Examen important de Milord Bolingbroke/Édition Garnier/Chapitre 30

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Examen important de Milord BolingbrokeGarniertome 26 (p. 277-279).
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CHAPITRE XXX.

DES QUERELLES CHRÉTIENNES AVANT CONSTANTIN ET SOUS SON RÈGNE.

Avant, pendant, et après Constantin, la secte chrétienne fut toujours divisée en plusieurs sectes, en plusieurs factions, et en plusieurs schismes. Il était impossible que des gens qui n’avaient aucun système suivi, qui n’avaient pas même ce petit Credo[1] si faussement imputé depuis aux apôtres, différant entre eux de nation, de langage, et de mœurs, fussent réunis dans la même créance.

Saturnin, Basilide, Carpocrate, Euphrate, Valentin, Cerdon, Marcion, Hermogène, Hermas, Justin, Tertullien, Origène, eurent tous des opinions contraires ; et tandis que les magistrats romains tâchaient quelquefois de réprimer les chrétiens, on les voyait tous, acharnés les uns contre les autres, s’excommunier, s’anathématiser réciproquement, et se combattre du fond de leurs cachots : c’était bien là le plus sensible et le plus déplorable effet du fanatisme.

La fureur de dominer ouvrit une autre source de discorde : on se disputa ce qu’on appelait une dignité d’évêque, avec le même emportement et les mêmes fraudes qui signalèrent depuis les schismes de quarante antipapes. On était aussi jaloux de commander à une petite populace obscure que les Urbain, les Jean, l’ont été de donner des ordres à des rois.

Novat disputa la première place chrétienne dans Carthage à Cyprien, qui fut élu. Novatien disputa l’évêché de Rome à Corneille ; chacun d’eux reçut l’imposition des mains par les évêques de son parti. Ils osaient déjà troubler Rome, et les compilateurs théologiques osent s’étonner aujourd’hui que Décius ait fait punir quelques-uns de ces perturbateurs ! Cependant Décius, sous lequel Cyprien fut supplicié, ne punit ni Novatien ni Corneille ; on laissa ces rivaux obscurs se déclarer la guerre, comme on laisse des chiens se battre dans une basse-cour, pourvu qu’ils ne mordent pas leurs maîtres.

Du temps de Constantin il y eut un pareil schisme à Carthage ; deux antipapes africains, ou anti-évêques, Cécilien et Majorin, se disputèrent la chaire, qui commençait à devenir un objet d’ambition. Il y avait des femmes dans chaque parti. Donat succéda à Majorin, et forma le premier des schismes sanglants qui devaient souiller le christianisme. Eusèbe rapporte qu’on se battait avec des massues, parce que Jésus, dit-on, avait ordonné à Pierre de remettre son épée[2] dans le fourreau. Dans la suite on fut moins scrupuleux ; les donatistes et les cyprianistes se battirent avec le fer. Il s’ouvrait dans le même temps une scène de trois cents ans de carnage pour la querelle d’Alexandre et d’Arius, d’Athanase et d’Eusèbe, pour savoir si Jésus était précisément de la même substance que Dieu, ou d’une substance semblable à Dieu.

  1. Ce Credo, ce symbole appelé le Symbole des apôtres, n’est pas plus des apôtres que de l’évêque de Londres. Il fut composé au ve siècle par le prêtre Rufin. Toute la religion chrétienne a été faite de pièces et de morceaux : c’est là qu’il est dit que Jésus, après sa mort, descendit aux enfers. Nous eûmes une grande dispute, du temps d’Édouard VI, pour savoir s’il y était descendu en corps et en âme ; nous décidâmes que l’âme seule de Jésus avait été prêcher en enfer, tandis que son corps était dans son sépulcre : comme si en effet on avait mis dans un sépulcre le corps d’un supplicié, comme si l’usage n’avait pas été de jeter ces corps à la voirie. Je voudrais bien savoir ce que son âme serait allée faire en enfer. Nous étions bien sots du temps d’Édouard VI. (Note de Voltaire, 1771.)
  2. Jean, XVIII, 11.