Examen important de Milord Bolingbroke/Édition Garnier/Chapitre 25

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Examen important de Milord BolingbrokeGarniertome 26 (p. 259-263).
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CHAPITRE XXV.

D’ORIGÈNE, ET DE LA TRINITÉ.

Clément d’Alexandrie avait été le premier savant parmi les chrétiens. Origène fut le premier raisonneur. Mais quelle philosophie que celle de son temps ! Il fut au rang des enfants célèbres, et enseigna de très-bonne heure dans cette grande ville d’Alexandrie, où les chrétiens tenaient une école publique : les chrétiens n’en avaient point à Rome. Et en effet, parmi ceux qui prenaient le titre d’évêques de Rome, on ne compte pas un seul homme illustre : ce qui est très-remarquable. Cette Église, qui devint ensuite si puissante et si fière, tint tout des Égyptiens et des Grecs.

Il y avait sans doute une grande dose de folie dans la philosophie d’Origène, puisqu’il s’avisa de se couper les testicules. Épiphane a écrit qu’un préfet d’Alexandrie lui avait donné l’alternative, de servir de Ganymède à un Éthiopien, ou de sacrifier aux dieux, et qu’il avait sacrifié pour n’être point sodomisé par un vilain Éthiopien[1].

Si c’est là ce qui le détermina à se faire eunuque, ou si ce fut une autre raison, c’est ce que je laisse à examiner aux savants qui entreprendront l’histoire des eunuques ; je me borne ici à l’histoire des sottises de l’esprit humain.

Il fut le premier qui donna de la vogue au nonsense, au galimatias de la Trinité, qu’on avait oublié depuis Justin. On commençait dès lors chez les chrétiens à oser regarder le fils de Marie comme Dieu, comme une émanation du Père, comme le premier Éon, comme identifié en quelque sorte avec le Père ; mais on n’avait pas fait encore un Dieu du Saint-Esprit. On ne s’était pas avisé de falsifier je ne sais quelle épître attribuée à Jean, dans laquelle on inséra ces paroles ridicules[2] : « Il y en a trois qui donnent témoignage dans le ciel, le Père, le Verbe, et l’Esprit saint. » Serait-ce ainsi qu’on devrait parler de trois substances ou personnes divines, composant ensemble le Dieu créateur du monde ? dirait-on qu’ils donnent témoignage ? D’autres exemplaires portent ces paroles plus ridicules encore : « Il y en a trois qui rendent témoignage en terre, l’esprit, l’eau, et le sang, et ces trois ne sont qu’un[3]. « On ajouta encore dans d’autres copies : et ces trois sont un en Jésus. Aucun de ces passages, tous différents les uns des autres, ne se trouve dans les anciens manuscrits ; aucun des Pères des trois premiers siècles ne les cite ; et d’ailleurs quel fruit en pourraient recueillir ceux qui admettent ces falsifications ? comment pourront-ils entendre que l’esprit, l’eau, et le sang, font la Trinité, et ne sont qu’un ? est-ce parce qu’il est dit[4] que Jésus sua sang et eau, et qu’il rendit l’esprit ? Quel rapport de ces trois choses à un Dieu en trois hypostases ?

La trinité de Platon était d’une autre espèce ; on ne la connaît guère : la voici telle qu’on peut la découvrir dans son Timée. Le Demiourgos éternel est la première cause de tout ce qui existe ; son idée archétype est la seconde ; l’âme universelle, qui est son ouvrage, est la troisième. Il y a quelque sens dans cette opinion de Platon. Dieu conçoit l’idée du monde. Dieu le fait. Dieu l’anime ; mais jamais Platon n’a été assez fou pour dire que cela composait trois personnes en Dieu. Origène était platonicien ; il prit ce qu’il put de Platon, il fit une trinité à sa mode. Ce système resta si obscur dans les premiers siècles que Lactance, du temps de l’empereur Constantin, parlant au nom de tous les chrétiens, expliquant la créance de l’Église, et s’adressant à l’empereur même, ne dit pas un mot de la Trinité ; au contraire, voici comme il parle, au chapitre XXIX du livre IV de ses Institutions : « Peut-être quelqu’un me demandera comment nous adorons un seul Dieu, quand nous assurons qu’il y en a deux, le Père et le Fils ; mais nous ne les distinguons point parce que le Père ne peut pas être sans son Fils, et le Fils sans son Père. »

Le Saint-Esprit fut entièrement oublié par Lactance, et quelques années après on n’en fit qu’une commémoration fort légère, et par manière d’acquit, au concile de Nicée : car après avoir fait la déclaration aussi solennelle qu’inintelligible de ce dogme son ouvrage, que le Fils est consubstantiel au Père, le concile se contente de dire simplement : Nous croyons aussi au Saint-Esprit[5].

On peut dire qu’Origène jeta les premiers fondements de cette métaphysique chimérique qui n’a été qu’une source de discorde, et qui était absolument inutile à la morale. Il est évident qu’on pouvait être aussi honnête homme, aussi sage, aussi modéré, avec une hypostase qu’avec trois, et que ces inventions théologiques n’ont rien de commun avec nos devoirs.

Origène attribue un corps délié à Dieu, aussi bien qu’aux anges et à toutes les âmes ; et il dit que Dieu le père et Dieu le fils sont deux substances différentes ; que le Père est plus grand que le Fils, le Fils plus grand que le Saint-Esprit, et le Saint-Esprit plus grand que les anges. Il dit que le Père est bon par lui-même ; mais que le Fils n’est pas bon par lui-même ; que le Fils n’est pas la vérité par rapport à son Père, mais l’image de la vérité par rapport à nous ; qu’il ne faut pas adorer le Fils, mais le Père ; que c’est au Père seul qu’on doit adresser ses prières ; que le Fils apporta du ciel la chair dont il se revêtit dans le sein de Marie, et qu’en montant au ciel il laissa son corps dans le soleil.

Il avoue que la vierge Marie, en accouchant du Fils de Dieu, se délivra d’un arrière-faix comme une autre ; ce qui l’obligea de se purifier dans le temple juif : car on sait bien que rien n’est si impur qu’un arrière-faix. Le dur et pétulant Jérôme lui a reproché aigrement, environ cent cinquante années après sa mort, beaucoup d’opinions semblables qui valent bien les opinions de Jérôme : car dès que les premiers chrétiens se mêlèrent d’avoir des dogmes, ils se dirent de grosses injures, et annoncèrent de loin les guerres civiles qui devaient désoler le monde pour des arguments.

N’oublions pas qu’Origène se signala plus que tout autre en tournant tous les faits de l’Écriture en allégories ; et il faut avouer que ces allégories sont fort plaisantes. La graisse des sacrifices est l’âme de Jésus-Christ ; la queue des animaux sacrifiés est la persévérance dans les bonnes œuvres. S’il est dit dans l’Exode, chapitre XXXIII, que Dieu met Moïse dans la fente d’un rocher afin que Moïse voie les fesses de Dieu, mais non pas son visage, cette fente du rocher est Jésus-Christ, au travers duquel on voit Dieu le père par derrière[6].

En voilà, je pense, assez pour faire connaître les Pères, et pour faire voir sur quels fondements on a bâti l’édifice le plus monstrueux qui ait jamais déshonoré la raison. Cette raison a dit à tous les hommes : La religion doit être claire, simple, universelle, à la portée de tous les esprits, parce qu’elle est faite pour tous les cœurs ; sa morale ne doit point être étouffée sous le dogme, rien d’absurde ne doit la défigurer. En vain la raison a tenu ce langage ; le fanatisme a crié plus haut qu’elle. Et quels maux n’a pas produits ce fanatisme ?

  1. Épiphan., Hœres. 64, chap. II. (Note de Voltaire, 1767.)
  2. Ire épître de saint, Jean, v. 7.
  3. On se tourmente beaucoup pour savoir si ces paroles sont de Jean, ou si elles n’en sont pas. Ceux des christicoles qui les rejettent attestent l’ancien manuscrit du Vatican, où elles ne se trouvent point ; ceux qui les admettent se prévalent de manuscrits plus nouveaux. Mais, sans entrer dans cette discussion inutile, ou ces lignes sont de Jean, ou elles n’en sont pas. Si elles en sont, il fallait enfermer Jean dans le Bedlam de ces temps-là, s’il y en avait un ; s’il n’en est pas l’auteur, elles sont d’un faussaire bien sot et bien impudent.

    Il faut avouer que rien n’était plus commun chez les premiers christicoles que ces suppositions hardies. On ne pouvait en découvrir la fausseté, tant ces œuvres de mensonge étaient rares, tant la faction naissante les dérobait avec soin à ceux qui n’étaient pas initiés à leurs mystères !

    Nous avons déjà remarqué que le crime le plus horrible aux yeux de cette secte était de montrer aux Gentils ce qu’elle appelait les saints livres. Quelle abominable contradiction chez ces malheureux ! Ils disaient : Nous devons prêcher le christianisme dans toute la terre ; et ils ne montraient à personne les écrits dans lesquels ce christianisme est contenu. Que diriez-vous d’une douzaine de gueux qui viendraient dans la salle de Westminster réclamer le bien d’un homme mort dans le pays de Galles, et qui ne voudraient pas montrer son testament ? (Note de Voltaire, 1771.) — C’est ci-dessus, page 247, et tome XIX, page 42, que Voltaire avait fait la remarque dont il parle au commencement du dernier alinéa.

  4. Luc, XXII, 44.
  5. Quelle malheureuse équivoque que ce Saint-Esprit, cet agion pneuma, dont ces christicoles ont fait un troisième Dieu ! ce mot ne signifiait que souffle. Vous trouverez dans l’Évangile attribué à Jean, chapitre XX, v. 22 : « Quand il dit ces choses, il souffla sur eux, et leur dit : Recevez le Saint-Esprit. »

    Remarquez que c’était une ancienne cérémonie des magiciens, de souffler dans la bouche de ceux qu’ils voulaient ensorceler. Voilà donc l’origine du troisième dieu de ces énergumènes ; y a-t-il rien au fond de plus blasphématoire et de plus impie ? et les musulmans n’ont-ils pas raison de les regarder comme d’infâmes idolâtres ? (Note de Voltaire, 1771.)

  6. C’était une très-ancienne croyance superstitieuse, chez presque tous les peuples, qu’on ne pouvait voir les dieux tels qu’ils sont, sans mourir. C’est pourquoi Sémélé fut consumée pour avoir voulu coucher avec Jupiter tel qu’il était.