Et le feu s’éteignit sur la mer…/13

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XII

Après s’être un instant accoudé sur la fenêtre ouverte dont un pêcher précoce tout chargé de fleurs roses lui barrait presque la vue, Gérard Maleine abandonna l’esquisse commencée, prit son chapeau, et, chaussé de ces sandales légères, de ces souliers de Capri qui vous épargnent l’égratignement des rochers âpres de l’île, il partit, droit devant lui, descendit la ruelle cocasse en pierres plates, bordée de murs à sec menant de Tiberio au village. Puis, sur sa gauche, suivit un autre chemin dont l’entrée s’ornait d’une chapelle votive dédiée à Sant’Antonio Abate, « protettore di Sorrento e dei dintorni ». L’air lui caressait les pores. Jamais ses poumons n’avaient encore respiré quelque chose de plus frais et de plus immatériel… Des deux côtés de la route, des villas blanches s’élevaient, toutes enfouies parmi les citronniers, les oliviers, les cyprès et les fleurs. À un tournant, des eucalyptus effilés dressaient dans l’azur doré de cette fin de journée leurs feuilles aiguës et cintrées comme des ailes d’hirondelles. Il se trouvait maintenant sur la via Tragara, l’ancienne voie d’Auguste, encore diadémée par endroits de voûtes en briques roses de l’époque romaine. Sur sa gauche, la Villa Andreæ étageait ses jardins de bambous et de palmes. La Certosella, bâtie par du Locle, l’ancien directeur de l’Opéra-Comique de Paris, venu finir ses jours en face d’une éternelle première, dressait son décor improbable et polychrome au milieu du feuillage cendré des oliviers voisins et des mimosas d’or. Sur la gauche, d’autres jardins dégringolaient vers la mer, contre laquelle, de-ci, de-là, se détachait un fruit d’agave pareil à quelque géante graminée, un fruit d’agave sec et noirci. Presque en face de Gérard, les terrasses blanches de la villa Discopoli luisaient doucement dans la dernière ardeur du soleil. Un caroubier les ombrait violemment par son feuillage massif.

Et il venait de toutes les âmes en fleur des jardins d’alentour un parfum si tendre mêlé au sel de la mer, que le jeune homme le respirait comme un premier baiser… Gérard arrivait maintenant au bout de la promenade. Il y avait là une grille très simple, cimentée dans le roc, et qui surplombait le paysage. Maleine regarda :

Devant lui, violets et rouges, déchiquetés, jaillissant hors de l’écume comme des divinités farouches, léchés, rongés, ulcérés, mordus par la tempête patiente, les Faraglioni, écueils dressés là depuis les contractions du monde, montaient leur garde aiguë devant l’horizon intensément bleu, pareils aux phares aveugles de la destinée.

Du point où Gérard se trouvait, dominé par une crête de rochers sauvages d’où giclaient en épines, en aiguilles et en griffes toute une flore fantasque, haineuse, de cactus, d’aloès, de figuiers de Barbarie et de yuccas, il découvrait le sentier de chèvres fait d’arêtes et d’éboulis menant en bas, près des falaises, au bord des vagues sans cesse en rumeur.

Cela ressemblait à une avalanche grandiose, cette coupe de montagne, à une avalanche dont l’élan se serait soudain pétrifié. Ému par cette magnifique désolation, Gérard se retourna, et sur la droite, découvrit le Monte Solaro accroupi dans la mer comme un Sphinx de bronze, énorme et décapité. Sa masse obscure, depuis la Punta Ventosa jusqu’au sommet chauve, crénelé d’anciennes fondations, éperonnait l’eau profonde, escaladait le ciel en courbes violentes, en pyramides soudaines, en fusions hardies, entassait ses rochers sur ses pierres, creusait d’immenses grottes toutes bleuies de l’atmosphère des siècles, des grottes aux voussures d’abside, où les stalactites pleuraient leurs longues larmes figées…

Puis, plus loin, le fiord se brisait, devenait comme une païenne cathédrale. C’était un désordre de pics tailladés, d’essors aigus, ravines profondément creusées, blessures couvertes par la charpie d’un maquis vierge, grandes orgues de granit, dans lesquelles le vent du large chantait comme les Walkyries.

Enthousiaste écrasement ! Jamais une île aussi petite n’avait contenu autant d’admirable force. Pourtant, au milieu de ces assises farouches, le village de Capri s’alanguissait ; il suivait la courbe harmonieuse de trois collines, s’adaptait aux profils aimables chargés de vignes et d’oranges du San-Michele, du Castiglione, et du Semaforo. Il paraissait un geste blanc. Son croissant lumineux était celui d’un clair de lune. Et toute la volupté du Sud souriait sur ses maisons.

Alors, Gérard s’arracha à l’envoûtement du paysage. Car il voulait descendre, attiré par le mirage éblouissant de l’eau. Il quitta le belvédère où il se trouvait, descendit les gradins usés menant au sentier aperçu tout à l’heure. Il dégringolait maintenant amusé plus qu’un enfant, libre et sain, s’accrochait aux myrtes et aux genêts pour ne pas suivre les petits cailloux qui, sous ses pieds, roulaient comme des billes.

Lorsqu’il atteignit la grève, les mouettes aux ailes couleur d’edelweiss tournoyaient lentement au-dessus des écueils en perçant le crépuscule de leurs cris stridents et tristes. Une barque passait. L’homme, debout, poussait ses rames croisées et psalmodiait des mots que Gérard ne comprenait point, mais qui, de loin, ressemblaient à la prière des muezzins. Gérard héla l’homme. La barque s’approcha, et prit le jeune sculpteur. Dans un patois de gestes, il expliqua qu’il voulait faire le tour du Mont Tibère et revenir à la Marina Grande sans que pour cela le marin renonce à sa pêche. Les rames recommencèrent leur continu mouvement de ciseaux.

Quand la nuit fût tout à fait venue, après avoir longé les escarpements du Mont Tibère quasi funèbre, le Capo surgit en face de la côte prochaine et de la Punta Campanella. Une lune rose apparaissait derrière les montagnes de Salerne, faisant scintiller le golfe sous une traînée de pétales en nacre lumineuse. Le marin sans cesser sa chanson prit au fond de la barque des copeaux de chêne, des éclats de pin à peine équarris, les alluma à l’avant dans une sorte de conque en fer. La flamme fusa parmi la fumée noire bientôt dissipée. Une traînée sanglante dansait dans son reflet. Alors, l’homme disposa ses lignes, préparant ses appâts, dévidant les fils emmêlés.

À leur gauche, bien loin, séparées d’eux par toute l’étendue de la baie, Torre del Greco, Torre Annunziata, Naples, luisaient, depuis les flancs du Vésuve jusqu’au Pausilippe, pareilles à un lézard de pierreries. Et parfois, apercevant dans la barque le marinaio qui happait ses poulpes avec un hameçon bizarre aux courbes phéniciennes, il semblait à Gérard revivre en arrière, aux temps de l’Iliade, la vie simple des vieux âges…


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