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Essay sur la vie et les ouvrages de Monsieur Rigaud par Monsieur Colin de Vermont, peintre ordinaire du Roy et professeur en son Académie Royale de Peinture

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ESSAI ſur la Vie & les Ouvrages de M. Rigaud, par M. Collin de Vermont, Peintre ordinaire du Roi, & Profeſſeur en ſon Académie Royale de Peinture.



MR Rigaud étoit un de ces Hommes rares que le Ciel faît naître pour ſervir de guide & de modéle aux Artiſtes. Il reçut en naiſſant un tempérament aſſés fort pour ſoûtenir les fatigues d’une longue & conſtante étude de la Nature, qu’il ſe fit toute ſa vie une loi inviolable d’imiter ; mais s’il a ſçû la rendre ſi parfaitement dans ſes Ouvrages, ce n’a pas été en la copiant ſervilement, & telle qu’elle ſe préſente ſouvent, mais par un choix exquis qu’il en a fait. Il connoiſſoit la grande diſtance qu’il y a du beau à l’excellent ; on l’a vû plus d’une fois effacer des choſes qui lui avoient coûté pluſieurs jours de travail, & qui plaiſoient aux plus habiles, pour ſe contenter lui-même, & parvenir à cet excellent qu’il s’étoit propoſé.

Un génie ſupérieur, né pour la peinture, réüſſit également dans l’Hiſtoire & dans le Portrait, on le voit dans tous les Peintres du premier Ordre, comme Raphaël, Titien, Rubens, Vandeick, & les autres.

M. Rigaud s’étoit deſtiné pour l’Hiſtoire, & il y ſeroit sans doute parvenu au plus haut degré ; il eſt aiſé d’en juger par le progrès rapide qu’il fit dans ſes Etudes à l’Académie Royale. Il en remporta tous les Prix avec beaucoup de diſtinction par un Tableau du Crucifiement, que j’ai entre les mains ; ſur lequel il fut reçû comme Hiſtorien, quoi qu’il ne ſoit qu’à moitié compoſé, & surtout par le précieux Tableau de la Préſentation, qu’il a terminé vers la fin de ſa vie ; mais le talent & la grande réputation qu’il eut dès ſa jeuneſſe pour la parfaite & belle reſſemblance dans les Portraits augmentant tous les jours dans Paris, il fut bien-tôt ſurchargé d’occupations, & obligé d’abandonner l’Hiſtoire, ſans avoir pû la reprendre, que pour faire par intervalle le dernier Tableau dont je viens de parler.

Il prit pour ſon modéle dans le Portrait le fameux Vandeick, dont le beau Pinceau le charma toujours, & dès les premiers qu’il a faits on y voit cette belle exécution & cette fraîcheur de Carnations, qui ne viennent que d’un Pinceau libre & facile. Il s’attacha dans la ſuite à finir ſoigneusement tout ce qu’il peignoit ; mais ſon travail ne ſent point la peine, & quoiqu’il terminât tout avec amour, on y voit toujours une belle façon de peindre, & une manière aiſée.

Il a joint à l’aimable naïveté & à la belle ſimplicité de Vandeick une nobleſſe dans ſes attitudes, & un contraſte gracieux, qui lui ont été particuliers.

Il a, pour ainſi-dire, amplifié & étendu les Draperies de ce célébre Peintre, & répandu dans ſes Compoſitions cette grandeur & cette magnificence qui caractériſent la Majeſté des Rois, et la dignité des Grands dont il a été le Peintre par prédilection.

Perſonne n’a pouſſé plus loin que lui l’imitation de la Nature dans la couleur locale & la touche des Etoffes, particulièrement des Velours. Perſonne n’a ſçû jetter les Draperies plus noblement & d’un plus beau choix.

Il a trouvé le premier l’art de les faire paroître d’un ſeul morceau par la liaiſon des plis, ayant remarqué même dans les grands Maîtres des Draperies qui ſembloient de pluſieurs parties par ce défaut de liaiſon, que la Gravûre fait mieux ſentir que le Tableau, parce qu’elle eſt dénuée de couleur.

Il étoit l’ennemi de cette ſimplicité pauvre & meſquine, qui n’eſt point celle de Vandeick, & juſqu’aux moindres choſes, il les ennobliſſoit & leur donnoit de la grâce.

Il a porté au plus haut degré cette partie ſi conſidérable dans les Tableaux, où ſi peu de Peintres excellent, & où les connoiſſeurs fixent d’abord leur attention, je veux dire les mains, qu’il a peintes d’une beauté & d’une correction parfaites.

Ses Ouvrages ont cela de remarquable qu’ils plaiſent également de près comme de loin, parce que le beau fini n’en ôte point l’effet. Si dans quelques-uns de ſes derniers Portraits on ne trouve pas toute la fermeté dans le Pinceau, & la vérité des teintes dans les Carnations qu’on a toujours vû dans ſes autres Ouvrages, c’eſt qu’à la fin les yeux s’affoibliſſent ; eh ! quel eſt le Peintre à quatre-vingt & tant d’années qui ſe ſoit plus maintenu dans la correction & la pureté du Deſſein ? Pour les Draperies, l’expérience & les refléxions continuelles les lui ont fait compoſer encore plus ſçavamment & d’un plus grand goût que les premieres, & j’oſe avancer que dans cette partie de la Peinture (j’entends par rapport au Portrait) il a ſurpaſſé tous ceux qui l’ont précédé.

On voit qu’il ſe peignoit dans ſes Ouvrages : comme il avoit l’âme grande & les ſentiments élevés, & que toute ſa perſonne & ſes manieres avoient un air de diſtinction, de même ſes Tableaux portent un caractére de nobleſſe qui leur eſt propre.

Si les plus fameux Graveurs de ſon tems ont rendu ſon nom & les leurs immortels par leurs belles Eſtampes, on peut dire qu’ils lui doivent la meilleure partie de leur gloire, en ce qu’ils ont trouvé des Originaux où ils n’ont rien eu à deviner, & où tout étoit rendu avec la dernière préciſion.

Un mérite ſi extraordinaire a fait ſans contredit de M. Rigaud un des plus grands Peintres que nous ayons eu, & ſes qualités perſonnelles l’ont fait chérir de tous les honnêtes gens. Il avoit le cœur admirable, il étoit Epoux tendre, Ami ſincére, utile, eſſentiel ; d’une générosité peu commune, d’une pieté exemplaire, d’une converſation agréable et inſtructive : il gagnoit à être connu, & plus on le pratiquoit, plus on trouvoit son commerce agréable ; enfin un homme qui avoit ſçu joindre à un ſi haut degré de perfection dans ſon Art une probité ſi reconnüe, méritoit bien pendant ſa vie les diſtinctions & les honneurs dont la Cour & toute l’Europe l’ont comblé, & après fa mort, les regrets de toutes les perſonnes vertueuſes, & la vénération que les Artiſtes auront toujours pour ſa mémoire.