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Essais et Notices, 1863/Le Testament politique d’Auguste

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Le Testament politique d’Auguste
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 44 (p. 734-747).
Le Testament politique d’Auguste


LE TESTAMENT POLITIQUE D’AUGUSTE.


L’épigraphie a eu de nos jours une bonne fortune assez inattendue. C’était jusqu’ici une science modeste, accoutumée à se cacher au fond des académies. Les encouragemens de l’état sont allés l’y chercher. En même temps que paraissaient les œuvres de l’illustre Borghesi, qui a fait de l’épigraphie Une science nouvelle, de jeunes savans partaient pour la Grèce et l’Asie-Mineure, chargés de missions archéologiques. Toutes ces récentes expéditions, confiées à des esprits hardis et intelligens, ont été pleines de profits pour la science. C’est à l’une d’elles, plus heureuse encore que les autres[1], que nous devons de posséder enfin le texte définitif du testament politique d’Auguste. On se souvient que cette découverte fit grand bruit en Allemagne et en France il y a près de deux ans. Depuis lors, les jeunes explorateurs de la Galatie se sont empressés de livrer les résultats de leur voyage aux savans de tous les pays qui les réclamaient. Nous voilà donc, grâce à MM. Perrot et Guillaume, en possession d’un texte exact et à peu près complet du monument d’Ancyre, qu’on appelle ordinairement le « testament politique d’Auguste. » S’il y reste encore des lacunes, la science, qui va se mettre à l’œuvre, saura les combler, et l’on peut affirmer qu’elle achèvera d’éclaircir les quelques points qui restent douteux ; mais, je le répète, à l’exception de ces passages, le texte est complet et se lit d’un bout à l’autre sans trop d’interruption. Nous pouvons donc dès aujourd’hui en saisir l’ensemble et nous permettre de le juger.

La qualité qu’on remarque la première quand on lit le testament politique d’Auguste, c’est la grandeur. On voit bien, à un certain ton dominateur, que l’homme qui parle a gouverné pendant plus de cinquante ans le monde entier ; il connaît l’importance des choses qu’il a faites, il sait qu’il a créé un nouvel état social et présidé à l’une des plus grandes transformations de l’humanité. Aussi, quoiqu’il ne fasse guère que résumer des faits et citer des chiffres, tout ce qu’il dit a un grand air, et il sait donner à ces sèches énumérations un tour si majestueux qu’on se sent saisi en les lisant d’une sorte de respect involontaire. Il faut cependant s’en défendre. La majesté peut être un voile commode, qui sert à dissimuler bien des faiblesses ; l’exemple de Louis XIV, si voisin de nous, doit nous apprendre à ne pas nous y fier sans examen. Il ne faut pas oublier d’ailleurs que la grandeur était une qualité si véritablement romaine que Rome en conserva longtemps les apparences après que la réalité eut disparu. Quand on lit les inscriptions des derniers temps de l’empire, on ne s’aperçoit guère qu’il est en train de périr. Ces pauvres princes, qui possèdent quelques provinces à peine, parlent du même ton que s’ils commandaient encore à l’univers entier, et il entre dans leurs mensonges les plus grossiers un air incroyable de dignité. Si l’on veut donc éviter d’être dupe en étudiant les monumens de l’histoire romaine, il est bon de se tenir en garde contre cette première impression, qui peut être trompeuse, et de regarder les choses de plus près.

Bien que l’inscription que nous étudions porte pour titre : « Tableau des actions d’Auguste, » ce n’est pas véritablement toute sa vie qu’Auguste a voulu raconter. Il y a de grandes lacunes, et qui sont très volontaires ; il ne tenait pas à tout dire, lorsqu’à soixante-seize ans, au milieu de l’admiration et du respect de l’univers, le vieux prince jetait les yeux sur le passé pour en tracer ce résumé rapide, il y avait bien des souvenirs qui devaient le gêner. Il n’est pas douteux, par exemple, qu’il n’éprouvât une grande répugnance à rappeler les premières années de sa vie politique ; cependant il fallait bien qu’il en dit quelque chose, et il était plus prudent encore de chercher à les dénaturer que de les taire. « A l’âge de dix-neuf ans, dit-il, j’ai levé une armée par ma seule initiative et à mes frais ; avec elle, j’ai rendu la liberté à la république, dominée par une faction qui l’opprimait. Le sénat, par des décrets honorables pour moi, m’admit dans ses rangs parmi les consulaires, me conféra le droit de commander les troupes, et me chargea, avec les consuls C. Pansa et A. Hirtius, de veiller au salut de l’état en qualité de propréteur. Les consuls étant tous les deux morts la même année, on me mit à leur place, et on me nomma triumvir pour constituer la république. » Dans ces quelques lignes, qui sont le début du testament, il y a déjà de bien singulières réticences. Ne dirait-on pas en vérité qu’il a obtenu toutes les dignités qu’il énumère en servant la même cause, et qu’il ne s’est rien passé entre les premiers honneurs qu’il a reçus et le triumvirat ? Ces décrets honorables du sénat, qui sont rappelés ici avec quelque impudence, nous les connaissons grâce aux Philippiques. Le sénat y félicite le jeune César « d’avoir défendu la liberté du peuple romain » et d’avoir combattu Antoine. Or c’est après s’être entendu avec Antoine pour asservir le peuple romain, dans la lugubre entrevue de Bologne, qu’Auguste reçut ou plutôt qu’il prit le titre de triumvir. Sur toutes ces choses, le testament garde un prudent silence.

Ce qui suivit cette entrevue était encore bien plus difficile à raconter. C’est ici surtout qu’Auguste voulait qu’on oubliât. « J’ai exilé ceux qui avaient tué mon père, punissant leur crime par des jugemens réguliers. Ensuite, comme ils faisaient la guerre à la république, je les ai vaincus. » On remarquera qu’il n’est pas question des proscriptions. Qu’en pouvait-il dire en effet ? et y avait-il des artifices de langage assez habiles pour en diminuer l’horreur ? À tout prendre, il était plus honnête de n’en pas parler ; mais comme, suivant la belle réflexion de Tacite, il est plus facile de se taire que d’oublier, nous pouvons être assurés qu’Auguste, qui ne dit rien ici des proscriptions, y a plus d’une fois songé pendant sa vie. Quand même il n’en aurait pas éprouvé de remords, il a dû se sentir souvent embarrassé par ce démenti terrible que le passé donnait à sa politique nouvelle, car il avait beau faire, les proscriptions protestaient toujours contre ce rôle officiel qu’il avait pris d’homme clément et vertueux. Ici même il nous semble que cet embarras se trahit. Son silence ne le rassure pas tout à fait. Il sent que, malgré la discrète réserve de son récit, de fâcheux souvenirs ne manqueront pas de s’éveiller dans l’esprit de ceux qui le liront. N’est-ce pas pour les prévenir et les désarmer qu’il s’empresse d’ajouter : « J’ai porté mes armes sur terre et sur mer dans le monde entier, soutenant des guerres contre les citoyens et les étrangers ? Victorieux, j’ai pardonné aux citoyens qui se soumettaient, et quant aux nations étrangères qu’on pouvait épargner sans danger, j’ai mieux aimé les conserver que de les détruire. »

Une fois ce mauvais endroit passé, il lui devenait plus facile de raconter le reste. Cependant il est encore très court au sujet de la première époque de sa vie. Peut-être craignait-il que le souvenir des guerres civiles ne nuisît à cette réconciliation des partis que la lassitude générale avait amenée après Actium. Il est certain qu’il n’y a pas un mot dans tout le testament qui puisse réveiller quelque rancune. Il ne dit presque rien de ses anciens rivaux. C’est à peine si l’on peut relever un mot dédaigneux contre Lépide et un souvenir désagréable pour Antoine, qu’il accuse en passant de s’être approprié le trésor des temples. Voici tout ce qu’il dit de sa guerre contre Sextus Pompée, qui lui coûta tant de peine, et comme il parle de ces vaillans hommes de mer qui l’avaient vaincu : « J’ai délivré la mer des pirates, j’ai repris trente mille esclaves fugitifs qui avaient fait la guerre à la république, et je les ai rendus à leurs maîtres pour les châtier. » Quant à cette grande victoire d’Actium, qui lui avait donné l’empire du monde, il ne la rappelle que pour constater l’empressement de l’Italie et des provinces occidentales à se déclarer pour lui.

Mais, quelque intérêt qu’on puisse trouver à ces souvenirs historiques, ce n’est point par là que le monument d’Ancyre est surtout curieux. Sa véritable importance est dans ce qu’il nous apprend du gouvernement intérieur d’Auguste. Ici encore il y a des réserves à faire. Les politiques ne sont guère dans l’usage d’afficher sur les murailles des temples les principes qui les dirigent, et de livrer aussi généreusement au public les secrets de leur conduite. Il est évident qu’Auguste, qui écrit ici pour tout le monde, n’a pas voulu tout dire, et que si l’on veut savoir l’exacte vérité et connaître à fond l’esprit de ses institutions, il faut s’adresser aux historiens, à Dion Cassius surtout, qui, dans le curieux discours qu’il prête à Mécène, trace réellement le programme que réalisa l’empire. Ce programme nous aide singulièrement à comprendre ce qu’il nous reste à étudier du testament d’Auguste. Il faut toujours l’avoir devant les yeux pour bien saisir l’esprit de ses institutions, la raison de ses libéralités, le sens caché des faits qu’il mentionne, et surtout le caractère de ses rapports avec les diverses classes de citoyens.

C’est de l’armée qu’il parle d’abord. « Environ cinq cent mille Romains, dit-il, ont porté les armes sous moi. J’en ai établi dans des colonies ou renvoyé dans leurs municipes, après avoir acquitté leur solde, à peu près trois cent mille. À tous j’ai assigné des terres ou donné de l’argent. » Il revient plus d’une fois encore, dans le reste de l’inscription, sur les libéralités qu’il a faites à ses vétérans. Elles durent lui coûter fort cher, car nous voyons qu’en une seule fois, lorsqu’il établit le trésor militaire, il y fit porter 170 millions de sesterces (34 millions de francs). Tant de dépenses faites pour contenter l’armée prouvent assez les inquiétudes qu’elle lui causait. Il est certain que ses propres légions lui ont créé autant d’embarras que celles des ennemis. Il avait affaire à des soldats qui se sentaient les maîtres, et que depuis dix ans on enivrait de flatteries et de promesses. La veille de la bataille, ils étaient pleins d’exigences par le besoin qu’on avait d’eux ; le lendemain de la victoire, ils devenaient intraitables par l’orgueil qu’elle leur inspirait. Pour les contenter, il eût fallu exproprier en masse, à leur profit, tous les habitans de l’Italie. Octave y avait consenti d’abord après Philippes ; mais plus tard, quand sa politique changea, quand il comprit qu’il ne pourrait fonder d’établissement solide, s’il s’attirait la haine des Italiens, il prit le parti de payer largement aux propriétaires les terres qu’il donnait à ses vétérans. « J’ai remboursé en argent, dit-il, aux municipes la valeur des champs que j’avais promis à mes soldats dans mon quatrième consulat, et plus tard sous le consulat de M. Crassus et de Cn. Lentulus. J’ai payé pour les champs situés en Italie 600 millions de sesterces (120 millions), et 260 millions de sesterces (52 millions) pour ceux qui étaient situés dans les provinces. De tous ceux qui, jusqu’à moi, ont fondé des colonies dans l’Italie et les provinces, je suis le premier et le seul qui ait agi ainsi. » Il a raison de s’en vanter. Ce n’était guère l’habitude des généraux de ce temps de payer ce qu’ils prenaient, et lui-même avait longtemps donné d’autres exemples. Lorsqu’un peu tard il s’avisa de résister aux exigences de ses vétérans, il eut à soutenir des luttes terribles, dans lesquelles sa vie fut plus d’une fois en danger. De toute façon, la conduite qu’il tint alors avec ses soldats est une des choses qui lui font le plus d’honneur. Il leur devait tout, il n’avait rien de ce qu’il fallait pour les dominer, ni les qualités de César, ni les défauts d’Antoine, et cependant il osa leur tenir tête, et finit par les maîtriser. Il est bien remarquable que, quoiqu’il ait conquis son pouvoir uniquement par la guerre, il ait su, dans le gouvernement qu’il fonda, maintenir la prédominance de l’élément civil. Si l’empire, dans lequel il n’y avait plus d’autre élément de force et de vie que l’armée, n’est pas devenu dès cette époque une monarchie militaire, c’est assurément à sa fermeté qu’on le doit.

Il n’y a rien de plus simple que les rapports d’Auguste avec le peuple. Les renseignemens que fournit le testament à ce sujet sont tout à fait d’accord avec le discours de Mécène ; il le nourrit et l’amusa. Voici d’abord le compte exact des sommes qu’il a dépensées pour le nourrir : « J’ai compté au peuple 300 sesterces (60 fr.) par tête d’après le testament de mon père, et 400 sesterces (80 fr.) en mon nom sur le butin fait à la guerre pendant mon cinquième consulat. Une autre fois, dans mon dixième consulat, j’ai encore donné 400 sesterces de gratification à chaque citoyen, de ma fortune privée. Pendant mon neuvième consulat, j’ai fait douze distributions de blé à mes frais. Quand je fus revêtu pour la douzième fois de la puissance tribunitienne, j’ai encore donné 400 sesterces au peuple par tête. Toutes ces distributions n’ont pas été faites à moins de deux cent cinquante mille personnes. Étant revêtu pour la dix-huitième fois de la puissance tribunitienne, et consul pour la douzième, j’ai donné à trois cent vingt mille habitans de Rome 60 deniers par tête (48 francs). Pendant mon quatrième consulat, j’ai fait prélever sur le butin et distribuer dans les colonies formées de mes soldats 1,000 sesterces (200 francs) pour chacun d’eux. Environ cent vingt mille colons reçurent leur part dans Cette distribution qui suivit mon triomphe. Consul pour la treizième fois, j’ai donné 60 deniers à chacun de ceux qui recevaient alors des distributions de blé. Il s’en trouva un peu plus de deux cent mille. » Après ces largesses vraiment effrayantes, Auguste mentionne les jeux qu’il a donnés au peuple, et, quoique le texte offre ici quelques lacunes, on peut supposer qu’il ne lui en a pas moins coûté pour l’amuser que pour le nourrir. « J’ai donné des spectacles de gladiateurs….. fois [2] en mon nom, et cinq fois au nom de mes enfans ou petits-enfans. Dans ces différentes fêtes, environ dix mille hommes ont combattu. Deux fois en mon nom, et trois fois au nom de mes petits-fils, j’ai fait combattre des athlètes que j’avais fait venir de tous les pays. J’ai célébré des jeux publics quatre fois en mon nom et vingt-trois fois à la place des magistrats qui étaient absens, ou ne pouvaient pas suffire aux frais de ces jeux… J’ai fait voir vingt-six fois en mon nom, ou au nom de mes fils et petits-fils, des chasses de bêtes d’Afrique dans le Cirque, au Forum ou dans les amphithéâtres, et l’on y a tué environ trois mille cinq cents de ces bêtes. J’ai donné au peuple le spectacle » d’un combat naval au-delà du Tibre, dans le lieu où se trouve aujourd’hui le bois des Césars. J’y ai fait creuser un-canal de dix-huit cents pieds de long sur douze cents de large. Là, trente navires armés d’éperons, des trirèmes, des birèmes, et un grand nombre de vaisseaux moins importans combattirent ensemble. Ces vaisseaux contenaient, outre leurs rameurs, trois mille hommes d’équipage. » Voilà, à ce qu’il me semble, un commentaire curieux et officiel du fameux mot de Juvénal : Panem et circenses. On voit bien que ce n’était pas une boutade de poète, mais un véritable principe de politique imaginé par Auguste, et que ses successeurs conservèrent comme une tradition de gouvernement.

Les rapports d’Auguste avec le sénat étaient, on le comprend, plus délicats et plus compliqués. Même après Pharsale et Philippes, c’était encore un grand nom qu’il fallait ménager. Tout abattue qu’elle était, cette vieille aristocratie causait encore quelques frayeurs et semblait mériter quelques égards. On le voit bien à ce soin que prend Auguste, dans son testament, de ne jamais parler du sénat qu’avec respect. Son nom revient à tout propos avec une sorte d’affectation. On dirait vraiment, si l’on se fiait aux apparences, qu’alors le sénat était le maître, et que le prince se contentait d’exécuter ses décrets. C’est bien là ce qu’Auguste voulait faire croire. Il a passé toute sa vie à dissimuler son autorité ou à s’en plaindre. De sa demeure royale du Palatin, il écrivait au sénat les lettres les plus touchantes pour lui demander de le relever enfin du soin des affaires, et jamais il ne parut plus dégoûté du pouvoir qu’au moment où il concentrait tous les pouvoirs entre ses mains. Il n’est pas extraordinaire que cette tactique se retrouve dans son testament ; elle lui avait trop bien réussi avec ses contemporains pour, qu’il ne fût pas tenté de s’en servir avec la postérité. Aussi continue-t-il à jouer pour elle la même comédie de modération et de désintéressement. Il affecte, par exemple, d’insister autant sur les honneurs dont il n’a pas voulu que sur ceux qu’il a acceptés. « Lorsque, dit-il, pendant le consulat de M. Marcellus et de L. Arruntius, le sénat et le peuple me demandèrent de prendre le pouvoir absolu, et qu’ils vinrent me l’offrir à moi-même, je ne l’acceptai pas ; mais je n’ai pas refusé de me charger de la surveillance des vivres, et par les dépenses que j’ai faites, j’ai délivré le peuple de ses frayeurs. Comme en récompense il m’offrait le consulat annuel ou à vie, je l’ai refusé. » Ce n’est pas le seul hommage qu’il rende à sa modération. Il est question plus d’une fois encore des honneurs ou des présens qu’il n’a pas voulu accepter ; mais voici vraiment qui passe les bornes : « Dans mon sixième et mon septième consulat, après avoir étouffé les guerres civiles, quand l’accord de tous les citoyens me livrait le pouvoir suprême, j’ai remis le gouvernement de la république aux mains du sénat et du peuple. En récompense de cette action, j’ai été appelé auguste par un sénatus-consulte, ma porte a été entourée de lauriers et surmontée d’une couronne civique, et l’on a placé dans la curie Julia un bouclier d’or avec une inscription pour honorer ma vertu, ma clémence, ma justice, et cette modération que je montrais en laissant, dans les magistratures dont j’étais revêtu, autant de pouvoir à mes collègues qu’à moi. » Ce curieux passage fait voir combien les inscriptions pourraient tromper, si on leur accordait une confiance aveugle. Ne semble-t-il pas que l’on serait en droit d’en conclure que l’an 726 de Rome, par la générosité d’Auguste, la république a recommencé ? Or c’est précisément l’époque où l’autorité absolue des empereurs, délivrée des craintes du dehors et acceptée paisiblement de tout le monde, achève de se constituer. Dion lui-même, l’officiel Dion, qui est si disposé à croire les empereurs sur parole, ne peut pas accepter ce mensonge d’Auguste ; il ose n’être pas dupe et n’a pas de peine à montrer que ce gouvernement, sous quelque nom qu’il se déguise, était au fond une monarchie ; il aurait pu ajouter que jamais monarchie ne fut plus absolue. Un seul homme s’est fait l’héritier de tous les magistrats de la république, et il réunit en lui tous leurs pouvoirs. Il a supprimé le peuple, qu’il ne consulte plus ; il est le maître du sénat, qu’il choisit et forme à son gré ; à la fois consul et pontife, il règle les actions et les croyances ; revêtu de la puissance tribunitienne, il est inviolable et sacré, c’est-à-dire que le moindre mot qui échappe contre lui devient un sacrilège ; censeur sous le titre de préfet des mœurs, il peut contrôler la conduite des particuliers, et s’introduire, quand il veut, dans les affaires les plus intimes de la vie[3]. Tout lui est donc soumis, la vie privée aussi bien que la vie publique, et depuis le sénat jusqu’aux foyers les plus humbles et les plus cachés, son autorité a le droit de pénétrer partout. Ajoutez que les limites de son empire sont celles du monde civilisé ; la barbarie commence où finit la servitude, et il n’y a pas même contre ce despotisme la triste ressource de l’exil. C’est pourtant l’homme qui possède cette puissance effrayante, à qui rien n’échappe dans son immense empire et à l’empire duquel il n’est pas possible d’échapper, c’est lui qui vient nous dire, avec une assurance effrontée, qu’il n’a pas voulu accepter le pouvoir absolu !

Il faut reconnaître que ce pouvoir absolu, qui se dissimulait avec tant de précaution, cherchait aussi par tous les moyens à se faire pardonner. Toutes les compensations qu’on peut offrir à un peuple pour lui faire oublier sa liberté, Auguste les a libéralement données aux Romains. Je ne parle pas seulement de cette prospérité matérielle qui fit que, sous son règne, le nombre des citoyens s’accrut de près d’un million[4], ni même du repos et de la sécurité qui, au sortir des guerres civiles, étaient le besoin le plus impérieux de tout le monde, mais aussi de cet éclat incomparable que ses embellissemens de toute sorte donnèrent à Rome. On était sûr de plaire au peuple par ce moyen. César, qui le savait, avait dépensé en une fois 100 millions de sesterces (20 millions) rien que pour acheter le terrain où devait être son forum. Auguste fit mieux encore. Le testament contient la liste des monumens qu’il a fait construire, et cette liste est si longue, qu’il n’est pas possible de la citer tout entière. On y compte quinze temples, plusieurs portiques, un théâtre, un palais pour le sénat, un forum, etc. Rome entière fut renouvelée par lui. On peut dire qu’aucun monument ne lui échappa, et qu’il fit restaurer tous ceux qu’il n’avait pas fait reconstruire. Il acheva le théâtre de Pompée et le forum de César, il rebâtit le Capitole. En une seule année, il fit réparer quatre-vingt-deux temples qui tombaient en ruine. Tant de millions n’étaient pas dépensés vainement, et toutes ces profusions, chez un prince aussi rangé, cachaient une profonde pensée politique : cette Rome de marbre devait distraire le peuple des souvenirs importuns du passé, et lui faire oublier la Rome de brique.

Ce n’était pas du reste la seule compensation qu’Auguste offrît aux Romains : il leur en donnait de plus nobles, par lesquelles il cherchait à légitimer son pouvoir. S’il demandait au peuple le sacrifice de sa liberté, il prenait soin de combler de toute sorte de satisfactions son orgueil national. Personne n’a mieux que lui fait respecter Rome au dehors ; personne ne lui a donné tant de sujets d’être fière de cet ascendant qu’elle exerçait autour d’elle. La dernière partie de son testament est pleine du récit complaisant de ces hommages que les pays les plus reculés du monde ont rendus à Rome sous son règne. De peur qu’on n’arrêtât les yeux avec quelques regrets sur ce qui se passait au dedans, il s’empressait de les diriger vers cette gloire extérieure. À tous les citoyens qu’attristait l’aspect de ce forum désert et de ce sénat obéissant, il montrait les armées romaines pénétrant chez les Pannoniens et chez les Arabes, les flottes romaines naviguant sur le Rhin et le Danube, les rois des Bretons, des Suèves, des Marcomans réfugiés à Rome et réclamant l’appui des légions, les Mèdes et les Parthes, ces terribles ennemis de Rome, lui demandant un roi, les nations les plus lointaines, les moins connues, les mieux protégées par leur éloignement et leur obscurité, troublées par ce grand nom qui pour la première fois arrive jusqu’à elles et sollicitant l’alliance romaine. « Il m’est venu de l’Inde, leur disait-il, des ambassadeurs de rois qui n’en avaient encore envoyé à aucun général romain. Les Bastarnes, les Scythes, les Sarmates, qui habitent en-deçà du Tanaïs, et au-delà de ce fleuve, les rois des Albaniens, des Hiberniens et des Mèdes, m’ont envoyé dès députés pour demander notre amitié. » Il était bien difficile que le cœur des plus mécontens résistât à tant de grandeur ; mais ce qui fut surtout un coup de maître, ce fut d’étendre jusque dans le passé ce souci qu’il montrait de la gloire de Rome. « Il honorait presque autant que des dieux, dit Suétone, tous ceux qui, dans tous les temps, avaient travaillé pour elle. » Et pour montrer que personne n’était exclu de ce culte, il fit relever la statue de Pompée, au pied de laquelle César était tombé, et la plaça dans un lieu public. Cette conduite généreuse était aussi une tactique habile. En adoptant les gloires du passé, il désarmait par avance les partis qui pouvaient être tentés de s’en servir contre lui, et en même temps il donnait une sorte de consécration à son pouvoir en le rattachant à ces vieux souvenirs.

Ces compensations qu’Auguste offrait aux Romains en échange de leur-liberté semblent leur avoir suffi. Tout le monde s’habitua vite au gouvernement nouveau, et l’on peut dire qu’Auguste régna sans opposition. Les complots qui plus d’une fois menacèrent sa vie étaient le crime de quelques mécontens isolés, de jeunes étourdis qu’il avait disgraciés, ou d’ambitieux vulgaires qui voulaient sa place ; ce n’était pas l’œuvre des partis. Et même peut-on dire qu’il y eût encore des partis en ce moment ? Ceux de Sextus Pompée et d’Antoine n’avaient pas survécu à la mort de leurs chefs, et depuis Philippes il n’y avait guère plus de républicains. À partir de cette époque, c’est un axiome adopté de tous les esprits sages « que le vaste corps de l’empire ne peut plus se tenir debout ni en équilibre sans quelqu’un qui le dirige. » Seuls, quelques obstinés, qui ne se sont pas convertis encore, écrivent dans les écoles des déclamations violentes sous le nom de Brutus et de Cicéron, ou se permettent de parler librement dans ces réunions polies, qui étaient les salons de cette époque : in conviviis rodunt, in circuits vellicant ; mais ce sont là des exceptions sans importance, et qui disparaissent au milieu d’un concert universel d’admiration et de respect. Auguste a pris soin de rappeler dans son testament tous les hommages que lui ont rendus, pendant plus de cinquante ans, le sénat, les chevaliers et le peuple. Ce qui explique cette longue énumération, c’est moins un accès de vanité puérile que le désir de constater cet accord de tous les ordres de l’état qui semblait légitimer son autorité. Cette pensée se révèle surtout dans ces dernières lignes du testament où il rappelle une des circonstances de sa vie qui lui était le plus précieuse, parce que le consentement de tous les citoyens y avait paru avec le plus d’éclat : « Pendant que j’étais consul pour la treizième fois, dit-il, le sénat, l’ordre des chevaliers et tout le peuple m’ont donné le nom de père de la patrie, et ont voulu que ce fait fût inscrit dans le vestibule de ma maison, dans la curie et dans mon forum, au-dessous des quadriges qui y avaient été placés en mon honneur par un sénatus-consulte. — Quand j’écrivais ces choses, j’étais dans ma soixante-seizième année. » Ce n’est pas sans motif qu’il a réservé ce détail pour la fin. Ce titre de père de la patrie, dont il fut salué au nom de tous les citoyens par l’ancien ami de Brutus, Messala, semblait être la consécration légale d’un pouvoir acquis par l’illégalité et une sorte d’amnistie que Rome accordait au passé. On comprend qu’Auguste mourant se soit arrêté avec complaisance sur ce souvenir, qui semblait l’absoudre, et qu’il ait tenu à terminer par là cette revue de sa vie politique.

Tel est, rapidement analysé, le monument curieux qu’on appelle le testament d’Auguste. Cherchons, en finissant, quelle impression il laisse sur celui qui l’a écrit.

La vie politique d’Auguste est enfermée tout entière entre deux documens officiels qui, par un rare bonheur, nous sont tous les deux parvenus : je veux dire le préambule de l’édit de proscription qu’Octave a signé, et, selon toute apparence, rédigé lui-même, et que nous a conservé Appien, — puis le testament retrouvé sur les murailles du temple d’Ancyre. L’un nous fait voir ce qu’Octave était à vingt ans, au sortir des mains des rhéteurs et des philosophes, dans le premier feu de son ambition, et avec les instincts véritables de sa nature ; l’autre nous montre ce qu’il était devenu après cinquante-six ans d’un pouvoir sans contrôle et sans limites. Il suffit de les rapprocher pour connaître le chemin qu’il avait fait, et les changemens qu’avaient amenés en lui la connaissance des hommes et la pratique des affaires.

Le pouvoir l’avait rendu meilleur ; ce n’est pas l’ordinaire, et l’histoire romaine ne nous montre guère plus après lui que des princes que le pouvoir a dépravés. Depuis la bataille de Philippes jusqu’à celle d’Actium, ou plutôt jusqu’au moment où il sembla demander solennellement pardon au monde en abolissant tous les actes du triumvirat, on sent qu’il travaille à devenir meilleur, et l’on suit presque ses progrès. Je ne crois pas qu’il y ait un autre exemple d’un effort aussi violent fait contre soi-même, et d’un succès aussi complet à vaincre sa nature. Il était naturellement lâche et se cacha sous sa tente la première fois qu’on fut aux prises avec l’ennemi. Je ne sais comment il fit, mais il parvint à se donner du cœur ; il s’aguerrit en combattant Sextus Pompée, et devint téméraire dans l’expédition contre les Dalmates, où il fut blessé deux fois. Il était cynique et débauché, et les orgies de sa jeunesse, racontées par Suétone, ne le cèdent point à celles d’Antoine ; cependant il se corrigea au moment même où il fut le maître absolu, c’est-à-dire quand ses passions auraient rencontré le moins d’obstacles. Il était né cruel, et froidement cruel, ce qui ne laissait guère d’espoir qu’il dût changer, et pourtant, après avoir commencé par assassiner ses bienfaiteurs, il finit par épargner même ses assassins, et celui à qui son meilleur ami, Mécène, avait un jour donné le nom de bourreau, le philosophe Sénèque put l’appeler un prince clément et débonnaire. De toute façon, l’homme qui a signé l’édit de proscription ne semble plus le même que celui qui a écrit le testament, et il faut admirer qu’après avoir commencé comme il avait fait, il ait pu se changer à ce point et mettre une vertu ou l’apparence d’une vertu à la place de tous ces vices qui lui étaient naturels. Cependant, quelque justice qu’on soit forcé de lui rendre, il nous serait difficile de l’aimer. Peut-être avons-nous tort après tout, car la raison nous dit que nous devrions savoir plus de gré aux gens des qualités qu’ils se donnent en triomphant ainsi d’eux-mêmes que de celles qu’ils ont reçues du ciel sans prendre aucune peine ; mais je ne sais comment il se fait que ces dernières sont les seules qui nous plaisent. Il manque aux autres un certain charme, que la nature seule donne et qui gagne les cœurs. L’effort y paraît trop, et derrière l’effort l’intérêt personnel, car on soupçonne toujours que l’on n’a pris tant de peine que parce qu’on y trouvait son profit. Cette sorte de bonté acquise, où la raison a plus de part que la nature, n’est sympathique à personne, parce qu’elle paraît être le produit d’une volonté qui calcule. C’est ce qui fait que toutes les vertus d’Auguste nous laissent froids et ne nous semblent tout au plus qu’un chef-d’œuvre d’habileté. Il leur manque, pour nous toucher, un peu de naturel et d’abandon. Ce sont là des qualités que n’a jamais connues ce personnage roide et composé, quoiqu’au dire de Suétone il affectât volontiers la simplicité et la bonhomie dans ses relations familières ; mais n’est pas bonhomme qui veut, et ses lettres intimes, dont il nous reste quelques fragmens, montrent que sa plaisanterie manquait d’aisance, et qu’il n’était simple qu’avec effort. Ne savons-nous pas d’ailleurs, par Suétone lui-même, qu’il écrivait ce qu’il voulait dire à ses amis pour ne rien laisser au hasard, et qu’il lui est même arrivé de rédiger par avance ses conversations avec Livie ?

Ce qui achève de nous gâter Auguste, c’est le voisinage de César. Le contraste est complet entre eux. César, sans parler de ce qu’il y avait de plus grand et de plus brillant dans sa nature, nous attire tout d’abord par sa franchise. Son ambition peut nous déplaire, mais il avait le mérite au moins de ne pas la dissimuler. Je ne sais pourquoi M. Mommsen s’évertue, dans son Histoire romaine, à vouloir prouver que César ne tenait pas au diadème, et qu’Antoine, quand il le lui offrit, ne gavait pas consulté. J’aime mieux m’en tenir à l’opinion commune, et je ne crois pas qu’elle lui fasse du tort. Il voulait être roi, et en porter le titre comme en avoir l’autorité. Jamais il n’a eu l’air, comme Auguste, de se faire prier pour accepter des honneurs qu’il souhaitait avec passion. Ce n’est pas lui qui aurait voulu nous faire croire qu’il ne gardait l’autorité suprême qu’avec répugnance, et qui aurait osé nous dire, au moment même où il attirait à lui tous les pouvoirs, qu’il avait rendu le gouvernement de la république au peuple et au sénat. Nous savons au contraire qu’il disait franchement après Pharsale que la république était un nom vide de sens, et que Sylla n’était qu’un sot d’avoir abdiqué la dictature. En toutes choses, jusque dans les questions de littérature et de grammaire, il était hardiment novateur, et n’affichait pas un respect hypocrite pour le passé au moment où il en détruisait les restes. Cette franchise est plus de notre goût que ces dehors menteurs de vénération qu’Auguste prodiguait au sénat après l’avoir réduit à l’impuissance, et quelque admiration que témoigne pour lui Suétone quand il le montre saluant humblement chaque sénateur par son nom avant les séances, je ne sais si je ne préfère pas encore à cette comédie l’impertinence de César, qui avait fini par ne plus se lever quand le sénat venait le voir. Tous les deux ont paru dégoûtés du pouvoir ; mais il n’est venu à l’esprit de personne de croire qu’Auguste disait la vérité quand il demandait avec tant d’instance qu’on le rendît à la vie privée. Les dégoûts de César étaient plus profonds et plus sincères. Ce pouvoir souverain, qu’il avait poursuivi pendant plus de vingt ans, avec une constance infatigable, à travers tant de périls, au moyen d’intrigues ténébreuses dont le souvenir devait le faire rougir, ne répondit pas à son attente, et parut médiocre à ce cœur qui l’avait tant souhaité. Il se savait détesté des gens à l’estime desquels il tenait le plus ; il était contraint de se servir d’hommes qu’il méprisait et dont les excès déshonoraient sa victoire ; plus il s’élevait, plus la nature humaine lui apparaissait sous un aspect fâcheux, plus il voyait s’agiter et se croiser à ses pieds de basses convoitises et de lâches trahisons. Il en vint, par dégoût, à ne plus tenir à la vie ; elle ne lui sembla plus mériter la peine d’être conservée et défendue. C’est à l’homme qui disait déjà, à l’époque du pro Marcello : « J’ai assez vécu pour la nature ou pour la gloire, » qui plus tard, lorsqu’on le pressait de prendre des précautions contre ses assassins, répondait d’un ton découragé : « J’aime mieux mourir une fois que de trembler toujours, » c’est bien à lui qu’il conviendrait de dire avec Corneille :

J’ai souhaité l’empire et j’y suis parvenu ;
Mais en le souhaitant je ne l’ai pas connu.
Dans sa possession j’ai trouvé pour tous charmes
D’effroyables soucis, d’éternelles alarmes,
Mille ennemis secrets, la mort à tout propos,
Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos.

Ces beaux vers me plaisent moins, je l’avoue, placés dans la bouche d’Auguste. Ce politique avisé, si froid, si maître de lui, ne me semble pas avoir véritablement connu cette noble tristesse qui, dans le héros, nous révèle l’homme, ce découragement d’un cœur mécontent de lui malgré ses succès, et dégoûté du pouvoir par le pouvoir même. Quelque admiration que j’éprouve pour cette belle scène où Auguste propose d’abdiquer l’empire, je ne puis m’empêcher d’en vouloir un peu à Corneille d’avoir pris au sérieux et de nous dépeindre gravement cette comédie solennelle dont personne à Rome n’était dupe, et lorsqu’en lisant toute la tragédie je veux rendre mon plaisir complet, je suis toujours tenté de remplacer le personnage d’Auguste par celui de César.

Tous ces ménagemens hypocrites d’Auguste n’étaient pas seulement des défauts de caractère, ce furent aussi des fautes politiques, et qui laissèrent les traces les plus fâcheuses dans le gouvernement qu’il avait créé. Ce qui rendit insupportable la tyrannie des premiers césars, c’est précisément ce vague que les mensonges intéressés d’Auguste avaient répandu sur la nature et les limites véritables de leur pouvoir. Quand un gouvernement affirme hardiment son principe, on sait comment se conduire avec lui ; mais quelle route suivre, quel langage tenir, lorsque les apparences de la liberté se mêlent au despotisme le plus réel, lorsqu’une autorité illimitée se cache sous des fictions républicaines ? Au milieu de ces obscurités, tout devient péril et naufrage. On se perd par l’indépendance, on peut se perdre aussi par la servilité, car si celui qui refuse quelque chose à l’empereur est un ennemi déclaré, qui regrette la république, celui qui accorde tout avec empressement ne peut-il pas être un ennemi déguisé qui veut faire savoir que la république n’existe plus ? La lecture de Tacite nous montre les hommes d’état de cette terrible époque marchant au hasard parmi ces ténèbres volontairement entassées, se heurtant à chaque pas à des périls imprévus, exposés à déplaire s’ils se taisent ou s’ils parlent, s’ils flattent ou s’ils résistent, se demandant sans cesse avec effroi de quelle manière ils pourront contenter cette autorité ambiguë, mal définie, et dont les limites échappent. On peut dire que ce manque de sincérité des institutions d’Auguste a fait le supplice de plusieurs générations. Tout le mal est venu de ce qu’Auguste songeait plus au présent qu’à l’avenir ; c’était un habile homme, plein de ressources pour sortir d’embarras dans les situations difficiles ; ce n’était pas un grand politique comme César, car sa vue ne s’étendait guère au-delà des difficultés du moment. Placé en présence d’un peuple qui supportait malaisément la royauté et qui ne pouvait pas supporter autre chose, il inventa cette sorte de royauté déguisée, et laissa vivre à côté d’elle toutes les formes de l’ancien régime, sans s’occuper de les accommoder ensemble. Puis il fit de ce provisoire un système définitif, et crut qu’il avait créé un gouvernement nouveau, quand il n’avait imaginé qu’un expédient. Il faut reconnaître néanmoins que si Auguste se montra un assez médiocre politique, il fut un excellent administrateur. En coordonnant ensemble tout ce que la république avait créé de pratiques sages, de règlemens utiles, en remettant en vigueur les traditions perdues, en créant lui-même des institutions nouvelles pour l’administration de Rome, le service des légions, le maniement des finances, le gouvernement des provinces, il a organisé l’empire, et l’a ainsi rendu capable de résister aux ennemis du dehors et aux causes de dissolution intérieure. Si, malgré un régime politique détestable, l’abaissement général des caractères, les vices des gouvernans et des gouvernés, l’empire a eu encore de beaux jours et a duré trois siècles, il le doit à la puissante organisation qu’il avait reçue d’Auguste. Voilà la partie vitale de son œuvre ; elle est assez importante pour justifier le témoignage qu’il se rend à lui-même dans cette phrase si fière de son testament, qui est précisément une de celles, que la découverte du texte d’Ancyre permet de restituer : « J’ai fait des lois, nouvelles. J’ai remis en honneur les exemples de nos aïeux qui disparaissaient de nos mœurs, et j’ai laissé moi-même des exemples dignes d’être suivis par nos descendans. »


Gaston Boissier.


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  1. Exploration archéologique de la Galatie, de la Bithynie, d’une partie de la Mysie, de la Phrygie, de la Cappadoce et du Pont, exécutée en 1861, etc., par M. G. Perrot, ancien membre de l’École française d’Athènes, M. E. Guillaume, architecte, pensionnaire de l’Académie de France à Rome, et M. J. Delbet, docteur en médecine. Paris 1863, Didot.
  2. Le chiffre n’a pu être lu ni dans le grec ni dans le latin ; il devait être assez considérable. Sénèque, pour montrer à quel point on peut devenir indifférent à la mort, raconte que sous Tibère un gladiateur, se plaignant de la rareté de ces grands massacres et faisant allusion à l’époque d’Auguste, disait : « C’était le bon temps ! — Quam bella oelas periit ! »
  3. Nous ne faisons que résumer ici un très curieux chapitre de Dion Cassius, Hist. Rom., LIII, 17.
  4. L’inscription d’Ancyre donne, au sujet de cette augmentation, les renseignemens les plus précis. En 726, Auguste fit le cens une première fois, après quarante et un ans d’interruption ; on compta dans ce recensement 4,063,000 citoyens. Vingt ans après, en 746, on en compta 4,233,000. Enfin en 767, l’année même de la mort d’Auguste, il y en avait 4,937,000. Si l’on ajoute au chiffre que donne Auguste celui des femmes et des enfans, qui n’étaient pas compris dans le cens romain, on verra que, dans les vingt dernières années de son règne, l’augmentation avait atteint une moyenne de 16 pour 100 à peu près. C’est justement le chiffre auquel s’élève l’accroissement de la population en France après la révolution, de 1800 à 1825, c’est-à-dire que des circonstances politiques assez semblables avaient amené les mêmes résultats. On pourrait croire à la vérité, que cette augmentation de la population sous Auguste tient à l’introduction des étrangers dans la cité ; mais on sait par Suétone qu’Auguste, contrairement à l’exemple et aux principes de César, se montra très avare du titre de citoyen romain.