Examen important de Milord Bolingbroke/Édition Garnier/Chapitre 24

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Examen important de Milord BolingbrokeGarniertome 26 (p. 258-259).
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CHAPITRE XXIV.

D’IRÉNÉE.

Irénée, à la vérité, n’a ni science, ni philosophie, ni éloquence : il se borne presque toujours à répéter ce que disaient Justin, Tertullien, et les autres ; il croit avec eux que l’âme est une figure légère et aérienne ; il est persuadé du règne de mille ans dans une nouvelle Jérusalem descendue du ciel en terre. On voit dans son cinquième livre, chapitre XXXIII, quelle énorme quantité de farine produira chaque grain de blé, et combien de futailles il faudra pour chaque grappe de raisin dans cette belle ville[1] ; il attend l’antechrist au bout de ces mille années, et explique merveilleusement le chiffre 666, qui est la marque de la bête. Nous avouons qu’en tout cela il ne diffère point des autres Pères de l’Église.

Mais une chose assez importante, et qu’on n’a peut-être pas assez relevée, c’est qu’il assure que Jésus est mort à cinquante ans passés, et non pas à trente et un, ou à trente-trois, comme on peut l’inférer des Évangiles.

Irénée[2] atteste les Évangiles pour garants de cette opinion ; il prend à témoin tous les vieillards qui ont vécu avec Jean, et avec les autres apôtres ; il déclare positivement qu’il n’y a que ceux qui sont venus trop tard pour connaître les apôtres qui puissent être d’une opinion contraire. Il ajoute même, contre sa coutume, à ces preuves de fait un raisonnement assez concluant.

L’Évangile de Jean fait dire à Jésus[3] : « Votre père Abraham a été exalté pour voir mes jours : il les a vus, et il s’en est bien réjoui ; » et les Juifs lui répondirent[4] : « Es-tu fou ? tu n’as pas encore cinquante ans, et tu te vantes d’avoir vu notre père Abraham ? »

Irénée conclut de là que Jésus était près de sa cinquantième quand les Juifs lui parlaient ainsi. En effet, si ce Jésus avait été alors âgé de trente années au plus, on ne lui aurait pas parlé de cinquante années. Enfin, puisque Irénée appelle en témoignage tous les Évangiles et tous les vieillards qui avaient ces écrits entre les mains, les Évangiles de ce temps-là n’étaient donc pas ceux que nous avons aujourd’hui. Ils ont été altérés comme tant d’autres livres. Mais, puisqu’on les changea, on devait donc les rendre un peu plus raisonnables.

  1. Chaque cep produisait dix mille grappes ; chaque grappe, dix mille raisins : chaque raisin, dix mille amphores. (Id. 1771.)
  2. Irénée, liv. II, chap. XXII, édition de Paris, 1710. (Note de Voltaire, 1767.)
  3. VIII, 56.
  4. VIII, 57.