Examen important de Milord Bolingbroke/Édition Garnier/Chapitre 14

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Examen important de Milord BolingbrokeGarniertome 26 (p. 237-240).
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CHAPITRE XIV.

COMMENT LES PREMIERS CHRETIENS SE CONDUISIRENT AVEC LES ROMAINS, ET COMMENT ILS FORGÈRENT DES VERS ATTRIBUÉS AUX SIBYLLES, ETC.

Des gens de bon sens demandent comment ce tissu de fables qui outragent si platement la raison, et de blasphèmes qui imputent tant d’horreurs à la Divinité, put trouver quelque créance. Ils devraient en effet être bien étonnés si les premiers sectaires chrétiens avaient persuadé la cour des empereurs et le sénat de Rome ; mais une canaille abjecte s’adressait à une populace non moins méprisable. Cela est si vrai que l’empereur Julien dit dans son discours aux christicoles[1] : « C’était d’abord assez pour vous de séduire quelques servantes, quelques gueux comme Corneille et Serge. Qu’on me regarde comme le plus effronté des imposteurs si, parmi ceux qui embrassèrent votre secte sous Tibère et sous Claude, il y a eu un seul homme de naissance ou de mérite[2]. »

Les premiers raisonneurs chrétiens disaient donc dans les carrefours et dans les auberges, aux païens qui se mêlaient de raisonner : Ne soyez point effarouchés de nos mystères ; vous recourez aux expiations pour vous purger de vos crimes : nous avons une expiation bien plus salutaire. Vos oracles ne valent pas les nôtres ; et pour vous convaincre que notre secte est la seule bonne, c’est que vos propres oracles ont prédit tout ce que nous vous enseignons, et tout ce qu’a fait notre Seigneur Jésus-Christ. N’avez-vous pas entendu parler des sibylles ? — Oui, répondent les disputeurs païens aux disputeurs galiléens ; toutes les sibylles ont été inspirées par Jupiter même ; leurs prédictions sont toutes véritables. — Eh bien, repartent les galiléens, nous vous montrerons des vers de sibylles qui annoncent clairement Jésus-Christ, et alors il faudra bien vous rendre.

Aussitôt les voilà qui se mettent à forger les plus mauvais vers grecs qu’on ait jamais composés, des vers semblables à ceux de notre Grub-street, de Blackmore, et de Gibson. Ils les attribuent aux sibylles, et pendant plus de quatre cents ans ils ne cessent de fonder le christianisme sur cette preuve, qui était également à la portée des trompeurs et des trompés. Ce premier pas étant fait, on vit ces faussaires puérils mettre sur le compte des sibylles jusqu’à des vers acrostiches qui commençaient tous par les lettres qui composent le nom de Jésus-Christ.

Lactance nous a conservé une grande partie de ces rapsodies, comme des pièces authentiques. À ces fables ils ajoutaient des miracles, qu’ils faisaient même quelquefois en public. Il est vrai qu’ils ne ressuscitaient point de morts comme Élisée ; ils n’arrêtaient pas le soleil comme Josué ; ils ne passaient point la mer à pied sec comme Moïse ; ils ne se faisaient pas transporter par le diable comme Jésus sur le haut d’une petite montagne de Galilée, d’où l’on découvrait toute la terre ; mais ils guérissaient la fièvre quand elle était sur son déclin, et même la gale, lorsque le galeux avait été baigné, saigné, purgé, frotté. Ils chassaient surtout les démons : c’était le principal objet de la mission des apôtres. Il est dit, dans plus d’un Évangile[3], que Jésus les envoya exprès pour les chasser.

C’était une ancienne prérogative du peuple de Dieu. Il y avait, comme on sait, des exorcistes à Jérusalem qui guérissaient les possédés en leur mettant sous le nez un peu de la racine nommée barath, et en marmottant quelques paroles tirées de la Clavicule de Salomon. Jésus lui-même avoue que les Juifs avaient ce pouvoir. Rien n’était plus aisé au diable que d’entrer dans le corps d’un gueux, moyennant un ou deux schellings. Un Juif ou un Galiléen un peu à son aise pouvait chasser dix diables par jour pour une guinée. Les diables n’osaient jamais s’emparer d’un gouverneur de province, d’un sénateur, pas même d’un centurion : il n’y eut jamais que ceux qui ne possédaient rien du tout qui fussent possédés.

Si le diable dut se saisir de quelqu’un, c’était de Pilate ; cependant il n’osa jamais en approcher. On a longtemps exorcisé la canaille en Angleterre, et encore plus ailleurs ; mais quoique la secte chrétienne soit précisément établie pour cet usage, il est aboli presque partout, excepté dans les États de l’obédience du pape, et dans quelques pays grossiers d’Allemagne, malheureusement soumis à des évêques et à des moines.

Ce qu’ont enfin pu faire de mieux tous les gouvernements a été d’abolir tous les premiers usages du christianisme : baptême des filles adultes toutes nues, dans des cuves, par des hommes ; baptême abominable des morts ; exorcisme, possessions du diable, inspirations ; agapes qui produisaient tant d’impuretés : tout cela est détruit, et cependant la secte demeure.

Les chrétiens s’accréditèrent ainsi dans le petit peuple pendant tout un siècle. On les laissa faire ; on les regarda comme une secte de Juifs, et les Juifs étaient tolérés. On ne persécutait ni pharisiens, ni saducéens, ni thérapeutes, ni esséniens, ni judaïtes ; à plus forte raison laissait-on ramper dans l’obscurité ces chrétiens qu’on ignorait. Ils étaient si peu de chose que ni Flavius Josèphe, ni Philon, ni Plutarque, ne daignent en parler ; et si Tacite en veut bien dire un mot, c’est en les confondant avec les Juifs et en leur marquant le plus profond mépris. Ils eurent donc la plus grande facilité d’étendre leur secte. On les rechercha un peu sous Domitien ; quelques-uns furent punis sous Trajan, et ce fut alors qu’ils commencèrent à mêler mille faux actes de martyres à quelques-uns qui n’étaient que trop véritables.

  1. Voyez, plus loin, le Discours de l’empereur Julien.
  2. Il est étrange que l’empereur Julien ait appelé Sergius un homme de néant, un gueux. Il faut qu’il eût lu avec peu d’attention les Évangiles, ou qu’il manquât de mémoire dans ce moment, ce qui est assez commun à ceux qui, étant chargés des plus grandes affaires, veulent encore prendre sur eux le fardeau de la controverse. Il se trompe, et les Actes des apôtres, qu’il réfute, se trompent évidemment aussi. Sergius n’était ni un homme de néant, comme le dit Julien, ni proconsul, ni gouverneur de Chypre, comme le disent les Actes [XIII, 7].

    Il n’y avait qu’un proconsul en Syrie, dont l’île de Chypre dépendait, et c’était ce proconsul de Syrie qui nommait le propréteur de Chypre. Mais ce propréteur était toujours un homme considérable.

    Peut-être l’empereur Julien veut-il parler d’un autre Sergius, que les Actes des apôtres auront maladroitement transformé en proconsul ou en propréteur. Ces Actes sont une rapsodie informe, remplie de contradictions, comme tout ce que les Juifs et les Galiléens ont écrit.

    Ils disent que Paul et Barnabé trouvèrent à Paphos un Juif magicien, nommé Bar-Jésu, qui voulait empêcher le propréteur Sergius de se faire chrétien ; c’est au chap. XIII. Ensuite ils disent que ce Bar-Jésu s’appelait Élymas, et que Paul et Barnabé le rendirent aveugle pour quelques jours, et que ce miracle détermina le propréteur à se faire chrétien. On sent assez la valeur d’un pareil conte. On n’a qu’à lire le discours que tient Paul à ce Sergius pour voir que Sergius n’aurait pu y rien comprendre.

    Ce chapitre finit par dire que Paul et Barnabé furent chassés de l’île de Chypre. Comment ce Sergius, qui était le maître, les aurait-il laissé chasser s’il avait embrassé leur religion ? Mais comment aussi ce Sergius, ayant la principale dignité dans l’île, et par conséquent n’étant point un imbécile, se serait-il fait chrétien tout d’un coup ?

    Tous ces contes du Tonneau ne sont-ils pas d’une absurdité palpable ?

    Remarquons surtout que Jésus, dans les Actes des apôtres, et dans tous les discours de Paul, n’est jamais regardé que comme un homme, et qu’il n’y a pas un seul texte authentique où il soit question de sa prétendue divinité. (Note de Voltaire, 1771.) — Le Conte du Tonneau est un ouvrage facétieux de Swift ; voyez page 206.

  3. Matthieu, X, 1 ; Marc, III, 15 ; Luc, IX, 1.