Examen important de Milord Bolingbroke/Édition Garnier/Chapitre 9

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Examen important de Milord BolingbrokeGarniertome 26 (p. 216-220).
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CHAPITRE IX.

DES PROPHÈTES.

Prophète, nabi, roëh, parlant, voyant, devin, c’est la même chose. Tous les anciens auteurs conviennent que les Égyptiens, les Chaldéens, toutes les nations asiatiques, avaient leurs prophètes, leurs devins. Ces nations étaient bien antérieures au petit peuple juif, qui, lorsqu’il eut composé une horde dans un coin de terre, n’eut d’autre langage que celui de ses voisins, et qui, comme on l’a dit ailleurs[1], emprunta des Phéniciens jusqu’au nom de Dieu Éloha, Jehova, Adonaï, Sadaï ; qui enfin prit tous les rites, tous les usages des peuples dont il était environné, en déclamant toujours contre ces mêmes peuples.

Quelqu’un a dit[2] que le premier devin, le premier prophète fut le premier fripon qui rencontra un imbécile ; ainsi la prophétie est de l’antiquité la plus haute. Mais à la fraude ajoutons encore le fanatisme ; ces deux monstres habitent aisément ensemble dans les cervelles humaines. Nous avons vu arriver à Londres par troupes, du fond du Languedoc et du Vivarais, des prophètes, tout semblables à ceux des Juifs, joindre le plus horrible enthousiasme aux plus dégoûtants mensonges. Nous avons vu Jurieu prophétiser en Hollande. Il y eut de tout temps de tels imposteurs, et non-seulement des misérables qui faisaient des prédictions, mais d’autres misérables qui supposaient des prophéties faites par d’anciens personnages.

Le monde a été plein de sibylles et de Nostradamus. L’Alcoran compte deux cent vingt-quatre mille prophètes. L’évêque Épiphane, dans ses notes sur le canon prétendu des apôtres, compte soixante et treize prophètes juifs et dix prophétesses. Le métier de prophète chez les Juifs n’était ni une dignité, ni un grade, ni une profession dans l’État ; on n’était point reçu prophète comme on est reçu docteur à Oxford ou à Cambridge : prophétisait qui voulait ; il suffisait d’avoir, ou de croire avoir, ou de feindre d’avoir la vocation et l’esprit de Dieu. On annonçait l’avenir en dansant et en jouant du psaltérion. Saül, tout réprouvé qu’il était, s’avisa d’être prophète. Chaque parti dans les guerres civiles avait ses prophètes, comme nous avons nos écrivains de Grub-street[3]. Les deux partis se traitaient réciproquement de fous, de visionnaires, de menteurs, de fripons, et en cela seul ils disaient la vérité. Scitote Israel stultum prophetam, insanum virum spiritualem[4], dit Osée, selon la Vulgate.

Les prophètes de Jérusalem sont des extravagants, des hommes sans foi, dit Sophoniah, prophète de Jérusalem[5]. Ils sont tous comme notre apothicaire Moore, qui met dans nos gazettes : Prenez de mes pilules, gardez-vous des contrefaites.

Le prophète Michée prédisant des malheurs aux rois de Samarie et de Juda, le prophète Sédékias lui applique un énorme soufflet, en lui disant : Comment l’esprit de Dieu est-il passé par moi pour aller à toi[6].

Jérémie, qui prophétisait en faveur de Nabuchodonosor, tyran des Juifs, s’était mis des cordes au cou[7] et un bât ou un joug sur le dos, car c’était un type ; et il devait envoyer ce type aux petits roitelets voisins, pour les inviter à se soumettre à Nabuchodonosor. Le prophète Hananias, qui regardait Jérémie comme un traître, lui arrache ses cordes[8], les rompt, et jette son bât à terre.

Ici, c’est Osée à qui Dieu ordonne de prendre une p….. et d’avoir des fils de p…..[9] : Vade, sume tibi uxorem fornicationem, et fac tibi filios fornicationum, dit la Vulgate. Osée obéit ponctuellement ; il prend Gomer, fille d’Ébalaïm ; il en a trois enfants : ainsi cette prophétie et ce putanisme durèrent au moins trois années. Cela ne suffit pas au Dieu des Juifs ; il veut qu’Osée[10] couche avec une femme qui ait fait déjà son mari cocu. Il n’en coûte au prophète que quinze drachmes et un boisseau et demi d’orge : c’est assez bon marché pour un adultère[11]. Il en avait coûté encore moins au patriarche Juda pour son inceste avec sa bru Thamar.

Là, c’est Ézéchiel[12] qui, après avoir reçu de Dieu l’ordre de dormir trois cent nonante jours sur le côté gauche, et quarante sur le côté droit, d’avaler un livre de parchemin, de manger un sir reverend[13] sur son pain, introduit Dieu lui-même, le créateur du monde, parlant ainsi à la jeune Oolla : « Tu es devenue grande, tes tétons ont paru, ton petit poil a commencé à croître ; je t’ai couverte, mais tu t’es bâti un mauvais lieu ; tu as ouvert tes cuisses à tous les passants….. Ta sœur Ooliba s’est prostituée avec plus d’emportement[14] ; elle a recherché ceux qui ont le membre d’un âne, et qui déchargent comme des chevaux. »

Notre ami le général Withers, à qui on lisait un jour ces prophéties, demanda dans quel b…. on avait fait l’Écriture sainte[15].

On lit rarement les prophéties ; il est difficile de soutenir la lecture de ces longs et énormes galimatias. Les gens du monde, qui ont lu Gulliver et l’Atlantis, ne connaissent ni Osée ni Ézéchiel.

Quand on fait voir à des personnes sensées ces passages exécrables, noyés dans le fatras des prophéties, elles ne reviennent point de leur étonnement. Elles ne peuvent concevoir qu’un Isaïe[16] marche tout nu au milieu de Jérusalem, qu’un Ézéchiel[17] coupe sa barbe en trois portions, qu’un Jonas[18] soit trois jours dans le ventre d’une baleine, etc. Si elles lisaient ces extravagances et ces impuretés dans un des livres qu’on appelle profanes, elles jetteraient le livre avec horreur. C’est la Bible : elles demeurent confondues ; elles hésitent, elles condamnent ces abominations, et n’osent d’abord condamner le livre qui les contient. Ce n’est qu’avec le temps qu’elles osent faire usage de leur sens commun ; elles finissent enfin par détester ce que des fripons et des imbéciles leur ont fait adorer.

Quand ces livres sans raison et sans pudeur ont-ils été écrits ? Personne n’en sait rien. L’opinion la plus vraisemblable est que la plupart des livres attribués à Salomon, à Daniel, et à d’autres, ont été faits dans Alexandrie ; mais qu’importe, encore une fois, le temps et le lieu ? Ne suffit-il pas de voir avec évidence que ce sont des monuments de la folie la plus outrée et de la plus infâme débauche ?

Comment donc les Juifs ont-ils pu les vénérer ? C’est qu’ils étaient des Juifs. Il faut encore considérer que tous ces monuments d’extravagance ne se conservaient guère que chez les prêtres et les scribes. On sait combien les livres étaient rares dans tous les pays où l’imprimerie, inventée par les Chinois, ne parvint que si tard. Nous serons encore plus étonnés quand nous verrons les Pères de l’Église adopter ces rêveries dégoûtantes, ou les alléguer en preuve de leur secte.

Venons enfin de l’Ancien Testament au Nouveau. Venons à Jésus, et à l’établissement du christianisme ; et, pour y arriver, passons par-dessus les assassinats de tant de rois, et par-dessus les enfants jetés au milieu des flammes dans la vallée de Tophet, ou écrasés dans des torrents sous des pierres. Glissons sur cette suite affreuse et non interrompue d’horreurs sacriléges. Misérables Juifs ! c’est donc chez vous que naquit un homme de la lie du peuple qui portait le nom très-commun de Jésus ! Voyons quel était ce Jésus.

  1. Voyez tome XI, page 40 ; XX, 98 ; et XXIV, 441.
  2. Voltaire lui-même ; voyez tome XI, page 88.
  3. Grub-street est la rue où l’on imprime la plupart des mauvais pamphlets qu’on fait journellement à Londres. (Note de Voltaire, 1767.)
  4. Osée, chapitre IX, v. 7. (Id.)
  5. Soph., chapitre iii, 4. (Id.)
  6. II. Paralip., xviii, 23. (Id.)
  7. Jérémie, xxvii, 2.
  8. Ibid., xxviii, 10.
  9. Osée, chapitre i. (Note de Voltaire.)
  10. Ibid., chapitre iii. (Id.)
  11. Remarquez que le prophète se sert du mot propre fodi eam : je la f…. Ô abomination ! Et on met ces livres infâmes entre les mains des jeunes garçons et des jeunes filles, et des séducteurs entraînent ces jeunes victimes dans des couvents ! (Id., 1771.)
  12. Ézéch., chapitre iv. (Id.)
  13. Un sir reverend, en anglais, est un étron. (Id., 1767.) Quoi ! Dieu aurait ordonné de sa bouche à un prophète de manger de la merde pendant trois cent quatre-vingt-dix jours, couché sur le côté gauche ! Quel fou de Bedlam, couché dans son ordure, pourrait imaginer ces dégoûtantes horreurs ? Et on les débite chez un peuple qui a calculé la gravitation et l’aberration de la lumière des étoiles fixes ! (Id., 1776.)
  14. Ézéch., chapitre xxiii. (Id.)
  15. Voyez, dans la Bible enfin expliquée, une des notes sur le second livre des Rois.
  16. Isaïe, xx, 2.
  17. Ézéchiel, v, 2.
  18. Jonas, ii, 1.