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Euthyphron (trad. Croiset)

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List2.svg Pour les autres éditions de ce texte, voir Euthyphron.

Euthyphron
Traduction par Maurice Croiset.
Texte établi par Maurice CroisetLes Belles Lettres (Œuvres complètes de Platon, tome Ip. 184-206).





EUTHYPHRON

[ou De la piété, genre probatoire.]



EUTHYPHRON  SOCRATE


Prologue.

Euthyphron. — 2 Que t’arrive-t-il, Socrate ? D’où vient que tu délaisses le Lycée, où tu aimais à causer, et que maintenant tu te tiens ici, près du Portique royal[1] ? J’ai peine à croire que tu aies, comme moi, quelque procès devant l’archonte-roi ?

Socrate. — Mon affaire, Euthyphron, n’est pas ce qu’on appelle proprement à Athènes un procès ; c’est une poursuite criminelle.

Euthyphron. — Que dis-tu ? Quelqu’un donc aurait porté plainte contre toi ? car je ne peux t’imputer, à toi, d’accuser personne.

Socrate. — Non, en effet.

Euthyphron. — Ainsi, il y a vraiment quelqu’un qui t’accuse ?

Socrate. — Oui, positivement.

Euthyphron. — Qui est cet homme ?

Socrate. — Ma foi, Euthyphron, je ne le connais pas très bien moi-même ; cela tient sans doute à ce qu’il est jeune et sans notoriété. On le nomme, si je ne me trompe, Mélétos ; il est du dème Pitthos. Ne connaîtrais-tu pas, par hasard, un certain Mélétos de ce dème, avec des cheveux lisses, peu de barbe, un nez crochu ?

Euthyphron. — Non, je ne vois pas cela, Socrate. Mais, dis-moi, de quoi enfin peut-il bien t’accuser ?

Socrate. — De quoi ? oh, l’accusation est d’un homme de cœur, à mon avis. Avoir décidé cela à son âge, c’est vraiment remarquable. Cet homme, d’après ce qu’il déclare, sait comment on corrompt les jeunes gens et quels sont ceux qui les corrompent. Sans doute, c’est quelque savant ; il aura découvert en moi une ignorance qui est cause que je corromps ceux de son âge, et il vient m’accuser devant la ville comme devant la mère commune. Vraiment, il me paraît être le seul qui sait en matière de politique commencer par où il faut ; n’a-t-il pas raison de s’occuper d’abord des jeunes gens pour les rendre excellents, comme le bon laboureur doit prendre soin des jeunes plantes en premier lieu, et des autres ensuite ? Voilà, sans doute, pourquoi Mélétos commence le nettoyage de la cité par nous qui, dit-il, corrompons la jeunesse dans sa croissance. Cela fait, soyons certains qu’il prendra soin des plus âgés et fera ainsi le plus grand bien à la ville ; il y a chance qu’il y réussisse, ayant si bien commencé.

Euthyphron. — Je le souhaiterais, Socrate ; seulement, j’ai grand’peur que le résultat ne soit tout contraire. En vérité, te faire du mal, à toi d’abord, c’est, à mon avis, s’attaquer dès son début à la ville dans ce qu’elle a de meilleur[2]. Mais, enfin, comment, d’après lui, corromps-tu les jeunes gens ?

Socrate. — Oh ! par des moyens qui semblent très étranges à première audition, mon savant ami. Il prétend que je suis un faiseur de dieux ! Oui, c’est en alléguant que je fais des dieux nouveaux, et que je ne crois pas aux anciens, qu’il m’intente cette accusation. Tel est son dire.

Euthyphron. — J’y suis, Socrate : c’est à cause de cette voix divine que tu déclares entendre en toute circonstance : il déduit de là que tu introduis de nouvelles croyances, et c’est la raison de sa plainte. Oui, voilà pourquoi il vient te calomnier devant le tribunal ; il sait combien cette matière se prête à la calomnie auprès de la foule. Moi-même, lorsque je parle de choses religieuses dans l’assemblée, lorsque je leur prédis ce qui doit arriver, ils me tiennent pour fou et se rient de moi. Et pourtant, pas un mot de mes prédictions qui ne soit vrai. Mais, vois-tu, ils sont jaloux des gens de notre sorte. Qu’importe ? ne nous soucions pas d’eux et osons leur tenir tête.

Socrate. — Ah ! s’il ne s’agissait que de prêter à rire, mon cher Euthyphron, ce ne serait rien. Nos Athéniens, si je ne me trompe, ne s’embarrassent guère de l’habileté qu’ils attribuent à tel ou tel, pourvu qu’il n’enseigne pas ce qu’il sait. Mais, dès qu’ils soupçonnent quelqu’un de vouloir rendre les autres aussi habiles que lui-même, ils se fâchent ; peut-être par jalousie, comme tu le dis, peut-être pour quelque autre motif.

Euthyphron. — En tout cas, quels que soient, en cela, leurs sentiments à mon égard, je ne désire pas du tout en faire l’épreuve.

Socrate. — Soit ; tu peux en effet, toi, passer à leurs yeux pour quelqu’un qui garde ce qu’il sait et ne veut pas l’enseigner. Mais moi, je crains fort, en raison de mon humeur sociable, qu’on ne me soupçonne de prodiguer sans discernement au premier venu tout ce que j’ai à dire, non seulement sans me faire payer, mais en payant moi-même de bon cœur, s’il le fallait, quiconque voudrait m’écouter. Au reste, je le répète, s’ils voulaient seulement, aujourd’hui, se rire de moi comme tu dis qu’ils se rient de toi, il ne me serait nullement désagréable de passer quelques bons moments au tribunal à plaisanter et à rire. Mais s’ils prennent la chose au sérieux, qu’arrivera-t-il ? Nul ne le sait, hormis les devins, comme toi.

Euthyphron. — Après tout, Socrate, tout cela peut-être ne sera rien ; tu mèneras le combat à ton gré, et moi de même.

Socrate. — Au fait, cette affaire que tu as, Euthyphron, quelle est-elle ? est-ce toi qui te défends ou qui poursuis ?

Euthyphron. — Je poursuis.

Socrate. — Et qui poursuis-tu ?

Euthyphron. — Quelqu’un qu’il paraît fou de poursuivre.

Socrate. — Quoi ? saurait-il voler ?

Euthyphron. — Oh ! il est bien loin de voler ; c’est un vieillard, extrêmement âgé.

Socrate. — Qui est-ce donc ?

Euthyphron. — C’est mon père.

Socrate. — Ton propre père, mon bon ami ?

Euthyphron. — Lui-même.

Socrate. — Quelle est donc ta plainte ? de quoi l’accuses-tu ?

Euthyphron. — D’homicide, Socrate.

Socrate. — Par Héraklès ! ah ! certes, Euthyphron, la foule ne sait guère ce qui est bien. Non, vraiment, agir bien en ceci n’est pas le fait du premier venu. On reconnaît là un homme très avancé déjà en savoir.

Euthyphron. — Oui, Socrate, très avancé en effet, par Zeus !

Socrate. — Et la victime de ton père est assurément un de vos parents, n’est-il pas vrai ? À coup sûr, tu n’intenterais pas une action capitale à ton père pour un étranger.

Euthyphron. — Je ris, Socrate, de la distinction que tu crois devoir faire entre étranger et parent, à propos de la victime, et de ce que tu ne vois pas qu’il n’y a qu’une seule chose à considérer : le meurtrier avait-il le droit de tuer ou ne l’avait-il pas ? S’il l’avait, rien à dire ; s’il ne l’avait pas, on doit le poursuivre, fût-il de ceux qui ont même foyer et même table que nous. La souillure en effet est toujours égale, du moment que tu vis avec lui, sachant ce qu’il a fait, et que tu ne satisfais pas à la religion, pour toi et pour lui, en le poursuivant judiciairement. En fait, la victime était un mercenaire à mon service ; et, comme nous exploitions une terre à Naxos, nous l’employions là comme journalier. Un jour, pris de vin, il eut une rixe avec un de nos serviteurs ; il l’égorge. Là-dessus, mon père lui fait lier les pieds et les mains, le fait jeter dans une fosse ; puis, il envoie quelqu’un ici, pour demander à l’exégète ce qu’il devait faire[3]. En attendant, il se désintéressait de l’homme ainsi lié, l’abandonnait comme un meurtrier qu’il était, se souciant peu qu’il mourût. Or, c’est ce qui arriva. La faim, le froid, les liens firent qu’il succomba, avant que l’envoyé ne revînt de chez l’exégète. Et maintenant, à cause de cela, mon père et nos parents s’indignent de ce que, moi, au nom de ce meurtrier, j’intente une action à mon père, qui, disent-ils, ne l’a pas tué ; et, si même il l’avait tué, la victime ayant elle-même commis un homicide, ils prétendent qu’il n’y aurait pas lieu de se soucier d’elle, et qu’il est d’ailleurs impie de la part d’un fils de poursuivre son père. Mais, Socrate, c’est à tort qu’ils pensent savoir ce qui est pieux et ce qui est impie au jugement des dieux.


La science d’Euthyphron.

Socrate. — Ainsi donc, toi, Euthyphron, par Zeus, tu crois savoir assez exactement quels sont les jugements des dieux, ce qui est pieux et ce qui ne l’est pas, pour ne pas craindre, — les choses s’étant passées comme tu le dis, — de commettre à ton tour une action impie, quand tu intentes cette accusation contre ton père ?

Euthyphron. — Mais vraiment, Socrate, je ne serais bon à rien, et Euthyphron ne se distinguerait pas du commun des hommes, si je ne savais exactement tout cela.

Socrate. — En ce cas, savant Euthyphron, quel intérêt n’ai-je pas à me faire ton disciple, et, sans attendre mon débat avec Mélétos, à l’appeler sur ce terrain ! Je lui déclarerais que, pour moi, de tout temps, j’attachais le plus grand prix à connaître les choses divines et que, maintenant, puisqu’il assure que j’innove à tort et à travers sur ce sujet et que j’invente ce qui n’est pas, je me suis fait ton disciple ; cela me permettrait de lui dire : « Voyons, Mélétos, si tu conviens qu’Euthyphron est savant en ces matières, admets que moi aussi j’en juge sainement et renonce à me traduire en justice ; sinon, porte plainte d’abord contre lui, qui est mon maître ; accuse-le de corrompre les vieillards, moi-même et son propre père ; moi par ses leçons, son père par ses reproches et par le châtiment qu’il réclame contre lui » ; et s’il ne se laisse pas convaincre, s’il ne renonce pas à me faire juger pour te citer à ma place, je n’aurai qu’à dire devant le tribunal précisément ce que je voulais lui dire à lui personnellement.

Euthyphron. — Ah ! par Zeus, Socrate, s’il s’avisait en effet de m’accuser, je trouverais facilement, si je ne m’abuse, son point faible, et c’est de lui que nous aurions à parler aux juges plutôt que de moi.

Socrate. — Je n’en doute pas, mon cher ami ; et c’est justement pour cela que je désire devenir ton disciple, sachant bien que ni ce Mélétos ni aucun autre ne se flatte de voir clair en toi, tandis qu’il m’a pénétré si profondément et si aisément qu’il m’a accusé d’impiété. Eh bien donc, au nom de Zeus, révèle-moi — puisque tu le sais si nettement, comme tu viens de l’assurer — ce que tu juges être pieux ou impie en fait de meurtre et en toute matière. À moins que, selon toi, ce qui fait qu’une action est pieuse ne soit pas toujours identique ; à moins encore que l’action impie ne soit pas toujours le contraire de l’action pieuse et, par conséquent, toujours identique, elle aussi. Est-ce qu’il n’est pas vrai que tout ce qu’on doit tenir pour impie est toujours le même, en tant qu’impie ?

Euthyphron. — Absolument vrai, Socrate.


Première définition de la piété.

Socrate. — Bon ; dis-moi donc, alors, comment tu définis ce qui est pieux et ce qui est impie.

Euthyphron. — Ce qui est pieux, je dis que c’est ce que je suis en train de faire. Qu’il s’agisse de meurtre ou de vol sacrilège ou d’un acte quelconque du même genre, la piété consiste à poursuivre le coupable, père, mère, ou tout autre, n’importe ; ne pas le poursuivre, voilà l’impiété. Et ici, Socrate, considère un peu par quelle preuve décisive j’établis que telle est bien la loi. — À combien d’autres déjà ne l’ai-je pas répété ! Il n’y a qu’une règle, leur disais-je ; pas de faiblesse envers l’impie, quel qu’il puisse être. — Eux-mêmes, ces hommes qui croient que Zeus est le meilleur et le plus juste des dieux, conviennent qu’il a enchaîné son père qui dévorait ses fils injustement, et que ce père, à son tour, avait mutilé le sien pour des raisons analogues. Eh bien, ces mêmes gens s’indignent contre moi, parce que je dénonce mon père pour un acte injuste. Tu vois comme ils se contredisent, selon qu’il s’agit des dieux ou de moi.

Socrate. — Ah ! mais, Euthyphron, voilà peut-être pourquoi l’on m’accuse : c’est que, quand j’entends parler ainsi des dieux, je me fâche. Or il y a des gens qui pensent, à ce qu’il paraît, que c’est à tort. Si tel est aussi ton avis, à toi qui t’y connais bien, nous n’avons, je crois, qu’à nous incliner. Que pourrions-nous alléguer, en effet, nous qui convenons de notre ignorance absolue en ces matières ? Mais dis-moi, au nom du dieu de l’amitié, toi, Euthyphron, crois-tu vraiment à ces récits ?

Euthyphron. — Assurément, Socrate, et même à des choses plus étonnantes encore, que la foule ne connaît pas.

Socrate. — Ainsi, tu admets qu’il y a réellement entre les dieux des guerres, des inimitiés terribles, des combats, tant d’autres choses du même genre, que racontent les poètes, et qui nous sont représentées par nos bons artistes dans diverses cérémonies sacrées, par exemple aux grandes Panathénées, où l’on en voit plein le voile que l’on va porter à l’acropole ? Devons-nous dire que tout cela est vrai, Euthyphron ?

Euthyphron. — Non pas seulement cela, Socrate. Je répète que je suis prêt à te raconter, si tu le veux, quantité d’autres choses au sujet des dieux, dont tu t’émerveilleras, j’en suis sûr, en les entendant[4].

Socrate. — Je n’en doute pas. Mais tout cela, tu me le raconteras à loisir, une autre fois. Pour le moment, j’en reviens à ma question ; essaye d’y répondre plus clairement encore. Tout à l’heure, quand je t’ai demandé en quoi consiste la piété, tu ne me l’as pas suffisamment expliqué. Tu t’es contenté de me dire que ce que tu fais maintenant, en accusant ton père d’homicide, est pieux.

Euthyphron. — Je l’ai dit, Socrate, et c’est la vérité.

Socrate. — Il se peut. Mais il y a beaucoup d’autres choses, Euthyphron, dont tu dis aussi qu’elles sont pieuses.

Euthyphron. — Elles le sont en effet.

Socrate. — Rappelle-toi donc : je ne t’ai pas invité à me faire connaître une ou deux de ces nombreuses choses qui sont pieuses, je t’ai demandé quel est précisément le caractère générique qui fait que toutes les choses pieuses sont pieuses. Car tu as déclaré, je crois, qu’il existe bien un caractère unique, par lequel toute chose impie est impie et toute chose pieuse est pieuse. Ne t’en souviens-tu pas ?

Euthyphron. — Oui, effectivement.

Socrate. — Eh bien, c’est précisément ce caractère-là que je te prie de me faire connaître, afin qu’en le considérant, en m’en servant comme d’un terme de comparaison, je puisse déclarer que tout ce qui est fait de semblable, par toi ou par un autre, est pieux, et que tout ce qui en diffère, ne l’est pas.

Euthyphron. — Soit : si c’est là ce que tu veux, Socrate, je vais te le dire.

Socrate. — C’est précisément ce que je demande.


Seconde définition.

Euthyphron. — Or donc, ce qui agrée aux dieux est pieux, ce qui ne leur agrée pas est impie.

Socrate. — Parfaitement, Euthyphron ; cette fois, c’est tout à fait la réponse que je te demandais. Maintenant, cette réponse est-elle juste ? je ne le sais pas encore ; mais il est évident que tu vas achever de me faire voir qu’elle est juste.

Euthyphron. — Très certainement.

Socrate. — Voyons donc, examinons de près ce que nous disons. Une chose et un homme agréables aux dieux sont pieux, une chose et un homme détestés des dieux sont impies. D’autre part, piété et impiété ne sont pas une seule et même chose ; ce sont choses tout à fait opposées, n’est-il pas vrai ?

Euthyphron. — Absolument vrai.

Socrate. — Notre formule est donc exacte ?

Euthyphron. — Je le crois, Socrate ; c’est en effet ce que j’ai dit.

Socrate. — Mais tu as dit aussi, Euthyphron, que les dieux se combattent, qu’il y a entre eux des dissentiments, des haines. Ne l’as-tu pas dit aussi ?

Euthyphron. — Je l’ai dit, en effet.

Socrate. — Ces haines, ces colères, mon cher ami, quels sont les dissentiments qui les provoquent ? Réfléchissons un peu. Si nous différions d’avis, toi et moi, à propos de nombre, sur la plus grande de deux quantités, ce dissentiment ferait-il de nous des ennemis ? nous fâcherions-nous l’un contre l’autre ? ou bien ne nous mettrions-nous pas plutôt à compter et ne nous accorderions-nous pas bien vite sur un tel sujet ?

Euthyphron. — Assurément.

Socrate. — Et de même, à propos de longueurs plus ou moins grandes, si nous étions d’avis différents, il suffirait de les mesurer pour mettre fin à notre dissentiment ?

Euthyphron. — C’est incontestable.

Socrate. — Ou encore, en recourant à la balance, je suppose, s’il s’agissait de poids plus ou moins lourds, nous aurions bientôt fait de décider ?

Euthyphron. — Comment en douter ?

Socrate. — Quel est donc alors le genre de sujets, qui, faute d’un moyen certain de décider, susciterait entre nous inimitiés et colère ? Peut-être ne l’aperçois-tu pas immédiatement ? Mais vois un peu : si je dis que c’est le juste et l’injuste, le beau et le laid, le bien et le mal, n’ai-je pas raison ? Ne sont-ce pas là les sujets à propos desquels, en cas de désaccord, si l’on n’a pas à quoi recourir pour une décision autorisée, on devient ennemis les uns des autres, lorsqu’on le devient, toi et moi et tous les autres hommes ?

Euthyphron. — Oui, Socrate, c’est bien là le dissentiment le plus ordinaire et voilà ce qui le cause.

Socrate. — Et les dieux, Euthyphron ? s’il y a quelque dissentiment entre eux, n’est-ce pas précisément pour ces mêmes raisons ?

Euthyphron. — Nécessairement.

Socrate. — Par conséquent, brave Euthyphron, les dieux aussi diffèrent les uns des autres sur le juste, c’est toi-même qui le dis, et aussi sur le beau et le laid, sur le bien et le mal. Car jamais, à coup sûr, il n’y aurait eu de discordes parmi eux, s’ils ne différaient d’opinion sur ces sujets. N’est-ce pas vrai ?

Euthyphron. — Tu as raison.

Socrate. — Naturellement, ce que chacun d’eux juge bon et juste est aussi ce qu’il aime, tandis qu’il déteste le contraire.

Euthyphron. — Cela est certain.

Socrate. — Et ce sont les mêmes choses, tu l’affirmes, que les uns trouvent justes, les autres injustes ; de la diversité de leurs jugements naissent leurs discordes et leurs guerres. N’en est-il pas ainsi ?

Euthyphron. — En effet.

Socrate. — Concluons que les mêmes choses sont aimées et détestées des dieux, que les mêmes choses agréent et déplaisent à des dieux.

Euthyphron. — Il y a lieu de le croire.

Socrate. — Autrement dit, certaines choses sont à la fois pieuses et impies, Euthyphron, d’après ce raisonnement.

Euthyphron. — Cela se pourrait bien.

Socrate. — Mais alors, mon savant ami, tu n’as pas répondu à ma question. Je ne te demandais pas de me dire ce qui se trouve être à la fois pieux et impie. Or ce qui agrée à des dieux peut aussi déplaire à des dieux, à ce qu’il paraît. Ainsi, Euthyphron, il n’y aurait rien d’étonnant si la conduite que tu tiens en châtiant ton père était agréable à Zeus, mais odieuse à Kronos et à Ouranos, agréable à Héphaistos, odieuse à Héra, et, de même, agréable ou désagréable à d’autres dieux, s’ils sont en désaccord là-dessus.

Euthyphron. — Mais mon idée, Socrate, c’est qu’il n’y a aucun désaccord entre les dieux sur le point en question : aucun d’eux ne pense que celui qui a tué injustement ne doive pas être puni.

Socrate. — Et les hommes, Euthyphron ? en as-tu jamais entendu quelques-uns contester que celui qui a tué injustement, ou qui commet quelque autre action injuste, doive être puni ?

Euthyphron. — Oh ! c’est ce qu’ils ne cessent de contester partout et notamment devant les tribunaux. Ils commettent mainte injustice, mais ils font et disent tout ce qu’ils peuvent pour n’être pas punis.

Socrate. — Reconnaissent-ils ces injustices, Euthyphron ? Est-ce en les avouant, qu’ils prétendent ne pas devoir être punis ?

Euthyphron. — Pour cela, non, assurément.

Socrate. — Donc, il n’est pas exact qu’ils fassent et disent tout ce qu’ils peuvent. Ils n’osent pas soutenir, si je ne me trompe, qu’ils doivent échapper au châtiment quand ils commettent une injustice, ils ne discutent pas là-dessus ; ce qu’ils prétendent, c’est qu’ils n’en commettent pas. Qu’en dis-tu ?

Euthyphron. — Tu dis vrai.

Socrate. — Ils ne discutent donc pas pour soutenir que le coupable ne doit pas être puni ; s’il y a discussion entre eux, c’est pour décider qui est le coupable, ce qu’il a fait et à quel moment[5].

Euthyphron. — C’est la vérité.

Socrate. — Eh bien, il en est de même des dieux, si vraiment ils se querellent à propos du juste et de l’injuste, comme tu le dis ; les uns prétendent que les autres leur font du tort, ceux-là le nient. Car, vois-tu, savant ami, il n’est personne, ni dieu ni homme, qui ose soutenir que l’injustice ne doit pas être punie.

Euthyphron. — En effet, ce que tu dis là est vrai, Socrate, du moins en gros.

Socrate. — C’est donc sur chaque fait en particulier que l’on discute lorsqu’on discute, hommes ou dieux, si vraiment les dieux aussi discutent. On diffère d’opinion sur un acte, les uns soutiennent qu’il est juste, les autres qu’il est injuste. N’en est-il pas ainsi ?

Euthyphron. — Parfaitement.

Socrate. — Alors, mon cher Euthyphron, enseigne-moi donc, à moi aussi, pour mon instruction, quelle raison te fait croire que tous les dieux regardent comme injuste la mort de ton homme, un mercenaire qui avait commis un meurtre, et qui, chargé de liens par le maître de la victime, a succombé parce qu’il était lié, avant que celui qui l’avait lié eût pu savoir des exégètes ce qu’il devait faire de lui. Fais-moi voir que pour un tel homme il est bien à un fils de poursuivre son père, de lui intenter une action capitale. Voyons, essaye de me prouver ceci clairement, que, sans nul doute, tous les dieux s’accordent à considérer cet acte comme juste. Si tu m’en donnes une preuve concluante, je ne cesserai jamais de vanter ta science.

Euthyphron. — Te le prouver, Socrate, ce n’est peut-être pas l’affaire d’un instant ; pourtant, je serais parfaitement en état de le prouver clairement.

Socrate. — Je comprends. Je te parais avoir la tête plus dure que les juges ; car à eux, évidemment, tu comptes bien démontrer que l’acte de ton père est injuste et que tous les dieux le tiennent pour haïssable.

Euthyphron. — Certes, je le démontrerai clairement, Socrate, pourvu qu’ils m’écoutent.


Troisième définition.

Socrate. — Ils t’écouteront, n’en doute pas, pourvu que tu leur sembles parler bien. Mais une idée m’est venue pendant ta réponse et voici ce que je me suis dit : « Quand même Euthyphron m’enseignerait le mieux du monde que tous les dieux tiennent pour injuste ce meurtre, comment aurais-je mieux appris de lui par là ce qui est pieux et ce qui est impie ? L’acte en question serait alors, à l’en croire, réprouvé par les dieux. Seulement nous venons de voir que ce n’est pas ainsi qu’il faut définir ce qui est pieux et ce qui est impie ; car nous avons reconnu que telle chose réprouvée par des dieux est cependant aussi approuvée par des dieux. » En conséquence, Euthyphron, je te tiens quitte de cette démonstration. Admettons, si tu le veux, que tous les dieux regardent cet acte comme injuste et le réprouvent. Mais, si nous rectifions ainsi notre proposition et si nous disons que ce qui est réprouvé de tous les dieux est impie, que ce qui est approuvé de tous est pieux, enfin que ce qui est approuvé des uns, réprouvé des autres, n’est ni l’un ni l’autre ou bien est à la fois pieux et impie, est-ce là, selon toi, une définition de ces deux idées que nous devions adopter ?

Euthyphron. — Pourquoi pas, Socrate ?

Socrate. — Oh ! moi, je ne m’y oppose pas ; mais toi, considère bien — car c’est ton affaire — si, en admettant cela, tu pourras m’enseigner aisément ce que tu m’as promis.

Euthyphron. — Mais oui, j’affirmerais volontiers, moi, que l’action pieuse est celle qui est approuvée de tous les dieux, tandis qu’au contraire ce qui est réprouvé de tous est impie.

Socrate. — Tu l’affirmes, Euthyphron ; mais ne devons-nous pas examiner maintenant si tu l’affirmes avec raison ? Ou bien, faut-il nous en tenir là et ne rien demander de plus désormais ni à nous-mêmes ni aux autres, mais accepter pour vrai tout ce que quelqu’un affirmera ? n’y a-t-il pas lieu d’examiner ce qu’on nous dit ?

Euthyphron. — Examinons ; mais, pour moi, je suis fixé : ce que je viens de dire est bien dit.

Socrate. — Un moment, mon ami : nous allons le savoir plus sûrement. Réfléchis : ce qui est pieux est-il approuvé des dieux comme étant pieux, ou bien cela est-il pieux parce que les dieux l’approuvent.

Euthyphron. — Je ne sais pas ce que tu veux dire, Socrate.

Socrate. — Je vais donc essayer de m’expliquer plus clairement. Distinguons-nous ce qui est porté et ce qui porte, ce qui est conduit et ce qui conduit, ce qui est vu et ce qui voit, et comprends-tu que toutes les choses qu’on distingue ainsi sont différentes les unes des autres ? ne vois-tu pas en quoi ?

Euthyphron. — Oui vraiment, je crois le voir.

Socrate. — De même ce qui est aimé est une chose, ce qui aime en est une autre ?

Euthyphron. — Assurément.

Socrate. — Dis-moi maintenant, ce qui est porté l’est-il parce qu’on le porte ou pour quelque autre raison ?

Euthyphron. — Non certes, c’est bien pour celle-là.

Socrate. — Et de même ce qui est conduit l’est parce qu’on le conduit ; ce qui est vu est vu parce qu’on le voit ?

Euthyphron. — Évidemment.

Socrate. — Ce n’est donc pas parce qu’une chose est vue qu’on la voit ; tout au contraire, c’est parce qu’on la voit qu’elle est vue. Ce n’est pas parce qu’elle est conduite qu’on la conduit, mais c’est parce qu’on la conduit qu’elle est conduite ; ce n’est pas parce qu’elle est portée qu’on la porte, mais elle est portée parce qu’on la porte. Ne vois-tu pas bien maintenant, ce que je veux dire, Euthyphron ? Le voici : lorsqu’un effet est produit et qu’une action s’exerce, ce n’est pas l’effet produit qui est cause de l’action, c’est l’action qui est cause de l’effet ; ce n’est pas parce qu’elle est subie par un sujet qu’elle s’exerce, mais c’est parce qu’elle s’exerce qu’elle est subie. Est-ce que tu n’en conviens pas ?

Euthyphron. — J’en conviens.

Socrate. — Maintenant quand quelque chose est aimé, n’est-ce pas un effet qui est produit, n’y a-t-il pas un objet qui subit une action ?

Euthyphron. — Incontestablement.

Socrate. — Il en est donc de ceci comme des exemples précédents. Ce n’est pas parce qu’un objet est aimé que ceux qui l’aiment ont de l’amour pour lui, mais c’est parce que ceux-ci ont de l’amour qu’il est aimé.

Euthyphron. — La conclusion est nécessaire.

Socrate. — Ce principe admis, Euthyphron, comment faut-il l’appliquer à ce qui est pieux ? n’est-ce pas une chose aimée de tous les dieux, selon ta propre formule ?

Euthyphron. — Oui.

Socrate. — L’est-elle parce qu’elle est pieuse ? ou pour quelque autre raison ?

Euthyphron. — Pour celle que tu dis.

Socrate. — Ainsi, c’est parce qu’elle est pieuse qu’elle est aimée, et ce n’est pas parce qu’elle est aimée qu’elle est pieuse.

Euthyphron. — C’est ce qui me semble.

Socrate. — Mais d’autre part, les choses qu’on appelle agréables aux dieux sont telles par cela seul qu’elles sont aimées d’eux.

Euthyphron. — Sans aucun doute.

Socrate. — Alors ce qui est agréable aux dieux n’est pas identique à ce qui est pieux, Euthyphron, et ce qui est pieux ne se confond pas avec ce qui est agréable aux dieux, comme tu le dis ; ce sont deux choses différentes.

Euthyphron. — Comment cela, Socrate ?

Socrate. — Pour cette raison que ce qui est pieux est aimé à cause de sa nature propre, nous venons d’en convenir, et n’est pas pieux parce qu’on l’aime. N’est-il pas vrai ?

Euthyphron. — C’est vrai.

Socrate. — Tandis qu’une chose aimée des dieux est aimée tout simplement parce qu’ils l’aiment, et ce n’est pas sa nature qui en est la cause.

Euthyphron. — Tu as raison.

Socrate. — Supposons qu’au contraire chose aimée des dieux et chose pieuse ne fassent qu’un, mon cher Euthyphron. En ce cas, si la chose pieuse était aimée pour son caractère propre, la chose aimée des dieux le serait aussi pour son caractère propre ; et, d’autre part, si la chose aimée des dieux l’était parce qu’elle est aimée, la chose pieuse serait pieuse parce qu’elle serait aimée. Or, tu vois qu’il en est tout autrement parce que les deux choses sont absolument différentes. L’une n’est sujette à être aimée que parce qu’on l’aime, l’autre l’est parce que sa nature veut qu’elle le soit. De telle sorte, Euthyphron, qu’étant prié par moi de définir ce qui est pieux, il semble bien que tu ne veuilles pas m’en révéler la vraie nature, et que tu t’en tiennes à un simple accident : à savoir, qu’il arrive à ce qui est pieux d’être aimé par tous les dieux. Quant à l’essence même de la chose, tu n’en as rien dit jusqu’ici. Cesse donc, si tu le veux bien, de dissimuler, et, revenant au point de départ, dis-moi en quoi consiste proprement ce qui est pieux, sans plus rechercher si cela est aimé des dieux ou susceptible de quelque autre modalité. Ce n’est pas là-dessus que nous discuterons. Applique-toi seulement à me faire comprendre la nature propre de ce qui est pieux et de ce qui est impie.

Euthyphron. — En vérité, Socrate, je ne sais plus te dire ce que je pense. Toutes nos propositions semblent tourner autour de nous et pas une ne veut rester en place.

Socrate. — C’est-à-dire, Euthyphron, que tes affirmations semblent être autant d’œuvres de Dédale, notre ancêtre[6]. Si elles étaient miennes et si, moi, je les avais mises sur pied, tu aurais pu dire, en te moquant, qu’étant de sa lignée, les effigies que je fabrique en paroles doivent s’enfuir sans vouloir rester où on les place. Mais, comme les hypothèses sont de toi, il nous faut chercher une autre plaisanterie. Car le fait est qu’elles ne veulent pas rester en place ; tu le reconnais toi-même.

Euthyphron. — Pardon, Socrate : la plaisanterie, je crois, s’applique fort bien à nos propos. Ce besoin de tourner autour de nous, de s’échapper, ce n’est pas moi qui le mets en eux. C’est bien toi qui me parais être le Dédale. Car, si cela dépendait de moi, ils resteraient en place.

Socrate. — En ce cas, mon ami, je suis bien plus habile encore que ce personnage dans son art : lui ne rendait capables de s’enfuir que ses propres œuvres ; moi je donne la même faculté, non seulement aux miennes, mais encore à celles des autres. Et ce qu’il y a de plus remarquable dans mon talent, c’est que je l’exerce malgré moi. Car je ne demanderais qu’à faire des raisonnements stables et solides, et j’aimerais mieux cela que tous les trésors de Tantale ajoutés à l’art de Dédale. Mais cessons ce badinage. Et puisque tu sembles mollir, je vais m’y mettre avec toi pour que tu m’instruises de ce qui est pieux. Pas de découragement : examine si tu ne crois pas nécessaire que tout ce qui est pieux soit juste.

Euthyphron. — Je le crois, certes.


Quatrième définition.

Socrate. — Mais tout ce qui est juste est-il pieux ? ou bien tout ce qui est pieux est-il juste, sans que, pour cela, tout ce qui est juste soit pieux, une partie seulement de ce qui est juste étant pieux, le reste non !

Euthyphron. — Je ne puis te suivre dans tes distinctions, Socrate.

Socrate. — Tu es pourtant plus jeune que moi, et je te dépasse en âge autant que tu me dépasses en savoir. Mais, je le répète, tu crains la peine, parce que tu es trop riche de savoir. Allons, homme fortuné, un peu d’effort. Ce que je dis n’est pas si difficile à comprendre. Ma pensée est exactement l’opposée de celle qu’a énoncée le poète, quand il a dit :

Tu ne veux pas t’en prendre à Zeus qui l’a fait et qui est l’auteur de tout cela ; là où est la crainte est aussi le respect[7].

Mon opinion là-dessus est toute différente. Veux-tu que je te dise en quoi ?

Euthyphron. — Oui certes.

Socrate. — Eh bien, je ne crois pas que là où est la crainte soit aussi le respect. Car il me semble que beaucoup de gens qui craignent les maladies, la pauvreté et d’autres choses encore, ont de la crainte, mais nul respect pour ce qu’ils craignent. N’es-tu pas de mon avis ?

Euthyphron. — Absolument.

Socrate. — Au contraire, là où est le respect est aussi la crainte. Est-il quelqu’un qui, ayant honte de quoi que ce soit par respect de lui-même, n’ait en même temps peur et ne craigne la mauvaise réputation ?

Euthyphron. — Oui, cette crainte est inévitable.

Socrate. — Il n’est donc pas juste de dire : là où est la crainte est aussi le respect ; ce qui est vrai, c’est que là où est le respect est aussi la crainte, mais il n’y a pas toujours respect quand il y a crainte. La crainte, à mon avis, s’étend plus loin que le respect. Le respect est une partie de la crainte, comme le nombre impair est une partie du nombre en général, de sorte que, s’il n’y pas nombre impair partout où il y a nombre, en revanche, partout où est un nombre impair, il y a un nombre. Me suis-tu à présent ?

Euthyphron. — Parfaitement.

Socrate. — Ma question était tout à fait analogue. Je te demandais si partout où il y a justice, il y a aussi piété ; ou bien si, tout ce qui est pieux étant juste, il peut y avoir néanmoins quelque chose de juste qui ne soit pas pieux. La piété serait alors une partie de la justice. Acceptons-nous cette idée ? ou proposes-tu autre chose ?

Euthyphron. — Non, tu me parais dire vrai.

Socrate. — Remarque donc ce qui s’ensuit. Si la piété n’est qu’une partie de la justice, il nous faut découvrir, ce me semble, quelle est cette partie de la justice ; comme dans le cas précédent, si tu m’avais demandé quelle partie du nombre est le nombre pair et quel est son caractère propre, je t’aurais répondu que c’est celui qui est divisible en deux entiers égaux. Sommes-nous d’accord ?

Euthyphron. — Parfaitement.

Socrate. — De même, essaye de m’enseigner quelle partie de la justice est pieuse, afin que nous puissions signifier à Mélétos de ne plus nous chercher noise en nous accusant d’impiété, du moment que nous aurions appris de toi parfaitement ce qui est pieux, ce qui est religieux et ce qui ne l’est pas.

Euthyphron. — Eh bien, Socrate, voici la partie de la justice qui me semble être pieuse et religieuse : c’est celle qui concerne les soins dus aux dieux ; le reste, c’est-à-dire tout ce qui se rapporte aux hommes, forme l’autre partie de la justice.

Socrate. — Ce que tu dis là, Euthyphron, me paraît excellent. Toutefois, encore un petit éclaircissement. Je n’entends pas bien ce que tu appelles « soins ». Sans doute ce ne sont pas des soins ordinaires que tu as en vue, à propos des dieux. Ce terme a un sens usuel ; nous disons, par exemple : « tout le monde ne s’entend pas aux soins des chevaux ; c’est l’affaire du palefrenier. » N’est-ce pas vrai ?

Euthyphron. — Assurément.

Socrate. — Et, en effet, sa spécialité c’est le soin des chevaux.

Euthyphron. — Oui.

Socrate. — De même encore, tout le monde ne s’entend pas à soigner les chiens ; c’est l’affaire de celui qui mène les chiens en chasse.

Euthyphron. — Sans doute.

Socrate. — Car l’art du chasseur consiste dans le soin des chiens.

Euthyphron. — Oui.

Socrate. — Et celui du bouvier dans les soins à donner aux bœufs.

Euthyphron. — Assurément.

Socrate. — De même donc la piété et la dévotion[8] consistent dans le soin des dieux, Euthyphron ? C’est bien là ce que tu dis ?

Euthyphron. — C’est cela même.

Socrate. — Par conséquent, l’objet de toutes les sortes de soins est en somme toujours le même ? Et l’on peut dire que tous visent au bien et à l’utilité de celui que l’on soigne. Tu vois, par exemple, que les chevaux, soignés par l’art du palefrenier s’en trouvent bien et qu’ils en profitent ; n’est-il pas vrai ?

Euthyphron. — En effet.

Socrate. — De même les chiens soignés par celui dont c’est le métier, de même encore les bœufs, de même tout ce qu’on pourrait énumérer en ce genre. À moins que les soins, par hasard, ne te paraissent faits pour être nuisibles à qui les reçoit ?

Euthyphron. — Non, par Zeus ! loin de moi cette idée.

Socrate. — Ils visent donc à lui profiter.

Euthyphron. — Incontestablement.

Socrate. — En ce cas, la piété aussi, étant le soin des dieux, est-elle utile aux dieux et leur profite-t-elle ? Es-tu prêt à reconnaître que, quand tu fais quelque chose de pieux, tu améliores un dieu ?

Euthyphron. — Nullement, par Zeus ! tant s’en faut.

Socrate. — Oh ! je me doutais bien, Euthyphron, que ce n’était pas là ta pensée ; je suis très éloigné de le croire ; et si je t’ai demandé ce que tu entendais par les soins dus aux dieux, c’est précisément parce que je pensais que tu ne parlais pas de soins de ce genre.

Euthyphron. — Et tu avais bien raison, Socrate ; ce n’est pas là l’espèce de soins dont je parle.

Socrate. — Bon ; mais alors qu’est-ce donc que ce soin des dieux en quoi consiste la piété ?

Euthyphron. — Le même, Socrate, que pratiquent les esclaves à l’égard de leurs maîtres.

Socrate. — Je comprends ; c’est une sorte de service des dieux.

Euthyphron. — C’est bien cela.

Socrate. — Alors, pourrais-tu me dire, au sujet des serviteurs des médecins, ce que leurs services visent à produire ? n’est-ce pas la santé[9] ?

Euthyphron. — Oui, en effet.

Socrate. — Et les serviteurs des constructeurs de vaisseaux ? que tendent à produire leurs services ?

Euthyphron. — Manifestement, Socrate, la construction des vaisseaux.

Socrate. — Et ceux des serviteurs des architectes, à édifier des maisons ?

Euthyphron. Oui.

Socrate. — Arrivons maintenant, cher ami, aux serviteurs des dieux ; dis-moi aussi à quoi tendent leurs services. Il est clair que tu le sais, puisque tu affirmes que tu es particulièrement expert aux choses divines.

Euthyphron. — Je l’affirme ; et cela est vrai.

Socrate. — Eh bien, par Zeus, parle : quelle est donc cette très belle chose que produisent les dieux grâce à nos services ?

Euthyphron. — Beaucoup de belles œuvres, Socrate.

Socrate. — Il en est de même des stratèges, mon ami. Et pourtant, tu ne serais pas embarrassé de me dire qu’elles se résument toutes en une seule : la victoire dans la guerre, n’est-ce pas ?

Euthyphron. — Incontestablement.

Socrate. — De même, les agriculteurs font aussi beaucoup de belles choses ; mais, en somme, tout se résume en ceci, qu’ils font produire à la terre de quoi nous nourrir.

Euthyphron. — Sans aucun doute.

Socrate. — Pareillement toutes ces belles œuvres que font les dieux, en quoi se résument-elles ?

Euthyphron. — Je viens de te dire, Socrate, que c’est une tâche de longue haleine de s’en instruire en détail. Voici toutefois l’essentiel : savoir dire et faire ce qui est agréable aux dieux, soit en priant, soit en sacrifiant, c’est là ce qui est pieux, ce qui assure le salut des familles et celui des cités[10] ; le contraire est impie ; de là viennent les bouleversements et les ruines.

Socrate. — Certes, Euthyphron, tu aurais pu, si tu l’avais voulu, me résumer ce que je te demandais beaucoup plus brièvement que tu le dis. Mais, décidément, tu n’as pas à cœur de m’instruire ; je le vois bien. Tu étais à l’instant même sur le point de le faire, et brusquement tu m’as dérobé ta réponse ; si tu me l’avais donnée, j’apprenais de toi ce que c’est qu’être pieux et j’étais satisfait. Mais qu’y faire ? il faut bien que l’amant suive l’objet de son amour, partout où il le conduit[11]. Voyons donc ; comment viens-tu de définir au juste ce qui est pieux et sa qualité propre ? n’est-ce pas une certaine science de sacrifices et de prières ?

Euthyphron. — C’est ce que j’ai dit.

Socrate. — Sacrifier, n’est-ce pas faire des présents aux dieux ? prier, n’est-ce pas leur adresser des demandes ?

Euthyphron. — En effet, Socrate.

Socrate. — D’après cela, la piété serait la science des demandes et des présents à faire aux dieux ?

Euthyphron. — Très bien, Socrate, tu m’as parfaitement compris.

Socrate. — C’est que je suis avide de ton savoir, mon ami, et j’y donne toute mon attention, pour ne pas laisser perdre une miette de ce que tu dis. Explique-moi donc en quoi consiste ce service des dieux. Tu déclares qu’on leur adresse des demandes et qu’on leur fait des présents ?

Euthyphron. — Je le déclare.

Socrate. — Demander ce qu’il faut, ne serait-ce pas leur demander ce que nous avons besoin qu’ils nous donnent ?

Euthyphron. — Que serait-ce, sinon cela ?

Socrate. — Et, d’autre part, faire les dons qu’il faut, ce serait leur offrir à notre tour ce qu’ils peuvent avoir besoin de recevoir de nous ? car, sans doute ce ne serait guère le fait d’un expert en cette matière que d’offrir à quelqu’un des choses dont il n’a aucun besoin.

Euthyphron. — Tu dis vrai, Socrate.

Socrate. — Ainsi conçue, Euthyphron, la piété me fait l’effet d’une technique commerciale, réglant les échanges entre dieux et hommes.

Euthyphron. — Va pour technique commerciale, s’il te plaît de l’appeler ainsi.

Socrate. — Oh ! cela ne me plaît que si c’est la vérité. Mais explique-moi quel profit les dieux peuvent bien tirer des présents qu’ils reçoivent de nous. Ce qu’ils nous donnent, tout le monde le voit. Nous n’avons aucun bien qui ne nous soit donné par eux. Mais ce qu’ils tiennent de tous, quel en est pour eux l’avantage ? leur serions-nous par hasard supérieurs dans l’art de commercer au point de nous faire donner par eux tout ce qu’il y a de bon, sans qu’ils reçoivent rien de nous ?

Euthyphron. — Quoi ? penses-tu donc, Socrate, que les dieux tirent avantage de ce que nous leur donnons ?

Socrate. — Sans cela, Euthyphron, que pourraient bien être les dons que nous faisons aux dieux ?

Euthyphron. — Que veux-tu qu’ils soient, sinon des marques de respect, des honneurs, et, comme je te le disais tout à l’heure, une manière de leur être agréable ?

Socrate. — Alors, Euthyphron, ce qui est pieux, c’est ce qui leur agrée, et non ce qui leur est utile ni ce qu’ils aiment.

Euthyphron. — Je pense que ce qui leur agrée est précisément ce qu’ils aiment.

Socrate. — De sorte que, si je comprends bien, c’est ce qu’ils aiment qui est pieux.

Euthyphron. — Parfaitement.

Socrate. — Et, après cela, tu t’étonneras, toi qui parles ainsi, de ce que tes affirmations ne tiennent pas en place, de ce qu’elles vont et viennent ; et c’est moi que tu traiteras de Dédale en me rendant responsable de leur instabilité, quand tu es toi-même bien plus habile que Dédale, puisque tu les fais tourner en cercle. Ne t’aperçois-tu pas qu’en raisonnant, nous avons tourné sur nous-mêmes et que nous voici revenus au même point ? Tu n’as pas oublié sans doute que, précédemment, il nous a paru qu’être pieux et être aimé des dieux étaient deux choses nullement identiques, mais bien distinctes. Ne t’en souviens-tu pas ?

Euthyphron. — En effet.

Socrate. — Et maintenant, vois : tu viens d’affirmer que cela est pieux qui est aimé des dieux. Or ce qui est aimé des dieux, n’est-ce pas ce que les dieux aiment ?

Euthyphron. — Sans aucun doute.

Socrate. — Donc de deux choses l’une : ou bien, tout à l’heure, nous nous sommes trompés en commun, ou bien maintenant notre assertion est fausse.

Euthyphron. — Il semble qu’il en soit ainsi.

Socrate. — En conséquence, il nous faut examiner à nouveau quelle est la nature propre de ce qui est pieux ; pour moi, jusqu’à ce que je le sache, je ne renoncerai pas volontairement à le chercher. Mais toi, ne dédaigne pas ma requête, applique à cette question toute la force de ton esprit et maintenant enfin dis-moi la vérité. Car, si quelqu’un la sait, c’est bien toi, et on ne doit pas plus te lâcher que le dieu Protée, avant que tu n’aies parlé. Comment, en effet, si tu ne savais nettement ce qui est pieux et ce qui ne l’est pas, aurais-tu conçu le projet d’accuser de meurtre ton vieux père, au nom d’un simple mercenaire ? Manifestement, tu aurais craint de t’exposer à la colère des dieux, dans le cas où cela ne serait pas bien, et tu aurais appréhendé l’opinion des hommes. Au lieu de cela, je vois que tu es sûr de ne pas te tromper sur ce qui est pieux et sur ce qui ne l’est pas. Dis-le moi donc, excellent ami, ne me cache pas ce que tu en penses.

Euthyphron. — Une autre fois, Socrate. Pour le moment, je suis pressé et c’est l’instant de m’éloigner.

Socrate. — Que fais-tu, mon cher Euthyphron ? tu t’en vas, tu me fais retomber à terre, moi qui espérais tant apprendre de toi ce qui est pieux et ce qui ne l’est pas ; oui, je comptais ainsi me débarrasser de l’accusation de Mélétos, je croyais lui faire voir qu’instruit par Euthyphron dans la science des choses divines, je ne risquais plus d’improviser ni d’innover par ignorance en ces matières, mais que je mènerais désormais une vie meilleure.





  1. Le Portique royal était l’édifice où siégeait l’Archonte-roi, de qui relevait partiellement la juridiction criminelle.
  2. Le proverbe grec « commencer par Hestia » paraît avoir ici ce sens. Cf. Eustathe, Comm. sur l’Od., VII, v. 298.
  3. Les exégètes étaient à Athènes les interprètes attitrés du droit religieux ; on leur demandait des consultations sur les cas embarrassants.
  4. La mythologie n’étant pas fixée dans un livre canonique se grossissait incessamment d’inventions nouvelles que les théologiens et les croyants se plaisaient à recueillir.
  5. Platon ne tient pas compte du cas, pourtant fréquent, où un accusé, tout en se reconnaissant coupable, cherche à se disculper en invoquant des circonstances atténuantes. Il lui suffit de considérer ce qui arrive le plus souvent.
  6. Socrate, fils d’un marbrier, se dit descendant de Dédale, ancêtre légendaire des sculpteurs.
  7. Fragment des Chants cypriens, attribués à Stasinos.
  8. Le second mot ajoute au premier une nuance intentionnelle.
  9. Il faut entendre ici par les serviteurs des médecins leurs aides. Le médecin, dans l’antiquité, préparait lui-même ou faisait préparer les médicaments chez lui. La pharmacie n’était pas, au temps de Platon, une profession distincte de la médecine.
  10. Les Grecs attachaient la plus grande importance au rituel. Le choix des victimes, les formules des prières, les jours et les heures des cérémonies, tout était réglé par la tradition.
  11. Proverbe. Socrate se donne pour amoureux du savoir d’Euthyphron.