Eureka/12

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Eureka (1848)
Traduction par Charles Baudelaire.
M. Lévy frères (p. 176-200).



XII


Dans la conduite de ce Discours, je vise moins à l’ordre physique qu’au métaphysique. La clarté avec laquelle les phénomènes, même matériels, sont présentés à l’intelligence dépend très-peu, il y a longtemps que j’en ai acquis l’expérience, d’un arrangement purement naturel, et naît presque entièrement de l’arrangement moral. Si donc j’ai l’air de m’abandonner à des digressions et de sauter trop vite d’un point à un autre de mon sujet, qu’il me soit permis de dire qu’en faisant ainsi j’ai l’espoir de mieux conserver, sans la rompre, cette chaîne d’impressions graduées, par laquelle seule l’intelligence de l’Homme peut embrasser les grandeurs dont je parle et les comprendre dans leur majestueuse totalité.

Jusqu’à présent, notre attention s’est dirigée presque exclusivement vers un groupement général et relatif des corps stellaires dans l’espace. De spécification, nous n’en avons fait que très-peu ; et les quelques idées relatives à la quantité, c’est-à-dire au nombre, à la grandeur et à la distance, que nous avons émises, ont été amenées accessoirement et en manière de préparation pour des conceptions plus définitives. Essayons maintenant d’atteindre à ces dernières.

Notre système solaire, comme nous l’avons déjà dit, consiste principalement en un soleil et seize planètes au moins, auxquelles, très-probablement, s’ajoutent quelques autres, qui tournent autour de lui comme centre, accompagnées de dix-sept lunes connues et peut-être de quelques autres que nous ne connaissons pas encore. Ces divers corps ne sont pas de véritables sphères, mais des sphéroïdes aplatis, des sphères comprimées dans la région des pôles de l’axe imaginaire autour duquel elles tournent, l’aplatissement étant une conséquence de la rotation. Le Soleil n’est pas absolument le centre du système ; car le Soleil lui-même, avec toutes les planètes, roule autour d’un point de l’espace perpétuellement variable, qui est le centre général de gravité du système. Nous ne devons pas non plus considérer les lignes sur lesquelles se meuvent ces différents sphéroïdes, — les lunes autour des planètes, les planètes autour du Soleil, ou le Soleil autour du centre commun, — comme des cercles dans le sens exact du mot. Ce sont, en réalité, des ellipses, l’un des foyers étant le point autour duquel se fait la révolution. Une ellipse est une courbe retournant sur elle-même, qui a un de ses diamètres plus long que l’autre. Sur le diamètre le plus long sont deux points, également distants du milieu de la ligne, et, d’ailleurs, situés de telle façon que si, à partir de chacun d’eux, on tire une ligne droite vers un point quelconque de la courbe, la somme des deux lignes réunies sera égale au plus grand des diamètres. Concevons donc une ellipse de cette nature. À l’un des points en question, qui sont les foyers, fixons une orange. Par un fil élastique unissons cette orange à un pois, et plaçons ce dernier sur la circonférence de l’ellipse. Le fil élastique, naturellement, varie en longueur à mesure que nous faisons mouvoir le pois, et forme ce que nous appelons en géométrie un radius vector. Or, si l’orange est prise pour le Soleil et le pois pour une planète tournant autour de lui, la révolution devra se faire avec une vitesse variable plus ou moins grande, mais telle que le radius vector franchira des aires égales en temps égaux. La marche du pois sera donc ou, en d’autres termes, la marche de la planète est lente à proportion de son éloignement du Soleil, rapide à proportion de sa proximité. Ces planètes, en outre, se meuvent d’autant plus lentement qu’elles sont situées plus loin du Soleil ; les carrés de leurs périodes de révolution étant entre eux dans la même proportion que les cubes de leurs distances moyennes du Soleil.

On comprend que les lois terriblement complexes de révolution que nous décrivons ici ne règnent pas seulement dans notre système. Elles dominent partout où domine l’Attraction. Elles régissent l’Univers. Chaque point brillant du firmament est sans doute un Soleil lumineux, ressemblant au nôtre, au moins dans son caractère général, et accompagné d’une plus ou moins grande quantité de planètes plus ou moins grosses, dont la luminosité encore attardée ne peut pas se manifester à nous à une si grande distance, mais qui, néanmoins, roulent, escortées de leurs lunes, autour de leurs centres sidéraux, obéissant aux principes que nous avons constatés, obéissant aux trois lois absolues de révolution, aux trois immortelles lois devinées par l’esprit imaginatif de Kepler et subséquemment expliquées et démontrées par l’esprit patient et mathématique de Newton. Dans une certaine tribu de philosophes, qui font vanité de ne s’appuyer que sur les faits positifs, il est beaucoup trop à la mode de se moquer de toute spéculation et de la flétrir de la vague et élastique appellation d’œuvre conjecturale. La valeur de celui qui conjecture, tel est le point à examiner. En conjecturant de temps à autre avec Platon, nous dépenserons notre temps avec plus d’utilité qu’en écoutant une démonstration d’Alcmæon.

Dans maint ouvrage d’astronomie, je vois qu’il est nettement établi que les lois de Kepler sont la base du grand principe de la Gravitation. Cette idée a dû naître de ce fait, que la divination de ces lois par Kepler et sa démonstration postérieure de leur existence positive ont poussé Newton à les expliquer par l’hypothèse de la Gravitation et, finalement, à les démontrer à priori, comme conséquences nécessaires du principe hypothétique. Ainsi, bien loin d’être la base de la Gravitation, les lois de Kepler ont la Gravitation pour base, et il en est de même, d’ailleurs, de toutes les lois de l’Univers matériel qui ne se rapportent pas uniquement à la Répulsion.

La distance moyenne de la Terre à la Lune, c’est-à-dire la distance qui nous sépare du corps céleste le plus voisin de nous, est de 237,000 milles. Mercure, la planète la plus proche du Soleil, est éloignée de lui de 37 millions de milles. Vénus, qui vient après, tourne à une distance de 68 millions de milles ; la Terre, à son tour, à une distance de 95 millions ; Mars, à la distance de 144 millions. Puis viennent les huit Astéroïdes (Cérès, Junon, Vesta, Pallas, Astrée, Flore, Iris et Hébé), à une distance moyenne d’environ 250 millions. Puis nous trouvons Jupiter, distant de 490 millions ; puis Saturne, de 900 millions ; puis Uranus, de 1,900 millions ; finalement Neptune, récemment découvert et tournant à une distance de 2,800 millions. Laissant Neptune de côté, sur qui nous n’avons pas jusqu’à présent des documents très-exacts, et qui est peut-être une planète appartenant à un système d’Astéroïdes, on peut voir que, dans de certaines limites, il existe entre les planètes un ordre d’intervalles. Pour parler d’une manière approximative, nous pouvons dire que chaque planète est, relativement au Soleil, située à une distance double de celle qui la précède. L’ordre en question, que nous exposons ici, — la loi de Bode, — ne pourrait-il pas être déduit de l’examen de l’analogie existant, ainsi que je l’ai suggéré, entre la décharge solaire des anneaux et le mode de l’irradiation atomique ?

Quant aux nombres cités à la hâte dans cette table sommaire des distances, il y aurait folie à essayer de les comprendre, excepté au point de vue des faits arithmétiques abstraits. Ces nombres ne sont pas pratiquement appréciables. Ils ne comportent pas d’idées précises. J’ai dit que Neptune, la planète la plus éloignée, tournait autour du Soleil à une distance de 2,800 millions de milles. Jusqu’ici rien de mieux ; j’ai établi un fait mathématique ; et, sans comprendre ce fait le moins du monde, nous pouvons le poser pour nous en servir mathématiquement. Mais même en indiquant que la Lune tourne autour de la Terre à la distance comparativement mesquine de 257,000 milles, je n’ai nullement l’espérance de faire comprendre à qui que ce soit, — de lui faire apprécier, — de lui faire sentir à quelle distance la Lune se trouve positivement de la terre. 237,000 milles ! Parmi mes lecteurs, il y en a peut-être bien peu qui n’aient pas traversé l’Océan Atlantique ; et, cependant, combien d’entre eux ont une idée distincte même des 3,000 milles qui séparent les deux rivages ? Je doute, en vérité, qu’il existe un homme qui puisse faire entrer dans son cerveau la plus vague conception de l’intervalle compris entre une borne milliaire et sa plus proche voisine. Cependant, nous trouvons quelque facilité pour apprécier la distance en combinant l’idée de l’espace avec l’idée de vélocité qui la suit naturellement. Le son parcourt un espace de 1,100 pieds en une seconde. Or, s’il était possible à un habitant de la Terre de voir l’éclair d’un coup de canon tiré dans la Lune et d’en entendre la détonation, il lui faudrait attendre treize jours entiers, à partir du moment où il aurait aperçu le premier, pour recevoir un indice de la seconde.

Quelque faible que soit l’appréciation obtenue par ce moyen de la réelle distance de la Lune à la Terre, elle aura néanmoins cette utilité de nous faire mieux comprendre la folie de vouloir saisir par la pensée des distances telles que les 2,800 millions de milles qui séparent Neptune de notre Soleil ; ou même les 95 millions de milles compris entre le Soleil et la Terre que nous habitons. Un boulet de canon, se mouvant avec la rapidité la plus grande qui ait jamais été communiquée à un boulet, ne pourrait pas traverser ce dernier intervalle en moins de 20 ans ; pour le premier espace, il faudrait 590 ans.

Le diamètre réel de notre Lune est de 2,160 milles ; cependant, elle est un objet comparativement si petit qu’il faudrait environ cinquante globes semblables pour en composer un aussi gros que la Terre.

Le diamètre de notre propre globe est de 7,912 milles ; — mais de l’énonciation de ces nombres quelle idée positive prétendons-nous tirer ?

Si nous montons au sommet d’une montagne ordinaire et si nous regardons autour de nous, nous apercevons un paysage qui s’étend à 40 milles dans toutes les directions, formant un cercle de 250 milles de circonférence et enfermant un espace de 5,000 milles carrés. Mais comme les portions d’une semblable perspective ne se présentent nécessairement à notre vue que l’une après l’autre, nous n’en pouvons apprécier l’étendue que faiblement et partiellement ; cependant le panorama tout entier ne représente que la quarante millième partie de la surface de notre globe. Si à ce panorama succédait, au bout d’une heure, un autre panorama d’égale étendue ; à ce second, au bout d’une heure, un troisième ; à ce troisième, au bout d’une heure, un quatrième, et ainsi de suite, jusqu’à ce que tous les décors de la Terre fussent épuisés, et si nous étions invités à examiner ces divers panoramas pendant douze heures par jour, il ne nous faudrait pas moins de neuf ans et quarante-huit jours pour achever l’examen de la collection.

Mais si la simple surface de la Terre se refuse à l’étreinte de notre imagination, que penserons-nous de sa contenance évaluée par cubes ? Elle embrasse une masse de matière équivalente au moins à un poids de deux undécillions et deux cents nonillions de tonnes. Supposons cette masse à l’état de repos, et essayons de concevoir une force mécanique suffisante pour la mettre en mouvement ! La force de toutes les myriades d’êtres dont notre imagination peut peupler les mondes planétaires de notre système, la force physique combinée de tous ces êtres, même en les supposant plus puissants que l’homme, ne pourrait réussir à déplacer d’un seul pouce cette masse prodigieuse.

Que devons-nous donc penser de la force nécessaire, dans de semblables conditions, pour remuer la plus grosse de nos planètes, Jupiter ? Elle a un diamètre de 86,000 milles, et pourrait contenir dans sa périphérie plus de mille globes de la grandeur du nôtre. Cependant ce corps monstrueux vole positivement autour du Soleil avec une vitesse de 29,000 milles par heure, c’est-à-dire avec une rapidité quarante fois plus grande que celle d’un boulet de canon ! On ne peut même pas dire que l’idée d’un tel phénomène fait tressaillir l’esprit, elle l’épouvante, elle le paralyse. Nous avons plus d’une fois occupé notre imagination à nous peindre les facultés d’un ange. Figurons-nous, à une distance d’environ 100 milles de Jupiter, un pareil être, assistant ainsi, témoin oculaire très-rapproché, à la révolution annuelle de cette planète. Or, pouvons-nous, je le demande, nous faire une idée assez haute, assez immense de la puissance spirituelle de cet être idéal pour concevoir qu’à la vue de cette incommensurable masse, pirouettant juste sous ses yeux avec une vélocité tellement inexprimable, l’ange lui-même, si angélique qu’il soit, puisse ne pas être écrasé, anéanti ?

Ici, toutefois, il me paraît bon de faire observer qu’en réalité nous n’avons encore parlé que d’objets comparativement insignifiants. Notre Soleil, l’astre central et dirigeant du système auquel appartient Jupiter, est non-seulement plus gros que Jupiter, mais aussi beaucoup plus gros que toutes les planètes du système prises ensemble. Ce fait est vraiment une condition essentielle de la stabilité du système lui-même. Le diamètre de Jupiter est, avons-nous dit, de 86,000 milles ! Celui du Soleil est de 882,000 milles. Un habitant de ce dernier, parcourant 90 milles par jour, mettrait plus de quatre-vingts ans à faire le tour de sa plus grande circonférence. Il occupe un espace cubique de 681 septillions et 472 quintillions de milles. La Lune, ainsi qu’il a été établi, tourne autour de la Terre, à une distance de 237,000 milles, sur une orbite qui est conséquemment de près d’un million et demi de milles. Or, si le Soleil était placé sur la Terre, les deux centres coïncidant, le volume du Soleil s’étendrait, en tout sens, non-seulement jusqu’à l’orbite de la Lune, mais encore à une distance de 200,000 milles au delà.

Et ici, une fois encore, observons que nous n’avons, jusqu’à présent, parlé que de bagatelles. On a évalué la distance qui sépare Neptune du Soleil ; elle est de 2,800 millions de milles ; la circonférence de son orbite est donc de 17 trillions environ. Gardons d’oublier cela quand nous portons nos regards sur quelqu’une des étoiles les plus brillantes. Entre cette étoile et l’astre central de notre système, le Soleil, il y a un gouffre d’espace tel que, pour en donner l’idée, il faudrait la langue d’un archange. Donc, l’étoile que nous regardons est un être aussi séparé que possible de notre système, de notre Soleil, ou, si l’on veut, de notre étoile ; cependant, supposons-la un moment placée sur notre Soleil, le centre de l’une coïncidant avec celui de l’autre, de même que nous avons supposé le Soleil lui-même placé sur la Terre. Figurons-nous maintenant l’étoile particulière que nous avons choisie s’étendant, dans tous les sens, au delà de l’orbite de Mercure, — de Vénus, — de la Terre, — et puis au delà de l’orbite de Mars, — de Jupiter, — d’Uranus, jusqu’à ce que, finalement, notre imagination ait rempli le cercle de 17 trillions de milles de circonférence, que décrit dans sa révolution la planète de Leverrier. En admettant que nous soyons parvenus à concevoir tant d’énormité, nous n’aurions pas créé une idée extravagante. Nous avons les meilleures raisons pour croire qu’il y a bien des étoiles beaucoup plus grosses que celle que nous avons supposée. Je veux dire que pour une telle croyance nous possédons la meilleure base expérimentale ; et qu’en reportant notre regard vers la disposition atomique originelle, ayant pour but la diversité, que nous avons considérée comme étant une partie du plan divin dans la constitution de l’Univers, il nous deviendra facile de comprendre et d’admettre des disproportions, dans la grosseur des corps célestes, infiniment plus vastes qu’aucune de celles dont j’ai parlé jusqu’à présent. Naturellement nous devons nous attendre à trouver les corps les plus gros roulant à travers les vides les plus grands de l’Espace.

Je disais tout à l’heure que, pour nous donner une idée juste de l’intervalle qui sépare notre Soleil d’une quelconque des autres étoiles, il faudrait l’éloquence d’un archange. En parlant ainsi, je ne puis pas être accusé d’exagération ; car c’est la vérité pure qu’en de certains sujets il n’est pas possible d’exagérer. Mais tâchons de poser la matière plus distinctement sous les yeux de l’esprit.

D’abord nous pouvons atteindre une conception générale, relative, de l’intervalle en question, en le comparant avec les espaces interplanétaires connus. Supposons, par exemple, que la Terre qui est, en réalité, à 95 millions de milles du Soleil, ne soit distante de ce flambeau que d’un pied seulement ; Neptune se trouverait alors à une distance de quarante pieds ; et l’étoile Alpha Lyræ à une distance de cent cinquante-neuf au moins.

Or, je présume que peu de mes lecteurs ont remarqué, dans la conclusion de ma dernière phrase, quelque chose de spécialement inadmissible, de particulièrement faux. J’ai dit que la distance de la Terre au Soleil étant supposée d’un pied, la distance de Neptune serait de quarante pieds, et celle d’Alpha Lyræ de cent cinquante-neuf. La proportion entre un pied et cent cinquante-neuf a peut-être semblé suffisante pour donner une impression distincte de la proportion entre les deux distances, celle de la Terre au Soleil et celle d’Alpha Lyræ au même astre. Mais mon calcul, en réalité, aurait dû se formuler ainsi : En supposant que la distance de la Terre au Soleil soit d’un pied, la distance de Neptune serait de quarante pieds, et celle d’Alpha Lyræ de cent cinquante-neuf… milles ; c’est-à-dire que, dans mon premier calcul, je n’ai assigné à Alpha Lyræ que la cinq mille deux cent quatre-vingtième partie de la distance qui est la plus petite possible où cette étoile puisse être réellement située.

Poursuivons. — À quelque distance que soit une simple planète, cependant, quand nous l’examinons à travers un télescope, nous la voyons sous une certaine forme, nous la trouvons d’une certaine grosseur appréciable. Or, j’ai déjà dit quelques mots de la grosseur probable de plusieurs étoiles ; néanmoins, quand nous en examinons une quelconque, même à travers le télescope le plus puissant, elle se présente à nous sans aucune forme, et, conséquemment, sans aucune dimension. Nous la voyons comme un point, et rien de plus.

Maintenant, supposons que nous voyagions la nuit, sur une grande route. Dans un champ, d’un des côtés de la route, se trouve une file de vastes objets de toute dimension, d’arbres, par exemple, dont la figure se détache distinctement sur le fond du ciel. Cette ligne s’étend à angle droit de la route jusqu’à l’horizon. Or, à mesure que nous avançons le long de la route, nous voyons ces arbres changer leurs positions respectives relativement à un certain point fixe dans cette partie du firmament qui forme le fond du tableau. Supposons que ce point fixe, — suffisamment fixe pour notre démonstration, — soit la lune qui se lève. Nous voyons tout d’abord que, pendant que l’arbre le plus proche de nous change de position relativement à la lune, et si fortement qu’il a l’air de fuir derrière nous, l’arbre qui est à la distance extrême n’a pour ainsi dire pas bougé de la place qu’il occupe relativement au satellite. Nous continuons à observer que plus les objets sont éloignés de nous, moins ils s’éloignent de leur position, et réciproquement. Nous commençons alors, à notre insu, à apprécier la distance de chaque arbre par la plus ou moins grande altération de sa position relative. Finalement nous arrivons à comprendre comment on pourrait vérifier la distance positive d’un arbre quelconque de cette rangée en se servant de la quantité d’altération relative comme d’une base dans un simple problème géométrique. Or, cette altération relative est ce que nous appelons parallaxe ; et c’est par la parallaxe que nous calculons les distances des corps célestes. Appliquant le principe aux arbres en question, nous serions naturellement fort embarrassés pour calculer la distance d’un arbre, qui, si loin que nous nous avancions sur la route, ne nous donnerait aucune parallaxe. Ceci, dans l’exemple que nous avons supposé, est une chose impossible ; impossible simplement parce que toutes les distances sur notre Terre sont véritablement insignifiantes ; si nous les comparons avec les vastes quantités cosmiques, noua pouvons dire qu’elles se réduisent absolument à néant.

Or, supposons que l’étoile Alpha Lyræ soit juste au-dessus de nos têtes ; et imaginons qu’au lieu d’être sur la Terre, nous soyons placés à l’un des bouts d’une ligne droite s’étendant à travers l’espace jusqu’à une distance égale au diamètre de l’orbite de la Terre, c’est-à-dire une distance de cent quatre-vingt-dix millions de milles. Ayant observé, au moyen des instruments micrométriques les plus délicats, la position exacte de l’étoile, marchons le long de cette inconcevable route, jusqu’à ce que nous ayons atteint l’autre extrémité. Ici, examinons une seconde fois l’étoile. Elle est précisément où nous l’avons laissée. Nos instruments, si délicats qu’ils soient, nous affirment que sa position relative est absolument, identiquement la même qu’au commencement de notre incommensurable voyage. Nous n’avons trouvé aucune parallaxe, absolument aucune.

Le fait est que, relativement à la distance des étoiles fixes, d’un quelconque de ces innombrables soleils qui scintillent de l’autre côté de ce terrible abîme par lequel notre système est séparé des systèmes ses frères, dans le groupe auquel il appartient, la science astronomique jusqu’à ces derniers temps n’a pu parler qu’avec une certitude négative. Considérant les plus brillantes comme les plus rapprochées, nous pouvions seulement dire, même de celles-là, que la limite en dedans de laquelle elles ne peuvent pas être situées, est à une certaine distance incommensurable ; — à quelle distance au delà de cette limite sont-elles situées, nous n’avions jamais pu le calculer. Nous comprenions, par exemple, qu’Alpha Lyræ ne peut pas être à une distance moindre de dix-neuf quintillions et deux cents trillions de milles ; mais, de tout ce que nous savions et de tout ce que nous savons maintenant, nous pouvons induire qu’il est peut-être à la distance représentée par le carré, le cube, ou toute autre puissance du nombre précité. Cependant, au moyen d’observations singulièrement sagaces et minutieuses, continuées avec des instruments nouveaux pendant plusieurs laborieuses années, Bessel, qui est mort récemment, avait dans les derniers temps réussi à déterminer la distance de six ou sept étoiles ; entre autres celle qui est désignée par le chiffre 61 dans la constellation du Cygne. La distance calculée dans ce dernier cas est six cent soixante-dix mille fois plus grande que celle du Soleil ; laquelle, il est bon de le rappeler, est de quatre-vingt-quinze millions de milles. L’étoile 61 du Cygne est donc éloignée de nous de presque soixante-quatre quintillions de milles, ou de plus de trois fois la distance la plus petite possible attribuée à Alpha Lyræ.

Si nous essayons d’apprécier cette distance à l’aide de considérations tirées de la vitesse, comme nous avons fait pour apprécier la distance de la Lune, il nous faut perdre absolument de vue des vitesses aussi insignifiantes que celles du boulet de canon ou du son. La lumière, toutefois, suivant les derniers calculs de Struve, marche avec une vitesse de cent soixante-sept mille milles par seconde. La pensée elle-même ne pourrait pas franchir cet intervalle plus rapidement, en supposant que la pensée puisse même le parcourir. Or, malgré cette inconcevable vélocité, la lumière, pour venir de l’étoile 61 du Cygne jusqu’à nous, a besoin de plus de dix ans ; et conséquemment, si cette étoile était en ce moment effacée de l’Univers, elle continuerait encore pendant dix ans à briller pour nous et à verser à nos yeux sa gloire paradoxale.

Tout en gardant présente à l’esprit la conception, si faible qu’elle soit, que nous avons pu nous faire de l’intervalle qui sépare notre Soleil de l’étoile 61 du Cygne, souvenons-nous aussi que cet intervalle, quoique inexprimablement vaste, peut être considéré comme la simple distance moyenne entre les innombrables multitudes d’étoiles composant le groupe, ou nébuleuse, auquel appartient notre système, ainsi que l’étoile 61 du Cygne. En vérité, j’établis le calcul avec une grande modération ; nous avons d’excellentes raisons pour croire que l’étoile 61 du Cygne est l’une des étoiles les plus rapprochées, et pour en conclure que sa distance, relativement à nous, est moindre que la distance moyenne d’étoile à étoile dans le magnifique groupe de la Voie Lactée.

Et ici, une fois encore et définitivement, il me semble bon d’observer que jusqu’à présent nous n’avons parlé que de quantités insignifiantes. Cessons de nous émerveiller de l’espace qui sépare les étoiles dans notre propre groupe ou dans tout autre groupe particulier ; tournons plutôt nos pensées vers les espaces qui séparent les groupes eux-mêmes dans le groupe omnicompréhensif de l’Univers.

J’ai déjà dit que la lumière marche avec une vitesse de cent soixante-sept mille milles par seconde, c’est-à-dire de dix millions de milles par minute, ou d’environ six cent millions de milles par heure ; — et cependant il est des nébuleuses qui sont tellement éloignées de nous que la lumière de ces mystérieuses régions, quoique marchant avec une telle vélocité, ne peut pas arriver jusqu’ici en moins de trois millions d’années. Ce calcul, d’ailleurs, a été fait par Herschell l’aîné, et n’a trait qu’à ces groupes comparativement rapprochés qui se trouvaient à la portée de son propre télescope. Mais il y a des nébuleuses, qui, par le tube magique de lord Rosse, nous communiquent en cet instant même l’écho des secrets qui datent d’un million de siècles. En un mot les phénomènes que nous contemplons en ce moment, dans ces mondes lointains, sont les mêmes phénomènes qui intéressaient leurs habitants il y a dix fois cent mille siècles. Dans des intervalles, dans des distances, tels que cette suggestion en impose à notre âme, — plutôt qu’à notre esprit, — nous trouvons enfin une échelle convenable où toutes nos mesquines considérations antérieures de quantité peuvent figurer comme de simples degrés.