Et le feu s’éteignit sur la mer…/23

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XXII

Lorsque le lendemain, au premier soleil, Nannina, la petite bonne de seize ans à la mine de poule, vint frapper à la porte de Gérard Maleine, le sculpteur, très endormi encore, ouvrait les yeux, les refermait, étendait le bras pour une caresse, s’apercevait de l’absence de Muriel… Brusquement il se rappelait le lourd sommeil qui avait vaincu son attente… Elle aura fait chambre à part, pensait-il, et pour aller la surprendre, se levait. Mais Nannina, entrant, tendait une lettre, et par la même occasion, avec l’innocente cruauté des gens sans tact, disait : Ma dov’é la Signora ?

Dov’é la Signora ? Un instant, sans comprendre, Gérard fixait Nannina, avec un air si drôle probablement, que Nannina éclatait de rire.

— Il y a une réponse, ajoutait-elle en désignant le pli.

Instinctivement, Maleine déchirait l’enveloppe, reconnaissait l’écriture de Nelly. Deux lignes brèves : Le prince est parti. Muriel est-elle là ? Viens à mon secours ; je ne sais plus quoi faire.

Le sculpteur chancelait. Nannina, bavarde, continuait :

Ma, signor, la signora se n’é andata forse ? Et elle expliquait qu’une de ses voisines avait vu à la Marina la Signora avec un Monsieur. Ils avaient ordonné aux rameurs de gagner Massa…

Alors, incapable d’en entendre davantage, Gérard sans une parole, sans un cri, tragiquement muet, très calme même, congédiait Nannina d’un : Va bene, et le masque dur, le cœur vidé, les jambes molles, se mettait à la recherche d’une excuse, d’une injure ou d’un adieu… Non ! ce n’était pas possible ! Et il ouvrait les portes, traversait l’atelier tout imprégné encore de l’odeur d’elle, explorait la salle à manger, le petit salon en ordre, sa chambre, enfin, la petite chambre que Muriel se réservait pour les soirs de fatigue :

Rien.

Tout était en place comme s’il ne s’était agi que d’une absence de quelques heures. Elle n’avait emporté aucune des choses lui appartenant. Sa petite montre tictacante marquait l’heure familière… Rien n’était tragique. Tout semblait tranquille, très simple ; et par l’embrasure de la fenêtre entrouverte à cause des chaudes nuits de fin d’été le marbre blanc de la Psyché inclinait la tête vers les tubéreuses en fleurs.

Gérard s’arrêta, suffoquant. Il lui semblait qu’il était encore endormi et qu’en ouvrant les yeux pour de vrai il allait chasser ce mauvais rêve. Enfin voyons ! Pourquoi est-ce qu’elle serait partie ? Minosoff ? Mais elle ne l’aimait pas ! Quelles raisons aurait-elle eu de l’aimer ? Le prince l’avait perdue, déshonorée. Lui, Maleine avait sauvé Muriel… Alors pour les femmes, le bien n’aurait pas compté ? La saleté féminine s’encrassait jusque-là ? Et cette petite aurait couru vers l’abîme, encore une fois prise du même vertige ? Allons Gérard, allons ! Ce n’est qu’un moment d’illusion — une blague. Oui elle aura voulu te faire peur. Et puis quoi, même si elle t’a plaqué… T’a-t-elle volé autre chose que ton cœur ?… Non — Eh ! bien pourquoi ces plaintes ? Mon Dieu, répétait-il, en passant sur son front une main fébrile et glacée, mon Dieu ! après deux pauvres mois de bonheur !…

Mais non, je vous le dis, mais non. — Elle va venir… elle va venir… ne voyez-vous pas que ça la sent encore, que les meubles gardent son empreinte, que l’air respiré a passé sur ses lèvres, et que le silence même a tremblé par sa voix ?

— Hé bien ! ils ont fichu le camp tous les deux… Les sales rosses ! le comprends-tu ?

C’était Nelly, entrée en coup de vent, défigurée, vieillie, la bouche mauvaise et contractée, les yeux roussis de larmes…

— Tiens ! Je ne sais s’ils ont eu la bonté de t’avertir. Mais moi j’ai reçu notification de plaquage.

Maleine regarda sa sœur… elle lui tendait un billet maculé…

— Alors quoi ? Vrai ?…

Il lisait, bref, l’écrit montré. Avec un cynisme très boyard, le prince expliquait qu’on ferait chacun sa vie — et qu’on apprécierait, un jour, sa sincérité.

— Ma pauvre petite ! murmurait alors Gérard après un silence, d’un air lointain…

— Moi, j’ai mérité ma peine. Tu m’avais prévenue. Tu m’avais dit à quel genre d’homme j’avais affaire. Ce qui m’arrive devait arriver. Et c’est ma faute… Mais toi, Gérard, toi qui avais été si juste dans tout et pour tout, toi qui t’étais tant sacrifié pour Muriel !… Il faut télégraphier à Naples continua-t-elle ; on peut encore empêcher le scandale, les arrêter tous deux… elle doit être folle ! pour sûr, il l’a entraînée… Je le connais, Serge, avec ses manières enjôleuses, sa voix persuasive… Elle s’arrêta. Gérard venait de se laisser tomber sur une chaise proche, et les coudes sur la table de travail, la tête enfouie dans les mains, il pleurait, secoué par de gros sanglots qui le remuaient tout entier comme des rafales.

Et pareil aux enfants, il se lamentait… oh !… il se lamentait. Nannina au bruit était venue. Sa petite tête espiègle et ahurie aux yeux de cabri sauvage devinait maintenant un malheur. Elle ne riait plus. Elle aimait bien Gérard qui jamais ne l’avait brutalisée. Elle était sûre qu’il avait un grand chagrin, à cause de la Signora. Alors doucement, elle alla cueillir dans le jardin tout bourdonnant de guêpes et de moucherons dorés quelques roses, les premières de septembre. À pas de loup elle en garnit le cadre où il y avait la photographie de Gérard. Puis elle enleva de la chambre commune toutes les choses ayant appartenu à Muriel. Et elle les serra dans l’armoire de l’autre petite pièce blanche.

Cependant, Nelly, tout près de Gérard, retrouvait en cette minute suprême la tendresse fraternelle qu’elle avait cru oubliée. Elle le consolait, essayant en vain de calmer ses larmes. La vision du couple heureux, soudain, lui revint en mémoire. Puis, grimaçants, les fantômes de Capri. Ah ! Ce qu’ils allaient rire, ceux-là !

— Il faut agir, Gérard, répéta-t-elle. C’est de la faiblesse, de la lâcheté de rester ainsi. Défendons-nous. Allons à Naples. Retrouvons-les…

— Ah, ça ? non ! Et Maleine se cabrait à l’idée. Du moment qu’ils ont pu réfléchir — qu’ils sont partis de sang-froid… Les chercher ; les attendre ; les menacer ; la prendre ? Jamais ! Je t’assure bien, Nelly, que je croyais en elle. Moi qui ne connais ni la peur ni les prières… J’ai tremblé en la suppliant. Je l’aimais… Oh ! je l’aime encore… éperdument, désespérément… On dirait que c’est mon sang qui coule par cette blessure… ma vie s’en va par la porte qu’elle a laissée ouverte. Mais… toi… pars ; abandonne-moi. Il faut que j’arrive à tuer cet amour indigne. Il faut que je la méprise assez pour ne plus avoir pour elle que de l’indifférence… La Haine est trop facile, après l’Amour. Va-t-en… Il faut que je mâche ma douleur comme quelqu’un qui ne peut plus manger… Toi, écris à notre père… Dis-lui que tu as assez souffert pour être pardonnée…


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