Examen important de Milord Bolingbroke/Édition Garnier/Chapitre 27

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Examen important de Milord BolingbrokeGarniertome 26 (p. 270-272).
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CHAPITRE XXVII.

DES MIRACLES.

Après les merveilles orientales de l’Ancien Testament ; après que, dans le Nouveau, Dieu, emporté sur une montagne par le diable[1], en est descendu pour changer des cruches d’eau en cruches de vin[2] ; qu’il a séché un figuier[3], parce que ce figuier n’avait pas de figues sur la fin de l’hiver ; qu’il a envoyé des diables[4] dans le corps de deux mille cochons ; après, dis-je, qu’on a vu toutes ces belles choses, il n’est pas étonnant qu’elles aient été imitées.

Pierre Simon Barjone a très-bien fait de ressusciter la couturière Dorcas : c’est bien le moins qu’on puisse faire pour une fille qui raccommodait gratis les tuniques des fidèles. Mais je ne passe point à Simon Pierre Barjone d’avoir fait mourir de mort subite Ananie et sa femme Saphire[5], deux bonnes créatures, qu’on suppose avoir été assez sottes pour donner tous leurs biens aux apôtres. Leur crime était d’avoir retenu de quoi subvenir à leurs besoins pressants.

Ô Pierre ! ô apôtres désintéressés ! quoi ! déjà vous persuadez à vos dirigés de vous donner leur bien ! De quel droit ravissez-vous ainsi toute la fortune d’une famille ? Voilà donc le premier exemple de la rapine de votre secte, et de la rapine la plus punissable ? Venez à Londres faire le même manége, et vous verrez si les héritiers de Saphire et d’Ananie ne vous feront pas rendre gorge, et si le grand juré vous laissera impunis. — Mais ils ont donné leur argent de bon gré ! — Mais vous les avez séduits pour les dépouiller de leur bon gré. — Ils ont retenu quelque chose pour eux ! — Lâches ravisseurs, vous osez leur faire un crime d’avoir gardé de quoi ne pas mourir de faim ! Ils ont menti, dites-vous.

Étaient-ils obligés de vous dire leur secret ? Si un escroc vient me dire : Avez-vous de l’argent ? je ferai très-bien de lui répondre : Je n’en ai point. Voilà, en un mot, le plus abominable miracle qu’on puisse trouver dans la légende des miracles. Aucun de tous ceux qu’on a faits depuis n’en approche ; et si la chose était vraie, ce serait la plus exécrable des choses vraies.

Il est doux d’avoir le don des langues ; il serait plus doux d’avoir le sens commun. Les Pères de l’Église eurent du moins le don de la langue, car ils parlèrent beaucoup ; mais il n’y eut parmi eux qu’Origène et Jérôme qui sussent l’hébreu. Augustin, Ambroise, Jean Chrysostome, n’en savaient pas un mot.

Nous avons déjà vu les beaux miracles des martyrs, qui se laissaient toujours couper la tête pour dernier prodige. Origène à la vérité, dans son premier livre contre Celse, dit que les chrétiens ont des visions, mais il n’ose prétendre qu’ils ressuscitent des morts.

Le christianisme opéra toujours de grandes choses dans les premiers siècles. Saint Jean, par exemple, enterré dans Éphèse, remuait continuellement dans sa fosse ; ce miracle utile dura jusqu’au temps de l’évêque d’Hippone Augustin[6]. Les prédictions, les exorcismes, ne manquaient jamais : Lucien même en rend témoignage. Voici comme il rend gloire à la vérité dans le chapitre de la mort du chrétien Peregrinus, qui eut la vanité de se brûler : « Dès qu’un joueur de gobelets habile se fait chrétien, il est sûr de faire fortune aux dépens des sots fanatiques auxquels il a à faire. »

Les chrétiens faisaient tous les jours des miracles, dont aucun Romain n’entendit jamais parler. Ceux de Grégoire le thaumaturge, ou le merveilleux, sont en effet dignes de ce surnom. Premièrement, un beau vieillard descend du ciel pour lui dicter le catéchisme qu’il doit enseigner. Chemin faisant il écrit une lettre au diable ; la lettre parvient à son adresse, et le diable ne manque pas de faire ce que Grégoire lui ordonne.

Deux frères se disputent un étang ; Grégoire sèche l’étang, et le fait disparaître pour apaiser la noise. Il rencontre un charbonnier[7], et le fait évêque. C’est apparemment depuis ce temps-là que la foi du charbonnier est passée en proverbe. Mais ce miracle n’est pas grand ; j’ai vu quelques évêques[8] dans mes voyages qui n’en savaient pas plus que le charbonnier de Grégoire. Un miracle plus rare, c’est qu’un jour les païens couraient après Grégoire et son diacre pour leur faire un mauvais parti ; les voilà qui se changent tous les deux en arbres. Ce thaumaturge était un vrai Protée. Mais quel nom donnera-t-on à ceux qui ont écrit ces inepties ? et comment se peut-il que Fleury les ait copiées dans son Histoire ecclésiastique ? Est-il possible qu’un homme qui avait quelque sens, et qui raisonnait tolérablement sur d’autres sujets, ait rapporté sérieusement que Dieu rendit folle une vieille pour empêcher qu’on ne découvrît saint Félix de Nole pendant la persécution[9] ?

On me répondra que Fleury s’est borné à transcrire, et moi je répondrai qu’il ne fallait pas transcrire des bêtises injurieuses à la Divinité ; qu’il a été coupable s’il les a copiées sans les croire, et qu’il a été un imbécile s’il les a crues.

  1. Matthieu, IV, 8 ; Luc, IV, 9.
  2. Jean, II, 9.
  3. Matthieu, XXI, 19 ; Marc, XI, 13.
  4. Matthieu, VIII, 32 ; Marc, V, 13 ; Jean, II, 9.
  5. Actes, chap. V.
  6. Augustin, tome III, page 189. (Note de Voltaire.)
  7. Alexandre, évêque de Comane.
  8. Voltaire désigne ici Biord, petit-fils d’un maçon et évêque d’Annecy, mais qui n’avait pas le mortier liant, dit Voltaire dans sa lettre à d’Alembert, du
  9. Voyez, sur tous ces miracles, les sixième et septième livres de Fleury. Voyez plutôt le Recueil des miracles opérés à Saint-Médard, à Paris, présenté au roi de France Louis XV, par un nommé Carré de Montgeron, conseiller au parlement de Paris. Les convulsionnaires avaient fait ou vu plus de mille miracles ; Fatio et Daudé ne prétendirent-ils pas ressusciter un mort chez nous en 1707 ? La cour de Rome ne canonise-t-elle pas encore tous les jours, pour de l’argent, des saints qui ont fait des miracles dont elle se moque ? Et combien de miracles faisaient nos moines avant que, sous un Henri VIII, on eût étalé dans la place publique tous les instruments de leurs abominables impostures ? (Note de Voltaire.) — La première phrase de cette note est de 1767 ; tout le reste, de 1771.