Eve Effingham/Chapitre 5

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Eve Effingham ou l’Amérique
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 16p. 55-71).


CHAPITRE V.


Elle montre le mauvais côté de chacun, et n’accorde jamais à la vertu et à la vérité ce que la simplicité et le mérite réclament.
Shakespeare.



Mistress Houston était ce qu’on appelait une femme à la mode, à New-York. Elle était aussi d’une famille distinguée dans le pays, quoique moins ancienne que celle de mistress Hawker. Cependant, ses droits à cette sorte de noblesse étaient reconnus par les plus difficiles sur ce point ; car il reste encore des gens qui croient qu’il est nécessaire de descendre des anciens colons pour avoir droit à la considération. Comme elle était riche et qu’elle avait plus de goût que la plupart de ceux qui l’entouraient, elle tenait ce qu’on regardait comme une maison de meilleur ton qu’on n’en trouvait ordinairement, même dans les cercles les plus élevés. Ève ne la connaissait que très-légèrement, et n’avait pas encore été chez elle ; mais, aux yeux de Grace, la maison de mistress Houston était celle qui devait faire l’impression la plus favorable sur sa cousine. Elle le désirait si vivement que, chemin faisant, elle crut devoir préparer Ève à ce qu’elle allait voir.

— Quoique mistress Houston ait une maison très-grande pour New-York, lui dit-elle, et montée sur un grand ton, il ne faut pas vous attendre à des antichambres et à de longues suites d’appartements, comme vous avez été accoutumée à en voir en pays étranger.

— Il n’est pas nécessaire, ma chère cousine, d’entrer dans une maison qui a quatre ou cinq croisées sur la rue, pour voir que ce n’en est pas une de vingt ou trente. Je crois qu’il serait très-déraisonnable de s’attendre à trouver dans cette bonne ville un palais d’Italie ou un hôtel de Paris.

— Nous ne sommes pas assez vieilles pour cela, Ève. Dans une centaine d’années, mademoiselle Viefville, on pourra voir ici de pareilles choses.

Bien certainement. Cela est tout naturel.

— Au train dont va le monde, Grace, il est plus probable que dans cent ans il n’en existera plus, et que tous ces hôtels seront changés en tavernes, en hôpitaux et en manufactures. Mais qu’avons-nous à songer à ce qui aura lieu dans un siècle, Grace ? Quelque jeunes que nous soyons, nous ne pouvons espérer de vivre tout ce temps.

Grace aurait été embarrassée pour s’expliquer d’une manière satisfaisante pour elle-même le vif désir qu’elle éprouvait qu’aucune de ses compagnes ne s’attendît à voir une maison telle que leur bon sens leur disait qu’il ne pouvait en exister à New-York. Son pied s’agitait sur le plancher de la voiture, et c’est à peine si elle était à demi contente de la réponse de sa cousine.

— Tout ce que je veux dire, répondit-elle après un moment de silence, c’est qu’on ne doit pas s’attendre, dans une ville aussi nouvelle que celle-ci, à trouver toutes les améliorations que le temps a introduites dans des cités plus anciennes.

— Et croyez-vous que mademoiselle Viefville et moi nous ayons jamais supposé que New-York soit Paris, Rome ou Vienne ?

Grace fut encore moins satisfaite ; car, sans qu’elle se l’avouât à elle-même, elle avait espéré que le bal de mistress Houston pourrait rivaliser avec un bal donné dans une de ces anciennes capitales, et elle était contrariée en voyant que sa cousine regardait comme tout simple qu’il n’en fût rien. Mais cette conversation fut interrompue, car en ce moment la voiture s’arrêta.

Le bruit, la confusion, les clameurs et les jurements qui avaient lieu devant la porte ne faisaient pas l’éloge des arrangements qui avaient été pris à cet égard. Les cochers ne forment nulle part une classe silencieuse et civile ; mais les grossiers paysans européens, qui sont élevés aux honneurs du fouet à New-York, joignaient à l’esprit querelleur et jaloux de leur métier cette insolence qui distingue « le mendiant à cheval. » Cependant les équipages imposants qui arrivaient firent sur ces tapageurs grossiers l’effet que la vue de la richesse produit sur les esprits vulgaires, et les dames entrèrent dans la maison entre une double haie de cochers.

— On pourrait à peine dire où l’on fait le plus de bruit, à la porte ou dans l’intérieur, dit Ève quand la porte eut été fermée.

Ces mots furent prononcés rapidement en français et adressés à mademoiselle Viefville ; mais Grace les entendit et les comprit, et, pour la première fois de sa vie, elle s’aperçut que la compagnie de mistress Houston n’était pas composée de rossignols. Ce qui est surprenant, c’est qu’elle n’eût pas fait cette découverte plus tôt.

— Je suis enchanté d’être entré dans cette maison, dit sir George après avoir remis son manteau à son domestique en attendant que les dames descendissent d’une chambre au second étage où le manque de distribution convenable du premier les avait obligées de monter pour y déposer leurs manteaux et leurs châles ; on m’a dit que c’est la première maison de New-York pour voir le beau sexe.

— Pour l’entendre aurait peut-être été plus près de la vérité, dit John Effingham avec son ton caustique. On ne peut manquer de voir des jolies femmes à New-York ; et un de vos sens doit vous dire en ce moment qu’elles ne vont pas dans ce monde uniquement pour être vues.

Le baronnet sourit, mais il avait trop de savoir-vivre pour contredire cette assertion ou pour l’approuver. Mademoiselle Viefville, ignorant qu’elle violait les convenances, entra dans le salon sans cavalier ; Ève la suivit ; mais Grace se tint à côté de John Effingham et lui prit le bras, comme chose nécessaire pour le décorum.

Mistress Houston reçut ses hôtes avec aisance et dignité. C’était une de ces femmes que les Américains appellent élégantes. Elle ouvrait sa maison dix à douze fois chaque hiver à une société fort mélangée, et elle acceptait la plupart des invitations qu’elle recevait. Cependant, dans beaucoup d’autres pays, vu sa réputation de femme à la mode, elle aurait passé pour un modèle de dévouement à ses devoirs comme épouse et comme mère, car elle donnait une attention personnelle à toute sa maison ; elle avait appris elle-même à ses enfants l’oraison dominicale, le Credo et les dix commandements elle allait deux fois à l’église tous les dimanches, et si elle ne retournait pas à l’office du soir, c’était pour que ses domestiques pussent y aller, ce que, soit dit par parenthèse, ils ne faisaient jamais. Riche, jolie, ayant des manières agréables, occupant une place distinguée dans le monde, aimant la société et ayant un mari qui aimait tant à voir aux autres une apparence de bonheur, qu’il n’était pas difficile sur les moyens de se procurer ce plaisir, mistress Houston n’avait pas eu de peine à s’élever au pinacle de la mode, et à placer son nom dans la bouche de tous ceux qui jugeaient nécessaire de parler de quelqu’un, afin d’avoir l’air d’être quelqu’un eux-mêmes. Tout cela contribuait au bonheur de mistress Houston, ou du moins elle se l’imaginait ; et comme toute passion croît en proportion de l’aliment qu’elle reçoit, elle avait marché dans sa course, objet de l’envie générale, jusqu’à ce qu’elle eût atteint le sommet.

— Ces chambres sont encombrées de monde, dit sir George en mesurant des yeux deux petits salons meublés avec goût, pour ne pas dire richement ; il est étonnant que l’on continue si généralement à construire de petites maisons dans une ville qui s’accroît aussi rapidement que celle-ci ; dans laquelle la mode n’a pas fait choix d’un quartier particulier, et où le terrain ne manque pas.

— Mistress Bloomfield vous dirait, répondit Ève, que ces maisons sont le type de l’état social du pays, dans lequel il n’est permis à personne d’occuper plus que sa part de terrain. Mais on trouve dans cette ville quelques maisons d’une grandeur raisonnable. Mistress Hawker, par exemple, a une fort bonne maison, et celle de votre père, miss Effingham, passerait pour belle même à Londres. Cependant je crois que vous conviendrez avec moi qu’un appartement spacieux est presque inconnu à New-York.

— Je suis d’accord avec vous sur ce point. Pour trouver un grand salon, il faut voir les maisons bâties il y a plus de trente ans. Au surplus l’Amérique a de qui tenir à cet égard ; car, après tout, Londres n’a pas beaucoup à se vanter de ses maisons. En général, j’en conviens, quoique nous puissions citer des exceptions ; je crois pourtant qu’au total les maisons de Londres valent mieux que celles-ci. Ne croyez-vous pas que la petitesse de ces salons augmente le bruit qu’on y entend ?

Ève sourit, et fit un signe de tête négatif.

— Que serait-ce, dit-elle, si le son s’y propageait mieux ? Mais ne perdons pas des instants précieux ; et employons nos yeux à chercher les belles. Grace, vous qui êtes ici presque comme chez vous, il faut que vous soyez notre cicerone. Montrez-nous les idoles que nous devons adorer.

Dites-moi d’abord ce que veut dire une belle à New-York, dit mademoiselle Viefville ; toutes les femmes paraissent belles ici.

Une belle, mademoiselle, répondit John Effingham, n’est pas nécessairement belle. Les causes qui procurent ce nom sont variées et un peu contradictoires. On peut devoir ce titre de belle, à l’argent, à une langue bien pendue, à des yeux, à des pieds, à des dents, à un sourire, ou à tout autre trait isolé ; et je crois qu’aucune femme ne l’a jamais dû jusqu’ici à l’expression de la figure considérée dans son ensemble. Mais à quoi bon faire des descriptions quand on a la chose sous les yeux ? La jeune dame qui est debout précisément devant nous est une belle du premier calibre. — N’est-ce pas miss Ring, Grace ?

— Elle-même, répondit Grace. Et les yeux de ses amis se fixèrent à l’instant sur l’objet de cette remarque. La jeune dame en question pouvait avoir vingt ans. Elle était un peu grande pour une Américaine. Sa beauté n’avait rien de très-remarquable ; mais, comme la plupart des autres, elle avait des traits délicats, la taille svelte, un physique en un mot qui, avec quelques soins de sa part, aurait pu faire d’elle le beau idéal de la délicatesse et de la grâce féminine. Ses yeux bleus annonçaient de l’esprit naturel, et elle avait en outre la hardiesse d’une belle.

Autour de cette jeune personne étaient groupés non moins de cinq jeunes gens, vêtus strictement suivant la mode la plus nouvelle. Tous semblaient ravis de chaque mot qui sortait de ses lèvres, et chacun d’eux attendait évidemment avec impatience l’occasion de lui faire quelque repartie spirituelle. Tous riaient, surtout la jeune dame, et quelquefois tous parlaient en même temps. Miss Ring était pourtant celle qui parlait davantage, et une ou deux fois comme un des jeunes gens qui l’écoutaient, après un grand éclat de rire, se mettait à bâiller, et montrait des symptômes de vouloir battre en retraite, elle trouva le secret de le rappeler à son devoir par quelque remarque qui le concernait personnellement, on qu’elle savait devoir être de son goût.

Qui est cette dame ? demanda mademoiselle Viefville à peu près du même ton qu’on ferait une question semblable en voyant un homme entrer dans une église, pendant le service divin, son chapeau sur la tête.

Elle est demoiselle, répondit Ève.

Quelle horreur !

— Allons, allons, mademoiselle ! dit John Effingham en la regardant avec un air de mécontentement affecté, je ne souffrirai pas que vous nous représentiez la France comme immaculée sur ce point. Une demoiselle peut avoir une langue, et même parler à un jeune homme sans être coupable de haute trahison, quoique je convienne que cinq langues ne sont pas nécessaires, et que cinq écouteurs sont plus que suffisants pour la sagesse de vingt cotillons.

Mais c’est une horreur, vous dis-je.

— J’ose dire que miss Ring regarderait comme bien plus horrible d’être obligée de passer une soirée assise au milieu de jeunes filles, sans que personne lui parlât, si ce n’est pour l’inviter à danser, et qu’elle ne trouverait nullement son compte à n’être admirée que de loin. Mais asseyons-nous sur ce sofa ; nous verrons la pantomine par derrière, et nous entrerons dans l’esprit de la scène.

Ève et Grace ayant été priées à danser, les autres s’assirent, comme John Effingham venait de le proposer. Aux yeux de la belle et de ses admirateurs, quiconque avait passé trente ans n’était compté pour rien, et nos amis s’établirent tranquillement dans un endroit d’où ils pouvaient tout entendre sans interrompre la marche régulière de la pièce. Nous donnerons à nos lecteurs un extrait du dialogue, pour leur offrir une représentation plus dramatique de ce qui se passa.

— Ne trouvez-vous pas la plus jeune des miss Danvers charmante ? demanda la belle, tandis qu’elle cherchait des yeux un sixième cavalier pour l’ajouter aux cinq autres. Suivant moi, c’est certainement la plus jolie personne qui se trouve ce soir dans les salons de mistress Houston.

Tous les jeunes gens protestèrent contre ce jugement ; et ils avaient raison, car miss Ring était trop prudente pour attirer l’attention sur des charmes que tout le monde pouvait voir.

— On dit que son mariage avec M. Egbert n’aura pas lieu quoiqu’on crût généralement que tout était arrangé depuis longtemps. — Qu’en pensez-vous, monsieur Edson ?

Cette question faite à propos prévint la retraite de M. Edson, qui préludait à cette importante évolution par un bâillement et un pas en arrière. Rappelé comme par le son d’une trompette, il fut obligé de dire quelque chose, ce qui lui était toujours désagréable.

— Oh ! je pense tout à fait comme vous ; ils se sont fait la cour trop longtemps pour songer à se marier.

— Je déteste qu’on fasse la cour si longtemps ; ce doit être un antidote infaillible contre l’amour. — N’est-il pas vrai, monsieur Moreland ?

Un regard qui n’était pas destiné pour la belle fut forcé de revenir à elle par cette question ; et au lieu de chercher une place de refuge, M. Moreland parut confus. Il convint pourtant de la vérité de ce qu’elle disait, ce qui lui parut la manière la plus prompte et la plus sûre de se tirer d’embarras.

— Dites-moi, je vous prie, monsieur Summerfield, comment trouvez-vous la dernière hadgi, — miss Ève Effingham ? Elle n’est pas mal, quoiqu’elle ne soit pas aussi bien que sa cousine miss Van Courtlandt, qui a réellement d’assez beaux traits.

Comme Ève et Grace étaient réellement les deux plus jolies personnes qui se trouvassent dans les salons, ces mots et le ton de voix élevé dont ils furent prononcés, firent tressaillir mademoiselle Viefville et même les jeunes personnes auxquelles ils étaient adressés. Elle aurait désiré qu’ils changeassent de place, pour ne pas entendre une conversation qui n’était pas destinée à leurs oreilles ; mais John Effingham l’assura tranquillement que miss Ring ne parlait jamais en compagnie sans avoir dessein d’être entendue du plus grand nombre de personnes possible, et que d’ailleurs il était inutile de changer de place, puisque toute l’action de la pièce consistait en opinions privées, énoncées en public à haute voix.

— La parure de miss Effingham est bien simple pour une fille unique, continua la belle, — quoique cette dentelle de sa cousine soit de vrai point. Je réponds qu’elle coûte au moins dix dollars l’aune. — J’entends dire qu’elles vont toutes deux se marier.

Ciel ! s’écria mademoiselle Viefville.

— Oh ! ce n’est rien, dit John Effingham ; attendez un moment, et vous entendrez dire qu’elles sont mariées secrètement depuis six mois, si vous n’entendez dire rien de pire.

— Tout cela n’est qu’un sot conte ? dit sir George Templemore avec un intérêt qui, en dépit de son savoir-vivre, le força à faire une question qu’en toute autre circonstance il ne se serait pas permise.

—Vrai comme le Coran. — Mais écoutez la belle ; elle parle pour l’instruction générale.

— J’ai appris que l’affaire entre miss Effingham et M. Morpeth, qu’elle a connu en pays étranger, est entièrement rompue. Quelques-uns disent que le père a congédié M. Morpeth à cause de son peu de fortune ; d’autres, que mis Effingham a été inconstante, tandis que c’est M. Morpeth que quelques personnes accusent d’infidélité. — Ne trouvez-vous pas que l’inconstance est aussi odieuse dans un sexe que dans l’autre, monsieur Mosely ?

Cette question fit rentrer dans le cercle M. Mosely qui s’en écartait insensiblement, et il fut obligé d’assurer que telle était son opinion.

— Si j’étais homme, continua la belle, je ne songerais jamais à une jeune personne qui aurait une fois trompé un amant. À mon avis, c’est la preuve d’un mauvais cœur, et une femme qui a un mauvais cœur ne peut jamais faire une épouse très-aimable.

— Quelle créature intelligente ! dit à demi-voix M. Mosely à M. Moreland, et il résolut de rester près d’elle quelque temps de plus.

— Je crois que le pauvre M. Morpeth mérite beaucoup de pitié, car personne ne peut être assez sot pour avoir des attentions sérieuses pour une femme, s’il n’en reçoit quelque encouragement. L’encouragement est le nec plus ultrà de la galanterie. — N’êtes-vous pas de mon opinion, monsieur Walworth ?

M. Walworth était le n° 5 des auditeurs de la belle, et il ne savait pas le latin, dont miss Ring ne comprenait pas un mot, quoiqu’elle aimât à en citer des lambeaux. Il exprima son assentiment par un sourire, et elle se félicita de l’avoir retenu près d’elle.

— Dans le fait, on assure que miss Effingham a eu plusieurs affaires de cœur pendant qu’elle était en Europe ; mais il paraît qu’elle a été malheureuse dans toutes.

En vérité, ceci est trop fort ; je ne veux plus écouter.

— Calmez-vous, ma chère demoiselle, dit John Effingham ; la crise n’est pas encore arrivée.

— On assure qu’elle est encore en correspondance avec un baron allemand et un marquis italien, quoique ses engagements avec eux soient rompus. On dit aussi qu’elle entre seule en compagnie, sans donner le bras à un cavalier, pour annoncer sa détermination de ne se marier de sa vie.

Une exclamation générale des cinq jeunes gens proclama leur désapprobation, et le même soir trois d’entre eux répétèrent partout cette assertion comme un fait bien établi ; tandis que les deux autres, faute d’avoir rien de mieux à dire, assuraient que miss Ève était sur le point de se marier.

— C’est manquer tout à fait de délicatesse que d’entrer dans un salon sans s’appuyer sur le bras de quelqu’un. Quand je vois une jeune personne agir ainsi, il me semble toujours qu’elle n’est pas à sa place, et qu’elle devrait être dans la cuisine.

— Mais, miss Ring, quelle personne bien élevée agit ainsi ? dit M. Moreland. On n’a jamais vu pareille chose en bonne société.

— Cela est choquant, sans exemple.

— C’est manquer à toutes les convenances, dit M. Summerfield.

— Évidemment, ajouta M. Edson c’est de la rusticité.

— Que peut-il y avoir de plus commun ? s’écria M. Walworth.

— Jamais je n’avais entendu pareille chose, dit M. Mosely.

— Une jeune personne qui a le front de se conduire de cette manière ne peut avoir reçu qu’une éducation très-imparfaite, qu’elle soit hadgi ou non. — Monsieur Edson, avez-vous jamais, éprouvé la tendre passion ? Je suis sûre que vous avez été au moins une fois éperdument épris. Décrivez-moi quelques-uns des symptômes, afin que je puisse les reconnaître si j’en suis jamais moi-même sérieusement attaquée.

Rien n’est plus ridicule. Cette miss Ring sort-elle donc du Charenton de New-York ?

— Dites plutôt des bras de sa nourrice, Mademoiselle, dit John Effingham ; vous voyez qu’elle ne sait pas encore marcher seule.

M. Edson protesta qu’il était trop stupide pour éprouver une passion aussi intellectuelle que l’amour, et, qu’il craignait que la nature ne l’eût destiné à rester toujours aussi insensible qu’une souche.

— C’est ce qu’on ne peut jamais savoir, Monsieur Edson, dit la belle, d’un ton encourageant. Plusieurs de mes connaissances, qui se croyaient fort en sûreté, en ont été attaquées tout à coup, et quoique aucune d’elles n’en soit morte, plusieurs s’en sont mal trouvées, je vous assure.

Du premier au dernier, les cinq, jeunes gens protestèrent qu’elle pétillait d’esprit. Il s’ensuivit quelques instants de silence pendant lesquels les yeux de miss Ring invitaient un numéro 6 à se joindre à son cercle, son ambition n’étant pas, satisfaite de cinq admirateurs, car elle voyait à l’autre bout du salon une belle rivale, miss Trompette, qui avait réussi à compléter la demi-douzaine. Les cinq jeunes gens profitèrent de ce moment pour bâiller, et M. Edson saisit cette occasion pour dire à M. Summerfield qu’il avait appris que des lots de terrain, dans la rue des Sept-Cents, avaient été vendus le matin jusqu’à deux cents dollars chacun.

La contredanse finit, et Ève retourna près de ses amis. Comme elle s’en approchait, ceux-ci ne purent s’empêcher de comparer sa tournure simple et pleine de dignité à l’air inquiet et affairé de la belle, toujours à l’affût de nouveaux admirateurs ; et ils se demandèrent à eux-mêmes par quelle loi de la nature ou de la mode l’une pouvait devenir le sujet des commentaires de l’autre. Jamais Ève n’avait paru avec plus d’avantage que ce soir-là ; sa toilette avait tout le fini d’une toilette parisienne, également éloignée de la négligence et de la recherche, et elle la portait avec l’aisance d’une personne habituée à être toujours bien mise, sans avoir recours à des ornements superflus. Sa démarche était véritablement celle d’une dame, n’ayant ni le pas affecté d’une grisette de Paris, — pas qu’on remarque quelquefois même dans la bourgeoise, — ni la marche lourde d’une badaude, ni la légèreté à prétention d’une belle. Elle savait certainement marcher seule, à moins qu’une occasion de cérémonie n’exigeât qu’elle fût accompagnée. Sa physionomie, sur laquelle une pensée indigne d’elle n’avait jamais laissé de trace, indiquait la pureté, les bons principes et le respect pour elle-même, qui dirigeaient toutes ses actions, et contrastait exactement sous tous les rapports avec l’expression moitié hardie, moitié affectée, des traits de miss Ring.

— On peut dire tout ce qu’on voudra, murmura en serrant le poing le capitaine Truck, qui avait été témoin silencieux, mais surpris, de toute cette scène ; — mais elle vaut autant de ces femmes qu’on pourrait en arrimer dans le fond de cale du Montauk.

Miss Ring, voyant Ève s’approcher, désirait lui dire quelques mots ; car après tout une hadgi répandait toujours autour d’elle un éclat qui faisait rechercher sa connaissance et même son intimité. Elle lui fit donc une révérence en souriant. Ève la lui rendit mais comme elle ne se souciait pas de s’approcher d’un groupe de six personnes, elle continua à marcher vers ses amis. Cette réserve décida miss Ring à faire un ou deux pas vers elle, et elle fut obligée de s’arrêter. Saluant son partenaire, elle le remercia de son attention, et le quitta pour avancer à son tour vers la belle. Au même instant, les cinq jeunes gens s’échappèrent en corps, aussi contents de leur délivrance qu’ils avaient été fiers de leur captivité.

— Je mourais d’envie de vous parler, Miss Effingham, dit miss Ring ; mais ces cinq géants, – et elle appuya sur le mot que nous avons mis en italique, – m’obsédaient de manière à me priver de toute liberté. Il devrait y avoir une loi pour que plusieurs hommes ne pussent parler en même temps à une dame.

— Je croyais qu’il y en avait déjà une, dit Ève en souriant.

— Vous voulez dire dans le code du savoir-vivre ; mais personne ne songe aujourd’hui à ces lois surannées. — Commencez-vous à vous réconcilier avec votre pays ?

— Il n’est pas facile d’effectuer une réconciliation quand il n’y a pas eu de rupture, et je crois qu’il n’a jamais existé de querelle entre mon pays et moi.

— Oh ! ce n’est pas précisément ce que j’entends. Ne peut-on avoir besoin de réconciliation sans avoir de querelle ? Qu’en dites-vous, monsieur Edson ?

Miss Ring avait découvert en M. Edson quelques symptômes de désertion, et elle lui adressait cette question pour le rappeler à son devoir mais ne recevant pas de réponse, elle se retourna, et vit avec consternation que tous ses admirateurs avaient disparu. Il ne fut pas en son pouvoir de se défendre d’un mouvement de surprise, de mortification, de dépit, et même d’horreur.

— Comme nous nous faisons remarquer, et cela par ma faute ! s’écria-t-elle, permettant à sa voix, pour la première fois de cette soirée, de prendre un ton convenable. Deux jeunes personnes causant ensemble, et pas un seul cavalier près d’elles !

— Est-ce là se faire remarquer ? demanda Ève, avec une simplicité tout à fait naturelle.

— Bien sûrement, miss Effingham ; une jeune personne qui a vu la société autant que vous peut à peine me faire une pareille question sérieusement. Je ne crois pas avoir manqué à ce point aux convenances depuis l’âge de quinze ans. Et que faire ? Ciel ! vous avez laissé partir votre partenaire, et je ne vois près de nous personne de ma connaissance pour me donner le bras.

— Comme votre embarras est occasionné par ma compagnie, dit Ève, il est heureusement en mon pouvoir de vous en tirer. Et en parlant ainsi, elle la salua et alla prendre sa place près de mademoiselle Viefville.

Miss Ring leva les mains avec surprise ; mais ayant par bonheur aperçu à peu de distance un des fugitifs, elle lui fit signe de venir à elle, et il obéit.

— Ayez l’extrême bonté de me donner le bras, monsieur Summerfield, il me tarde de sortir d’une situation désagréable qui me fait remarquer ; mais vous êtes le seul homme qui se soit approché de moi depuis un an. Je ne voudrais pour rien au monde agir avec la même effronterie que miss Effingham. Pourrez-vous m’en croire ? elle est allée toute seule d’ici à sa place.

— Les hadgis ont des priviléges, et ils sont étonnamment hardis.

— Elle a pris des leçons de hardiesse. Chacun sait combien les Françaises sont hardies et impudentes. Il serait pourtant à désirer que nos concitoyennes n’importassent pas dans ce pays leurs manières audacieuses.

— C’est dommage que M. Clay ait négligé d’insérer dans son traité un article à cet effet. Un droit sur l’impudence ne serait certainement pas inutile.

— Il pourrait nuire à la fabrique du pays, dit John Effingham ; car M. Summerfield avait d’excellents poumons, et les salons de mistress Houston étaient si petits qu’on pouvait entendre tout ce qui s’y disait, pour peu qu’on voulût se donner la peine d’écouter ; mais miss Ring n’écoutait jamais ; c’est un rôle subalterne qui ne fait point partie des attributions d’une belle. Appuyée sur le bras protecteur de M. Summerfield, elle avança plus hardiment dans la foule où elle réussit bientôt à rassembler près d’elle un groupe de six admirateurs. Quant à M. Summerfield, il vécut un an sur la réputation du bon mot qu’il venait de dire.

— Voici Édouard et Aristobule qui arrivent, dit John Effingham quand la voix de miss Ring se confondit avec cinquante autres aussi élevées que la sienne : À présent, Mademoiselle, je vais nous venger.

En finissant ces mots, il prit le capitaine Truck par le bras et alla avec lui au-devant de son cousin. Il réussit bientôt à en séparer Aristobule, et, avec cette nouvelle recrue, il s’arrangea de manière à se placer assez près de miss Ring pour attirer son attention. Quoiqu’il eût cinquante ans, on savait que John Effingham était garçon d’une bonne famille, et qu’il jouissait d’un revenu annuel de dix-sept mille livres sterling. D’ailleurs il était bien conservé, parfaitement bien fait, et avait un air qui coupait court à toutes prétentions mal fondées. C’était une réunion de qualités qu’aucune belle ne méprisait, et les mariages disproportionnés étaient en ce moment à la mode à New-York. L’instinct de miss Ring l’avertit qu’il désirait lui parler, et elle ne perdit pas de temps pour lui en offrir l’occasion. Le ton supérieur de John Effingham, son esprit caustique et sa connaissance du monde dispersèrent sur-le-champ les six freluquets dont elle était entourée ; car cette race a une antipathie naturelle pour les qualités dont nous venons de parler.

— Miss Ring, lui dit-il, j’espère que, comme ayant été l’ami de de votre grand-père, vous me permettrez de vous présenter deux de mes plus intimes amis, M. Truck et M. Bragg, que vous ne serez sûrement pas fâchée de connaître.

Miss Ring le salua avec grâce en souriant, car c’était pour elle une affaire de conscience de sourire à quiconque lui parlait. Elle craignait encore trop le maître des cérémonies pour ouvrir ses batteries d’attaque ; mais John la tira bientôt d’embarras en prétextant le besoin de parler à une autre dame. Elle eut alors à elle seule les deux étrangers, et ayant entendu dire que la famille Effingham était revenue d’Europe avec un Anglais de haut rang qui voyageait sous un nom supposé, elle se crut fort adroite de le découvrir dans M. Bragg, et son imagination vive lui peignit sur-le-champ le capitaine Truck comme son mentor, et naturellement un ministre de l’église anglicane. Elle était trop discrète pour faire allusion à l’incognito, quoiqu’elle désirât qu’ils s’aperçussent tous deux qu’on n’en imposait pas à une belle aussi aisément qu’à toute autre personne. Elle tirait de la vanité de l’adresse qu’elle se supposait à reconnaître un homme à la mode dans quelques circonstances qu’il se trouvât, et son premier désir était d’en faire parade. Elle commença dès qu’elle fut délivrée de la présence de M. John Effingham.

— Vous devez être surpris de l’extrême simplicité de notre société, monsieur Bragg, dit-elle en le regardant d’un air expressif ; nous savons parfaitement qu’elle n’est pas ce qu’elle pourrait être ; mais ne trouvez-vous pas que ce n’est pas trop mal pour des commençants ?

M. Bragg savait fort bien qu’avant cette soirée il n’avait jamais vu aucune société qui méritât ce nom ; mais il fut enhardi à donner son opinion par l’idée qu’il nourrissait en secret, qu’il était propre à remplir toutes les places, car c’était là le trait distinctif de son caractère. Il répondit donc avec un aplomb qui aurait donné du poids à la décision d’un élégant de la Chaussée-d’Antin :

— Elle est si simple, Miss, que chacun peut la comprendre. Je ne trouve qu’un seul défaut dans ce bal, qui, en toute autre chose, est à mes yeux la perfection de l’élégance, c’est qu’il y a trop peu de place pour faire un rond de jambe en dansant.

— Vraiment ! — Je ne m’y attendais pas. — N’est-ce pas l’usage maintenant en Europe de faire une contredanse dans le plus petit espace possible ?

— Tout au contraire, Miss, – on ne peut bien danser sans faire des évolutions. Les derviches dansants, par exemple, auraient besoin d’un espace presque aussi grand que ce salon ; et je crois que l’on convient généralement aujourd’hui que pour bien danser, il faut de la place pour les jambes. C’est un sine quâ non.

— Nous sommes nécessairement un peu en arrière sur les modes dans ce pays éloigné. Dites-moi, Monsieur, les dames sont-elles dans l’usage de marcher seules dans la société en Europe ?

— La femme n’a pas été faite pour marcher seule dans le chemin de la vie, répondit Aristobule avec un regard sentimental ; car il ne souffrait jamais qu’une occasion d’avancer ses affaires lui glissât entre les doigts, et s’il ne réussissait pas avec miss Effingham ou miss Van Courtlandt, dont il connaissait parfaitement la fortune, il pensa que miss Ring pourrait aussi être un parti avantageux ; pour lui tout ce qui venait à son moulin était farine. — Ce que je dis, ajouta-t-il, est, je crois, une vérité admise.

— Je suppose que vous faites allusion au mariage.

— Oui, Miss. Un homme doit toujours songer au mariage quand il parle à une jeune personne.

Cette réponse déconcerta miss Ring, qui se mit à effeuiller une fleur de son bouquet, car elle était accoutumée à entendre les dames parler de mariage, et non les jeunes gens. Cependant, reprenant sa présence d’esprit, elle dit avec une promptitude qui faisait honneur à l’école à laquelle elle appartenait :

— Vous parlez en homme qui a de l’expérience, Monsieur.

— Certainement, Miss ; j’ai toujours été amoureux depuis l’âge de dix ans ; je pourrais dire que je l’étais en naissant, et j’espère mourir de même.

— C’était aller assez loin ; mais la belle n’était pas femme à s’effaroucher.

Elle le regarda en souriant, et lui dit d’un ton plus animé que jamais :

— Vous autres voyageurs, vous avez des idées singulières, et surtout sur de pareils sujets ; je crains toujours de les discuter avec des étrangers, quoique j’aie moins de réserve avec mes concitoyens. — Et vous, monsieur Truck, êtes-vous satisfait de l’Amérique ? Trouvez-vous que ce soit le pays que vous vous attendiez à voir ?

— Certainement, Madame. Quand nous mîmes à la voile de Portsmouth, les hauteurs de Navesink étaient la première terre que je m’attendais à découvrir ; et quoique j’aie été un peu trompé dans mon attente, j’ai enfin eu la satisfaction de les voir.

— Je crains que le désappointement ne soit le sort ordinaire de ceux qui viennent de l’autre côté de l’eau. — Trouvez-vous que la maison de mistress Houston vaille celle d’un seigneur d’Angleterre, monsieur Bragg ?

— Infiniment supérieure, Miss ; surtout en ce qui concerne les agréments républicains.

Miss Ring, comme toutes les belles, détestait le mot républicain, car elle appartenait à la classe des exclusifs, et elle fit la moue avec un peu d’affectation.

— Je me méfierais de la qualité de ces agréments, dit-elle en secouant la tête ; mais les salons de cette maison, par exemple, peuvent-ils se comparer à ceux d’Apsley-House[1] ?

— Ma chère miss, Apsley-House n’est qu’une cabane de péage, comparée à cette maison. Je doute qu’il y ait dans toute l’Angleterre une demeure à moitié si magnifique. — Dans le fait, je ne puis imaginer rien de plus riche et de plus brillant.

Aristobule n’était pas homme à faire les choses à demi, et il se faisait un point d’honneur de savoir quelque chose de tout. Il est vrai qu’il ne savait ni où était Apsley-House, ni si c’était une taverne ou une prison ; mais il en était de même de la moitié des choses sur lesquelles il prononçait ses oracles ; et quand il était nécessaire qu’il parlât, il ne trompait jamais par une ignorance réelle ou affectée, l’attente de ceux qui l’interrogeaient. Il est vrai que l’opinion qu’il venait d’énoncer avait un peu surpassé l’espoir de miss Ring ; car après son ambition d’être une belle et d’avoir un cercle nombreux d’admirateurs, ce qu’elle désirait le plus était de pouvoir se persuader qu’elle figurait dans un cercle à peu près égal à ceux de la noblesse de la Grande-Bretagne.

— J’avoue que cela surpasse toutes mes espérances, dit-elle. Je savais fort bien que nous n’étions pas de beaucoup au-dessous du niveau du goût plus perfectionné de l’Europe, mais je croyais que nous étions un peu inférieurs à cette partie du monde.

— Inférieurs, Miss ! C’est un mot qui ne devrait jamais sortir de votre bouche. Vous n’êtes inférieure à personne en Europe ou en Amérique, en Afrique ou en Asie.

Miss Ring était accoutumée à la flatterie, mais elle fut déconcertée par le compliment si direct que lui faisait Aristobule, qui était toujours disposé à « faire son foin quand le soleil brille, » et elle se retourna vers le capitaine avec quelque confusion. Nous disons confusion, car cette jeune personne, quoique si sujette à être mal comprise, n’avait pas un grand fonds d’impudence ; mais se laissant tromper aux rapports des choses entre elles, ou, en d’autres termes, son esprit confondant les usages, elle s’était permis jusqu’alors de faire, dans la société, ce que les actrices font quelquefois sur le théâtre, — de jouer un rôle d’homme.

— Vous devriez dire à M. Bragg, Monsieur, dit-elle au capitaine, que la flatterie est une chose dangereuse, et qu’elle ne convient nullement à un chrétien.

— Vous avez raison, Madame, et c’est un défaut qui n’est pas le mien. Aucun de ceux qui sont sous mes ordres ne peut m’accuser de flatterie.

Par ces mots « qui sont sous mes ordres, » miss Ring entendait le clergé subalterne ; car elle savait qu’il existait dans l’église anglicane des distinctions de ce genre qui sont inconnues en Amérique.

— J’espère, Monsieur, que vous ne quitterez pas ce pays sans y avoir prononcé un discours ?

— Moi, Madame ! je ne fais que discourir du matin au soir quand je suis dans l’exercice de mes fonctions, quoique je convienne qu’il n’est pas agréable d’avoir sans cesse à réprimander l’un et à gourmander l’autre. Cependant, que j’aie le pied sur mes planches, un auditoire attentif, et un cigare à la bouche, et je parlerai aussi bien que quelque évêque que ce puisse être.

— Un cigare ! s’écria miss Ring avec surprise ; les hommes de votre profession se servent-ils de cigares en remplissant leurs fonctions ?

— Un ministre reçoit-il ses honoraires ? Sur ma foi, Madame, il n’y en a pas un de nous qui ne fume du matin au soir.

— Non pas le dimanche ?

— Deux cigares pour un ce jour-là.

— Et que font vos auditeurs pendant ce temps ?

— La plupart chiquent, d’autres prennent une pipe, et le reste s’ennuie. Quant, à moi, j’aimerais beaucoup moins ma place si les cigares étaient prohibés.

Miss Ring fut au comble de la surprise ; mais elle avait entendu dire que le clergé d’Angleterre se permettait plus de libertés que le nôtre, et elle avait été accoutumée à penser que tout ce qui était Anglais était parfait. Un moment de réflexion la réconcilia donc avec cette innovation, et le lendemain, étant à un grand dîner, elle défendit cet usage comme ayant un précédent dans l’encens dont on se servait depuis si longtemps. Cependant en ce moment, elle mourait d’envie de faire part aux autres de ses découvertes, et elle proposa à Aristobule et au capitaine de les présenter à quelques-unes de ses connaissances car, étant étrangers, il leur serait désagréable de ne connaître personne. Les cigares et les présentations étaient la marotte du capitaine Truck ; il accepta sur-le-champ cette proposition, et M. Bragg en fit autant ; car il pensait que, sous la constitution des États-Unis d’Amérique, il avait le droit d’être présenté à tous ceux avec lesquels il se trouvait.

Il est presque inutile de dire combien John Effingham jouit de cette mystification, mais il eut soin de la cacher à son cousin, et il voila son plaisir sous l’extérieur calme d’un homme du monde ; car il savait que M. Effingham aurait cru devoir y mettre fin par égard pour mistress Houston. Ève et Grâce ne purent s’empêcher d’en rire, et elles dansèrent le reste de la soirée avec plus de gaieté que jamais. À une heure, la compagnie se retira, comme elle était arrivée, sans qu’on appelât les voitures ou qu’on les annonçât ; la plupart pour placer sur leur oreiller leur tête appesantie, et miss Ring pour songer aux manières supérieures du jeune Anglais, et pour rêver à un sermon prononcé au milieu d’une fumée de tabac.



  1. Maison du duc de Wellington à Londres.