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Et le feu s’éteignit sur la mer…/12

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XI

Depuis bientôt trois semaines, Gérard vivait à Rome dans l’enchantement. On était à la fin de janvier, un de ces janviers secs, lumineux et doux dont le soleil chauffe si bien les grands escaliers de pierre. Il avait erré, quasi tous les jours, au hasard et sans guide, se réservant le plaisir félin de découvrir, comme si avant lui personne ne l’eusse fait, les ruines. Mais ses promenades favorites le conduisaient soit dans les ruelles tortueuses, criantes et escarpées du Transtévère, soit du côté de l’Académie d’Espagne, au Janicule, d’où l’on découvrait la ville scintillante sous le ciel bleu, et couverte parfois de vapeurs fines et pâles. Parfois aussi, il s’égarait, montant les gradins majestueux de la place d’Espagne jusqu’au Pincio et à la Villa Médicis. Sur les rampes fleuries, des ciociari et des filles aux yeux sauvages, couleur des terres brûlantes d’Anticoli ou de Subiaco, le poursuivaient, violettes tendues. Elles le regardaient sans effronterie, mais avec un sourire étincelant et jeune, sûres d’être admirées. Et quelques-unes vraiment retrouvaient les attitudes très anciennes qu’on voit dessinées sur de vieilles amphores…

Oh ! les minutes divines sous les chênes verts, sous les yeuses du Pincio qui paraissent au coucher rose du soleil abriter sous leurs ailes noires une vasque remplie d’anémones de mer !… Gérard se rappelait les colorations féeriques de la lumière mourante sur Saint-Pierre au dôme bleu, sur le Palatin doré, sur le Quirinal rouge, et tout près, sur la Place du Peuple, aux ombres violacées. — D’un geste, il était dans les jardins de l’Académie de France et là, suivant les hautes allées de pins et de roses, il arrivait juste pour le crépuscule, sur la grande place majestueuse bordée de citronniers, d’orangers, de bambous et de verveines, où, dominés d’un côté par une monumentale statue de la Minerve, de l’autre par le svelte Mercure de Gian Bologna équilibré sur une vasque d’eau dormante, des colonnes blanches, des chapiteaux effrités et le fantôme énigmatique d’un Ganymède ou d’une Vénus s’essaimaient dans l’ombre tranquillisée. Au-dessus de ces choses, une large terrasse casquée d’arbres centenaires dominait les jardins. Et quoique les grilles en fussent fermées la nuit venue, Gérard avait obtenu du gardien qu’il le laissât seul suivre le chemin couvert d’héliotropes au parfum de sucre, grimper les marches usées où par endroits la mousse mettait ses lèpres de velours. Et comme en extase, ayant l’impression d’être revenu d’exil, bercé par cette facilité de vivre et par cette beauté, fille des légendes, il regardait les lumières naître une à une, puis par milliers, sur la Ville Éternelle : Une paix intérieure lénifiait le jeune homme. Ce n’était plus la lutte brutale, la lutte humaine qu’on percevait de ces hauteurs. La volupté du Sud et sa grâce latine enveloppaient Rome de la naïveté sainte des Autrefois.

Lorsque l’obscurité complète venait, et que les petites chauves-souris noires palpitaient en vols brusques et brisés au-dessus des fontaines, Maleine alors redescendait vers la Via Gregoriana tout près de la Trinita dei Monti, gagnait la chambre qu’il avait louée dans une petite maison obscure perchée sur la hauteur. Et là, oubliant le repas du soir, tout à ses rêves, tout à son enthousiasme, il donnait de grands coups dans la glaise, ébauchant une silhouette, musardant sur un profil de médaille, jusqu’à ce qu’au souvenir des Galeries traversées, à l’évocation de certains marbres ou d’un vieux bronze, il ne se décourage, abandonne le travail commencé, et se mette à écrire frénétiquement. D’ailleurs, l’absence complète d’amis, le manque de nouvelles de sa famille attristaient Gérard. Il eût désiré un compagnon à qui communiquer son enthousiasme. Parfois, aux premiers temps d’un beau voyage les impressions ont besoin de se dire : L’admiration, comme l’amour, cherche les confidences. Un de ces soirs, où Gérard Maleine avait ainsi l’âme transfigurée, il pensa à Muriel Lawthorn laissée là-bas à Paris sans presqu’un mot d’adieu. Un bas-relief de la Collection Borghèse lui avait singulièrement rappelé l’allure pleine à la fois de défi, de puérilité et de grâce de la jeune américaine.

Sur ce bas-relief qui représentait des mimes en l’honneur d’un Dieu, une bacchante dansait, la tête rejetée en arrière, fiévreuse et surhumaine. Ses mains frappaient le tambourin au rythme de la danse. Ses pieds agiles semblaient à peine frôler la terre…

Par quel mystère cette vierge antique ressemblait-elle à la fille d’une race neuve transplantée en plein XXe siècle dans la ville la plus cosmopolite de la vieille Europe ? Et le jeune sculpteur se rappelait les flirts aigus et pourtant chastes, la taquinerie d’une promesse qu’on ne tiendrait pas, d’une lèvre jamais abandonnée…

Parmi les aimées d’autrefois, Muriel était la seule à laisser des traces. Il se prenait à regretter son départ de Paris. Qui sait, si Muriel n’avait pas été fabuleusement riche, peut-être aurait-elle voulu ?… Même avec son drôle d’accent qui lui faisait dire d’une petite voix pure des énormités, elle aurait bien accepté de dire à Maleine : oui, devant notaire… Ah Muriel !… Follement, pour rire, à force d’y penser, il finissait par écrire à Miss Lawthorn : il lui disait sa vie, ses errances, ses admirations, sa nostalgie d’elle.

Pourquoi restait-elle l’hiver dans ce Paris de froidure et de laideurs, au ciel de brumes et de rhumes, pourquoi, si même sa mère la menait vers la Riviera, ne lâcherait-elle pas les bords de la grande Bleue et ceux de la roulette pour une libre échappée vers plus d’Orient ? Miss Lawthorn viendrait jusqu’à Rome ; ils pourraient de là descendre du côté de Naples et de la Sicile, vers Palerme, vers Capri — jusqu’à Malte ou à Tunis.

Et comme Gérard laissait sur la lettre courir sa plume mince, une chanson de pipeaux virgiliens se mêlait dans sa tête au petit bruit griffeur de l’écriture…

Là-dessus, dix jours se passèrent. Nulle réponse ne vint. Maleine se résolvait à partir. Pour son dernier pèlerinage, il prit au matin le train de Porto d’Anzio et arriva une demi-heure après dans la villette dont on lui indiqua la plage et le cimetière. Il voulait se recueillir là, dans la solitude des évocations. En face de la mer, le bûcher de Shelley brûlait encore, et sous les cyprès aux fuseaux pesants il lut la pierre gravée que Stendhal y oublia. Et il souhaita un pareil lieu de sépulture, si, un jour, la vie lui pesait trop. Sur la grève au sable fin, la mer tyrrhénienne finissait doucement, en vagues molles, éparpillées. Des chèvres broutaient jusque dans les creux des rochers. Un olivier tordu brillait dans le ciel cru comme s’il avait eu de la poussière d’argent sur ses branches. Des pêcheurs, arqués sur leurs jarrets bruns, tiraient les filets qu’une algue verdissait par instants. Une femme chantait en raccommodant une voile rouge. Des moucherons bruissèrent, en plein soleil : C’était en face du bonheur sur terre que Gérard comprenait la mort.


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