Et le feu s’éteignit sur la mer…/4

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III

Quatre ans après, la catastrophe survenait.

Mme Maleine, le cerveau étrangement travaillé par une maternité trop féconde et le brusque retour d’âge, mal traitée d’ailleurs par le compositeur dont les bonnes fortunes couraient Paris, se jetait un beau jour sur son mari, le revolver en main. Maleine s’en tirait avec une balle à l’épaule, pas mal de peur, et la résolution, quant à sa femme, de la faire enfermer. Mme Maleine, atteinte de la folie des grandeurs, se proclamait duchesse au temps de la Terreur. Six mois plus tard, au foyer détruit, un nouveau vide se produisait. L’aïeule mourait. Elle avait fini, en vieillissant, par prendre l’air craintif, douillet et menu d’un oiseau des îles. Sa beauté célèbre lui était quasi restée. Le profil demeurait d’une pureté impeccable, d’autant que grand’mère Pauline se soignait beaucoup. On aurait cru, à la voir, quelque bébé momifié par les âges et à qui l’on n’ose plus offrir que le palais de la Belle au bois dormant…

C’était l’époque où Gérard sortait du collège, jeune homme mélancolique, déjà meurtri. Sa physionomie s’était affinée ; la bouche n’était plus trop grande dans la figure développée. Sous les sourcils bien fournis, les yeux bien que petits et trop rapprochés devenaient singulièrement expressifs. Et il avait cette expression nostalgique, si prenante chez les adolescents.

Le père Maleine qui, en plus de ses ballets et de ses opérettes jouées aussi bien aux Variétés qu’à l’Apollo de Londres ou au Madison square de New-York, venait d’être nommé chef d’orchestre à Covent garden avec des appointements royaux, décida qu’il emmènerait ses deux filles avec lui et que Gérard resterait à Paris pour étudier ce qu’il voudrait : — Comme je sais que tu n’en ficheras pas un clou, tu as le choix, mon garçon : Maquereau, homme d’affaires, cabot, académicien. N’y a que la gamme que je te défende. Assez d’un dans la maison !

Muni d’une pension plutôt maigre avec, depuis longtemps, le goût de la sculpture qu’il avait étudiée déjà, Gérard se trouva un logement gentil, Boulevard des Batignolles, une seule pièce, par exemple, où c’était très embêtant d’ouvrir quand on mettait sa chemise, mais avec une grande baie lumineuse et gaie sur un de ces jardins improbables, charmants et abandonnés comme on en oublie dans Paris. Sur les recommandations de son père, il travailla d’abord un an avec Borodine, — le russe terroriste — premier animalier du monde, et qui entre deux ébauches de troïka au galop, combinait dans des petits tubes des mélanges à faire sauter des palais. Ce Borodine influença beaucoup l’adolescent. Comme Gérard Maleine sortait peu, allant quelquefois au théâtre et quelquefois au musée, que sa vie passionnelle se réduisait à quelques passades sans charme et sans chagrin et qu’il n’avait pas d’amis, sauf cinq ou six anciens camarades de collège, poètes ou peintres, il venait souvent le soir chez Borodine.

On s’y réunissait vers les neuf heures avec des airs calmes et mystérieux. Sur une table très simple fumait le thé dans un pot ordinaire, parent lointain du samovar. Les gens qui étaient là, le Maître avec sa tête kalmouke, yeux en vrilles étincelants, dominés par un front large aux cheveux drus, pommettes saillantes, nez à la Tolstoï, moustache où pendaient toujours des bouts de tabac provenant d’innombrables cigarettes — Ivanof, son fils d’adoption, condamné déjà à mort trois fois, et qui, blond, rose et pudique comme une fille, avait un si joli sourire pour annoncer un nouvel assassinat politique, l’ex-princesse Fédia Alexandrowna, pas très jolie avec sa poitrine plate et ses yeux bridés, mais prenante, enthousiaste, remueuse d’idées et remueuse de foules, en un mot prophète, Rychenko, un tartare barbu dont les brutalités sauvages et la naïveté d’enfant donnaient de la crainte mêlée de sympathie, Georges Wassilieff, l’aveugle évangélique, la vieille Sonia Vérine, qui parlait du Christ qu’elle avait vu, et dont les fils étaient morts, massacrés dans les troubles d’Odessa, tous ces gens qui étaient là n’avaient qu’une conversation : toujours la même : le salut des masses ouvrières, pures et persécutées, la délivrance des sublimes prolétaires de tous les mondes et de tous les pays. Ils parlaient longtemps sans se lasser d’eux-mêmes, lisant des articles, rédigeant des pamphlets, échangeant des nouvelles.

Même lorsque leurs voix s’enflaient et que dans la causticité de leur haine ils ne souhaitaient l’avenir qu’ensanglanté, une douceur communiante planait autour de la table. Le vieux mysticisme de la sainte Russie leur donnait cet espoir quasi religieux, ces gestes d’illuminés…

À cette école, Gérard Maleine sentit battre son cœur plus généreusement. L’amour dont il avait besoin, l’expansion de tendresse qu’il cherchait, cette mélancolie native dans laquelle sa nature se plaisait si bien : amour, tendresse et mélancolie se fondirent en un immense élan vers le peuple.

Sur les conseils de Borodine, Gérard suivit les cours de l’Université Populaire puis, enhardi, prit la parole à son tour et prêcha…

Hélas ! au bout de peu de temps, quelles désillusions, quelles rancœurs ! quelle boutique ! Dénigrements, sottises, spéculations éhontées sur sa générosité et sur sa jeunesse, rien ne lui fut épargné. Il connut tour à tour l’incurable imbécillité, le mauvais vouloir, la jalousie de son auditoire jacobin, qui ne s’émouvait un peu qu’aux pires fadaises et aux plus veules conceptions de la vie. Il connut les gens qui ne parlent que pour s’écouter et ceux qui n’écoutent que pour vous contredire. Tout cela très vulgaire. Une visite qu’il organisa au Louvre décida de sa démission. Il laissa à d’autres le soin d’élever les masses et de s’en servir surtout. Gérard ne s’adonna plus qu’à l’art seul dont l’aristocratie ahurissait la plèbe.

Une ère nouvelle s’ouvrit. Le clan de ses amis de collège qu’il avait d’abord délaissés pour le milieu russe lui demeurait fidèle. Ces jeunes gens de vingt ans qui, sans traverser la crise humanitaire de Gérard, tressaillaient tous d’un enthousiasme encore mal défini et peu réprimé, accueillirent avec joie le petit Maleine. On organisa des réunions soit chez Gérard soit chez ceux de la coterie qui avaient un semblant de chez eux. Et ce furent les récitations enivrées de Baudelaire, de Mallarmé, et de Verlaine, les Prières sur l’Acropole ou sur la Pierre Blanche, les strophes de Bouilhet et de Samain, les ferveurs suscitées par Barrès le Magnifique, les communions autour d’Huysmans, les frénésies sur Maeterlinck. On lisait aussi l’ironique et tendre Bataille, le savoureux Tailhade, Colette Willy, frère moqueur et païen de Sand, Gérard d’Houville, très patricienne. Dans l’atelier d’Etchenory Fournès le compositeur basque, on évoquait l’âme épuisante de César Franck, les clameurs wagnériennes, les voluptés acides d’un Dukas, d’un Debussy, d’un Egelbrecht.

Mais bientôt, malgré certaines relations charmantes, là aussi des ambitions contraires, des luttes sourdes, des mesquineries se révélèrent. Gérard, à ce moment-là, travaillait à une mort de Narcisse : on en profita pour faire courir sur lui des bruits aussi faux que désobligeants, nés du sujet choisi et de ce qu’il refusait d’accompagner les autres en maison close…

Dédaignant se défendre, excédé d’ailleurs, par sa nouvelle expérience, le jeune homme se sépara du groupe, entrait à l’école des Beaux-Arts sans y fréquenter les élèves autrement qu’aux heures des cours. Une maladie contractée à la veille des examens ne se guérit qu’au moment du service militaire. Gérard y partit. Il obtenait d’embrasser sa mère dans la maison de santé pour la première fois depuis leur séparation.


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