Essais de psychologie sportive/Chapitre XXIII

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Payot & Cie (p. 193-198).

La crise évitable

Mars 1911.

C’est un plaisir inattendu pour les lettrés que la publication d’un manuscrit inédit signé du grand écrivain que fut Gustave Flaubert. Celui qui vient d’être livré au public n’a point, évidemment, la perfection d’un chapitre de Salammbô. On y sent l’incohérence du premier jet : la ciselure finale a fait défaut. Mais il s’y trouve de très curieux passages, dans lesquels Flaubert, racontant son enfance, analyse avec une force et une profondeur singulières la crise qui a fait de lui un homme : cette crise qui est celle de presque tous les jeunes Latins. « Dès le collège, écrit Flaubert, j’étais triste ; je m’y ennuyais, je m’y cuisais de désirs, j’avais d’ardentes aspirations vers une existence insensée et agitée ; je rêvais les passions ; j’aurais voulu toutes les avoir. Derrière la vingtième année, il y avait pour moi tout un monde de lumières et de parfums…, vaguement je convoitais quelque chose de splendide que je n’aurais su formuler par aucun mot, ni préciser dans ma pensée sous aucune forme, mais dont j’avais néanmoins le désir positif, incessant. » Et plus loin : « La femme était pour moi un mystère attrayant qui troublait ma pauvre tête d’enfant ; à ce que j’éprouvais lorsqu’une de celles-ci venait à fixer ses yeux sur moi, je sentais déjà qu’il y avait quelque chose de fatal dans ce regard émouvant qui fait fondre les volontés humaines, et j’en étais à la fois charmé et épouvanté… je me dépêchais bien vite de faire mes devoirs pour pouvoir me livrer à l’aise à ces pensées chéries. Je commençais par me forcer à y songer comme un poète qui veut créer et provoquer l’inspiration… Le jour enfin que je devinai tout, cela m’étourdit d’abord avec délices comme une harmonie suprême, mais bientôt je devins calme et vécus dès lors avec plus de joie ; je sentis un mouvement d’orgueil à me dire que j’étais un homme, un être organisé pour avoir un jour une femme à moi ; le mot de la vie m’était connu ; c’était presque y entrer et déjà en goûter quelque chose… Quant à une maîtresse, c’était pour moi un être satanique dont la magie du nom seul me jetait en de longues extases ; c’était pour leurs maîtresses que les rois ruinaient et gagnaient des provinces ; pour elles on tissait des tapis de l’Inde, on tournait l’or, on ciselait le marbre, on remuait le monde… à tout cela je songeais le soir quand le vent sifflait dans les corridors ou dans les récréations pendant qu’on jouait aux barres ou à la balle… la vie humaine roulait ainsi pour moi sur deux ou trois idées, sur deux ou trois mots autour desquels tout le reste tournait comme des satellites autour de leur astre. »

Tous les adolescents, certes, n’ont pas cette puissance d’imagination ; tous ne seront pas des Flaubert. Mais il en est peu parmi les Latins, les Grecs, les Slaves… qui ne traversent une semblable crise. Nous devons le reconnaître, cette crise est normale. Il est normal que le jeune garçon se hâte vers la virilité et cherche à se donner à lui-même le témoignage d’en avoir atteint le seuil. Or, comment y parviendra-t-il ? Il n’y a que trois manières : par la guerre, l’amour et le sport. La guerre, c’est la manière d’autrefois, la plus noble pour l’individu, sinon la plus utile pour la collectivité. L’amour, c’est la manière des peuples que nous venons de citer, peuples chez lesquels la littérature, le théâtre et l’atavisme bien plus que les conditions climatériques hâtent artificiellement l’aspiration au contact de la femme ; elle est désastreuse pour l’individu aussi bien que pour la collectivité. Les Anglo-Saxons en ont introduit une troisième qui répond à la fois aux intérêts des citoyens et à ceux de la cité. Ce n’est pas, en fait, le simple sport qui la constitue, mais bien la hiérarchie sportive établie de façon si caractéristique en Angleterre d’où elle s’est répandue dans tout l’univers britannique. Si le sport n’était pas pratiqué par les adultes, il en serait tout autrement. Mais qui est-ce que le petit Anglais imite en se livrant au sport ?… Son aîné déjà homme et que passionnent l’aviron, le football, le cricket. Quels sont les records qu’il a devant les yeux ? Des records d’homme, les plus élevés par conséquent auxquels il puisse lui-même aspirer. Quelles sont alors ses ambitions ? D’entrer dans une de ces fortes équipes qui défendent l’honneur universitaire ou l’honneur national sur les champs de jeu. Ainsi le sport apparaît comme le symbole même de la virilité. Franchir certaines enceintes sportives, c’est montrer aux autres et se prouver à soi-même qu’on est vraiment un homme. Tout ici repose donc sur le fait que les plaisirs sportifs sont des plaisirs d’adultes, des plaisirs d’hommes. L’état d’esprit créé par ce fait rappelle celui qui, jadis, poussait à un enrôlement prématuré le jeune gentilhomme avide de se signaler par des prouesses. En l’absence d’un tel état d’esprit, il est presque infaillible que la préoccupation sexuelle apparaisse avec les aspects morbides qu’elle revêt fatalement à un âge où, comme Flaubert le reconnaît lui-même, il s’agit d’un travail artificiel de l’imagination bien plus que d’un appel naturel des sens. Nous savons ce qui provoque ou accentue ce travail ; c’est la pornographie étalée sur les murs, répandue dans la presse, délayée dans le roman, colportée dans les conversations. Mais nous savons aussi ce qui le retarde et même le supprime ; c’est l’activité musculaire dirigée et dominée par l’émulation sportive. C’est pourquoi il n’est que juste de dire qu’à défaut de la guerre, le sport permet d’éviter la crise redoutable à laquelle est vouée toute jeunesse non sportive. La monstrueuse campagne qui se poursuit en faveur de l’« éducation sexuelle » n’apportera qu’un renfort à la pornographie. Seul, le sport donnera aux jeunes Latins — comme il l’a donné aux jeunes Anglo-Saxons — la recette pour devenir homme sainement.