Eve Effingham/Chapitre 6

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Eve Effingham ou l’Amérique
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 16p. 71-90).


CHAPITRE VI.


Morbleu ! notre pièce est la très-lamentable comédie et la très-cruelle mort de Pyrame et Thisbé.
Pierre Quince.



La tâche que nous nous sommes imposée de décrire la société de New-York sera bientôt terminée. M. Effingham et son cousin avaient été engagés à se trouver avec sir George Templemore à deux ou trois dîners auxquels le baronnet avait été invité par suite des lettres qu’il avait apportées, et qui avaient rapport aux affaires qui l’avaient amené dans ce pays. Comme un de ces dîners ressemble à tous les autres, le compte très-court que nous en rendrons suffira pour en faire connaître le mérite à nos lecteurs.

Une table bien servie, d’excellents mets bien apprêtés et des vins délicieux se trouvaient partout. Deux rangées d’hommes en habits de couleur foncée, une femme solitaire au haut bout de la table, ou, si elle avait du bonheur, avec une autre femme près d’elle, composaient invariablement les convives. Les exagérations provinciales se montrèrent d’une manière burlesque dans une occasion. On avait dit au maître ou peut-être à la maîtresse, qu’il fallait établir un contraste entre l’éclairage modéré des salles de réception et l’illumination brillante de la salle à manger, et il en résulta qu’il faisait si obscur dans le premier salon, que John Effingham manqua de se casser les jambes contre un tabouret en y entrant.

Quand on fut à table et qu’on se fut acquitté de l’importante besogne de satisfaire l’appétit, la conversation roula sur le prix des lots de terre, sur les spéculations en villes et sur la monnaie courante. Vint ensuite l’essai régulier des vins, et il était aisé de voir que le maître de la maison en faisait le commerce, car sa main tenait sans cesse un siphon ou un tire-bouchon. La conversation aurait fait honneur à l’assemblée annuelle des exportateurs allemands réunis à Rudesheim pour faire leurs marchés.

Sir George était certainement sur le point de porter un jugement très-erroné sur le pays, quand M. Effingham le tira de cette société et l’introduisit dans la sienne. Là, quoiqu’il y eût encore bien des choses qui devaient frapper un Européen, comme particulières au pays et même provinciales, le jeune baronnet se trouva beaucoup mieux. La table y était aussi bien servie ; mais ce qui rehaussait le mérite des mets, c’était un ensemble de manières qui, si elles n’étaient pas sans alliage, avaient du moins l’avantage d’un naturel et d’une simplicité qu’on ne rencontre pas toujours dans des cercles plus policés. Sir George Templemore rendit donc hommage à la vérité en avouant franchement le danger qu’il avait couru de se former une opinion trop à la hâte.

Pendant ce temps, c’est-à-dire pendant un mois, le jeune baronnet redoublait ses assiduités dans State-Street. Ève devenait de jour en jour plus franche et moins réservée avec lui, attendu qu’elle s’apercevait qu’il avait renoncé à l’espoir de lui plaire ; Grace au contraire montrait graduellement plus de retenue et de timidité, parce qu’elle ne pouvait se dissimuler l’intérêt qu’il prenait à elle.

Environ trois jours après le bal de mistress Houston, la famille Effingham fut invitée à passer la soirée chez une mistress Légende, dame qui avait le goût de la littérature, et sir George fut invité à les accompagner. Aristobule était déjà retourné à la campagne où nous aurons bientôt occasion d’aller le rejoindre ; mais une invitation avait été envoyée au capitaine Truck, sur la profession duquel, grâce aux soins de miss Ring, chacun se méprenait encore.

Le goût pour la littérature, pour les arts, pour quelque chose que ce soit, est une impulsion naturelle comme l’amour. Il est vrai que les circonstances peuvent faire naître et augmenter l’un et l’autre, mais l’impulsion doit être volontaire, car le flux du sentiment ou de l’âme, comme il est passé en loi de le nommer, ne peut être forcé de couler ou de s’arrêter au gré de la volonté. C’est pour cette raison que les plaisirs intellectuels qui sont prémédités manquent souvent de répondre à l’attente qu’on avait conçue, et que les séances d’académie, les clubs, coteries et dîners littéraires sont en général ennuyeux. Il est vrai qu’on peut réunir un certain nombre de gens d’esprit, et si on les laisse à leur propre impulsion, ils montreront ce qu’ils sont : l’esprit brillera, et la pensée répondra d’elle-même à la pensée. Mais tous les efforts qu’on fait pour rendre aimables des gens stupides en donnant une direction aux moyens qu’on leur suppose, ne sert qu’à rendre leur sottise plus remarquable en la mettant en contraste avec l’esprit qu’on en attend ; comme un mauvais tableau le paraît encore davantage, s’il est placé dans un cadre richement sculpté et doré. Tel était le destin de la plupart des soirées littéraires de mistress Légende, où l’on regardait comme un homme distingué celui qui possédait une seule langue étrangère. On savait qu’Ève connaissait la plupart de celles d’Europe, et la bonne dame, ne sentant pas que de pareils talents sont principalement utiles comme moyens, avait cherché à réunir une société dans laquelle notre héroïne pût trouver quelqu’un en état de converser avec elle dans chacune des langues qu’elle savait. Elle ne s’en était pas vantée, mais elle avait fait de grands efforts pour que cette soirée fût mémorable dans les annales des conversazioni.

Pour exécuter ce projet, presque tous les artistes, les beaux esprits, les écrivains et les litterati, comme on appelait à New-York les membres les plus incorrigibles des clubs littéraires, furent invités de la manière la plus pressante à se trouver à cette assemblée. Aristobule avait fait au baronnet une telle réputation le soir du bal, qu’on lui donnait partout le titre d’homme de lettres ; et un article d’un des journaux avait parlé de « l’honorable et révérend M. Truck comme d’un voyageur dont la libéralité et l’esprit judicieux devaient enfin, en parlant de la société américaine, rendre justice au caractère national. » Dans une pareille attente, on espérait que chaque véritable Américain ou Américaine serait à son poste en cette occasion solennelle. C’était un ralliement de la littérature pour défendre les institutions nationales, — non, pas les institutions, on leur laissait le soin de se défendre elles-mêmes, — mais la vanité de la communauté.

Hélas ! il est plus facile d’aspirer à de si grandes choses que d’y réussir dans une ville de province ; car appeler une place une grande ville de commerce, c’est loin de lui donner l’indépendance, le bon ton, le goût et l’esprit d’une capitale. La pauvre mistress Légende, désirant avoir à son assemblée des représentants de toutes les langues, fut obligée d’y inviter un trafiquant eu genièvre de Hollande, un marchand de toile de Saxe, un Italien, qui s’amusait à vendre des chapelets, et un maître d’espagnol, qui était né en Portugal, tous doués du talent de pouvoir parler chacun leur langue, et n’en ayant aucun autre. Mais il y a de pareilles réunions à Paris, et pourquoi non à New-York ?

Nous ne peindrons pas le battement de cœur que sentit mistress Légende quand elle entendit sonner pour la première fois à sa porte dans la soirée en question. C’était l’annonce de l’arrivée de miss Annuel, vieille fille aussi dévouée à la littérature que quiconque a jamais appris l’alphabet. Elle reçut un accueil affectueux et même sentimental ; mais avant qu’elles eussent eu le temps de décharger leur mémoire de la moitié des phrases qu’elles avaient préparées, la sonnette se fit encore entendre plusieurs fois, et il y eut bientôt dans l’appartement autant de talents qu’on trouve de jeux de mots dans un roman moderne.

Toute la bande étrangère fut du nombre de ceux qui arrivèrent les premiers, et les rafraîchissements qui arrivèrent en même temps, ne furent pas vus avec moins de plaisir. Tous les bas-bleus de New-York arrivèrent aussi de très-bonne heure. Quand nous disons « tous, » nous entendons les femmes à qui leur situation dans le monde donnait le droit de paraître dans cette maison, car mistress Légende appartenait incontestablement à la bonne société.

Il en résulta une scène très-caractéristique. Un bel esprit de profession ne fait rien comme les autres, si ce n’est dans les cas qui exigent un étalage particulier de talent. En toute autre occasion, il est sui generis, car le sentiment est en ébullition constante dans son âme, et c’est ce qu’on entend communément par ce qu’on appelle le flux de cette partie du système humain.

Nous pourrions ici adopter la méthode d’Homère, et faire l’appel nominal des héros et des héroïnes, dans ce que les Français appelleraient un catalogue raisonné ; mais nos limites nous forcent à être moins ambitieux et à prendre un moyen plus simple de communiquer les faits. Parmi les dames qui figuraient alors dans le salon de mistress Légende, indépendamment de miss Annuel, on distinguait Miss Moutly, mistress Économie, – S. R. P. — Marion, Longinus, — Julietta, — Herodotus. — D. 0. V. E. – et mistress Démonstration, avec plusieurs autres d’un rang moins éminent, et au moins une douzaine d’hadgis dont le seul droit à paraître dans une telle société était qu’ayant vu des tableaux et des statues en pays étranger, elles devaient nécessairement être en état d’en parler dans le leur. La liste des hommes était encore plus formidable pour le nombre, sinon pour le talent. À la tête était Steadfast Dodge, dont la renommée s’était tellement accrue depuis la soirée de mistress Jarvis, que, pour la première fois de sa vie, il avait obtenu l’entrée d’une des meilleures maisons de son pays. On y voyait ensuite les auteurs du Lapis Lazuli, — des Fourmis, — du Réformé, du Transformé ; — les éditeurs du Courrier hebdomadaire, — du Bonnet de nuit, — de la Chrysalide — et du Ne cherchez pas plus loin ; — les écrivains connus par les signatures de Junius — de Junius Brutus, — de Lucius Junius Brutus, — du Capitaine Kant et de Florio ; — avec l’auteur de l’Histoire de Billy-Linkum-Tweedle, le célèbre prophète Pottawattami, et celui d’Une seule rime, génie qui avait prudemment fondé sa réputation en poésie sur un seul vers ; — enfin divers amateurs et connaisseurs hadgis, qui devaient être des hommes de talent, puisqu’ils avaient appris tout ce qu’ils savaient à peu près comme le cheval américain l’Eclipse a gagné ses lauriers à la course, c’est-à-dire à l’aide du fouet et de l’éperon.

Tandis que mistress Légende parcourait ses salons au milieu d’un pareil cercle, son esprit s’épanouissait ; ses pensées se répandaient sur tous ceux qui s’y trouvaient, d’après le principe du magnétisme animal, et une douce sympathie lui attendrissait le cœur par suite de la similitude des goûts. Elle se sentait à la tête de tout le talent américain ; et dans les profondeurs les plus secrètes de sa raison, elle se disait que si le destin de Sodome et de Gomorrhe menaçait sa ville natale, comme quelques malveillants avaient osé l’insinuer, il se trouvait chez elle en ce moment de quoi prévenir la destruction de cette cité.

À l’instant où la maîtresse du logis arrivait à cette conclusion consolante, deux équipages s’arrêtèrent à la porte. Elle entendit le bruit des roues et comme un très-petit nombre de ses hôtes littéraires venait en voiture, elle fut convaincue qu’on allait voir la merveille du jour. Pour lui faire un accueil plus distingué, elle pria donc la compagnie de se placer sur deux rangs, afin que le docte étranger entrât en quelque sorte entre deux files de génies.

Il peut être nécessaire d’expliquer en cet endroit de notre narration que M. John Effingham connaissait parfaitement l’erreur qui existait généralement sur la profession du capitaine Truck, et la regardait comme une injure pour ce brave marin. Comme le capitaine devait mettre à la voile pour Londres le lendemain matin, il lui avait persuadé d’accepter cette invitation, afin que le public pût être désabusé avant son départ sur une affaire de cette importance. Désirant que cela se fît tout naturellement et sans bruit, il ne mit pas le capitaine au fait de la méprise, croyant très-probable que la vérité se découvrirait tout naturellement dans le cours de la soirée ; car il connaissait cet apophthegme : « que la vérité est toute-puissante et qu’elle doit prévaloir. » Et si cela est vrai, dit-il à Ève en lui expliquant son dessein, où est-il plus probable qu’elle se découvrira que dans une réunion de génies, dont le caractère distinctif est de voir toutes choses sous leurs véritables couleurs ?

Quand la porte du salon de mistress Légende s’ouvrit sans bruit à la manière ordinaire, mademoiselle Viefville, qui marchait en avant, tressaillit en se trouvant dans la situation d’un homme condamné à passer par les verges. Heureusement elle aperçut mistress Légende, qui était postée à l’extrémité de son armée rangée sur deux lignes, et qui lui fit signe en souriant de s’approcher. Les termes de l’invitation à cette soirée étaient : « À une fête littéraire, » et mademoiselle Viefville était trop Française pour se laisser tout à fait déconcerter par un peu d’effet théâtral qu’on pouvait vouloir donner à une fête quelconque. Le manque de représentation en Amérique avait toujours été l’objet de sa censure ; et supposant qu’elle voyait pour la première fois un cérémonial américain, elle s’avança d’un pas ferme vers la maîtresse de la maison, lui rendant sourire pour sourire ; car c’est une partie du programme dans laquelle une Française ne se laisse pas aisément surpasser. Ève la suivit, sola comme de coutume ; Grace venait ensuite, puis sir George et John Effingham, et le capitaine fermait la marche. Il y avait eu une contestation amicale entre les deux derniers au sujet de la préséance, chacun voulant la céder à l’autre, comme au plus digne ; mais le capitaine l’emporta en déclarant qu’il naviguait sur une mer inconnue, et qu’il ne pouvait mieux faire que de se tenir dans les eaux d’un aussi bon pilote que M. John Effingham.

Ceux qui marchaient en avant dans cette petite procession furent reçus, comme hadgis, avec toutes les marques convenables d’attention et de respect ; mais comme il y aurait eu quelque chose de commun à accorder une admiration excessive à de simples voyageurs, la compagnie réserva les signes d’enthousiasme pour l’illustre auteur anglais qu’on savait à l’arrière-garde. Ce n’était pas une maison où l’on n’eût de considération que pour les dollars et les belles ; c’était le temple du Génie, et l’on avait, pour les talents reconnus de l’écrivain étranger, une vénération proportionnée à l’indifférence qu’on éprouvait pour les dix-sept mille livres de revenu de John Effingham, et pour la fortune presque égale qu’Ève devait posséder un jour.

L’extérieur de l’honnête marin répondait parfaitement au rôle qu’il était appelé à jouer sans s’en douter. Ses cheveux étaient devenus gris depuis longtemps ; mais le travail forcé et les inquiétudes occasionnées par la chasse que lui avait donnée la corvette, et par toutes les aventures qui en avaient été la suite, avaient rapidement accéléré ce qui m’aurait dû être que l’ouvrage du temps, et sa chevelure était alors presque blanche comme la neige. Ses joues plus que vermeilles, résultat de l’intempérie des saisons qu’il avait si longtemps bravée, pouvaient paraître devoir cette teinte au vin de Porto ; et sa marche, qui sentait toujours le gaillard d’arrière, celle d’un homme chancelant sous le poids de son savoir. Malheureusement pour ceux qui n’aiment pas les mystifications, le capitaine avait consulté John Effingham sur sa toilette, et ce bon ami lui avait dit qu’un habit noir complet serait le costume convenable pour cette occasion, — costume qu’il portait souvent lui-même le soir. Les apparences répondaient donc à l’attente générale, et les applaudissements bruyants qui lui furent prodigués firent place à un murmure universel d’approbation.

— Quelle tête byronienne dit l’auteur du Transformé à D. O. V. E.

— Byronienne, dites-vous ? Suivant moi, sa tête a plutôt une tournure shakspearienne. Cependant son front a quelque chose de Milton.

— Dites-moi, je vous prie, dit miss Annuel à Lucius Junius Brutus, quel est celui de ses ouvrages qu’on trouve le meilleur ? Est-ce celui sur… sur…

Or personne de la compagnie n’aurait pu citer un ouvrage du capitaine, qui n’avait jamais écrit que des registres de loch ; mais on s’était généralement persuadé que c’était un écrivain anglais célèbre, et c’était plus qu’il n’en fallait.

— Je crois qu’en général, répondit Lucius Junius Brutus, le monde préfère son… son…

— Oh ! sans contredit, s’écrièrent une demi-douzaine de voix, c’est celui qui mérite la préférence.

— Avec quelle modestie classique il rend ses devoirs à mistress Légende dit R. S. P., on peut toujours reconnaître un véritable homme de lettres à sa tenue.

— Il est si Anglais ! s’écria Florio ; ah ! c’est le seul peuple après tout.

Ce Florio était un de ces génies qui désirent le plus ce qu’ils possèdent le moins.

Dès que le capitaine Truck eut accompli la tâche d’écouter les compliments de mistress Légende, une foule de littérateurs enragés des deux sexes s’emparèrent de lui, et l’assaillirent de tant de questions sur ses idées, ses opinions, ses sensations, ses sentiments et ses intentions, que le vieux marin en fut bientôt tout couvert de sueur. Cinquante fois il désira du fond de son âme, — de cette âme que ceux qui l’entouraient croyaient élevée jusqu’aux astres, — être tranquillement assis près de mistress Hawker, qui, jurait-il en lui-même, valait mieux que tous les litterati de toute la chrétienté. Mais le destin en avait ordonné autrement, et nous l’abandonnerons quelques instants à son sort pour retourner près de notre héroïne et de ses amis.

Dès que mistress Légende eut fini ses premiers compliments au capitaine, elle chercha Ève et Grace, sentant qu’elle leur devait aussi quelques civilités.

— Je crains, miss Effingham, qu’après les soirées élaborées des cercles littéraires de Paris, vous ne trouviez nos réunions de la même espèce un peu insipides ; et cependant je me flatte d’avoir rassemblé presque tous les premiers talents de New-York en cette mémorable occasion, pour faire honneur à votre ami. Connaissez-vous beaucoup de personnes de la compagnie ?

Ève n’en avait jamais vu aucune, et n’en avait pas même entendu parler, quoique la plupart se fussent laborieusement occupées depuis plusieurs années à se donner de la célébrité les unes aux autres, à l’exception de M. Dodge ; et quant aux soirées élaborées de Paris, elle pensait qu’elle n’en avait jamais vu une seule qui fût à moitié aussi élaborée que celle de mistress Légende. Mais comme elle ne pouvait trop énoncer ces idées, elle pria cette dame de lui montrer quelques-uns des hommes les plus distingués de la compagnie, afin qu’elle pût du moins les connaître de vue.

— Avec le plus grand plaisir, miss Effingham, répondit la dame, qui se faisait une gloire d’appuyer sur le mérite de ceux qu’elle recevait chez elle. — Ce grand homme, dont l’air est si imposant, et sur la physionomie duquel on reconnaît d’un seul coup d’œil l’intelligence et la modestie, est le capitaine Kant, éditeur d’un de nos journaux les plus décidément pieux. Son esprit se fait remarquer par sa délicatesse, sa réserve et son poli ; et en opposition à ces qualités qui sont presque féminines, son caractère se fait distinguer par un amour intrépide pour la vérité, et il donne un soin si particulier à sa correspondance étrangère, qu’on assure qu’il n’en publie jamais un seul mot qui n’ait été écrit sous ses propres yeux.

— Relativement à ses principes religieux, dit John Effingham, il est si scrupuleusement exact, qu’il « rend grâce[1] » pour tout ce qui sort de sa presse comme pour tout ce qui y arrive.

— Je vois à cette remarque que vous le connaissez, Monsieur. N’est-il pas vrai que c’est un homme qui a une vocation ?

— Bien certainement, Madame. On peut dire de lui en peu de mots qu’il a un esprit de journal ; car il fait des nouvelles de tout ce que peuvent produire l’art et la nature, et il y imprime tellement le cachet de son caractère, que ce qu’il dit n’a plus aucun rapport au sujet dont il voulait parler. Il est si désintéressé qu’il oublie souvent de payer son dîner quand il voyage, et pourtant il est si consciencieux qu’il a toujours quelque chose d’obligeant à dire à son retour de la taverne où il a dîné. On ne sait qu’admirer le plus en lui, de la transparence atmosphérique de ses motifs, de ses égards rigides pour les faits, ou du vernis de délicatesse exquise qu’il donne à tout ce qu’il touche. Par-dessus tout, il s’entoure d’un halo brillant de morale et de religion ; et dans la discussion la plus animée, il conserve toujours l’onction d’un saint.

— Connaissez-vous par hasard Florio ? lui demanda mistress Légende, qui trouvait un peu équivoque le portrait qu’il venait de faire du capitaine Kant.

— Si je le connais, ce doit être véritablement par hasard, Madame. Quelles sont les principales qualités qui le caractérisent ?

— Le sentiment, le pathos, la délicatesse, – et tout cela en vers. Vous avez sans doute entendu parler du triomphe qu’il a remporté sur lord Byron, miss Effingham ?

Ève fut obligée d’avouer que cela était tout nouveau pour elle.

— Vraiment ! Byron a composé une ode à la Grèce commençant par « Les îles de la Grèce ! les îles de la Grèce ! » vers infiniment faible, comme il est facile de le voir, puisqu’il contient une répétition inutile et insignifiante.

— Et vous pourriez ajouter vulgaire, Madame, dit John Effingham, puisqu’il fait une allusion palpable à tous ces incidents qui ne sont que des lieux communs et que ces îles rappellent à l’esprit. Les arts, la philosophie, l’éloquence, la poésie, et même le vieil Homère, sont rappelés désagréablement au souvenir par une invocation si indiscrète.

— C’est ce que pensa Florio ; et pour apprendre au monde la différence entre la fausse monnaie et la bonne, il fit sur l’Angleterre une ode commençant comme une telle ode doit commencer.

— Vous en rappelez-vous quelque passage, Madame ?

— Seulement le premier vers, ce que je regrette beaucoup, car la rime est le principal mérite de Florio. Mais ce vers seul suffirait pour immortaliser un poëte.

— Ne nous tenez pas à la torture, ma chère mistress Légende ; citez-nous ce vers, pour l’amour du ciel !

— Elle commence dans ce style sublime, Monsieur : « Derrière les vagues ! derrière les vagues ! » — Voilà ce que j’appelle de la poésie, miss Effingham.

— Et vous avez raison, Madame, dit John s’apercevant qu’Ève pouvait à peine s’empêcher de rire ; quel pathos !

— Et un style si sentencieux, si coulant !

— Resserrant un voyage d’environ trois mille milles dans trois mots avec un point d’admiration. — J’espère que ce vers a été imprimé avec un point d’admiration, madame ?

— Avec deux, Monsieur ; — un après chaque vague ; — et quelles vagues !

— Oui sans doute, Madame. Elles font réellement naître de grandes idées : — l’Angleterre derrière ces vagues !

— Tant de choses exprimées en si peu de syllabes !

— Je crois voir tous les courants, les écueils, les rochers, les îles et les baleines qui se trouvent entre Sandy-Hook et Land’s-End.

— Il pense à un poëme épique.

— Fasse le ciel qu’il exécute ce projet ; mais qu’il se hâte, sans quoi il pourra se trouver derrière son siècle ! derrière son siècle !

En ce moment mistress Légende fut obligée d’aller recevoir de nouveaux visiteurs.

Cousin John ! dit Ève.

— Ève Effingham !

— Ne craignez-vous pas quelquefois d’offenser ?

— Non pas une femme qui commence par exprimer son admiration pour un pareil fatras. On est à l’abri auprès d’une telle femme tant qu’on ne lui tord pas le nez.

Mais tout ceci est bien drôle !

— Vous ne vous êtes jamais plus trompée, Mademoiselle ; tout le monde ici, excepté vous, regarde ce qui s’y passe comme une affaire de vie et de mort.

Le dernier arrivé était un M. Pindare, homme insouciant, très-peu sentimental, qui laissait échapper de temps en temps une ode qui circulait dans le monde comme les dollars circulent depuis la Chine jusqu’en Norwége, et qui pourtant ne croyait pas que des bésicles fussent nécessaires à son importance, un air solennel à sa physionomie, et des soirées à sa réputation. Après avoir quitté mistress Légende, il s’approcha d’Ève, qui le connaissait légèrement et la salua :

— C’est ici la région du goût, miss Effingham, lui dit-il en bâillant ; il ne faut donc pas qu’on soit surpris de vous y voir.

Il causa agréablement avec elle quelques instants et la quitta pour s’approcher, en bâillant de plus belle, des οί πολλοἱ de la littérature. Un moment après, parut M. Gray, homme à qui il n’aurait fallu que du goût de la part du public et l’encouragement que ce goût lui aurait donné, pour être à la tête ou du moins très-près des meilleurs poëtes de notre temps. Il eut l’air de craindre de se mêler dans la foule des litterati, et il alla s’asseoir dans un coin. M. Pith vint après lui ; c’était un auteur dont l’esprit caustique n’avait besoin que d’une sphère convenable pour s’exercer, de mœurs à critiquer, et d’une société offrant des points saillants à décrire, pour inscrire son nom très-honorablement dans le catalogue des poëtes satiriques. Un autre coup de sonnette annonça M. Fun, écrivain d’une gaieté exquise et dont toutes les périodes étaient rimées, mais qui avait donné un peu trop dans le sentimentalisme : aussi toutes les dames à qui ce genre plaisait s’emparèrent-elles de lui dès qu’il parut dans le salon.

Ces quatre personnages étaient arrivés un peu tard, parce qu’ils avaient déjà pris trop de doses semblables pour en aimer beaucoup la répétition. Les trois premiers se réunirent bientôt dans un coin, et Ève crut voir qu’ils riaient aux dépens de la compagnie. Le fait était pourtant qu’ils riaient plutôt des plaisanteries qu’elle leur inspirait, leur esprit leur faisant apercevoir cent absurdités qui auraient échappé à des yeux moins clairvoyants.

— Au nom des douze Césars, demanda le poëte lyrique, quel est donc le lion[2] que mistress Légende semble avoir pris sous sa protection spéciale, — cet homme à tête blanche et à corps noir ?

— Quelque pamphlétaire anglais ; à ce que j’ai pu apprendre, répondit le satirique ; quelque auteur qui a écrit un article pour une revue, ou un roman pour la presse de Minerve, et qui fleurit aujourd’hui parmi nous comme un laurier ; un Horace ou un Juvénal moderne en voyage.

— Fun est là-bas serré de près, dit M. Gray.

— Ne voyez-vous pas près de lui miss Annuel, miss Mouthly, et ce jeune alphabet, miss D. 0. V. E. ? Il est entouré d’un cercle de cotillons, et il sera crucifié sur un soupir.

— Il jette un regard de ce côté ; il semble désirer que vous alliez à son secours, Pith.

— Moi ! qu’il se repaisse de sentiment tout à son aise ; je ne suis pas homœopatbe en ce genre. De forces doses, souvent réitérées, opéreront plus tôt une cure. — Mais voici le lion qui vient de ce côté ; il sort de sa cage avec l’air d’un animal qu’on a courroucé avec un bâton à travers les barreaux.

— Bonjour Messieurs, dit le capitaine Truck, s’essuyant le front et se réfugiant dans le premier port qui s’offrait à lui, après avoir échappé à une cohue d’admirateurs. Vous paraissez jouir de vous-mêmes ici d’une manière raisonnable, et il fait dans ce coin une fraîcheur délicieuse, comme j’espère d’être sauvé.

— Et cependant, Monsieur, répondit M. Pith, nous ne doutons pas que notre raison et nos jouissances ne gagnent beaucoup à votre compagnie. Faites-nous le plaisir de prendre un siège, et reposez-vous.

— De tout mon cœur, Messieurs car, pour dire la vérité, un étranger assailli par vingt femmes trouve que c’est chaude besogne. Je viens de me tirer à l’instant de ce que j’appelle une catégorie.

— Du moins vous vous êtes échappé, Monsieur, dit Pindare ; et c’est un bonheur qui n’arrive pas à tout lion mis en cage.

— Oui, grâce à Dieu, j’y ai réussi, et c’est à peu près tout ce que j’ai fait, dit le capitaine s’essuyant encore le visage. — J’ai servi dans la guerre de France, la guerre de Truxton, comme nous l’appelons ; — je me suis peloté avec les Anglais à bord d’une lettre de marque ; — tout récemment encore j’ai eu une rencontre avec des sauvages arabes sur la côte d’Afrique ; — mais je regarde tout cela comme des combats à coups de boules de neige, en comparaison de la chaude attaque de cette nuit. – Je voudrais savoir s’il est permis de fumer un cigare dans ces conersazioni ?

— Je le crois, Monsieur, répondit Pindare avec le plus grand sang-froid. Désirez-vous une bougie ?

— Oh ! monsieur Truck ! s’écria mistress Légende, découvrant le fugitif dans la retraite qu’il avait trouvée ; c’est l’instinct qui vous a conduit dans cette bonne compagnie. Vous êtes à présent dans le vrai foyer des talents américains. Il faut que vous me permettiez de vous présenter moi-même. – Monsieur Pindare, monsieur Pith, monsieur Gray, monsieur est M. Truck. — Vous devez être charmés de vous connaître, Messieurs, puisque vous vous occupez tous du même objet.

Le capitaine se leva, et leur serra cordialement la main tour à tour. Il avait du moins la consolation d’avoir été présenté à beaucoup de monde pendant le cours de cette soirée. Mistress Légende disparut pour aller dire quelque chose de spirituel à quelque autre prodige.

— Enchanté de me trouver avec vous, Messieurs, dit le capitaine. Dans quels parages naviguez-vous ?

— Quelque nom que nous leur donnions, répondit Pindare, il est rare que nous ayons le vent en poupe.

— Ce n’est donc pas dans les Indes, car les vents moussons maintiendraient au moins les bonnettes.

— Non, Monsieur, mais voilà là-bas M. Moccassin, qui s’est lancé depuis peu, secundùm artem, dans le commerce de ce pays ; il a déjà fait deux romans dont la scène se passe dans l’Inde, et un troisième est sur le tapis.

— Êtes-vous tous régulièrement employés, Messieurs ?

— Aussi régulièrement que le permet l’inspiration, répondit M. Pith. Les gens qui font notre métier doivent attendre le beau temps, ou il vaut mieux ne rien faire.

— C’est ce que je dis souvent à mes armateurs ; mais « partir ! » est l’ordre du jour. Quand j’étais jeune, un bâtiment restait dans le port pour attendre un vent favorable ; mais à présent il faut tirer parti de quelque vent qu’il fasse. Il me semble que le monde rajeunit à mesure que je vieillis.

— Voilà un singulier littérateur, Gray, dit Pindare à demi-voix. C’est évidemment une mystification. La pauvre mistress Légende a ramassé quelque veau marin jeté sur la côte, et par un coup de sa baguette magique, l’a métamorphosé en un Boanerges de la littérature. Cela est aussi clair que le jour, car ce brave homme sent le goudron et le tabac. – Mais je vois M. Effingham rire du coin de l’œil en nous regardant. Je vais traverser le salon, et dans une minute je saurai la vérité.

Le poëte lyrique exécuta son projet. Il fut bientôt de retour, et il mit ses amis au fait de toute l’affaire. La connaissance qu’ils avaient alors de la véritable profession du capitaine leur inspira le désir bienveillant d’aider le vieux marin à fumer comme il le souhaitait, et M. Pith réussit à lui donner un morceau de papier allumé sans se rendre ouvertement complice du fait.

— Voulez-vous prendre vous-même un cigare ? demanda le capitaine Truck à M. Pindare en lui présentant sa boîte.

— Bien des remerciements, monsieur Truck ; je ne fume jamais, mais j’aime passionnément l’odeur du tabac. Permettez-moi de vous prier de commencer le plus tôt possible.

Le capitaine ne se fit pas presser, et en quelques instants le salon fut rempli du parfum exhalé par son cigare de la Havane. Dès qu’on s’en aperçut, chacun chercha d’où venait cette odeur. Il s’ensuivit un moment d’agitation générale, et M. Fun en profita pour aller joindre les trois espiègles, qui jouissaient de cette scène avec une gravité de derviche.

— Vrai, comme je vis, s’écria Lucius Junius Brutus, voilà l’auteur de… de… qui fume un cigare ! Comme cela est piquant !

— Mes yeux me trompent-ils, ou est-ce l’auteur du… du… qui fait cette fumigation ? dit miss Annuel d’un autre côté.

— Il a tort, dit Florio d’un ton dogmatique ; tous les journaux conviennent que ce n’est pas la mode de fumer ainsi dans la vieille Angleterre.

— Vous ne vous êtes jamais plus trompé, mon cher Florio, répondit D. 0. V. E. d’une voix semblable à celle d’une tourterelle ; dans le dernier roman de mœurs qui est arrivé de Londres, le héros et l’héroïne sont à fumer dans la scène de la déclaration.

— Vraiment ! — En ce cas, cela change l’affaire. On ne voudrait ni rester en arrière d’une si grande nation, ni prendre trop l’avance sur elle. — Que disent vos amis du Canada à ce sujet, capitaine Kant ? Y est-il permis ou non de fumer en bonne compagnie ? Les Canadiens doivent au moins avoir l’avance sur nous.

— Personne ne se le permet, Monsieur ; c’est une coutume révolutionnaire et jacobine.

Cependant les dames l’emportèrent, et par un procédé particulier à ce qu’on peut appeler un état de crédulité de la société, elles s’assurèrent la victoire. Ce procédé était simplement de tirer d’une fiction la preuve d’une autre ; le fait que l’usage de fumer était porté si loin en Angleterre, que le clergé fumait même en chaire, fut cité sur l’autorité de M. Truck lui-même ; et ce fait se joignant à ce qu’on lui voyait faire, et au chapitre d’un roman, la question fut regardée comme décidée. Florio lui-même fut converti, et son esprit flexible aperçut dans cette coutume mille beautés qui lui avaient échappé jusqu’alors. Tous les litterati firent un demi-cercle autour du capitaine pour jouir de ce spectacle ; mais le brave marin avait soin de lâcher des volumes de fumée capables de les tenir à une distance respectueuse. Ses quatre amis restaient derrière la barrière de fumée, qu’ils jugeaient un retranchement qui devait, du moins pendant quelque temps, les mettre à l’abri des attaques des cotillons.

— Dites-moi, je vous prie, monsieur Truck, demanda S. R. P., pense-t-on communément dans les cercles littéraires d’Angleterre que Byron était un développement de Shakspeare, ou que Shakspeare était une ébauche de Byron ?

— L’un et l’autre, Madame, répondit le capitaine avec un sang-froid qui aurait fait honneur à Aristobule, car la manière dont il avait été assailli lui avait donné quelque impudence ; et profitant de l’occasion pour secouer les cendres de son cigare, il ajouta : Tout le monde est de la première opinion, et quelques personnes sont de la seconde.

— Que d’esprit ! – que de délicatesse ! quelle réserve pleine de dignité ! s’écria-t-on de toutes parts. Cela est si anglais ! ajouta Florio.

— Pensez-vous, monsieur Truck, demanda D. O. V. E., que les chansons profanes de Little aient plus de pathos que les chansons sacrées de Moore, ou que les chansons sacrées de Moore aient plus de sentiment que les chansons profanes de Little ?

— Un peu de l’un et de l’autre, et quelque chose de plus, Madame. Je crois qu’il y a peu dans l’un, et plus dans l’autre[3].

— Admirable ! s’écria Florio dans une extase d’admiration. Quel homme dans ce pays aurait pu dire une chose si spirituelle ?

— Il est vraiment plein d’esprit, dit miss Mouthly ; — que veut-il dire ?

— Ce qu’il veut dire ? plus que des esprits ordinaires ne peuvent voir ou sentir. Ah ! les Anglais sont réellement une grande nation ! — Comme il fume délicieusement !

— Je crois que c’est l’homme le plus intéressant que nous ayons vu dans ce pays depuis que le dernier buste de Scott y a été importé, dit miss Annuel.

— Ma chère D. O. V. E., dit Julietta, qui, n’ayant encore rien publié, était un peu timide, demandez-lui quel sentiment il croit le plus extatique, de l’espérance ou du désespoir.

Miss D. O. V. E., qui avait plus d’expérience que sa jeune sœur, fit la question au capitaine après avoir dit à Julietta : — Vous avez bien peu senti, mon enfant, sans quoi vous sauriez que c’est nécessairement le désespoir.

L’honnête capitaine ne traita pourtant pas cette affaire si légèrement, il profita de l’occasion pour allumer un autre cigare, et jeta les débris encore fumants du premier dans la cheminée, à travers deux rangs de litterati, aussi tranquillement, comme il s’en vanta par la suite, qu’il l’aurait jeté par dessus le bord s’il eût été sur son gaillard d’arrière. N’ayant jamais entendu le mot extatique, il répondit au hasard : — Le désespoir, très-certainement.

— Je le savais ! s’écria D. 0. V. E.

— Cela est dans la nature, dit un autre.

— Tout le monde doit reconnaître cette vérité, ajouta un troisième.

— Ce point peut être regardé comme décidé, dit Florio, et j’espère qu’il n’en sera plus question.

— C’est un encouragement pour ceux qui cherchent la vérité, remarqua le capitaine Kant.

— Honorable et révérend monsieur Truck, demanda Lucius Junius Brutus, tant en son nom que d’après le désir de Junius Brutus et de Brutus, la princesse Victoria fume-t-elle ?

— À quoi bon lui servirait d’être princesse, si elle ne fumait pas, Monsieur ? Vous devez savoir que tout le tabac qui est saisi en Angleterre est confisque au profit de la couronne, sous la déduction de ce qui est accordé aux délateurs.

— Je dénonce cet usage comme irréligieux, français, et tendant au sans-culottisme, s’écria le capitaine Kant. Je veux bien admettre que le cas présent est une exception ; mais, en toute autre circonstance, je soutiens qu’il sent l’athéisme. Le gouvernement prussien, qui est de beaucoup le meilleur de notre temps, ne fume jamais.

— Cet homme veut avoir le monopole du tabac, dit Pindare à l’oreille du capitaine Truck ; mais fumez, mon cher Monsieur, fumez, et vous l’aurez bientôt jeté dans l’ombre.

Le capitaine lui fit un signe de l’œil, prit sa boîte à cigares, en tira un second, l’alluma, et le plaçant à l’autre coin de sa bouche, il fuma les deux en même temps de manière à redoubler le nuage de fumée qui l’entourait.

— C’est le vrai nec plus ultrà des jouissances sociales ! s’écria Florio, levant les deux mains avec un transport d’admiration. C’est absolument un tableau homérique ! Ah ! les Anglais sont la plus grande des nations !

— Je voudrais bien savoir si le baron Munchausen a réellement existé, demanda Julietta, à qui le succès de sa dernière question avait donné du courage.

— Oui sans doute, Madame, répondit le capitaine, les dents serrées, et en faisant un signe de tête affirmatif ; mais il est mort. C’était un grand voyageur, et quelqu’un qui le connaissait fort bien m’a assuré qu’il n’avait pas rapporté la moitié de ce qui lui était arrivé.

— Comme il est agréable d’apprendre cela de si bonne part ! s’écria miss Mouthly.

— Gutty (Goethe) est-il réellement mort ? demanda mistress Longinus ; ou ce qu’on en a dit n’est-il qu’une apothéose métaphysique de sa grande âme ?

— Mort, Madame, mort, répondit le capitaine qui semblait trouver en ce moment du soulagement à tuer tout le monde, dussent les morts ressusciter ensuite.

— Vous avez sans doute été en France, monsieur Truck ? dit Junius Brutus.

— En France ! j’y ai été avant d’avoir dix ans. Il n’y a pas un pouce de terrain que je ne connaisse depuis le Havre jusqu’à Marseille.

— Aurez-vous la bonté de nous dire si vous pensez que Chattobriong ait l’âme plus développée que la raison, ou la raison plus développée que l’âme ?

Le capitaine Truck connaissait assez bien le baron Munchausen et ses voyages ; mais Chateaubriand était un auteur dont il n’avait jamais entendu parler. Après un instant de réflexion, il pensa que l’aveu de son ignorance le perdrait, car il commençait à éprouver l’influence de l’atmosphère qu’il respirait, et il répondit tranquillement :

— Ah ! c’est de Chattobriong que vous parlez ; c’est le plus brave garçon que j’aie jamais vu ; il est tout âme, Monsieur, et la raison ne lui manque pas par-dessus le marché.

— Comme il est simple et sans affectation ! dit D. O. V. E.

— Parfait ! s’écria Florio.

— Un vrai jacobin ! murmura le capitaine Kant, qui était toujours offensé quand quelque autre que lui prenait des libertés avec la vérité.

En ce moment, les quatre amis, retranchés derrière la fumée, remarquèrent un grand mouvement dans la foule, la compagnie commençant à se retirer, au grand chagrin de mistress Légende. Au bout de quelques minutes, tous les Romains avaient disparu. Florio les suivit de très-près, ainsi que le capitaine Kant lui-même. L’Alphabet, Julietta, miss Annuel et miss Mouthly prirent ensuite formellement congé de la maîtresse de la maison, qui était au désespoir, de la dispersion de sa société. Ève, craignant quelque scène désagréable, était déjà partie, et M. Dodge qui depuis quelque temps avait montré beaucoup d’activité à haranguer et à gesticuler dans la foule, fit aussi sa révérence. L’envie rongeait à un tel point le cœur de cet homme, qu’il allait par dépit dévoiler le mystère. Enfin il ne resta plus que les cinq individus retranchés derrière la fumée, et la maîtresse de la maison. Pindare proposa au capitaine Truck de venir faire avec eux un souper d’huîtres ; et celui-ci y ayant consenti, ils se levèrent tous en masse.

— Une soirée délicieuse, mistress Légende ! dit Pindare avec beaucoup de vérité ; la plus agréable que j’aie jamais passée dans une maison où l’on en passe tant d’agréables.

— Je ne puis assez vous remercier, mistress Légende, ajouta Gray, de m’avoir procuré la connaissance de M. Truck. Je la cultiverai autant qu’il me sera possible ; car je n’ai jamais rencontré un meilleur compagnon.

— En vérité, mistress Légende, rien n’a manqué à votre soirée, dit Pith en lui faisant ses adieux. Je me la rappellerai longtemps. Elle mérite d’être célébrée en vers.

Fun fit des efforts pour prendre un air grave et sentimental, quoiqu’il pût à peine s’empêcher de rire au nez de mistress Légende. Il vint à bout de lui bégayer quelques compliments, et disparut avec les autres.

— Eh bien ! Madame, bonsoir, dit le capitaine Truck en lui offrant cordialement la main. Au total, la soirée s’est bien passée, quoiqu’elle ait été d’abord un peu chaude. Si vous aimez la navigation, je serai charmé de vous montrer les chambres du Montauk à notre retour ; et si jamais vous songez à aller en Europe, permettez-moi de vous recommander les paquebots allant d’ici à Londres ; ce ne sont pas les plus mauvais. Nous chercherons à vous y donner toutes vos aises, et fiez-vous à moi pour vous choisir une chambre, — je m’y connais.

Aucun des quatre espiègles ne se permit de rire avant que les huîtres fussent servies ; mais alors il y eut un accès général de gaieté qui se renouvela entre chaque plat, comme un refrain entre chaque couplet d’une chanson. Le capitaine Truck, qui était très-content de lui-même, ne pouvait comprendre la cause d’une pareille gaieté ; mais il déclara souvent par la suite qu’il n’avait jamais vu de plus joyeux vivants que les quatre derniers compagnons qu’il avait eus ce soir-là.

Quant à la « fête littéraire, » on garda le plus profond silence sur tout ce qui s’y était passé, aucun des beaux esprits qui s’y trouvaient n’ayant jugé à propos de la célébrer en vers, et Florio ayant déchiré un quatrain impromptu, qu’il avait passé une journée à composer.



  1. Allusion à la coutume de dire des grâces après le dîner.
  2. On donne ce nom à tout objet et à toute personne qui attire la curiosité publique.
  3. Jeu de mots. Little signifie peu, et more, qui se prononce comme le nom Moore, signifie plus.