatale, quelque erreur homicide au fond de ce bonheur. Le doux Wilhelm ne compte-t-il pas deux victimes dans sa vie d’apprentissage, la charmante et passionnée Marianne, la sensible et poétique Mignon ? Et Goethe ne traîne-t-il pas après lui le souvenir de Frédérique Brion ? Heureux cependant celui qui peut s’en tirer à aussi bon compte que Wilhelm et que Goethe !

L’âme étant arrivée à cet état de rassérènement et à cette réconciliation avec le monde et la vie, alors commence pour l’individu la véritable période de l’action. Jusque-là, l’action s’était confondue avec la passion, dont elle pouvait justement porter le nom. Incertaine, fiévreuse, turbulente comme la jeunesse, pleine des maladresses de l’apprentissage, elle était aussi puissante pour l’erreur que pour la vérité, et détruisait plus qu’elle ne créait. Maintenant l’individu peut la diriger à son gré, comme un bon ouvrier dirige son outil, d’une volonté ferme, froide et sûre d’elle-même. Agir, et non rêver ou contempler, voilà désormais sa joie. Jusqu’alors et tant qu’a duré la période de la jeunesse, il a vécu des bienfaits de l’éducation et du fonds acquis par les innombrables générations qui l’ont précédé. Maintenant il va par l’action ajouter quelque chose à ce fonds social et rendre tout ce qu’il en a reçu. Le voilà créateur à son tour, il fait partie intégrante de ce vaste système d’activité universelle qui entretient et renouvelle la vie générale. C’est là son suprême titre de noblesse, car par l’action il fait deux choses, il affirme son individualité et en même temps il l’abdique, il pose son moi en face de l’univers et en même temps il le place dans un acte qui lui échappe, il se concentre en lui-même et en même temps il fuit hors de lui-même, il fait don aux autres hommes de cette personnalité qu’il leur impose. Son abdication le fait roi. Ainsi par l’action sont réconciliées toutes les contradictions ; l’harmonie embrasse maintenant l’être vivant tout entier. Du sommet où il est arrivé, l’individu n’aperçoit plus aucun désaccord dans les choses ; il voit clairement et il proclame hautement que tout est bien dans l’univers.

Tout est bien, voilà la conclusion dernière de Goethe. Wilheim Meister est le vrai poème de l’optimisme, et je ne sais vraiment qui a pu découvrir qu’il contenait la morale du désenchantement, qu’il n’était qu’une manière de Candide plus serein et plus calme. Goethe nous enseigne au contraire que la vie ne trompe jamais celui qui agit loyalement avec elle et qui est assez fort pour ne pas désespérer. Il est vrai qu’il met cet optimisme à un haut prix. Pour y parvenir, il faut traverser bien des erreurs, subir bien des déceptions ; mais celui qui persévère trouve à la fin la récompense de ses efforts. Sans doute nous assistons dans ce livre à bien des découragemens, et si nous nous en tenons aux premiers compagnons de Wilhelm il est évident que le livre paraîtra entaché de pessimisme. Aurélie, Serlo, Laërtes, Mélina, toute cette tourbe terne et désabusée nous fait goûter la lie amère de l’expérience ; mais est-ce que ce sont eux qui sont les véritables héros du livre et qui lui donnent sa signification ? Voyez plutôt dans le fond du tableau ce groupe de personnages qui fait contraste avec ceux qui occupent le premier plan : la belle sainte, l’oncle, l’abbé, Lothaire, Jarno, Thérèse, Nathalie, voilà les personnages, pour ne rien dire de ceux des années de voyage, qui donnent la clé du livre et qui sont chargés d’en exposer la morale et d’en tirer les conclusions. Certes ceux-là ne représentent pas le dégoût de la vie, le désenchantement et le désespoir ; leur expérience n’a rien d’amer, leur sagesse n’a rien de triste. On dira peut-être que Wilhelm a obtenu peu de chose en comparaison de ce qu’il espérait, et que son bonheur ressemble beaucoup à la résignation ; mais ceux qui concluraient de là que le livre contient une morale ironique et pessimiste obéiraient à l’illusion qui nous fait considérer notre vie individuelle comme mesquine lorsque nous la comparons à la vie générale qui nous entoure. C’est précisément cette opposition entre la vie individuelle et la vie générale qui est symbolisée d’une manière admirable par l’antithèse de Wilhelm et de l’association maçonnique formée dans la maison de Lothaire. Notre vie individuelle est toujours pauvre et dénuée quand nous la comparons à ce monde extérieur, qui est si plein et si riche. Qu’est-ce cependant que cette richesse générale ? C’est l’œuvre d’efforts individuels sans nombre. Chacun y contribue pour sa part et en profite pour quelque chose ; seulement, comme ce quelque chose est nécessairement peu de chose, nous sommes toujours portés à nous considérer comme lésés et déshérités. En quoi cependant Wilhelm aurait-il le droit de se plaindre ? Sans doute il a vu tomber ses espérances l’une après l’autre ; mais n’a-t-il pas obtenu plus et mieux que ce qu’il avait désiré ? Il avait souhaité le succès, il a obtenu la sagesse ; il avait souhaité la gloire, il a obtenu le bonheur. C’est donc très justement que Frédéric peut lui dire : « Je te compare à Saül, fils de Cis, qui était sorti pour trouver les ânesses de son père, et qui rencontra un royaume. » Cette plaisanterie de Frédéric n’implique certes pas que Wilhelm ait le droit d’être bien désenchanté. D’ailleurs nous avons la garantie de Goethe lui-même, qui, après avoir cité cette phrase de Frédéric, ajoutait : « Que l’on s’en tienne à cette conclusion, car au fond tout cet ensemble nous enseigne simplement que, malgré toutes ses sottises et tous ses égaremens, l’homme conduit par une main supérieure arrive heureusement au but. »

Ce livre, loin de contenir une morale de désenchantement et de dégoût, est au contraire tellement optimiste que nous en recommanderions volontiers la lecture à tous ceux qui se trouvent en lutte avec la vie ou en désaccord avec elle, à tous ceux que l’expérience a mécontentés et que la fortune a maltraités, sans les briser ni les pervertir. Nous n’oserions aussi hardiment le recommander à ceux qui ont absolument désespéré et qui sont arrivés à l’incrédulité radicale ; nous craindrions que cette lecture ne fût pour eux d’aucun secours. C’est à une autre morale que ceux-là devront recourir. Les encouragemens de Wilhelm Meister sont sans efficacité contre le désespoir, sa sagesse est sans puissance contre l’incrédulité absolue. Ce livre n’a pas le don divin des miracles et ne peut ni ressusciter les morts, ni rappeler les agonisans à la santé. En revanche, tous ceux qui ne sont encore qu’au commencement de la maladie, tous ceux qui ne sont que débilités et qui ne souffrent encore que d’une anémie morale, ne le liront pas sans ressentir un soulagement véritable, car c’est un des calmans les plus efficaces et les plus salutaires qu’on puisse recommander. C’est le livre qu’il faut mettre aux mains des hypocondriaques, des spleenétiques, des languissans atteints des fièvres du siècle, des mélancoliques et des irrités. Cette lecture apaisera leurs nerfs, dissipera leurs chimères, développera et nourrira les muscles de leur esprit, assagira leur imagination. Il est une autre classe de personnes qui liront aussi Wilhelm Meister avec fruit : ce sont ceux qui, au contraire des premiers, regorgent de santé, qui abondent en esprits animaux et en activité physique, ceux que cette vie pratique et active tant recommandée par Goethe entraîne dans son tourbillon sans loi et sans frein, et qui marchent en aveugles à la conquête de la matière avec une sorte d’élan farouche. Ceux-là apprendront dans le livre de Goethe par quels moyens cette activité qui leur est chère peut être ennoblie, comment l’esprit double le prix de la matière, et comment le beau et le bon sont les proches parens de l’utile. La société est aujourd’hui divisée en deux grandes classes d’hommes : les dégoûtés et les entreprenans. Wilhelm Meister s’adresse également aux uns et aux autres, c’est donc le livre de la société moderne tout entière.

Et pourtant cette belle œuvre, si pleine de calme, de sérénité et de sagesse, ne nous laisse pas entièrement satisfaits. Il y a je ne sais quoi qui nous froisse dans cette morale trop conforme à l’intérêt bien entendu de l’individu : les gages de cette sagesse nous apparaissent trop nettement, nous calculons avec trop de certitude les bénéfices de cette activité pratique ; la récompense suit l’acte de trop près, le salaire est trop près de la main de l’ouvrier. On se dit qu’un pareil livre pourra bien communiquer la sagesse à ceux qui ne la possèdent pas, et l’augmenter chez ceux qui la possèdent, mais qu’il ne créera jamais une âme et qu’il ne suscitera jamais un grand homme. Il formera des Franklin transcendans, des Bentham idéalistes, il ramènera de l’utopie chimérique à la saine science économique quelque Saint-Simon trop absolu ou quelque Owen trop rêveur, il enseignera à quelques natures d’élite les arts qui ornent et décorent la vie, il sauvera de l’amertume de l’expérience quelques jeunes imprudens trop altérés de gloire ; mais là s’arrêtera malgré tout la sphère de son action. Que manque-t-il donc à ce livre pour nous laisser entièrement satisfaits ? Peut-être la chose même qu’il blâme et condamne, une folie, une chimère, mais plus certainement encore une parcelle d’héroïsme, une étincelle du feu divin, un reflet de l’épée de l’archange. Il éclaire, il n’échauffe pas. Or il y a longtemps qu’il a été dit : « Éclairer est bien, brûler est mieux ; éclairer et brûler à la fois est le comble de la perfection. »

Cette perfection sera-t-elle jamais atteinte ? Viendra-t-il jamais, le poète qui à la lumineuse intelligence d’un Goethe joindra le feu ardent d’un Shakspeare et d’un Dante, qui sera à la fois le souverain des esprits et des cœurs, le maître de toute sagesse comme de tout héroïsme ?


EMILE MONTEGUT.