Essais de Physiologie végétale/02

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Essais de Physiologie végétale
Revue des Deux Mondes2e période, tome 68 (p. 664-682).
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LES ALGUES


ESSAI DE PHYSIOLOGIE VÉGÉTALE


Dans une précédente étude de physiologie botanique[1], il a été question du chêne pris comme type des grands végétaux et particulièrement choisi comme représentant des plantes phanérogames[2]. Ce sont les cryptogames qui nous occuperont ici, et parmi elles, les algues, qui peuvent donner une exacte idée de la classe entière dont elles font partie.

A eux deux, on le sait, ces vastes embranchemens constituent le règne végétal ; bien plus, ils font série, et démontrent le plan d’unité qui préside à l’économie de la création tout entière. Indépendamment de la loi d’évolution inhérente à chaque créature, il est facile en effet de reconnaître que la vie repose sur un principe général de perfectibilité qui, partant d’un organisme essentiellement simple, va se compliquant toujours davantage, suivant la marche d’une progression continue. Ainsi dans le règne minéral pas d’organisation propre, rien que l’ébauche mathématique que nous offre la cristallisation. Dans les deux règnes supérieurs commence d’une manière distincte l’évolution vivante. Là se montre l’organe, dont l’élément primordial est la cellule, et dès lors se manifeste un remarquable parallélisme entre la structure et la fonction, qui, marchant de pair, s’élèvent de degré en degré sur l’échelle de la vie. Les algues, les champignons et les lichens, par exemple, formés de cellules d’une seule espèce, n’ayant ni tiges, ni feuilles, ni racines, sont les plantes les plus inférieures. Après elles viennent les hépathiques et les mousses pourvues de tiges et de feuilles, et dont le rôle est plus important, puis enfin les fougères, les lycopodiacées et les équisétacées. Celles-ci, munies de tiges, de feuilles et de racines, forment comme un anneau de transition et rattachent les cryptogames à l’embranchement supérieur. C’est ainsi que tout le long de la série végétale on voit la fonction croître avec l’organe et se manifester dans chaque espèce une force ascensionnelle qui, des premiers-nés de la création, s’élève jusqu’aux individualités les plus brillantes du règne tout entier.

Ne quittons point les origines. Au seuil même de l’existence, à ce point d’intersection d’où s’élancent en rayons divergens les trois règnes de la nature, nous apparaissent des êtres extraordinaires. La vie élémentaire semble hésiter, osciller à son début. On voit sur certains liquides en fermentation apparaître des pellicules gélatineuses qui se forment spontanément, augmentent de volume, et finissent par donner naissance à des myriades de cryptogames et d’infusoires microscopiques. Cette membrane proligère est à volonté une matière minérale sans cristallisation ou une matière végétale et animale sans organisation. De récentes découvertes[3] démontrent que, dans la cristallisation de certains corps, il se présente non pas seulement un simple accroissement, mais bien une. succession de formes et comme un état embryonnaire qui, dans ces corps bruts, affecte une disposition utriculaire exactement analogue à celle des tissus organiques. Ces phénomènes divers établissent un trait d’union qui relie les minéraux aux végétaux les plus inférieurs. On sait enfin quelles affinités rattachent l’un à l’autre les deux règnes supérieurs. Les trois règnes sont donc soudés par la base. La cellule paraît être l’organe essentiellement primordial de la vie, et c’est dans cet infime globule que la philosophie des sciences doit venir étudier le problème des origines.

Un autre caractère remarquable de la vie élémentaire, c’est une énergie extrême et comme un insatiable besoin de dépenser la surabondance de forces dont paraissent remplis tous les premiers-nés de la création. Quelle fièvre dans les volvox, les vibrions, les rotifères et tous ces infusoires qui, dans une goutte d’eau, poursuivent jusqu’à extinction de toute force leur fourmillement désordonné. Ces infusoires semblent nous éloigner de notre sujet, ils nous y ramènent au contraire. Cette énergie vitale qu’ils manifestent, la plante la possède aussi en de certaines circonstances, et à tel point que, franchissant la ligne de démarcation qui la sépare des animaux, elle leur emprunte un attribut spécial, la motilité ou faculté de se mouvoir.

Toutefois ces analogies ne sont que transitoires. A mesure que les règnes s’éloignent de leur origine et avancent chacun dans la voie qui lui a été assignée, ils s’accentuent et de plus en plusse caractérisent. Si la zoospore des algues ressemble d’une façon incontestable au plus vivant des infusoires, la renoncule et la pâquerette sont tout à fait en dehors de rapprochemens semblables. Un abîme les sépare du règne supérieur. Elles se sont isolées dans la série végétale, où elles occupent une position très élevée, de même que les successeurs de l’infusoire se sont d’autant plus éloignés de l’origine commune qu’ils sont montés eux aussi et qu’ils se sont perfectionnés en avançant dans le courant de leur évolution normale.

I

Les végétaux cryptogames sont pour la plupart d’une petitesse microscopique ; aussi n’est-ce que depuis le milieu du XVIIIe siècle environ que l’on s’est occupé, et encore d’une façon peu suivie, de l’étude de ce vaste et merveilleux embranchement. Merveilleux en effet, si l’on considère qu’en lui se manifeste tout particulièrement ce procédé remarquable de la nature par lequel elle réalise les plus grandes choses au moyen d’élémens infiniment petits. Là, c’est l’atome qui fait la montagne, puisque de l’amoncellement de carapaces calcaires d’infusoires se composent les plus vastes assises de l’ossature terrestre ; ici, ce sont des cryptogames à peine perceptibles qui constituent des terrains immenses et servent, pour ainsi dire, de base au règne végétal tout entier. Ce sont elles en effet qui, des roches qu’elles désagrègent, qu’elles pulvérisent sans relâche et de l’accumulation incalculable de leurs propres cadavres, forment en grande partie cet humus ou terre végétale d’où provient toute nourriture, d’où émane toute vie. Toutefois c’est de proche en proche et avec une lenteur pleine de majesté que s’accomplit ce travail curieux de préparation. Le sol improvisé par les cryptogames les plus simples ne peut nourrir que d’autres cryptogames un peu plus complexes. Celles-ci, disparaissant à leur tour, sont remplacées par une série supérieure, et ainsi se poursuit Une gradation, qui des algues passé aux lichens, puis aux mousses, puis. aux fougères et enfin aux phanérogames, lorsque le terrain a reçu tous les élémens nécessaires à sa fécondité.

Cette importante mission de préparer l’avenir ne pouvait être départie aux cryptogames qu’à la double condition de parcourir le plus rapidement possible les phases de leur existence et de se multiplier à l’infini ; aussi, pour beaucoup d’entre elles, dit M. Payer, leur historien spécial, les heures sont des saisons et les jours des années. On connaît la rapidité proverbiale avec laquelle croissent les champignons, les ingénieux calculs d’où il résulte qu’un tissu peut, en une minute, augmenter de soixante millions de cellules et conséquemment de trois à quatre milliards par heure. D’autre part, les spores ou semences sont innombrables chez la plupart des cryptogames, et d’une si prodigieuse ténuité qu’elles forment comme une impalpable poussière ; elles sont renfermées par milliers dans des utricules si menues qu’il en faudrait des centaines pour égaler en grosseur une petite tête d’épingle.

Des navigateurs, il y a quelques années, ont traversé une étendue d’eau d’une surface de plusieurs milliers de kilomètres carrés qui, jusqu’à une profondeur assez considérable, était entièrement colorée en rouge écarlate. Recherches faites, il a été reconnu que cette coloration extraordinaire provenait de la présence d’une algue marine microscopique, mais d’une telle petitesse qu’il aurait fallu quarante mille de ces plantes juxtaposées pour couvrir la surface d’un seul millimètre carré. Que l’on imagine d’après cela l’inconcevable rapidité avec laquelle devait se multiplier cette algue colorante pour modifier sur une aussi vaste étendue la teinte habituelle des eaux de la mer[4].

C’est donc grâce à cette prodigieuse puissance de reproduction qu’une base primitive a été donnée, qu’un terrain a été créé aux végétaux supérieurs par ces minimes cryptogames dont l’importance est d’autant plus extraordinaire, qu’elle paraît être hors de toute proportion avec les élémens qui la constituent. Ils sont en effet fort redoutables, ces petits fondateurs d’assises végétales. Emportés par l’irrésistible courant qui les fait créateurs, ils arrivent bien vite à dévorer ceux-là mêmes auxquels ils ont rendu l’existence possible. Les plus grands arbres des forêts ont, à mesure qu’ils vieillissent, envahis de toutes parts par ces lichens, ces champignons et ces mousses dont les débris ont nourri leurs racines. Ils finissent toujours par succomber à ces atteintes multipliées ; quelques années suffisent pour faire tomber en poussière leurs troncs désorganisés, et c’est un spectacle saisissant devoir ces cadavres gigantesques rejetés au tourbillon de la vie universelle par ces infimes, mais infatigables transformateurs. Tout le monde, connaît le merulius destruens, qui, sous le nom de champignon de cave s’étend en minces membranes à la surface des poutres humides, qu’il désagrège et finit par effriter complètement. Il est un autre champignon tout aussi redoutable qui, vers la fin du siècle dernier, détruisit entièrement, malgré tous les efforts, un de nos plus beaux bâtimens de guerre, le Foudroyant, à peine sorti des chantiers. Même sort arriva peu de temps après au navire anglais la Reine-Charlotte. Il est inutile d’insister sur l’action délétère qu’exercent les moisissures sur tous les objets qu’elles envahissent ; les plus solides édifices tombent en ruines quand on ne les défend pas contre ces invisibles ennemis, et l’on peut dire sans exagération que, si dans la nature tout commence par les cryptogames, c’est aussi par elles que tout finit.

Quelque énergie que manifeste la vie végétale dans le monde océanique, elle y est toutefois moins largement représentée que sur les continens ; mais, par une sorte de compensation, l’on trouve à côté d’elle un mode d’existence tout spécial représenté par la grande famille des polypiers. Cette flore d’un autre genre, animée, complexe, rapprochant des élémens divers et confondant toutes les classifications, nous offre l’étrange spectacle d’animaux vivant dans des plantes (éponge) et de minéraux croissant dans des animaux (corail).

La flore marine proprement dite appartient presque exclusivement aux algues, dont on connaît aujourd’hui plus de deux mille espèces[5]. Cette classe végétale, essentiellement aquatique ; comme le sont tous les groupes inférieurs de chaque embranchement, se compose d’une multitude de plantes diverses qui croissent dans les marais, les lacs, les ruisseaux, les fleuves, les mers et jusque dans les sources thermales[6]. Les algues n’ont ni axe bien déterminé, ni feuilles véritables. Les unes se présentent sous la forme de simples filamens allongés, tandis que d’autres, élargies et plus ou moins étalées en membranes lobées ou découpées, se resserrent à leur partie inférieure, forment une espèce de tige et se terminent par une patte à griffes ou un simple empâtement au moyen duquel elles se cramponnent soit aux aspérités du rivage, soit aux corps solides qu’elles rencontrent dans les eaux. Ces expansions supérieures plus ou moins foliacées et qu’on appelle thalles ou frondes constituent à elles seules presque toute la plante. Du reste, plus rien du tissu végétai dans cette substance étrange dont se composent les algues. Tantôt on dirait du parchemin ou du caoutchouc, tantôt des ramifications cornées ou de véritables membranes animales plus ou moins cartilagineuses qu’on aurait découpées en lobes, en lanières ou en feuilles. Ballons transparens, étoffes gaufrées, gelées tremblantes, rubans de corne, baudriers de peau l’année, éventails de papier vert, les formes les plus disparates se retrouvent dans ce monde bizarre en même temps que des tissus de toute nature, lisses ou verruqueux, visqueux ou velus, couverts d’une poussière saline ou bien d’une efflorescence sucrée, quelquefois même d’un dépôt crétacé. Diverses aussi sont les couleurs : il y a des algues noires ou olivâtres, jaunes, vertes, roses ou carminées. On peut les diviser en trois sections, les brunes, les vertes et les rouges. Les premières sont les plus nombreuses et les plus basses, les rouges croissent à une faible profondeur, tandis que les vertes se trouvent généralement à la superficie des eaux. Une particularité des algues, intéressante surtout pour les collectionneurs, c’est qu’elles ne se décolorent pas en se desséchant. Un herbier d’algues marines est un véritable album où les plus admirables couleurs se combinent aux formes les plus gracieuses et les plus originales. Ce sont des taffetas de toutes nuances, de longues et soyeuses chevelures, ou bien d’élégantes ramifications, tantôt sombres comme la noire silhouette d’un arbre, tantôt lamées d’argent ou saupoudrées d’une pâle poussière d’or.

La structure intérieure de ces végétaux est entièrement utriculaire. Pas de vaisseaux, pas de fibres et par suite nulle circulation, rien que l’agglomération, la multiplication par lui-même, du premier élément végétal, la cellule. Cette absence d’organes circulatoires laisse les algues dans cette dissociation des parties qui caractérise toutes les créatures imparfaites. Aucune solidarité ne relie entre eux les fragmens même les plus rapprochés de la plante. L’absorption des liquides ne se faisant que par le contact immédiat, on voit souvent telle partie d’une algue se dessécher parce qu’elle a été soulevée au-dessus de l’eau, tandis que la partie contiguë prospère comme par le passé parce que l’eau l’humecte encore. C’est donc ici qu’on peut observer dans toute sa rigueur et- toute sa netteté le phénomène dont il a été question dans notre précédente étude, c’est-à-dire cette indépendance réciproque dans laquelle vivent les différens organes d’un même végétal. On peut dire que dans l’algue il n’est pas une cellule qui ne vive d’une vie entièrement distincte, et l’on ne doit voir dans l’espèce de tige des longues laminaires qu’une sorte de ligne d’attache que tel autre lien pourrait remplacer et à laquelle tiennent d’une façon toute mécanique les expansions des frondes énormes qui caractérisent cette espèce. Il en est de même pour les racines : elles servent non point encore à absorber et à nourrir, comme dans les végétaux supérieurs, mais simplement à maintenir et à fixer ; aussi peu leur importe que le terrain soit calcaire, schisteux ou granitique, il n’est pas question ici de fertilité ; assez de solidité pour résister aux flots, tout est là.

Par suite des formules indécises qu’affectent les règnes à leur point de départ, nous voyons les algues tantôt se rapprocher des végétaux supérieurs par certaines fonctions communes, et tantôt emprunter à certains animaux diverses propriétés particulières. C’est ainsi qu’on trouve généralement chez elles la double respiration des phanérogames, et chez quelques-unes, appelées corallines, la singulière faculté de s’encroûter et même de s’imprégner de carbonate de chaux au point de devenir dures et cassantes comme de véritables concrétions pierreuses. Cette particularité, si fréquente chez les animaux rayonnés, a souvent été la cause d’une confusion complète entre les corallines et les polypiers. Un dernier point de ressemblance de quelques algues avec les animaux, c’est leur décomposition rapide, dont les émanations nauséabondes rappellent celle des matières animales en putréfaction.

L’élément reproducteur des cryptogames s’appelle une spore. Il n’est pas sans offrir quelque analogie avec la graine des phanérogames ; mais il s’en distingue en ce qu’il peut donner naissance à des individus entièrement dissemblables de ceux qui les ont produits ; aussi les botanistes se sont-ils maintes fois mépris dans la classification de ces générations d’aspects variés[7]. Indépendamment de ces bizarreries, les algues présentent des modes de reproduction fort divers. On peut même dire que chaque famille se distingue par quelque particularité spéciale ; toutefois il existe un phénomène général non-seulement chez les algues, mais encore chez la plupart des cryptogames, et qui mérite une attention particulière : c’est la faculté de se mouvoir qui caractérise leurs spores.

La raison de ces mouvemens est demeurée jusqu’ici inconnue. Faut-il, avec les représentans d’une école qui n’admet dans la nature que des causes et que des effets nécessaires, y voir le résultat d’actions purement dynamiques, ou bien, avec les partisans d’un système opposé, y reconnaître les manifestations d’une vie qui, sur le seuil d’un règne et comme emportée par sa jeune énergie, dépasse le but, puis hésite, recule et finit par reprendre sa place naturelle dans l’échelle des êtres ?

Remettons à plus tard la réponse, car elle est difficile et d’autant plus ardue que le problème, déjà suffisamment obscur, se complique encore dans une certaine famille d’algues auxquelles on a donné le nom d’oscillaires. Nous avons vu que la faculté de se mouvoir, essentiellement transitoire chez les autres familles, ne se manifeste que par les évolutions de la spore. Il en est tout autrement chez les oscillaires. Elles s’agitent tout le temps que dure leur existence. Tantôt isolées et tantôt retenues comme en faisceau, ces curieuses petites plantes, qui ne sont qu’un simple tube, agitent perpétuellement leur extrémité libre, les unes en oscillant de part et d’autre de la verticale, les autres en se contournant en hélice pour se redresser ensuite et de nouveau reformer leur spirale. La lumière exerce une influence incontestable sur les oscillaires. Le naturaliste Corti, ayant un jour enfermé dans un vase à parois de verre un nombre considérable de ces filamens singuliers, entoura le tout d’un couvercle opaque percé d’une seule petite ouverture. Peu de temps après, il souleva le couvercle et vit avec étonnement que les oscillaires, par un mouvement lent, mais continu de reptation, s’étaient toutes agglomérées sur les points de la paroi du vase qu’éclairait le rayon lumineux. A diverses reprises le vase fut retourné, et chaque fois, au bout de quelques jours, les oscillaires se trouvèrent obstinément réunies en face de l’orifice par où pénétrait la lumière.

On le voit donc, le problème subsiste, obscur, mystérieux, insoluble peut-être. L’algue, au jour de la reproduction, paraît empiéter sur un domaine où elle ne peut se maintenir. Cette oscillation d’une vie qui, après s’être en apparence fourvoyée, rentre dans la voie normale, sera mise en lumière par l’étude rapide que nous allons faire des principaux types de la famille.

L’expression la plus simple de l’individualité végétale est la petite algue (de la famille des nostochinées) qu’on a successivement désignée par les noms divers de chaos primordial, de matière verte de Priestley et enfin de protococcus. Tout le monde la connaît au moins de vue. C’est elle qui, à la base des constructions nouvelles, colore les pierres calcaires où monte l’humidité du sol. Elle y forme des couches d’une sorte de mucosité quelquefois rouge, mais généralement d’un vert jaunâtre et couverte de granulations microscopiques d’un vert plus intense ; elle ne consiste qu’en une seule cellule, petite sphère creuse et transparente dont l’intérieur est rempli de matière colorante. C’est à cet unique élément que se borne ce végétal extraordinaire, c’est en lui que sont contenues toutes ses facultés de procréation ; aussi le mode de reproduction du protococcus est-il de la plus remarquable simplicité. A une certaine époque de l’année, l’on s’aperçoit que chacune des cellules en renferme plusieurs autres qui se développent dans son sein, grossissent, se pressent, finissent par faire éclater l’utricule-mère, puis s’échappent alors, constituent autant de protococcus nouveaux et se comportent exactement comme celle qui leur a donné l’existence. On ne saurait imaginer un mode de génération plus élémentaire. Sphérique à sa naissance comme l’était sa mère, le protococcus conserve cette forme, la reproduit en se multipliant spontanément et donne par sa fécondité une juste idée des ressources de l’inépuisable nature. Ce phénomène nous fait donc remonter aux premières pages de l’histoire végétale, et l’on peut, ainsi qu’on l’a dit, en contemplant le contenu d’un vase d’eau verdie aux rayons du soleil, assister en réalité aux premières scènes de la création.

A cette même famille appartient une algue extraordinaire, si étrange même que les anciens la regardaient comme une production merveilleuse et s’évertuaient à lui trouver des noms bizarres ou grotesques[8]. Cette algue, qu’on appelle nostoc, se trouve, par les jours humides d’automne, dans les allées des jardins, le long des routes gazonnées et particulièrement sur le chaperon des murs recouverts de terre, où elle forme de petites masses gélatineuses qui n’offrent au premier abord aucune apparence d’organisation. Les premiers rayons de soleil la sèchent et la dissipent en quelque sorte, mais elle se reconstitue pendant les froides heures de la nuit. Vue au microscope, cette plante amorphe présente, au milieu d’une masse transparente, d’innombrables chapelets de granules verdâtres. Ces chapelets, à formes serpentines, se composent d’une série d’articles globuleux, quelquefois interrompus par une granulation plus grosse. Ici se renouvelle le phénomène curieux de la motilité. Ces chapelets de globules gélatineux et si parfaitement inertes en apparence sont animés à certaines époques de l’année d’un mouvement de reptation que paraît provoquer l’influence pour ainsi dire attractive des rayons lumineux ; mais voici que se manifestent au bout de quelques jours les curieuses particularités de la reproduction. Les chapelets s’immobilisent, se revêtent d’une mince membrane et s’élargissent par le dédoublement des globules verts en une sorte de sac transparent. Les rangées de granulations, d’abord à peu près parallèles, finissent par former un amas d’apparence confuse ; cette confusion dure peu et le nouveau chapelet commence à vivre d’une vie indépendante à côté de celui dont il est issu par dédoublement. Les espèces de nostoc sont nombreuses, et chacune d’elles se distingue par des particularités spéciales. Il en est chez lesquelles le dédoublement se complique d’un nouveau mode de reproduction. Ici, ce n’est plus latéralement que la multiplication s’opère, c’est à chacune des extrémités du chapelet, dont le dernier article se modifie graduellement. Il grossit, s’allonge, prend une forme elliptique, fonce en couleur et se transforme en sporange, c’est-à-dire en une sorte de poche membraneuse. A ce moment, le nostoc n’est pas sans analogie avec une sorte de chenille dont le corps flasque et gélatineux se terminerait de part et d’autre par une longue tête noirâtre. Chacune de ces têtes est creuse et contient une spore. Celle-ci perce la membrane qui l’enveloppe, s’allonge comme la tigelle d’une plante phanérogame, s’articule tout en s’allongeant, et finit par former un nouveau filament aux deux extrémités duquel recommence le même étrange phénomène.

S’il fallait choisir dans ce monde des algues, où abondent les curiosités de toute sorte, on serait tenté de déclarer remarquable entre toutes la tribu des confervacées. Là se multiplient à tel point les confusions entre les règnes, qu’après avoir comparé les classifications les plus patiemment étudiées, l’on s’aperçoit que beaucoup d’entre elles sont arbitraires, que l’accord est impossible, et qu’en définitive il reste une foule d’individus et même de sections importantes dont la place exacte est absolument incertaine. Une ancienne division, entre autres celle des arthrodiées, a été considérée comme formant décidément passage entre les plantes et les animaux. Les arthrodiées en effet (du grec arthron, articulation) comprennent des êtres filamenteux essentiellement articulés, dont les tubes sont remplis de granulations colorées. Parmi les différens groupes se distinguent les oscillaires citées plus haut, et les conjuguées ou zoocarpées. Toutes ces créatures bizarres sont douées de mouvemens, elles nagent, elles rampent, et beaucoup d’entre elles paraissent être de véritables animaux, ou tout au moins, — chose bien plus extraordinaire encore, — semblent osciller entre deux manières d’être et passer alternativement de l’animalité à un état purement végétatif ; mais ce que ces végétaux offrent de véritablement insolite, c’est le mode de fécondation qui les caractérise. A certaines époques, on voit les conjuguées rapprocher leurs filamens et les unir au moyen d’appendices latéraux, qui, par une sorte d’accouplement, se soudent bout à bout, et forment un canal à travers lequel les granulations de l’un des filamens se mêlent aux globules de l’autre. De ce mélange naît une spore, et cette spore forme une plante qui, par suite de son développement normal, parcourra de nouveau les phases de cette étrange vie alternante dont on ne saurait limiter les contours ni graduer les métamorphoses.

Montons dans la série ; nous y trouverons les mêmes phénomènes dans leur généralité, mais rendus complexes et pour ainsi dire ingénieusement nuancés. Voici les fucacées, les algues les plus abondantes et les plus vulgaires, surtout si nous choisissons parmi elles le fucus vésiculeux, dont nos côtes sont couvertes aussi bien dans le nord et l’ouest que le long des plages de la Méditerranée. Ses tiges ou plutôt ses frondes sont plates, bifurquées, çà et là gonflées par des vésicules ovales remplies d’air, probablement destinées à les soutenir à la surface des eaux ; aussi faut-il bien se garder de confondre ces curieux appareils natatoires avec d’autres excroissances tuberculeuses qui terminent les bifurcations du fucus. Celles-ci, appelées conceptacles, sont de petites cavités sphériques contenant deux sortes de loges ou de nids soyeusement feutrés qui renferment les uns des anthéridies ou petits sachets de corpuscules fécondateurs, les autres des sporanges remplies de granulations plus grosses et propres à être fécondées. Ces deux sortes d’organes, expulsés des conceptacles à l’époque de la fécondation, viennent former à la surface du végétal de petits mamelons visqueux, de couleur orangée, s’ils sont composés d’anthéridies, et de couleur olivâtre, s’ils proviennent au contraire d’une agglomération de sporanges.

Rien n’est plus facile alors que de détacher ces deux sortes de mamelons et de les déposer dans quelques gouttes d’eau de mer ensemble ou séparément. Dans ce dernier cas, les anthéridies émettent leurs corpuscules appelés anthérozoïdes, qui, à peine mis en liberté, s’agitent avec une extrême vivacité. Le troisième jour, toute vie a cessé, et ces germes se décomposent. Les sporanges qui de leur côté sont demeurées seules arrivent en peu de temps au même état de décrépitude, et la décomposition des spores qu’elles renferment se manifeste sans aucune trace de germination.

Les choses se passent tout autrement quand anthérozoïdes et zoospores sont réunis dans la même goutte d’eau. La fécondation peut alors s’opérer d’une façon normale, surtout si l’on a pris le soin de déposer dans le liquide où flottent les spores un nombre suffisant d’anthérozoïdes. On voit ces derniers s’agiter d’abord dans la plus inexprimable confusion. Pendant quelques instans, ils nagent sans but déterminé, entremêlant leurs cils (ils en ont un à chaque extrémité du corps) et promenant comme au hasard dans la transparence de l’eau les transparences hyalines de leur corps ponctué d’une tache orangée ; puis tout à coup, rencontrant une spore, ils l’entourent, la pressent, s’attachent à elle, se multiplient à sa surface en telle quantité qu’elle en est comme recouverte, et alors, chose vraiment étonnante, lui communiquent au moyen de leurs cils vibratiles, on le pense du moins, un mouvement de rotation dont la rapidité paraît tout à fait inexplicable, lorsqu’on songe à l’énorme disproportion qui existe entre les spores et les anthérozoïdes[9]. Les spores tournent cependant, et c’est vraiment un spectacle curieux entre tous que présentent toutes ces grosses boules jaunâtres, entraînées par on ne sait quelle force et toutes hérissées de ces étranges petits corpuscules qui, presque perdus à leur surface, ne s’y manifestent que par l’agitation de leurs cils frémissans et soyeux.

Dès le lendemain déjà, les spores sont revêtues d’une membrane caractéristique indiquant que la fécondation a eu lieu. Sur cette membrane apparaît bientôt une première cloison qui divise la spore en deux sections contiguës ; enfin une légère protubérance se manifeste sur un point de la circonférence. Le développement de la jeune fucacée marche dès lors avec rapidité. Les cloisons se multiplient, la protubérance augmente et s’allonge en une sorte de radicule transparente. Quelques semaines plus tard, cette radicule s’est divisée en crampons qu’elle attache au premier corps venu, feuille, paille ou bois mort qui flotte. La spore s’est transformée ; toute vie animale a disparu, et nous n’avons plus sous les yeux qu’une plante qui, oubliant son étrange tentative d’émancipation, se met paisiblement à germer.

Il faut se borner à ces quelques exemples, non point que le sujet soit épuisé, car il n’est pas de famille d’algues qui ne se distingue de ses voisines, même les plus immédiates, par des nuances intéressantes ; mais il faut reconnaître aussi qu’une semblable étude de détails n’ajouterait rien de caractéristique à l’histoire des types précédemment énumérés. De cette histoire, qu’il est temps de résumer, il ressort clairement que la fécondation des algues, dont les unes sont unisexuées tandis que les autres sont hermaphrodites, s’effectue au moyen de deux organes distincts, — les spores, appelées aussi zoospores, et les anthérozoïdes[10].

Les zoospores, qui tantôt se distinguent à peine de la matière organique de la plante et tantôt sont isolées et contenues dans des sporanges, se reproduisent souvent par scission ou multiplication de cellules et sans fécondation apparente. Plus grosses que les anthérozoïdes, elles ressemblent souvent à des infusoires et sont constituées par une simple membrane, au travers de laquelle on aperçoit des cellules aqueuses et des granules solides diversement répartis. C’est cette membrane qui, un peu plus dilatée d’un côté, y forme cette partie conique appelée bec ou rostre que surmontent le plus souvent un ou plusieurs cils vibratiles. Comme tous les tissus naissans, les zoospores se trouvent dans un état de mollesse et presque de liquidité visqueuse qui explique les déformations de toute sorte qu’elles subissent impunément, en même temps que la faculté singulière qu’elles ont de se souder parfois les unes aux autres de manière à ne plus former qu’un seul organe.

Les anthérozoïdes, dont la petitesse est extrême, puisqu’ils ne mesurent environ qu’un centième de millimètre dans leur plus grande longueur, sont allongés et de forme cylindrique. Ils sont d’une structure moins compliquée que celle des zoospores : beaucoup ne présentent qu’une petite vésicule transparente, tandis que d’autres, plus simples encore et privés même d’une membrane enveloppante, forment une masse uniforme où les plus forts grossissemens ne révèlent aucune trace d’organisation. Généralement leur extrémité postérieure, vaguement colorée d’une teinte orangée, se renfle en s’aplatissant un peu, tandis que l’extrémité antérieure s’atténue comme chez les zoospores en une sorte de rostre hyalin. Au bout de ce rostre s’agitent, semblables aux antennes des coléoptères, deux longs cils d’une si extrême ténuité qu’ils ne deviennent visibles que lorsqu’on plonge les corpuscules dans une solution iodée. A peine les anthérozoïdes sont-ils sortis de leur cellule-mère, où ils remuaient confusément, qu’ils recommencent à s’agiter dans l’eau, d’abord avec une certaine lenteur, puis avec des mouvemens qui s’accélèrent et deviennent bientôt tout à fait caractéristiques. Les plus faibles se bornent à une sorte d’oscillation qui ressemble à un tâtonnement, les autres tournent rapidement sur eux-mêmes, mais le plus souvent ils décrivent une courbe par un mouvement de progression saccadée et comme par une série de sauts qu’influence incontestablement la lumière.

Cette faculté de locomotion, propre aux zoospores comme aux anthérozoïdes et entièrement indépendante de toute cause motrice extérieure, est inexplicable par les lois physiques ordinaires, y compris le phénomène connu en micrographie sous le nom de mouvement brownien[11]. Elle se rapproche tellement de celle des animaux inférieurs que, si l’on ne connaissait parfaitement l’origine de ces singulières semences mouvantes, ainsi que leur destination définitive, on les confondrait avec les véritables animalcules infusoires. Les auteurs les moins enclins à adopter les conclusions du vitalisme dogmatique s’abstiennent de formuler un avis motivé ; ils se demandent si la motilité des zoospores et des anthérozoïdes est autre chose qu’un « état en quelque sorte convulsif et désordonné de la matière organisée, » ou bien si elle est le produit d’une faculté instinctive qui la régularise et la modifie suivant les circonstances. Ce qu’il y a d’incontestable, c’est que la fougue de ces animalcules, l’adresse avec laquelle ils franchissent ou contournent un obstacle, l’obstination presque passionnée qu’ils mettent à répéter un premier essai infructueux, sont autant de raisons qui militent en faveur de la vie réelle dont ils paraissent momentanément animés. Le naturaliste F. Cohn les a vus, après douze heures d’efforts incroyables faits pour s’échapper de leur cellule-mère, s’agiter encore tumultueusement dans leur prison, dont une mince pellicule fermait l’ouverture, puis enfin mourir de lassitude et se transformer en petites vésicules jaunâtres.

D’un bout à l’autre du champ de vision du microscope, on les voit se mouvoir avec une singulière complexité d’allures, tourner sur eux-mêmes, s’élancer, puis revenir, se heurter les uns les autres, entremêler parfois leurs cils natatoires et s’agiter alors avec une visible impatience, cherchant à se dégager au plus vite. Cette impatience du reste n’a rien qui puisse étonner, quand on a quelque notion de leur caractère, s’il est permis de s’exprimer de la sorte. Zoospores et anthérozoïdes sont tenaces et d’humeur violente, comme les volvox, comme les vibrions nerveux et généralement tous les infusoires leurs frères.

Le rôle des anthérozoïdes dans l’acte de reproduction des cryptogames est aujourd’hui hors de toute contestation. Ils sont les organes fécondateurs, et l’œuvre de vie qu’ils accomplissent est sans aucun doute en connexion intime avec les mouvemens caractéristiques dont ils sont doués[12].

Ce mince filament qui constitue le plus élémentaire des végétaux et dont nous avons vu s’échapper une spore, cette spore qui s’entoure d’une couronne de cils, nage, folâtre dans l’eau, suivant l’expression de l’un de ses historiens, puis, fatiguée, s’arrête, déchoit, perd sa couronne désormais inutile, et se met à germer : c’est là l’histoire de l’algue. Telle qu’elle est, simple et grande, elle résume les plus obscurs problèmes de la biologie. Origines communes, règnes confondus, unité de la vie universelle, tout cela s’y trouve contenu, et les évolutions de la dernière des fucacées qui, partie d’une plante, revient à la plante après l’essai d’une existence supérieure, constituent à coup sûr l’un des plus beaux chapitres de la physiologie végétale.

II.

On comprend combien doit être difficile la classification rigoureuse d’une famille à contours indécis telle que celle des algues ; aussi la partagea-t-on d’abord d’une façon tout à fait élémentaire en deux groupes, d’après la nature du milieu dans lequel elles végètent, c’est-à-dire les algues d’eau douce comprenant les ulves et les conferves et les algues marines comprenant les fucus. Une classification plus généralement adoptée partage les algues en cinq tribus[13] d’après les formes générales qu’elles affectent. La nature du sol, on sait, est parfaitement indifférente au développement des algues. Leur élément unique, c’est l’eau ; le corps quelconque auquel elles s’attachent n’est pour elles qu’un simple support, et depuis la mare où elles croupissent jusqu’aux océans dont leurs frondes gigantesques couvrent la surface, elles forment comme une corporation de végétaux, les plus indépendans du règne, qui nagent ou flottent et emportent partout avec eux, lorsqu’ils sont arrachés du lieu de leur naissance, leurs élémens de vie et leurs moyens de reproduction. Toutefois cette indépendance d’allures cesse dès qu’il s’agit du niveau de profondeur qu’affectionne chaque famille d’algue. A chacune semble appartenir une zone au-delà de laquelle elle ne saurait végéter[14], et l’on comprend bien qu’il en soit ainsi, lorsqu’on songe aux milieux si différens que doivent créer dans une masse d’eau considérable les courans, les degrés, de profondeur et de densité, les quantités relatives de lumière et de chaleur, peut-être aussi la salure des mers, mais par-dessus tout la zone climatérique qu’occupent les divers océans. Un curieux fait de géographie botanique dont on ne saurait non plus méconnaître l’importance, c’est la relation intime et bien constatée qui existe entre la dimension des algues et la grandeur des mers qu’elles habitent. Ainsi dans la Méditerranée rien que des ulves, des caulerpes et des céramies, dans l’Océan-Atlantique des sargasses, dans l’Océan-Arctique de longues laminaires, dans l’Océan-Antarctique enfin, le plus vaste du globe, les algues les plus grandes, celles qu’on a comparées à des arbres marins, les laminaires buccinaris et les gigantesques Durvillea.

Parmi les stations les plus remarquables de la flore marine, les navigateurs en citent quelques-unes dont l’importance est hors de toute proportion avec celles qu’on rencontre dans diverses mers en quantités plus ou moins considérables. Ces bancs de fucacées s’étendent à la surface des eaux comme de véritables prairies, sur le gazon desquelles on serait tenté de s’aventurer, tant elles paraissent épaisses et solidement enlacées. Ces colossales agglomérations d’algues ont reçu des noms particuliers. Tous les navigateurs connaissent, entre autres, la mer des sargasses, d’une superficie à peu près égale à six fois celle de la France et située entre les Açores, les Canaries et les îles du Cap-Vert. Christophe Colomb, engagé dans cette mer étrange, qui entravait la marche de ses navires, eût rétrogradé, s’il eût écouté les plaintes de son équipage, qu’épouvantait la vue de ce phénomène inconnu. Une autre agglomération d’algues à peu près aussi considérable s’étend dans l’Océan-Pacifique, non loin des côtes de la Californie. Ces fucus arrivent là de toutes parts. Arrachés à tous les rivages, entraînés par les courans marins ou l’agitation des vagues, ils forment comme d’énormes banquises végétales qui flottent longtemps à la surface des mers, emportent d’un hémisphère à l’autre des myriades d’animaux de toute sorte et finissent par se réunir dans les régions les plus calmes des océans, où ils forment des centres de vie et de reproduction bien autrement vastes et féconds que les plus immenses forêts de la terre[15].

Ce n’est pas seulement à la surface des mers que l’on retrouve des algues à peu près sous toutes les latitudes. La flore sous-marine est presque entièrement composée par les représentans de cette riche et grande famille, qui, depuis les petites ectocarpées qui tapissent les bas-fonds, jusqu’aux gigantesques fucus porte-poires, longs de plusieurs centaines de mètres, peuplent les marais, les lacs, les fleuves et les océans. Il n’est guère de rivages où ne se rencontrent quelques-uns des types les plus remarquables de cette belle série végétale ; mais c’est particulièrement sur les côtes de l’Océan-Pacifique que le plongeur peut contempler dans toute sa magnificence cette étrange flore, qui ne le cède en richesse à aucun des paysages des zones tropicales. Formes, couleurs, ondulations bizarres, tout étonne dans ce monde sans pareil. Il y a là d’immenses prairies que forment des myriades de petites conferves feutrées comme un tapis de velours. Nuancées de tous les tons verts imaginables, rehaussées çà et là par l’ample feuillage de la laitue de mer, elles se teintent des chatoyans reflets de la rose marine ou des lueurs écarlates que jettent les flottantes iridées ; puis viennent les grands thalassiophytes avec leurs éventails de feuilles rouges, vertes ou jaunes, — au-dessus les souples rubans des laminaires, — plus haut encore les fières alariées, dont la tige garnie d’une collerette brodée de franges se termine par une feuille unique, énorme, longue de 15 mètres ; enfin du milieu des basses herbes, des buissons et des hautes futaies, s’élève, comme le palmier dans la forêt, le superbe néréocyste, dont l’immense tige d’abord filiforme se renfle graduellement en massue, puis se couronne d’un véritable panache de feuilles rubanées, sorte de lanières flottantes dont on ne saurait se lasser d’admirer les molles et gracieuses ondulations.

C’est en effet par ses mouvemens lents et doux que toute cette forêt sous-marine émerveille le regard. Il est facile de comprendre l’effet que doivent produire à la moindre agitation des vagues toutes ces plantes longues et souples, aux courbes toujours fuyantes et à la chevelure toujours étalée ; mais ce qu’il serait difficile de décrire, ce sont les teintes fugitives qui courent sur ce tableau mouvant, alors que les rayons du soleil se brisant dans les flots en ravivent les couleurs diverses, que mélange et qu’harmonise à l’œil l’estompe glauque des eaux profondes. Que serait-ce si l’on pouvait en même temps dépeindre toutes les créatures vivantes qui animent ces brillans paysages sous-marins, montrer entre mille autres les crabes voyageant au milieu des ulves vertes, les troupeaux de chiens de mer ou les colonnes de harengs argentés se glissant au milieu des grands madrépores, la brillante anémone de mer fleurissant sur des massifs de méandrines, ou la cloche bleuâtre de quelque méduse endormie laissant traîner ses tentacules parmi les longs rubans des laminaires !

Les algues jouent dans l’économie de la nature un rôle dont l’importance est de premier ordre. Elles sont non-seulement la première manifestation du principe organique, mais encore les véritables assises du règne végétal. Simples ébauches d’organisation, elles nous apparaissent comme une sorte d’introduction à la vie. En remontant en imagination jusqu’à cette première et lointaine phase du monde où la croûte terrestre à peine refroidie fut recouverte par les eaux qui flottaient dans l’atmosphère, nous trouvons déjà dans ces eaux encore tièdes le protococcus primordial, dont les simples globules verts se préparaient à recouvrir la terre entière. Ce fut là un moment solennel à coup sûr, alors que la vie végétale, que tout un règne en réalité s’apprêtait à sortir d’une microscopique cellule. Cette cellule, qui à son origine vécut seule, forma d’abord par juxtaposition des filamens tubulaires, et plus tard, se multipliant par elle-même, donna lieu à des agglomérations immenses, à des amas incalculables de fucus qui flottèrent bientôt sur la surface de l’océan universel. Puis la terre apparut, et déjà ses sommets portés à la lumière étaient recouverts de limon, c’est-à-dire d’une couche première d’humus provenant de la décomposition des algues immenses qui remplissaient la mer. Et ce ne furent pas seulement les algues d’eau salée qui commencèrent cette œuvre de procréation, ce furent aussi les algues d’eau douce qui, envahissant d’abord les marécages, puis les lacs et plus tard les eaux courantes, jetèrent partout le fondement de cette terre végétale sur laquelle se développèrent successivement les cryptogames d’ordre supérieur et tout l’embranchement des phanérogames. Aujourd’hui encore les algues continuent à couvrir le fond des mers et des lacs de féconds détritus qu’utiliseront ultérieurement des générations successives de végétaux. Indépendamment de ce rôle, dont le bénéfice entier revient à l’économie générale du globe, elles ne laissent pas d’avoir une utilité pratique et immédiate pour les âges contemporains. On ne connaît pas d’algues vénéneuses[16], et parmi les espèces marines il en est plusieurs qui fournissent à l’homme, les unes d’abondantes ressources alimentaires, les autres des substances que l’industrie utilise sur une vaste échelle. Les fucus en particulier se prêtent à des usages fort divers, parmi lesquels figure en première ligne la production de la soude et de l’iode. Les élégantes céramies, improprement appelées mousse de Corse, passent depuis des siècles pour un des meilleurs vermifuges, et ce sont encore certaines espèces d’algues qui fournissent aux salanganes la matière gélatineuse dont se composent leurs nids, si recherchés en Chine comme objet d’alimentation. Les conferves, loin d’ajouter à la fétidité des marais qu’elles remplissent, non-seulement dégagent de l’oxygène et conséquemment assainissent l’atmosphère, mais encore exhaussent rapidement les fonds vaseux et concourent ainsi à leur dessèchement. C’est particulièrement au sein des grandes mers qu’il faut étudier les algues, si l’on veut se faire une idée de leur importance en même temps que de la puissance de leurs agglomérations. Par masses énormes et semblables à des îles flottantes, elles voyagent, tantôt à l’aventure, tantôt poussées par les courans océaniques, emportant dans leur gangue succulente et féconde d’innombrables myriades d’œufs, de larves et d’animalcules qui, dans ce foyer de fermentation et de vie inépuisable naissent, vivent et se multiplient sans limite[17].

Il est temps de conclure. Les algues servent de base à la série végétale. Situées aux confins des deux règnes organiques, elles sont la manifestation de phénomènes variables et comme l’essai d’une vie encore inexpérimentée. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que les débuts de la vie sont partout analogues. De même que la série animale, la série végétale commence par des métamorphoses. L’algue, qui vit à l’état de plante, naît et s’agite comme un animalcule : aussi le caractère essentiel des végétaux de cette famille est-il l’indécision, c’est-à-dire l’inconstance et la variabilité des formes. Il en est qui semblent vraiment se jouer de toutes les classifications. Couleurs, dimensions, modes de ramification, tout varie, tout échappe aux observateurs, à tel point que l’un d’eux, Bory de Saint-Vincent, eut un jour le désir, de reprendre sérieusement l’ancienne idée d’un règne intermédiaire dans lequel seraient classés tous les êtres mal définis et de nature équivoque. De son côté, Agardh se plaignait amèrement de l’état chaotique de l’algologie, tandis que d’autres cryptogamistes croyaient pouvoir échapper à l’obsession de tant d’incertitudes en inventant des termes étranges et en nous parlant d’animalcules végétalisés par la lumière.

De l’histoire de l’algue découle, on le comprend, un enseignement profond. On sait après quels tâtonnemens elle arrive à suivre la voie que lui assigne la nature, et combien ces hésitations remarquables sont favorables à l’hypothèse de la communauté des origines. Or se peut-il qu’on trouve dans le domaine entier de l’histoire naturelle un fait plus profondément philosophique que cette source commune d’où émanent les trois grandes formules de l’être : le minéral, le végétal, l’animal ? La conformité des règnes à leur point de départ, l’on pourrait presque dire leur identité, s’étend à l’ensemble de la création. Un puissant lien d’unité rattache les uns aux autres tous les groupes divers du royaume de vie. A défaut de la réalité concrète, la théorie du moins les rend solidaires. Un large souffle de fraternité emplit l’espace de la terre aux étoiles, et c’est avec une satisfaction profonde que le philosophe unitaire peut, au-dessus des morcellemens de l’analyse qui divise et dessèche, rétablir la grande synthèse qui rapproche et vivifie.


ED. GRIMARD.

  1. Voyez la Revue du 1er août 1866.
  2. Rappelons ici que le règne végétal se divise en deux embranchemens, l’un, comprenant les phanérogames ou plantes à floraison et fructification visibles (chêne, lilas, giroflée, etc.) ; l’autre, renfermant les cryptogames ou végétaux à floraison et fructification invisibles ou peu distinctes (algues, champignons, mousses, etc.)
  3. Celles de M. Charles Brame de Tours.
  4. On sait que la Mer-Rouge doit son nom à la présence d’innombrables petites algues (trichoclesmie d’Ehrenberg), qui, particulièrement accumulées parfois dans certains golfes, donnent aux eaux la coloration du sang.
  5. Dans les eaux de l’Angleterre seulement, on compte 105 genres et 370 espèces.
  6. Elles étendent bien plus loin encore leurs conquêtes et parfois leurs ravages. Il y a toute une catégorie d’algues parasites que les physiologistes rencontrent de toutes parts, sur des insectes, des vers, des limaces, des grenouilles, des salamandres, des poissons, dans les tissus internes des ruminans, dans les yeux de l’homme enfin, sur sa langue, dans sa gorge, et jusque dans ses intestins (Robin, Gruby, etc).
  7. Un fait remarquable passé à l’état de loi et qui domine tous les phénomènes de germination chez les cryptogames, c’est qu’une espèce quelconque présente dans sa jeunesse les caractères de l’espèce inférieure. Toute mousse qui germe, par exemple, ressemble à une conferve, et la fougère naissante rappelle l’hépatique adulte. Sans chercher à exagérer l’importance de ce fait biologique, l’on ne peut s’empêcher d’y voir un argument de plus en faveur de la doctrine de l’enchaînement des êtres et de la solidarité ou connexion des séries.
  8. Fleur du ciel, esprit radical, archée céleste, crachat de la lune, vitriol végétal, etc.
  9. M. Thuret ne craint pas d’affirmer que les spores sont en moyenne cinquante mille fois plus grosses que les anthérozoïdes.
  10. Les anthérozoïdes, enfermés dans un sachet appelé anthéridie, rappellent par leur faculté fécondatrice le pollen des phanérogames que contiennent les anthères, et les spores, souvent contenues aussi dans une poche membraneuse appelée sporange ou sporidie, ne sont pas sans analogie avec les ovules enfermés dans l’ovaire, et qui, après leur fécondation par le pollen, prennent le nom de graines ou de semences.
  11. La plupart des corps solides organiques et inorganiques suffisamment divisés et tenus en suspension dans un liquide sont immédiatement animés d’un mouvement singulier qu’on appelle brownien, du nom du botaniste Brown, qui, le premier, observa ce phénomène. Ainsi une gouttelette d’eau colorée par le contact d’un fragment de gomme-gutte ou de carmin devient sous l’objectif du microscope une sorte de lac où titubent sur eux-mêmes des myriades de corpuscules. Ils se meuvent irrégulièrement en tous sens autour d’un point central, comme s’ils étaient suspendus à l’extrémité d’un fil.
  12. C’est en 1793 que Girod-Chantrans signala pour la première fois, et sans y rien comprendre, une sorte de mouvement spontané dans la matière granuleuse de certaines algues. En 1817, Bory de Saint-Vincent découvrit d’une manière certaine la faculté locomotile de ces granulations. Ses observations furent confirmées par Gaillon à Paris et par Agardh à Stockholm. Les études plus récentes de MM. Derbès et Soliers surtout de MM. Thuret, Pringsheim, Unger, Tulasne, etc., ont jeté le plus grand jour sur ce remarquable chapitre de la physiologie végétale (Moquin-Tandon).
  13. 1re tribu. — Nostochinées. Algues formées de cellules ou de filamens contenus dans une masse gélatineuse (Protococcus, Nostocs, etc.). — 2e tribu. — Confervacées. Tubes simples, spores contenues dans l’intérieur des tubes (Oscillaires, Sphœroplea, Eclocarpes, etc.). — 3° tribu. — Ulvacées. Expansions membraneuses ou tubuliformes, spores répandues dans la masse (Ulves, Caulerpes, etc.). — 4° tribu. — Floridées. Frondes très variées, ordinairement de couleur purpurine (Rhodomela, Chondria, etc.). — 5° tribu. — Fucacées. Algues de couleur vert olivâtre, à corps reproducteurs contenus dans des conceptacles concaves (Fucus, Sargasses, etc.).
  14. Il y a des algues qui vivent, sous les eaux à une profondeur considérable. MM. de Humboldt et Bonpland, dans les parages des Canaries, ont retiré le Caulerpa vitifolia d’une profondeur de 66 mètres, et c’est à 200 mètres que M. Bory de Saint-Vincent a trouvé, près de l’Ile de France, une touffe enracinée de la sargasse turbinée. — Que sont encore ces différens niveaux comparés à celui que nous indique M, Ch. Müller, lorsqu’il affirme qu’on trouve des algues à une profondeur de 4,000 mètres, sous la pression formidable de 375 atmosphères !
  15. Il résulterait d’observations récentes que la part des courans océaniques serait à peu près nulle dans la formation des prairies de sargasses, par la raison qu’elles croîtraient sur place et constitueraient de véritables stations végétales.
  16. Une restriction importante, parait-il, est à faire ici. Il résulterait des observations toutes récentes de savans autorisés que les spores des algues à l’époque de la fécondation peuvent occasionner des fièvres paludéennes.
  17. C’est de là que sortent en quantités incalculables ces petits êtres gélatineux qui, a certaines heures de nuit, en pleine mer, rendent lumineuses des surfaces immenses et argentent les vagues de lueurs phosphorescentes.