Eureka/14

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Eureka (1848)
Traduction par Charles Baudelaire.
M. Lévy frères (p. 221-232).



XIV


Si les propositions de ce Discours sont logiquement déduites, cette condition de rapprochement progressif est précisément la seule dans laquelle nous puissions légitimement considérer toutes les choses de la création ; et je confesse ici, avec une parfaite humilité, que, pour ma part, il m’est impossible de comprendre comment toute autre interprétation de la condition actuelle des choses a jamais pu se glisser dans un cerveau humain. La tendance au rapprochement et l’attraction de la gravitation sont deux termes réciproquement convertibles. En nous servant de l’un ou de l’autre, nous voulons parler de la réaction de l’Acte primordial. Il ne fut jamais rien de si inutile que de supposer la Matière pénétrée d’une qualité indestructible faisant partie de son essence, — qualité ou instinct à jamais inséparable d’elle, principe inaliénable en vertu duquel chaque atome est perpétuellement poussé à rechercher l’atome son semblable. Jamais il n’y eut rien de moins nécessaire que d’adopter cette idée antiphilosophique. Allant au delà de la pensée vulgaire, il faut que nous comprenions, métaphysiquement, que le principe de la gravitation n’appartient à la matière que temporairement, pendant qu’elle est éparpillée ; — pendant qu’elle existe sous la forme de la Pluralité au lieu d’exister sous celle de l’Unité ; — lui appartient seulement en vertu de son état d’irradiation ; — appartient, en un mot, non pas à la matière elle-même le moins du monde, mais uniquement à la condition actuelle où elle se trouve. D’après cette idée, quand l’irradiation sera retournée vers sa source, — quand la réaction sera devenue complète, — le principe de la gravitation aura cessé d’exister. Et, en fait, bien que les astronomes ne soient jamais arrivés à l’idée que nous émettons ici, il semble toutefois qu’ils s’en soient rapprochés en affirmant que s’il n’y avait qu’un seul corps dans l’Univers, il serait impossible de comprendre comment le principe de la gravitation pourrait s’établir ; c’est-à-dire qu’en considérant la matière telle qu’elle se présente à leurs yeux, ils en tirent la conclusion à laquelle je suis arrivé par voie de déduction. Qu’une suggestion aussi féconde soit restée si longtemps sans porter ses fruits, c’est là un mystère que je ne saurais approfondir.

C’est peut-être, en grande partie, notre tendance naturelle vers l’idée de perpétuité, vers l’analogie, et plus particulièrement, dans le cas présent, vers la symétrie, qui nous a entraînés dans une fausse route. En réalité, le sentiment de la symétrie est un instinct qui repose sur une confiance presque aveugle. C’est l’essence poétique de l’Univers, de cet Univers qui, dans la perfection de sa symétrie, est simplement le plus sublime des poëmes. Or symétrie et consistance sont des termes réciproquement convertibles ; ainsi la Poésie et la Vérité ne font qu’un. Une chose est consistante en raison de sa vérité, — vraie en raison de sa consistance. Une parfaite consistance, je le répète, ne peut être qu’une absolue vérité. Nous admettrons donc que l’Homme ne peut pas rester longtemps dans l’erreur, ni se tromper de beaucoup, s’il se laisse guider par son instinct poétique, instinct de symétrie, et conséquemment véridique, comme je l’ai affirmé. Cependant il doit prendre garde qu’en poursuivant à l’étourdie une symétrie superficielle de formes et de mouvements, il ne perde de vue la réelle et essentielle symétrie des principes qui les déterminent et les gouvernent.

Que tous les corps stellaires doivent finalement se fondre en un seul, que toutes choses doivent enfin grossir la substance d’un prodigieux globe central déjà existant, — c’est là une idée qui, depuis quelque temps déjà, semble d’une manière vague, indéterminée, avoir pris possession de l’imagination humaine. De fait, cette idée appartient à la classe des choses excessivement évidentes. Elle naît instantanément de l’observation, même superficielle, des mouvements circulaires et en apparence giratoires ou tourbillonnants de ces portions de l’Univers qui, très-rapprochées de nous, s’offrent immédiatement à notre attention. Il n’existe peut-être pas un seul homme, d’une éducation ordinaire et d’une faculté de méditation moyenne, à qui, dans une certaine mesure, l’idée en question ne se soit présentée, comme spontanée, instinctive, et portant tout le caractère d’une conception profonde et originale. Toutefois, cette conception, si généralement répandue, n’est jamais née, à ma connaissance, du moins, d’une série de considérations abstraites. Au contraire, elle a toujours été suggérée, comme je l’ai dit, par les mouvements tourbillonnant autour des centres, et c’est dans le même ordre de faits, c’est-à-dire dans ces mêmes mouvements circulaires, que naturellement on a cherché une raison qui expliquât cette idée, une cause qui pût amener cette agglomération de tous les globes en un seul, lequel était déjà supposé existant.

Ainsi quand on proclama la diminution, progressive et régulière, observée dans l’orbite de la comète d’Encke, à chacune de ses révolutions autour de notre Soleil, les astronomes furent presque unanimes pour dire que la cause en question était trouvée, — qu’un principe était découvert, suffisant pour expliquer, physiquement, cette finale et universelle agglomération, à laquelle, déterminé par son instinct analogique, symétrique ou poétique, l’homme avait donné créance plus qu’à une simple hypothèse.

On affirma que cette cause, cette raison suffisante de l’agglomération finale, existait dans un agent intermédiaire, excessivement rare, mais cependant matériel, qui pénétrait tout l’espace ; lequel, en retardant la marche de la comète, affaiblissait perpétuellement sa force tangentielle et augmentait en même temps la force centripète, qui naturellement rapprochait davantage la comète à chaque révolution et devait finalement la précipiter sur le Soleil.

Tout cela était strictement logique, une fois qu’on avait admis ce médium ou cet éther ; mais il n’y avait aucune raison d’admettre l’éther, si ce n’est qu’on n’avait pu découvrir aucun autre moyen d’expliquer la diminution observée dans l’orbite de la comète ; — comme si de l’impossibilité de trouver un autre mode d’explication il s’ensuivait qu’il n’en existât réellement pas d’autre. Il est clair que d’innombrables causes combinées pouvaient amener la diminution de l’orbite, sans que nous pussions même en découvrir une seule. D’ailleurs, on n’avait jamais bien démontré pourquoi le retard occasionné par les bords extrêmes de l’atmosphère du Soleil, à travers lesquels la comète passe à son périhélie, ne suffit pas pour expliquer le phénomène. Que la comète d’Encke sera absorbée par le Soleil, c’est probable ; que toutes les comètes du système seront absorbées, c’est plus que possible ; mais, dans un tel cas, le principe de l’absorption doit être cherché dans l’excentricité de l’orbite des comètes et dans leur rapprochement extrême du Soleil à leur périhélie ; et ce n’est pas un principe qui puisse affecter les lourdes et solides sphères qui doivent être considérées comme les vrais matériaux constituants de l’Univers. Relativement aux comètes en général, permettez-moi de dire en passant que nous avons le droit de les considérer comme les éclairs du Ciel cosmique.

L’idée d’un éther ralentissant et servant à amener l’agglomération finale de toutes choses nous a semblé une seule fois confirmée par une diminution positive observée dans l’orbite de la lune. Si nous en référons aux éclipses enregistrées il y a –2,500 ans, nous voyons que la vélocité de la révolution du satellite était alors bien moindre qu’elle n’est aujourd’hui et que, en supposant que son mouvement dans son orbite soit en accord constant avec la loi de Kepler, et ait été alors, il y a 2,500 ans, soigneusement déterminé, elle est aujourd’hui, relativement à la position qu’elle devrait occuper, en avance de 9,000 milles environ. L’accroissement de vélocité prouvait, naturellement, une diminution de l’orbite, et les astronomes inclinaient fortement à croire à l’existence d’un éther, quand Lagrange vint à la rescousse. Il démontra que, grâce à la configuration des sphéroïdes, le petit axe de leur ellipse est sujet à varier de longueur, tandis que le grand axe reste le même, et que cette variation est continue et vibratoire, de sorte que chaque orbite est dans un état de transition, soit du cercle à l’ellipse, soit de l’ellipse au cercle. Le petit axe de la lune étant dans sa période de décroissance, l’orbite passe du cercle à l’ellipse et, conséquemment, décroît aussi ; mais, après une longue série de siècles, l’excentricité extrême sera atteinte ; alors le petit axe commencera à augmenter jusqu’à ce que l’orbite se transformé en un cercle : puis la période de raccourcissement aura lieu de nouveau, — et ainsi de suite à tour de rôle. Dans le cas de la Terre, l’orbite va se transformant d’ellipse en cercle. Les faits ainsi démontrés ont naturellement détruit la prétendue nécessité de supposer un éther et toute appréhension relative à l’instabilité du système, laquelle était attribuée à l’éther.

On se souvient que j’ai moi-même supposé quelque chose d’analogue et que nous pouvons appeler un éther. J’ai parlé d’une influence subtile accompagnant partout la matière, bien quelle ne se manifeste que par l’hétérogénéité de la matière. À cette influence, dont je ne veux ni ne puis en aucune façon définir la mystérieuse et terrible nature, j’ai attribué les phénomènes variés d’électricité, de chaleur, de magnétisme, et même de vitalité, de conscience, et de pensée, — en un mot, de spiritualité. On voit tout de suite que l’éther, compris de cette façon, est radicalement distinct de l’éther des astronomes ; le leur est matière et le mien ne l’est pas.

L’abolition de l’éther matériel semble impliquer aussi la disparition absolue de cette idée d’agglomération universelle, si longtemps préconçue par l’imagination poétique de l’humanité ; — agglomération à laquelle une sage Philosophie aurait pu légitimement prêter créance, au moins jusqu’à un certain point, si elle avait été préconçue uniquement par cette imagination poétique, sans aucune autre raison déterminante. Mais, jusqu’à présent, l’Astronomie et la Physique n’ont rien su trouver qui permette d’assigner une fin à l’Univers. Quand même on eût pu, par une cause aussi accessoire et indirecte que l’éther, démontrer cette fin, l’instinct qui révèle à l’Homme la Puissance Divine d’adaptation se serait révolté contre cette démonstration. Nous eussions été forcés de regarder l’Univers avec ce sentiment d’insatisfaction que nous éprouvons en contemplant un ouvrage d’art humain inutilement compliqué. La création nous aurait affectés comme un plan imparfait dans un roman, où le dénouement est gauchement amené par l’interposition d’incidents externes et étrangers au sujet principal, au lieu de jaillir du fond même du thème, — du cœur de l’idée dominante ; — au lieu de naître comme résultat de la proposition première, comme partie intégrante, inséparable et inévitable, de la conception fondamentale du livre.

On comprendra maintenant plus clairement ce que j’entends par symétrie purement superficielle. C’est simplement la séduction de cette symétrie qui nous a induits à accepter cette idée générale dont l’hypothèse de Madler n’est qu’une partie, — l’idée de l’attraction tourbillonnante des globes. Si nous écartons cette conception trop crûment physique, la véritable symétrie de principe nous fait voir la fin de toutes choses métaphysiquement impliquée dans l’idée d’un commencement, nous fait chercher et trouver dans cette origine de toutes choses les rudiments de cette fin, et enfin concevoir l’impiété qu’il y aurait à supposer que cette fin pût être amenée moins simplement, moins directement, moins clairement, moins artistiquement que par la réaction de l’Acte originel et créateur.