Examen important de Milord Bolingbroke/Édition Garnier/Chapitre 28

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Examen important de Milord BolingbrokeGarniertome 26 (p. 272-275).
◄   XXVII.
XXIX.  ►
CHAPITRE XXVIII.

DES CHRÉTIENS DEPUIS DIOCLÉTIEN JUSQU’À CONSTANTIN.

Les chrétiens furent bien plus souvent tolérés et même protégés qu’ils n’essuyèrent de persécutions. Le règne de Dioclétien fut, pendant dix-huit années entières, un règne de paix et de faveurs signalées pour eux. Les deux principaux officiers du palais, Gorgonius et Dorothée, étaient chrétiens. On n’exigeait, plus qu’ils sacrifiassent aux dieux de l’empire pour entrer dans les emplois publics. Enfin Prisca, femme de Dioclétien, était chrétienne ; aussi jouissaient-ils des plus grands avantages. Ils bâtissaient des temples superbes, après avoir tous dit, dans les premiers siècles, qu’il ne fallait ni temples ni autels à Dieu ; et, passant de la simplicité d’une église pauvre et cachée à la magnificence d’une église opulente et pleine d’ostentation, ils étalaient des vases d’or et des ornements éblouissants ; quelques-uns de leurs temples s’élevaient sur les ruines d’anciens périptères païens abandonnés. Leur temple, à Nicomédie, dominait sur le palais impérial ; et, comme le remarque Eusèbe, tant de prospérité avait produit l’insolence, l’usure, la mollesse, et la dépravation des mœurs. On ne voyait, dit Eusèbe, qu’envie, médisance, discorde, et sédition.

Ce fut cet esprit de sédition qui lassa la patience du césar Galère-Maximien. Les chrétiens l’irritèrent précisément dans le temps que Dioclétien venait de publier des édits fulminants contre les manichéens. Un des édits de cet empereur commence ainsi : « Nous avons appris depuis peu que des manichéens, sortis de la Perse, notre ancienne ennemie, inondent notre monde. »

Ces manichéens n’avaient encore causé aucun trouble : ils étaient nombreux dans Alexandrie et dans l’Afrique ; mais ils ne disputaient que contre les chrétiens, et il n’y a jamais eu le moindre monument d’une querelle entre la religion des anciens Romains et la secte de Manès. Les différentes sectes des chrétiens, au contraire, gnostiques, marcionites, valentiniens, ébionites, galiléens, opposées les unes aux autres, et toutes ennemies de la religion dominante, répandaient la confusion dans l’empire.

N’est-il pas bien vraisemblable que les chrétiens eurent assez de crédit au palais pour obtenir un édit de l’empereur contre le manichéisme ? Cette secte, qui était un mélange de l’ancienne religion des mages et du christianisme, était très-dangereuse, surtout en Orient, pour l’Église naissante. L’idée de réunir ce que l’Orient avait de plus sacré avec la secte des chrétiens faisait déjà beaucoup d’impression.

La théologie obscure et sublime des mages, mêlée avec la théologie non moins obscure des chrétiens platoniciens, était bien propre à séduire des esprits romanesques qui se payaient de paroles. Enfin, puisqu’au bout d’un siècle le fameux pasteur d’Hippone, Augustin, fut manichéen, il est bien sûr que cette secte avait des charmes pour les imaginations allumées. Manès avait été crucifié en Perse, si l’on en croit Chondemir ; et les chrétiens, amoureux de leur crucifié, n’en voulaient pas un second.

Je sais que nous n’avons aucune preuve que les chrétiens obtinrent l’édit contre le manichéisme ; mais enfin il y en eut un sanglant ; et il n’y en avait point contre les chrétiens. Quelle fut donc ensuite la cause de la disgrâce des chrétiens, les deux dernières années du règne d’un empereur assez philosophe pour abdiquer l’empire, pour vivre en solitaire, et pour ne s’en repentir jamais ?

Les chrétiens étaient attachés à Constance le Pâle, père du célèbre Constantin, qu’il eut d’une servante de sa maison nommée Hélène[1].

Constance les protégea toujours ouvertement. On ne sait si le césar Galérius fut jaloux de la préférence que les chrétiens donnaient sur lui à Constance le Pâle, ou s’il eut quelque autre sujet de se plaindre d’eux ; mais il trouva fort mauvais qu’ils bâtissent une église qui offusquait son palais. Il sollicita longtemps Dioclétien de faire abattre cette église et de prohiber l’exercice de la religion chrétienne. Dioclétien résista ; il assembla enfin un conseil composé des principaux officiers de l’empire. Je me souviens d’avoir lu dans l’Histoire ecclésiastique de Fleury que « cet empereur avait la malice de ne point consulter quand il voulait faire du bien, et de consulter quand il s’agissait de faire du mal ». Ce que Fleury appelle malice, je l’avoue, me paraît le plus grand éloge d’un souverain. Y a-t-il rien de plus beau que de faire le bien par soi-même ? Un grand cœur alors ne consulte personne ; mais dans les actions de rigueur, un homme juste et sage ne fait rien sans conseil.

L’église de Nicomédie fut enfin démolie en 303 ; mais Dioclétien se contenta de décerner que les chrétiens ne seraient plus élevés aux dignités de l’empire : c’était retirer ses grâces, mais ce n’était point persécuter. Il arriva qu’un chrétien eut l’insolence d’arracher publiquement i’édit de l’empereur, de le déchirer, et de le fouler aux pieds. Ce crime fut puni, comme il méritait de l’être, par la mort du coupable. Alors Prisca, femme de l’empereur, n’osa plus protéger des séditieux ; elle quitta même la religion chrétienne, quand elle vit qu’elle ne conduisait qu’au fanatisme et à la révolte. Galérius fut alors en pleine liberté d’exercer sa vengeance.

Il y avait en ce temps beaucoup de chrétiens dans l’Arménie et dans la Syrie : il s’y fit des soulèvements ; les chrétiens même furent accusés d’avoir mis le feu au palais de Galérius. Il était bien naturel de croire que des gens qui avaient déchiré publiquement les édits, et qui avaient brûlé des temples comme ils l’avaient fait souvent, avaient aussi brûlé le palais ; cependant il est très-faux qu’il y eût une persécution générale contre eux. Il faut bien qu’on n’eût sévi que légalement contre les réfractaires, puisque Dioclétien ordonna qu’on enterrât les suppliciés, ce qu’il n’aurait point fait si on avait persécuté sans forme de procès. On ne trouve aucun édit qui condamne à la mort uniquement pour faire profession du christianisme. Cela eût été aussi insensé et aussi horrible que la Saint-Barthélemy, que les massacres d’Irlande, et que la croisade contre les Albigeois : car alors un cinquième ou un sixième de l’empire était chrétien. Une telle persécution eût forcé cette sixième partie de l’empire de courir aux armes, et le désespoir qui l’eût armée l’aurait rendue terrible.

Des déclamateurs, comme Eusèbe de Césarée et ceux qui l’ont suivi, disent en général qu’il y eut une quantité incroyable de chrétiens immolés. Mais d’où vient que l’historien Zosime n’en dit pas un seul mot ? Pourquoi Zonare, chrétien, ne nomme-t-il aucun de ces fameux martyrs ? D’où vient que l’exgération ecclésiastique ne nous a pas conservé les noms de cinquante chrétiens livrés à la mort ?

Si on examinait avec des yeux critiques ces prétendus massacres que la Légende impute vaguement à Dioclétien, il y aurait prodigieusement à rabattre, ou plutôt on aurait le plus profond mépris pour ces impostures, et on cesserait de regarder Dioclétien comme un persécuteur.

C’est en effet sous ce prince qu’on place la ridicule aventure du cabaretier Théodote, la prétendue légion thébaine immolée, le petit Romain né bègue, qui parle avec une volubilité incroyable sitôt que le médecin de l’empereur, devenu bourreau, lui a coupé la langue ; et vingt autres aventures pareilles que les vieilles radoteuses de Cornouailles auraient honte aujourd’hui de débiter à leurs petits enfants[2].

    24 mai 1769. (B.) — Voyez aussi tome XIX, 82 ; XX, 105, 313 ; et, ci-après, la Lettre à l’évêque d’Annecy.

  1. Cette Hélène, dont on a fait une sainte, était stabularia, préposée à l’écurie chez Constance-Chlore, comme l’avouent Eusèbe, Ambroise, Nicéphore, Jérôme. La Chronique d’Alexandrie appelle Constantin bâtard ; Zosime le certifie ; et certainement on n’aurait point fait cet affront à la famille d’un empereur si puissant s’il y avait eu le moindre doute sur sa naissance. (Note de Voltaire, 1767.)
  2. Si, dans le ive siècle de notre ridicule computation, il y eut quelques chrétiens punis pour les crimes et pour les abominations qu’on leur imputait, faut-il s’en étonner ? N’avons-nous pas vu que des évêques leur reprochaient les choses les plus monstrueuses ? [Voyez page 246.] Le savant Hume nous a fait remarquer la plus horrible abomination, que milord Bolingbroke avait oubliée, et qui est rapportée par saint Épiphane. Vous la trouverez dans l’édition de Paris, 1564, page 185. Il y est question d’une société de chrétiens qui immolent un enfant païen à l’enfant Jésus, en le faisant périr à coups d’aiguilles. J’avoue que je ne suis point étonné de ce raffinement d’horreur, après les incroyables excès où se portèrent les papistes contre les protestants dans les massacres d’Irlande. La superstition est capable de tout. (Note de Decroix.)